CHAPITRE I
DE LA NATURE DE l'iNDUCTION.
Qu'est-ce que Pinduction ? Telle est la première question qui se présente, et qui veut être résolue avant toute autre. Mais tout le monde sait que l'analyse du procédé inductif est si délicîite , qu'elle divise encore les psychologues et les logiciens ; et en pareille circonstance, quelque confiance que l'on accorde aux lumières du sens intime , il est de la prudence la plus élémentaire d'ajouter à la réflexion personnelle les travaux des philosophes anciens et modernes qui ont traité la matière.
196 * DE l'ind(;€tîon.
En faisant cet appel à Thisloire ; on ne prétend pas substituer le témoignage de quelque grapd maître à la seule autorittî que l'on doive reconoaUre ici, celle de la conscience. Quand on fait profession d'appuyer, la.philqsophie tout entière sur le sens intime et, sur Je^ vérités qu'il nous découvre avec taat d'évidence, il, y aurait une contradiction par trop choquant^ à faire flériver ces vérités d'une source extérieure et,.incertçiine. Mais <jcfôi? le phjâjcien qui n^admçt que4'obsevvafion„ se. Croit«il oblige pou4i célaMe^^afrelouf^^ le§ e^^périeiïcds* que comporte son étude, et ne recomiiaît-il pour vrais que les résultats de ses reclierches inçlividuelles ? Non, sans doute ; il reçoit d'autruijla plus grande partie des observations sur lesquelles ,jl foncje sa cpifuçiissance des lois de la nature.;, il reçoit, dis;jo, ces ob§eji;valjipi^s toutes faites et ne les fait pas lui-même : il se bo.rne «à les contrôler. Eh bien, pourquoi n'en serai t;il pas de même dans l'ordre moral? Lorsqu'il s'agit de ootre nature , pourquoi les observations ne pourraient-elles pas être accumulées au profit de la science? En psychologie comme en physique , un siècle peijt léguçr aux suivants des faits bien étudié^ et bien décrits. Or, si un tel ^progrès est réalisable quelque part dans la science de l'ârpe , n'est-ce pas surtout quand on cherche à se rendre compte d'une opération îiussi importante à la fois et aussi naturelle, aussi familière et aussi compliquée tout ensemble que celle par laquelle se construisent dans notre esprit les notions abstraites et les idées générales , et dont l'induction -est la forme la plus élevée ? Plus l'analyse d'une telle opération est difficile, plus il importe de s'entourer des lumières de tous ceux qui en ont entrepris Tétude. *
i)K l/lNDU(;TI()^. 197
Un atitro niotif doil nous enj^agiT à tenir compte des opintonades philosophes : c'est ciu'il ne semble pas que rinductiOM puisse être décrite ou même définie avec exàctitudo sans (îette information préalable. II est eri' effet lelte question de pure psychologie qui, dan^ Véthi aôtuel de no^s connaissances , ne saurait ètretrai-
léé d*Une autre façon. Eil veut-on un exemple ? En voici nii'ass(?i frappant, ùt (jui n'est pas sans analogie avec notre àlijet.
Je suppose qu't)n souhaite de connaître exactement cette facilité de Tesprit qui fait le poète, Técrivain et rartïste , qui nuit , dit-on , à la science ,et sans laquelle lîi àcierice ne s'erait guère aimable, cette puissance dlhsp'iùatîôn tour à tour folle ou sublime , à laquelle nous attribuons les meiveilles de l'art et les caprices de la ftmtaisie, ef qui d'un mot s'appelle l'imagination. ÏJès l'^abhrd , on rencontre une difficulté que l'histoire seule peut résoudre. L'imagination est un de ces termes qui ,' tombés dans le domaine commun et employés par tout lé'moride ,' offrent à l'esprit plusieurs sens et expriment des choses très-différentes. Ici, l'imagination est prise pour l'effet naturel d'une mémoire vive et prompte , qui nous retrace' sr bien les objets absents , qu'elle nou& transporte pour ainsi dire du présent au passé , nous y absorbe et nous ôte le sentiment de la réalité qui nous entoure. Ailleurs , c'est la puissance que possède l'àme de combiner à son gré les formes sensibles et d'en faire une œuvre qui lui est propre et qui rivalise avec la nature. D'autres enfin attribuent à cette njême faculté , par delà le simple possible , objet de la fiction , la pensée et l'amour de l'idéal ,, origine du vrai beau dans les arts. Toutes ces descriptions sont
