‹ Essais de littérature anglaiseChapitre 115 sur 122 · Le vaisseau de M. d'Ainfreville · texte numérisé non relu

Le vaisseau de M. d'Ainfreville

« attendre! Que chaque capitaine pousse son vais- « seau au rivage, le fasse sauter et le brûle sur la « baie ! Il faut que la France subisse son sort !

« Donnez l'ordre ! »

« Mais il n'y eut d'ordre pareil donné ni reçu. Car voici que se lève, voici que s'avance, voici que prend la parole parmi tous ces hommes... un capitaine? un lieutenant? un compagnon de première, seconde, troisième classe? Non! ce n'est pas un homme de marque et fait pour tenir tête à des supérieurs, ce n'est qu'un simple matelot breton, pressé par Trouville pour la flotte; ce n'est qu'un pauvre pilote côtier, Hervé Riel, du Croisic.

« Ah çà! quelle est cette plaisanterie ou cette « trahison? s'écrie Hervé Riel. Êtes-vous fous, les « Malouins ? Êtes-vous des lâches, des sots ou des « drôles? Me parler de rocs et de barres, à moi qui « ai pris les sondages, et qui puis compter sur les « doigts tous les bancs, tous les bas-fonds, toutes « les lames, depuis le large où nous sommes jusqu'à « Grève1 où la rivière débouche! Est-ce For anglais « qui vous achète, ou est-ce pour le plaisir que vous « mentez? Matin et soir, nuit et jour, j'ai piloté

i. Belle-Grève.

« votre baie, entré libre et jeté l'ancre au pied de « la tour Solidor. Brûler la flotte, ruiner la France! « Cela serait pis que cinquante la Hogue. Messieurs, « ils savent que je dis vrai ; messieurs, croyez-moi, « il y a un chemin. Laissez-moi seulement conduire « la ligne, gouverner le plus fort vaisseau, faire « passer le Formidable, Que les autres suivent mon « vaisseau, et je les conduis, du plus grand au « plus petit, par un passage que je connais bien, « droit à Solidor, au delà de Grève, et je les mets là « sains et saufs. Et s'il advient mal au moindre vais- « seau, qu'une quille froisse seulement contre le « fond, — eh bien ! je n'ai à moi que ma vie, voilà « ma tête ! » Ainsi s'écrie Hervé Riel.

« Pas une minute à attendre.

« Allons, gouverne ! Fais-nous entrer, petits et « grands. Prends le gouvernail, conduis la ligne, « sauve l'escadre, s'écrie le chef. Capitaines, place « au matelot ! Bref, c'est lui l'amiral. »

« Toujours le vent du nord, grâces à Dieu! Voyez le

visage du noble gars, quand le grand vaisseau, d'un

seul bond, franchit l'entrée, comme un lévrier, et

suit le passage, comme si son filet d'un pouce était

l'abîme de la vaste mer ! Voyez comme à travers

bancs et rocs ils défilent en bande sans danger. Pas

un vaisseau à qui mal advienne ; pas une quille qui

froisse le fond; pas un agrès qui avarie. Voyez! le péril est passé; tous au port jusqu'au dernier. Et juste à l'instant où Hervé Riel jette le cri : A Vancre! — foi de destin ! voici les Anglais qui arrivent, mais trop tard.

« Ainsi Forage s'apaise en calme. Ils voient flotter les arbres verts sur les hauteurs qui regardent Grève. C'est un baume sur les cœurs saignants. « Allons, pour rehausser notre joie, que l'An- « glais enfile la baie, qu'il grince des dents et « que son œil oblique étincelle, tandis qu'il lance « boulet sur boulet ! Sous les remparts de Solidor, « qu'il est bon d'amarrer le long de la Rance ! » Comme l'espérance succède au désespoir sur le front de tous les capitaines ! Tous éclatent d'un seul cri : <« C'est le paradis pour l'enfer. Que la France, que « le roi de France remercient l'homme qui a fait « tout cela ! » Quelle acclamation ! un seul et même cri : Hervé Riel !

« Quand il s'avança pour la seconde fois, pas un symptôme de surprise dans le bleu loyal de son œil breton; c'est toujours le même homme que devant.

