A LA FIN DU XVIII* SIECLE
tous ses ouvrages sont pleins de ce sentiment; Julie dans VHéloïse, et lui-môme dans ses Confessions^ tous disent : « Nous avons fait mal, mais nous nous repentons et nous devenons vertueux. » Il y a de l'orgueil dans Rousseau, mais c'est l'orgueil d'un nouveau converti qui, après avoir dépouillé ses vices, s'honore, avec une sorte d'arrogance, d'Olre parti de si bas pour arriver si haut.
Rousseau commença par étonner son siècle de ses paradoxes ; mais il eut soin de les marquer du cachet du génie, sachant bien que la pire réputation est celle d'être bizarre sans talent. Ensuite il embrassa la cause des sentiments religieux et des devoirs de famille, enfin de tout ce qui était dédaigné, comme il se souvenait de l'avoir été, lui aussi, autrefois. Ses plaidoyers réussirent : ils ramenèrent les ûmes au goût des idées pures et nobles; mais le souffle de son éloquence, quelque puissant qu'il fût, ne le fut pas assez pour réveiller des sentiments éteints depuis longtemps. Ses paroles s'adressaient à des âmes vieillies dans l'inditrérence et le scepticisme. 11 lui eût fallu un monde nouveau : il parlait à des élèves de Voltaire.
L'influence contradictoire de Voltaire et de Rousseau explique l'état des mœurs au xviii* siècle.
Voltaire avait sur son rival un grand avantage : il était arrivé le premier, et, de plus, son siècle et lui semblaient fiiits l'un pour l'autre; il trouvait une société où les passions étaient regardées comme quelque chose de suranné; et, quant à lui, il n'en avait qu'une qui fût bien vive : l'amour-propre. Celle-là, l'exlrème civilisation l'enfiamme au lieu de
l'éteindre. Il avait la marque caractéristique du g*^ jie, le bon sens ; mais ce n'était pas le bon sens sérieux et grave du siècle de Louis XIV : le sien avait quelque chose de remuant et d'ironique.
Voltaire régna sur ses contemporains et fit surtout de son siècle le siècle de l'esprit. Par lui, la pensée devint plus hardie et l'âme plus timide. Beaucoup de vérités utiles s'échappèrent; mais parfois, il faut le dire, les philosophes, au rebours de Fontenelle, s'empressèrent d'ouvrir les mains avant même qu'elles fussent pleines. Voltaire, avec le nom de préjugé, ridiculisa ce qui restait encore de vieilles convictions. Le mot d'ordre fut d'avoir des idées nettes et claires; on se défia de l'instinct, jusqu'à se confier aveuglément à la réflexion; il fallut tout examiner et douter de tout. A l'aide de l'analyse, on réduisit les sentiments à n'être plus que des idées, et l'on s'applaudit d'une métamorphose qui semblait leur donner plus de netteté. On étudia la conscience au lieu de l'écouter, et, une fois observée, il fut décidé qu'elle n'était qu'une suite d'habitudes. La civilisation et les lumières semblaient suffire à tout : que peut-on craindre ? disait-cn à ceux qui prédisaient une catastrophe; nous sommes si éclairés! Aussi les caractères s'inquiétaient peu d'être forts : on avouait de bonne grâce cette sorte d'impuissance, et l'on se résignait aisémei.t à la réputation d'être un homme d'esprit sans passions.
Telle était la société formée sous l'influence de Voltaire. De Ferney, comme d'une espèce d'obser-
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vatoire, son génie planait sur l'Europe et sur la France. Du fond de sa retraite, il senriblait vivre à Paris; il s'y faisait représenter par ses amis, par ses disciples, par ses ouvrages; son nom ne manquait jamais au public. Ces tragédies qui se succèdent sur la scène au milieu des applaudissements, qui nous les envoie? c'est Voltaire. Ces épîtres, où le charme des vers s'allie aux vérités philosophiques? c'est Voltaire. Ces poésies gracieuses et spirituelles, ces pamphlets qui vengent la philosophie outragée par Pompignan, ces plaidoyers qui réclament les droits de l'humanité, ces romans qui nous égaient? c'est Voltaire, c'est toujours lui; et il semble que la poésie, la gaieté, la philosophie, la satire, jaillissent, sans jamais tarir, des sources de Ferney, pour se répandre de là sur la France et sur l'Europe tout entière.
Que devait-il arriver d'un siècle qui, habitué dès longtemps à la voix de Voltaire, entendit tout à coup la voix de Rousseau? A quel apôtre obéir? Le siècle fit comme les gens faibles : il ne repoussa entièrement ni l'un ni l'autre, et chercha à s'accommoder de tous les deux. De là, en toutes choses, une bizarre combinaison des deux influences opposées.
Voltaire, en fait d'amour, ne connaissait que les amours de la Régence; il n'y a guère que dans ses tragédies qu'il en ait peint d'autres. Dans ses contes, dans ses pièces fugitives, dans sa Pucelle, l'amour est libertin, frivole ou grossier; ce n'est pas une passion, c'est un plaisir. Rousseau le peignit autrement; c'est par l'amour qu'il voulut commencer la réhabilitation de tout ce qu'il y a en nous de senti-
ments nobles et élevés. Voltaire avait créé Candide et Ciinégonde; Rousseau créa Julie et Sainl-Preux.
Quel effet firent sur les contemporains ces leçons contradictoires? On garda de l'école de Voltaire cette indifférence qui se console de tout en pensant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles; on emprunta à Rousseau l'exaltation de Saint-Preux; et ce qu'il y eut de singulier, c'est qu'on accorda ces deux choses sans faire grand effort. Les passions romanesques succédèrent aux bonnes fortunes des roués; mais ce fut un changement de mode plutôt qu'une révolution dans les mœurs; il y eut de grandes paroles et de petits sentiments, des cœurs médiocrement émus et des conversations enthousiastes.