198 DK h moiir/DioN.
plus ou moins fidèles ; loules reprofluisent des faits réels de 'la nature humaine ; mais entre tous ces faits assez différents, lequel proprement doit :êtreapl)elé imagination? Qui a tort, qui arpisonV de ceux qui restreignent ou de ceux qui étendent ledoiriainedelb puissance imaginative ? 11 n'y a qu'un 'moyen ic^pr®»* noncer entre eux ; il n'y d qu'une autofri té qui; puisse trancher ce débat: c'est l'hktoire. Elle seule- èiontpelra clairement combien est arriérée Vanalyfee de'cekixqui) à l'exemple d'Aristole et de ses disciples, fte voient dans l'imagination ou fantaisie que la représentation plus ou moins vive d'un objet absent*. Elle nous dira- qub la théorie qui ehifait lane faculté de con^biner arbitraire* ment les notions expérimentales est ^ la'fois plusïnoderne et plus savante. C'est celle de DescaiFtes ^c qui après avoir dit comme Aristote -.((Ima^ittçr, à'estden autre chose que contempler la figure ou l'itnagC'dîune chose corporelle*», attribue» l'imaginiition le pouveiir de produire les idées qu'il appelle fcucU^^'^: ïjes philosophes et les écrivains français, suivant 'les trafces'de Descartes , ont encore accni et enrichi ila même' faooUé, et de nos jours on eh fait volontiers leîtràit distinctif de l'artiste comparé au savent, à ce point qu^ane œuvre d'art est pour nous une œuvre d'imagination. Or,'si on l'entend ainsi , la puîs^nce^imaginative ne èauMit être réduite à une simple représentation des'ObjèilS'sensiMesv ni même à une combinaison plus ou moins variée des notions expérimentales: Elle est mietix que cela : elle devient dans une psychologie plus profonde la facôUé
* Voir notre Psychologie d'Aristote, Impartie, c. XIIl.
' 11» Méditation.
' in® et V® Médit. , et Réponses aux objections, pass.
DK^ij^iNDiir/rioN» 199
de ridéal ; elle exprime 4îe grand et jiohie mouvement de rame qui dans île visible nous iait chercher et décou^ vrîr l'invisible , ôbitip» une diminution et un effacement du jréth, soil plutôt par une sorte, de transfiguration , à l'aide delà rtiértioirel et d'une ingénieuse comparaison qui rppspt'ache et combine , mais surtout à Taide de la raison qui is'iuiifltin. sentiment pour nous faire deviner le bién-^ te 'taeilldàiî, fidéal. Telle est à peu près la théorie de lïds philosophes contemporains *.
yhistoii'er est iadispeiisable pour montrer que cette théorie estvénue la dernière et résume toutes les autres , qu'elle, est lia' seule vraie dans Fétat actuel de la science psychotonique j et que totile autre est incomplète et surannée. En:hîême temps qu'elle nous doane les dates de ces diverses awalyses,elle nous met en état de leur faire à toutes iune part légitime :> car la vérité n'est pas toujours dansil^S'opifiiioas les plu& modernes > elle est surtout dans celles..qui embrassent et concilient toutes les autres. Or , tel est. assurément te caractère.de notre description moderne.de l'imagination : elle n'exclut rien de ce qui appartient; réellement, à cette, faculté, et elle justifie, en les corrigeant, le§ ajaciçnnes théories, 11 est vrai, par exemple ,. que Thomme qui vit avec ses rêves et dans ses souvenirs a de l'imagination : car pour i^ompre ainsi avec le présent et se mettre en dehors de la réalité , il faut éprouven au moins vaguement ce besoin du mieux qui trouve déjà une satisfaction à contempler un passé dégagé de ses ombres et de ses, taches', où qui, dans l'éloigneraent, gagne en grandeur et en puissance ce qu'il perd
'Voir les Cours de M. Cousin, i^^ séHe, t. n, p. 4 44 et suiv.; l'article Imagination de M. Vacherot , dans le Dict. des sciences philosophiques , et la Logitjue de M. Duval-Jouve , p. 178 et suiv.
