‹ Essais de littérature et de moraleChapitre 21 sur 23 · ALBERT · texte numérisé non relu

ALBERT

Monseigneur, il est sublime, digne du grand ministre qui l'a conçu.

LE GARDE DES SCEAUX

Digne de la nation qu'il doit rendre heureuse, et d'ailleurs très-conforme aux lois fondamentales, que je respecte, vous Je savez bien.

LE PRINCIPAL MINISTRE

Que parlez-vous de lois dans la circonstance présente, messieurs? Ce sont des idées qu'il nous faut, des idées nouvelles, et non pas des lois. Voyez quel est notre état actuel. La recette égale tous les ans la dépense. . . moins cent quatre-vingts millions. Ce fou de Calonne, après avoir fait cent gambades assez heureuses, finit par une culbute mortelle : il assemble les notables. Cette assemblée a fait un grand bien, je l'avoue : elle m'a fait ministre principal. Dans la crise présente, les petits esprits ne voyaient qu'une ressource, l'assemblée des états généraux ; les esprits forts en voyaient une autre, la banqueroute; moi, j'en voyais une troisième, celle de m'alTranchir d'une tutelle méprisable, d'abohr cette vieille formule d'enregistrement, de déclarer par un bel édit le roi propriétaire de tous les biens de son royaume, et de prendre tout ce qui serait à ma convenance.

1 L'auteur est, dit-on, M. Duveyrier, mort premier président de la Cour impériale de Montpellier. Il n'a pas fait, je crois, d'autres pièces.

LA COLR PLÉNIÈUE, COMÉDIE. 161

LE GARDE DES SCEAUX

J'ai un petit changement à proposer, et c'est la lecture de l'édit qui vient de m'en donner l'idée. Nous l'intilulons ; Édit portant établissement cVune cour ple'nière ; ic voudrais mettre: Rétablissement de la cour ple'nière. Les nouveautés efFarouchent toujours un peu. J'ai entendu dire que la France avait jadis une cour plénière; et ce ne serait pas une maladresse, ce me semble, d'annoncer notre constitution nouvelle comme une résurrection, un rétablissement de l'ancienne constitution.

LE PRINCIPAL MINISTRE

Non pas, s'il vous plaît : l'honneur de l'invention m'appartient, et je ne veux pas avoir l'air d'un homme qui, sans imagination, sans ressources, sans idées, se traîne sur les pas de ses devanciers. [La pendille sonne sept heures.) Déjà sept heures! Allons, monsieur Albert, il faut retourner à l'impression : nous n'avons pas un moment à perdre.

4'ai mieux aimé citer cette scène en abrégeant, que d'en faire une analyse qui n'aurait pas donné aux lecteurs une idée exacte du genre de cette pièce. Maintenant que les deux principaux personnages sont connus, qu'il me soit permis de faire remarquer que le caractère de Brienne est peint avec fmesse : Brienne a la manie des idées neuves, il est novateur et révolutionnaire, dédaignant fort le passé et tout ce qui s'appelle coulumes, se fiant plus aux principes qu'aux lois, voulant tout changer et visant à la gloire de législateur. Brienne était de la secte des économistes, gens d'esprit et de bonne foi, qui pailaient avec enthousiasme sur l'économie politique, mêlaient l'inspiration aux chiffres, faisaient des calculs et des prophéties, et auxquels semblent se rattacher, par

1 G î ÉTAT DU THÉÂTRE, ETC.

quelques liens et par quelques ressemblances, l'école de Saint-Simon et l'école de Fourrier. Il y avait, à ce moment, un besoin d'institutions et de lois nouvelles qui travaillait partout la société. Brienne voulait constituer, comme plus tard le voulut aussi l'assemblée nationale, et il le voulait avec les mêmes idées et le même esprit que cette assemblée, avec la môme foi en la puissance des principes, avec le même dédain de l'expérience.

