SHAKESPEARE EN FRANGE
C'est, comme on sait, Voltaire qui le premier fit connaître Shakespeare à la France1, et par la France à l'Europe2. Il l'imite même , mais
1. Dans ses Lettres philosophiques (écrites en 1726-1727, publiées en 1734). Quelques Français avant lui ont connu Shakespeare, mais il était inconnu du grand public. Boyer le cite dans sa grammaire anglaise (1700) et écrit : « Il y a du Sophocle et de l'Eschyle dans Shakespeare » ; mais Boyer est un réfugié. Destouches, en mission à Londres, de 1717 à 1723, traduit plusieurs scènes de la Tempête et plus tard imite Timon dans le Dissipateur (1737). Les imitations de Shakespeare, que Ton a cru retrouver, en plein xvir3 siècle, dans YAgrippine de Cyrano de Bergerac, sont en réalité des imitations de Sénèque.
2. L'Allemagne, bien qu'elle soit arrivée à se démontrer à elle-même que Shakespeare est un Allemand, a été plus lente que la France à le connaître (1741, traduction de Jules César, par W. von Borck) et aussi lente à le comprendre. S'il est vrai, selon l'expression assez prétentieuse de Heine, qu'une « splendide procession de rois littéraires de l'Allemagne soient venus l'un après l'autre jeter leur vote dans l'urne
SHAKESPEARE
timidement 1 , et sans le comprendre de front : « Shakespeare est un sauvage avec des étincelles de
pour le proclamer l'empereur de la littérature », il faut avouer que ces électeurs d'élite, comme il arrive souvent aux électeurs, ne savaient pas toujours exactement pour quoi ils votaient. Goethe, dans sa jeunesse, refait Roméo en style Davenant. Dans Macbeth, sous la main de Burger (1784), qui a pourtant écrit Lenore et aurait mieux dû comprendre les choses de l'autre monde, le pouce du pilote, jeté par la tempête, que les sorcières recueillent pour leur chaudroD magique (I, 3, 28), devient « le pouce d'un banqueroutier qui s'est pendu à un arbre » ; — pour l'amour de la rime, espérons-le {Daum-Baum). Au cinquième acte, la femme de chambre raconte au docteur la mort de lady Macbeth et le bon docteur s'écrie : « C'est indubitablement une attaque d'apoplexie, madame ; un coup de lancette la remettra. » — Schiller (1801) fait mieux encore : il supprime lady Macduff ; — ménageons la sensibilité du lecteur ; — il réforme le scandaleux portier, qui devient un parfait chrétien, prie et chante des hymnes ; les sorcières aussi ont bien changé: ce sont d'excellentes Euménides bien fâchées de pousser Macbeth à sa perte et qui réservent expressément son libre arbitre: Fichte n'est pas loin; elles ont indubitablement étudié la métaphysique, et Yimpératif catégorique n'a pas de secret pour elles. Il faut venir jusqu'à Schlegel et Gervinus pour trouver un sentiment vrai, bien que souvent encore traverse de raffinements bizarres et d'affectations de profondeur, surtout chez le premier. Les vingt volumes publiés par la Société shakespearienne d'Allemagne sont pour une bonne part consacrés à l'esthétique transcendante, à l'étude des caractères et des caractéristiques. Le sens de la poésie vivante s'évanouit dans ces extases guindées et pénibles. — Sur Macbeth en Allemagne, voir Furness, édition variorun de Macbeth, Appendices.
I. Il s'inspire de Jules César dans Brutus (1730), l'imite dans la Mortde César (1735), imite Hamlet dans Eryphile (1732), reproduit Othello dans Zaïre (1734). Il essaye de fonder le
génie1. » Quelques pièces, imparfaitement traduite^ dans le Théâtre anglais de Delaplace (1745), lui ouvrent la scène française : Ducis fait applaudir Hamlet par les talons rouges (1769). En 1776, une traduction complète par Letourneur paraît sous les auspices du roi de France et de la cour, et comme un hommage international au génie2. Voltaire s'effraye de ce mouvement qu'il a créé et qui le déborde : il craint pour Corneille, pour Racine, pour lui-même peut-être : Shakespeare n'est plus qu'un « saltimbanque qui a des saillies heureuses » ; il le dénonce à l'Académie française, en séance
drame, ou du moins la tragédie historique ou nationale, à l'imitation de Henry V, dans Adélaïde du Guesclin, sifflée en 1734, applaudie en 1775. — Sur les rapports de Voltaire et de Shakespeare, lire Villemain, Littérature du xvme siècle, leçon IX.
1. N'oublions pas d'ailleurs que c'était, dans une certaine mesure, le jugement des Anglais eux-mêmes, en dépit de formules admiratives plus expansives: Pope oppose Johnsori's art et Shakespeare's nature; pour Gmy (the Progress ofPoesy), Shakespeare est avant tout Nature's darling.
2. a Ce n'est plus le temps où la nation française, concentrant sur elle-même toute son admiration, ne jetait qu'un regard dédaigneux sur les nations voisines... Aujourd'hui que ces nations l'ont enrichie de chefs-d'œuvres qu'elle admire et chérit, elle est devenue plus équitable. Dans ces premiers jours de justice et d'impartialité, Shakespeare peut paraître avec confiance dans la patrie des Corneille, des Raciue et des Molière, et demander aux Français le tribut de gloire que chaque peuple doit au génie, et qu'il eût reçu de ces trois grands hommes s'il en eût été connu. » (Epitre dédicatoire au roi, de Letourneur.)
SHAKESPEARE
solennelle1, et trois ans plus tard, l'Académie, à sa mort, lui donne Ducis pour successeur (4 mars 1779).
Mais le Shakespeare qu'on applaudit est encore plus loin du vrai que celui de Davenant et de Dryden2; c'est un Shakespeare qui est allé dans les salons, qui a lu l'Encyclopédie, nourri de Rousseau, élégant, bien élevé, sensible. La Révolution survient; le drame shakespearien court les rues et l'Europe3, et quand la littérature renaît, il se trouve que la Terreur, Marengo et Waterloo ont mieux plaidé la cause de Shakespeare que vingt professeurs d'esthétique. C'est autour de son nom que se livre la grande bataille entre classiques et romantiques ; à présent, il a contre lui, au lieu de Voltaire, Hoffmann et Geoffroy, et pour lui, au lieu de Ducis, le Globe, Vigny, Hugo.
Il entre en triomphateur à Paris en 1827, introduit par Kemble et Macready; Shakespeare n'a plus