Voltaire, comme tous ses contemporains, s'était laissé aller à ridiculiser le mariage. 11 y avait, à cet égard, une sorte de jurisprudence mondaine qui condamnait les maris à se résigner quand ils étaient malheureux, et à rougir de la vertu de leurs femmes quand ils n'étaient pas trompés. Rousseau réhabilita le mariage comme l'amour. A tous les romans licencieux qui retraçaient la corruption du siècle et la développaient encore en la peignant, il opposa V Emile, Le mariage était quelque chose de trivial : il le rend sacré. C'était, disait-on, un état monotone : il le rend aimable. On ne voyait que les embarras de la famille : il montre quels en sont les plaisirs, qui là ne sont point séparés des devoirs.
Le siècle, n'obéissant jamais qu'à demi, consentit à respecter le mariage, comme le voulait Rousseau, sans abjurer cependant ses anciennes opinions ; il se
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contenta de les changer un peu, et il fut convenu que ce ne seraient plus les bonnes fortunes, mais les grandes passions seulement qui feraient exception h la règle. Quand un Saint-Preux rencontrait une Julie, fussent-ils engagés dans d'autres nœuds, on ne pouvait que les plaindre et les estimer ; et ce fut chose reçue dans le monde de louer également les grandes passions adultères et les ménages fidèles.
En morale et en politique, l'amalgame fut encore plus bizarre.
Il y a deux sortes de morale : l'une, élevée et sublime, qui descend d'en haut, qui rappelle l'homme à la dignité de sa nature et l'entretient d'idées grandes et célesles : c'est la morale de la religion et de la philosophie; c'est la morale du Télêmnque et de V Emile. L'autre est la morale telle que l'a faite l'expérience : elle a des maximes de pratique et d'utilité; elle apprend la manière de vivre dans le monde et pour le monde; elle enseigne à éviter les vices et les ridicules qui peuvent choquer les hommes. C'est la morale de Voltaire. Il recommande surtout d'avoir le moins de préjugés possible, et de vivre ensuite en s'accommodant comme on peut de la société telle qu'elle est. Cette morale est au fond celle de Pope dans son Essai sur l'homme, moins sérieuse et moins grave dans Voltaire que dans le poêle anglais, mais tout aussi sèche. Elle n'a rien qui touche les i\mes. Elle prêche la résignation ; mais elle n'en fait pas une vertu, elle en fait une nécessité. C'est le moyen d'inspirer une sorte d'insouciance gaie ou triste, selon les caractères.
Cette morale-là n'est pas propre à faire des r( pn-
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blicains : car la république, dit Montesquieu, a besoin de vertu. Aussi personne n'est moins républicain que Voltaire : il est frondeur et mécontent, comme on l'est dans les monarchies. Ami des grande seigneurs, chantre de Henri IV, il ne veut pas de révolution. Il se moque des rois, il s'en plaint, surtout après son retour de Berlin et ses démêlés avec Frédéric; mais il ne songe pas à renverser les institutions établies, et il serait tout prêt à dire aussi en politique : Tout est pour le mieux dans le meilleur des gouvernements possible. S'il eût vécu jusqu'à la révolution française. Voltaire eût été du parti de ces jeunes seigneurs, grands partisans des idées philosophiques dans les salons, et qui émigrèrent à Coblentz quand elles furent rédigées en déclaration des droits de l'homme.
Tel n'est pas Rousseau. Ami de la religion et des mœurs, il ne craint pas la république ; mais il voit aussi comment les hommes de son siècle sont préparés à la recevoir, c'est-à-dire fort mal, n'ayant plus ni conviction ni croyance. Voilà ce qu'il cherche à ranimer; il semble crier comme le prophète : Ménagez-vous des ressources pour les jours mauvais, croyez à Dieu, respectez votre âme qui est immortelle, soyez honnêtes gens, bons pères de famille, revenez à la nature; car la société, telle qu'elle est, va bientôt finir. Vous vous êtes moqués de mon Emile: il n'est pas fait pour la France, dites-vous? Non, il n'est pas fait pour la France de Louis XV; mais celle-là durera-t-elle toujours? Rousseau voyait sans doute avec inquiétude tous ces gens qui appelaient une révolution, et qui, pour la faire, n'avaient
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que des idées, comme si on pouvait renouveler les institutions, comme on renouvelle les sciences, seulement avec des pensées, et passer de l'esclavage à la liberté, comme on avait passé du système de Descartes à celui de Newton.
C'est Ik ce qui explique la double influence qui se sent dans les ouvrages de Rousseau : il abat d'une main et reconstruit de l'autre. Gomme tous les auteurs de son siècle, il est novateur, mais seulement en politique. En môme temps, avec plus de force qu'aucun autre, il rappelle les hommes à l'honnôteté et à la religion : c'est à ce prix seulement qu'il veut de la liberté.
Ainsi tout s'enchaîne et s'accorde. Avec un gouvernement ferme et absolu, on peut à toute force se passer de vertu, et une bonne police peut, jusqu'à un certain point, suppléer aux bonnes mœurs. Aussi Voltaire se raille des mœurs et des vertus; mais il respecte la monarchie. Pour être libre, il faut des vertus : Rousseau rappelle à la religion et à l'honnêteté en même temps qu'il prêche la république.
