Voir le discours d'Edward, cité plus haut, pages
trop lent pour suivre le torrent des idées et des images qui se précipite et se heurte; la ligne commence une idée et en achève une autre : la phrase oppressée crie et gémit sous l'effort de cette pensée tyrannique qui y jette d'un coup toutes les visions simultanées qui l'assiègent.
Comment se sont faits ces changements profonds? Serait-ce le retentissement, dans le génie, de quelque drame qui se dénouait dans la vie même et le cœur du poète? C'est pendant la première période, celle d'entrain et de jeunesse, qu'il a eu à lutter contre la pauvreté, contre la misère, contre l'envie ou le mépris, contre les dédains et les malveillances que tout génie naissant soulève : au contraire, clans la période du De profundis, sa fortune est faite, il est heureux, au sens mondain du mot : il est riche et soigne sa fortune, il va en justice pour 40 francs. Peut-être n'y a-t-il point désaccord entre ces vertus d'homme d'affaires et sa conception du monde à cette époque; les mêmes causes ont pu faire l'un et l'autre, le procureur âpre à son droit et le poète désenchanté : les deux fruits sortent des mêmes racines amères. L'hypothèse peut se donner large champ; le mieux est de se résigner au mot de Car] y le :
« De Shakespeare, combien qui reste caché î Ses douleurs, ses luttes silencieuses, connues de lui seul ! Combien inconnu de lui-même et indicible! Racines souterraines, sève invisible, travaillant en silence. »
SHAKESPEARE 45
Ce n'est point par l'imagination seule qu'il a souffert, qu'il a désespéré, qu'il s'est apaisé : voyez Gœthe. Le génie froid peut créer la statue de marbre : la vie ne vient que de la vie.
CIIAPITPE IV