200 DE l'induction.
eiî! clarté et en précision.- C'es(rce mê4ne{besoii|i^ipI«8ivif et mieux senti., qiti port« l'esprit à. se» fmlg«er das: fentômeS, à conabiner à.saguise les«éléiïiçttfc& fatimispar Tobserviatâon et lamémoire, et à ^e»- contenter idw.possibleou des fijctionâinêaietleç çlm ohiméniqiiiaS'^iftidéfiaut du véritable idéal qu'ian effort plusvsoutenttefinaieuix réglé lui fenait atteindre. Mais ce.n-estquiàiCBideriîieîrdegrè, dans la sphère de- la beauté propi*emenfi dite i'qwej la faculté imaginative se déploie tout entière avec las ressôtirce§ de sa riche nature. Alors seulement, féieondée par If amour
.et la possession de son divift.objety elle étale efcs.iplus r&vis^antes merveilles, i et j>qws [fait ieongipneffdre. tout ce que peîttt Tesprilide l' àonknae , Iprsquî'un/so'ilffle d-cm-haut
. l'ajiimë. :•■.'' ■■ ■ . • . ■•;•!■ . ii"- i i .- '.! f C'est laineit que la- psychologie pëufc s'-aider de l'his- (jôirôj quij enréclairant, luipermetdeitoutémbrasser. iGe^quenous venons de dire de l'imagination. est peur le
. mioi»s aufesivriai du procédé quinoup^ieccupè. L'induction \àés «anicieris -n'est pas celle-des - nnroëernes ^ et 'pour
. donner laj préféreoce à l'ijine sur i'autrci, ' il faut évidem-
î menti en. lavoiif fait la od^raparaisciï/iOrtHnjatsaiiraitidonc mieuxj se j>réparer à'I'aaalysediu pnodédéiiidufctif q^i'en étuidiant sa fortuné parmi 'lefe phiilosôphes , » depuis Socrat« jusqu'à B^coui, et depuis 3a(ton'ijusq*u'à nosjolars.
,,, ^ .| , . HistQir.e psychqlogiqwe de Hn,^^^^ ,^
Il nest paside spectade! plus- varié qde eeini^esévo-
lutioûsi de l'eeprit .humaine; tes» libres spéculions de la
philosophie échappent à toutesi io$ règles, brisent tous
les cadres et déjouent toutes les prévsions ; c'est le plus
souvent d'une manière indtteodue .que s'accomplissent
l)K l/lNDi;CTION. 201
les progrès ilote' sciertce*; nuln^en saurait décrire la marche à l'aVance, tant lavéFitéeât.inuUiple et la pensée
' féconde.' To^J à 1- heure , en prenant pour exemple Timagjrtidfcion, ori a' puassister au développement (le Fanalyse ps^ohologiqtiei débirtahl par une vu<5 en quelque sorte ex*
' térreuve des faits,' ptiis découvrant des élémerits nouveaux
- et s'amptifmnt peuè peu, jusqu'à ce qu'ellesoit parvenue è groupeur toUs lies faits accessoires autour du fait principal,«découvert on derwier'lieu et mis enfin à sa place. Pour rindliotion^ c'est le contraire qui alTive : c'est le fait principal qui est aperçu d*abordV et qui va se subdivisant, à mesure que Vanalyse pénètre davantage dans le détail, en sopte'quërbistoire du procédé induotif nous en fait voir la diminution plutôt que Tagrandissement. Il est vrai qd'eé réduisant les attributions de ce procédé, on en a raicaixj définie' usage, et qu^en retranchant quelque chose àsqîl ambition primitive, on a beaucoup ajouté à sa puissance. Ce a-estpas non pliis que la philosophie moderne ait resserré outre mesure son champ d'action : loiji de là, ilestencone très-vaste, et il serait aisé, peut-être même utile; d'yintiToduire certaines divisions. L'induction, telle qvi'èn l'èntend'de nosjoorsj est encore une de^opérations ies pluls cjonsidérables de l'esprit humain ; car on en fait dériver la plupart des jugements marqués d'un caractère de généralité en matière contingente, et notamment ceux qui déterminent les attributs communs à toute une classe d'individus, les' lois qui les régissent, les causes Tnêmes.des phénomènes de la «nature. Cei'tes, voilà une belle paît faite à un seul procédé de notre intelligence,
■ puisqu'on range parmi ses atWbutions les sciences phy- 'siques et psychologiques , et cependant tout cela est peu de chose en comparaison de ce qu'on lui rapportait jadis.