Le siècle cherchait à transiger entre ces deux conseillers. 11 ne pouvait pas se défaire de l'esprit que lui avait inspiré Voltaire : aussi le gardait-il au fond de l'àme; mais il adoptait au dehors les maximes de Rousseau. De là un caractère moitié frivole et moitié enthousiaste, un mélange d'indifférence intérieure et d'exaltation superficielle, des hommes ayant dans leur nature du Voltaire et du Rousseau ; des âmes, en un mot, desséchées par l'un, gonflées plutôt que ravivées par l'autre, et finissant par rester vides. Voilà quel était à peu près le xviii® siè-
cle avant la révolution; voilà comment il y arriva. S'il se fût connu, s'il eût pénétré jusqu'au fond des choses, effrayé de sa faiblesse en même temps que de la grandeur des événements qui se préparaient, peut-être se fût-il arrêté. II ne le pouvait pas : les destinées ne se retardent point. Les mœurs, les lois, les idées anciennes avaient fini, la vieille société avait épuisé sa portée : il fallait une révolution. Aussi, sans rien craindre et sans rien prévoir, obéissant à la nécessité et ne croyant obéir qu'à ses espérances, le xviii^ siècle marchait vers la catastrophe inévitable. Il y avait dans tous les esprits une confiance naïve qui faisait croire que l'Etat pouvait changer sans que les passions s'en mêlassent; une pitié dédaigneuse pour nos devanciers, une joie crédule en songeant au bonheur de vivre dans un pareil siècle ; une ardeur incroyable d'imiter l'Angleterre et de rivaliser avec les orateurs de son parlement; un empressement présomptueux de faire éclater à la tribune des talents admirés dans les salons; un plaisir singulier à entendre les mots ^e peuple et de citoyen retentissant comme des paroles magiques dont le sens était inconnu jusque-là; il y avait enfin toutes les idées et toutes les passions que Dieu met dans la tête des hommes, quand il veut accomplir par leurs mains quelqu'une des œuvres qu'il a résolues. Chacun croyait à la régénération de la France; chacun espérait y contribuer pour sa part, et, plein de cet espoir, chacun travaillait à hâter ce brillant avenir, les femmes et les grands dans leurs conversations, les écrivains dans leurs ouvrages, les parlements dans leurs remontrances, les prédicateurs dans leurs ser-
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mons. Ainsi s'avançait la révolution ; c'était le cheval de Troie entrant dans Pergame aux acclamations du peuple :
.... Scandit fatalis machina muros
Fœta ai-mis ; pueri circum innuptœque piiellœ
Sacra canunt.
Tel était l'état des mœurs et des opinions vers le règne de Louis XVI. Il reste à voir maintenant quel était l'état du théâtre.
Avant la révolution, le théâtre tenait une grande place en France : c'est là seulement que le peuple était assemblé ; c'est là seulement qu'il y avait une sorte de vie publique et une espèce de liberté. Partout ailleurs, le peuple était sujet; au théâtre, il exerçait sa souveraineté, il délibérait, il jugeait, il condamnait, il récompensait. A défaut de peuple, dans notre ancienne monarchie, il y avait le parterre. Les plébiscites du parterre ne décidaient pas seulement du sort des pièces nouvelles : quelquefois ils s'échappaient en acclamations tumultueuses pour récompenser un vainqueur, et, à défaut de Capitole pour y conduire nos triomphateurs, nous avions l'Opéra, où le maréchal de Saxe venait chercher, dans les applaudissements des Parisiens, le prix de ses exploits.
Ainsi, avant la révolution, c'était au théâtre surtout qu'on pouvait étudier l'esprit du peuple; c'était au théâtre, à défaut de mieux, qu'éclatait, comme elle pouvait, l'opinion publique. Aujourd'hui, par un effet naturel, le gouvernement représentatif et sa liberté commode et sûre nous dégoûtent de plus en
plus du théâtre et de ses libertés furtives; la puissance hautaine de la presse a rennplacé la petite autorité du parterre. Excepté les auteurs et les connédiens, il n'est personne aujourd'hui qui ne s'intéresse plus aux journaux qu'aux tragédies.
Quand on examine l'état du théâtre au milieu du XYiii*' siècle, il est impossible de n'être pas frappé de la singulière différence qu'il y a entre la comédie et la tragédie; c'est un esprit tout opposé qui les anime: l'une, l'esprit de Le Sage; l'autre, l'esprit de Voltaire.
Quel est l'esprit de Le Sage, l'esprit de la comédie? c'est l'esprit de la Régence et des Vendôme, libertin, débauché, moqueur, discret pourtant et réservé sur les affaires de l'État et de l'Église; esprit intermédiaire entre le siècle de Louis XIV et le siècle de Louis XV, ayant quelque ûiose de la mesure de l'un, quelque chose de l'indépendance de l'autre.
Sous l'inspiration de Le Sage et de ses amis, la comédie fut vive et piquante. Elle se contentait d'amuser; elle n'avait pas encore la prétention d'instruire ; en un mot, elle n'était pas encore philosophique. Bientôt elle allait l'être : elle ne pouvait pas résister plus longtemps. Quand l'histoire, la philosophie, la politique, le roman, la morale, quand tous les livres enfin étaient empreints de cet esprit, comment la comédie aurait-elle pu s'en préserver? comment surtout ne pas céder à l'exemple de la tragédie ?
