‹ Essais de littérature et de moraleChapitre 15 sur 23 · C. d'^ARLEVILLE ETFAB. d'ÉGLANTINE · texte numérisé non relu

C. d'^ARLEVILLE ETFAB. d'ÉGLANTINE

Tel fut le début de Fabre d'Églantine dans la comédie. Il lui restait sa tragédie, et, quoique meurtri de sa chute, il ne perditpas courage. Augusta, c'était le nom de sa pièce, fut jouée au Théâtre-Français. Le sujet était d'une hardiesse intéressante : l'auteur, sous des noms grecs et romains, osait mettre sur la scène le meurtre juridique du chevalier de la Barre. Il est nécessaire de dire un mot de ce déplorable procès.

Le jeune la Barre, petit-fils d'un officier général mort sans fortune, était allé visiter à Abbeville sa tante, abbesse du couvent de Villancourt. Il fut logé à l'extérieur du couvent. Le lieutenant d'une petite juridiction d'Abbeville était amoureux de cette abbesse, qui, pour mettre fin à ses importunités, avait été forcée de le chasser de sa maison. Le lieutenant ne douta pas que l'abbesse n'eût de l'amour pour son neveu : c'était sans doute cette raison qui l'avait fait chasser; el, pour s'en venger, il résolut de perdre le chevalier la Barre. 11 apprit que ce militaire et le fils du président de l'élection d'Abbeville, le jeune d'Étalonde, à peine âgé de dix-huit ans, avaient passé devant une procession sans ôter leur chapeau. A la même époque, un crucifix de bois, placé sur le pont d'Abbeville, avait été endommagé. Les coupables étaient toujours restés inconnus. Le lieutenant résolut de se servir de cet événement comme d'un prétexte pour perdre la Barre. L'évoque d'Amiens lance des monitoires où il rappelle avec indignation la mutilation du crucifix; il ordonne des processions solennelles; les tètes s'échauffent; on cherche à arracher des dépositions, contre la Barre et d'Étalonde,

à des servantes et à des valets. Le seul crime dont ils furent convaincus, c'était d'avoir chanté des chansons irréligieuses et d'avoir lu avec trop de plaisir le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Les juges d'Abbevillj ne s'en crurent pas moins obligés de les condamner à avoir la langue et le poing coupés, et à être brûlés à petit feu. D'Étalonde échappa au supplice en s'enfuyant en Prusse, où le grand Frédéric protégea son infortune; la Barre, prisonnier, en appela au parlement de Paris. La sentence fut confirmée et le malheureux jeune homme brûlé à Abbeville. La seule grâce qu'il obtint, ce fut d'être décapité avant d'être jeté dans les flammes.

Voilà le sujet que Fabred'Églantine osa mettre sur la scène. C'était se déclarer du parti des philosophes, et, s'ils avaient été mécontents des Gens de lettres, il y avait dans cette hardiesse de quoi les réconcilier avec l'auteur. Malheureusement le public ne traita pas mieux Augusta que les Gens de lettres. Sifflé quand il attaquait la philosophie, sifflé quand il la défendait, Fabre reçut avec colère ces deux échecs qui lui semblaient des injustices, et il fut exposé à prendre en haine une société où il se voyait si mal accueilli. Ainsi se préparait, ainsi s'amassait peu à peu cette bile profonde qu'il déchargea dans son Pkilinte^ et cette exaltation mécontente qui, au milieu de la révolution, jeta Fabre dans le parti le plus violent de tous. Il y avait, dans sa haine contre la monarchie, un peu des ressentiments de l'auteur tombé en 87.

Cependant Collin d'Harleville, à qui tout souriait, plein d'une bonhomie aimable dans son talent

Page 1