ESSAI V
Messieurs ,
11 y a un an, à pareille époque, j*adressais de cette chaire un appel aux amis de la philosophie, en faveur d'une science beaucoup trop négligée parmi nous, et qu'il était temps de remettre en honneur. Cet appel, j'ose le dire, a été entendu. Tous, vous m'avez accueilli et soutenu au premier jour par votre bienveillance, et plusieurs d'entre vous ont prêté jusqu'au bout leur attention à un enseignement de la nature la moins attrayante. Encouragé par ce début, dont le succès a dépassé mes souhaits les plus ambitieux, je me propose de poursuivre cette année des études commencées sous d'aussi heureux auspices.
Après une année entière consacrée à la théorie du syllogisme, j'avais formé le projet de vous entretenir dès aujourd'hui d'un sujet phis nouveau et à certains égards plus intéressant. Mais au moment d'aborder une partie moins aride de la logique, celle qui traite de la méthode d'induction, j'ai pensé qu'il était de mon
^ Discours prononcé à la Sorbonne , le jeudi , \ \ décembre \ 851 , pour Touverture du Cours complémentaire de philosophie.
devoir de prendre congé en quelque sorte d'Aristote et. des Analytiques, il n'est pas inutile d'ailleurs, lorsqu'on s^est imposé une tâche difficile et de longue haleine , de mesurer de temps en temps la partie de cette tâche que l'on croit avoir accomplie : on se rend mieux compte alors de ce qui reste à faire. Je vais donc aujourd'hui jeter avec vous un regard en arrière, moins pour vous rappeler des leçons trop imparfaites à mon gré, que pour vous rendre compte de loes premiers travaux dans cette chaire, où m'a fait monter l'heureux hasard d'un concours.
En vous exposant l'année dernière les nombreux avantages que procure l'étude de la logique, je m'efforçais de vous montrer quelle en est la véritable nature, dans quel esprit, suivant quelle méthode il con; vient de s'y appliquer. La logique, vous disais-je, n'a pas en vue la spéculation , mais la pp^atique ; elle ne se renferme pas, comme le veulent certains philosophes, dans le pur formel, c'est-à-dire dans un petit nombre de lois abstraites et sans application, ou dans de laborieuses minuties d'analyse que dédaigne la psychologie, et que la philosophie moderne a laissées de côté, parce qu'elle n'y a vu que des curiosités sans nul profit. Non, depuis qu'elle existe, la logique a un tout autre objet. Ceux qui l'ont créée avaient la prétention, bien ou mal fondée , de donner au raisonnement des règles, de prescrire à la science une méthode, d'assigner à nos facultés intellectuelles leur meilleur emploi , en un mot, d'imposer à l'esprit humain une discipline. Telles ont toujours été les attributions de l'art de penser, et • de tout temps les philosophes ont cru à l'existence d'un tel art , même avant qu'on eût inventé le mot de logique
pour le désigner. Les théologiens sont d'accord avec les philosophes pour reconnaître à Thomine le pouvoir de se conduire soi-même daus la recherche du vrai. Voici, entre autres, le témoignage de Bossuet: « 11 y a, (lit-il, deux sciences nécessaires à la vie humaine, dont l'une apprend ce qu'il faut savoir pour entendre la vérité, et l'autre ce (|u'il faut savoir pour embrasser la vertu. Il paraît donc que la logique a pour objet de diriger l'entendement au vrai , et la morale de porter la volonté à la vertu *. » La direction de notre entendement est en effet dans nos mains, si nous le voulons. iNous avons à choisir entre deux partis : ou d'abandonner au hasard la conduite de nos facultés , ou de nous on rendre maîtres et d'en prendre pour ainsi dire le gouvernement. Or, il ne nous est pas permis d'hésiter, car nous avons le devoir de conserver et d'étendre le domaine de notre liberté , non-seulement pour être de plus en plus maîtres de nous-mêmes, mais surtout afin de tendre avec toutes nos forces réunies vers l'idéal de perfection qu'il nous a été donné de concevoir et , jusqu'à un certain point, de réaliser. Il ne dépend pas de nous d'être intelligents; il dépend de nous de l'être comme il faut.
S'il est certain qu'il existe un art de penser régulièrement, il n'est pas moins évident que cet art doit reposer sur la description préalable de notre faculté de connaître; en d'autres termes, la psychologie est le point de départ de la logique. Toute autre méthode serait indirecte, probablement inexacte, nécessairement incomplète. Le plus sûr moyen, le seul infaillible de
* Logique, avant-propos (Œuvres philosophiques de Bossuet, publiées par M. de Lens, p. 279).
faire avancer cette partie de la philosophie , aussi bien que toutes les autres, est d'y appliquer la psychologie. Voilà ce que je vous disais l'année dernière ; et j'exprimais le vœu que les philosophes, en suivant cette méthode , fissent enfin sortir la science logique de son immobilité séculaire. Adresser aux autres une telle exhortation, c'était contracter un véritable engagement. On a donc le droit de me demander aujourd'hui, non pas si j'ai rempli ce beau programme (ce serait trop exiger), mais si j'ai été fidèle à mes propres maximes, et si, eh mettant la main à l'œuvre, j'ai eu du moins le mérite d'être conséquent. C'est ce que je vais examiner avec vous, Messieurs, en vous disant simplement ce que j'ai fait.
Il fallait avant tout choisir le sujet sur lequel je ferais l'essai de la méthode psychologique , afin d'en montrer toute la puissance par le fait même. Mais à quelle partie de la logique convenait-il de m'attacher d'abord, sinon à celle qui a longtemps passé pour être la logique ellemême, c'est-à-dire à la théorie du raisonnement? Sans abonder dans le préjugé vulgaire qui borne l'art de penser à l'étude du syllogisme, il faut bien reconnaître qu'entre toutes les méthodes spéciales dont la logique possède une théorie, la plus ancienne, la plus célèbre et la mieux connue estlaméthocje'déductive. Elle est encore à d'autres égards la plus digne d'attention. Si, par exemple, on considère les trois principaux groupes de sciences qui se peuvent distinguer d'après les procédés dont elles font usage : sciences de description , sciences d'induction , sciences de raisonnement, on trouvera non-seulement
DE LA MÉTHODE DÉDUCTfVE. 157
que le procédé déductifest l'unique et infaillible instrument de tout un ordre de sciences , de celles-là même qui j)assent pour les plus parfaites,» mais de plus qu'il est l'auxiliaire indispensable de toutes les autres. Que deviendraient en effet tant d'hypothèses ingénieuses, si nous n'avions aucun moyen de les vérifier ou de les contrôler? Que ferait notre esprit des notions générales auxquelles il s'élève en partant de l'expérience, s'il ne pouvait redescendre de ces hauteurs dans la région des faits particuliers oii nous vivons? Les grandes lois de la natnre, si nous n'en pouvions tirer les conséquences, demeureraient des conceptions stériles. Toutes les sciences ont besoin de la déduction: pour les unes, elle est tout; pour les autres, elle est la condition de leur utilité, puisqu'elle seule fait connaître les applications de .leurs découvertes. Le raisonnement paraît donc être, à première vue, le procédé scientifique par excellence. La seule forme rigoureuse de ce procédé est , comme chacun sait , le syllogisme , lequel en matière scientifique s'appelle démonstration. Vx)ilà par quel enchaînement d'idées je fus conduit à prendre pour sujet de mes leçons la théorie du syllogisme ; et comme j'avais la bonne fortune de rencontrer dans cette partie de la logique un guide excellent, j'en profitai pt3ur abriter mon inexpérience derrière le grand nom et l'autorité incontestée du premier logicien du monde. Je donnai à mes tentatives logiques la forme d'un commentaire sur les Analytiques d'Aristote ; et adoptant pour mon cours la division même de cet ouvrage, je traitai d'abord du syllogisme en général, puis du syllogisme démonstratif en particulier.
On s'étonne souvent de la longue' domination d'Aristote et de sa logique : on se demande comment tant de
philosophes , durant un si grand nombre de siècles , ont pu s'accorder à- le prendre pour unique maître, répétant ses paroles et bornant leur ambition à lebiencom; prendre , pour être en état de l'expliquer à d'autres. Cela • tient à bien des causes, et singulièrement à celle-ci, qu'Aristote est le seul philosophe qui se puisse enseigner. Où trouver ailleurs , au même degré que dans ses écrits, cette pensée sûre d'elle-même , comme doit l'être celle d'un homme qui parle au nom delà vérité, ce ton net et ferme , ce style clair , énergique , magistral ? Aristote , dans sa manière savante , ne donne rien à l'imagination : il explique, il démontre; il ne veut ni briller ni plaire; il n'a qu'une passion, l'amour exclusif de la science. Sa gravité est rarement aimable, j'en conviens; mais il y a toujours .à s'instruire dans son commerce. Loi*sque tant de qualités solides se trouvent réunies dans un homme avec le génie le plus vaste et le plus profond , elles ne peuvent pas ne pas exercer un grand empire sur les intelligences : plus on aime naïvement la vérité , plus on est disposé à s'incliner sous l'autorité d'un tel maître. Mais si Aristote a dû être enseigné dans une partie deja science, c'est dans celle-là surtout où sa supériorité est si bien reconnue qu'il l'a pour ainsi dire personnifiée en luimême. Aussi nulle autorité humaine ne fut-elle jamais mieux assise ni plus légitime que celle d'Arislote en logique. Depuis le moyen âge, malgré la plus violente opposition, ce philosophe n'a pu être détrôné comme logicien. Seulement, comme on a peu à peu cessé de le lire, on lui a fait une royauté solitaire. On l'admire encore beaucoup de nos jours, mais le plus souvent sur parole, et sans savoir au juste ce qu'on admire. Il n'était donc pas hors de propos de rappeler les principaux titres lo-
giques d'Aristote, dans un cours placé en quelque sorte sous son patronage.
