‹ Essais de littérature anglaiseChapitre 121 sur 122 · V Année terrible : les Forts · texte numérisé non relu

V Année terrible : les Forts

MISS TORU DUTT

son de l'horizon entend s'éveiller en elle mille échos d'autres mondes :

La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, La maison sans enfants

évoquent à l'oreille de la fille des brahmanes le cri de la Rachel indienne :

Tiskthel loko vinâ sûryam sasyam va salilam vinâ....

« Que le monde soit sans soleil, que le champ soit sans pluie, mais que ma vie ne soit pas sans mon Rama! »

Pour la connaissance profonde de notre poésie contemporaine miss Dutt en remontrerait à plus d'un de nos critiques français, et je n'en connais pas en Angleterre qui montre à la fois la même exactitude d'information dans le détail et un sentiment critique aussi délicat et aussi sûr. Cette précision de connaissances, cette horreur de l'à-peu-près, est encore un trait bien rare en Inde et qui étonnait son père même. Dans une page charmante de naïveté, M. Dutt raconte combien de fois il lui arrivait d'être pris en défaut par la rigueur scientifique de son enfant :

« Elle lisait beaucoup, et vite, mais elle ne sautait jamais sur une difficulté en lisant: il fallait consulter dictionnaires, lexiques, encyclopédies, jusqu'à ce que la difficulté fût résolue; la conséquence était

que le sens s'imprimait fortement dans sa tête, et toutes les fois que nous avions une discussion sur le sens d'une expression ou d'une phrase en sanscrit, en français ou en allemand, dans sept ou huit cas sur dix c'est elle qui se trouvait avoir raison. Quelquefois j'étais si sûr de mon fait que je disais : « Eh bien! parions! » L'enjeu était ordinairement une roupie; mais, quand on consultait les autorités, c'était presque toujours elle qui gagnait. C'était pour moi une chose curieuse et charmante de l'observer quand elle perdait. D'abord un joli sourire, puis ses doigts minces battaient ma joue grise, puis venait quelque citation de Mrs. Barrett-Browning, son poète favori, comme :

Ah, my gossip, y ou are older, and more learned, and a man.

« Ah ! mon compère, vous êtes plus âgé, et plus instruit, et vous êtes un homme. »

Dans le dernier volume de miss Dutt, Anciennes ballades et légendes de VHindoustan, l'Inde a décidément pris le dessus. Elle entrait dans sa période d'originalité : le génie ne peut être original que sur sa terre natale.

Pour devenir le poète de l'Inde, elle avait le don premier, l'amour et le sentiment des vieilles choses de sa patrie. Chrétienne fervente d'esprit et d'édu-

MISS TORU DUTT

cation, elle était restée Hindoue dans l'âme ; elle ne croyait plus sans doute à Brahma, à Siva, à Vischnou, mais elle croyait de toute la sainteté de l'imagination à Sîta, à Rama, à tous les héros et toutes les héroïnes de vingt siècles de légendes nationales. Elle écrivait à Mlle Bader : « Quand j'entends ma mère chanter, le soir, les vieux chants de notre pays, je pleure presque toujours ». Larmes de poète et qu'un poète seul peut verser, larmes de Sidney entendant l'aveugle chanter Chevy Chase, ou de Musset écoutant la vieille romance que murmurent les chanteurs ambulants. Le génie de l'homme plonge dans les rêves de l'enfance : les contes d'enfant sont Tarrière-fond de toute poésie qui vient du cœur. La dernière des Ballades indiennes, un petit poème intitulé Sîta, donne la confession inconsciente de cette poésie bercée à l'ombre des grands ombrages de Baugmaree, quand le frère et la sœur vivaient encore :

« Trois petits enfants dans une chambre obscure. Que regardent-ils avec des yeux large ouverts? Une forêt épaisse, où ne perce nul rayon de soleil... C'est là qu'habite en paix le poète anachorète1... Mais quelle est cette belle dame2? Ce n'est pas en vain qu'elle pleure ; car, voyez! à chacune de ses larmes, de grosses larmes tombent de trois paires de jeunes yeux, et trois jeunes têtes se courbent dans

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