Autour de Brienne, l'auteur de la Cour pléniere fait figurer malicieusement quelques bommes de lettres, et entre autres l'abbé Morellet, qui était à la fois philosophe et économiste. Mais nous ne devons pas oublier la rancune que le parti parlementaire gardait contre le parti des philosophes. Héritier des idées de Voltaire qui avait fort applaudi à l'établissement du parlement Maupeou, le parti philosophique tenait le parlement pour une des plus mauvaises institutions de l'ancien régime, et il ne se laissa pas duper par les airs de défenseurs des libertés publiques que prenaient les accusateurs et les juges de VÉmile. L'inimitié du parti des gens de lettres est une des causes les plus efficaces de la chute rapide des parlements après 89. Ne nous étonnons donc pas de voir quelques écrivains s'allier au ministère ennemi des parlements. Ce n'était pas servilité, comme veut le faire croire l'auteur de la Cour pléniere : c'était conformité d'inimitiés.

Pendant que Brienne et Lamoignon, dans la comédie que je viens de citer, admirent plaisamment les édits qu'ils achèvent de rédiger, il se passait au palais une scène plus piquante, assurément, et plus

dramatique que toutes les scènes delà Cour plénière. Parmi les magistrats opposés au ministère, il y en avait deux surtout, M. Duval DesprémcniletM. Goëslard de Monsabert, qui s'étaient fait remarquer par la violence de leurs paroles. Brienne avait voulu les faire arrêter dans leurs maisons; mais ils s'étaient échappés et avaient cherché un refuge dans le parlement môme. C'est là, et au milieu de leurs collègues, que le ministre ordonna de les arrêter. Le récit de cette arrestation en pleine cour, tel que nous le trouvons dans les pamphlets du temps, est un curieux témoignage de l'état des esprits. C'est à ce titre que je veux le faire connaître.

Le lundi, 5 mai, vers midi, les membres du parlement se rendaient au palais ; toutes les chambres étaient assemblées, et les pairs de France avaient été convoqués : c'était un droit que le parlement s'était arrogé peu à peu, comme tous ses autres privilèges. Il faisait croire ainsi qu'il remplaçait cet antique conseil des pairs et des barons de France, que nos rois avaient auprès d'eux, et, de simples juges, ils semblaient devenir les législateurs de la patrie. Les pairs arrivaient lentement, les uns craignant de déplaire au roi, les autres attendant l'événement. Le peuple, rassemblé dans les cours du palais, accueillait les voitures avec des cris de joie, et, dans la grand'chambre, les magistrats comptaient avec inquiétude chaque pair qui entrait. Leur présence devait rendre cette assemblée plus solennelle elles entreprises des ministres plus coupables. Déjà dix étaient arrivés. On se mit en place, et le président déclara que la séance était ouverte. Il y avait

encore des bancs vides; d'Espréménil n'était pas présent, non plus que Gocslard de Monsabcrt.

On parlait d'enlèvements, d'arrestations illégales, de coups d'Etal; les esprits étaient inquiets, et il y avait dans toute l'assemblée une sourde agitation. D'Espréménil et Goëslard entrent tout à coup : ils viennent, disent-ils, rendre compte à la cour des tentatives faites, la nuit précédente, pour les enlever de leur maison. D'Espréménil n'avait eu que le temps de se sauver dans une maison voisine, en escaladant le mur de son jardin; de là il s'était enfui cbez un procureur au parlement, qui l'avait dérobé aux poursuites. Monsabert n'avait pas été pressé moins vivement. « Échappés avec peine aux satellites du despotisme, ils venaient maintenant se réfugier au milieu du sanctuaire de la justice, comme dans un asile inviolable. » Ce récit, cette évasion aventureuse de magistrats persécutés qui viennent demander protection à des magistrats menacés euxmêmes, tout émeut et enflamme les esprits : on s'écrie de toutes parts qu'il faut réprimer les attentats des ministres; c'est une violation de la liberté individuelle; que dirait-on en Angleterre d'une pareille entreprise? Chacun propose un projet d'arrêté : Le premier président se rendra à Versailles ; MM. Duval et Goëslard sont mis sous la sauvegarde du roi et de la loi; la cour attendra, sans déplacer, le retour de ses députés. On voit que les séances permanentes des grandes journées de la révolution étaient renouvelées du parlement.

