Tableau de la littérature, i. II. i
'2. M. Villemain a indiqué ce qu'il y a d'exclusif el de trop rigoureux dans Quelques points ik la théorie de composition exposée par Kufïbu. 'I l?a com-
der pleinement son sujet, il faut y réfléchir assez pour voir clairement Tordre de ses pensées et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée, et, lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier tracé sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style; c'est aussi ce qui en fera l'unité et ce qui en réglera la rapidité, et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première règle dictée par le génie si l'on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des expressions, de l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux, le style aura de la noblesse. Si l'on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout ce qui n'est que brillant, et une répugnance constante pour l'équivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté. » Qu'on ajoute à ces traits cette chaleur tempéréequi naît du paisible enthousiasme de la science, et le coloris qui tient à l'imagination, on aura Bufl'on tel que ses ouvrages nous le montrent, méthodique, précis, grave, majestueux, abondant, animé d'un feu contenu, et colorant sa pensée de teintes énergiques et brillantes. Disons encore pour compléter ce tableau que, lorsque Hufl'on composait, il aimait à mettre le monde extérieur
plétée par de nouveaux aperçus tirés de sa propre expérience. Ces révélation personnelles des mailres en l'art d'écrire contiennent nu enseignemeni pratique bien plus fécond que les règle: traditionnel les de la routine
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on harmonie avec la dignité de sa pensée. Le cabinet voisin de la tour solitaire de Montbard, où il se retirait dans un majestueux isolement, était comme un sanctuaire dans lequel l'interprète de la nature célébrait les mystères de la création.
L'intendance du Jardin du Roi avait réglé la vie de Buft'on, dont le temps se partageait entre sa résidence d 3 Paris et un séjour de plusieurs mois dans ses terres de Bourgogne. Un mariage, contracté en 1752, avec mademoiselle de Saint-Belin, femme d'une rare beauté et d'un esprit distingué, ferma sa jeunesse. Un an après, l'Académie française s'honora en l'appelant dans son sein. Cette docte assemblée s'était peu pressée : car il y avait déjà trois ans que les trois premiers volumes de X Histoire naturelle avaient paru. Au reste, Buffon ne fit point d'avances, et en cela il comprit sa dignité et les droits do l'assemblée qui témoigna le désir de le posséder. L'usage des visites est un supplice pour celui qui les fait, et une violence ou une séduction pour ceux qui lesrecoivent.il arrive ainsi que le mérite se tientà l'écart et que la médiocrité obtient de guerre lasse l'entrée du sanctuaire. C'est ainsi que l'abbé Trublet força les portes : on se fatigua de les fermer sur cette figure qui reparaissait toujours, et sa longue candidature finit par devenir un titre plus puissant que les noms de Diderot et de Jean-Jacques. Buffon, suivant en cela l'exemple de Voltaire, eut le courage de faire un discours utile et vraiment littéraire, il parla en maître consommé de l'art d'écrire ; par une hardiesse nouvelle et qui ne s'est pas renouvelée, il ne prononça pas même le nom de son prédécesseur, dont il se contenta de louer, par voie
d'allusion, le zèie et la piété. 11 est vrai qu'il succédait à l'archevêque de Sens, Languet de Cergy, historien de Marie Alacoque et champion déclaré de la bulle Unigenilus.
La réputation de Buflbn remplissait l'Europe. Les hommages de l'admiration publique lui arrivaient de toutes parts : les souverains, les savants, les voyageurs de toutes les nations lui envoyaient, comme un tribut, les plus rares productions des deux mondes; toutes les compagnies savantes l'inscrivaient au nombre de leurs correspondants; Louis XV, malgré sa profonde indifférence pour ceux dont le génie illustrait son règne, le combla de faveurs, et il érigea en comté sa terre de Montbard; enfin un ministre de Louis XVI, M. d'Angeviliiers, lui fit élever une statue en marbre avec cette magnifique inscription : « Maj estait natur de par ingenium. »
« Ni personne, dit M. Villemain, ni surtout Buflbn lui-même, ne s'étonnait de tels honneurs. » Ce mot si vif et si expressif, incidemment jeté par l'historien de notre littérature, nous amène à dire quelques mots du caractère de Buflbn. Jamais homme ne posséda à un plus haut degré le sentiment de sa supériorité, et ne s'inquiéta moins de le dissimuler. Non seulement il a conscience de son propre génie, mais il fait de ce génie l'idéal de l'intelligence humaine. Il abaisse ce qu'il n'atteint pas, il dédaigne ce qu'il ne saurait goûter. Prosateur, il méprise les vers, à moins qu'ils ne soient beaux comme de la prose ; peu sensible, il rudoie les délicatesses <lu sentiment, et navre le cœur de Bernardin de Saint-Pierre, en interrompant par une brusque sortie la
lecture de Paul et Virginie. Malgré quelques précautions oratoires, sa personnalité n'éclate nulle part avec plus d'évidence que dans son discours de réception à l'Académie. Contraint de louer par les habitudes du lieu, il annule ses éloges par la généralité et l'exagération : pour faire passer l'apothéose de son talent, après avoir exposé une théorie tirée de sa propre pratique, il la rapporte aux ouvrages de ses nouveaux collègues, ouvrages que sans doute il n'a jamais ouverts. Je me trompe, il a lu Montesquieu, Voltaire et Fontenelle, et il aura soin de leur faire entendre qu'il connaît le faible de leurs plus beaux écrits.
