‹ Essais de littérature et de moraleChapitre 11 sur 23 · C. D HARLEVILLE ET FAB. D EGLANTINE · texte numérisé non relu

C. D HARLEVILLE ET FAB. D EGLANTINE

scènes où les idées favorites du temps étaient vivement exprimées. Le comte parle ainsi de la noblesse au marquis son père, homme plein de préjugés de liaissance :

Ce préjugé fatal, chez les humains admis,

En livre un au respect et dix mille au mépris.

J'en parle sans humeur, vous le sentez, mon père »

Le sort m'a bien traité. S'il m'eût été contraire,

On dirait que, des grands repoussant la hauteur,

Mon orgueil roturier veut se venger du leur.

Non : c'est l'humanité que je plains; c'est pour elle

Que je parle. On lui fait une injure cruelle :

Par ces distinctions que l'on veut maintenir.

Un sot de qualité pourra tout obtenir.

Et l'homme de talent, enfant de la nature,

Reste seul accablé du poids de la roture.

L'auteur, pour se consoler de sa chute, s'imagina que c'était une cabale de ducs et pairs qui avait fait siffler la pièce, et les plaisants du temps lui conseillèrent d'en appeler du parterre aux états généraux. C'était le mot qui était dans toutes les bouches, c'était l'espoir et le recours de tous les opprimés. Un faiseur de projets s'était écrié dans un salon : « Je suis las de toutes les persécutions qu'éprouve le plus bel élablissement dont on ait jamais conçu l'idée. (Il avait fiiit le projet d'une correspondance générale.) Je travaille à un grand Mémoire pour les états généraux : je suis bien aise de faire décider à la nation assemblée si je suis un sot ou non. »

Le Thcàtre-Français, à cette époque, jouait des ouvrages de toute sorte : il donnait des pièces mêlées de divertissements et de ballets. Je ne citerai

qu'une pièce de ce genre, à cause de son auteur: c'est Lanval et Viviane^ espèce de dranne chevaleresque en vers de dix syllabes ; et voici le portrait que Lanval, jeune et beau chevalier, fait de Viviane, jeune fée, sa maîtresse :

Les grâces renaissantes

Fixent son âge à ce terme enchanteur (Jù la beauté, dans sa première fleur, Vers la jeunesse en se jouant s'avance, El semble encor sourire à son enfance.

Le galant auteur de ces petits vers musqués, c'est Brissot, le républicain Brissot, qui depuis fut chef de parti et proscrit. C'est là l'étrange bizarrerie de notre révolution : elle a pris les hommes au milieu des molles occupations d'un siècle de raffinement, et elle les a jetés, sans leur laisser le temps de se reconnaître, à la tribune et à l'échafaud. Nous avons un madrigal de Robespierre, et voilà de petits vers d'un de ses adversaires et de ses victimes.

Ainsi, à côté des tragédies de Racine, de Corneille et de Voltaire, le Théâtre-Français ne dédaignait pas alors de jouer de petites pièces mêlées de couplets. Quand, au commencement de 1789, le prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, vint en France sous le ncvii de comte d'CEls, c'est au Théâtre-Français qu'il fut fêté avec le plus d'enthousiasme dans un petit drame mêlé de couplets. C'était alors la mode parmi les princes de voyager : Joseph II, Gustave III, Paul I"sous le titre de comte du Nord, avaient déjà visité la France.

Le comte d'CEls y fut fort bien reçu. Pendant la

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