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et des entraves de la procédure, il se joue parfois au palais des comédies plus gaies que sur nos théâtres. Aussi ces scènes plaisantes, ces détails amusants peuvent appartenir à l'affaire de Beaumarchais plutôt qu'à son talent; mais ce qui n'appartient qu'à lui, c'est l'art avec lequel il trace le caractère de chaque personne. C'est à cette marque qu'on reconnaît l'auteur dramatique.
Dans les procès ordinaires, l'intérêt est toujours dans les événements, quelquefois dans l'accusé, jamais ailleurs ; les témoins défilent devant nous sans exciter notre attention autrement que par leurs dépositions; ils n'ont ni caractère ni allure propre: c'est le sine nomine vulgus. Dans Beaumarchais, c'est tout différent : personne ne figure dans son procès qui n'ait sa contenance et sa marque distinctive. Ne craignez pas de les confondre comme gens insignifiants qui se ressemblent tous ; chacun a son caractère et se fait reconnaître : Marin, le grand cousin Bertrand, madame Goëzman, M. Goëzman, madame Lejay, tous enfin, depuis le petit laquais blondin qui ne fait que paraître un instant, jusqu'au président de Nicolaï qui fait arrêter Beaumarchais sous prétexte qu'il lui a fait la grimace.
Beaumarchais remercie gaiement le ciel de lui avoir donné de pareils ennemis, et, à chaque nouveau remerciement, nouveau portrait. Mais Dieu, j'imagine, n'est pour rien dans cette bonne fortune : il n'a fait que donner à Beaumarchais cet esprit observateur et pénétrant qui découvre, dans l'homme le plus insignifiant en apparence, des traits ineffaçables de caractère. Dans le monde, Marin et le cousin
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Bertrand n'étaient pent-6lre que des sols sans physionomie particulière; mais Beaumarchais, avec sa sagacité de poëte comique, a découvert la marque caractéristique qui distingue, entre tous les autres, leur genre de sottise : les voilà devenus des types originaux, l'un de la sottise médisante et orgueilleuse, l'autre de la sottise étourdie et indécise. C'est par là que son procès semble être en môme temps une pièce d'intrigue et une pièce de caractère. Quand madame Goëzman entre au greffe avec Beaumarchais, voyons, disons-nous avec impatience, voyons ! C'est pour nous comme le moment de quelque grande scène de comédie entre deux personnages principaux. Est-ce le détail des faits qui nous intéresse? Ehl non : c'est le développement des sentiments, c'est le plaisir de voir jaillir du dialogue ces traits de vérité naïve qui dévoilent d'un coup tout un caractère.
Un auteur dramatique crée des personnages. Beaumarchais fait quelque chose de mieux et de plus difficile ; car il donne du relief aux personnages insignifiants qu'il trouve sous sa main. Aussi, malgré l'amertume de ses plaidoyers, il se garde bien de pousser l'invective jusqu'à la monotonie, chose assez ordinaire dans les procès, où, à force de maudire et de décrier son adversaire, on finit par en faire un scélérat ou un fripon qui ressemble aux fripons de tous les temps. C'est ainsi qu'on efface les caractères par des injures maladroites et qu'on détruit l'intérêt. Beaumarchais aime mieux faire de chacun de ses adversaires une caricature originale, que de tous une sorte de monstre uniforme.
C'est par là qu'il soutient l'intérêt. Ordinairement les répliques sont plus faibles que les plaidoyers, parce que déjà les faits et les arguments n'ont plus le mérite de la nouveauté. Ici, c'est tout l'opposé : le second Mémoire vaut mieux que le premier, el le quatrième est encore un chef-d'œuvre; l'interdit augmente au lieu de s'affaiblir. Quelle verve intarissable d'esprit, de gaieté et d'éloquence ! L'avocat qui plaide pour autrui fait son métier; Beaumarchais fait son affaire : de là ce ton de vivacité el de naturel. Il n'y a que dans les causes politiques, où l'avocat en défendant sa cause défend aussi son opinion, il n'y a que là où se sente parfois l'éloquence d'un homme qui se met tout entier dans l'affaire. Ailleurs, il y a du talent et de l'expérience; l'orateur et le jurisconsulte se montrent, mais l'homme ne s'y fait pas voir. Aussi, dit Figaro, « Le client un peu instruit (( sait toujours mieux sa cause que certains avocats (( qui, suant à froid, criant à tue-tête et connaissant (( tout, hors le fait, s'embarrassent aussi peu de (( ruiner le plaideur que d'ennuyer l'auditoire. » La scène du jugement, dans le Mariage de Figaro, est curieuse à observer. Beaumarchais y a résumé toute son expérience du palais : juges, avocats, chacun y a son mot. Brid'oison, avec sa niaise importance, Double-Main, avec sa routine chicanière, sont peutêtre des souvenirs de l'affaire Goëzman et du parlement Maupeou; et Figaro lui-môme, qui, quoique partie et accusé, semble diriger les débats, n'est-ce pas Beaumarchais conduisant les interrogatoires de madame et de M. Goëzman?