La tragédie, en effet, avait été marquée de bonne heure du cachet de l'esprit philosophique. Voltaire,
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dès Œdipe, avait fait de la scène tragique comme une sorte de tribune d'où il prêchait ses opinions. Par là aussi ses ouvrages n'étaient plus la peinture d'une époque ou d'un pays : Orosmane n'est point un vrai musulman, ni Alzire une véritable Américaine. Mais qu'importent après tout ces petites faussetés de costume? les grands peintres du xv'^ siècle habillaient les apôlres en cardinaux. Voltaire n'a point non plus le mérite de la vérité locale; mais son mérite, et il est grand, c'est d'avoir su en même temps donner à ses héros des sentiments et un langage qui nous attendrissent et nous émeuvent, et à sa tragédie une intention morale et philosophique. Personne, avant lui, ne s'était assigné hi tâche de changer l'esprit de son siècle par des ouvrages qui ne cessent pas d'être des drames pathétiques, quoique ayant un but et une pensée politiques ; personne, avant lui, n'avait su combiner si merveilleusement la passion et la philosophie.
De la tragédie, l'esprit philosophique se répandit dans la comédie, dans le drame et jusque dans l'opéra-comique- Avec Marmontel et Sedaine, l'opéracomique quitta le ton gai et piquant de ses premiers temps pour prendre une contenance plus grave et plus sérieuse : c'était l'influence de Rousseau qui perçait aussi de ce côté-là. Le parterre prit de plus en plus le goût des sentences, et la comédie sembla se rapprocher du genre des Ihéàlres d'éducation. La bienfaisance et la philanthropie devinrent à la mode sur la scène, comme de bon ton dans les entretiens du monde. Les épigrammes de Vollairc prenaient une forme déclamaloirc ou pathétique
pour se faire applaudir. L'inégalité des conditions lui avait fourni quelques piquants contrastes; elle devint au théâtre une source de maximes fastueuses. Toutes ces sentences, si bénignes et si attendrissantes, avaient, à l'insu presque de l'auteur comme des spectateurs, une intention menaçante. « Soyez « bons et charitables : » c'était une allusion au clergé. « Il ne faut pas forcer les gens : » c'était la condamnation des cloîtres. « Nous sommes tous « égaux : » c'était une réclamation de la roture contre la noblesse. Dans ces leçons de morale données en couplets et en ariettes, c'était ainsi qu'on faisait la part soit aux prûtres, soit aux nobles. On peut dire, sans rien exagérer, que la déclaration des droits de l'homme se trouverait, au besoin, tout entière dans les opéras-comiques de la lin du xviii® siècle.
C'est ainsi que tout annonçait la sourde fermentation des esprits ; c'est ainsi que peu à peu l'esprit philosophique quittait le ton frondeur pour prendre le ton impérieux. Chaque jour on sentait davantage que bientôt il allait cesser de parler pour agir et passer de la société dans les lois. Cependant, jusque vers le milieu du règne de Louis XVI, rien n'était encore déterminé. La tragédie, tombée aux mains des imitateurs de Voltaire, devenait de jour en jour plus sentencieuse : ce qu'il lui fallait, avant tout, c'était un sujet où elle pût placer des tirades philosophiques. La comédie avait le même caractère ; mais, dans cette hardiesse, il y avait encore une sorte de discrétion ou de timidité. Il fallait que quelqu'un vînt qui parlât sans crainte et dît tout haut ce que
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chacun pensait tout bas. Cet homme fut Beaumarchais. Ce fut lui qui donna un caractère au théâtre pendant la dernière partie du xvm" siècle, et qui, dans Figaro^ mit hardiment l'esprit philosophique à la portée de tout le monde.
Beaumarchais naquit à Paris en 1732 et mourut en 1799. Ainsi sa vie embrasse toute la fin du xvni^ siècle, et ses ouvrages représentent l'esprit de cette époque. En môme temps ils ont un caractère d'originalité qui les dislingue entre tous les ouvrages de l'école philosophique, et qui fait que le nom de Beaumarchais vivra auprès des noms de Voltaire, de Montesquieu, de Rousseau et de Buftbn. Examinons tour à tour sa vie et ses écrits.
La vie de Beaumarchais fut singulièrement agitée, et l'intrigue de Figaro n'est pas plus compliquée. Il ne fut pas de ces gens qui ne mettent leurs talents que dans les livres et ne savent pas se servir de leur esprit pour réussir dans le monde. Fils d'un horloger, il s'introduisit à la cour par la protection de Mesdames, filles de Louis XV; il leur enseigna la guitare, et de musicien devint homme de cour. Plaideur par nécessité, il s'en fit un titre de gloire. Tantôt ami des ministres et tantôt enfermé à Saint-Lazare, expédiant des armes aux insurgés de l'Amérique septentrionale et faisant jouer Figaro, il mêla tout, affaires de cour, de palais, de coulisses et de commerce; ayant l'esprit de chaque chose comme s'il
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n'avait que celui-là, et fait pour réussir partout, parce qu'il avait mieux que personne ce qui l'ait partout le succès : l'esprit net et décidé.
Les Mémoires judiciaires de Beaumarchais sont l'histoire de sa vie. C'est par ses Mémoires qu'il a été autre chose qu'un homme de lettres; c'est là ce qui doit d'abord nous occuper. Disons-en le sujet.
Beaumarchais avait fait des affaires avec Pàris- Duverney et se trouvait débiteur à sa succession d'une somme de 15,000 fr. Il avouait cette dette; mais le légataire de Duverney réclamait de lui 150,000 francs. De là un procès dont Goëzman, conseiller au parlement Maupeou, fut rapporteur. Beaumarchais voulait visiter son rapporteur; celuici n'avait pas le temps : 100 louis et une montre à brillants furent ollerts, et Beaumarchais eut son audience; mais il perdit son procès. Les 100 louis et la montre à brillants furent rendus; seulement Beaumarchais prétendit qu'on avait oublié de rendre 15 louis donnés en surcroît du cadeau. Goëzman l'accusa comme calomniateur; Beaumarchais se défendit. Voilà au fond toute l'affaire Goëzman; mais ce qu'il faut chercher surtout dans ces Mémoires, c'est leur caractère politique, c'est le rôle public qu'ils firent à Beaumarchais.