202 DE l'iNoixtion.
O'uoique Finduction ait'e^té connue aVàlnt lesyHogishiè, le premier philosojihe qui Fait défiiiie e^ti le rtiêmequi a défini toutes choses en lihilosophfe ëi dagi^ la' science universelle de son temps, 'celai qui" fit été le rtiallré ëtf monde lettré pendant des ^ièclefe; et dëht le gérfite-nôns étonne encore aùjoard'hui et nous dottiirid s6dtbiit à notre insu rj'àiàsse^ clairement désigbéAi^stote'. «L^n- ' duction , dit l'autéui^ de TOrganon , est le pa^saj^è* àiï particulier au généràl * », et il nous'ajiprerid que' Socrate' en lèfet rînveilteiir, ou, si Ton veut, ie pt^nlier qui ait employé sciemment et recommandé aux dialectîèîensce puissant 'moyen de dEc'ouverte'^ lies 'faits! èo h filament cette' assertion : . il est impossible 'de' trbûW' ntiliie pà)rî avant Soct^âte la moindre trace d'nneanaiyse^le Tindiiction. Si, au contraire, on étudie' la doctrine dé 'ce philosophé chez son j)lus fidèle intéi*prètè,b'èsti-à-cHre'dàns' les Entretiens mémorable^ de Xénophô'i^ , on y if encontre très-souvent ce «passage du (jatticulier aij'g'éinêry», comme dit Aristote. Le procédé inductif est proposé et pratiqué par Soiirate' sous des fbrrtiëâ'asse^Vatiiéééàéjà, et'quî témoignent' d'iine gfawde 'finè«Bè' 'd'ol3servati'on. Tantôt, en effet,' il énèéighé à Sëà' iWérlbblitëùi^^ à former des idées abstrdites degéméfe, eh» Jajssfanl de. côté les différences des ' êtres ' rétels poUi- ne ' considérer 'que leurs caractères communs q^ui sont lés élébents défe définitions, et c'est ce qu'il fâit, jpar = exemple,- lôrsqu^Jt propose à EulhydèiïïC Bé définir la justice .'Tantôt' ill établit une proposition générale à l'aide de propositions
* Ou plus exactement « de Tindividuel à Funiversel. » Topiques, I. I, c. 12: MïlTrayoiYvi 31 (èciTiv) i\ otTro twv xaô' exacTOv IttI xà
xotOoXou ^cpooo;. Cf. Dem. Anal., 1. I, c. 18, et jMor. à Nie, VI, 3. ' Met aph. , 1. 1 , c. 6 , et surtout I. XIII , c. 4 ; p. i 07à , b.