Figaro fait à lui seul tout le théâtre d^ Beaumar-
chais. Boaumarchais n'a pas, comme les autres poètes comiques, mis en scène des sujets et des personnages différents ; il n'a qu'un sujet et qu'un personnage : c'est Figaro. Depuis le Barbier de Scville^ où nous avons commencé à faire connaissance avec lui, jusqu'à la Mère coupable^ c'est lui qui figure partout sur la scène, c'est lui qui conduit tout. Rosine ne trompe son tuteur, le comte ne cherche à séduire SuzeUe, la comtesse, dans la Mère coupable^ ne se réconcilie avec son mari, que pour fournir à Figaro l'occasion de montrer son talent à nouer et à dénouer les intrigues. Le personnage de Figaro donne au théàlre de Beaumarchais un genre d'unité que n'a aucun autre théâtre. C'est un personnage dont Beaumarchais n'a pas seulement créé le caractère, il en a créé aussi l'histoire. Le Barbier^ le Mariage^ la Mère coupable^ forment une sorte de trilogie comique, de roman dialogué en trois parties, dont Figaro est le héros principal. Examinons donc ce personnage singulier.
Pendant la dernière moitié du xviii" siècle, l'esprit philosophique régnait au théâtre comme dans le reste de la littérature : dans la tragédie, des tirades contre le fanatisme ; dans les comédies et les drames, des maximes d'égalité ; dans les opéras-comiques, des leçons de morale données en couplets ; partout enfin de ces choses qu'on appelle hardies, faute de pouvoir mieux définir ce qu'elles sont, car ces grandes sentences présentent toujours deux faces : elles ont un sens général qui n'a rien que de vrai et d'innocent, et un sens particulier qui est parfolî^ inq iiétant. Leur rôle est d'être des vérités de tous les
siècles, et cependant de n'avoir de portée et de force que pour certains tennps et pour certaines choses.
Après tout, c'était de la hardiesse, mais de la hardiesse du genre des prédicateurs, qui attaquent les vices de l'humanité sans s'adresser particulièrement à personne, chacun reconnaissant qui bon lui semble. Il fallait que quelqu'un parlât net et haut. Vint . Beaumarchais. 11 prit ses contemporains où Voltaire et Rousseau les avaient laissés, et les conduisit plus loin : il appliqua les idées aux choses. Avant lui, les philosophes semblaient avoir écrit des lettres sans oser y mettre l'adresse : Beaumarchais s'en chargea. Dans ses drames, il a\ait sacrifié à une partie du goût de son siècle, il avait pris un ton déclamatoire et enthousiaste; mais dans Figoro il sembla reprendre son langage naturel. Pas de tirades sur le vice et la vertu : des épigrammes vives et mordantes; pas de maximes générales : des mots piquants et qui frappent au but ; par-dessus tout, un style si plein et si acéré que sa prose se relient presque comme des vers, et que ses phrases ont fait proverbes. Qu'est-ce qu'un noble? quelqu'un qui s'est donné la peine de naître. Cette définition épigrammatique n'est pas de nature à s'oublier, surtout quand elle s'adresse à un parterre roturier.
