ESSAI IX
Qu'est-ce que la propriété ?
La propriété n'est pas la possession, c'est-à-dire la domir^ation plus ou moins arbitraire exercée par un homme sur le premier objet venu dont il s'est rendu maître, par quelque moyen que ce soit. Pour qu'on lui reconnaisse la propriété de cet objet, il faut non-seulement qu'il le possède et qu'il en use, mais encore qu'il en ait le droit ; et ce droit se distingue si bien du fait où il se réalise, qu'il peut exister à nos yeux sans la possession actuelle. La propriété /dont nous recherchons ici l'origine et le fondement, est donc le droit de posséder.
. *C'est dans le respect dû à la liberté de }a personne morale que je place le premier fondement de ce droit. Mais avant d'établir directement cette doctrine , je crois devoir écarter par une réfutation préalable les opinions différentes ou contraires.
Je rencontre d'abord une théorie bien connue, celle qui fait reposer la propriété sur le désir que l'homme a naturellement de posséder et d'acquérir. Sans contredit, ce penchant existe dans chacun de nous; il est
* Leçon faite à la Sorbonne le 1" décembre 1848, dans le concours pour l'agrégation des facultés. Voir plus loin, p. 475.
commun à tous les homfnes, et, par conséquent, il peut être considéré comme leur étant naturel et inné. De plus, c'est un de nos plus puissants mobiles: « L'homme, dit Aristote, a deux mobiles de sollicitude et d'amour, la propriété et les affections *, » et tous ceux qui se sont mêlés d'observer la nature humaine y ont rencontré et constaté l'existence de ce désir de posséder, où s'exprime essentiellement Tégoïsme et ce qu'on appelle l'intérêt. Si donc nous n'avions qu'à rendre compte d'un fak, nous dirions: l'homme possède, il s'est approprié certains objets, parce qu'il y a été porté par un instinct de sa nature. Mais la j)rQpriété n'a-t-elle à nos yeux d'autre valeur que celle qu'on attribue à un fait concret et éphémère? Ceux qui n'y veulent voir que cela se contentent (et on le comprend sans peine) de lui donner cet unique fondement. Mais d'où vient une pareille doctrine ? Elle est aisée à définir : qui ne reconnaît là une application de •ce déplorable système qui fait tout venii:^des serts; qui, étant incapable de fonder un seul droit, n'admet que des besoins ; qui, pour satisfaire ce qu'il appelle les exigences de notre nature , ou plutôt pour flatter nos passions , déclare ne pas nier la propriété , mais la vouloir pour tous ; qui, enfin, de la justice, qu'il ne connaît pas, en appelle à une égalité qu'il suppose , sans pouvoir l'établir !
^ Il s'agit ici d'un droit, non d'un fait. Or, tant qu'on se borne à constater l'existence du désir de posséder, on explique tout au plus les actes où nous conduit ce penchant, mais sans les légitimer devant la morale et la société. En vain je pcesse cette notion : je n'en puis
^ Politique , 1, II , c. 4 , trad. de M. B. Saint-Hilaire.
faire sortir Titlée d'un droit absolu, c'est-à-dire qui produise une pbligatiou, et auquel corresponde un devoir strict. Depuis, quand un désir a-t-il été un droit? Il ne sert de rien de dire. qu'il y a des besoins vrais et des besoins faux, et que celui dont il est question est inné, universel, impérieux, irrésistible; il ne s'ensuit pas de là quil doive être pris pouf règle, et qu'il justifie à lui seul les actes qu'il inspjre : sinon , il Tant abolir la distinction du juste et de l'jnjuste, chacun de nos actes pouvant toujours être rattaché à quelqu'une de nos tendances naturelles. Personne ne s'est jamais avisé de transporter aux animaux le droit de posséder, sous prétexte qu'ils en ont le désir aussi bi^n que nous. L'homme, il est vrai, l'emporte sur eux en ce qu'il est insatiable : est-ce là ce qui lui confère un droit? Qui oserait soutenir qu'il suffise de convoiter un bien , pour avoir le droit de s'en emparer et de se l'approprier? Les désirs n'ont point de limites assignables, et si celui d'autrui n'ar^'éte pas le n^ien, où, sera la mesure, et d'après quelle règle dépidera-t-on entre nous ? Le dqsir, encore une fois, est un principe animal,, que l'on ne respecte pas ailleurs que chez l'homme, et là même il n'est l'objet du respect et la matière d'un droit que lorsqu'il est d'accord avec la raison. La raison, voilà ce qui, dans une société humaine, fonde des droits et des devoirs : c'est à elle qu'il faut s'adresser, si l'on veut retrouver, non pas seulement l'origine psychologique d'un fait, mais le principe, le fondement moral d'un devoir ou d'un droit.
Élevons-nous donc au-dessus des passions de l'homme, jusqu'à cette droite raison où les philosophes ont toujours cherché les premiers principes de la morale. Mais
chez qui pourrons-nous la trouver pure et sans mélange , indépendatite de tout ce qui pourrait troubleîr ses jugements? Il semble au premier abord que rien n'exprime mieux que la loi cetle autorité inflexible et impassible de la raison. C'est parce qu'elle exprime la raison générale que la loi est la meilleure sauv^arde des individus, des sociétés et des gouvernements qui ont la sagesse d/p. s'y soumettre*^, au lieu d'en faire le prétexte et l'instrument de leurs caprices. Elle oppose une digue à l'arbitraire des opinions et .des passions, parce que, -comme Aristote l'a dit,, elle représente «la raison de l'homme sans ses passions. » Faut-il donc penser avec Mirabeau «qu'une propriété paFticiilière çst un bien acquis en vertu deslois , et que la.loi seule constitue la propriété? » Mais par cela même que la loi positive exprim.^ la raison, elle la suppose et ne vient qu'après elle : elle n'est donc pas le principe dçs droits qu'elle • sanctionna. Il faut avouer d'ailleurs qu'elle p'a. pas toujours cette noble origine que nous lui assignons volontiers. H peut arriver parfois qu'avec les meilleures intentions, la puissance publique par qui elle est promulguée n'interprète pas fidèlement la justice, et la vérité. Que sera-ce , si c'est un tyran qui l'impose, par^e que tel est son bonplaisir? Le pouvoir comme tel ne fonda jamais undroit, parce que le pouvoir comnie tel ^'est pa^ par lui-même un droit, mais celui-là seulement dont l'origine est légitime et les actes conformes à la loi naturelle.
