‹ Essais de littérature et de moraleChapitre 12 sur 23 · C. DHARLEVILLE ET FAB. DÉGLAMINE · texte numérisé non relu

C. DHARLEVILLE ET FAB. DÉGLAMINE

guerre, sous Louis XV, le nom du grand Frédéric était, grâce à ses brillantes victoires et grâce aussi à Voltaire, un nom populaire parmi nous. On aimait à vanter Frédéric : il semblait qu'en devenant son admirateur on était pour quelque chose, du moins, dans nos défaites. Frédéric, de plus, avait fait école parmi les militaires ; l'engouement enfin était devenu général. C'est presque un présage de révolution, quand les princes étrangers sont plus populaires dans un pays que le roi lui-même.

Le frère de Frédéric, de l'apôtre des philosophes, fut accueilli avec une sorte d'empressement populaire. A l'Académie, au Lycée, au Palais môme, dans les discours d'apparat, dans les leçons de l'Athénée, dans les plaidoyers des avocats, partout il fut loué et applaudi. Les avocats devenaient gens du monde, et l'éloquence du barreau, jusque-là obscurément renfermée dans les débats judiciaires, semblait se séculariser, pour ainsi dire. L'éloge du comte d'GEls retentit donc au parlement. Mais c'était surtout au théâtre qu'en France on fêtait les hommes distingués; c'était là que nous leur faisions, avec plus de coquetterie qu'ailleurs, les honneurs de notre pays. On donna au Théâtre-Français les Deux Pages. Le sujet était pris de la vie du grand Frédéric ; et Fleury, chargé du rôle du roi, saisit si bien ses gestes et sa physionomie qu'il fit illusion même au comte d'OEls qui s'attendrit en voyant cette image de son frère. Il ne s'attendait pas à cette surprise, et, pour remercier Fleury, il lui donna une tabatière qui avait appartenu au grand Frédéric. C'était une récompense qui dut flatter l'ac-

leur. Peut-ôlre, cependant, le grand Frr^df'iric eût-il mieux aimé voir sa tabatière dans toute autre main que dans celle d'un comédien. Tout ce qui appartient aux grands hommes est quelque chose de sacré, et c'est mêler mal h propos la fiction et la vérité que de donner h. l'acteur quelqu'un des meubles du personnage qu'il copie. Un descendant de Bavard avait aussi donné à Larive l'épée du bon chevalier, et c'était avec cette épée qu'il jouait dans la pièce de Gaston et Bayard. Je ne sais si c'est préjugé chez moi, mais, en rappelant cette anecdote, je me souviens avec tristesse que Bayard disait à son épée, après avoir armé François I" chevalier : « Ma bonne épée, tu seras moult précieusement gardée pour n'être employée qu'aux bons jours contre les païens et les infidèles. )>

L'enthousiasme des Français, à la vue de Frédéric, dut toucher plus vivement le comte d'CEls que cette ressemblance minutieuse : c'était un hommage plus délicat. Il dut voir que c'était au théâtre que le peuple, plus libre qu'ailleurs, se montrait avec toute la vivacité de ses sentiments.

A cette époque, deux hommes, de mœurs, de caractère et de talents opposés, semblaient se disputer la scène, et il y avait entre eux une sorte de rivalité sourde : c'étaient Collin d'Harleville et Fabre d'Églantine. Pendant quelque temps la lutte entre eux ne sembla pas égale : Collin réussissait toujours, et Fabre était souvent sifflé. Mais le Philinte de Molière suffit à lui seul pour rétablir l'égalité. Nous ne voulons pas ici examiner en détail les ouvrages de ces deux auteurs; nous n'en parlerons que pour

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