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éprouvée, attireraient de nouvelles richesses, introduiraient un ordre nouveau dans ces collections longtemps négligées, et demeurées incomplètes et confuses, malgré tous ses efforts. Que sa mémoire en soit illustrée! car désormais la destinée de Buffon est fixée, un grand nom de plus va s'inscrire dans les annales littéraires de la France. A la vue de ce vaste dépôt des productions de la nature, l'idée qui doit le rendre immortel s'est emparée de son intelligence; il consacrera courageusement à la réaliser sa vie tout entière, toutes les forces de son génie. « Dès lors dit M. Yillemain, l'ardeur de Buffon se fixa sur un seul objet : étudier, enrichir les dépôts d'histoire naturelle du Jardin du Roi, et à côté de ces échantillons toujours si incomplets de la nature, décrire la nature elle-même, en raconter l'histoire, en expliquer les lois, en retracer les monuments. Je ne doute pas que Buffon, quand il se proposa lui-même cette tâche immense, n'ait été saisi d'un enthousiasme dont l'empreinte se retrouve dans la solennité de son langage, et qui fit de lui un si éclatant promoteur de la science l. »
Buffon entreprit donc l'histoire de la nature. Avant lui on l'avait décrite en partie, il voulut la peindre et la faire revivre dans son ensemble. Non seulement il prétendit faire connaître, par l'étude des trois règnes de la nature, tout ce qui couvre la surface de la terre et ce qu'elle renferme dans ses entrailles, mais remonter par la pensée vers des âges où l'œuvre divine se formait sans autre témoin que Dieu lui-même; il voulut
1. Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle, t. II. p. 806.
nous faire assister à ces révolutions successives qui ont façonné le théâtre où l'homme, dernier venu de la création, règne en souverain. Comment s'est formée notre planète? Buffon nous répond : c'est un fragment incandescent détaché du soleil et jeté dans l'espace parle choc d'une comète; il a bouillonné pendant trente-cinq mille ans; attiédi enfin par le rayonnement séculaire de sa chaleur innée, il a vu refluer vers sa surface les va peurs qu'il avait rejetées, et ces vapeu s, en se condensant, ont formé une sphère liquide qui servit d'enveloppe à ce noyau de lave brûlante. Après vingt-cinq mille ans d'ébullition et de refroidissement, le niveau des eaux s'abaissa pour laisser paraître de vastes espaces solides, où commencèrent la végétation et la production d'êtres animés se mouvant par une force intérieure. Quels lieux furent d'abord habitables; dans quelles contrées et pendant combien de siècles se tirent les premiers essais de la nature vivante; quelles dynasties d'animaux se succédèrent à la surface du globe? Buffon le sait, et il le raconte avec la précision d'un témoin oculaire, avec l'orgueilleuse et puissante émotion d'un voyageur qui a visité seul des régions inconnues.
Le plan conçu par Buffon était trop vaste pour qu'il pût l'exécuter tout entier; toutefois il a dessiné l'ensemble du monument, il en a élevé le majestueux péristyle et construit les parties principales. Dans ce travail immense il appela à son aide d'habiles auxiliaires qu'il animait du souffle de son génie. En première ligne, il faut nommer l'exact et laborieux Daubenton, son compatriote: Guéneau de Montbéliard, ravi trop jeune
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à la science, et qui déroba quelquefois de riches couleurs à la palette de son maître; et l'abbé Bexon, qui prit une part considérable à l'histoire des oiseaux. Il est juste de citer ces utiles collaborateurs comme on nomme les élèves qui, dans l'atelier d'un grand peintre, contribuent à la perfection de ses tableaux : leur mérite fait partie de la gloire du chef qui les inspire. Après dix années de travaux, poursuivis de concert avec Daubenton, BufTon commença, en 1749, la publication de son grand ouvrage. Les quinze premiers volumes, qui traitent de la théorie de la terre, de la nature des animaux, de l'histoire de l'homme et des quadrupèdes vivipares, parurent successivement dans une période de dix-huit années. Les dix-neuf autres suivirent, à des intervalles inégaux, jusqu'à la mort de BufTon. Son chef-d'œuvre, les Époques de la nature, où il complète, en la modifiant, sa théorie de la terre, fut publié lorsqu'il était plus que septuagénaire.
C'est dans cet imposant ouvrage que se trouvent les titres de Bufïbn, comme savant et comme écrivain, aux yeux de la postérité. Sous le rapport scientifique, sa renommée a porté la peine de son dédain pour les jclassificateurs et les nomenclateurs. Malgré son incontestable savoir, les esprits subalternes qui se piquent d'exactitude le traitent cavalièrement à propos de quelques erreurs et de certaines omissions. Ce qu'il a dédaigné on l'impute à l'ignorance ; les méthodes secondaires, le3 règles convenues qu'il a négligées par une vue supérieure de l'ensemble et pour obéir à une pensée plus générale, deviennent des arguments contre la régularité de sa marche, lia médiocrité n'admet pas qu'on puisse
L'éclipser sur tous les points; elle se réserve, pour le soulagement de sa vanité, un domaine où elle veut régner à l'exclusion des esprits supérieurs. Ceux qui ont compté plus de cinq cents espèces de cirons, et qui savent nous dire, avec gravité, dans quelle série des mammifères l'homme doit être rangé, prennent en pitié la science de Buffon, comme le plus chétif archéologue de nos jours sourit dédaigneusement lorsqu'on parle de l'érudition de M. de Voltaire. Laissons-leur cette innocente consolation, mais répétons, après M. Villemain : « Buffon, par le caractère seul de ses recherches, la sublimité de ses conjectures, de ses paradoxes même, agitait les esprits, appelait de loin les découvertes, et créait ce qu'il ne savait pas encore l. » Ajoutons que les maîtres de la sciencesont moins sévères que les écoliers, et que les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Blainvîlle, les Klie de Beaumont, les Flourens reconnaissent l'immense savoir de Baffon, comme Robertson a proclamé l'exactitude historique et l'érudition de Voltaire. Disons maintenant quelques mots de l'écrivain :
Buffon a exposé lui-même ses procédés de style et de composition dans son discours de réception à l'Académie française. Kn indiquant la méthode que doit suivre un écrivain pour arriver à la perfection, il s'était pris pour modèle, et nous n'avons rien de mieux à faire que de transcrire une page dans laquelle il énumère complaisamment les secrets de son art et les qualités qui distinguent son style 2. « Pour bien écrire il faut possé-