Le principe. immédiat des lois positives est donc la volonté du législateur, et c'est pour cela que le droit civil est ou peut être différent dans les divers états, tandis que le droit naturel est commun à tous les hommes. La loi établie ne repose pas sur elle-même,
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mais sur quelques principes qui en ont suggéré l'idée , qui la maintiennent et qui Tautorisent. Ces principes sont-ils empruntés à la raison? Le droit qui en résulte n'est donc pas fondé par la loi positive, puisqu'elle ne fait que le consacrei'. La loi ne fonde réellement que les droits qui , à un moment donné , sont reconnus comme des nécessités sociales ou qui tirent leur origine de certaines conventions. Mais les droits de cette sorte se distinguent aisénient de ceux qui dérivent de la seule raison. Tandis que ces derniers se retrouvent à-toute époque et dans toute société humaine , les autres sont variables : ils soilt d'une nature transitoire et locale. C'est pour de tels droits que nous sommes embarl'assés , quand il s'agit d'en indiquer l'origine. La raison ne les connaît pas ; les recherches historiques sont difficiles, et d'ailleurs une longue habitude nous porte à croire que ce sont les lois qui les constituent. Or, quelque opinion qu'on se soit
faite de la propriété , il esl incontestable pour tous qu'elle n'est pas un accident , mais une condition générale , un élément essentiel de toute société connue. S'il en est ainsi, il n'yaplus'que deux hypothèses possibles , entre lesquelles il faut choisir : ou bien les lois qui partout consacrent la propriété en empruntent l'idée à la raison , et alors c'est un droit natjurel qu'il faut expliquer autrement que par la volonté du législateur; ou bien elles ne sont que des formes particulières d'un fait général, reconnu d'utilité publique dès les premiers jours par toute société, et dans cette seconde hypothèse, comme dans la première , la propriété a précédé les lois positives ; seulement ce n'est plus qu'un droit de convention, remontant, il est vral,.à l'orig-ine des sociétés humaines, et fondé sur un contrat primitif qui lui. aurait donné.
44^ ï>\} FONDEMENT DE LA PROPRIÉTÉ.
naissance en substituant, par exemple, à la communauté naturelle le régime relativement plus moderne, mais confirmé par Tusage, de la propriété individuelle.
C'est par celle dernière hypothèse que Hobbes , Rousseau et un bon nombre de philosof^es du dix-huitième siècle s'efforcent de rendre raison de la propriété, considérée comme institution sociale ; et si on leur demande où est la trace de ce. contrat primitif, c'est, disent-ils, la même convention qui a fait passer les hommes de l'état sauvage, où ils étaient isolés, mais libres et indépendants, à l'état de société où la civilisation et la paix sont le fruit de concessions réciproques et d'une abdication partielle de leurs libertés et de leurs droits.
Cette théorie est contraire au témoignage de l'histoire et aux faits les plus certains de la nature humaine. L'homme a toujours vécu en société : ce fait universel et permanent est le résultat riëcessaire des penchants naturels qui, même à. notre insu et en dehors de toute préoccupation égoïste , nous attirent vei^s nos semblables et nous font rechercher leur commerce. En société seulement l'homme peut s^gir et se déyeloppei^ suivant sa nature ; là seulement ses inclinations les plus puissantes trouvent un aliment et une satisfaction ; là seulement il peut acquérir la science et rencontrer le bonheur. La société est donc pour lui le véritable état de nature. On ne peut supposer, sans se contredire et sans détruire la sagesse de la Providence , qu'un être né sociable ait été placé d'abord dans un état d'isolement, d'où il serait sorti plus tard, après qu'il aurait reconnu par l'expérience que c'était son intérêt bien entendu de se rapj)rocher de ses semblables. Cet homme primitif dont on
nous parle, est à la fois trop sauvage et trop ingénieux. Il est aussi par trop invraisemblable que tout soit calcul dans celte association naturelle des hommes qu'on appelle la société.
Tout le monde connaît -cette phrasie célèbre : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Paradoxe éloquent, brillante ert'eur: l'origine de la société est plus pure et plus sainte ; c'est dans les affections de l'homme qu'il faut la chercher, non dans ses intérêts ; car, sans aucun doute, c'est dans la famille , c'est au foyer paternel que \&% premiers hommes apprirent tout d'abord à vivre ensemble. Mais Rousseau lui-même nous atteste en cet endroit que, dès qu'il y a société, il y a aussi propriété. Toute la question est de savoir si cela résulte d'une convention, expresse ou tacite, imposée de force ou consentie librement. Mais qui ne voit la faiblesse de cette hypothèse ? OoQiment expliquer que cette convention primitive ait duré et se soit maintenue jusqu'à nos jours? Comment surtout fonder un droit fixe, universel, afbsolu, sur uoe chose aussi variable, aussi rare, aussi capricieuse que l'accord de toutes les volontés ? Oîf doit remarquer aussi qu'un contrat ne petit créer des dr^oits que parce qu'il en suppose dans les parties'contractantes , et que, si Ton admet que la renonciation des autres homme? ait conféré un droit au premier qui s'avisa de faire acte de propriété, on admet piar conséquent un droit antérieur et supérieur à ce contrat primitif. On a donc reculé la difficulté, maison ne l'a pas résolue, et ce n'était pas la peine de substituer à un fait certain et connu de tous une hypothèse
impossible à vérifie*', et qui demande ellc-jïïême une explication.
De cette histoire fantastique de la société à son berceau , revenons à l'observation de la nature humaine : c'est là sans doute que nous» découvrirons la première origine de la propriété ; car, suivant les paroles d'un illustre magistrat , « le principe de ce droit est en nous ; il n'est point le résultat d'une convention humaine ou d'une loi positive. Il est dans. la constitutipu même de notre être et dans nos différentes relations avec les objets qui nous environnent*. » , .
De nos jours, on met volontiers. dans le travail le premier fondement de la. propriété*, parce que, dit-on, nul ne peut nous disputer, sans une inj;u$tice flagrante, la possession et l'usage de ce que nous avons-produit nous-mêmes. Nés poui: le travail , nou3 devpiis jouir du bénéfice qui en résulte.: nous y ayoqSjUn droit naturel et saci'é.
Je commence par reconnaître qu'en effet la possession fondée sur un travail Jbonnête ^st légitime. et respectable pour tou3,'etqu'ilya Jàup dirpitréel, râ,mené à son principe immédieit,, sayoii: uii ho.m,nie , une personne morale , qui accomplit son. devoir et qui agit conformément à sa nature , en travaillant j c'est-à-dire en exerçant avec effort èes facultés , afin de les. mettre en œuvre et d'en tirer ce qui y estcpntenu. F^ire notre devoir est le premier de nos droits , et le travail est la loi de notre destinée ici-bas. Si donc la propriété n'avait pas d'autre origine, elle serait déjà digne de respect, et il faudrait lui faire une place parmi les droits de l'homme en société. Cependant, je l'avoue , cette expli-
* Portalis, Exposé des motifs du Gode civil.
nation ne satisfait pas encore mon esprit. Elle ne me donne pas la propriété telle que je la'coneois : elle me la donne incomplète , conditionnelle et dérivée d'une propriété antérieure. Si le travail seul rend légitime la possession, que deviennent ceux dont le travail est nul ou impr'oductif au point de vue des biens de ce monde, mais q'ue la fortune a favorisés de ses dons ? Leur contesterez-vous ce qu'ils ne tiennent pas d'eux-mêmes, mais d'autrui ? l\ y aurait inhumanité à faire à un infirme , à un vieillard , à une veuve, l'application d'un tel principe, et cela suffirait pftur montrer combien il est étroit et exclusif. Avec ce même principe , vous ne sauriez î-endre compte du droit qu'&vaierit cef tainement lés premiers habitants de la terre de s'emparer de tout ce qui était à leur portée. Que dis-je? Ils n'avaient vpas même le droit d'y travailler. On parle beaucoup des produits du travail; mais l'homme ne crée rien : pour produire quelque chose , il lui faut des instruments» et une matière première. Dieu seul peut se passer de ce? conditions pour faire que ce qui n'était pas soit. Prétendre que ia propriété n'existe que pour ce qu'on a créé, c'est donc retii^er ce" droit aux hommes, pour le réserver uniquement à Dieu , auteur tout-puissant et maître souverain de touteâ choses. Maiss'il est vrai que l'homme puisse acquérir un droit de propriété par son travail, comme tout travail s'applique à une matière et suppose des instruments, il faut de toute nécessité que la propriété ait préexisté à la production , et que le droit de produire repose sur un droit antérieur, qui se résoudra en dernière analyse dans le droit du premier occupant : car il faut d'abord posséder légitimement la terre ou la matière , quelle qu'elle soit*, dont on veut
tirer parti ; sinon le Iravail lui-même n'est plus un droit , mais une usurpation.