m()j^î^génfTa^^îJ.4ui,o^ fout paili*» pour ainsi lovsqu'il Vjt^ut. prouver que tout ce qui est duus riiouime a .so^i \)u\i et sa.destinaLiun; dans ce dessein, il passe ou reyujB l^ qorpç^ /et l'anie, et conclut pour ainsi dire de?. p?rt^»s au'tqut^ Knlin, s'agit-il de faire comprendre à A^i^tippe que le moyenne plus sur de paraître honnête howrae., cl^sl de,l*étie: il accumule des comparaisons, il prend une fowle d'exemples, un pilple, un général, uniécom>mç,, un administrateur., etc., et raisonnant pai* aiifilogie, il foi>de sa thèse générale sur des pi-opositions paiticujièresqui s'en l'approchent, mais qui n'y rentrent pas. Aiu^i.déjà dans les mains du premier qui en fit un uj^gçréflécFii, l'ind^ictioniservaU à une triple lin: i^pour fornier des genres ; 2°. pour établir des lois géaérak?^ ; S^ poiçir rçiisoi^ner par analogie. T(ds étijiient les prinçi-, paux us£|gçs de rinducti^)n socratique ; maisXéMophon, qu^lç^ rapppf^te, ne; les dijstingu^^ pas expressément,, et Ton! ne. peuLalBirmer que Socrate. en ait clairement aperçu Ja différence. ' : , • .1.:
Piston ajoute quiçlqutv chose à XflHO|>hon et à Socrate. Il f}^ ise conleide pa^, coimme ce. dernier, de condijire son,inl«rlpc^^eur,:pftr une série d'intefrogatipn^, ài.une conception- générale; il analyse plus cufiéusiement le tFa>(ail,,p^r lequel U^sprit s'élève dea faits aux genres et auxidées^'indindaeluecontieiU pas Tuniverseli, suivant Piaton; il ne le contient niiue l'explwjue; mais comme les apparences visibles participent de la réaljlé invisible, les faits sont.pour Tesprit une occasioui de produire de lui-même des conceptions supérieures aux faits; de rimage il s'élève au modelé ; le réel Taide à se rappeler l'idéal. L'hypothèse célèbre- de la réminiscence contient sous une forme poétique .une vérité profonde et de
^U4 DE LiIKOtOl J09«i
grande importance : elle met ea 'lumière ie rôle deia raison ^ de celte fecuké du nécessaire , qui sejule peut nous faire concevoir quelque chose ë'uoivepsel i^t de permanent. Cette doctrine était en g^rme <taBS iamaïeutique de Socrate; mais c'est Platon qui a. eu l'honneur de Texposer; c'est loiquile premier, a fait .voir- que 1p passage qui s'opère dans 1 esprit hum^ia da particulier au général a son principe dans la raisony animée ^ il est vrai, et soutenue par le* besoin ou l'aKiouk*>dabeaa et du biè-n , et que le rôle des sens et de Tobservation se borne à fournir une occasion qui excite Tesiirii à concevoir la vérité nécessaire. t ■
L'anah'se qu'Aristote a donnée de. Tindiiiliofi présente à peu prés les mêmes caractères y mais avec un progrés manifeste dans le détail. Aristote est le; génie de l'analyse. Il marque pour ainsi dire le point culminant de la science greicque , ou psychologie aussi) bien qvi'en logique. En C'^equi concerne T induction, il a «défini le premier ce procédé, qui n'avilit pas encore reçu un nom; il a décrit^ce qu'on u'avait fait qu!entrevoir avant lui; il a essayé de donher, sans métaphores poétiques, une théorie exacte de riuductioii, distinguée nettement de la définition, du raisonnement, et deTexpérience'; enfin , poursuivant les travaux de ses prédécesseurs, il a indiqué les diverses manières dont l'esprit s'élève du particulier au général. Au-dessus de la sensation et de l'expérience qui atteignent l'universel d'une certaine façon, mais sans le savoir, l'induction nous révèle, par la vertu de l'entendement, les genres auxquels se rattachent tous les êtres observables. Puis, dans les genres, l'induction, toujours aidée de l'expérience, nous découvre les principes propres auxquels s'applique