L'arrêté est aussitôt rédigé. D'Espréménil demande qu'une expédition en forme de cet arrêté lui

LA COUR PLÉNIÈRE, COMÉDIE. IfiS

soit délivrée, à lui ainsi qu'à Goëslard : ce sera un monument de famille. La proposition est accueillie avec enthousiasme. Toutes ces scènes avaient un caractère de grandeur tant soit peu théâtrale; on s'exaltait à qui mieux mieux sur les dangers qui menaçaient le parlement, sur son courage, sur sa gloire à venir; il fallait, disait-on, imiter les sénateurs romains après la journée d'Allia. Mais, au fond, la bonté du monarque et la douceur des mœurs publiques rassuraient tout le monde, et l'on s'applaudissait de pouvoir être magnanime à bon marché. Ajoutez à cela le plaisir d'èlre vu, sorte d'encouragement qui ne manque jamais son effet. Il y avait de nombreux spectateurs; des femmes de qualité s'étaient empressées de venir, et leur présence protestait d'avance contre toutes les inquiétudes emphatiques et les prédictions sinistres des orateurs.

Les députés partent : on attend. A onze heures du soir, les gardes françaises commencent à s'emparer des cours du palais et du grand escalier.

A minuit, les soldats, la baïonnette au bout du fusil, occupent toutes les avenues et investissent la grand'chambre. Voilà la magistrature assiégée; les gens du roi eux-mêmes sont enfermés dans leur parquet et ne peuvent plus communiquer avec la cour. Le major d'Agoult a donné pour consigne au\ soldats de ne laisser sortir personne, et les spectateurs se trouvent investis comme le parlement. Il faut délibérer, s'écrie-t-on. Comment le faire en présence des étrangers? répond quelqu'un; violerat-on les vieilles règles de la cour? Dans cet instant, malgré le péril des circonstances, le parlement s'at-

lâche à ses anciens usages : il sent que, s'il y dérogeait, ce serait diminuer son autorité, et il veut la rassembler tout entière pour lutter contre les ministres. Tout à coup un membre s'aperçoit que la petite porte qui conduit à la buvette est encore libre : les étrangers alors se retirent dans la chambre de Saint-Louis par cette porte dont les soldats s'emparent aussitôt, et aucun conseiller, aucun pair même, ne peut plus sortir sans être accompagné de deux fusiliers. C'était un véritable blocus. Bientôt la faim se fait sentir. Spectateurs et magistrats étaient dans les salles depuis midi ; ils veulent envoyer chercher des vivres, les soldats s'y opposent. Il fallut supporter la faim ; chacun prit son parti tant bien que mal, les uns plaisantant sur cette nouvelle méthode de réduire les magistrats, les autres s'indignant de plus en plus contre le despotisme des ministres. Tout cela était entremêlé de scènes bizarres : un chevalier de Saint-Louis avait pris à un maçon un morceau de pain noir ; c'était la seule nourriture qu'il avait pu trouver, et il la partageait avec des femmes de qualité qui en faisaient, bon gré, mal gré, leur collation. Quelques conseillers avaient reçu du pain du dehors : c'étaient leurs domestiques qui, enfermés dans les chambres qui donnent sur le quai, l'avaient hissé au bout d'une corde et étaient parvenus à le faire passer à leurs maîtres.

On se racontait de bouche en bouche toutes ces petites aventures, on s'interrogeait mutuellement : Goëslard et d'Espréménil allaient de groupe en groupe répétant les détails de leur évasion; les étrangers relégués dans la chambre de Saint-Louis se

LA COIR PLENIERE, COMEDIE. 1 G7

plaignaient de ne plus ôtre présents aux scènes qiri allaient s'ouvrir : leur curiosité était trompée, leurs peines étaient devenues inutiles. La cour se préparait cependant à délibérer, lorsque le major d'Agoult frappa à la porte du côté du greflc. Il était alors onze heures du soir. Un silence profond, peu de lumières, rien n'était plus imposant que le tableau de cette grave assemblée. La porte fut ouverte, et d'Agoult demanda à parler à M. de Gourgues, qui présidait en l'absence de M. le premier président. D'Agoult lui dit qu'il est chargé d'ordres du roi et qu'il demande à entrer seul dans la chambre. « Je vais consulter la compagnie, » dit M. de Gourgues. On répond de toutes parts que les personnes chargées d'ordres du roi doivent se retirer au parquet des gens du roi et se faire annoncer par eux ; que c'est le procureur général qui doit les introduire ; que c'est l'usage et qu'il n'y faut pas manquer, surtout dans ce moment.