On peut, sous plus d'un rapport, comparer Sheridan et Beaumarchais.
D'abord, de tous les auteurs anglais, Sheridan est peut-être celui qui a le plus de ce qu'en France on appelle de l'esprit. Aussi, comme Beaumarchais, il en met partout; comme lui, il ne se fait guère scrupule, dans ses pièces, de prêter à ses personnages
plus de malice et plus d'esprit que leur rôle et leur situation n'en comportent; il aime mieux la vivacité des saillies que la fidélité des caractères ; il est plus spirituel que vrai. Voilà pour leur ressemblance comme auteurs comiques. Quant à leurs destinées, s'ils n'ont pas été tous deux hommes publics (car ce litre ne convient peut-ôtre qu'à Sheridan, qui fut membre du parlement et secrétaire d'Étnt), tous deux, du moins, ont attiré sur eux l'attention de leurs contemporains autrement que par leurs ouvrages; tous deux ont figuré sur la scène du monde. C'est ici qu'il est curieux d'observer quelle marche difîérente ont suivie ces deux hommes, et comment cotte différence résulte de la différence des gouvernements à cette époque.
En Angleterre, pays de liberté et d'élections, Sheridan, sans fortune et sans naissance, se fait remarquer par ses talents littéraires. Bientôt l'homme de lettres devient membre du parlement. Par son éloquence, il se place à côté de Pilt, de BurkeetdcFox; il arrive au ministère avec les whigs; enfin c'est un homme public. lia de la puissance; mais personne ne songe à s'en étonner; il n'y a là ni caprice de fortune, ni bonheur merveilleux : c'est la marche ordinaire des hommes, c'est l'histoire des Canning et de tant d'autres.
En France, Beaumarchais suit un chemin tout différent. Sans fortune et sans naissance, comme Sheridan, ce n'est qu'à force de bonheur et d'adresse qu'il parvient à se faire jour. Enfin il arrive ; à quoi? à Olrc homme d'Étal? non : il n'est encore qu'homme de cour. Il a montré à jouer de la guitare aux filles
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de Louis XV. Par là, il s'est fait bien venir des courtisans; les ministres l'ont accueilli; les fermiers généraux lui ont donné un intérêt dans leurs affaires; il a fait fortune; enfin, il a du crédit, mot de l'ancien régime; mais il n'a pas de puissance, mot de notre siècle et de nos institutions. Cependant sa faveur et sa fortune passent pour une sorte de prodige; c'est un renversement des lois ordinaires. De là les jalousies, les soupçons outrageants. Bientôt la médisance devient calomnie; bref, il parait devant les tribunaux. Voilà comme il est fait homme public. Mais qu'importe aux gens d'esprit et de cœur de parler du bas de la sellette ou du haut de la tribune? Beaumarchais profite hardiment de l'éclat inévitable qu'un procès jette sur un homme, et il accepte cette nouvelle sorte d'existence publique. Ainsi, tandis que Sheridan reçoit doucement sa mission des mains de ses concitoyens, Beaumarchais ne prend la sienne que de la nécessité et du hasard, à travers les calomnies et les accusations. Si l'on n'était ministre ou favori du roi, voilà à quel prix, avant nos nouvelles institutions, on devenait homme public. C'était toujours une chose extraordinaire, et souvent une chose périlleuse.
Pour intéresser, il suffit souvent d'être malheureux et accusé; mais, pour se faire approuver et même se faire aimer, il faut quelque chose de mieux : il faut mettre en cause avec soi quelqu'un des droits de l'humanité. Beaumarchais n'y manque pas. Aux uns, il a été peint comme un favori de cour; à d'autres, comme un homme dangereux; à d'autres, comme un bouffon. Le public hésite et ne sait s'il ne
doit pas mépriser l'homme et l'affaire. D'un mol, Beaumarchais se relève et agrandit son procès : il se dit citoyen, citoyen persécute et venant réclamer justice devant les tribunaux. A ce nom, si nouveau en 4774, tout change : ce titre inconnu enchante tout le monde; depuis ce mot, il n'est personne qui ose traiter légèrement l'affaire de Beaumarchais. Qu'il soit libertin, bouffon, insolent et tout ce que disent ses ennemis : après tout, il est citoyen, et, de ce côté, sa cause touche tout le monde. En revendiquant ce titre sur la sellette môme des accusés, Beaumarchais réforme les idées reçues. Au vieux temps, rarement un accusé semblait autre chose qu'un gibier de potence que le juge voyait avec mépris, et le public avec horreur ou indifférence. Devant un accusé qui se disait citoyen tout changea.
En effet, ce n'est pas tout d'avoir des juges qui sachent tenir leur rang : il faut aussi des accusés qui sachent garder le leur, puisque enfin il y a tel procès où l'accusé a aussi son genre de dignité. Aussi peut-on remarquer que, si, depuis le xvm*" siècle et depuis la révolution, la justice est plus solennelle et les droits de l'accusé plus sacrés, c'est également parce que les magistrats et le public se souviennent que ce malheureux, jusqu'à la condamnation, est citoyen et homme encore, même après le châtiment, et parce que, grâce à l'expérience de nos procès politiques, nous savons aujourd'hui que la dignité est possible à l'accusé aussi bien qu'au juge. Beaumarchais a sa part dans cette innovation : il fut un des premiers à oser, îiur la sellette mOnic, prendre et garder son rang.
