Sîta, exilée
le chagrin. C'est une vieille, une vieille histoire, et c'est une mère qui chante le chant qui évoque du passé la triste Sîta... Le chant se tait enfin ; mais ils en rêveront jusqu'au jourl — Hélas! quand ces enfants seront-ils de nouveau réunis au côté de ]eur mère, comme autrefois au soir? »
Ah ! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance !... Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés, Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés !
Les Ballades sont au nombre de neuf. Elles sont de valeur inégale : deux d'entre elles, l'Ascète et la Biche et Dhruva, publiées du vivant de Toru Dutt, sont de ses premiers essais et ne se distinguent guère que par la nouveauté du sujet de toute cette poésie féminine assez incolore dont sont inondés les Magazines anglais. De même la légende de Prahlada. Les autres, sans qu'aucune présente la perfection de forme absolue, offrent toutes un véritable intérêt, et à chaque instant révèlent le poète. Le trait dominant, ici comme dans toute son œuvre, est la simplicité, parfois puissante, souvent charmante. Son histoire de Savitri, cette Alceste de l'Inde plus heureuse que sa sœur de Grèce, s'ouvre avec une grâce que n a point le texte original, si souvent déparé par le pédantisme et la lourdeur que la littérature classique de l'Inde a jetés sur les plus beaux motifs de la tradition populaire.
MISS TORU DUTT
« Savitri était l'enfant unique du sage et puissant roi de Madra; les rucles guerriers souriaient à la voir , comme les montagnes à voir le printemps :
« Belle comme le lotus quand la lune baise ses rouges pétales qui s'ouvrent, après les douces ondées, dans les ardeurs de juin.
« Le cœur plus heureux, le pied plus léger, s'en allaient les passants de hasard qui la rencontraient, et souvent ils retournaient la tête, pour jeter de nouveau un long regard et bénir la vision avant qu'elle fût évanouie. »
Stern warriors, when they saw her, smilod, As mountains smile to see the spring...
With happier heart, and lighter tread, Chance strangers, having met her, past,
And often would they turn the head A liflgering second look to cast,
And bless the vision ère it fled.
Quelquefois ses souvenirs d'Occident viennent troubler l'harmonie des images : les amours de Savitri et de Satyavan lui rappellent les amours d'Arcadie ; Yogadhya Uma, la belle déesse mystique qui apparaît au pauvre colporteur de Khirogram, ressemble à la déesse qui chasse sur les collines de Latmos; les paons, près de l'hermitage de Sindhu, se pavanent avec des ailes d'Argus ; mais ces images hybrides sont rares, et l'Occident ne lui fournit en
général que des délicatesses de tons et de sentiments que l'Orient réel peut-être n'a point connues, mais que l'Orient idéal avouerait.
Je ne sais si jamais chez un poète indien le passant songerait à se retourner pour voir Savitri une fois encore. C'est par ces légères erreurs de perspective que le poète, — sans s'en douter, et parce qu'il est poète, — nous fait entrer dans le paysage moral de l'antiquité et nous rend la poésie des croyances et des civilisations mortes. C'est une erreur aujourd'hui mise à la mode par les gens de science que le poète doit nous représenter les choses et les âmes du passé exactement telles que l'archéologie et la science les lui fournissent. Le passé, rendu tel qu'il fut, ne sera jamais pour les modernes une poésie vivante : il faut, sous peine de tomber dans la chinoiserie parnassienne et son froid glacial, qu'un rayon de l'âme d'aujourd'hui pénètre dans tous ces morts; il faut mettre un peu de nous-même dans toutes ces créatures si différentes de nous pour nous permettre à notre tour d'entrer en elles et de faire la réduction de l'âme ancienne à l'âme moderne. Rendre la poésie d'un autre âge ou d'un autre milieu, ce n'est point la dessécher en la calquant, c'est la conserver en la « traduisant. »
Je n'analyserai qu'une de ces ballades, la plus étrange et la plus lointaine de nous, celle de Yogadhya Uma. Je ne crois qu'elle se trouve dans les
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textes et elle repose sur le folk-lore oral et local. Un colporteur de Khirogram va son chemin en criant : « Bracelets de corail ! bracelets de corail ! Belles jeunes filles et belles dames, venez acheter! » Il rencontre sur les escaliers de marbre des Ghats « une belle jeune femme aux larges yeux, la face en plein contre le soleil d'Orient. » — « Achetez, madame, le riche émail baisé des rayons de soleil. Ces bracelets ont un charme puissant, ils gardent l'amant toujours fidèle. » Elle tend le bras et il essaye.
