M A L TI E R H E
reste trois ans sur le métier; le président avait pris les devants et s'était consolé sans Malherbe en prenant une seconde femme; lorsque l'ode arriva, la douleur et le veuvage avaient cessé. Colletet lui-même n'échappe pas au zèle de Malherbe, mais il n'obtient qu'une simple épigramme en échange de sa sœur. Toutefois, cet homme, si prompt à se consoler et si disposa consoler les autres, reçut dans sa vie deux coups qui le frappèrent cruellement; il perdit sa fille et, sur ses vieux jours, son (ils, son unique espérance. Sa première douleur se reflète dans les stances qu'il adressa à Duperrier sur un malheur semblable. Sa muse alors s'attendrit et trouve des accents de touchante mélancolie. Pour son fils, il veut le venger, et, tout vaincu du temps, il retrouve sous l'inspiration de la douleur l'énergie de sa jeunesse. Mais cette douleur elle-même, c'est encore le triomphe de l'égoïsme; car l'enfant, c'est le père lui-même, c'est même plus, puisque c'est lui dans l'avenir et dans un avenir illimité : Malherbe ne dément donc pas son imperturbable égoisme.
L'humeur tyrannique de Malherbe et sa réforme hautement avouée, poursuivie sans pitié, lui suscitèrenl de nombreux adversaires. Régnier écrivit contre lui et son école sa fameuse satire, adressée à Rapin, un des collaborateurs de la Ménippée, dans laquelle il venge l'outrage fait à son oncle, à propos de ses Psaumes et de sa soupe injurie usement comparés, et où il invoque Ronsard pour lui faire raison de ces grammairien? dont
Le savoir ne s'estend seulement
Qu'à rpnrnttor un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue,
Épier si des vers la rime est bresve ou longup,
Ou bien si la voyeUe à l'autre s'unissant
Ne rend pas à l'oreille un son trop languissant,
el de ces prétendus poètes, dont il dit :
ils rampent bassement, foibles d'inventions, El n'osent, peu hardis, tenter les fictions, Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose C'est proser de la rime et rimer de la prose 1.
Berthelot parodia contre lui les stances d'une chanson qu'il avait faite avec la duchesse de Beîlegarde et Racan *. Malherbe ne répondit pas à Régnier, dont/il estimait le talent, et (it donner des coups de bâton à Berthelot, qui fut sensible à l'argument sans le trouver concluant. Mademoiselle Gournay s'éleva aussi contre Malherbe, par respect pour la mémoire de Ronsard et pour maintenir les droits de l'inspiration et de la haute poésie; mais les plaintes éloquentes de la sibylle octogénaire ne trouvèrent point d'échos.
Voltaire a dit avec raison de la poésie qu'elle est la musique de l'àme, elle en est aussi la peinture, les vers ne sont donc de la poésie qu'à la condition de chanter et de peindre. A ce double titre, Malherbe est un poêle ; et comme il a le premier chez nous mérité l'honneur de
1. Œuvres complètes de Mathurin Régnier, Sat. IX, p. 103. 1 vol. iii-1'2. Bibliol hèque Elzévirienne, édit. Viollet le Duo. 1853.