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Essais de littérature française

11 a été longtemps de mode d'accuser Malherbe de tyrannie et d'impuissance, de protester contre la réforme qu'il a introduite dans la poésie et de braver ouvertement les règles sévères que des hommes de génie, fiers de reconnaître les lois du maître, avaient suivies docilement. Aussi avons-nous pu voir, en dépit de Boileau, la césure se déplacer ou même s'absenter par caprice, négligence ou moquerie ; les stances se soucier médiocrement de tomber avec grâce; et le vers, comme pour se venger d'une longue contrainte, enjamber insolemment sur le vers. Les réfractaires nous enseignaient à l'envi le pouvoir des mots mis hors de leur place, enfin le dérèglement aspirait à devenir la règle. Ce mouvement d'humeur a passé, comme toutes les fantaisies qui naissent de la satiété du bien et du dégoût de la discipline, et n'a pas laissé d'ailleurs de mettre en lumière plusieurs poètes d'un ordre supérieur : MM. de Lamartine, Victor ii. 1

Hugo, Béranger, Alfred de Musset et de Vigny, dont la postérité connaîtra le nom et les œuvres.

Loin de dédaigner Malherbe, ou, ce qui revient au même, de l'honorera distance, il convient de l'aborder respectueusement et d'étudier de près, dans un commerce assidu, les causes de la gloire du poète et de la durée de son œuvre. Il serait injuste de nier que Malherbe soit venu en aide à la langue, qui se corrompait, et à la poésie, qui s'alanguissait. Après Ronsard et surtout Du Bartas, qui avaient méconnu le génie de la langue, après Desportes et Bertaut qui l'avaient affadie en l'épurant, il y avait quelque chose à faire. Régnier et d'Aubigné, qui avaient certainement du génie et de l'originalité, ne pouvaient pas servir de guides. Malherbe vil le danger, et il forma résolument le dessein de le conjurer. Son génie, qui avait plus d'élévation que d'étendue et plus de vigueur que de souplesse, convenait merveilleusement à la tâche qu'il s'imposait. A un solide bon sens Malherbe unissait encore une forte imagination, je ne dis pas féconde, et une oreille délicate. Ces dons naturels, servis par une volonté qui ne déviait pas et par une patience qui ne se lassait point, devaient le conduire au but. 11 s'agissait, en effet, de ramener dans le droit chemin la langue, qui avait couru à travers champs, de réparer les avaries qu'elle avait éprouvées pendant ses écarts, de la débarrasser des fausses conquêtes qu'elle avait faites, et d'employer les richesses qui lui demeureraienl à^exprimer harmonieusement (\r> idées claires, à représenter avec précision et vivacité des images oatu relies. (Jiàce à Malherbe, la langue poétique eut enfin un vocabulaire de choix, plus riche et moins exclusif

qu'on iie pense, une syntaxe toujours exacte et souvent très hardie, et, ce qu'avaient en vain cherché les imitateurs de Pindare, une prosodie vraiment musicale. La vie de Malherbe est percée à jour par les naïves confidences de son disciple, le bonhomme Racan, et par les malignes indiscrétions de cette peste qu'on appelle Tallemant des Réaux ; après quoi il n'y a pas moyen de l'aire un saint du réformateur de notre poésie. Il faut que la France en prenne bravement son parti, nos ancêtres poétiques ne sont pas des personnages édifiants. Le premier en date, Villon, a été toute sa vie un mauvais garnement; Marot, après lui, n'a guère été qu'un enfant sans souci; enfin Malherbe est un homme, mais un homme qui a laissé, peu s'en faut, à sa vigoureuse nature le libre développement de toutes les conséquences du péché originel. Malherbe a été franchement égoïste, franchement despote, franchement orgueilleux, franchement luxurieux. Moralement, il ne lui reste que le mérite de la franchise ; rare mérite, il est vrai, mais qui n'a de commun avec la vertu que la rareté.