D'abord, c'est Aristolequi a découvert le Syllogisme. Ce fait, qui témoigne d'une si merveilleuse sagacité, a été vainement révoqué en dbule par plusieurs savants des temps modernes. En vain ont-ih soutenu a priori qu'il serait inconcevable que l'esprit humain eût si longtemps ignoré le syllogisme. Eh quoi? ne peut-on faire des syllogismes , comme ce bon M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir? Qu'on ne s'y trompe pas: autre chose est raisonner ou même savoir qu'on raisonne, autre chose est connaître comment on raisonne : cette dernière connaissance n'a jamais été commune ; elle ne l'est pas même aujourd'hui , et en fait , elle n'a pas été consignée par écrit avant Aristote, au moins. en Grèce. .Mais, à défaut de la Grèce, n'y a-t-il pas l'Orient, l'Inde surtout, qui a produit tant de systèmes de philosophie à des dates inconnues , et qui aurait bien pu inventer et transmettre, aux Grecs le syllogisme? Quelque invrai- ' semblable que fût cette conjecture, elle a été assez longtemps en faveur dans le monde érudit, grâce à l'ignerance où l'on était relativement aux systèmes philosophiques de l'Orient. Mais enfin la lumière s'est faite. Depuis un quart de siècle , la philosophie sanscrîle a été traduite et analysée dans les langues de l'Europe ; on en connaît aujourd'hui tous les monuments et par leur nom et dans leurs traits principaux. Il a été ainsi constaté qu'un seul système de dialectique s'était produit dans l'Inde, le Nyâya de Gotama. Eh bien, cet ouvrage vient d'être soumis à une épreuve décisive par M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui avait déjà tant fait pour l'auteur de l'Organon, etq^ui lui a rendu un nouveau service en éta-
blissant d'une manière péremptoire que le Nyâya ne contient la description ni du syllogisme ni d'aucun argument qui y ressemble *. La gloire d'Aristote en a été confirmée, et sa bonne foi est désormais au-dessus de
toutes les attaques.
En effet, Messieurs, il est arrivé à ce philosophe si
sévère, à (5et écrivain si grave et qui ne met jamais sa personne en cause, il lui est arrivé une fois de parler de lui-même ; c'est à la fin de sa Logique, et c'est précisément "pourréclamer l'indulgence et lareconnaissance de la postérité en faveur de cette invention qu'il revendique d'une manière formelle : « Avant nous , dit-il en termes exprès, il n'y avait absolument rien sur le syllogisme*.)^ Aulieu de lui disputer avec une malveillance mesquine l'honneur qui lui était dû , n'aurait-on pas mieux fait , je vous le demande, de s'attacher à ses paroles? on se serait épargné des recherches inutiles ; et j'ajoutequ'onauraitainsi compris ce qui de toute autre manière est incompréhensible, savoir, comment Aristote a pu être conduit à cette admirable découverte. Il n'était pas besoin pour cela d'aller en Orient pour exhumer des systèmes qu'il peut être intéressant d'étudier, mais qui sont sans valeur scientifique ; il n'était pas besoin non plus de remonter, avec Ramus* et Gassendi , jusqu'à la logique par trop inédite deProméthée. Non , pour expliquer Aristote et sa science, il suffit en général de tenir compte de deux-choses, son génie d'abord, et ensuite les enseignements de son maître Platon. II peut vous paraître singulier au premier abord que l'origine du syllogisme doive être cherchée dans les écrits du divin Platon , c'est-à-dire d'un homme
* Voir plus haut, Essai, III , S 1 ? P- 90-92.
* Traité des Sopbismes, épilogue.
ennemi (lu tcrhiiiqne, amoureux de l'idéal, et dont le nom semble rappeler un poète au moins autant qirun philosophe. Mais son|>'ez-y bien : la philosophie n'est pas une seience conmie une autre ; elle a le privilège des conceptions les plus sublimes, et comme on l'a dit avec raison, elle ne consiste pas à savoir beaucoup, mais à se placer haut. De là vient qu'on peut très-hi(»n (Mre philosophe sans être tout à fait ce que le inonde est convtMui d'appeler un savant. Que Platon ait pris, si l'on veut, le côté poéliqiuî de la philosophiez, et que dans ce sens il ait été plus philosophe que savant; encore ne faut-il pas exagérer cette appréciation , quelque juste qu'elle puisse être. Platon a ses [)arties sévères : l'auteur de la République^ du Phèdre et du Banquet est aussi l'auteur du Ménon, du Sophiste et du Parménidc. A côté de Tinspiration on rencontiechez lui la rérfïexion la plus profonde, et sa méthode dialectique, repose sur plusieurs procédés encore très-imparfaits, mais employés avec une subtilité extrême, et dont il était possible délirer parti pour la science; Aristote l'a bien prouvé, en faisant sortir de là sa logique tout entière. Le procédé de division dialectique en particulier est l'origine du syllogisme. Ceci, Messieurs, n'est pas uneconjecturetémérairedemapart, mais un fait, dont j'ai cherché à me rendre compte, après l'avoir vu attesté par Aristote lui-même. Voici ses propres paroles au sujet de la division par genres et par espèces : «Cette méthode, dit-il, n'est qu'une bien faible partie de celle que nous venons d'exposer. » C'en est donc une partît, si faible qu'elle lui paraisse; et plus loin: «Ceux qui ont employé la division par genres n'ont pas compris comment on peut faire des syllo-
gisines par ce moyen*. » La division par genres et par espèces, telle (|ue Tenseig^nait ei la pratiquait Platon, voilà donc rnni(jue antécédent du syllogisme; c'est du moins le seul qu'Aristote ait avoué, et je m'assure qu'il paraîtra suffisant à quiconcfue prendra la peine de rapprocher des passages d'Aristote où se lisent ces déclarations, les dialogues de Platon qui donnent des exemples de sa méthode de division. Pour ma part, après avoir fait ce travail sur le Sophiste , je suis demeuré convaincu qu'il était possible et même facile avec un peu d'attention d'apercevoir le syllogisme en germe dans le procédé dialectique de Platon. Je crois avoir démontré celle filiation, que personne, s'il m'est • permis de le dire, n'avait encore mise en lumière. Mais, vous le savez, Messieurs, en me livrant devant vous k ce travail d'après les indications d'Aristote luimême, je ne prétendais diminuer en rien son méi:ite. Cette découverte ne nous paraît si simple, vous disais-jc, que parce qu'il s'agit pour nous de comprendre et non d'inventer. D'ailleurs, la tâche fut-elle beauconp plus simple encore, Aristote ne peut-il pas dii*e comme Christophe Colomb : «Sans doute, il suffisait d'en avoir l'idée! »
Cependant je ne me bornerai pas h, cette réponse, parce que j'ai à cœur de vous faire apprécier toute la grandeur de l'œuvre logique d'Aristote. Bien d'autres avant lui, ou de son temps, ou après lui, ont imagine ou décrit des formes d'argumentation. Pourquoi lui seul a-t-il cette gloire immense dans la théorie du raisonnement? Il faut, pour s'en rendre compte, se rappeler ce qu'ont fait tous les autres logiciens. Qu'avaient donc fait
' Pnemiers Analytiques. 1. I, c. 3l,pass.