Le tiers-état était, pour ainsi dire, personnifié dans Figaro, et il y avait une sorte de rapprochement que la vanité ne pouvait manquer de saisir. D'un côté, l'esprit, l'industrie, l'activité, et avec tout cela une condition inférieure : voilà le sort de Figaro, c'était aussi celui du peuple. De l'autre cni*^ la nais-
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sance, la richesse, sans avoir rien fait pour les obtenir, sans faire grand 'chose pour les mériter : voilà quel estAlmaviva, voilà aussi ce qu'étaient la noblesse et la cour. Almaviva est le moins habile, et c'est lui pourtant qui est le maître; Figaro est le plus spirituel, il sait et fait tout mieux que les autres; c'est pourtant lui qui est le valet. Voilà l'inégalité bizarre que Beaumarchais met sur la scène. Aussi, sans s'arrêter au fameux monologue où Figaro semble plutôt un tribun populaire qu'un personnage de théâtre, l'idée de la pièce est déjà une allégorie satirique du gouvernement et de la société à cette époque.
En outre, ce qu'il faut remarquer, parce qu'il y a là un témoignage fidèle du temps, et, de plus, un trait curieux de l'esprit politique de Beaumarchais, c'est l'espèce de dignité qu'il sait donner au comte Almaviva en dépit de son rôle secondaire. Almaviva, en effet, n'a que le second rang : c'est Figaro qui lient le premier; mais ce second rang, il semble que le comte l'ait choisi par insouciance et par ennui du tracas. Almaviva n'est ni un sot ni un méchant; c'est un grand seigneur amolli, qui s'en remet à d'autres du soin de faire ses affaires, et qui, vaincu par l'indolence ou plein de l'idée que, dès qu'il le voudra, il reprendra le premier rôle qui lui appartient, se laisse peu à peu effacer sans s'en douter ou sans s'en inquiéter. Entrez au château d'Aqi'.as-Frescas : c'est le comte Almaviva qui, de nom, y commande; c'est de lui que tout dépend en apparence. Cependant, pénétrez un peu au fond des choses : vous verrez que c'est Figaro qui fait
tout, mène tout; c'est lui qui est tout, et le comte rien.
Regardez maintenant la société : la ressemblance est frappante. Une cour qui n'est ni sotte ni méchante assurément, mais amollie par le plaisir et la prospérité ; qui croit commander partout, parce que partout elle est en lêle; qui s'imagine être maîtresse de l'armée, parce qu'elle a les colonels; du clergé, parce qu'elle a les évoques; du peuple même, parce qu'elle a, sauf quelques démêlés passagers, la grand'chambre du parlement. Sous cette cour faible et molle, une roture active, industrieuse, qui peuple l'armée, les tribunaux, le barreau, le commerce, le clergé, qui mène tout, qui fait tout. C'est en grand le château d'Aquas-Frescas. Là aussi il y a quelqu'un qui est tout sans avoir ni titre ni droit, et quelqu'un qui n'est rien, quoique ayant titres et rang : Figaro ou le peuple, le comte Almaviva ou la cour.
Le comte Almaviva est ainsi un emblème fidèle de la haute noblesse à cette époque. Ajoutez que ce portrait emblématique ne devait pas déplaire à ceux qu'il représentait : car Almaviva est un homme aimable, gai, spirituel; il jouit de l'esprit sans s'en effrayer, dernier trait de vérité historique et qui peint au naturel l'idée que les grands seigneurs se faisaient des gens de lettres : c'étaient, pensaient-ils, de beaux esprits, d'ingénieux et brillants commensaux, dont ils jouissaient, ainsi que de tout le reste, comme d'une chose due.
Ce qui fera l'éternel à-propos de Figaro, c'est d'être une sorte de manifeste vivant contre les iné-
DEALMAIICHAIS. Jîl
galités, justes ou injustes, de la société. Un homme se croit-il placé au-dessous de son mérite; un peuple a-t-il ou croit-il avoir plus d'esprit que ses ministres : il aime et applaudit Figaro. Quand Figaro se compare, lui qui n'est rien, au comte Anialviva qui est tout; quand il s'écrie avec un oij^ueilleux dépit: Tandis que moi ^ morbleu! — que de gens se disent aussi : Et nous, morbleu ! — Ce moi, morbleuy est la devise de la pauvreté contre la richesse, de l'esprit en disgrâce contre la sottise en faveur; c'est aussi la plainte de la vanité mécontente. A ce compte, puisque Figaro répond à tant de sentiments bons et mauvais de notre nature, c'est un personnage qui cessera plus tôt d'être joué que d'être applaudi.