Ce qui caractérise Malherbe, c'est la possession, le ivspect et l'emploi de la force, il est homme d'autorité, il aime partout le pouvoir, il le seconde dans l'État, il I Vvercedans les lettres. Il veutqu'on obéisse au roi, qui a fait taire les factions, parce que le silence de la foule lui permet de se faire écouter. Il dira comme Horace : Odi profanwn vulgus, et il ajoutera comme lui : Favete linguis. 11 ne faut pas oublier que le bruit des guerres civiles avait assourdi Malherbe pendant plus de vingt années, et que le souvenir de ces temps désastreux avait

laisse dans son âme la crainte d'en voir reparaître de semblables. Au plus beau moment du règne de Henri IV, il disait encore :

Un malheur inconnu glisse parmi les hommes, Qui les rend ennemis du repos où nous sommes; La plupart de leurs vœux tendent au changement; Et comme s'ils vivoient des misères publiques Pour les renouveler ils font tant de pratiques, Que qui n'a point de peur n'a point de jugement '.

Les poètes sont ainsi faits, ils divinisent volontiers ceux qui leur ont donné des loisirs. N'est-ce pas de l'implacable Octave que le tendre Virgile a dit : Deus nobis hxc otia fecit. Malherbe, en portant aux nues son cher Béarnais, n'en était pas réduit du moins à louer un méchant homme. Avouons qu'il a loué successivement tous ceux quiont tenu le pouvoir d'une main ferme ou seulement heureuse. Nous pouvons ajouter que s'il savait louer, il savait aussi flétrir; Henri III a pu en apprendre quelque chose dans l'autre monde :

Quand un roi fainéant, la vergogne des princes,

Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces,

Entre les voluptés indignement s'endort ;

Quoi que L'on dissimule on n'en l'ait point d'estime :

Et si la vérité se peut dire sans crime,

G'esl aveeque plaisir qu'on survil à sa mort. (I*. 73.)

Le maréchal d'Ancre est encore plus maltraité :

Va-t'en à la malheure, excrément de la terre, Monstre qui dans la paix, fais U'^ maux, do la guérie El dont l'orgueil ne connoît point de lois,

I. Prière pour le roi Henri le Grand, Œuvres de Malherbe, t. i. p. 70. Tontes nos notée sur les poésies de Malherbe se réfèrent au U'r volume des Œuvres complètes,, vol. Ln-8o, Hachette, 18(82. Nous suivons l'excellent texte donné par M. Ludovic Lalanne.

En quelque haut dessein que ton esprit s'égare, Tes jours! sont à leur fin, ta chute se prépare, Regarde-moi pour la dernière fois.

C'est assez que cinq ans ton audace effrontée, Sur des ailes de cire aux étoiles montée,

Princes et roi ait osé délier.

La fortune t'appelle au rang de ses victimes, Et le ciel, accusé de supporter tes crimes,

Est résolu de se justifier. (P. 239.)

Lorsque Malherbe mettait ces strophes prophétiques dans la bouche du dieu de Seine, le ciel était déjà justifié, de sorte que, comme dit spirituellement M. Lalanne, notre poète « s'était arrangé de manière à prophétiser à coup sûr et en sûreté ».

.Malherbe ne se pique point de générosité, jamais esprit ne fut plus positif. En toute chose il vise au solide. Ce qu'il veut, c'est l'ordre autour de lui et sous lui. Il accorde tout à la royauté qui protège son repos, mais il prétend régner sans partage dans le domaine qu'il s'est réservé. Comme il ouvre poétiquement une ère nouvelle, il veut que tout date de son avènement : il abat ceux qui l'ont précédé, il domine ceux qui l'entourent; il met sous ses pieds Ronsard et Desportes, qui lui ont frayé la voie, et il attelle à son char de triomphe ses disciples obéissants. Après une longue licence, il ne lui fallait rien moins qu'une dictature :

Tout reconnut ses lois, et ce guide fidèle

Aux auteurs de ce temps sert encore de modèle,

Ainsi parle Boileau, et ce n'est pas un médiocre honneur pour Malherbe que d'avoir étendu son influence jusque sur le siècle de Louis XIV. On ne voit pas que

notre poésie s'en soit mal trouvée. Quoique depuis tes barrières aienl été abaissées^ In rigueur deslois adoucie, il esi toujours prudent de remonter à ce premier réformateur. Ce n'est pas que nous redoutions la nouveauté: loin delà, nous sommes complètemenl d<> l'avis de La Fontaine :

Il nous faut du nouveau, n'en iût-il plus au monde !

Aussi bien il y a toujours du nouveau dans le monde, et lorsque le génie s'en est emparé, ce nouveau devient durable et grossit le trésor littéraire de la pensée humaine. C'est pour cela même que les novateurs qui onl réussi méritent d'être sans cesse étudiés, parce qu'ils ont signalé desécueils qu'il ne faut pas heurter de nouveau, et qu'ils ont montré par leur exemple eombien on doit, mêler de prudence à lahardiesse. 11 est temps d'entrer dans quelques détails sur la vie de notre poète, sur son caractère et sur son génie.