DK LA MKTIÎODK DKDUCTIVE. 163
les prédécesseurs et les contemporains d'Arislole? Ils avaient inventé Tun un argument, Tautrc un autre, celui-ci un argument loyal t'i celui-là un sophisme. Les plus habiles, ajoutant leurs propres inventions à celles de leurs devanciers, employaient indistinctement, au hasard et à la fde, ces moy(*ns d'argumentation, sans pres(|ue y mettre de différence et sans en apercevoir les ressemblances intimes, sans se douter enfin que toutes ces formes diverses n'étaient pour ainsi dire que les déguisements d'un seul et même procédé, le syllogisme, qu'il s'agissait de trouver et qu'ils n'ont point connu. Ce qu'ils n'avaient pu faire, Aristote l'a fait. Son génie et sa bonne fortune l'ayant mis en possession du syllogisme, il a reconnu aussitôt que c'était l'argument premier, élémeifitaire, essentiel, (pii était au fond de tous les autres; puis développant celte vue certaine et féconde, il a construit sur cette seule- donnée toute une théorie et presque une science, [présentée suivant sa méthode ordinaire d'exposition, qui est demeurée le modèle du genre, et qui consiste à embrasser d'abord son sujet par les notions les plus générales et les plus indéterminées, pour descendre de là, par une division savante, aux idées subordonnées, qui en donnent une connaissance plus exacte et plus précise. Ainsi, au début des Premiers Analytiques, on lit une définition générale, presque vague, du svllogisnle; puis vient une étude de ses espèces ou figures, avec leurs subdivisions qu'on a depuis appelées modes, et, comme conséquence, de cette étude, une définition plus précise, après que le syllogisme a été analysé sous toutes les formes qui lui sont propres, et dans toutes les hypothèses possibles, soit qu'il ait été construit avec des propositions communes, soit qu'il porte sur une
matière nécessaire ou sur une matière contingente, soit enfin que les deux prémisses aient été empruntées à des matières différentes, et qu'elles soient Tune contingente, l'autre nécessaire, ou que Tune seulement appartienne à l'un de ces deux ordres de jugements, tandis que l'autre exprime une simple attribution, sans un caractère spécial de nécessité ou de contingence. Remarquez que , dans chacune de ces hypothèses, il y a trois figures à examiner, et dans chacune de ces figures , seize modes dont chacun a sa nature propre^ les uns donnant une conclusion légitime d'une certaine espèce, les autres au contraire n'en pouvant pas fournir : ce qui est démontré pour chacun par plusieurs moyens. De là une complication extraordinaire, au milieu de laquelle Aristote se meut à l'aise et dont il sort sans fatigue, sans affaiblissement de sa forte pensée. Parmi tant de règles souvent minutieuses, mais par lesquelles on apprend à user du syllogisme et à n'en pas abuser, jamais chez lui la logique ne se confond avec la grammaire, comme chez les logiciens de Port-Royal par exemple. Un esprit philosophique préside à tous ces détails, les pénètre, leur imprime un tour sérieux et élevé, et les fait tous concourir à l'unité du système. Après cette description du syllogisme, où il est à la fois le plus savant, le plus complet et le plus sobre des logiciens, Aristote passe en revue tous les arguments connus et employés de son temps ; il soumet chacun d'eux à sa puissante analyse; il y cherche, il y retrouve le syllogisme, et lui fait admirablement sa part. Or, ce n'était pas chose facile que d'apporter dans un tel travail l'exactitude qu'il y a mise : car même après lui, que font les logiciens, j'entends les plus inventifs, Ramus, Arnauld, Gassendi
DE LA MirrilODE DÉULXTIVE. 1(55
et tant iraulres jusqu'à nos jours? Tantôt ils é(u<lient des syllogismes composés, sans y démêler le syllogisme simple, c'est-à-dire (fu'ils ne vont pas aussi loin qu'Aristotedans la voie des simpliJieations légitimes; tantôt, au contraire, en le dépassant ils l'exagèrent, au point de ramener au sollygismo l'induction elle-même, qu'Aristote en avait sagement distinguée, comme im. procédé original et irréductible à tout autre.
Ainsi, Messieurs, Aristote n'a pas seulement inventé le syllogisme; il a de plus compris l'importance logique de sa découverte; il a su, il a prouvé r|ue tout raisonnement proj>rement dit, simple ou composé, <pielle que fût sa forme apparente, s'exprimait en syllogisme; dans une matière toute neuve, il a tout connu^ tout prévu, tout classé avec une perfection qui n'a été égalée par aucun de ses successeurs. C'est déjà beaucoup sans doute; car, comme l'a fort bien dit M. de Rémusaf, «cette tbéorie du syllogisme n'aurait servi à aucune découverte, qu'elle ' serait encore une rare découverte, et il en resterait pour la science que le mécanisme du raisonnement a été observé et décrit par Aristote d'une manière' définitive, et que, joignant la pratique à la théorie, il a, en décomposant l'instrument de la démonstration, donné un exemple de démonstration que les sciences exactes peuvent envier à la philosophie'.» Eh bien, Aristote ne s'en est pas tenu là, et il faut aller plus loin avec lui, si l'on veut comprendre cette vaste pensée qui remplissait Leibniz lui-même d'admiration et qui l'effrayait peut-être, quand il s'écriait : Profiindissimus Arisloteles!
Aristote ne s'est pas contenté de faire connaître le mécanisme du raisonnement; il a suivi sa découverte dans
' Revue française, 1838.
toutes ses applications à la vie et à la science, à la théoriie et à la pratique, à la discussion, h renseignement, à Tari oratoire. Les Analytiques sont principalement destinés à montrer Tusage du syllogisme pour rargumentation et pour la science.
Dans le discours (U^oç) qui devrait être un raisonnement suivi, le syllogisme se trouve compliqué d'une foule d'éléments qui lui sont plus ou moins étrangers : inductions, exemples, descriptions, périphrases, digressions et divîîgations de tout genre, sans parler des passions qui y jouent un si grand rôle. Indépendamment de ce mélange, le raisonnement revêt dans le langage des formes très-diverses, et qui semblent souvent moins propres à l'exprimer qu'à Iç dissimuler. Il n'est pas toujours aisé de le reconnaître cl /le le remettre, pour l'apprécier, sous sa forme la plus simple et la plus rigoureuse; il est surtout d-ifïicile de se défendre de f ant de causes d'erreur soit dans l'expression, soit dans la pensée. Dans les Premiers Analytiques, Aristott^, substituant aux exercices oratoires, sophistiques ou dialectiques, qui étaient pratiqués avant lui, l'argumentation plus solide qui repose sur le syllogisme, donne pour tout cela des conseils où il se montre plus eocact qu'aucun grammairien, plus ingéiiieux qu'aucun rhéteur, plus subtil et plus rigoureux qu'aucun logicien.
Mais où il me païaît vraiment digne d'admiration, c'est lorsqu'il entreprend. d'appliquer le syllogisme à la science. Je sais que des philosophes contemporains, abusant d'une distinction d'ailleurs légitime entre la pensée qu'ils appellent forine et l'objet pensé qu'ils appellent matière^ font un crime à Aristote d'avoir traité de la démonstration en logique. Pour moi, qui soutiens
Dt LA MÉTHODE DEDLCTIVE. 167
que le logicien ^a le devoir (Je s'eiiquérii' du vrai et du * faux , du certain et du probable , je ne puis pas ne pas applaudir à cet heureux effort du génie qui, toujours préoccupé de la science, fait tout servir a ce but; qui sous une forme du langage saisit Tesprit lui-mônie; qui enfin , dans ce syllogisme où les autres logiciens ne voient qu'un argument, sait découvrir une méthode. La méthode, voilà Tunique objet de Fauteur des Analytiques. Cette grande et belle théorie du syllogisme , par laquelle il était déjà si supérieur aux autres logiciens , n'est pour lui que la préface des Derniers Ana- . lytiques , c'est-à-dire de ce qu'on pourrait appeler son Discours de la méthode. Là seulement est sa pensée , toute sa pensée en logique ; là seulement on a l'explication des éloges par lesquels il exalte si souvent l'analytique, en la mettant sur le rang de la science première, de la métaphysique elle-même, suivant cet axiome de sa philosophie, que la démonstration et la chose démontrée sont identiques , ou , dans un langage plus moderne, que la méthode se confond avec la science. Nul ne l'a jamais mieux prouvé que celui qui fut tout ensemble le plus grand logicien et le plus grand savant des temps anciens. Aristote a-t-il eu raison d'estiriier par-dessus tout son analytique et d'y mettre sa gloire? Avant de répondre à cette question, Mçssieurs, avant de (Jécider si l'on doit le louer d'avoir aperçu dans le syllogisme la méthode démonstrative, rappelez-vous, je vous prie , qu'il a suffi d'une conception de ce genre pour immortaliser Bacon. Bacon, vous le savez, n'était 'pas un savant du premier ordre; il n'a même pas parfaitement décrit l'induction ; mais il a senti , il a connu clairement que ce procédé était à lui seul toute une mé-
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Ihode, qu'il a préconisée avec la plus yive éloquence, et celte ardente exhortation a suffi à sa gloire. Plus heureux et plus fort que Bacon , Aristote a trouvé une méthode, et il a su en rendre compte. Il a exposé, dans une théorie aussi originale et plus profonde que celle du syllogisme, la nature et les espèces de la démonstration, les questions qu'elle traite et résout , ses éléments , ses conditions essentielles , les principes indémontrables qu'elle suppose ; puis , expliquant les rapports du Syllogisme démonstratif et de la définition , il a fondé sur l'alliance de ces deux procédés la seule méthode régulière que l'antiquité ait connue, une méthode qui est le secret de tout son système et qui,^entre ses mains, a créé plusieurs sciences.
Je ne vous parle , Messieurs , que des Analytiques. Que serait-ce si, considérant l'ensemble des livres logiques d'Aristote , je m'attachais à faire ressortir l'ampleur sans égalie de son entreprise ! Ici , les catégories, effort puissant pour réduire tous les termes de la pensée à dix genres principaux , qui n'ont pas encore été remplacés- là, le premier essai méthodique de grammaire générale; ailleurs, le syllogisme et la démonstration , dont je viens de vous entretenir ; puis les Topiques , arsenal de la rhétorique , chef-d'œuvre de sagacilé , prodigieux répertoire d'idées et d'aperçus; plus loin une division des sophismes qui est demeurée classique; le tout disposé dans un ordre parfait, en allant du simple au composé : d'abord l'idée simple avec le mot qui l'exprime , puis le jugement et la proposition qui en résultent, enfin le syllogisme/composé •de propositions, comme la proposition est composée de termes simples ; et après la théorie , la pratique , c'est-
\)K LA MKIllODH DÉ1)I'<:TIVK. UI!)