Un huissier instruit d'Agoult de cette réponse : celui-ci alors se retire au parquet et se fait introduire par le procureur général. A son entrée, il se fit un profond silence, et tous les magistrats restèrent immobiles sur leurs sièges, tous pleins d'attente, mais soigneux, avant tout, de garder leur dignité. L'aspect imposant de la cour sembla troubler un instant la fermeté du major ; il se remit bientôt. Le président lui dit : « Asseyez-vous, monsieur. » En même temps il lui indiqua la place qui lui était destinée : c'était, selon l'usage, entre les deux derniers conseillers du côté du greffier. Le sieur d'Agoult s'astit et lut un ordre du roi ainsi conçu :

(( J'ordonne au sieur d'Agoult, major de mes gardes françaises, de se rendre au palais, à la léte de six compagnies, de s'emparer de toutes les issues et d'arrêter dans la grand'chambre de mon parlement, ou partout ailleurs, messieurs Duval et Goëslard, conseillers, pour les remettre entre les mains des oCficiers de la prévôté de Thôtel. «

Signé Louis. »

Après cette lecture, d'Agoult se leva et dit : ((Je vous somme, monsieur le président, de vouloir bien me remettre ces deux messieurs.

— Monsieur, reprit de Gourgues, la cour va en délibérer selon l'usage.

— Messieurs, je ne connais pas vos formes, moi, répondit le sieur d'Agoult; l'ordre, comme vous le voyez, m'ordonne d'arrêter sur-le-champ Duval et Goëslard dans la grand'chambre : ainsi vous voudrez bien me les indiquer.

— L'ordre ne porte pas qu'ils seront arrêtés surle-champ, dit un membre; pourquoi le sieur d'Agoult ajoute-t-il ce mot?

— Mes ordres verbaux, repartit d'Agoult, portent que telle est l'intention du roi.

— Je fais observer à M. d'Agoult qu'il n'est pas revêtu de son hausse-col, dit le duc de Luynes. D'Agoult regarda le duc, tira son hausse-col de sa poche et s'en revêtit. Cette interpellation avait troublé d'Agoult ; une circonstance singulière acheva de l'embarrasser. Tout en lui ordonnant d'arrêter MM. Duval et d'Espréménil, on avait oublié de îui adjoindre quelqu'un qui les connût. La cour refusait

de les indiquer. Comment faire? D'Agoult promenait ses regards sur les conseillers, et son embarras croissait à chaque instant. « M. d'Agoult, lui dit alors le duc de Praslin, lorsqu'on se charge d'ordres semblables aux vôtres, on doit les prendre assez clairs pour n'ôtre pas embarrassé dans leur exécution. Si vous avez cru pouvoir vous en charger, vous n'avez pas imaginé sans doute que nous vous livrerions deux membres de la cour; si vous ne les connaissez pas, ce n'est pas nous qui vous les ferons connaître. »

Un des conseillers s'écria : « Nous sommes tous MM. Duval et Goëslard ; si vous prétendez les enlever, enlevez-nous tous...

— Monsieur le président, dit d'Agoult toujours plus troublé, attestez-moi par écrit votre refus de livrer les deux membres que je suis chargé d'arrêter. »

Le président répondit : « Je ne peux pas signer pour la cour. — Nous signerons tous ! s'écria l'assemblée. — Alors je me retire, messieurs; je vais rendre compte de ce qui s'est passé; » — et il sortit de la grand'chambre.

La nuit s'était passée à attendre l'issue de Tévénement, quand, vers les neuf heures du matin, on fit passer mystérieusement à chaque pair, l'un après l'autre, des lettres de cachet portant défense de se rendre au parlement, quand môme ils auraient été convoqués. La lettre était datée de la veille. C'était une tournure pour les engager à sortir : on ne voulait pas qu'ils fussent témoins de ce qui allait se passer, et leur présence au parlement gênait le minis- I. M

tère : c'était une bienséance de plus à violer. En dépit de ces insinuations des ministres, les pairs décidèrent qu'il fallait rester, quelque chose qui arrivât, et leur décision fut applaudie avec enthousiasme par les conseillers.