Il ne faut pas s'étonner de la prédilection que Beaumarchais a pour Figaro : c'est un personnage qu'il a créé et qui lui appartient. Figaro ne ressemble pas aux valets ordinaires de la comédie; ce n'est pas un Jodelet qui amuse par sa naïveté, ou un Crispin qui fait rire par l'impudence de ses friponneries : c'est un homme à part, où Beaumarchais a mis beaucoup de son caractôie. Il est spirituel, hardi, fier, intrigant; mais, avec tout cela, il est bon. Malin sans être méchant, s'il aime les intrigues, c'est surtout parce qu'il peut y faire éclater son esprit; il se pique d'y réussir, parce que, dans de pareilles affaires, le succès est la preuve de l'habileté, et, comme un bon joueur, il veut gagner moins par intérêt que par vanité. Partout où Figaro intervient, c'est pour bien faire : dans le Barbier, il réunit deux amants; dans le Mariay^^, il ré- 1. 11
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concilie deux époux ; dans la Mère covpahU^ il démasque un imposteur; dans le Calpigi de Tarare^ qui n'est autre que Figaro avec quelque chose de moins, il sert un brave guerrier. Est-ce là un rôle immoral? Ce qui trompe, c'est qu'en voyant Figaro déployer tant d'esprit et tant de hardiesse, on craint involontairement qu'il n'en abuse pour mal laire. Mais celte peur-là est encore une manière d'hommage : Figaro dans la pièce, comme Beaum.archais dans le monde, donne prise à la calomnie sans jamais lui donner raison.
Beaumarchais eut sans doute plus de peine à faire jouer sa pièce qu'à la composer, et l'intrigue de son ouvrage, quelque compliquée qu'elle soit, n'est rien auprès de l'histoire de ses démarches et de ses sollicitations. Jouera-t-on Figaro^ ne le jouera-t-on pas? Ce fut un événement politique: la cour et la ville se divisèrent en partis pour ou contre, et personne ne resta neutre. Le manuscrit fut plusieurs fois renvoyé de la police à la Comédie, et de la Comédie à la police. Enfin le roi et la reine voulurent eux-mêmes en juger. Voici comment madame Campan raconte cette anecdote :
(( Je reçus un matin un billet de la reine, qui m'ordonnoit d'être chez elle à trois heures et de ne pas venir sans avoir dîné, parce qu'elle me garderoit fort longtemps. Lorsque j 'arrivait dans le cabinet intérieur de S. M., je la trouvai seule avec le roi. Un siège et une table étoient déjà placés en face d'eux, et sur la table étoit posé un énorme manuscrit en plusieurs cahiers. Le roi me dit : C'est la comédie de Beaumarchais ; il faut que vous nous la
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lisiez. Il y aura des endroits bien difficiles, h cause des ratures et des renvois. Je l'ai déjà parcourue; mais je veux que la reine connoisse cet ouvrage. Vous ne parlerez à personne de la lecture que vous allez faire. — Je commençai. Le roi m'interrompoit souvent par des exclamations toujours justes, soit pour louer, soit pour blûmer ; le plus souvent il s'écrioit : C'est de mauvais goût ; cet homme ramène conlinuellement sur la scène l'habitude des concetti italiens. — Au monologue de Figaro, mais surtout à la tirade des prisons d'État, le roi se leva avec vivacité et dit : C'est détestable; cela ne sera jamais joué. Il faudroit détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. Cet homme joue tout ce qu'il faut respecter dans un gouvernement. — On ne la jouera donc pas, dit la reine? — Non, certainement; vous pouvez en être sûre, répondit Louis XVI. »
La reine était presque au nombre des protecteurs de Figaro. M. de Vaudreuil et la société de madame de Polignac, favorite de Marie-Antoinette, s'employaient à l'envi pour faire jouer l'ouvrage. Malgré la défense du roi, les rôles avaient été distribués aux acteurs du Théâtre-Français, et l'on voulut au moins jouir d'une représentation. Le premier gentilhomme de la chambre autorisa M. de la Ferté à prêter la salle de spectacle de l'hôtel des Menus-Plaisirs, qui servait aux répétitions de l'Opéra. On donna des billets aux gens de la cour, et déjà la salle était à moitié garnie de spectateurs, quand arriva un ordre du roi qui défendait cette représentation. Aussitôt chacun cria à l'oppression et à la tyrannie; jamais,
dans les jours les plus violenls de la révolution, on ne déclama contre le despotisnrie avec plus de chaleur, et Beaunaarchais, enaporlé par la colère, s'écria : « Eh bien ! messieurs, il ne veut pas qu'on la représente ici ; et je jure, moi, qu'elle sera jouée peut-être dans le chœur même de Notre Dame!»
