Voir plus haut l'essai sur Shelley, pages 199 sq
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familiers. Virgile compare les ombres qui se pressent sur le Styx aux feuilles mortes qui tombent à l'automne : pour Shelley, ce sont les feuilles mortes qui sont « comme des spectres fuyant sous la baguette de l'enchanteur » :
Are driven, like ghosts froin an enchanter fleeing;
les voiles repliées du bateau immobile et endormi sont comme les pensées repliées du rêve :
Our boat is asleep on Serchio's stream,
Its sails are folded like thoughts in a dream.
The Boat*.
« Ce monde idéal, dit M. Shairp, est pour lui si réel que, par les lèvres pâles de ce peuple de spectres, il verse des flots d'émotion aussi ardents que jamais poète n'a fait par les lèvres les plus roses et
1. Byron, dans le temps qu'il fut sous l'influence de Shelley, voit quelquefois sous cet angle :
And there they stand, as stands a lofty mind, Worn, but unstooping to the baser crowd... (III, 47)
dit-il des burgs en ruines du Rhin : c'est ainsi que René comparait la colonne debout dans le désert à une grande pensée qui s'élève encore « dans une âme que le temps et le malheur ont ravagée ». A la cataracte de Terni, l'are-en-ciel repose sur la tempête infernale de l'écume , « comme l'espoir au chevet de la mort », et garde tout l'éclat de ses couleurs au milieu de la folie et de la torture des vagues, dans le calme inaltérable de l'amour qui veille le délire (IV, 72) :
Love watching madness with unalterable mien.
les yeux les plus brillants de créatures terrestres. Asia, Panthea, la Dame de la Plante sensitive, sont pour Shelley des créatures aussi visibles que pour Burns sa bonne Jeanne ou Mary. Et sa pensée était si pénétrée de son idéalisme que, quand ses affections descendaient, non plus sur des abstractions, mais sur des créatures de chair et de sang, il les élevait de terre -dans une atmosphère raréfiée et les revêtait du même style et des mêmes images que ces fantômes de sa pensée (p. 239). » Il est étrange qu'avec une intelligence si profonde du génie de Shelley le critique marque pour lui si peu de sympathie : il est bien vrai, comme il le lui reproche, que cette poésie ne sera jamais réellement comprise que par un petit nombre et ne répondra jamais aux sentiments de l'humanité en masse : en est-elle moins pour cela une forme souveraine et d'originalité suprême? Tout ce qu'on pourra dire contre Shelley pourrait se dire aussi bien contre Wordsworth : Wordsworth décrit un lever de soleil presque sans traits matériels, par la seule description des impressions évoquées ; Shelley n'est que l'extrême gauche de Wordsworth : le soleil se lève dans son cœur au lieu du ciel. Il s'adresse à une élite encore plus restreinte que Wordsworth, parce que si la vision spiritualiste est plus rare que la vision matérialiste, la vision idéaliste est plus rare encore que Tune et l'autre et marque un développement plus haut de la pensée et un pas en avant dans
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ses usurpations sur la matière. Loin que la poésie de Shelley doive perdre avec le temps, elle ne pourra qu'enraciner sa prise dans ce domaine étroit, mais profond. La souveraineté de plus en plus vaste de la pensée sur le monde extérieur ne pourra que développer le monde intérieur aux dépens des apparences du dehors : toute certitude et toute science sort du dedans, comme toute émotion, et le triomphe apparent du matérialisme dans ce siècle n'est que l'avant-coureur d'un idéalisme scientifique : le monde extérieur tend à se résorber dans la vision intérieure dont il n'est que le développement et la projection. Cette façon de percevoir le monde, — privilège ou maladie, — ne sera sans doute jamais que le fait de quelques-uns : de ceux-là, Shelley est le poète né.
M. Shairp prend comme types du poète en prose Garlyle et le cardinal Newman, deux pôles intellect tuels : l'un, un Michelet, mais puritain, méprisant, amerj mécontent de toute Fhumanité, excepté de luimême, pharisien de génie; Tautre, une sorte de François de Sales, éclos dans l'atmosphère anglicane où il a étouffé. Il y a dans ces pages bien des observations fines et délicates à l'appui du mot si simple et si profond de Goleridge : « prose ne s'oppose pas à poésie, mais à vers ». Un siècle qui a produit en Angleterre Thomas de Quincey, Garlyle, Newman Ruskin ; en France , Chateaubriand, Maurice de
Guérin, Lamennais, Quinet, Michelet (sans parler des œuvres en prose de Lamartine et Hugo), doit se débarrasser du préjugé qui fait du vers le vêtement indispensable de la poésie. M. Shairp constate le fait sans en rechercher la cause; elle est, je crois, dans la nature même de la poésie. « Il y a, disait Wordsworth, beaucoup de poètes semés par la nature et à qui a manqué le talent du vers :
many are the poets sown by nature, Yet wanting the accomplishment of verse ».
Au contraire, Garlyle, sans doute par quelque ressentiment personnel de ses efforts infructueux, tranche que la forme métrique est un anachronisme, et que le vers, comme véhicule de pensée el de sentiment sincère, est une chose du passé. Le mot de Wordsworth n'est vrai qu'à moitié et celui de Carlyle est absolument faux ; le fait est qu'il y a une poésie qui ne peut se rendre que par la prose. C'est sans doute parfois l'inexpérience du vers qui force le poète d'écrire en prose une poésie faite aussi bien pour le vers ; mais souvent aussi cette impuissance du poète à écrire en vers est la preuve que la nature même de sa poésie est réfractaire au mètre. On conçoit sans peine le Centaure de Maurice de Guérin écrit en vers ; on ne conçoit pas la Montagne, la Mer, Y Oiseau .de Michelet, et du Carlyle en mètre serait un non-sens. La poésie métrique suppose dans la pensée même et dans l'émotion une
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symétrie, une harmonie, un balancement, qui quelquefois leur seront naturels et seront leur forme dès Tétat naissant ; que souvent elles pourront prendre et adopter après coup sans contradiction et sans effort — c'est le cas le plus ordinaire ; — mais que parfois elles ne pourront revêtir sans perdre leur vie : c'est la prose dans ce cas qui sera l'instrument nécessaire de l'émotion poétique. Cette rébellion de la pensée contre le mètre se produit toutes les fois que l'émotion se précipite et se transforme avec un élan qui ne permet plus les arrêts, si rapides qu'ils soient, que les balancements de la mesure imposent à l'expression. Dans cette nature de poètes, le battement du cœur, seul et dernier principe de tout rythme non artificiel, est trop irrégulier et trop précipité pour s'adapter à la cadence métrique : arrêté par les lenteurs du mètre, le cœur cesse de battre, et toute sa poésie meurt, du même coup que le vers vient. Il se crée donc, à défaut du mètre, un rythme personnel, qui est d'une variété et d'une vérité infinies1, parce que ce rythme suit
1. Ne pas confondre cette prose de la poésie avec ce que l'on appelait, au commencement du siècle, la prose poétique, création artificielle et sans vérité et qui vient bien de l'inhabileté du poète à manier le vers et non de la résistance intime du sujet : l'écrivain aspire au vers, il en donne le maximum en son pouvoir, et comme, en fait, sa poésie est de celle qui se prête au mètre, son style flotte dans un mensonge perpétuel (une partie de Chateaubriand et Macpherson tout entier.)
toutes ses pulsations et change à chaque soubresaut d'émotion et d'image; et qui est d'une puissance égale à celle de la musique, parce qu'il peut procéder par cris et silences ; la poésie métrique est incapable de cette liberté sans borne et de cette sincérité sans frein.