A onze heures du matin, d'Agoult rentre dans la grand'chambre et se place au bureau du greffier. Le premier président, les présidents de chambre, les pairs de France et tous les conseillers étaient immobiles, assis sur les fleurs de lis. D'Agoult relit l'ordre qu'il avait déjà lu pendant la nuit, et il enjoint à MM. d'Espréménil et Goëslard de le suivre : tous gardent le silence le plus profond. Il réitère trois fois son injonction : le silence continue. Toujours embarrassé de connaître les deux magistrats qu'il doit arrêter, il sort un instant, aborde le sieur Larchier, exempt de robe courte : <« Indique-moi les deux conseillers, ou je te fais jeter dans un cul de basse-fosse; suis-moi; » et il rentre avec Larchier, qui le suit en tremblant jusqu'à la barre de la cour. « De la part du roi, dit-il à l'exempt, montrez-moi MM. d'Espréménil et Goëslard. » Larchier osait à peine porter ses regards sur les bancs. D'Agoult examine le mouvement de ses yeux; mais rien ne lui indique les deux magistrats. « Je ne vois pas M. d'Espréménil, dit l'exempt. — Regardez bien, repartit d'Agoult; vous savez bien ce qui est ordonné, regardez bien : où sont-ils? — Je ne les vois pas, répond Larchier. » Ils étaient à quatre pas de lui, et il se retire sans avoir indiqué les deux magistrats; tant est grande la puissance de l'esprit de corps dans tous les degrés, même les

plus bas ! Larchier croyait faire partie du parlemcul.

D'Agcult, irrite de cette résistance : « J'interpelle la cour, dit-il en s'adressant à son chef, de me désigner MM. Duval et Goëslard. » Cette interpellation excita une sorte de murmure, comme si elle profanait la majesté du parlement; mais personne ne répondit. <« Puisque personne ne répond, dit d'Agoult, je vais me retirer pour rendre compte de ce refus. » D'Agoult retiré, MM. Duval et Goëslard pensèrent qu'il fallait mettre un terme à ce débat. La cour, par son refus, avait assez protesté contre la violence : il était temps de céder. Ils demandèrent qu'on fit rentrer d'Agoult. Celui-ci arrive à la barre de la cour et se place; alors d'Esprémcnil, assis sur les hauts sièges, restant assis et couvert, lui dit : « Monsieur, vous venez d'être témoin de la générosité du sieur Larchier, qui n'est qu'un officier de robe courte; je suis trop pénétré de reconnaissance pour l'exposer à être la troisièm.e victime immolée au despotisme. Je vous déclare donc que je suis l'un des magistrats que vous cherchez. Je vous somme de me dire si, dans le cas où je ne vous suivrais pas volontairement, vous avez l'ordre dem'arracher par force de la place que j'occupe en ce moment? — Oui, monsieur, j'en ai l'ordre et je l'exécuterai, dit d'Agoult. — Lorsque vous aurez tenté les moyens, je verrai, reprit d'Espréménil, ce qu'il me conviendra de faire. — Je vais faire entrer les soldats des gardes françaises. — C'en est assez : pour ne pas exposer la cour des pairs et le sanctuaire des lois h une plus grande profanation, je cède à la

force. » Puis, s'adressant au chef de la compagnie : « Monsieur, je vous prie de pernnettre que je dépose dans le sein de la cour la protestation que je fais contre les violences que l'on exerce en ce moment sur ma personne. Je supplie la cour de m'en donner acte, lui déclarant que je les regarde comme attentoires aux lois protectrices de la liberté des citoyens en général, et de celle des magistrats en particulier; je cède à la force qui contraint mon corps sans enchaîner ma conscience. J'ose aussi vous conjurer, ajouta-t-il, de ne pas vous laisser décourager par d'aussi grands malheurs ; oubliez-moi et ne vous occupez que de la chose publique. Je vous recommande tout ce qui m'est cher. Pour moi, je puis vous protester que, quel que soit le sort qui m'est réservé, jamais les promesses,, les menaces, les tourments les plus affreux, la mort elle-même, ne pourront me faire abandonner les principes de cette compagnie, et qu'enfin je ne me permettrai jamais aucune démarche qui ne soit digne d'un magistrat et d'un membre de la cour des Pairs, n II dit, et, saluant profondément le premier président, il se remit entre les mains de d'Agoult.

c( Alors, dit une brochure du temps, les voûtes sacrées retentirent de sanglots; le maréchal de Noailles fondait en larmes; le procureur général tomba évanoui entre les bras de ses confrères. Plusieurs jeunes conseillers quittèrent leurs places pour dire un dernier adieu à d'Espréménil; celui-ci reçut leurs embrassements et se sentit baigné de leurs larmes sans en verser une seule. Dans la cour du palais une voiture était prête; il y monta et partit. »