Cependant on répandit bientôt le bruit que Beaumarchais avait supprimé tout ce qui pouvait blesser le gouvernement. 11 n'en était rien. Alors le roi permit de jouer la pièce et crut que Paris allait être bien attrapé en ne voyant qu'un ouvrage mal conçu et sans intérêt depuis que toutes les satires avaient été supprimées. Eh bien ! dit-il à M. de Montesquiou qui partait pour voir la première représentation, qu'augurez-vous du succès? — Sire, j'espère que la pièce tombera. — Et moi aussi, répondit le roi. Monsieur, frère du roi, alla en grande loge à la Comédie pour assister à la chute de la pièce : il vit son triomphe. Il y a quelque chose de plus Ibu que ma pièce, disait Beaumarchais : c'est son succès.
Comme si tout ce qui se rattachait au Mariage de Figaro devait exciter le scandale, on fit circuler dans Paris une réponse de Beaumarchais à M. le duc de Villequier, qui lui demandait sa petite loge pour des femmes qui voulaient voir Figaro sans être vues : « Je n'ai nulle considération, monsieur le duc, pour des femmes qui se permettent de voir un spectacle qu'elles jugent malhonnête, pourvu qu'elles le voient en secret; je ne me prête pas à de pareilles fantaisies. J'ai donné ma pièce au public pour l'amuser et pour l'instruire, non pour offrir à des bégueules mitigées le plaisir d'en aller penser du bien
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en petite loge, à condition d'en dire du mal en société. Le plaisir du vice et les honneurs de la vertu, telle est la pruderie du siècle. Ma pièce n'est pas un ouvrage équivoque : il faut l'avouer ou la fuir. Je vous salue, monsieur le duc, et je garde ma loge. »
Beaumarchais pensait sans doute que Chéruhin n'est inmioral que lorsqu'on le voit en petite loge.
Voilà les lions et les tigres, comme il le dit dans une de ses lettres, qu'il eut à vaincre pour faire jouer le Mariage de Figaro. En même temps, il entreprenait de vastes spéculations et écrivait contre Mirabeau pour la Compagnie des eaux de Paris. Il avait un génie souple et fertile qui suffisait à tout. « Après le travail forcé des affaires, dit-il ailleurs, chacun suit son attrait dans ses amusements : l'un chasse, l'autre boit, celui-là joue, et moi, qui n'ai aucun- de ces goûts, je broche une pièce de théâtre. » A celte époque, on avait ouvert à Paris un jardin appelé Uedoute. Ce jardin devint à la mode, et un jour le comte de Maurepas, avec tous les ministres, vint y passer quelques heures. La semaine suivante, Beaumarchais alla voir M. de Maurepas, et, dans la conversation, lui apprit qu'il venait d'achever une comédie: c'était le Mariage de Figaro. — Et dans quel temps, occupé comme vous l'êtes, avez-vous pu la faire? — Moi ? monsieur le comte, je l'ai composée le jour où les ministres du roi ont eu assez de loisir pour aller tous ensemble à la Redoute. — Y a-t-il beaucoup de reparties pareilles dans voire comédie? dit le comte; jerépondsdu succès.
Beaumarchais reçut, au sujet de sa pièce, beaucoup de lellres, les unes de félicitations, les autres d'invectives. 11 s'en trouva une qui l'intéressa vivement. Un jeune homme lui écrivait qu'il le conjurait de lui envoyer un billet : il voulait vuir cette pièce dont tout Paris s'entretenait, et, trop pauvre pour payer sa place, il avait recours à l'auteur; c'était le dernier plaisir qu'il aurait dans ce monde: las de lutter contre l'infortune, il était résolu à se jeter dans la rivière en sortant du spectacle. Beaumarchais lui envoya sur-le-champ deux de ses amis. Ils trouvèrent un jeune homme défiguré par la misère, mais dont les discours annonçaient de l'esprit et de l'éducation. Ils lui donnèrent un billet, l'engagèrent à ne pas désespérer du sort et à venir voir Beaumarchais. Le lendemain, Beaumarchais le vit, le secourut et le plaça.