Ainsi, cette propriété particulière, dont Forigine immédiate est le travail , dérive historiquement , comme toute autre propriété , d'une occupation primitive de la chose qu'on possède. Cette occupation, à son tour, est un fait, et pour être considérée comme un droit, elle doit remplir certaines conditions. 11 faut d'abord qu'elle soit réellement première , c'est-à-dire qu'elle porte sur lin bien vacant et qui ne soit pas déjà la propriété d'un autre. Puis, il faut qu'dle ne soit pas l'effet du hasard, mais qu'elle procède d'une intention manifeste de celui qui le preftiier prend possession d'une chose inoccupée. Enfin^ pour être prise au sérieux par. ceux qui, autrement, seraient exposés à la méconnaBre, elle doit être elle-même sérieuse , c'est-à-dire visible , active et renfermée dans des limites précises ou faciles à retrouver et à tracer au besoin. A ces signes , on reconnaît et l'on respecte l'acte légitime d'un homme qui , sans nuire à personne, use d'un droit naturel, en s'appropriant un bien inoccupé et qu'il veut metti^.à profit pour lui-même ou pour les autres.
Voilà donc un droit en action pour, ainsi dire: en voilà la manifestation certaine, mais encore extérieure. Il reste à définir ce droit lui-même et à découvrir en quoi il consiste.
Jamais je n'aurais l'intention ni même l'idée de faire une chose mienne, si je ne savais auparavant ce qui est mien ; en d'autres termes , ^vant de connaître le mien extérieur, il faut que je connaisse le mien en moi. Gomment pourrais-je sortir de moi pour ainsi, dire, comment pourrais-je. me développer au dehors , si je
DU FONDEMEÎiT DE LA PROPRIÉTÉ. 447
ne me possédais -d'aborrl moi-même, et si je n'éUis en état de diriger mes propres facultés vers cette chose que je veux m'approprier. Il y a donc pour moi une propriété antérieure à toute autre, celle de ma personne, puisqu'il y a une poss^ission qui précède nécessairement toutes les autres , savoir la possession de moi-même. Il est impossible de remonter plus haut : évidemment toute autre propriété suppose- celle-là ; elle est Torigine à 4a fois chronologique et logique de tout acte qui ajoute quelque chose à mon domaine , ou qui tend à amplifier ce qui tout d'abord est à moi. Arrivé au terme de notre analyse, nous devons étudier avec soin cette propriété^intime, afin d'en pénéfrer la nature, mais surtout afin de nous rendre compte du droit dont elle est, suivant nous, la forme primitive et le premier fondement.
Pour peu qu'on observe l'âme ou le moi humain, en dehors de tout système préconçu , on y découvre tout d'abord pne* intelligence, des passions, et un peu de puissance à leur service, et l'on ne peut s'empêcher de remarquer ce- ^fait élémentaire, essentiel, évident, que tantôt ces facultés se développent sous l'impulsion fatale de la nature et des circonstances, sans que la volonté ^e mêle de leur conduite ^ et tantôt elles . sont employées par l'homme lui-même, avec connaissance et avec liberté. Or 5 ce n'est pas du premier coup que ce pouvoir personnel qui est en moi; ou plutôt q.ui est moi-même, est arrivé à établir sa domination. Ce ji'est qu'après des efforts plus ou moins prolongés, plus ou moins énergiques, que je m'empare de mes puissances naturelles , et que je parviens à les. discipliner et à me les approprier si bien que je com-
munique à leurs actes, qui à Télaè involontaire ne m'étaient pas imputables, ce caractère de responsabilité qui exprime Tessence de la personne morale, c'^està-dire douée de raison à la fois et de volonté. Ma volonté est la seule de mes facultés qui soit naturellement maîtresse de ses actes; c'est à elle seule que s'a- .dressent les injonctions du devoir : aussi est-elle en moi par nature la faculté du devoir, et pour agir conformément à celte loi suprême de mon.être, il faut absolument qu'elle règne dans Tâme et qu'elle en possède toutes les puissances , de manière à en faire des instruments et des moyens d'action. La volonté appliquée au gouvernement des passions, de l'intelligence, de l'âme tout entière, voilà donc en quoi consiste ce que j'appelle le premier acte de propriété.
A ce degré, je le demande, y a-t-il une possession légitime, y a-t-il un droit de posséder? Comment pourriez-vous en douter, vous tous théoriciens du droit naturel, qui proclamez l'inviolabilité de la vie humaine,, le respect du à la liberté, et la justice fondée sur une égalité réciproque? Le fondement de tout cela n'est-il pas précisément celui sur lequel reposé cette propriété première, indispensable, inhérente à la nature humaine, et,, après avoir élevé si haut te droit sacré de la personne morale de vivre et d'agir conformément à sa destinée, n'y aurait-il pas une contradiction des plus choquantes à venir lui contester le premier exercice de ce droit, alors que, renfermée' en elle-même, et par conséquent ne pouvant nuire à qui que ce soit, elle entre en possession des forces que la nature a mises à sa portée et destinées à son service? Ou le droit naturel n'est qu'un mot, ou c'est ici le lieu de l'appliquer. Que
ceux qui nient tout drJit et tou^e règle nient la propriété, à la bonne heure; mais tfès qu'on distingue entre le juste et Tinjusle, dès qu'on professe le respect de la personne humaine dans ses manifestations légitimes , il faut admettre au«si la propriété , au moins sous celte forme qui .vient d'être décrite. Et qu'on ne pense pas faire en cela une petite concession : on va voir tout ce qui résulte nécessairement de cette donnée piren^ière.
Il importe avant loirt d'en faire ressortir le caractère essentiel. A quoi reconnaît-on la présence d'uri droit darîs cçtte disposition de soi-même? Uniquement à ce. signe, qu'un être libre , voulant se constituer et se développer,., s'assimile des facultés qui ne s'appartiennent pas à elles-mêmes, et qui, comparées à la volonté, sont des choses en présence d'une per'sonm. Il y a en effef une subordination évidente de ce qui est inerte à ce qui est actif, ou de ce qui agit machinalement à ce qui agit de soi-même el avec connaissance. Il y a un empire naturel de la personne sur les choses, et lors- , qu'elle les fait siennes^ lorsqu'elle les tourne à son usage, c'est en vertu d'un droit inné et divin. Voilà comment se justifie à nos yeux la première propriété , celle qui est le type et le fondement de toutes les autres. Elle est fondée elle même, on le voit, sur ce principe assuré, que nous avons droit, comme êti^es libres, sur toutes les choses qui par leur nature peuvent servir à aider, à transmettre, à compléter l'action de notre volonté. Ce principe lui-même, qui aurait pu être posé a priori comme une donnée de la raison et du sens .commun, nous l'avons appuyé sur le témoignage de notre conscience, en l'étudiant dans un fait certain, dont
chacun peut expérimenter en soi-même la réalité et la portée nécessaire. Il s'agit maintenant de confirmer la vérité de cette doctrine, en la suivamt dans ses conséquences, et en montrant qu'elle s'applique à toute autre propriété.