Né à Caen en 1555, François de Malherbe y passa les premières années de sa vie et fortifia son intelligence par des études solides. Sa famille, qui comptait entre ses aïeux un compagnon de Guillaume Je Conquérant, avait prospéré outre mer et dégénéré sur le sol natal ; mais les armes des Malherbe Saint-Aignan, placéesdans une dos salles de l'abbaye de Saint-Étienne, rappelaient au jeune François de glorieux souvenirs el pouvaient lui apprendre <pie noblesse oblige. Quoiqu'il on soit, son père était un simple assesseur. Le bonhomme s'étant avisé, ditTallemant, sur ses vieux jours, de donner dans l'hérésie, Malherbe quitta brusquemenl la Normandie pour aller s'établir en Provence, C'est là qu'il commença

à faire des vers, et que, cédanl au goût général, il débuta par imiter les Italiens et romardiser, comme il s'en esl accusé depuis. La Pléiade était alors dans tout son éclat.

Les guerres civiles l'arrachèrent à ses études, commencées à Gaen, et continuées à Heidelberg et à Bàle, où son père l'avait envoyé pour entendre les leçons des plus habiles professeurs. Il se distingua par sa bravoure, et, à la tête d'une compagnie, il poussa pendant trois heures, selon Tallemant des Réaux, qui oublie de nous dire en quelle rencontre, M. de Sully l'épée dans les reins avec une vigueur qu'il ne démentit pas dans la guerre littéraire qu'il entreprit plus tard contre les pétrarquistes et les novateurs qui dénaturaient la langue. Il était alors en Provence attaché au grand prieur de France, duc d'Angoulême, bâtard de Henri IL La protection de ce prince, dont il s'était concilié l'affection, quoiqu'il traitât sévèrement ses essais poétiques, lui manqua trop tôt pour sa fortune. Le grand prieur fui assassiné en 1586 par un capitaine de galère, Philippe Altoviti. Mais Malherbe n'en resta pas moins à Aix, où le fixait une alliance honorable avec la fille d'un président du parlement, Coriolis, déjà veuve d'un conseiller. Il ne paraît pas que cette jeune veuve ait vivement touché le cœur de son nouveau mari; au moins ne trouvons-nous ni dans les lettres, ni dans les vers de Maiherbe, aucune trace de passion. On peut croire qu'il finit, un peu comme La Fontaine, par oublier qu'il était marié, car pendant son séjour à Paris, qui dura vingttrois ans, de 1005 à 1628, sa femme continua d'habiter Aix, où elle mourut en 1630.

Malherbe ne fut appelé à Paris que lorsque sa réputation était déjà faite, et fut traité assez mesquinemenl par Henri IV, qui le mit à la charge de M. de Bellegarde, son grand éeuyer, qui lui donnait la nourriture et un cheval ', sans préjudice d>me pension de mille livres. M. de Bellegarde chassait assez volontiers sur les terres du roi et prenait la place qu'il aurait dû garder. Malherbe mit sa poésie au service de la gloire-, et, il faut bien l'avouer, de la galanterie du monarque. Il lit des vers pour célébrer ses exploits et l'aider dans ses amours. Les stances composées sous le nom du grand Alcandre allaient à l'adresse de la princesse de Gondé, et figurent dans cette comédie où le Béarnais perdit son temps et entacha sa gloire. Que Malherbe se soit en cela même montré sujet fidèle et dévoué, on n'en doit pas moins regretter que son dévouement l'ait entraîné à ces complaisances, qui nous paraissent abaisser sa dignité d'homme et de poète. Ses ('loges ne manquèrent ni à Henri IV, ni à la Régente, ni à Louis XIII, ni à Richelieu. La monarchie n'eut pas de plus chaud partisan, ni les factieux religieux et politiques de [tins ardent adversaire. Orthodoxe en religion, quoique sans ferveur et peut-être sans conviction, il le fut aussi en politique. Il respectait ces deux pouvoirs et voulait qu'on les respectât, se réservant la dictature littéraire, qu'il exerça despotiquement. Dans le partage de la sou-

1. C'esl ;iinsi que Forlunal lui placé aupri's rlo Sigoald par Ig roi mérovingien Sigebert.

Te mihi constiluit rex Sigibertus opem, Tirtior ut gradereiy lecum comitando viator, Mque pararelur hinc equm, Inde cibtis,

Cnr i'. nd, Sigoald.l

veraineté, son lot n'était pas méprisable, puisque s'il laissait les âmes au pape, les corps au roi, il prétendait régner sur les esprits et les asservir à ses lois. On voit que l'idée de l'ordre était son unique passion; toute dissidence lui faisait ombrage, dans l'Etat comme dans la poésie.