Nous n'aurions pas raconté ces détails, s'ils ne servaient à faire connaître l'effet que produisit Figaro. Les petits théâtres d'alors, les grands danseurs du roi, l'Ambigu-Gomique, les petits comédiens du comte de Beaujolais, les Variétés, voulurent à leur tour avoir des Figaros, et ce personnage devint à la mode sur la scène ; mais ils ne lui empruntèrent que son nom, et le vrai Figaro garda pour lui seul, sans le communiquer à d'autres, le secret de son esprit. A peine si l'on se souvient de la pièce des Deux Figaros faite par Martelli, acteur de Bordeaux, et qui pourtant est la moins mauvaise de toutes ces imitations. Martelli jouait Figaro. « Ai-je bien saisi le rôle ? demanda-t-il un jour à l'auteur. — Non, reprit durement Beaumarchais : vous l'avez manqué.
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— En ce cas, je tâcherai de ne pas manquer la pièce; et il fit les Deux Figaros. C'est une satire de la Folle Jovtmée. Le comte Almaviva a une fille vivement courtisée par don Alvar et le fameux Chérubin, devenu colonel; la fille du comte aime Chérubin à l'insu de son père; et son amour est favorisé par sa mère et Suzanne. Figaro, de son côté, a promis son appui à don Alvar, qui doit lui donner dix mille écus, s'il fait réussir un si beau mariage : car c'est surtout la fortune du comte Almaviva qui a séduit don Alvar. Chérubin, sous le nom de Figaro, se fait recevoir chez le comte comme domestique. Alors, c'est entre le jeune et le vieux Figaro un assaut de ruses et de fourberies, le tout mêlé de scènes épisodiques où Beaumarchais est vivement attaqué. A la fin, le vieux Figaro succombe et est chassé du château d'Aquas-Frescas. Tel est le sujet des Deux Figaros. C'est à la fois une pièce d'intrigue et une satire ; mais la satire est la partie faible de l'ouvrage; l'intention est méchante; le style n'est pas assez piquant, et le dialogue n'a rien de cette concision épigrammatique du dialogue de la Folle Journée.
Les Deux Figaros ne parurent que longtemps après le Mariage de Figaro : ce fut seulement en 1 790 qu'ils furent joués -à Paris. Alors la vogue de la Folle Journée n'était plus aussi grande, et la satire se fit écouter avec plaisir; plus tôt, elle eût été mise au nombre des critiques et des pamphlets que le succès d'un ouvrage fait éclore de toutes parts. A Paris, quand quelque chose réussit, la mode en donne le nom à mille objets divers : il y eut des robes à la
Figaro, des bijoux à la Figaro ; les envieux donnèrent h un chien le nom de Figaro et répandirent cette plaisanterie. Beaumarchais répondit que le quolibet du chien n'était qu'un chien de quolibet, et, opposant un calembour à une plaisanterie d(; mauvais ton, il se tint quitte. Il était en fonds de mauvais comme de bon esprit. Par une singulière bizarrerie, il y avait dans son talent du mauvais goût et de la naïveté, de la grâce véritable et de la recherche prétentieuse. Son expression est souvent entortillée; il lait heurter les mots et les sons les uns contre les autres; il recherche les rnSmes désinences ; son style paraît pénible et travaillé. A côté de cela, il a des tournures pleines de naturel ; il rappelle parfois le vieux français, surtout dans quelques-unes de ses romances et de ses chansons ; et cet homme du xviii^ siècle, cet écrivain de mauvais goût, prend le ton d'un trouvère des premiers temps. Citons quelque chose pour mieux faire ressortir ce contrasta entre les diverses qualités de l'esprit et du style de Beaumarchais ; c'est une ronde à sa fille sortant du couvent. Aujourd'hui surtout, où l'on veut aimer les choses qui sont vraies et simples, elle aura, je crois, un charme particulier.