à-dire le sylloj>ismc en touU^ malière, néeessaire , jirohable ou douteuse. Commeut vous dire d'une manière suffisante Téleudue de TeTisemble et la perfc^ction des parties , la simplicité savantiî du plan , la ri(^ucur de cette méthode appliquée a s'analyser et à se démontrer elle-même , ce style enfin si fernu? , si clair, si précis , qui a fondé la prose didactique et qui a si bien incorporo le langage techni(|ue d'Aristole aux plus hautt^s parlies de la science et <le la littérature , (pic la connaissance de sa terminologie a été presque jusqu'à nos joints un complément indispensable des études libérales !
Quand on songe à la puissance d'esprit dont témoigne une telle œuvre, on s'étonne un peu moins de FinlUionce extraordinaire qu'elle a exercée pendant vingtdeux siècles. La logique d'Aristote, commentée parles Grecs , par les Romains , par les Arabes , par les nations civilisées du moyen ;^ge, a répandu partout, avec la connaissance jirofonde de la plupart tie nos opérations intellectuelles, un esprit de régie et de Ibrle discipline, les habitudes et le langage de la science^ et, par-dessus tout cela, l'amour aiislôre de la vérité, qrie partout Aristote propose pour but à noire activilé conmie sa récompense la plus haute. Je compte cela dans lesservices, rendus à l'esprit humain : tant de générations élevées dans une si noble croyance compensent bien (pielques erreurs commises en physique. Ou a quelquefois repioché à Aristote le titre ambitieux iVQtganon (pi'il aurait donné à sa logiipie. Ce titre n'est pas de lui , quoiipi'il fut peut-être dans sa pensée la plus secrète : TOrganon n'a été ainsi homme vulgairement qu'à partû* du xive siècle *, après qu'à cette école eurent**
' B. Saint-Hilaire, Mém. sur la log. d'Aristote, t. 1, p Uet suiv.
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été formés les Abélard et les saint Thomas d'Aquin. Ce titre restera , comme le témoignage de la reconnaissance de tant de philosophes et de tant de générations pour qui le chef-d'œuvre logique a été en effet ^e seul moyen de science , le seul organe de la vérité philosophique. L'humanité tout entière s'associera à cette reconnaissance, en consacrant un nom si bien mérité. Au souvenir de tous ceux dont Aristote a été l'oracle pendant uui si grand nombre de siècles, je pourrais ajouter le «récit des tentatives qui ont été fait-es par ses adversaires, pour renverser ou pour modifier les indestructibles théories du syllogisme et de la démonstration. Je ne veux pas insister sur la pauvreté de ces essais, quoiqu'elle prouve une fois de plus la supériorité d'Aristole. Inventeur du syllogisme , il en a porté la théorie à une telle perfection , que tout le monde l'a acceptée de lui , et que personne n'y a riien pu changer de considérable. Inventeur d'une méthode régulière de science, il l'a exposée avec une telle autorité , qu'elle n'a subi jus(|u'à nos jourS' aucune modification.
Aristote parait donc avoir en logicjue le double privilège de l'exactitude et de l'originalité. Son mérite éminent est de nous représenter le côté scientifique de ' la philosophie , comme Platon en représente la côté poétique. Si l'un élève l'àme , l'autre la fortifie. Si Platon nous (ait entrevoir l'idéal, Aristote nous déoiontre ce qu'il y a de certain dans la philosophie: aussi en est-il demeuré le plus savant interprèle. Je suis justifié , je pense , d'avoir pris un tel guide.
Cepeiidaiil , Messieurs , tout n'est pas sans reproche
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dans rOrganoO) même à n'y considoi^er que le syllogisme et la démonslration. J*ai déjà insinué que la pre* mière de ces deux théories est défectueuse en quelques endroits. Sans parler des omissions qui ont été reprochées à Aristote, mais quepei^onne après lui n'a réparées, comme* par exemple l'analyse des syllogismes, hypothétiques , il est certain qu'il n'a pas décrit tous les modes possihles du syllogisme proprement dit ; qu'il n'a pas distingué nettement la première et la quatrième figure; que ce qu'on a appelé la théorie des modales tient une tropgrande place dans ksPremiers Analytiques, et que l'on y rencontre plusieurs asserticns un peu arhitraires. Aristote n'a pas non plus examiné en détail certaines formes d'argumentation , telles que le prosyllogisme^ IVîpiiihprènie et le dilemme, quoiqu'il ait dit en passant presque tout ce qu'il est utile d'en savoir. Toutes ,ces imperfections ont été relevées très-souvent, et sans doute elle& sont regrettables ; mais peut-être n'en devaiton pas faire tant de bruit ; car après tout elles portent sans exception sur ides points secondaires, et qui ont fort bien pu ètie négligés h dessain. Un défaut qui me paraît beaucoup plus fâcheux et qui me frappe davantage», c'est la subtilité excessive de certains dcftails , ce luxe d'analyse, cet abus de démonstration qui consiste à prouver même ce qui n'en a pas besoin. Il est vrai qu'on peut alléguer ici plus d'une excuse en faveur d'Aristote. Il faut d'abord tenir compte de la nature même d'une science où le raisonnement joue un si « grand rôle : il n'est que trop facile dans une étude de ce genre , en mathématiques par exemple , de se laisser aller à des curiosités inutiles à la science, mais où brille la faculté d'analyse déductive. Puis , comment
Aristote aurait-il échappé à cette contagion die vaine subtilité si commune chez les Grecs , surtout chez les Athéniens, et qui, après avoir produit la sophistiqua , atteignit les écrivains les plus distingués, Euripide, Platon lui-même? Enfin, n'était-il pas naturel et inévi- •table que Tinventeur du syllogisme , se complaisant dans son œuvre , en développât les différentes parties avec un peu d- excès?
Toutes ces causes suffiraient et au delà pour expliquer chez tout autre qu'Aristote les défauts que j'ai signalés. Mais pour lui, elles ne me semblent pas suffisantes. Partout ailleurs en effet que dans §a logique, il est aussi sobre de détails que profond dans ses vues ; partout ailleurs , il a évité les subtilités inutiles ; et dans sa logique elle-même, j'ai rappelé des -preuves de la mesure avec laquelle il a développé sa dé^souverte , là où il était le plus difficile de garder cette mesure ^ S'il en a manqué lorsqu'il était plus facile de le faire, c'est qu'il était sous l'empire d'une autre cause beaucoup plus puissante : je veux parler de la méthode qu'il a suivie dans cette prodigieuse analyse du syllogisme.
Le syllogisme n'est pas le raisonnement: il n'en est que la forme. Or, ^'est évidemment le procédé intellectuel qu'Aristote voulait étudier : il le déclare lui-même lorsqu'il dit que c'est à la parole intérieure que s'adresse la démonstration. D'où vient donc qu'il n'a l'air de s'occuper le plus souvent que de la parole extérieure ? Pour atteindre la pensée, pourquoi ce détour? Pour analyser le raisonnement , pourquoi s'airêter au langage ? Avec nos habitudes modernes de réflexion , nul logicien de nosjours ne commettrait cette faute. Telle est cependaijt la faute capitale et constante d' Aristote ; c'est par là ,
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on peut le oire , qu'il a payé son tiihut à la faiblesse humaine. Nulle part en etret, dans sa logique , il n'observe la pensée en elle-même. Les idées ne semblent exister à ^es yeux que réalisées dans des mots : pour s'en convaincre , on n'a qu'à ouvrir le traité des Gaté{>ories. 11 ne voit le jugement que dans la proposition : témoin le Trepl 8pu.iive{a(;. De même enfin, il confond et identifie si bien le raisonnement et le syllogisme, qu.'il n'a qu'un mot, <iuUo7t<?îJLdç, pour désigner ces deux choses distinctes, un acte intime de notre esprit et le signe visible par lequel cet acte est traduit au dehors. Je reconnais qu'il peut y avoir quelque avantage à étudier ainsi la pensée dans le langage, lorsqu'elle y est fidèlement rendue. Une telle méthode peut paraître plus facile; en nous attachant à une forme déterminée, elle empêche les divagations ; peut-être même cette attention accordée au langage à-t-elle contribué à la merveilleuse précision qu'on admire dans les écrits d'Aristole. Mais combien les inconvénients ne -l' emportent-ils pas sur les avantages ! D'abord , c'est un chemin détourné , indirect , et qui ne va pas jusqu'au but. Aristote y a atteint, grâce à son génie, c'est-à-dire à son instinct supérieur ; mais l'instinct même heureux n'est pas la science. Ensuite , quand on cherche ainsi le raisonnement dans ses mille traductions , comment savoir laquelle est la véritable, la seule légitime? Ici encore, c'est une sorte d'inspiration qui à guidé Aristote ; et quand il a voulu transmettre cette vue profonde , mais hypothétique , il a été forcé , pour l'établir, de se livrer à un examen minutieux de toutes les formes connues du raisonnement et de la discussion , et de prouver, en les prenant une à une, que toutes elles pouvaient
être ramenées au syllogisme. De là celle surabondance dont je me plaignais tout à Theure , et .f|ui était pour Aristote une nécessité. Eh- bien, même^avec ce luxe de détails , la démonstration de sa thèse principale pèche encore par deux points : premièrement, en ce que Ton n'est jamais sûr d'avoir examiné toutes les transformations possibles du syllogisme, quel que soit le- nombre de celles qu'on a étudiées ; secondement , en ce que , tout ce travail terminé , on n'en voit pas encore nettement le résultat, parce que nulle part on n'a rencontré une description de la faculté même dont la connaissance est à la fois le principe et le but de cette théorie tout entière.