La nature de la cause, avouons- le, servit merveilleusement Beaumarchais. Les affaires de difïamalion, comme les procès politiques, ont un privilège particulier : c'est que l'opinion publique y intervient, faisant et rendant justice, tantôt corrigeant les arrêts, tantôt môme les annulant mieux que ne le faisaient autrefois les lettres d'abolition. Dans ces sortes d'affaires, il y a des choses que peuvent les arrôts, et d'autres qu'ils ne peuvent pas : ainsi ils ne feront pas croire au public qu'entre les ronspiratciirs et les escrocs, il y ait égalité de bassesse, ni qu'on s,»il un calomniateur pour avoir dénoncé un juge corrompu.
Aujourd'hui, ces choses et ces idées-là n'ont plus rien d'extraordinaire ni de nouveau; mais, à l'époque de Beaumarchais, l'opinion publique n'avait pas encore appris à juger les jugements, et son affaire fut la première où elle prit ce droit. Le parlement Maupcou avait fini le procès par une sorte d'arrêt de transaction qui donnait tort à tout le monde, admonestant madame Goëzman et blâmant Beaumarchais. Cet arrêt excita une réclamation universelle. Beaumarchais avait depuis si longtemps gagné son procès tout entier devant le public, que le parlement Maupeou eut mauvaise grâce à vouloir le lui faire perdre en partie. La cour et la ville se firent écrire à l'envi chez Beaumarchais; le prince de Conti vint l'inviter à dîner, disant qu'il était d'assez bonne maiso.i pour donner exemple de la manière dont il fallait traiter un si grand citoyen. Ainsi ce mot presque républicain réussissait même auprès d'un prince qu'on savait être fort attaché aux prérogatives du sang royal : tant était grand l'entraînement! Pour
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amortir un peu cet éclat et ce bruit, M. de Sartines, lieulenaiît de police, homme d'esprit et ami de Beaumarchais, lui écrivit, par forme d'avis, que ce n'était pas tout d'être blâmé, qu'il fallait encore ôtre modeste. Beaumarchais partit pour l'Angleterre, et ce fut moins pour se dérober à sa peine qu'à son triomphe.
A cette époque, une circonstance particulière aidait à la popularité de Beaumarchais : c'était la défaveur du parlement Maupeou. On appelait ainsi la magistrature créée par le chancelier Maupeou. Fatigué des remontrances politiques du parlement de Paris, il avait voulu, disait-il, retirer la couronne du greffe; il avait hardiment supprimé l'ancienne magistrature et remboursé les charges ; en môme temps, il avait nommé d'autres magistrats. Désormais, plus de vénalité de charges, le ressort immense du parlement de Paris restreint dans de justes limites, d'utiles réformes dans l'administration delà justice : voilà pour le bien. Mais aussi, plus de remontrances publiques, plus d'indépendance dans la magistrature, plus de contre-poids au pouvoir de la couronne : voilà le mal et le danger. Le public ne s'y trompa pas : il ne voulut pas de celte meilleure justice qu'on lui donnait aux dépens des derniers restes de ses libertés; il refusa l'échange et prit parti pour la magistrature supprimée. Le parlement Maupeou fut bafoué, le vieux parlement regretté outre mesure, et Beaumarchais, qui arriva au milieu de la lutte, accusant de corruption un membre du nouveau parlement, se trouva servir à souhait la rancune publique. En vain il proteste de son re&-
pect pour les magistrats : on ne veut pas v. croire. C'est le parlement Maupeou : il suflll; cl, i{uand Beaumarchais soufflette Goëzman, le public en détourne quelque chose sur la joue de ses confrères. Dans de pareilles circonstances, Beaumarchais pouvait Être hardi impunément. Aussi, voyez comme il bouleverse la routine ancienne des procédures, quelle publicité inusitée il donne aux interrogatoires, récolements et confrontations, renfermés autrefois entre les quatre murs du greffe ! Il y fait assister le public, le voile est levé et les mystères de la justice misa nu. Ainsi, c'est par celle cause bouffonne que s'introduit au palais le salutaire principe de la publicité, et c'est encore là un des mérites des Mémoires de Beaumarchais. Après les avoir lus comme des modèles de plaisanterie et d'éloquence, relisez -les : vous y découvrirez, à chaque instant, le germe de quelques-uns des grands principes de justice ou d'humanité qui depuis ont passé dans les lois. Quant à moi, je ne connais aucun ouvrage qui donne une idée plus juste du travail des esprits à cette époque, en fait de législation. On y voit ce que la société voulait que devinssent les lois. Beaumarchais, devenu par hasard au palais le représentant de la philosophie, exprime le vœu des opinions nouvelles. 11 parle sans morgue comme sans timidité, en homme du monde, qui, ayant droit d'ignorer les règles et les formalités judiciaires, paraît, en les écartant, pécher par omission plutôt que par action. C'est ce qu'un avocat ne pourrait faire de bonne grâce ; car, forcé de connaître et de respecter les formes de la loi, quelque minutieuses qu'elles soient, il serait
coupable quand Beaumarchais ne semble tout au plus qu'ignorant.
Chose singulière : cette publicité qui était une infraclion aux vieilles habitudes du palais, cette innovation hardie ne choquait personne moins que les parlementaires zélés. Pleins de haine contre le parlement intrus de Maupeou, ils applaudissaient aux coups que Beaumarchais lui portait, sans s'apercevoir qu'il en rejaillissait quelque chose sur euxmêmes : car enfin ces formes et ces règles n'appartenaient au parlement Maupeou que par occasion ; c'était toujours, quoique usurpé, l'ancien patrimoine du parlement, et il fallait beaucoup haïr pour aider à la ruine du domaine afin d'en perdre les usurpateurs.