Après notre personne, notre propriété la plus intime et la plus incontestable est notre corps. Tout le monde l'admet ; ' mais le principe qu'on vient d'établir peut seul en rendre compte. L'âme est l'essence de l'homme; mais à l'âme est joint naturellenaent ce système de molécules matérielles qu'on appelle le corps, et qui est disposé de telle sorte que toutes nos relations avec d'autres êtres et l'exercice même de plusieurs de. nos facultés seraient impossibles sans cet intermédiaire: ausçi les principales parties du corps sont-elles désignées sous le nom significatif d'organes. Ces organes sont donc, après, nos facultés, la première chose qu'il nous importe d'occuper; et en vertu du même principe qui a fondé en nous le pouvoir de la volonté , nous nous rendons maîtres de notre corps.
Une fois en possession de ses premiers moyens d'action, la volonté humaine se répand au dehors, et partout où, sans nuire à personne, elle trouve une chose dont elle puisse tirer parti , elle s'en empare et se l'approprie. L'occupation de ce qui n'appartient encore à personne (res nullius) est donc un droit dérivé de la même source que la propriété première, et nul ne peut lui imposer de limites que celles qui résultent d'une occupation antérieure. Le respect dû à la personne la suit dans ses accroissements successifs; c'est encore le droit de la personne sur les choses qui est le fonde-, ment de la propriété hors de nous. Qu'on le remarque
en effet, ce qu'on respecte dans la propriété, ce n'est pas la chose possédée , c'est le légitime possesseur, c'est Têtre libre et moral qui y a imprimé sa marque , en la faisant sienne. Olez cette idée, je ne vois plus devant moi qu'une matière comme une autre , soumise à l'empire que j'ai le droit d'exercer sur la nature. Les choses sont si bien destinées à être la propriété de l'homme, et à participer, comme telles, du caractère de la personne morale, que là même où je ne trouve point de premier occupant, ma conscience m'avertit que je ne dois pas détruire sans raison cette chose indifférente ; j'ai le droit de me l'approprier, mais si je ne là réduis pas à mon usage, je dois la considérer comme la propriété de mes semblables.
L'occupation est pour ainsi dire provisoire et indéterminée, tant que le travail ne s'y ajoute pas pour la déclarer, en témoignant d'une volonté ferme et persévérante. Dans la propriété du premier occupant, nous respectons déjà l'intention d'une personne, d'un être moral, notre semblable et notre égal; mais si Diogène a droit à la place qu'il occupe momentanément au soleil, à plus forte raison le droit nous paraît-il évident, quand la possession a été consacrée et comme sanctifiée par le travail. L'effort de la volonté est d'ailleurs de grande conséquence pour le prix de la chose possédée, puisqu'en la trajisforniant il lui donne le plus souvent une valeur qu'elle n'avait pas d'abord , et c'est en quoi consiste proprement la production.
Si la propriété est le rapport naturel des personnes et des choses , on comprend que, ce droit étant contemporain de l'homme lui-même, ou, si l'on veut, de la société, on ait pu croire qu'il avait été fondé par un
contrat primitif. Cette hypothèse est erronée, mais elle rend hommage à Tantiquité et à Tuniversalité du droit que nous étudions.
Les lois à leur tour ont partout sanctionné la propriété; si elles ne Tout pas fondée,* elles lui prêtent du moins le secours de leur autorité , et nous savons maintenant que ces lois ne sont pas arbitraires, mais qu'elles expriment véritablement un droit naturel.
Enfin , si nous nous sommes refusé à voir dans le désir d'acquérir Tunique origine de la propriété, nous devons reconnaître toute la puissance de ce mobile pour l'accroître et la développer. L'homme est appelé à exercer une domination sur la nature, afin de la transformer à son image; mais si belle que soit cette œuvre, comme elle exige du travail , des efforts , de nombreuses fatigues, autant de patience que de courage, il reculerait peutêtre devant les obstacles semés sur sa route, s'il n'était soutenu par ce penchant qui le rend capable d'éprouver une jouissance dans la possession de ce qu'il a désiré. Poussé par ce mobile spécial, il travaille, il fait valoir, il acquiert sans cesse, il marche de conquêtes en conquêtes. Ainsi s'étend et se multiplie la propriété, sous tant de formes et d'aspects divers, qui étonnent l'observateur et lui donnent une si haute idée des ressources que l'homme trouve dans la nature , mais surtout dans sa propre activité.
On voit que la théorie dont je suis ici l'interprète*
' A peine ai-je besoin d'ajouter ce que la plupart des lecteurs auront déjà remarqué sans doute, que je n'ai guère fait jusqu'ici que reproduire, souvent dans les mêmes termes, quoique dans un autre ordre et avec plus de développement, les idées émises sur ce sujet par M. Cousin dans la \^^ partie de l'écrit intitulé: Justice et charité.
n'exclut rien de ce que les autres conlieiinent de vrai ou même de plausible; mais elle a sur elles Tavantage de remonter à la racine même de la propriété, et, après l'avoir exposée sous sa forme première, d'expliquer tous ses développements ultérieurs : après la personne , le corps ; après le corps , les choses extérieures , Tair et la lumière, . les aliments , le vêtement et l'abri, en un mot, l'occupation innocente de ce qui était inoccupé ourle ce qui nous est abandonné par autrui. Cette occupation légitime répond à un désir naturel , mais elle ne s'achève elle-même que dans le travail dont elle a préparé les matériaux ; les lois enfin, dans l'intérêt de tous, reconnaissent ces droits et les font respecter, tout en en réglant la forme selon les circonstances. Cependant tout n'est pas dit sur le principe de la propriété, et pour être en état de l'apprécier complètement, il faut l'éprouver par ses conséquences.
La propriété, telle qu'on l'a définie, est un droit inhérent à la personne, qu'elle porte partout avec elle et qui n'a d'autres limites que le même droit dans une autre personne. Le respect inviolable de la liberté d'autrui, telle est la seule barrière que l'on puisse opposer aux acquisitions successives où conduit ce principe. Toute autre condition est arbitraire , et il est facile d'en démontrer l'injustice ou le ridicule.
Quelques-uns veulent, par exemple, que l'homme se borne à ce qui lui est nécessaire pour sa subsistance et pour ses besoins du moment, et ils lui interdisent d'amasser ce qu'ils appellent le superflu. Cett8 restriction singulière, injustifiable,* équivaut à une négation pure et simple de la propriété : car, dans ces termes, on ne la laisse subsister que pour les objet? de consommation immédiate , lorsqu'elle donné satisfaction à notre instinct
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de conservation et aux nécessités les plus urgentes delà vie matérielle, et on ne lui fait aucune part, lorsqu'elle répond à l'instinct légitime qui nous porte non-seule ment à acquérir, mais encore à conserver. Ensuite quelle situation fait-on à l'homme, eh lui retir-ant la prévoyance et le souci de l'avenir? On le relègue au-dessous de certains animaux qui, au lieu de vivre au jour le jour, font des provision», alin de traverser la mauvaise saison; ou, du moins, on le ramène a la triste condition decessau- ^ vages qui croyaient rendre service à leurs vieux parents en les mettante mort, parce qu'il leur était trop difficile alors de chasser et de se procurer eux-mêmes les choses nécessaires à la vie. La civilisation trouve son compte, aussi bien qiie notre dignité naturelle , à ce que l'homme , être intelligent el prévoyant, puisse mettre de côté de quoi subvenir à ses besoins , ^on-seulement dans le présent, mais encore pour l'époque où les forces et la sauté lui feront défaut, et où le repos dans l'aisance sera la juste récompense de son travail et de ses efforts antérieurs. Ces biens mis en réserve ne le protègent pa& seulement contre les incertitudes de l'avenir; ils lui procurent en outre la chose la plus précieuse pour le développement de ce qu'il y a de meilleur en lui, je veux dire des loisirs, cette indispensable condition de l'étude et de tout progrès intellectuel.