Aristote a donc suivi dans l'analvs^ du raisonnement une méthode vicieuse, et qui aurait précipité tout autre que lui dans des erreurs sans nombre; il lui a fallu, pour s'en garantir, une force d'esprit incroyable, et j'avoue que c'est pour moi'un grand sujet d'admiration de le voir toujours si assuré la où: tant de dangers l'entourent et le menacent. Mais, en vérité, il aurait épargné à ses successeurs et à lui-même uncpeine inutile, s'il eût suivi la route bien plus directe qui s'offrait à lui. Au lieu de chercher la pensée dans le langage, .et le raisonnement dans le syllogisme , c'était le contraire qu'il devait faire. • Puisqu'il s'agissait d'un aete de l'espril, c'était l'esprit, lui-même qu'il fallait interroger, et cela par le moyen le plus simple et le plus familier à l'homme, je veux dire avec les yçux de l'esprit. L'homme se connaît lui-même à chaque instant, avec une certitude parfaite, dans ses actes et dans ses manières d'être; cette connaissance est la première et la plus évidente de toutes celles que nous pouvons acquérir, et la condition de toute la
science humaine. « Qui connaît ce qui est dans riiomme, a dit saint Paul*, si ce n'est Tesprit de l'hiHiinfio rpii est en lui? * La sagesse des païens avait rec^onnu cette vérité et Favait inscrite sur le temple le plus célèbre de la Grèce. Sacrate en avait fait le précepte essentiel de sa philosophie. Aristote, héritier de Socrate et de Platon, aurait dû s'en mieux souvenir. Mais comment nous étonner de cet oubli de la vraie méthode , quand nous voyons les ph ilosophes modernes faire comme les successeurs de Socraté, et cela après renseignement autrement clair, autrement fort, autrement explicite de Descartes? 'De nos jours même, nous préconisons souvent la psychologie; combfen de fois Tappliquons-nous? C'est qu'il en est de la méthode dans la science comme de la vertu dans la vie, la vertu, cette méthode du bien: on se 4)romet de la suivre, et à chaque pas on l'abandonne. Et pourtant la méthode est le salut de la pensée ;'tout bon esprit se fortifie en la pratiquant; le plus sublime génie ne la néglige pas impunément.
Sans sortir du sujet qui nous occupe, voulez-vous connaître- les effets d'une bonne méthode? Vous n'avez qu'à prendre la Logique de Port-Royal et à la rappro-' cher de l'Qrganon. Certes Arnauld et Nicole ne sont pas des logiiîiens de k force d'Aristote; il y paraît assez dans leur oeuvre, dénuée d'invention et de portée, aussi bien que de foi dans la science. Mais tout en reproduisant, avec la seule intention de la simplifier et de la rendre «plus divertissante», la théorie péripatéticienne du . syllogisme, ils la présentent de telle sorte qu'ils font mieux comprendre la natura du syllogisme en deux ou trois pages qu'Aristote en un volume. D'où leur vient
' l'"*^ fîpître aux Corinthiens , c . I! , v. H .
cette supériorité inattendue? Tout simpleip^jt de l'ordre qu'ils ont adopté, expliquant d'abord la natur^.rfn raisonnement, puis celle du syllogisme,, suivajit Tesprit tout- psychologique -du cartésianisme,, dont ils étaient pénétrés,- peut-^être sajn^ le. savoir.. Car ce qu'il y. a de précieux dans rexernple que jewqs soumets en ce .moment, c'est qulon y voit, la méthode, agissant par sa seule force, et^aosque çqux mêmes qui remploient s'en soient rendu con^pLe, Voi,çi une pveqve ^ans réplique de ce, que, je vi(3ns d'pvancur : las logScians dei Port- Royal ont si p^u^^u p^mrqupi i^ls iraitaient d'abord du raisoaaen^ent,.puis du syllogisme, qu'M naJes distinguent pas une seu,le.fois Ilun de raulfe,.,at .'^ju'après avoir décrit le raisonnement comme ^opération. de !'esprit, ils lui substituent le syllogisme, sans. paraître se douter qu'ils ont fait autre chose qu'une synonymie. .
Si la méthode psychologique procure un si.gfànd avantage en logique ,. alors, même qu'on l'ignore en la suivant, qi^eserait-p^ si on. la pratiquait scijeniment! Supposez qu'eUe fût .ainsi appliquée , je ne dis pas par un Aristote, ni.mênne.par ,un Arnauld, mais par le premier logicien . venu : n!avons-nous pasJieu.de penser qu'elle renouvellerait et la. théorie du syllogisme et la logique tout entière, en lafaisant sortir de cep formules stéréotypée? a,vec Jesq\ielle& on la çonfon<J< depuis si longtemps? . .
Le; premier changement. à. introduire dans la théorie du syllogisme d' Aristote porterait évidemmen^t suri'ordre des parties.de cette thqorie. L'étude psychologiqqe du raisonnement serait, faite^. ayant tout; on saurait dès le début de quoi l'on traite et où l'on va. Le raisonnement étant une opération par laquelle l'esprit établit un rap-
port entre deux idées n l'aide d'une troisième qui leur a été comparée tour à tour, il est clair que ces trois termes de la pensée sont combinés deux à deux dans trois jugements, dont les deux premiers sont les principes et le troisième -la consécpience. Cela posé, si Ton veut exprimer au moyen de la parole ce travail intellectuel, chaque idée étant représentée par un mot et chaque jugement par une proposition, il est encore très-clair que la traduction complète du raisonnement se composera de trois propositions où trois termes , pris deux a deux , seront . disposés et entrelacés de telle sorte que, deux de ces propositions étant admises, la troisième se trouvera établie du même coup. Qui ne reconnaît là le syllogisme avec ses prémisses et sa conclusion , et qui ne voit, par ce court exposé, que le syllogisme est la seule expression fidèle et rigoureuse du raisonnement, participant de sa certitude, de son utilité, de son importance? Ainsi, par une simple réminiscence de la psychologie, on échappe à ces deux erreurs si communes , ou bien de confondre un pfocédé de l'esprit avec sa forme i)arlée, comme semblent le faire tous les logiciens depuis Aristote jusques et y compris Port-Royal, ou bien de s'imaginer, avec une grande partie du vulgaire, que le syllogisme est una espèce de raisonnement. La vérité est entre ces deux opinions. Le syllogisme n'est pas un argument particulier, puisqu'il n'y a pas un argument déductif qui ne doive et ne puisse aisément y être ramené ; mais il n'est pas non plus le raisonnement lui-même : il en est la forme claire, complète, adéquate. Vous voyez, sans qu'il soit besoin de pousser plus loin cette analyse, que la nature, les lois et les propriétés du syllogisme se peuvent déduite aisément de la nature du raisonnement
une fois connue. Maintenant, supposez qu'un mot ait une acception bien définie : ce mol représentera une idée , et comme il ne représentera quelle, il pourra nous servir à la rappeler et à la combiner avec d'autres idées. Supposez qu'un jugement, affirmatif ou négatif, soit fidèlement exprimé en une proposition qui le contienne tout entier et ne contienne que lui : vous nfiettez par là sous vos veux , vous faites entrer dans vos Oreilles , à la faveur de cette forme saisissable, ce qui pa» soimême ne tombe sous aucun de vos senis.'Get avantage sera bien plus frappant, si, au lieu d'une seule idé« ou d'un seul jugement, il s'agit de cette combinaison de jugements le plus souvent abstraits qu'on appelle i*aisonnement.Voilàl'unique raivsonpouriaquelle en 'logique on étudie le syllogisme, et c'est encore la psychologie qui nous la fait connaître. On substitue le syllogisme au raisonnement, parce qu'il est plus facile» étudier dans le détail , et on a le droit de le lui substituer, parce que seul il l'exprime et n'exprime que lui;- •• • -