Sur l'air: Oh! oh! s' fit-il^ c'est la ixiison que je sois maîti^e en
ma maison.
Hier, Augustin-Pierre,
Parcourant son jardin.
Regardant sa cliaumière.
Disait d'un air cliagrin :
Je le veux, car c'est la raison Que je sois maître en ma maison.
BKAUMARCITAIS. Itf
Quelle sotie manie, Du bonheur me privant, Retient mon Eugénie Dans un fatal couvent?
Je veux l'avoir : c'est la raison One je sois maître en ma maison
Elle use sa jeunesse
A chanter du latin,
Tandis que la vieillesse
Me pousse vers ma fin; Tant que je vis, c'est la raison Que je l'embrasse en ma maison.
Sa mère, et vous ses tantes,
Courez me la chercher ;
Vous, nos braves servantes,
Préparez son coucher ; Préparez-le : c'est la raison Qu'on m'obéisse en ma maison.
Roussel 1 ouvrez la grille :
Je l'entends, je la voi.
Mes amis, c'est ma fille
Qu'on ramène chez moi.
Pensez-vous pas que c'est raison Qu'elle entre en reine en ma maison?
Dans mon verger de Flore, Vois mes berceaux couverts ; Chaque arbre s'y colore, Mes gazons sont plus verts.
C'est toujours la belle saison, Quand tu parais dans ma maison
Tel excellent jeune homme
Voit le ciel dans tes yeux.
Dis-lui : Bel astronome,
Parlez à ce bon vieux :
Il est mon père, et c'est raison Qu'il ait un gendre à sa façon.
Il me semble qu'il y a dans cette ronde un tour délieat et naturel qui montre, dans l'auteur de Figaro, une rare flexibilité d'esprit. Beaumarchais connaissait et aimait les vieilles romances espagnoles, et l'on en retrouve ici les traces.
Personne, disait Beaumarchais, n'est tenu de faire une comédie qui ressemble aux autres, et le métier d'auteur est le métier d'oseur. Aussi voulut-il régénérer le genre de l'opéra et d'ennuyeux le rendre amusant. L'entreprise était hardie : l'opéra en France ennuie par prescription, et il ne fallait rien moins qu'un esprit comme Beaumarchais et un temps comme le sien, c'est-à-dire la veille d'une révolution, pour chercher à détruire un si vieil abus. Il fît Tarare^ qui, tout bizarre qu'il était, ne changea rien et laissa l'opéra ennuyeux comme devant.
Beaumarchais aimait la musique, et il avait senti le génie de Gluck. Un soir, à l'Opéra, il rencontra le musicien allemand, et, sans être connu de lui, il lui parla de la musique avec des idées si nettes que Gluck lui dit : Vous êtes sans doute M. de Beaumarchais? Dès ce moment, ils eurent l'idée de faire ensemble un opéra. Plusieurs années s'écoulèrent, et Gluck retourna en Allemagne. Enfin, dans un des intervalles de ses vastes spéculations, Beaumarchais fît Tarore et l'envoya à Vienne. Gluck lui répondit qu'il était ravi de cet opéra, mais que l'âge ne lui laissait plus assez de force pour se charger d'une si grande entreprise; et il en confia l'exécution à Salieri, le plus savant de ses disciples. Peut-être aussi le vieux compositeur avait-il senti que, malgré le talent de Beaumarchais à parler sur la musique, il
n'y avait rien de si peu musical que son opéra.
Ordinairement, quand un auteur a fait une pièce, il la présente aux acteurs, les acteurs la reçoivent, et, après cinq ou six ans d'attente et de mortifications, la pièce est jouée bien ou mal. Telle est la marche commune; mais il en était tout autrement pour Beaumarchais. La pièce faite et reçue, ce n'était rien : il fallait obtenir qu'on la jouât; et alors commençait avec les censeurs, avec les ministres, avec tout l'État enfin, une autre comédie non moins intriguée et non moins amusante que la pièce ellemême. La curiosité publique s'éveillait ; l'auteur était plaint dans quelques salons, attaqué dans quelques autres, célèbre dans tous. Enfin, après bien des ordres et des contre-ordres, on affichait la première représentation, et plus il y avait eu d'obstacles et d'entraves, plus la pièce avait de vogue et de succès. Telle avait été l'histoire de Figaro; telle fut, mais en plus petit, celle de Tarare.