DE l'induotion. • 205
la défiéitian, tandis que par une opération toute iatellectuelle' nous eonGevon& les parineipes' commuais ou axiomes qtii président à la démonstration. Indépendamment de ices usages scientifiqueB, Tinduction se présente em&te dànsle discours dommeun puissant instrument de discussiô», lorsque, kii- donnant l'apparence du syjr logiçmo; onTemploie à démontrer une pi*opositioB générale'àii'aide de tous les cas pai^Uculiers qu'elle contient, ou lorsque Von passô d'un SÊ$T^ à un autre genre Toiffln^ ài t'aide d'exemples, ou Al^analogies, Sous toutes ces formes V l'induction, résultant d'un besoin de. connaître qui est inné dans l'homme , nous est présentée par Arislote cohinle un mouvement dô l'esprit qui succède à la sensation, à la ntémoiro et à l'expérience, mais qui n'abaolitô' la'jileine connaissance de l'universel que sous, l'çiction de l'entendement pur et divin, faculté sublïme dont nous participons toutes les fois que nous pensons • te' Vérité étemelle, et qui connaît ^eulel ce qui
est partout et toujours. Ainsi. Aristote maintient,. en la pi'ésentantè sa manière, la vue profondeetvraie.de son maître. Cette analyse de l'induction! est la meilleure et la plus «complote que l'on puisse rejiconti*6r jusqu'à Bacon. Ap>i?ès Aristote, en effet , la pensée grecque se repose, poiir ainsi dire, de la métaphysique et de la philosophie spéculative : aussi ne faitfon guère que répéter Aristote ou "Platon. Sans parler des écoles empiriqùesqui'néglîgentvolo'ntiers l'induotion , leis stoïciens rnetitent les idées généi^ales dansia raispn; mais la raison, chez eux, ne de distingue des sens par aucune conception qui lui soit propre : elle n'ajoute u la sensation que son énergie y son activité , sa vertu de transformation et d'assimilation. Quant aux philosophes de
206 DE t'îNDtjbT*ION.
récole d^AIèxaridrie, oH doit tnériliohheiS' dàrià'céue histoire dei^inductibh, TefFort qu'ils tentèrent pour* élever lé nécèèsaire ati^dessiis de f abstrait ' efïort puissant, mais inutile; car* uiié fois qu'on ia donné pour objet à la raison les nôtiohs^érièrales, suivàrit ta doctrine'commtitie dé' Socrate) de Pl&ton et d'Aristotë*, toute idée rationnelle étaiit abstraite, là 'première dé toutes, celle de Têlre nécessaire^ se i^édûit à'ia noîtîondù genre sûpt'êm'é et de rètf'éleit soi-, c'est- â-dirè d'un pur néant révètû 'dPnn' èénibWnt d'existence*: de là ce fiiéu absfrait et iilô'rt , où la raiison naturelle et le se'iïtirnent religietrx chèi'chàiè'rit en vairi lé créateur tlù monde , et qui' devait disparaître devant le Dieu vivant dii christianiSme.
' Lèls discussions aiixquelïes se livréi^ént lés docteurs du itioyen â^e touchant les idées générales , ne doivent ptig nous arrêter. Il foutcejpendant rernarquer que d'une parties réalistes maintinrent le caractère rationnel cle ces notîoA^, tandis que, de leur côté ,' lés nomînalîstes mettaient en luniiére Timporlance du langage pour l'emploi des idées abstraites. Les scholastiques, d'ailleurs, paraissent avoir surtout considéré l'induction sous la forme qu'ils appelaient argtinienium ab muméraiione partitim.
Quant aux libres penseurs de la Renaissance, les pïus indépendants, tels que Ramus et Bruno, ne trouvèrent rien à changer à l'opinion reçue. Suivant ces deux phi-
* Quand Aristote dit expressément : « Les notions universelles sont nécessaires» (Dern. Analyt., II, 13, édit. de Berlin, p. 96, col. b, I. 3), il est tout à fait d'accord avec Socrate et Platon, et sa pensée ne diffère en rien de la leur.