Mais à quoi bon oetle étud^ du raisonnement ou di' syllogisme? Pour apprendre à bien raisonner. La théorie logique du syllogisme doit donc aboutir à des conseils, à des règles, à une méthode d'invention. Or, si toutes les fois que l'esprit raisonne , il connaît la proposition qui est à prouver, il ne s'agit pour lui que- de faire passer cette proposition de l'état de question àl'état^le chose démontrée ou de conclusion , et cela par l'invention d'un moyen terme. C'est ainsi que l'entend Aristote, et après lui tous les logiciens. Eh bien, il suffit de se rappeler la vraie nature du raisonnement, pour reconnaître qu'il y a lieu de réformer, pour l'agrandir, cette partie si importante de la science syllogistique. Essayons, en effet, de prendre
noire entoudeinejU sur le fuit, au rnoiiient où il raisonnât; voyous quelltM»st alors sa marche naturelle, et si elle 9^ toujotu's la même. A quel propos raisonne-t-on? Souvent e/estau sujet de quelque opinion douteuse: une question s'offre ùTespril., le divise d'avec lui-même et roWi{(e , pour sortir de letlo inquiétude , à prendre parti entre raflîrmaliou et la négation. Je m'avise, par exemple , • de douter iî'il m'est bon d'être doué de raison , ou , en isimplifunit les termes , si la raison est un bien ; je suis conduit à (îher(îher ilans T^nalyse de ce^ deuuX idées, raison , biPA\ , une troisième idée qui y entre (omme élément commun, qtioiqueà des titres difTérenls : jetrouverai, par exemple, ridéo.de.,v«jfe8'«5^ et une fois en possession de ce leiimedn comparais^^n, j établirai que la raison est un hier*) sur ce double principe, quelasaf^esseeslunbien, et qu'elle est impossible sans la raison. Autre exemple : suis-je en»lout6 pour savoir si toute passion est blâmable? En déïcomposant dans ses parties le terme passion, j'y trouverai la haine du vice, la pitié pour le malheur, IVn- Ihousiasme pour le bien , Ixjus sentiments dignes d'éloge , et dont chacun pourra me servir de terme moyen pour démoiitrerqnç toute passion n'est point blâmable. Tous les livres de logique contiennent de nombreux exemples de cette opération de l'esprit, par laquelle, une question étant proposée , on a recours à'^juelque idée intermédiaire qui en donne la solution. C'est ainsi, en effet, que roiii p'y prend pour affirmet* ou nier avec confiance ce qui était d'abord douteux, mais connu jusqu'^à un certain point j et l'esprit raisonnesouvent de cette manière, surtout lorsqu'il le fait avec réflexion et de propos délibéré. Mais ne nous arrive-t-il jamais de raisonner autrement, je veux dire sans réflexion, sans recherche, et sanscon-
naître d'avance la conclusion à laquelle nou6 devons aboutir? Je prendrai encore un exemple très-simple pour expliquer ma pensée. Je suppose que, sansavoir jamais étudié la géométrie J'aie cependant cette notion certaine, que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre. Ayant cette notion, si je viens à considérer le plus grand côté d'un triangle, la seule idée que ce côfcé est une ligne droite étant rapprochée, même fortuitement, du principe quej'énonçais tout à riieure, me conduit à cette conséquence nécessaire , que le plus grand côté d'un triangle est plus court que. la somme des deux autres. Or , cette proposition m'est devenue évidente tout d'un coup, sans autre préparation; je l'ignorais . tout à fait , et je viens de la découvrir : par quel procédé , je vous prie, sinon par le raisonnement? N'y a-t-il pas ici comme tout à l'heure un sujet, — ce côté du triangle , — dont on affirme un attribut, — plus court qu'une longiieur donnée , — à l'aide d'un terme moyen , — la notion de la ligne droite? Dans ce cas et dans tous ceux qui lui res^semblent , il ne s'agit pas le moins du monde d'établir une thèse déjà énoncée , de démontrer ce qui. étçiit obscurément entrevu , en un mot de prouver Qp qui était en question. C'est tout le contraire: au lieu de remonter de la cpnséquence à ses principes , on descend des principes à la conséquence qu'ils contenaient à notre insu ; on ne prouve pas , ondeduit dans toute la force de celte expression. Et croit-on qu'il soit bien rare de raisonner ainsi? Qu'on le sache ou qu'on l'ignore, c'est le plus fréquent et peut-être le plus utile emploi du raisonnement ; tous les raisonnements involontaires se présentant à nous sous cette forme , et parmi les démonstrations scientifiques, celles-là seules sont fécondes, celles-là seules conduisent à des décou-
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vertes, qui procèdent ainsi, suivant l'objet même de la science, du connu à Tinconnu. Voilà ce'^que donne une analyse exacte de rintellij^ence , et cette distinction incontestable, transportée de la psychologie à la logique, y donne le résultat le plus inattendu. S'il ne s'agit pas toujours , deux termes étant donnés , de trouver un moyen terme pour établir entre eux un rapport; s'il est question aussi , le moyen terme d'un syllogisme étant donné , d'en tirer ce qui y est contenu; si enfin le raisonnement ne consiste pas seulement à prouver ce qui est en question, mais auiisi et sm-tout à déduire de principes connus des conséquences inconnues jusque-là, il en résulte que les règles du raisonnement ne sauraient se borner à l'invention de la preuve ou dii moyen terme, et qu'à la vieille et superficielle méthode des lieux communs, ou même à la méthode exacte et profonde, mais étroite, proposée par Aristote au l^r livre (ch. 27 et suiv.) des Premiers Analytiques, il faut ajouter dès règles plus utiles et toute une méthode d'invention déductive. Ainsi, la psychologie , 'après avoir assis cette vénérable théorie du syllogisnie sur une base nouvelle et plus solide, lui restitue son utilité méconnue, en étendant son domaine et en la transportant de la sphère des discussions oratoires dans celle de la science.
Qu'ai-je besoin de poursuivre et de montrer longuement ce que la lîiéthode psychologique est en état de faire pour l'avancement de l'art de penser? N'est-il pas évident pour vous que cette méthode peut enfanter des prodiges , puisqu'elle est capable de renouveler dans ses principes et dans ses plus grands résultats une science qui passait pour morte? Une telle révolution dans la syllogistique entraîne une foule de modifications par-
tielles, qu'il n'est pas besoin de vous énùnlcrer; je n'ajouterai qu'un^mot sûr ce sujet. Avec ce guide merveilleux de l'analyse psychologique, oh ne se perdra pliis dans des détails oiseux, dans d'inutitès subtilités. Du jdur où l'on voudra sérieusemeint que l'art se règflesûî^ la nature, on ne tiendra plus compte que dé ce qui iriléres^e Tesprit humain ; on pourra rendre raison de tbut ce qui entrera dans la théorie du syllogisme; si ohjugè'à'pi^opos d'étudier encore les modes et les figures, o'ri-éaura du moins pourquoi et dans quel but; 6n ^abrajUsc^ù'ôrù l'on peut aller dans cette analyse, et où Ton doit s'ài*rêter; enfin, grâce au sentiment Vi ai de ce qui se passe en nous, on gardera la juste mesure qu'Aristdtenerpôuvaît observer, et que les scholastiques n'ont jamais cdhriiié.
La psychologie ne renouvellera pas seuleménH'étiïdb du syllogisme ; elle est encore appelée à perfectionner la théorie d'Arîstote sur la démonstration. Cet'te théorie, je dois l'avouer, est beaucoup mdiris exacte qu*6ii ne serait tenté de le ciboire, envoyant qu'aucurieniddifiblition sérieuse n'a été essayée dans cette paiifé* de Id science. On ne lit guère les Derniers Analytiques ^ et il en résulte qu'on n'a pas assez remarqué la relation intime qui existe entre la théorie de la dénibristtatiori d'Aristote et le reste de sa doctrine; on ne sait pas assez que l'Analytique est liée d'une manière à peu près indissoluble à la Métaphysique, et qu'elle participé de l'imperfection du système qu'elle était destinée à établii*. La méthode d'Aristote se ressent de ses origines , et c'est par là qtie je m'explique ses défauts.
