Cf. page 23, note
2. L'invention ne consiste pas dans l'idée même de l'évocation, idée commune dans le drame anglais, — il y en a déjà un exemple dans un des premiers drames de Shakespeare, Henry VI (2e partie, I, 4) , — mais dans les détails si particuliers de cette évocation. On reconnaît ici un trait certainement populaire et qui appartenait au fond de la légende. La variété de la légende dans Fordun, Andrew de Wyntoun et Boèce(voir chapitre VI) prouve qu'elle avait hien des formes et bien des traits aujourd'hui perdus.
MACBETH
n'ai point de doute qu'il ne Tait trouvée sur la scène avant lui, soit dans Macdobeth, soit dans quelque autre ballet du même genre1.
Pour les autres traits propres à Shakespeare, la conviction est moins forte, parce que ces traits sont trop bien fondus avec le dessin général pour laisser paraître une autre main. La scène du festin avec l'apparition de Banquo, et la scène de somnambulisme, dont il n'y a pas trace non plus dans Holinshed, peuvent être des créations de Shakespeare, parce qu'elles sortent naturellement du développement du drame et des caractères.
Dans Holinshed, Macbeth invite Banquo à un festin et le fait assassiner au sortir de la fête. Shakespeare trouvait dans ses souvenirs de Hamlet tous les éléments de la scène telle qu'il l'a transformée.
1. Le miroir magique joue un grand rôle dans les légendes du temps. Spencer parle d'un miroir que l'enchanteur Merlin fit pour le roi Breton Ryence et qui montrait tout ce que contient l'univers (Fairy Queen, III, 2, 19); R. Scot donne une formule pour faire apparaître un esprit dans un cristal ou un miroir {The Discovery of Witchcraft, XV, 25).
Roger Bacon, dans la pièce de Green dont il est le héros (The Honorable Historié of Friar Bacon and Friar Bungay, scène xm), a un miroir où il voit tout ce qui se passe dans le monde. Celui de Banquo en diffère en ce qu'il montre, non dans l'espace, mais dans le temps; c'est dans l'avenir qu'il fait pénétrer le regard. Voici un passage de Measure for Measure qui décrit d'avance ce miroir de Banquo :
The law hath not been dead, though it hatb slept :
Now. 'tis awake (the law),
Une fois déjà, dans Richard III, il avait fait sortir les morts en linceul de la tombe désertée, et ils venaient peser sur la poitrine de leur bourreau endormi et faisaient couler les gouttes froides de la peur sur sa chair tremblante1. Mais Hamlet offrait, par le sujet même, des points d'attache plus étroits; dans Hamlet, comme dans Macbeth, il s'agit d'un crime caché à dévoiler et à punir2, et, dans l'un
Takes ncte of what is done, and, like a prophet, Looks in a glass, that shows what future evils, Either new, or by remissness new-coneeiv'd, And so in progress to be hatch'd and born, Are now to have no successive degrees, But where they live, to end (II, 2, 90).
Ce passage établit eDtre Measure for Measure et Macbeth un rapport du même genre, quoique moins étroit, que celui que le vers, cité plus haut, sur le génie de César établit eotre Macbeth et Antony and Cleopatra (page 93). Shakespeare, en écrivant ces vers, rêvait déjà peut-être à la scène de Macbeth. Measure for Measure appartient pour la conception au même groupe que Macbeth; on a cru y trouver quelques allusions à des faits de l'année 1604; le rapprochement présent le placerait entre 1604 et 1606, plus près de 1606. Lear aussi a d'avance des traits de Macbeth (page 156, note 1 ; cf. page 128, note 1) ; sans parler des rencontres d'expression (Cf. Macb., V, 7, 2 et Lear, III, 7, 54) et de la pareuié des caractères.
2. Dans le caractère même de Macbeth il y a beaucoup de celui de Hamlet: c'est un rêveur emporté dans l'action, et quand l'action lui laisse un instant de trêve, c'est la pensée de Hamlet qui le hante avec ses angoisses de l'au-delà et le dégoût fatigué de la réalité et du monde. La souffrance de
MACBETH
comme dans l'autre, les êtres de l'au-delà sont acteurs dans le drame1. Le sujet était le même, au point de départ et au point d'arrivée ; l'atmosphère du drame était aussi la même, peuplée des deux parts de magie et de surnaturel2: le ressort surnaturel se transporta de lui-même de l'un dans l'autre. La victime sortira de sa tombe, dans Macbeth comme dans Hamlet, pour dénoncer le crime ; et l'assassin, dans Macbeth comme dans Haml et, se dénoncera lui-même par ses terreurs et en pleine fête3. Je supposerais volontiers que c'est en revenant de jouer Hamlet que Shakespeare vit tout à coup la scène de Holinshed se transformer devant ses- yeux: le spectre de Hamlet projeta celui de Banquo, la fête révélatrice se refléta dans le festin sinistre, et le cri d'angoisse et d'aveu de Macbeth fit écho au cri de fureur de Glaudius.
L'admirable scène de somnambulisme est en germe dans le mot de Macbeth 4 : « L'Océan passera sur cette main sans la laver! » Le mot, tombé sur
l'inconnu, qui a fait trêve dans Othello et le Roi Lear, s'y fait jour par instants avec une violeuce nouvelle (I, 7 et tout le cinquième acte).
1. Claudius a assassiué son frère pour s'emparer du trône, comme Macbeth a assassiné son cousin et son hôte.