La gloire des plaideurs a, comme toutes les autres, ses revers et ses chutes. Dans l'affaire Goëzman, Beaumarchais était au faîte de la célébrité ; plus tard, il déchut. En 1781, accusé d'avoir aidé à la séduction de madame Korneman, il eut à plaider contre Bergasse, orateur grave et sérieux, souvent exagéré et déclamateur; mais un pareil défaut ne déplaisait guère à celle époque, où l'esprit moqueur de Voltaire cédait à l'influence sévère et sentencieuse de Rousseau, à la veille d'une révolution où les esprits semblèrent se laisser séduire volontiers par l'emphase et la déclamation. Beaumarchais publia des Mémoires; mais il ne rencontra plus les mêmes adversaires ni les mêmes temps. Le ridicule n'avait pas prise sur Bergasse comme sur madame Goëzman et le grand cousin Bertrand. Les contemporains avaient des prétentions au sérieux, et le rire com-
mençait à avoir mauvaise grâce au milieu des discussions de la politique. Bergasse, au nom de la morale, accusant Beaumarchais d'avoir aidé à profaner la sainteté du mariage, obtenait, auprès des admirateurs de VHéloïse et de VÉmile, un succès qu'il n'eût guère obtenu auprès des lecteurs de Crébillon fils ou des romans de Voltaire. Les bonnes fortunes commençaient à sentir l'ancien régime. Aidé par cette disposition des esprits, Bergasse attaquait avec avantage un adversaire comme Beaumarchais, homme de cour, ami du plaisir, et qui, à ne le juger que par l'agitation de sa vie, pouvait, aux yeux de la malveillance ou du rigorisme, passer pour intrigant plutôt que pour actif. D'ailleurs, autre avantage, Bergasse, quand il déclame, quoique exagéré, a de la chaleur et de la force; on sent que ce défaut-là est le penchant naturel de son talent. Quand Beaumarchais déclame, comme ce n'est pas le tour de son esprit, il est froid et guindé. De là l'infériorité de cette partie de ses Mémoires; de là aussi la faiblesse de ses drames. Cette fois, il gagna son procès; aussi bien, il avait raison. Mais le public n'était pas habitué à voir Beaumarchais gagner ses procès par le fond plutôt que par la forme.
Enfin, comme si ses adversaires devaient grandir à mesure qu'il avançait dans la carrière, sa dernière affaire fut contre Lecointre et la Convention. Il s'agissait de fusils achetés pour le compte de la république, retenus en Hollande faute de payement, et que Beaumarchais, disait-on, voulait, sous ce prétexte, livrer aux ennemis de la France. Les Mémoires qu'il publia dans ce débat n'ont plus d'autre
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ménie que celui de la clai;('; des idées et de la netteté de la discussion. On y reconnaît encore l'homme qui a le talent des afïiiires; mais on n'y voit plus ce plaideur vif et ingénieux qui se jouait du parlement Maupeou.
Aussi bien, le rire et la plaisanterie ne convenaient plus à cette époque, et la Convention ne pr(}tait guère au ridicule. Dans ces Mémoires, il est curieux d'observer comment, devant cette terrible force de la révolution, Beaumarchais, l'antagoniste et te vainqueur d'un parlement, se sent faible et petit. Il n'a plus, comme autrefois, derrière lui, l'opinion publique pour l'appuyer : l'opinion publique a maintenant autre chose à faire qu'à s'occuper de Beaumarchais. 11 y avait eu un temps où un homme tel que Beaumarchais, tel que Linguet, était une puissance : c'était le temps de la décadence de la vieille monarchie. Aujourd'hui tous ces vieux athlètes des ministères et des parlements tombaient sans résistance et sans bruit: Linguet montait sur l'échafaud ; Beaumarchais était poursuivi, sa maison était envahie par les brigands et sa vie menacée. Voici comment il raconte lui-même h sa fille ses dangers et ses frayeurs :
(( Samedi 11, vers huit heures du matin, un <( homme est venu m'averlir que les femmes du <( port Saint- Paul allaient amener tout le peuple, <( animé par tm faux avis qu'il y avait des armes « chez moi, dans les prétendus souterraim qu'on a « supposés tant de fois et dont trois ou quatre visites « n'ont encore pu détruire les soupçons; et voilà, «mon enfant, l'un des fruits de la calomnie! les « faussetés les mieux prouvées laissent d'obscurs
(( souvenirs que les vils ennemis réveillent dans les (( temps de troubles : car ce sont les momenls, ma « lille, où toutes les lâches vengeances s'exercent (( avec impunité.
« Sur cet avis, j'ai tout ouvert chez moi, secré- (( taires, armoires, chambres et cabinets, enfin tout, (( résolu de livrer et ma personne et ma maison à (( l'inquisition sévère de tous les gens qu'on annonce çait; mais quand la foule est arrivée, le bruit, les «cris étaient si forts que mes amis troublés ne « m'ont pas permis de descendre et m'ont conseillé (( tous de sauver au moins ma personne.
« Pendant qu'on bataillait pour l'ouverture de (( mes grilles, ils m'ont forcé de m'éloigner par le (( haut bout de mon jardin; mais on y avait mis un « homme en sentinelle qui a crié : Le voilà qui se « sauve ! et cependant je marchais lentement. Il a c( couru par le boulevart avertir tout le peuple asce semblé à ma grille d'entrée. J'ai seulement doublé ((le pas; mais les femmes, cent fois plus cruelles « que les hommes dans leurs horribles abandons, se K sont toutes mises à ma poursuite.