2 Voir plus loin FEssai Mil, sur la méthode do panthéisme.
Pe; L*iNDypTiqfî. , 207
.l(fsophes, lofsq,i^;,9ïj,.pas^e,!.eu j"geijii,t, ae.runiversel aju p£(rticqli^F^^pq déduit; qijpnd on pfiç^e, du particulier c^'univè^-sel,, ou induit, « Dîjns le urenjier çqs, ditBi^uno, on chanRQ une pièce d*or eij. naonnaiie; dans lé second, on échange lîjtnionnîjiie, contre une pi^ce d'or*.» Ces comparaisons pçyye^it ^^eryjlr à faire çojTiprendre que l'esprit s'en^*içhisses^rt(put.pav^^^îd^ctiop (dilescit), mais elles ne tiei^nenl.pa^ lieu, d'une tlféprie (le ce procédé.
On te voit (jlon(];| tpus les pl^ilosoph^Sisqnt unanimes, dejpuis Spcrate.ji^squ'àjpacon, pour définir Tinduction de jla même n^apièrç.; tpu^ i^l'un commun. accord nous la représentent comme la faculté de connaître Tuniversel, àTaide du.p^rtiçulitfr ûu deTindividuel. Mais cqrftfnent . s'opère ce passage et, pour ainsi dire, cette ascension? f4'est ce qu'aucun creux ne hous* apprend, de sorte qu'on ,est eri droit de dire qu'ils n'ont pas distingué nettement les (Jiyerses opéralious .quj.ont ppur caractère commun de nous faire ço^nç^v oir q^^lq.ue phpse de parmanent et d'universel, au moyen de phénomènes variables et concret^. Cependant ces. opératioins doivent çtre^ssez. nombreuses, ^ en juger par tout ce que contient l'universel. Qu*on essaie de s'en rendre compte , et l'on reconnaîtra bieiitôt que la définition anciehne de l'induction ne s'applique pas à un procédé unique, mais bien à une foule dp procédés • car il y a passage du particulier au général dans une multitude de cas, et si l'on tient à ne pas briser cette unité confuse, il faudra donc y faire rentrer tous les actes intellectuels que voici : . 1o La formation des idées abstraites de classes, de genres et d'espèces ;
2o La notion de l'idéal, vrai ou fictif;
• C. Bartholmèss, Jordano Bruno (>I847, in-S»), t. II, p 276.
208 DE l'induction.
3^ Les conceptions rationnelles ou axiomes ;
40 Les conjectures sur la nature de tous les êtres;
50 La connaissance de leurs propriétés générales ;
60 La découverte, des lois et des causes des phénomène^ naturels :
70 Toutes les IiYPOthéses et toutes les erxeurs niar-»' quées d'un caractère de généralité;
8° Le raisonnement par analogie;
90 L'argument appelé exemple; • '
-. IQo L'argument'paç 1 eiiûniératîon dés parties.' '
Cette ^niim^alion ,' pelît^çie iuqôtnplôte , ïàii;^^, voir le défaut de la célèbre définilidji donnée par.Aris- ' tote, puis adoptée par toîis les anciens, el qûé f on entend répéter encore quelquefois de nos jours. Il était îm- '^ possible que l'esprit analytique de la philosophie moderne laissât subsister une telle confusion ; aussi le vaste* domaine de l'induction -fut-il bientôt divisé-et réparti entre diverses facultés 6u opérations dé l'intelligence. Peutêtre quelques lecteurs s'attendent-ils à voir ce progrès réalisé dans le Novum Organuni. Il n'en est pas tout à fait ainsi. Assurément Bacon à bien mérité de l'induction, mais c'est plutôt parles règles qu'il lui a tracées que par . l'étude psychologique qîi'il en a faite. Ce n'est pas qu'il ait omis de l'analyèer : loin de là, il en a très-bien démêlé la nature et les élémérits essentiels : il a insisté le premier avec une grande force sur les conditions expérimentales de ce procédé appliqué à la science , et en même temps il y a aperçu et signalé /ine sorte de combinaison de Texpérience avec la raison *. De cette analyse il lui eût été facile de tirer une définition : car le procédé qu'il décrit est une opération par laquelle l'esprit, a l'aide d'ob-
' Novum Organum, I. I , aphor. 95.