Tous ceux qui ont étudié les systèmes philosophiques de la Grèce savent que le problème de l'essence des choses y occupe la première place. Même avant, Soci'ate,
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ve problème avait été .soulevé par Pytbagore et par les philosophes de Vécole d'Élée. Socrate, ayant à revendiquer contre les sophistes et les matérialistes la certitude de la pensée, avait essayé de rendre à la science un objet fixe, au-dessus des apparences sensibles, en s'élevant par voie crinduction à l'universel, au genre, à l'essence des êtres réels. Platon, suivant l'exemple de son maître, n'admit aussi de science que de l'universel et y chercha également la nature idéale de toutes choses. L'induction que lui avajt, léguée Socrate le conduisait aux genres; sa méthode proprç lui découvrait, par deU^ les genre? , les i^ées ou types immortels des choses périssai)les; puis d'idée en idée, il s'élevait jusqu'^ la conception de l'essence suprême. Une fois en possession des idées, il les employait à définir les êtres, au moyen de la. divisioiî par gqnres. Toute la philosophie d'Aristote, comme celle de Platon, est une réponse au problème de l'essence; et tel a, été son système, telle est aussi sa méthode. Le syllogisnie remplaçant pour lui la division dialectique, est appliqué comme elle aux genres et aux espèces , c'est-à-dire aux éléments de la définition. Aristote ayant réduit tous les objets de nos recherches à un s5ul, l'essence, et ayant donné à la science pour instrument le syllogisme, devait dire et a dit en effet, nonseulement que le syllogisme scientifique doit employer l'essence, mais encore qu'il est destiné à la faire connaître. C'est là une erreur, une exagération évidente : car, je vous le demande, est-ce là le rôle de la méthode démonstrative, je ne dis pas dans les sciences pratiques, où il n'est guère question d'essence, mais même dans celles qui semblent prêter le plus à la théorie d'Aristote, dans la géométrie par exemple? Nullement, Messieurs;
la nature et l'essence des figures dont la géométrie étudie les propriétés,* sont données dans les définitions préliminaires sur lesquelles s'appuient les démoftsti-ations ; elles ne sont pas elles-mêmes des obje^ts ,de démo^tration. Certes, Aristote n'ignoretpa^ qneTe6seiiGe,apj)Jartient à la définition ; mais il voudrait , sans se l'expliqua*, qu'elle fût connue à l'aide du syllogisme d-émoostratif. De là un parallèle des plus ingé^pieux entre, ces deux procédés, dont il .montre si bien les ressemblanoes, qu'il est ensuite ti'ès^mbari^ssé pour les distinguer l'Un de l'autre. Aussi, lorsqu'il passe desa théorie logique à la science pour laquelle elle était Xait^ y, qu;'arme^t-il? Aristote confond absolument dans l^ ,pr,atiqi!ie la défmition et la djémonstiation , en sorte que sa ipiéthode v«e dans l'application ne répond plus à KidéO' qu'on s'en faisait d'abord. C'est quelque cliosede liès-rigoureux et d'admirablement ordonna ; mais ce n'est jiâjjja niéthode démonstrative; c'est plutôt une, méthode. da description savante. Quelles sont en effet le& sciences qu'Amtote a traitées avec une prqrfection inin^itable.? Ce ne sont pas les mathématiques., ce n'est pas même la physique ; mais c'est tout ce qui procède à la fois par description, par division, par analyse et par définition ;, c'est, en un racît, l'histoire naturelle en tout genre,i celle des corps et celle des esprits, l'Histoire des animaux et la théorie du syllogisme.
Pour réparer cette méprise d'Aristote, pour remédier à tous les défauts que la critique peut relever dansi sa théorie de la démonstration, il suffit de, faire appel à ta psychologie. Par une analyse exacte de la pensée, on rétablira la vérité des faits ; par ce moyen seulement, on pourra dresser une liste complète des problèmes que se
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pose Tesprit, rcmetti'e en sa place légitime la question de Tessence, bannir delà logique la confusion, trop frcqueMe cbets lès anciens, de l'abstrait et du nécessaire, rendre ladcmonstration à son véritable objet , et faire à chaque 'procédé ^ti pail dans le travail total de Tintellipence.
. Je bortie^ ici ce que j'avais à dire de la démonstration et du syllogisme: aussi bienavais-je Tintention de vous rappeler l'esprit de ce Cours, et noii le détail de toutes lies questions que j'y ai soulevées. Vous voyesi cependant, ppr oé quiprécÙTle , quela sont les poititti principaux sur lesquels ortt porté nies l0(;6ns pendant toute une année. Le sujet était sévère; les délatls où j'ai du entrer étaient souvent ÎTigl'2>tK v 'j*ai été soutt^mi dans ma tâche par votre 'bîenvei'Hante' àtlentiohetpar cette consolante pensée, que * la'philosophie jlrofite de tous les dévouements, quelque •ôbsfeurs qu'ils soittit: Le plus souvent je me contentais .d^'exposerAristote étudié en lui -même, et non dans ses <tomhie|itatours.'Parft)is aussi , fort de ma conViction, j.'^sfeayaiacohtrelui une critique toujours respectueuse , mais toujours ferme e! indépendante, pi^atiqïiant à son égard lihe maxime que lu'i*mémè d prodamée très-haut: « Le'philosôphe doit ^'attacher, non à ce qui est ancien, mais à ce qui est vrai. >
l'Si la logique était uniquement l'ail de raisonner, la méthode déductive' étant son uniique objet, je n'aurais plus qu'à recommencer demain la même étude, sauf à y apporter une attention plus curieuse , afîn d'approfondir tout ce que j'ai dû me contenter d'effleurer ; et certes il me resterait beaucoup à faire. Mais il n'en est pas
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ainsi : je n'ai jamais eu la prétention de mener à fin une pareille tâche ; mon seul dessein est , en parcourant les différentes parties de la loj^que , de montrer par quelques exemples l'influence trop peu étudiée de la psychologie. Or, la déduction n'est qu'une manière de penser, entre beaucoup d'autres; outre le raisonnement , l'esprit humain a d'autres ressources , soit pour la science, soit pour la conduite de la vie ; rart de penser est donc plus large que l'analytique, et ne saurait être borné au syllogisme. Ce point étant à me$ yeux d'une certaine importance , je vous demande la permission de le développer en finissant. .
La méthode démonstrative joue dans la science un rôle considérable., et j'y insistais moi-même tout à l'heure. Mais il est d'autres méthodes , sinon d'application , au moins d'invention ou de théorie. L'objet propre de la déduction est de nous faire connaître avec certitude les conséquences des principes que nous avons admis, ou des hypothèses que nous avons conçues. La démonstration, comme l'a si, bien prouvé Aristote, suppose toujours des principes préalables ^ dont la connaissance lui échappe. Les faits, les lois , les principes premiers en tout genre , c'est-à-dire les potions dont tout le reste dépend , sont hors de sa porlr>e. Une tJiéorie logique de l'intelligence doit ck^nc embrasser d'autres procédés que le raisonnement ; il n'est pas même au premier rang, comme moyen d'invention: cai* sa fonction scientifique n'est pas de faire des découvertes, mais de les faire valoir.
Il est encore'plus facile de s'assurer (|ue le raisonnement n'est pas tout dans la pratique. Entre toutes les. opérations intellectuelles de l'homme , la déduction est
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à coup sur celle qui , par sa nature , devrait iiitluer le plus sur la vie : car c'est le procédé prati(|ue par excellence. La perfection de la vie humaine est d*ètre confoi'me aux principes que la lumière intérieure nous révèle , et que nous savô^ns ôlre les meilleurs. Si donc l'homme était pai'fait , ou s'il n'avait d'autre faculté de periser que le raisonnement, appliqué aux notions de moralité qui^ lui sont naturelles, toute sa conduite dirigée d'après un même plan se composerait d'actes qui s'accorderaient tons ensemble , et qui , par l'unité du bot, fornieraierit un système unique. En est-il ainsi, Messieurs ? La question doit vous paraître singulière , presque 'ridicule ,'tdnt le défaut de conséquence, ou, eomfmeon dit , de logique , est frappant dans la conduite de chacun' et dans les affaires humaines en- général. C'est qu'à côté de cette faculté impassible et incorruptible qu'on appeHo le raisonnement, il y a d'abord les passions ; ces terribles sophistes, toujours prêts à troubler notre faible jugement, ennemis invisibles et d'autant plus dangereux , (jui se glissent dans notre àme presque à notre insii poin* y poiler le ravage, en disposant la volonté' à la révolte contre le devoir et la raison. Puis, dans rintelligence elle-même, toutes les facultés se tiennent et se développent sous l'influence les unes des auties. Le raisonnement est soumis à cette loi , et da'ns un esprit mal réglé il n'occupe même pas sa place légitime. '
Essayons , Messieurs , de nous représenter le mécanisme général des facultés intellectuelles, de le décomposer en ses principaux éléments , et de comprendre la part de chacun d'eux, et en particulier du raisonnement , dans le travail de l'esprit. Je parle ici de l'homme,
non du savant ou du philosophe ; c'est le mouvement spontané de j'intelligence que je voudrais saisir et retracer, non cette marche savante qui plus tard est adaptée à 'la puissance de connaître.
Tout homme porte en lui le désir de savoir. Quels sont les moyens que la nature lui a départis pour atteindre-à cette noble fin?
Nos premières connaissances nous viennent de ces trois sources : les sens , la conscience , la raison. Les sens sont la faculté multiple (jui nous met en relation avec le monde extérieur. Cette faculté, certaine dans son principe , mais limitée dans son action et subordonnée jusqu'à un certain point aux organes qm ont été mis à son service, n'atteint son objet que d'une manière très-incomplète. Elle nous fait connaître les corps , mais nous en a-t-elle jamais révélé la nature ? Nul de nous ne sait la nature des corps. Il y a plus ; nous n'en peicevojis même pas les qualités en elles-mêmes, mais seulement l'eflet de ces qualités sui* nous. Par les sens, en un mot, nous ne connaissons avec certitude que ce qui nous paraît et tel qu'il doit nous paraître, dans l'état de nos organes ou instruments de perception. Mais nous avons en nous-mêmes un autre moyen d'inforhiation , la conscience , qui aperçoit avec la même certitude non-seulement nos relations , mais encore nos véritables manières d'être , et qui nous donne la connaissance plus précieuse encore et non moins véritable du sujet simple , identique et contingent, auquel appartiennent ces actes de pensée , d'amour, de liberté. Enfin, au-dessus de toute cette contingence, nous concevons par notre raison la vérité nécessaire , où nous plaçons instinctivement le principe de tout ce qui a commencé
(l'être. Ainsi, par le moyen de ces trois facultés, les sens, la conscience, la. raison, la vérité nous apparaît naturellement seus ses deux faces , le nécessaire et le contingent , ce qui est et ce qui doit être , les feits et les principes. Mais qu'en savons-nous ? Bien peu de chose assurément. Songez on effet à tout ce qui est, et avouez avec moi que le plus savant d'entre nous n'en connaît qm'une partie imperceptible ; qui pourrait même évaluer eaaaine fraction assez petite pour n'être pas excessive:, cei que nous connaissons , comparé à ce que nous ne connaissotos pas ? Tel est notre point de départ , elquevoudriûKS-nous savoir? Tout :1a nature , l'origine, la deBlii,ûée.de tout ce qui nous entoure , aussi bien que de naus.*nnêmes. La scienoe- à laquelle nous aspirons est l'explication de tîout ce que nous connaissons et de tout ce que (nous ne connéissons pas, l'explication, dis-je, de tous lés foits du mon-de physique et du monde moral pap leurs principes ; et cep principes, nous n'en savons .qu'une chose', mais nous sommes seuls à la savoir : c'est qu'ils existent, c'est qu'il y a une vérité suprême , éternelle , immtialble , infinie , refuge assuré de notre intelligence dans cette fluctuation de phénomènes divers et périssables: Épris de la vérité sur le peu que nous en voyons, nous voudrions la posséder tout entière. Quels sont, encore une fois, nos moyens pour y atteindre? Les voici en peu de mots.