« Il est certain, mon Eugénie, que ton malheu- « reux père eût été déchiré par elles, s'il n'avait pas (( eu de l'avance : car la perquisition n'étant pas (( encore faite, rien n'aurait pu leur ôter de l'esprit « que je m'étais échappé en coupable. Et voilà où (( m'avait conduit la faiblesse d'avoir suivi le con- « seil donné par la peur, au lieu de rester froide- (( ment comme je l'avais résolu. J'ai, mon enfant, (( un instinct de raison juste et net qui me saisit dans « le danger, me fait former un pronostic rapide sur
« révénement qui m'assaille, et m'a toujours con- (( duit au meilleur parti qu'il faut prendre. C'est là, <( ma bonne et chère enfant, une des facultés de (( l'esprit que l'on doit le plus exercer pour la re- <( trouver au besoin; et c'est peut-être à celte étude « que j'ai dû, sans m'en ôtre douté, le talent d'ar- (( ranger des plans de comédie qui ont servi à mes <( amusements, pendant qu'une application plus di- (( recte faisait concourir cette étude à ma conscrva- « tion dans les occasions dangereuses qui se sont « tant renouvelées pour moi.
« J'étais entré chez un ami dans une rue qui, fai- « sant angle avec celle où les cruelles femmes cou- « raient, leur a fait perdre enfin ma trace, et d'où «j'ai entendu leurs cris.
<( Pendant que j'étais renfermé dans un asile im- « pénétrable, trente mille âmes étaient dans ma <( maison, où .des greniers aux caves des serruriers «ouvraient toutes les armoires, où des maçons « fouillaient les souterrains, sondaient partout, le- « valent les pierres jusque sur les fosses d'aisances, « et faisaient des trous dans les murs, pendant que « d'autres piochaient le jardin jusqu'à trouver la « terre vierge, repassant tous vingt fois dans les « appartements, mais quelques-uns disant, au Irès- (' grand regret des brigands qui se trouvaient là par « centaines : Si l'on ne trouve rien ici qui se rap- « porte à nos recherches, le premier qui détournera « le moindre des meubles, une boucle, sera pendu « sans rémission, puis haché en morceaux par nous.
« Ah! c'est quand on m'a dit cela que j'ai bien « regretté de n'ôtre pas resté dans le silence à con-
« templer ce peuple en proie à ses fureurs, à (dn^ (( dier *în lui ce mélange d'égarement et de justice « naturelle qui perce à travers le désordre ! Tu te « souviens de ces deux vers que je mis dans la (( bouche de Tarare et qui furent tant applaudis :
Quand ce bon peuple est en rumeur, C'est toujours quelqu'un qui l'égaré.
(( Enfin, après sept heures de la plus sévère re- « cherche, la foule s'est écoulée aux ordres de je « ne sais quel chef. Mes gens ont balayé près d'un « pouce et demi de poussière ; mais pas un binet de ape7'du! Les enfants ont pillé les fruits verts; j'au- « rais voulu qu'ils eussent été plus mûrs : leur âge (( est sans méchanceté. Une femme, au jardin, a « cueilli une giroflée ; elle l'a payée de vingt souf- ((flets; on voulait la baigner dans < le bassin des « peupliers.
a Je suis rentré chez moi. Ils avaient porté l'at- « tention jusqu'à dresser un procès-verbal guirlande (« de cent signatures qui attestaient qu'ils n'avaient (( rien trouvé de suspect. Et moi, je l'ai fait im- (( primer avec tous mes remerciements de trouver « ma maison intacte, et je l'ai publier, mon enfant, « d'abord parce que l'éloge encourage le bien et (( que c'est une chose digne de l'attention des bons (( esprits que ce mélange, dans le peuple, d'aveu- « glement et de justice, d'oubli total et de fierté; « car il y en a beaucoup en lui pendant qu'il se u livre au désordre. Il est humilié, s'il croit qu'on 0 pense qu'il est capable de voler. Si je vis encore
« quelque temps, je veux beaucoup refléchir là- « dessus.
« Mon enfant, j'ai dîné chez moi comme s'il ne « fût rien arrivé. Mes gens, qui se sont tous com- (( portés li merveille et en serviteurs attachés, me (( racontaient tous leur détail. L'un : Monsieur, ils « ont été trente fois dans les caves, et pas un verre « de vin n'a été sifflé. — Un autre : Ils ont vidé la (( fontaine de la cuisine, et je leur rinçais des gobe- « lets, — Celle-ci : Ils ont fouillé toutes les armoires « au linge, il ne manque pas un torchon. — Gelui- (( là : Un d'eux est venu m'avertir que votre montre « était à votre lit. La voilà, monsieur, la voilà ! Vos « lunettes, vos crayons étaient sur la table à écrire, « et rien n'a été détourné ! »
Nous avons considéré les Mémoires de Beaumarchais sous le côté politique; nous avons vu quel rapport ils ont avec les événements de sa vie et les diverses époques de son siècle. Il nous reste à apprécier leur mérite littéraire. Ceci nous amènera naturellement à l'examen du théâtre de Beaumarchais.
En effet, dans ses Mémoires, l'auteur comique éclate à chaque instant : ce n'est pas seulement par son habileté à raconter les incidents de son procès de manière à ne jamais lasser la curiosité ; ce n'est pas même par son talent à disposer les différentes scènes de son affaire, à faire de ses interrogatoires et récolements des dialogues tantôt gais et grotesques, tantôt nobles et hardis : car enfln, depuis que la Gazette des Tribunaux nous fait assister aux séances de la cour d'assises et de la police correctionnelle, nous savons qu'en dépit des solennités de la justice