« A Rome, continue l'auteur de la brochure, on eût décoré son front de la couronne civique; en Angeleterre, il eût été chancelier de l'Échiquier; en France, il est dans les fers. »

La cour, toujours investie, attendait qu'on vînt enlever M. Goëslard de Monsabert. A une heure, d'Agoult rentre. Alors le jeune magistrat, assis à la place qu'avait occupée d'Espréménil, se couvre et dit : « Je suis, monsieur, cet autre magistrat que vous cherchez, et il me tarde de subir le sort de mon malheureux confrère. Gomme lui, je vous demanderai si, dans le cas où je ne vous suivrais pas volontairement, vous avez l'ordre de m'enlever de force de la place que j'occupe? — Oui, monsieur, répondit d'Agoult. — Comme lui, je cède à la force, » reprit M. de Monsabert. Puis, s'étant levé et découvert : « Monsieur, dit-il en s'adressant au premier président, j'ai l'honneur de déposer dans le sein de la cour la même protestation que mon confrère contre les violences que l'on exerce sur moi ; je déclare que j'adhère à tout son contenu, et supplie la cour de m'en donner acte.

« Ma jeunesse et mon peu d'expérience ne me donnent pas les mêmes droits qu'à M. Duval de réclamer les mômes sentiments de la cour à mon égard; le nom que je porte et les services rendus par mes pères me serviront de titres. Je prie la cour de croire que ni les promesses ni les menaces n'ébranleront mon courage ; que je verrais le billot devant moi et la hache levée sur ma tête, sans oublier les exemples que m'ont donnés mes pères et les principes que j'ai puisés dans le sein de la cour. »

174 ÉTAT DU THÉATllE, ETC.

Puis, ayant salué, il descendit de sa place et se remit entre les mains de d'Agoult.

Déjà d'Agoult avait traversé le parquet des huissiers lorsqu'il se ressouvint qu'il devait annoncer aux membres de la cour qu'ils étaient libres. Les huissiers, selon l'usage, étaient rangés des deux côtés de la porte. D'Agoult leur ordonna d'aller annoncer ce qu'il avait oublié de dire. Les huissiers lui répondirent qu'ils ne pouvaient se charger de cette mission et qu'il voulût bien la remplir lui-même. Il laissa donc un instant M. Goëslard et retourna à la barre de la cour, où il déclara qu'il allait faire retirer les gardes. « L'intention du roi est cependant, ajouta-t-il, que les portes du palais restent fermées et gardées après la séance. »

Les chambres assemblées restèrent et prirent un arrêté portant que les députés chargés d'aller porter au roi les doléances arrêtées le 4 mai, se plaindraient aussi de l'attentat commis en la personne de deux magistrats^ et supplieraient le roi de les rendre à leurs fonctions.

Ainsi se termina cette scène bizarre, dont les contemporains et surtout les acteurs essayaient de faire une tragédie, et à laquelle je crois avoir rendu son véritable caractère en la plaçant comme intermède dans une comédie politique.

Revenons donc à cette comédie de la Courplênibre et arrivons au dénoûment; mais, avant ce dénoûment, il est une scène que je dois citer, parce que c'est la scène la plus piquante de cette pièce et la seule peut-être qui ait le mérite de l'invention.

Le vieux chancelier Maupeou, ce détracteur des

parlements sous Louis XV, vivant loin de la cour depuis le règne de Louis XVI, apprend, au fond de sa retraite, les entreprises du ministère contre la magistrature. Il arrive tout à coup et vient trouver le garde des sceaux Lamoignon depuis longtemps son ennemi. Sous Louis XV, en effet, Maupeou l'avait exilé pour le punir de son attachement à la cause du parlement. Cette scène représente avec une singulière vérité le caractère et le langage goguenard du vieux chancelier, et, déplus, elle exprime d'une manière piquante ces changements de situation et, par suite, de sentiments, qui sont fréquents dans la vie des hommes politiques et que nous connaissons trop de nos jours. L'ancien défenseur, l'ancien martyr de la cause parlementaire, Lamoignon, reçoit aujourd'hui les compliments de Maupeou, le persécuteur des parlements : quelle péripétie !

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