Boèce avait certainement devant lui d'autres sources
richissant dans l'histoire d'Écosse de Holinshed et arrive de là aux mains de Shakespeare.
Dans la légende de Shakespeare, l'histoire ne reconnaît donc que deux faits : le meurtre de Duncan par Macbeth, la défaite et la mort de Macbeth. Tout le reste est fabuleux ou douteux. L'histoire ne connaît point Banquo ; elle ne connaît rien de l'invasion de Suéno, rien de la révolte de Macdowald et est assez sceptique à l'égard de Macdufï'1.
Comment s'est formée la légende, on le voit aisément, grâce à Andrew de Wyntoun, qui nous fournit les chaînons intermédiaires. On savait que Duncan était mort dans une guerre contre un cousin (Thorfinn) ; Thorfînn étant oublié, Macbeth hérite de lui, et le meurtre de Duncan devient un crime de famille doublement odieux. L'usurpateur, si puissant et si heureux toute sa vie durant, n'a pu l'être que par l'assistance des puissances du mal ; il est donc l'homme de l'enfer, le fils du diable et Ton -reporte à sa naissance une légende qui courait sur le compte de l'enchanteur Merlin. Satan ne s'en tient pas là, il le sollicite par ses rêves ; de là, la vision des trois sœurs dans Andrew. Le rêve est bien, l'ap-
qu'Andrew de Wyntoun, et celui-ci d'antres sources que Fordun. Les différences considérables des trois auteurs et leurs lacunes le prouvent. De ces sources inconnues viennent, probablement par l'intermédiaire de la scène, les traits que Shakespeare ajoute à Holinshed. (Voir plus haut, page 96. 1. Skene, II, 422.
parition est mieux ; de là, le récit de Boèce : Macbeth entendra les voix tentatrices, non pas dans les illusions du sommeil, mais en plein jour, de bouche à bouche. Une fois entré dans la légende, Macbeth devient centre de légendes; le mythe appelle le mythe. Le héros né du démon n'a pu périr sous les coups d'un homme : il faut pour l'abattre la main d'un génie surhumain, d'un être qui n'est point né d'un sein de femme1 : ce que plus tard le rationalisme prosaïque de l'Evhémérisme expliquera à sa façon ordinaire, comme une énigme ou une métaphore. On joint à cela un vieux mythe tombé en conte, le mythe de la forêt mouvante. Les paysans de la Souabe racontent encore aujourd'hui l'histoire d'un roi qu'assiège son ennemi Bois- Vert (Gruenwald)2; sa fille connaissait l'avenir et lui disait de ne rien craindre. Or, au premier jour de mai, voici qu'elle voit l'ennemi approcher avec des rameaux verts ; la peur la prend, car elle reconnaît que tout est perdu : « Mon père, il faut vous rendre ou périr, je vois approcher la verte forêt. » C'est l'histoire de l'hiver, le mauvais hiver, qui semble invincible et qui périt subitement quand s'approche et monte la verte poussée de mai. L'Evhémérisme, ici encore, se met à l'œuvre et trans-
1. Ainsi naissent Asclepios et Dionysos chez les Grecs, Tristan chez les Celtes, Rustern chez les Persans : « sons of sorrow, born to do great things. » (Ward.)