« Le colporteur ébloui la regarda, jusqu'à ce que vint sur lui l'ombre d'une terreur... Elle était belle, mais son regard avait un air d'impérieuse grandeur qui faisait trembler. » Elle achète et lui dit d'aller se faire payer chez elle, chez son père, là-bas, sous cette haute flèche dorée, la flèche du temple : son père en est le prêtre. « Dis-lui que sa fille, à Dhamaser Ghat, a acheté ce bracelet, et s'il répond qu'il n'a pas d'argent, qu'il regarde dans la petite boîte rayée de vermillon : il y trouvera quelques pièces, c'est à moi. » Elle descend se baigner dans l'étang du Ghat. et lui, court au temple demander au prêtre le prix du bracelet. — « Qui te l'a acheté? je voudrais savoir. — Ta fille aux grand yeux noirs, qui se baigne au Ghat de marbre. — Ma fille! je n'en ai pas ; on t'a attrapé. — Non, mon père, un pareil visage ne peut tromper. En tout cas, elle sait la place de l'argent. » Il l'indique, le prêtre y va,
l'argent y est. Il devine la vérité, et qui est l'étrangère :
— « Etrange! étrange! Oh! tu es béni de l'avoir contemplée, d'avoir touché sa main, celle devant qui Vischnou même doit se courber, et Brahma et la troupe céleste. Ici, je l'ai adorée pendant des années, sans jamais apercevoir la vision radieuse. Les veilles, les jeûnes, les pleurs secrets ont presque éteint la vue de mes yeux, et pourtant cette forme, cette face éblouissante, je ne l'ai pas vue, et toi, cher ami, cette grâce te vient sans que tu l'aies cherchée. »
Ils courent à la place où elle a apparu : « Que voulait cette belle et chaste vision? De qui était-ce les yeux, ces yeux de flamme? » Ils atteignent le Ghat, mais ne trouvent plus la dame aux nobles traits. »
Les oiseaux se taisaient dans le bois, les lotus expiraient un frêle parfum; sur toute la solitude, un héron seul se tenait en sentinelle sur la rive. Ils appellent, mais en vain. Point de réponse delà colline ni du rocher, tout le paysage était dans les liens du sommeil; l'écho même dormait dans ses cavernes. Ils se disposent à retourner, le cœur triste, quand retentit au lointain la cloche d'argent appelant à la prière. Le prêtre s'incline : « Oh! viens, comme tu es venue, inattendue ; ou bien n'était-ce qu'un vain rêve? Si ce n'était pas un rêve, donne-nous un signe : un mot, un souffle, une lueur
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qui passe ! » Et soudain monte de l'eau et se dresse, parmi les lotus, un bras rond sur lequel ils reconnaissent avec effroi le bracelet blanc. Puis il redescend dans le lac, au milieu des remous de Fonde. Ils s'inclinèrent devant la puissance mystique et, en retournant pensifs à leur foyer, chacun prit de là une fleur de lotus, en souvenir du jour et du lieu. »
Toute cette belle légende, digne delà Morte d'Arthur et de l'épée Excalibur, n'est, hélas! qu'une réclame de commerce. Des années, des siècles ont passé, et les descendants du colporteur payent encore au temple un tribut annuel de bracelets de corail sur le vieux patron, car depuis ce jour- là ils ont fait fortune. « Le conte est absurde et démodé, n'importe : j'aimais les lèvres dont il est tombé, qu'il reste donc parmi mes vers ! »
I loved the lips from which it fell, So let it stand aniong my rhymes !
A la suite de ces légendes viennent des poésies mêlées, de toute nature et de tout climat, souvenirs de France, d'Angleterre et d'Inde. J'ai déjà cité la pièce sur la guerre de 70, pièce assez faible d'expression, mais pleine d'âme, écho de la pensée et par instants des expressions même de Hugo sur des lèvres encore enfantines. Même accent et même jeunesse dans ses vers sur Madame Thérèse, d'Erckmann-Chatrian : « Je lis l'histoire et mon cœur bat si fort !...
