Extrait de la Revue critique du 16 janvier
tions de poètes, paraît une figure tranquille, indistincte et terne au début, mais qui de jour en jour a rayonné d'un éclat de plus en plus vif dans l'imagination, d'abord indifférente ou railleuse, du public; elle arrivera sans doute la première à sa place définitive dans le Panthéon, à l'abri des orages et des inconstances de la critique : c'est le poète dont M. F. Myers nous raconte la vie et l'œuvre, Wordsworth. Les limitations évidentes de son génie, l'absence frappante de certaines cordes et de celles qui vibrent le plus puissamment dans le cœur des masses, empêcheront toujours qu'il se forme autour de lui de ces enthousiasmes bruyants, de ces incandescences d'admiration qu'ont allumées Byron ou Shelley ; de plus, dans ce nombre incalculable de vers qu'il a composés de vint-cinq ans à quatrevingts, et principalement dans ceux de sa dernière période, il y a tant de choses prosaïques et plates, « tant de somnolent et de ranci » [drowsy and frowzy, disait Byron), que tout fanatisme wordsworthien serait contenu et arrêté à ses débuts par la crainte salutaire d'une douche de ridicule : la dictature poétique de Wordsworth n'est pas à craindre. Mais, d'autre part, il a eu dans le domaine étroit de son génie une originalité si profonde et si pénétrante, il a été si évidemment un révélateur, qu'il n'a rien à redouter de l'avenir, et, à mesure qu'il sera plus connu, il aura plus de cœurs à lui, quoiqu'il ne soit jamais destiné à remplir un cœur tout entier.
WORDSWORTH
Il a fallu du temps pour que cette originalité se fit reconnaître; un poète qui exprime l'âme de son temps est aussitôt reconnu et la foule entière s'écrie : Le voilà! mais un pareil poète n'est original que par l'expression, puisque sa pensée est la pensée même des hommes de son siècle. Le poète vraiment original et vraiment créateur, celui qui apporte un message nouveau, ne peut guère compter sur le présent, avec lequel il a peu de commun; « car c'est à lui à créer le goût d'après lequel il sera plus tard apprécié ». Tel fut Wordsworth, et il en eut la pleine conscience, ce qui lui donna la force de supporter quarante ans d'ironie et d'insulte sans douter un instant de lui-même, sans sentir un instant l'envie de rendre coup pour coup et de répondre à des injustices qu'il avait prévues, qu'il comprenait, et qui ne pouvaient plus être à ses yeux que la consécration attendue et éclatante de son génie et de sa mission.
Wordsworth n'est guère connu en France que comme le poète des affections familières et de la réalité simple (quelque chose comme un Goppée anglais) : c'est ainsi qu'il nous fut présenté par Sainte- Beuve, qui essaya de le suivre sur ce terrain, et qui, malheureusement, se croyant poète, tandis qu'il n'était qu'artiste et curieux, échoua lamentablement. Cela, certes, Wordsworth le fut et nul ne l'a jamais été avec plus de poésie (sauf Cowper, par instants); mais là aussi est son faible, c'est là qu'il trébuche le plus souvent, que la théorie et le système le font
dévier dans le trivial et l'insipide, et que, l'inspiration l'abandonnant, il s'endort et endort. Mais ce qu'il fut avant tout et le premier de tous, c'est le révélateur de la nature. Il n'a certes pas créé la poésie de la nature: d'autres l'ont connue avant lui, d'autres après lui ; mais le premier il a senti ou rendu des rapports que nul n'avait [encore aussi profondément exprimés entre l'homme et elle, le premier il lut l'homme dans la nature et entendit en elle « la douce et triste musique de l'âme humaine » :
The still, sad music of humanity.
Il ne la voit pas en poète descriptif, évoquant devant l'œil, à force de couleurs et de traits accumulés, la vision matérielle des choses ; il ne l'anime pas à la façon des mythologies anciennes, en lui donnant une âme propre et une personnalité qui se dresse en face de la personne humaine : la nature est vivante chez lui comme dans les mythologies, mais d'une vie sœur de la nôtre, d'une âme qui est la nôtre même; elle a, pour qui l'aime et qui sait l'entendre, des parolesqui sont en unmerveilleuxaccord etavecnos sentiments humains et avec nos pressentiments divins; car, par ses mille voix de sons et de couleurs, « par ces fées de vagues qui vont murmurant à jamais », par « ces harmonies solennelles de lumière et de silence qui descendent la vallée de hauteur en hauteur dans quelque lueur purpurine du soir »,
WORDSWORTH
elle parle à notre cœur de douceur, de bonté, de paix, de confiance; et elle est aussi, dans son langage à grands traits, ébauché et d'autant plus puissant, le médiateur entre noire monde et quelque monde au delà, de qui elle prend sa splendeur et dont la pompe, à travers elle, se glisse et se mêle à notre terre1.