« Faute d'un plan fortement conçu, le meilleur écrivain s'égare : quelque brillantes que soient les couleurs qu'il emploie, quelques beautés qu'il sème dans les détails, comme l'ensemble choquera ou ne se fera pas sentir, l'ouvrage ne sera point construit, et, en admirant l'esprit de l'auteur, on pourra soupçonner qu'il manque de génie. » Voilà pour M. de Voltaire. « Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents; autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage; le livre parait plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur.» Comprenez-vous, monsieurde Montesquieu? A vous maintenant, monsieur de Fontenelle. « Rien ne s'oppose plus à la chaleur que le désir démettre partout des traits saillants; rien n'est plus contraire à la lumière, qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu'on ne lire que par force en cho juant les mots les uns contre les autres, et qui ne
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nous éblouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. » Fontene.Ue, Voltaire et Montesquieu, poliment éliminés et dûment avertis, Buffon peut dire à ses nouveaux confrères, sans crainte d'être pris au mot : « C'est ainsi, messieurs, qu'il me semblait en vous lisant, que vous me parliez, que vous m'instruisiez. Mon âme, qui recueillait avec avidité ces oracles de la sagesse, voulait prendre l'essor et s'élever jusqu'à vous : vains efforts! » L'Académie, qui depuis son origine, a entendu, de bonne grâce, il est vrai, et sans rien perdre de sa haute et légitime considération, bien des railleries, n'a jamais été persiflée aussi intrépidement. Buffon, dans ces accès de gaieté quelque peu cynique, par lesquels il aimait à descendre des hauteurs de son génie, a d:i donner de plaisants commentaires à ce morceau d'éloquence officielle. Au reste, Buffon s'est expliqué plus tard en pleine Académie sur la vanité de ces éloges où l'emphase est un signe qu'il n'y faut pas chercher Ja vérité. « La louange réciproque, disait-il, en répondant au marquis deGhastellux, nécessairement exagérée, n'offre-t-elle pas un commerce suspect entre particuliers et peu digne d'une compagnie dans laquelle il doit suffire d'être admis pour être assez loué. Pourquoi les voûtes de ce lycée ne forment-elles jamais que des échos multipliés d'éloges retentissants? Pourquoi ces murs qui devraient être sacrés ne peuvent-ils nous rendre Le ton modeste et la parole de la vérité? Une couche antique d'encens brûlé revêt leurs parois et les rend sourds à cette parole divine qui ne frappe que l'àme. » Il semble que la leçon ait profité: l'encens brûle moins depuis quelques années,
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et même quelques épigrammes finement décochées ont enlevé, par place, la couche antique déposée sur les parois du temple.