Il parait qu'à cette époque la censure n'avait pas cette timidité tyrannique que l'esprit de parti lui a donnée depuis. Les censeurs étaient en quelque sorte des arbitres bienveillants entre les soupçons de l'autorité et la hardiesse des auteurs; au surplus, c'étaient des hommes de lettres, et, à, ce moment, la littérature tout entière faisait cause commune, presque à son insu. Beaumarchais envoya sa pièce à M. Bret, censeur. « Au reste, mon ami, disait-il à « la fin de sa lettre, j'aimerais mieux que cette « pièce ne fût jamais jouée que d'être aplatie. » L'autorité ne s'effraya pas de Tarare comme elle 1 avait fait de Figaro : peut-être pensa-t-elle qu'à
^^a ÉTAT DU TIIÉATHE, KiC.
rOpéra, grâce à la monotonie assourdissante du récitatif, il n'y a pas d'épigramnae si nriordante qui ne soit émoussée. a Pendant trois ans Beaumarchais «avait lu Tarare à la cour, à la ville, dit un con- « temporain; et il n'était, comme nous disons, fils « de bonne mère qui ne voulût l'entendre. Peu à « peu, quand il vit que tout le monde ne parlait « plus que de Tarare^ il le lut moins souvent, et la « curiosité ne fut que plus vive. Il ne céda à la « prière du comte d'Artois que sous la condition M que plusieurs seigneurs de la cour qu'il avait re- « fuses seraient admis à cette lecture. Aussi, dès « qu'on apprit que les répétitions de Tarare étaient (( commencées, notables, renvois de ministres, as- « semblées provinciales, tout parut d'un trop mince « intérêt à côté de ce grand événement. A la der- « nière répétition, le public fut admis en payant, et « la salle fut pleine; malheureusement le public « voulut user du droit qu'il avait acheté à la porte, f< et le cinquième acte fut sifflé. Tout autre que <( Beaumarchais eût été déconcerté: mais lui, se le- « vaut dans sa loge, et de là, comme l'orateur ro- (( main du haut de la tribune, s'adressant au public, (( dit que c'était malgré lui qu'on avait fait payera «la porte; qu'il s'était opposé à cette nouveauté; « que le public avait eu raison de siffler son cin- « quième acte qui n'était pas achevé, et qu'il allait « s'occuper de le rendre plus digne de lui être of- « fert. Chacun se dit : Il va corriger sa pièce; voilà (( les représentations retardées. Quelques connais- « seurs, cependant, restèrent persuadés que, malgré « sa promesse faite à la face des Athéniens, Pierre-
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« Auguste-Garon de Beaumarchais ne changerait « rien â ce cinquième acte, et qu'il regarderait « comme quelque chose de très-piquant de l'aire <( applaudir au public ce qu'il avait sililé. Ils ne se (t trompaient pas : la première représenlalion fut « donnée sans que le poëte eût changé un mot ou (( le musicien une note, et Tarare fut applaudi. »
Beaumarchais, comme tous les auteurs de son siècle, avait la prétention d'instruire et de faire du théâtre une école de morale et de sagesse. Dans Figaro, il avait dit leur fait aux grands seigneurs; dans Tarare, il s'adressa aux rois et aux prêtres. Il ne pouvait guère mettre à Ormus son Figaro disant au despote Atar sa pensée sur toutes choses : aussi il a suppléé à Figaro par un prologue allégorique. Au milieu de l'espace on voit s'assembler les ombres de ceux qui ne sont pas encore; alors le Génie (le la reproduction des êtres et le Génie du feu distribuent leurs sorts à chacun. C'est l'égalité avant la naissance, présentée aux hommes comme la censure de l'inégalité des conditions pendant la vie.
L'ombre d'Atar et celle de ïarare vont recevoir leur sort : l'une doit être roi, l'autre soldat. Le Génie du feu s'adresse à eux :
Un de vous deux est roi : lequel veut l'être ?
dit-il; et les deux ombres répètent sans savoir ce que veut dire ce mot ;