Le livre de M. Myers, qui appartient à la belle collection des Hommes de lettres anglais dirigée par M. Morley [English M en of Lelters), met en relief, avec un rare bonheur d'analyse et d'expression, les traits caractéristiques du poète. Le souffle de Words • worth plane d'un bout à l'autre sur ce petit livre, et le poète se fût reconnu dans son critique. L'auteur joint à la sympathie poétique, sans laquelle toute critique avorte, une pénétration d'analyse qui, par instants, rappelle Sainte-Beuve. Je citerai entre autres sa discussion des théories de Wordsworth contrôlées et réfutées par ses œuvres mêmes. Wordsworth se proposait dans ses Ballades lyriques, qui furent son manifeste, de montrer qu'il n'y a point de différence essentielle entre le langage de la poésie et celui de la prose, et que la poésie ne fait qu'ajouter la cadence du mètre au langage réel de l'homme parlant dans un état de vive émotion 2. Il suffît au critique de prendre une strophe d'une de ses
t. Lire, eu particulier, Evening Ode, Tintern Abbey, Natting. 2. By fittmg to metrical arrangement a sélection of the real language of men in a state of vivid sensation.
plus belles ballades, The Affliction of Margaret lj et de l'analyser mot par mot pour montrer combien le poète est supérieur à sa théorie. Jamais une pauvre veuve, pleurant sur son fils disparu, n'a parlé dans la réalité comme parle la pauvre Marguerite : ce n'est point le mètre qui fait la différence, c'est le choix même des mots et des images ; rien de moins réel que le langage que lui prête le poète, et pourtant rien de plus vrai, et jamais le lecteur ne songe un instant à en contester la vérité entière. C'est que le langage poétique est autre chose que le langage réel mis en vers, parce que la poésie elle-même est autre chose que de la réalité ; c'est de la réalité, mais vue à travers de l'idéal, et devenue ainsi vérité poétique. La présence du mètre est accessoire ; il peut ajouter au charme, mais ne peut le créer tuut entier : ce charme procède des relations idéales, des associations imaginaires qui viennent s'ajouter à la réalité de fait et la dorer sans la dénaturer 2 ; le vrai poète est celui chez qui ces associations imaginaires s'éveillent spontanément et se fondent si naturellement avec la réalité qui les éveille qu'elles semblent
1. Perhaps some dungeon hears thee groan, Maimed, mangled by inhumant men,
Or thou upon a Désert thr^wn Inheritest the lion's Den ; Or hast been summoned to the Deep, Thou, thou and ail thy mates, to keep An incommunicable sleep.
2. Je ne citerai qu'un exemple pour donner une idée de la subtilité d'analyse du critique: « Les mots inheritest et
WORDSWORTH
en devenir partie intégrante ; celui qui forme ces associations artificiellement et péniblement pourra être un beau faiseur, de vers, mais il sera en dehors de la vérité et, par suite, de la poésie. La poésie réaliste de Wordsworth est pleine de ces associations; chaque trait de réalité projette du coup ses ombres d'idéal, et le monde flotte double devant ses yeux, comme le cygne dans le lac tranquille de Saint- Mary1 :
The swan on still St. Mary's Lake Float double, swan and shadow !
Sur tous ses personnages, les plus humbles, les plus pauvres, les plus insignifiants, se détache cette auréole d'invisible 2 ; le ciel est de nouveau sur la terre dans la cabane du paysan, comme au temps des dieux menteurs ; mais c'est dans le cœur même qu'il est, sur le front, sur les lèvres du paysan ; et la
summoned ne sont point certes ceux qu'emploierait « une « pauvre veuve », même àPenrith; le poète les emploie pour marquer la relation qu'il imagine entre l'absent qu'elle pleure et, d'une part, les bêtes sauvages qui l'entourent, d'autre part le pouvoir invisible qui conduit tout, ce qui jette sur son destin une teinte de mystère et de terreur. Cette impression est encore rehaussée par l'emploi du mot incommunicable au sens inusité « avec qui l'on ne peut com- « muniquer » au lieu de « qui ne peut être communiqué... » — Il est douteux que Wordsworth se soit dit tout cela, mais il est certain qu'il a senti tout cela. »