Comme tous les despotes, Malherbe avait, à la plus haute puissance, l'amour de soi. Il fallait qu'autour de lui tout se pliât à ses volontés et concourût à son bienêtre. Son orgueil n'épargnait pas l'amour-propre d'autrui, mais il passait à force de brusquerie et de naturel. On sait comment il traita Desportes i en présence de Régnier, son neveu; comme il biffa sans pitié Ronsard tout entier, et avec quelle hauteur il répondit à ce provincial qui venait à la porte de son cabinet demander le président Maynard : « Il n'y a ici de président que moi. » Au reste, l'égoïsme tyrannique de Malherbe n'est cependant ni odieux, ni ridicule; il échappe à la haine parce qu'il n'est point malveillant, et qu'il révèle le sentiment d'une supériorité incontestable; il échappe au ridicule par sa franchise même, en marchant à front découvert et la tête haute. D'ailleurs Malherbe portait partout «on humeur hautaine, et s'il était dur avec les siens et envers ses rivaux, il n'était pas plus souple avec les grands. C'était une manière de dignité qui mettait le génie de plain-pied avec la naissance.

La vanité littéraire de Malherbe et l'intrépidité de sa bonne opinion sur ses propres œuvres ne se déguisent

1. Desportes avait invité Malherbe à dîner. Avant de se mettre à table. il voulut courtoisement, aller chercher un exemplaire de ses Psaumes pour l'offrir à son hôte : or le potage était servi : « Ne vous dérangez pas. dit brusqne.nent Malherbe, votre soupe vaut mieux que vos Psaumes. •>

pas davantage; il proclame partout sa supériorité sans faux scrupules de modestie. Il n'hésite pas à dire :

Les ouvrages communs vivent quelques années, Ce que Malherbe écrit dure éternellement. (P. 2G2.)

Et ailleurs :

Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore, Non loin de mon berceau commencèrent leur cours : Je les possédai jeune, et les possède encore Au déclin de mes jours. (P. 283.)

11 dit encore, et en vers magnifiques:

Apollon à portes ouvertes

Laisse indifféremment cueillir

Ces belles feuilles toujours ver;

Qui gardent les noms de vieillir:

Mais l'art d'en faire des couronnes

N'est pas su de toutes personn

Et trois ou quatre seulement,

Au nombre «lesquels on me range,

Peuvent donner une louang

Qui demeure éternellement. (P. 188.)

Et qu'on ne croie pas que ces explosions d'amour-propre, dont il serait facile de multiplier les témoignages, fussent de simples licences poétiques autorisées par l'exemple des poètes de l'antiquité : .Malherbe n'est pas plus modeste en prose qu'en vers: la princesse de Gonti lui disait un jour : « Je veux vous montrer les plus beaux vers du monde que vous n'avez point vus. — Pardonnezmoi, madame, répondit-il, je les ai vus, car s'ils sont les plus beaux du monde, il faut nécessairement que ce soit moi qui les aie faits. » On voit par là qu'il était fortement cuirassé contre la critique, et qu'il n'y avait pas moyen que le découragement pénétrât par le défaut

il<^ la cuirasse. Aussi écrit-il quelque part : « Le mépris que le public aura fait de mon ouvrage, je le ferai de son jugement. » Ce sont d'excellentes dispositions pour un réformateur, qui, avant tout, doit avoir en lui-même une foi robuste !.

Cette franchise d'amour-propre vaut moralement mieux que la modestie hypocrite qui s'affiche pour se faire démentir. Remarquons en outre que Malherbe, tout en faisant lui-même les honneurs de son génie, ne réclame pas pour les poètes une place bien élevée. « Voyez-vous, disait-il à Racan, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous en pouvons espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons eu une grande puissance sur les paroles pour les placer si à propos en leur rang. » Il n'aimait pas que les gens de lettres réclamassent les largesses des grands et des rois comme une dette : aussi ne se plaignit-il jamais de Henri IV, qui se contenta de lui promettre une pension ; car, à son sens, un bon poète n'est pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles, et il ne doit espérer d'autre récompense que son plaisir.