On ne saurait même restreindre la propriété aux usages et aux prévisions personnelles de chacun. Comment ne serait-il pas*permis à celui qui a une femme, des enfants, des parents infirmes à soutenir, de songer aux objets de ses premières affections, de travailler pour eux, de .leur procurer,- et dans le présent et dans l'avenir, les choses nécessaires, .utiles, agréables , le bien-être, l'ai-
DU FONDEMENT DE LA PnOPKlKTÉ. 455
sance, la richesse même? On ne peut raisonnablement exige*' de lui qu'une^chose : c'est qu'il ne viole pas la justice, c'est qu'il ne s'agrandisse pas*aux dépens d'autrui, c'est qu'il respecte chez les autres le droit qu'on respecte chez lui-même.
Ainsi, -la propriété n'est pas nécessairement égoïste, •comme on se plaît à le dire. Elle est destinée à être l'auxiliaire de la famille , du vivant de celui ([uî la soutient par son travail , et même après sa mort : car si vous lui reconnaissez la faculté de disposer de son bien, comment ne respecteriez -vous pas jusqu'au bout son intention évidente d'être utile à ceux. qui lui étaient chers ? En vain fera-t-on cette objection , que l'on regrette de voir patroifée par Montesquieu ; « La loi naturelle ordonne aux pères de nourrir leurs enfants , mais elle n'oblige pas de les faire héritiers *. » Admettons qu'elle ne les y oblige pas : au moins le leur permet-elle, et cela suffit pour établir le droit de ceux dont le cœur n'est pas fermé à la voix de la nature, a Si je puis . donner ce qui m'appartient, je puis aussi le transmettre après moi à qui il me plaît , et à plus forte raison à mes enfants.... Le droit d'héritage, si salutaire p^r ses conséquences, est donc sacré dans son principe : car il ne fait autre chose qu'exprimer dans les enfants le droit du père, et dans celui-ci le^droit de quiconque possède de disposer de sa chose à son gré*. »
Ce droit de l'individu , accepté dans toute son extension, vient puissamment en aide à la société elle- * même. 11 est pour tous ses membres un stimulant du travail et du progrès. Il est l'aliment de la libéralité et
«Espritdes lois,!. XXVI, c. VI.
* V. CQusin, Justice et charité, â*' édition.
la condition des plus belles vertus de la morale sociale. 11 entretient par des dons et des échanges , des prêts , des ventes et des* secours mutuels , les rapports entre amis , entre voisins , entre les habitants d'une même cité, enfin, entre tous les hommes. Cette libre disposition de ce qu'on possède est donc le meilleur correctif aux inconvénients que semble offrir la propriété. Comme, c'est un droit personnel et exclusif, on pourrait craindre qu'elle n'eût pour effet nécessaire de nous attacher trop fortement aux biens que nous avons acquis, et d'immobiliser entre les mains du premier possesseur des richesses qu'il eût été souhaitable de voir entrer , pour ainsi dire, dans la circulation et tomber dans l'usage commun. Eh bien , la pratique déinontre que , dès que la propriété est libre et respectée , aussitôt elle se déplace , elle passe de main en main , et que cette mobilité , si favorable à une répartition plus égale des richesses et du bien-être, ne l'est pas moins aux progrès de la liberté et des lumières : tant il est vrai que tous les droits se tiennent, et que la justice envers les individus est à la fois le devoir et l'intérêt bien entendu de la sojciété.
C'est au nom de la justice que nous avons procLimé le droit de propriété. Quand donc je parle de la propriété, quand je la déclare §acrée, inviolable, au même titre que la personne morale , il est clair que je n'entends paslégitimer l'usurpation , la possession injuste et mal fondée. Bien loin d'autoriser ces abus, la théorie que j'exposais tout à l'heure les exclut formellement: elle condamne surtout l'emploi de la force et dé la violence, pour ravir à un de nos semblables ce qu'il possède à bon droit. Mais ce qui est le plus en con-
tradiction avec les principes qu'elle suppose , ce qui doit le plus répugner à la raison et au cœur d*un homme élevé selon ces principes, c'est cette usurpation monstrueuse qu'on appelle l'esclavage. La propriété étant le drojl d'une personne sur une chose, ne saurait porter jamais sur une* autre personne. Une chose ne s'appartient pas : elle est donc faite pour être possédée , employée, exploitée sans, scrupule et de toutes manières par celui qui s'en empare , non par le droit du plus fort , mais en vertu d'une supériorité essentielle de nature. Il n'en est pas de même d'une personne : elle s'appartient à elle-même , et nul ne peut", sans injustice, lui enlever la libre disposition de ses facultés et de ses organes. On ne peut donc pas regardercomme une propriété la possession d'un homme par un autre hofnme. Une volonté est absolument- égalQ à une autre volonté : les droits de l'une sont aussi les droHs de l'autre. Quiconque pi'étend s'assujettir son semblable, commet l'attentat le plus criminel qui se puisse concevoir dans la société : cette suppression d'une créature humaine réduite à l'état de chose ou de machine , n'est pas une simple violation de la propriété individuelle , c'est un vol fait au genre humain ; c'est la plus abominable des injustices, el l'on a peine à concevoir qu'il se rencontre encore au dix-neuvième siècle des gens qui osent en prendre la défense , au nom de la propriété , au nom des lois, au nom de l'usage, de la tradition et des droits acquis, comme si tout cela pouvait être invoqué, lorsqu'il s'agit d'un acte auquel l'homme le plus iiîdifTérent ne peut songer saris indignation. Quoi ! Dieu lui-même daigne me traiter en être libre : il s'adresse à ma volonté et ne veut me tçnir que de moi-même ; il me laisse
le choix et la responsabilité de mes actes, et un homme comme moi, un être dont je suis le semblable et Tégal, ferait ce que Dieu lui-même ne fait pas ! Il ne respecterait pas ce bien inaliénable, le plus précieux et le dernier de tous les biens pour moi , mon libre ai^itre ! Il s'arrogerait le droit de se mettre entre moi et m^ propre activité, pour en user à sa guise ; il se mettrait entre moi et mon devoir , entre moi et mes affections , entre moi et mes intérêts les plus chers \ Il suffit d'énoncer de telles énormités, pour les rendre inacceptables à quiconque a le sentiment de sa dignité. Non , jamais il n'a été vrai de 'dire qu'un homme eût droit sur un autre homme , à ce point de pouvoir légitimement le traiter comme une chose ou un instrument sans initiative at sans droits vis-à-vis de lui ; et si un tel asservissement est illégitime autant qu'odieux, ni l'usage , ni la tradition , ni les lois -elles-mêmes ne sauraient le justifier. C'est une dérision d'en appeler ici au droit et à la justice ; ce n'est que par un indigne abus de langage ou par un étrange renversement d'idées qu'on ose assimiler à une propriété celte usurpation sacrilège, et rien n'est plus propre à nous confirmer dansnot^^^etrine que Ja réprobation absolue et sans réserve dont elle atteint manifestement une si épouvantable profanation de là personne humaine.