« Alors Damfreville dit : « Mon ami, il faut que je « parle à la fin, bien que je trouve la parole difficile. « L'éloge monte de plus loin que les lèvres. Vous

« avez du roi sauvé les vaisseaux. Dites vous-même « votre récompense. Vrai, notre soleil était près de « l'éclipsé. Demandez tout ce que vous voudrez ; la « France restera encore votre débitrice. Demandez « à souhait de cœur, vous l'aurez, ou je ne me « nomme plus Damfreville. »

« Alors un rayon de gaieté éclata sur la bouche barbue qui parlait, tandis que le cœur honnête souriait dans ces yeux francs au bleu breton.

« Puisqu'il faut à toute force que je dise mon mot, « puisque ma besogne à bord est faite, puisque de « la route de Saint-Malo à la pointe du Groisic, qu'y « a-t-il? rien qu'une course, — puisque demander « et obtenir ne sont qu'un, eh bien ! — puisque « les autres vont à terre, — eh bien!... un bon « plein congé, un permis d'aller voir ma femme, « que j'appelle la belle Aurore! »

« Voilà tout ce qu'il voulait et tout ce qu'il eut ; rien de plus.

« Perdus tous deux, le nom et l'exploit ! Pas un pilier, pas un poteau qui, dans son Groisic, fasse revivre la belle chose qu'il fît. Pas une figure barbouillée de blanc et de noir, sur un simple bateau de pêcheur, en souvenir de l'homme sans qui

s'engloutissait tout ce que la France sauva du combat où l'Angleterre avait vaincu. Allez à Paris : cherchez, rangée après rangée, tous ces héros jetés pêle-mêle sur le Louvre, de front et de côté. Ohl vous chercherez longtemps, longtemps, avant de tomber sur Hervé Riel.

« Eh bien! alors, faute de mieux, Hervé Riel, accepte mes vers. Reviens dans mes vers, Hervé Riel, une fois encore sauver l'escadre, honorer la France et aimer ta femme, la belle Aurore ! »

Histoire ou légende ?

M. Furnivall, à qui je m'adressai, eut l'obligeance de me fournir les sources du récit.

Browning passe souvent l'été au Groisic, la patrie de Hervé Riel, charmante petite ville d'eau à l'embouchure de la Loire. Il a étudié en curieux l'histoire de la petite ville; il lui devait, il y a trois ans encore, un joli poème, les Deux poètes du Croisic, inspiré par une des plus piquantes anecdotes littéraires du dix-huitième siècle l. C'est au

1. Un poète du cru, Desforges-Maillard, avait inutilement assiégé de ses poésies le Mercure de Paris. Sa sœur imagina de les envoyer, écrites de sa main de femme et signées «mademoiselle Malcrais de la Vigne» : elles firent aussitôt fureur, M1Ie Malcrais fut saluée dixième Muse et eut les honneurs d'un madrigal de Voltaire. Le frère croit que c'est à son génie que revient tout l'honneur ; il accourt à Paris pour se

Croisic qu'il découvrit Hervé Riel, non dans la tradition populaire, qui ne le connaît pas, mais dans un livre déjà ancien, la Promenade au Croisic, de Gustave Grandpré1. Grandpré lui-même a puisé dans un livre du commencement du siècle, le Voyage à Madagascar, d'Alexis Rochon, qui est jusqu'ici la source première pour l'histoire de Hervé Riel.

En 1783, M. le marquis de Piré avait soumis aux États de Bretagne un projet tendant à perfectionner la navigation de cette province et à faire de Saint- Malo un port de guerre. Le savant voyageur Alexis Rochon2 fut chargé d'examiner son plan et parcourut à cet effet toute la Bretagne. Au cours de l'enquête à laquelle il se livra, il découvrit l'histoire de Hervé Riel. Il la raconte incidemment dans son Voyage à Madagascar 3:

« Nous étions, dit-il, Borda, Coulomb, Bavre et moi, commissaires nommés par le gouvernement pour examiner un grand projet d'établissement maritime àPort-Malo, où il nous fallut sonder toute la rade et examiner avec attention les différents mouillages et les passes pour y arriver, et rechercher dans l'histoire de la marine et dans la vie du maré-

faire reconnaître et le voilà replongé à tout jamais dans son néant.

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