Toutefois Buffon savait louer, quoiqu'il n'en eût pas le goût, et il le fit avec magnificence lorsqu'il reçut La C,ondamine,qui avait accompli au profit de la science un voyage plein de périls. 11 y a là une période qu'il faut citer, car elle est admirable : « Avoir parcouru l'un et l'autre hémisphère; avoir traversé les continents et les monts, surmonté les sommets sourcilleux de ces montagnes embrasées où des glaces éternelles bravent également et les feux souterrains et les ardeurs du midi ; s'être livré à la pente précipitée de ces cataractes écumantes dont les eaux suspendues semblent moins rouler sur la terre que descendre des nues; avoir pénétré dans ces vastes déserts, dans ces solitudes immenses où Ton trouve à peine quelques vestiges de l'homme, où la nature, accoutumée au plus profond silence, dut être étonnée de s'entendre interroger pour la première fois ; avoir plus fait, en un mot, par le seul motif de la gloire des lettres que l'on ne fit jamais par la soif de l'or; voilà ce que connaît de vous l'Europe et ce que dira la postérité. »
Buffon prolongea sa glorieuse carrière au delà de quatre-vingts ans. Je voudrais, en terminant cette rapide esquisse, décrire ses dernières années, montrer la pompe de ses funérailles, et indiquer l'influence de son génie sur les destinées delà science; mais il vaut mieux laisser parler M. Villemain, qui, de main de maître, a tracé ce tableau, en quelques lignes d'une majestueuse éloquence ' : « Cet homme si paisible, et tout à fait de
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l'ancienne monarchie, touche presque à nos grands troubles civils dont il ne soupçonnait pas l'approche. Il eut dans sa vieillesse, pour admiratrice et pour amie, madame Necker; et le dernier témoin de ses studieuses retraites à Montbard, son indiscret biographe, Hérault de Séchelles, est un jeune homme qui devait bientôt porter une funeste ardeur dans notre révolution. Sans doute il entra dans la destinée heureuse et complète de Buffon de mourir à la veille de ce grand mouvement qui aurait confondu ses idées et épouvanté sa vieillesse. En proie depuis plusieurs années aux douleurs de la pierre, dont il ne voulut jamais essayer la périlleuse guérison, calme et laborieux, presque jusqu'à sa dernière heure, Buffon mourut à Paris, le 16 avril 1788. Et, au milieu de la vive attente et du souffle de mille passions qui agitaient déjà les esprits, ses funérailles furent la plus grande pompe de douleur publique qu'on ait vue avant celles de Mirabeau, trois ans après. C'est que le nom de Buffon était grand et populaire par la direction nouvelle des esprits. Il résumait, il illustrait toute la pensée scientifique du xvinc siècle, comme Rousseau en représentait avec énergie la pensée politique.
» Même au milieu des temps formidables qu'on allait traverser, le goût de l'histoire naturelle créé par Buffon se soutint, se marqua par des institutions, des travaux de tout genre. Et quand le tremblement de terre social eut cessé, sa science se retrouva plus avancée dans les voies qu'avait ouvertes ou indiquées son génie. L'installation de la grande école normale de l'an m retentit d'un hymne à sa gloire. Sa science fut partout cultivée jusqu'à IVxeès, jusqu'à la manie, et, ce qui en
dit bien plus sur l'impulsion puissante qu'il avait donnée, il s'éleva un nouveau grand homme dans cette
science.
» Si la culture plus générale de l'histoire naturelle lit découvrir beaucoup d'erreurs dans Buflbn, si des méthodes plus exactes prévalurent, sa gloire, même scientifique, a gagné cependant plus qu'elle ne perdait peut-être. Quelques-uns des grands faits qu'il avait soupçonnés plutôt que prouvés, et que, suivant sa belle expression, il apercevait par la vue de l'esprit avant le témoignage des recherches, sont devenus, par l'observation, plus certains ou plus probables. Un esprit inventeur de nos jours, M. Fourrier, disait que, dans les applications du calcul aux lois qui régissent la chaleur, il avait été guidé par les conjectures de Bufï'on. L'illustre Guvier ne lui fut pas moins redevable. Bufï'on restera donc à jamais parmi les grands noms de la France : car il a laissé des monuments immortels et une influence féconde. »
Pourquoi faut-il ajouter à ces éloquentes paroles Cpie la Révolution n'a laissé subsister que la gloire de Bufon, et cependant il avait un fils. Cet héritier d'un grand nom, qui poussait la piété filiale jusqu'à l'adoration, colonel de cavalerie à vingt-neuf ans, digne par son courage du génie de son père, riche d'avenir et capable de s'illustrer en servant son pays, monta quelques jours avant le 9 thermidor sur l'échafaud de la Terreur, et de là, intrépide et résigné, il fit entendre à la foule
3 -impies et héroïques paroles, qui nous serrent le cœur et qui percent l'âme : « Citoyens, je me nomme Buflbn. » Quel martyr et quels bourreaux! Hâtons-nous
de dire, pour opposer la vertu au crime, que la fille de Daubetiton, veuve à vingt-trois ans de ce noble jeune homme, en a gardé pieusement le souvenir, et que, parvenue à une vieillesse avancée, elle fait bénir à Montbard le nom vénéré de comtesse de Buffon.