Aussi bien l'histoire vient-elle ajouter ses leçons à celles de la raison et de la justice, en attestant, dès l'antiquité même , mais surtout depuis la chute des sociétés païermes , une diminution graduelle de l'esclavage , d'abord adouci dans la pratiqué, puis combattu en principe , supprimé peu à peu dans l'ancien continent et enfin relégué dans une partie du nouveau monde,
OÙ la conseieiice de l'humanité , les progrès de la philosophie, Tesprit et les préceptes du vrai christianisme réussiront bientôt peut-être à le faire disparaître.
Tandis que cette fausse propriété s'en va , la vraie propriété au contraire , reconnue par tous les gouvernements , persiste à travers les révolutions des sociétés: chaque jour mieux entendue et mieux pratiquée , elle tend partout à s'accroître , et l'histoire ne nous ta montre pas seulement comme un fait permanent, universel et . croissant: elle en constate aussi les effets salutaires. Bien loin de ne rien laisser aux derniers venus, le droit du premier occupant a multiplié les ressources du genre humain ; la liberté du travail , les dons , les échanges , les transactions de toutes sortes ont rendu la propriété de plus en plus accessible à tous. L'inégalité nécessaire des conditions est corrigée peu à peu , dans ce qu'elle avait d'odieux ou de blessant : les castes disparaisi^ent , et l'on voit tomber les barrières qui s'élevaient autrefois entre le riche et ie pauvre , si bien que celui-ci peut , du jour au lendemain , passer dans le camp de ceux dont il enviait le sort. Enfin , pe qui me touche davantage , il y a partout progrès simultané de la propriété et de la liberté^ les peuples* libres étant ceux qui observent le mieux la justice*, et le respect des droits de chacun étant la meilleure garantie de la prospérité générale et de la civilisation.
Le sens commun , consulté en dehors de tout préjugé , ne parle pas moins haut que l'histoire. On a
' «Otez la liberté, la propriété perd toua ses avantages; elle n'est plus un droit : car un droit cesse d'être tel quand il y a un pouvoir qui'peut enlever la liberté d'en jouir.» Troplong, De la propriété d'après le Code civil (1848, in-12), p. 7.
4ti0 DU FONDEMENT DE LA PROPRIÉTÉ.
beaucoup discuté à différentes époques sur la nature et le fondement de la propriété , et il s'est rencontré plus d'un esprit fort , disposé à douter qu'il y eût là un droit ou.quelque chose de vraiment respectable. Cependant, je ne sache pas qu'un honnête homme , sur le terrain de la pratique , ait jamais vu dans le vol autre chose qu'un délit , quelles qu'en puissent être les circonstances. Supposons, si vous voulez, un brave artisan plongé dans la misère, et chez qui le désir naturel de posséder, accru par les privations , ait été comme exaspéré par une de ces belles déclamations qui transforment la propriété , le droit du premier occupant en une injustice criante contre ceux qui n'ont rien. Puisque cet homme est déshérité de la fortune , il va Sans doute* essayer de se dédommager de cette injustice, en prélevant silr le superflu de son voisin ce qui pour lui serait le nécessaire. Rien de plus légitime, à ce qu'il semble: pourquoi donc ces scrupules qui l'arrêtent ? Pourquoi cette révolte intérieure que soulève en lui la seule idée d'un tel acte? C'est qu'il a beau se dire qu'il ne s'agit que de. fouler aux pieds un préjugé : il ne peut méconnaître la voix de sa conscience qui lui crie de respecter son semblable et de ne point porter la main sur ce qui lui appartient *; Il sent que ce serait mal agir, et j'ose
' Quand, par un beau clair de lune, et lorsque tout dort dans le village , le paysan qui n'a de sa vie philosophé regarde avec un œil (fe convoitise les fruits superbes qui pendent aux arbres de son opulent voisin, il a beau se rassurer par l'absence de tout témoin , calculer le peu de tort que causerait son^action , et comparant la douce vie du riche aux fatigues du pauvre, et la détresse de l'un à l'aisance de l'autre, pressentir tout ce qu'a dit Rousseau sur l'inégalité des conditions et l'excellence de la loi agraire, toute cette conspiration de passions et de sophismes échoue en
affirmer que tout homme en est là. Ainsi , en dépit des sophismes et des utopies , après tant de prédications hostiles à la propriété , il y a toujours en chacun de nous un instinct de moralité qui est d'accord avec la raison et avec Thistoire , pour proclamer à sa manière et pour inaintenir le droit imprescriptible de Thomoie sur les choses qu'il s'est une fois appropriées , en respectant lui-même le bien d'autrui.
Comment donc et par quels arguments a-t-on pu contester une vérité si évidente? Telle est la question qu'il nous reste à examiner.
Je passe rapidement sur une première objection tout à fait puérile, savoir, que l'hdhime n'a droit que sur les fruits de la terre, mais non sur la terre elle-même. «Vous êtes perdus , s'écrie Rousseau , dans le passage que je citais tout à l'heure, vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous , et que la. terre n'est à personne !» Quelques écrivains, prenant au sérieux cette pensée, soutiennent que la terre n'est pas susceptible d'appropriation , que ceux qui ont tenté de s'en rendre maîtres ont été coupables d'usurpation , qu'il est temps de l'émanciper, qu'il faut enfin l'affranchir comme on a affranchi l'esclave et la femme : ainsi le veut le progrès. Singulier progrès, qui nous ramènerait à la barbarie ! Je prise autant qu'un autre les beautés d'une nature sauvage , mais j'admire plus encore l'énergie de l'homme qui , à la sueur de son front, défriche une terre inculte et parvient à tirer d'un sol ingrat la nourriture de sa famille. Un poêle ou un roman-
lui contre quelque chose d'incorruptible qui persiste à appeler Taction par son nom et à juger qu'il est mal de la faire. » Jouffroy, Mélanges (4838), p. 354.
cier peuvent regretter les forêts viei^es , et faire entendre une plainte éloquente contre les déprédations de rhorome. Ils ont pour eux l'esprit et la fantaisie, j'en conviens : mais ils n'ont pas la prétention sans doute de soustraire la nature à notre empire ; il ne peut entrer dans leur pensée de sacrifier au plaisir des yeux la sainte poésie du cœur, et de supprimer les vertus compagnes du travail , au profit de cette nature libre , mais sauvage et malfaisante.
Il est des difficultés plus sérieuses: ce sont celles qui viennent de l'homme lui-même, et des idées qu'il se fait des droits de l'individu ou de la société.
On invoque d'abord la ff aternité naturelle des hommes entre eux ; et l'on déclare qu'elle est incompatible avec ce droit exclusif, égoïste , qui assure à quelques-uns la richesse et larefuse à tous les autres. Faut-il montrer longuement tout ce qu'il y a de faux et d'exagéré dans ces assertions ? Est-il besoin même de faire remarquer que ce droit que l'on traite d'égoïste , apparemment parce qu'il est inhérent à la personne qui possède, est précisément ce qui lui permet d'exercer la bienfaisance ? Le droit est exclusif de sa nature, comme tout ce qui est absolu; mais la liberté qui fonde la propriété peut en faire profiler la famille et la société elle-même: on en peut user d'une manière égoïste ; mais en soi , le droit est au-dessus de l'individu qui en participe; il subsiste toujours , alors même que cet individu , pour son compte , en fausse l'usage et la destination. D'ailleurs, la charité ne s'impose pas, elle s'enseigne par l'exemple , et l'on devrait se souvenir que la vraie fraternité n'exclut ni la générosité dans celui qui donne, ni la reconnaissance dans celui qui reçoit.