Les années ont passé et les hommes parlent encore de ce temps avec un éclair dans l'œil humide. 0 va-nupieds! quand votre Marseillaise se levait au ciel, l'homme reconnaissait ses droits jusqu'aux derniers confins de la terre et les tyrans tremblaient. A vous seuls la gloire! Ah! que ne se trouva-t-il alors un Washington ! »
L'Angleterre n'est représentée que par une pièce, d'une douceur et d'une tristesse pénétrante, traversée du souvenir de la sœur perdue : Near Hastings. C'était près d'Hastings, sur la plage, à la chute de la nuit :
« La ville lointaine envoyait son murmure : étrangères, nous étions seules.
« Nous allions lentement; malade, lasse et faible, Tune de nous deux s'était assise : ce n'était point son humeur de se plaindre. L'ombre devenait plus épaisse et plus sombre. Une dame passa; elle n'était point jeune; mais son doux visage, oh! jamais peintre ou poète n'a vu, n'a chanté grâce si céleste.
« Elle passa devant nous, puis revint, voyant en un coup d'œil que nous étions étrangères et que l'une de nous souffrait. Elle nous interrogea. Étionsnous de France? Nous causâmes un moment; elle donna à ma sœur quelques roses rouges qui semblaient humides de larmes, et dit : Dieu vous bénisse toutes deux, mes chères !
« Douces étaient les roses, douces et pleines, aussi grandes que les lotus que nous cueillons dans
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nos larges étangs pour couvrir nos bocages indiens. Mais plus doux était l'amour qui donnait ces fleurs à une inconnue. Je pense que Celui qui est venu pour sauver lui doit un retour pour ce don.
» Le nom de cette dame, je l'ignore et peut-être ne reverrai-je plus ses traits. Mais je l'aime! oh! je l'aime! Bénie et heureuse puisse-t-elle être! Son souvenir ne partira pas, quelque ombre que le chagrin jette sur ma vie. Ses roses fleurissent toujours dans mon cœur et jamais ne se flétriront! »
Quelques heures encore de rêve et de bonheur dans son beau jardin de Baugmaree, au milieu de ces lotus dont la beauté met fin à la querelle du lis et de la rose se disputant l'empire des fleurs; dans ces mers de feuillage où son œil se perd; devant ces palmiers qui dressent leurs piliers gris ; devant les seemuls qui se penchent sur l'étang tranquille, rouges, rouges, éclatants comme un bruit de clairon : elle rêve là, ivre de la beauté, contemplant l'Éden retrouvé. Le soir, elle écoute le vent qui gémit dans les branches de son cher casuarina : le long du tronc, jusqu'au sommet qui touche les astres, telle qu'un python monstrueux, s'enroule une plante grimpante dans les embrassements de qui nul autre arbre ne pourrait vivre. « Mais le géant porte vaillamment l'écharpe, les fleurs pendent à toutes les branches en grappes cramoisies, l'oiseau et l'abeille s'y rassemblent tout le jour, et souvent, la nuit, tout le jardin déborde d'un doux chant qui n'en
finit pas et qui tombe de l'arbre dans les ténèbres .
The garden overflows With one sweet song that seems to have no close, Sung darkling from our tree, while men repose. »
Mais ce n'est pas pour sa magnificence que le bel arbre lui est si cher; c'est parce qu'elle a joué sous ses ombrages avec ceux qu'elle aimait : « Quel est ce murmure de chant funèbre que j'entends, tel qiu la mer se brisant sur une plage de galets? C'est le gémissement de l'arbre, une parole mystérieuse, qui peut-être s'en va jusqu'au pays inconnu1 ! » .
Ce pays inconnu, elle allait bientôt le connaître et y retrouver les compagnons de jeu perdus* Une nuit, songeant peut-être que son père était vieux et que bientôt peut-être elle serait seule, seule au monde, elle vit en rêve un arbre, aux branches touffues, avec des feuilles de toute couleur, feuilles mortes d'argent, feuilles vivantes d'or, l'arbre de vie. « Un ange était près de l'arbre : il arracha quelques feuilles et les enlaça autour de ma tête. Oh! le contact délicieux de ces feuilles étranges! Mon front ne battait plus, je ne sentais plus la fièvre dans mes membres. « Oh! criai-je, enlacez aussi ces feuilles sur le front de mon père! » L'ange prit une feuille et en toucha son front et murmura doucement : Non!... Jamais, oh! jamais, je n'avais vu une face si belle que celle de cet ange et si pleine
\. Baugmaree. — The Lotus. — Our Casuarina Tree.
UNIVERSITY OF CALIFORNIA LIBRARY Los Angeles
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