Par la ménioire, nous conservons et rappelons les connaissances déjà acquises , en nous aidant de signes qui les fixent et les perpétuent dans notre esprit. Le langage a encore cette autre fonction d'accroître la somme de nos idées en y ajoutant celles de nos semblables , tous solidaires avec nous dans cette recherche
du vrai. La comparaison muUij>l'ie toute:^ ces idées par la notion de leurs rapports. A l'aide de Tabstraction et de la généralisation , nous rangeons la /nultitude des faits réels en un certain nombre <le groupes auiftjuels nous attribuons une existence fictive et provisoire. Ces groupes sont ensuite divisés en gèïires et en espèces et distribués par ordre de ^ généralité ; en un root, nous les classons. Alors vient l'induction , qui découvre ou devine les lois propres à chaque classe de phénomènes et qui éclaire la. notion des effets par celle de leurs causes. Enfin, c'est l'office du raisonnement de tirer les conséquences de ces lois et de ces principes , véî'itables ou présumés, pour expliquer par leur mqyen toutes choses. Tout ce travail de notre intelligence s^ résume en un doubla effort ; s'élever des effets aux causaç , descendre des causes aux effets. Poiu' nous exciter et nous soutenir, deux facultés agissent en nous sans relâche: la faculté du nécessaire, la raison^ lu^ièji;e djvinje qui nous montre le but el nous y conduit ,; et 1» faculté de l'idéal, l'imagination, qui nous fait sentiii.les misères du réel , l'insuffisance des fajts à s'e?5pliquer eux-mêmes, et qui, en offrant aux yeux de l'esprit les. splendeurs du monde intelligible , lui fait aimer. la beauté éternelle des principes. De là cette activité.infattgable qui s'efforce de combler pour ainsi dire l'interv^^lle .de la terre au ciel , en élevant cet imipense et fragile échafaudage de notions intermédiaires., où l'asprit monte par degrés jusqu'à la vérité pure , immuable ^ infinie.
En comparant la grandeur de l'entreprise avec la faiblesse des moyens, vous vous dites peut-être en vousmêmes qu'il y a témérité à chercher une connaissance impossible, et qu'on ne peut sans folie tenter cet effort,
im LA MÉTHODE DÉDUCTIVE. 1 91
ambitieux jusqu'à rinipiété. Mais rappelez-vous à ce sujet les; belles paroles d'Aristote : «Supposons, dil-iP, que la vie de rentendement pur soit plus qu'humaine. Eh bien, Thomme vivra donc, non comme un homme, mais suivant ce qu4t y a en lui de divin; il s'élèvera ainsi au-dessus de Thumanitë même, autant que la vertu divine de la raison est au-dessus de toute autre qualité. Pour être mortel, est-on obligé de ne penser (ju'aux choses mortelles et périssables? Pourquoi ne nous serait-il pas pern^is d'aspirer à l'immortalité, conformément à ce qu'il y a de meilleur en nous?» En effet, Messieurs, c'est la nature^ c'est Dieu lui-même, auteur
de la nature , (Jili nous a invités à' la science , en nous en fournis.^ant les premiers éléments, en nousfaisant faire les première pas, en nous révélant les premières lueurs de la vérité .'.connaissance bien imparfaite à notre gré, mais dont la possession a suffi pour nous ravir d'espérànce.^La nature a mis en nous la protnesse de la science, ou plutôt la science elle-même, le jour où elle nous a donné ce double instrument de nos conquêtes intellectuelles ; l'induction, qui chdxhe, découvre ou suppose, et la déduction, qui cherche aussi, qui applique et contrôle. La science n'est donc pas impie; elle est au contraire, à son origine , une Mainte aspiration vers la source infinie de toute lumière comme de tout bien. Elle n'est devenue un acte libre de notre volonté qu'après avoir été un conseil de la nature. Avant toute réflexion, nous nous sommes élevés du particulier au général , image du nécessaire ; avant toute réflexion aussi , nous avons essayé d'appliquer les idées aux faits, dès que nous pensions avoir saisi quelque ombre de la vérité.
' Morale à Nîcomaque , I. X , c. 7.
Le raisonnement résume toute cette seconde partie du [ travail naturel.de Vintelligence qui consiste à chercher . les conséquences des idées, nécessaire.s et des idées, générales. La découverte , ou du moins la recherche clés lois et des principes, est le partage de Tinductfon, .
Vous vpvez , Messieurs, le rôle du raisQ^nement ; vous connaissez d'ailleurs la puissance de ce procédé , sqit pour rendrp utile la vérité une fois décauver,le, soit pour détruire Terreur en en montrant les effets; vous saypz avec qi^elle irrésistihle évidence, avec qi^elle certitude . infaillible il éprouve les principes par leurs ponséquences. Vous pouvez juger maintenant de la part qu'on doit lui faire. Il egt hprs de doute que le raigonnenlent doit occuper une grande place dans la science humaiiie, . mais on peut affirmer avec la même confiance qu'il n'en est pas l'unique méthode. Il est dqnc bien démontré que la science de la méthode, la logique , n'est pas renfermée tout entière dans l'étude du syllogisuic. t
Il est temps de conclure ce discours déjà trop long. Après vous avoir rappelé la double théorie d'Àristote sur • le syllogisme et la démonstration , après avoir montré par divers exemples quelles niodifications la psychologie pourrait introduire dans cette théorie, je viens d'établir qne la logique déductive n'est pas toute la logique. Il me reste à vous dire quelle partie de cette science nous devons étudier cette année.
Après le raisonnement , je viens vous proposer l'induction. L'analyse de cette faculté pourra vous paraître plus agréable que celle du syllogisme ; pour moi , je la trouve plus périlleuse. L'induction représente l'audace intellectuelle de l'homme; ses allures sont capricieuses; tantôt elle ressemble à une démonstration , tantôt elle
parait être un mouvement désordonné de Tcspril; elle a les caractères de la science oi ceux de Tliypothùse ; elle donne tour à tour Terreur et la vérité ; la conviction qu'elle procure est tanUM solide comme la certitude , tantôt chancelanle et faible comme le doute; elle revêt toutes les formes et leçoit toutes sortes de noms : pénéralîsalion scientifique, induction proprement dite, hypothêse, théorie, conjecture, analogie, etc. Un tel procédé ne semble-t-îl pas échapper à l'analyse? Où trouver un Orf»anon pour l'induction, comme il y en a un pour le sylloj^^isme? Malgré les secours que peut offrir Bacon dans cette étude, ce n'est pourtant pas un guide que l'on puisse suivre avec la même sécurité qu'Aristote. Mais en mettant à profit t(mt ce quMl a dit, en y ajoutant tout ce que d'autres ont pu dire sur l'induction avant et après lui, en s'aidant de tout ce que fournit l'histoire de la philosophie et de tout ce que donne la philosophie contemporaine, on peut espérer d'arriver tôt ou tard à une connaissance complète, et par suite 'à une théorie logique de ce procédé, qui semble avoir été jusqu'ici recueil des logiciens aussi bien que des psychologues. Tel sera cette année le principal sujet de nos études. Je m'efforcerai d'y apporter la juste mesure qu'il est si difficile de garder entre des hardiesses légitimes et une extravagante témérité. Tout en faisant l'éloge du procédé inductif employé régulièrement et au profit de la science, je ferai la guerre à cette fausse induction qui serait mieux nommée esprit d'aventure, et à laquelle nous avons dû de nos jours tant de théories creuses et stériles, tant de rêves ridicules, tant de folies dangereuses. A nulle autre époque il ne fut plus utile qu'aujourd'hui d'imposer à l'esprit des règles fixés, à la pen-
sée une sage discipline, à l'ambition intellectuelle un frein salutaire. C'est le devoir du philosophe et en particulier du logicien: pour ma pari, s'il plaît à Dieu, je n'y faillirai point. . , .
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