« Mais quoi ! va-t-on me dire , recevoir comme don une chose à laquelle on a droit , être l'obligé d'autrui , quand on est son égal, cela n'est-il pas intolérable? S'il est vrai que tous les hommes aient naturellement les mêmes droits, il est injuste que l'un possède plus que l'autre : la justice et l'égalité réclament un égal partage de la terre entre tous ceux qui l'habitent. »
Ceux qui raisonnent ainsi partent d'une fausse hypothèse et aboutissent à la plus dangereuse des utopies ; car ils se fondent sur un droit chimérique , pour demander dans la pratique l'égalité absolue des conditions et des fortunes. De nobles cœurs ont pu former ce vœu: ce fut le rêve de Platon et de Rousseau; mais comment ne pas se défier d'une égalité qui , au lieu de s'appuyer sur la liberté, lui fait obstacle et nie les droits de la personne morale * ? On parle cependant de droits naturels, mais quelle idée s'en fait-on? Il est vrai que, considérés d'une manière abstraite et théorique , les droits naturels sont les mêmes chez tous les hommes, puisqu'ils sont tous doués de liberté; mais il se peut que dans l'application ils aient réellement des droits inégaux, suivant l'usage qu'ils ont fait de cette liberté et suivant les circonstances où ils ont été placés. Il n'y a entl^e eux d'égalité absolue que celle du libre arbitre : ils diffèrent pour tout le reste , et l'inégalité des facultés suffirait pour rendre inévitable l'iné-
' « Défiez-vous de Tégalité , quand elle ne marche pas d'accord avec la liberté; je suis porté à soupçonner en elle de mauvais desseins. J'ai vu souvent Tégalité faire des pactes avec Je despotisme : les hommes peuvent être égaux sous la tyrannie. Mais la liberté est l'opposé de cette chose détestable qu'on appelle despotisme, etc.» Troplong, ibid., p. 44.
i6i DU FONDEMENT DE LA PROPRIÉTÉ.
galité des biens. Supposez aujourd'hiii un pai^tage égal entre tous les hommes : demain reparaîtra l'inégalité , grâce au travail des uns et à la pai'esse des autres. Ensuite , ce partage est irréalisable à tout jamais , puisqu'il faudrait dépouiller chacun y non-seulement de la terre ou de l'argent qu'il possède , mais de tout ce qui constitué une propriété. Au milieu de ce bouleversement général, la propriété totale subirait une telle dépréciation qu'en ruinant les anciens propriétaires, on n'aurait pas même davantage de contenter le& nouveaux. Serait-il possible d'ailleurs de satisfaire jamais cette soif d'acquérir, qu'on aurait prise pour seule règle? Cette utopie ne date pas d'hier, elle est fort ancienne ; mais on ne voit pas que ses partisans aient jamais répondu aux objections qu'elle soulève , et en particulier à celleci , qu'Aristote opposait déjà aux communistes de son temps: «On parle beaucoup de niveler les propriétés; il serait plus urgent de niveler les désirs. » Ce mot d'Aristote n'a pas cessé d'être vrai, et à cette question dictée par l'envie : « Pourquoi n'ai-je pas autant que cet homme ?» on peut répondre par une série de questions pareilles : « Pourquoi ne suis-je pas de son âge ou de sa taille? Pourquoi n'ai-je pas même force, même esprit , même talent , même caractère , même élévation de sentiments? Pourquoi ii'ai-je pas reçu la même éducation, subi les mêmes influences, etc., etc.?» Toutes ces plaintes partent d'un même sentiment; elles sont aussi déraisonnables les unes que les autres , et quoiqu'elles puissent avoir de l'intérêt pour le moraliste , qui se demande, comme Horace, pourquoi personne n'est content de son sort , notre sujet n'exige pas que nous nous y arrêtions davantage.
Mais voipi une difficulté aulremenl redoutable: je veux parler du droit de la société opposé à celui de l'individu. La -puissance de Tétat éblouit beaucoup de gens, et leur donne souvent une idée exagérée de ses véritables droits. Comme ils le voient intervenir à tout moment dans des questions d'intérêt privé, se portant arbitre et jugeant souverainement dans les différends qui s'élèvent entre les individus, réglant par des lois' les .formes de la propriété et le partage des successions, ils en concluent que c'est lui qui est le véritable propriétaire, et que le droit de l'individu se borne à «jouir €le l^ portion de bien qui lui est garantie par la loi *. » Dans cette- hypothèse, pourquoi la société, à un moment donné , ne rentrerait -elle pas dans la possession pleine et entière de ses droits, en reprenant l'administration de tout ce qu'elle a laissé jusqu'ici aux mains des particuliers? Elle peut , d'un instant à l'autre, exproprier purement et simplement celui qui possède , par cela seul Qu'elle le jugera convenable , et la propriété individuelle devient un fait précaire où l'on chercherait en vain la trace d'^n droit.
Pour rétablir la vérité sur ce point, il suffira de montrer que , tout en faisant à l'état sa juste part , il n'est pas nécessaire de lui sacrifier les droits de chaque citoyen. On doit remarquer d'abord que la puissance que l'état a pu s'attribuer quelquefois, n'est pas la mesure exacte de son droit. Ensuite, lorsqu'il règle par des lois les conditions et même l'usage de la propriété , ce n'est pas en qualité de propriétaire souverain,-mais uniquement au nom des droits attachés au
* Définition de la propriété , proposée par Robespierre à la Convention, qui la repoussa.
commandement politique*. Ce n'o^t .pa^ qu'il, ne, puisse, aussi être considéré comme propriétaire, ol.à C^ipoi^U . de vue personne assurément ne lui dénie le droit de posséder, d'acquérir, de donner, de ^vendji^e ou d'a<^liQter ; mais il importe de bien définir ce droit et dele ramener à son principe, c'est-à-dire à l'etnpire légitime de l'homme sur les choses. Ceux qui prennent ici •en mains la cause de la société, ne contestent pas ce . principe; ce qu'ils contestent, c'est le drojt pçr^oanç>l ; et exclusif de l'individu ; ils ne veulent enteadre parler que de la propriété colleclive ou commune» Maip comment ne voient-ils pas que, cette propriété, qui du reste n'est pas mise en question , étant dérivé^ dexellç, de Ja' personne, Iç droit de la société est ultérieiu^.ptisuppose ceux des individus, que, bien loin de les coptfjÇn. dire, il s'y appuie et les résume.^ et quoyipar conséquent, il ne peut les violer ou les abolir san.S:Se nier et se détruire soi-même? 11 n'y a que deu,x impdes.de possession léfjitime : la communauté et la, propriété.