DE l'induction. 209
servalions plus ou inoins noinbreusos^ retenues p^r la mémoire , mises en œuvre par la comparaison et Tabstf action^ affirme d'un geiire tput entier ce nui a été observé surquelquesfaitsou individus de ce genre. Telle est bien l'inductioii de Bacon, et pourtant il ne la définit ainsi nulle part , mais il semble s'en tenirà la vieille définition . En dépit de sa propre analyse , qui ne convient qu'à, une seule espèce de généralisation, il semblq^ à l'entendra, que l'induction soitcncorcpourluiceiju'elleétaitpour,les anciens; il lui rapporte encore et les notions abstraites, et Iqs propositions générales, etles.axiomes jes plus élevés, en i^iii mol tout l'universel. Pe là vient sans doute qu'il çxaltQ.à Texcùs la puissance de sa méthode, quoiqu'elle ne s'applique à l'induction que c|ans un sens beaucoup pbis restreint. C'est u^i défaut depuis longteinps remarqué dans le Novum Organum, de ttjnir moin^ qu'il ne promet: il tieut beaucoup cependant, ainsi que nous le verrons bientôt.
Chose' singulière , les philosophes qui ont le moins étudié l'induction sont précisément ceux (lui ont le plus contribué aux progrès de la psychologie sur ce point. Mais c'est par celîf même (ju'ils ont oniis, méconnu ou négligé ce procédé , (ju'ils ont pu lui donner ce qui lui manquait , savoir des limites précises et des attributions mieux définies. En effet, l'induction, tella qu'on l'entendait jusque-là , étant une collection de procédés très-divers, r^uej devait faire une analyse exacte? Distinguer ces divers moyens de généralisation, donner à chacun son nom particulier, et, par des retranchements successifs , rMuire enfin l'induction à son objet propre. Or, à la rigueur, ce travail pouvait se faire par des analyses partielles et isolées , et sans embrasser dans son
210 DE l'ikduction.
ensemble «le passage du particiiiieriau gii^néfaL »'C!est ainsi que s'expliquent les progrès accomplis dans ce genre par des philosophes tels que Descartes , lioeke , Leibniz, Euler, dont les. écrits ne contiennent pa« îiinb seule fois, à ma connaiss&nce , leupot d'induction^ j'\
La plus fâcheuse. desi confusioiis -que jo.signalaislout à l'heure était assurément celle de l'âbstpaii et du» ttêcessaire ; car il en résultait qu'on faisait dériver ide la même origine l'idée de Dieu et les i)G4iion$>g4Fnérales de nombre, (retendue, d'égalité, -dô figure, etci. Un même procédé expliquait donc la coiiceptioni siprolfnpte et si facile des principes universels de; la 'raison>iei la production tardive et labbrieuso dei^ notion* abstraiteîS dont se compose la science, et qui sont pour i ainsi dire la propriété de quelques hommes.; . . . .-. i . .t. ■
11 appartenait à' Desoartes ,: aii vrai ifoiid&teur' delà psychologie et de là philosophie moderne, :de faire cesser cette confusion ,' i ' !•
Descaries , ce mortel dont on eut fait un dieu ■
Chez 16s païens , et qui tient le milieu Entre l'homme et l'espHt
Tout le monde sait comment l'auteur duDisGôursde la Méthode et des Méditations eniènd 1- idée nécessaire de l'Être infini et parfait. Cette idéci ou plutôt cette croyance lui paraît être tellémertl 'spontanée', tëlletnent naturelle , 'telleiYierit'prinufivb, qu'il né saurait s'en rendre compte ni pâl^ Texpérience , rii pâl^ lii réflexion, ni par une €onibinaisoh ou uneiaccumulàtiôn-des données de l'expérience ; cetle' croyance est e.rl' nous tout
'On pourrait relever aisément plus d'un fait analogue, et même encore plus curieux. Hobbcs, par exemple, ce prétendu disciple de Bacon, ne nomme pas Tinduction dans toute sa logique.