Malherbe s'étudiait à se défendre contre la douleur physique et contre la douleur morale. Son organisation vigoureuse le préservant de toute maladie, il n'avait

1. Voici un autre témoignage tiré d'une lettre qu'il adresse à Balzac : « Je ne crois pas qu'il y eut de quoi m'accuser de présomption quand je dirois qu'il iaudroit qu'un homme vint de l'autre monde pour ne pas savoir qui je suis. Le siècle connoil mon nom, et le connoit parmi ceux qui ont quelque relief au-dessus du commun. Et néanmoins ne sais-je pas qu'il y a de certains clials-liuanls à qui ma lumière donne des inquiétudes. » etc.

du côté du corps d'autre ennemi que le froid : mais il comprit de bonne heure que le froid n'était fait que pour les pauvres et pour les sots. Le mot est de lui. Il avait de singuliers expédients contre cet inévitable ennemi. L'hiver, il doublait et triplait chemises, pourpoints et hauts-de-chausses ; mais il prenait surtout soin de ses jambes," à grand renfort de paires de bas : de peur de méprise, il avait marqué chacune d'elles d'une lettre de l'alphabet. Un jour de grand froid, il rencontre Racan, et lui montrant ses mollets démesurément grossis : « Aujourd'hui, lui dit-il, j'en ai dans YL\ » ce qui fait, en comptant sur nos doigts, douze paires de bas, ni pi us ni moins. Ceci doit nous rassurer sur la bête de Malherbe, d'autant qu'il ne la nourrissait pas moins bien qu'il ne la couvrait. Quant à son âme, il la choyait aussi curieusement. Il a de merveilleuses recettes pour guérir toutes les douleurs morales. Si, par hasard, il sent les premières atteintes de l'amour, il avise s'il a des chances de succès, alors il se prépare pour une courte campagne; s'il prévoit un revers, il prend bravement son parti, il n'y songe plus ; l'oubli ou le mépris \ voilà sa cuirasse, ou bien, comme pour madame de Rambouillet, il s'empresse de réduire son amour aux termes d'amitié. Il le fait, du reste, en beaux alexandrins qui méritent d'être cités :

lTn objet si puissant ébranla ma raison, Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison, Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire Tant que ma servitude espéra du salaire :

1. On peut voir, flans une lettre 'If Malherbe h R.aoan, If développement presque cynique de celte théorie.

MALTIERBE. 13

Mais comme j'aperçus l'infaillible danger

Où, si je poursuivois, je nvallois engager,

Le soin de mon salut m'ôta cette pensée;

J'eus honte de brûler [tour une âme glacée,

Et, sans me travailler à lui faire pitié,

Restreignis mon amour aux termes d'amitié. (P. 264.)

Contre l'envie il emploie le dédain. Au lieu de se montrer jaloux des premiers succès de Balzac : «Vraiment, dit-il, toutes ces badineries m'étoient venues à l'esprit, je les ai rejetées. » Contre la mort des siens ou des autres, il a à son service tous les lieux communs des cœurs insensibles... La mort est inévitable; qui sait ce que préparait au défunt une plus longue carrière? Son père est mort, mais il était hérétique ! Sa mère : elle avait vécu sa vie. « Vraiment, s'il prenoit le deuil, à son âge, il ferait un gentil orphelin! » Voilà comment Malherbe protège son cœur contre la douleur morale; il a, à cet effet, autant de ressources que contre les rigueurs du froid.

Aussi, avec ce tempérament, se trouve-t-il le consolateur d'office de toutes les infortunes. La princesse de Conti a perdu son frère; Malherbe lui envoie une longue épitre à. la manière de Sénèque. Caritée a perdu son époux, mais elle a conservé sa beauté ; qu'elle sèche ses larmes et qu'elle fasse un nouveau choix; Bellegarde se désespère à la mort de son maître, Malherbe s'écrie :

On l'auroit consolé ; mais il ferme l'oreille De peur de rien ouïr. (P. 181.)

Marie de Médicis pleure la mort du petit duc d'Orléans, elle reçoit aussitôt un sonnet consolateur ; le président de Verdun devient veuf, cette fois la pièce obligée

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