Or, la première n'existe et ne. peut exister qu'^nVQrtu de la seconde, et lorsqu'elle j'étouffe oi^ la- ble§se ^ elle constitueunétatabsurde,tyrannique et violent à^ex(îès^ Au reste, le système de la communauté labsolue est un rêve qui n'a jamais pu être réalisé d'<unje manière curieuse ou durable ; il ne saurait êt^e irpposé à:iiflO ^^éunion d'hommes qu'à la condition de . les d^rader pfO" fondement , et à supposer qu'une telle serviti^de Içur procurât la paix, la sécurité , le. bien-être., jq,;n'hésite pas à dire que mieux leur vaudrait encore -ta. liberté
^ Portalis, Exposé des motifs du Code civil. ^Yoir rexcellent écrit de M. Francii, intitulé : Le eommtinisme jugé par l'histoire , 2^ édit. , 1 849 , in-i 2.
avec tous* ses dangers : « malo periculosam libertatem qttâm tranqtrillum servitium. » Considét'ohs enfin que, dans les sociétés les mieux organisées , lorsque Tétat est propriétaire , c'est toujours comme puissance politiqueet dans l'intérêt général'. Aussi tous les citoyens contribuent-ils, chacun pour sa part, à Tentretien flu trésor public et des domaines nationaux. C'est avec ces ressources que la société pourvoit à ses charges, toujoui*à occupée de Tœuvre commune , toujours prête à venli- en aide à ceux de ses membres qui souffrent, et assurant' ce service comme tous les autres à l'aide d'impôts rf^égtrlièrement établis , sans attenter jamais aux droits* de personne, et surtout sans abuser de sa force pont dépoiiiller une partie des citoyens au profit des autres.
Cette 'dernière pensée nous ramène à la question que noti^S' nous posions tout à Fheure : comment se fait-il qu'un droit aussi élémentaire, aussi certain que celui de la'propiîiété soit si fort attaqué et si ardemment débattu de nôa jours ? On peut assigner à ce fait plusieurs causes : lès uns penseront que c'est la nature môme du sujet qui prête à la discussion ; d'autreë vous diront , qu'à forcfe de considérer la propriété comme institution sociale , oh en a oublié la vraie nature , pour n'y voir qu'un droit politique, et par conséquent plus ou moins conventionnel , et qu'ainsi on a été conduit à ces idées de remaniement qui agitent la société et jettent le trouble dans tous les esprits. Pour moi , je crois que la cause du mal est ailleurs que dans les spéculations des philosophes, ailleurs même que dans des préoccupations politiques. Au fond, ce ne sont pas des idées , des arguments ou des systèmes qui sont en présence,
mais des intérêts et des passions , et voilà ce qui ex; plique la violence extraordinaire de la lutte.
Jamais, vous le savez, la richesse des nations ne s'était accrue aussi rapidement que depuis le commencement de ce siècle ; jamais non plus on n'avait vu sur une si grande échelle les merveilles de l'industrie, secondée par de grands capitaux. Il était donc naturel quç l'on éprouvât d'abord un grand respect pour la' fortune, puis une grande ambition d'en acquérir.
En France surtout , on a pu admirer les progrès de la richesse nationale qui, en un demi-siècle, a marché dix fois plus vite que la population, et l'on a du coucevoir une haute opinion du pouvoir de l'argent. Le riche a donc voulu être tout, et tout le monde a voulu être riche.
Dans une ère de jouissances matérielles , quand Ih société tout entière ne songe qu'aux movens de se pro,curer le bien-être , la fortune tenant lieu de mérite et conférant tous les droits , il est inévitable que chacun en désire sa part, et finisse par trouver mauvais que d'autres aient la leur, et c'est alors qu'on entend sortir
de tant de bouches cette question çle funeste présage : «Pourquoi ne suis-je pas né propriétaire?» Murmure impie , faux et absurde ! On aecuse la Providence , el l'on feint d'ignorer qu'elle a sur nous d'autres vueà , et qu'elle n'a pas borné ici-bas nos destinées et notre avenir. On attaque la société, dont la protectipn et la iustice ne font cependant défaut 4 personne. On, ^'indigne d'être exclu de la propriété, comme si chacun n'avait pas en soi-même les movens de l'acquérir: des bras, une volonté , le travail surtout , dont un poëte a dit : « Cest le fonds qui manque le moim. » Ajoutez -y
DU KONDKMKNT DE LA PHOMUKTK. . 409
ririslrUcliuii (jiie Télul nous dispeiisi» à tous les degrés, selon son drcul ef son devoir, avec une si généreuse lil)('ialité : de là à la piopriété , je veux dire à un honnête revenu , il n'y a qu'un pas. Il est vrai que, pour arriver a la forlune, le plus sur moyen est de posséder déjà (|uelque rliose; il est vrai encore que l'esprit, beaucoup d'esprit ne rend pas millionnaire. Mais quoi ! la pro{)riété est-elle donc le but de la vie , et ne peuto;i être heureux qu'à la condition de posséder beaucoup? Il nous faut, en finissant, dire là-dessus toute la vérité : un philosophe la doit à qui veut l'entendre; je la dirai donc et à ceux qui possèdent beaucoup et à ceux qui possèdent peu.
La philosophie que j'ai Thonneur d'enseigner ne sait point llatter les passions. Elle n'approuve ni la jouissance égoïste , ni les folies de l'orgueil , ni les fureurs de l'envie. Elle n'admet pas non plus que nous nous abaissions à vivre comme des animaux qui seraient destinés .îY brouter les biens de la terre et à se les disputer misérablement. Cett(î philosophie est humaine: elle fait donc la part des besoins inférieurs de notre nature; mais elle rougirait de les exalter, parce qu'au-dessus du corps elle reconnaît en chacun de nous une âme spirituelle et immortelle ; au-dessus des biens de ce monde, au-dessus de ces richesses périssables, elle place les biens et les propriétés incorruptibles de l'âme, la vertu et la science. Voilà en effet les biens qu'il convient à l'homme de souhaiter, conformément à ce qu'il y a de meilleur en lui. Les passions qui l'en détournent sont faites pour obéir à la volonté, sous l'aulorîté de la raison: à cette condition seulement, et grâce à ce gouvernement raisonnable de soi-même , il
pourra prétendre à la possession d'un bonheur solide et impérissable. Ce bbnheur, oti' notre âme aspire, et où Dieu nous appelle tous également , ne saurait être dans l'usage impiiet et troublé des choses de la terre.
Elevons-nous donc plus haut : efforçons-nous de vivre par l'esprit et pai^ le cœur ; proposons-nous un but qui soit digne de nos efforts et qui ne trompe jamais notre attente; en un mot, ne recherchons le bonheur que par la vertu et dans la vertu.
— o 'jtjg^cp '^
(AGUÉG ACTION .DES, FACllLTLJi)
Udpport adresaéà M. le Ministre de rinstruction publique et des culles par M., Cousir| ^ conseiller titylaire de rUni'versitc , président du 'coa< cours d'agré^aljon ^e philosophie i.
MONSIËUII LIi MiNISTUE,
Malgré le mauvais état de mst santé, je me suis empressé de répondre à l'appel que vous avez bien voulu faire à mon zèle pour l'Université et la philosophie, et le 15 novembre dernier, j'ai ou* vert le concours d'agrégation de philosophie auprès des Facultés des lettres, assisté de MM. Ozaneaux, inspecteur général ; Garnier, professeur à la Faculté des lettres de Paris; Barthélémy Saintllilaire, professeur au Collège de France; de llémusat, membre de r Institut.
Je dois avant tout vous remercier de m'avoir donné pour collaboraleur, avec des hommes consommés dans renseignement, un membre éminent de l'Institut, étranger à nos écoles et à leurs habitudes, pour représenter parmi nous la libre science. M. de Itémusat a vu de près riJniversité; il a pu apprécier par lui-même les doctrines qui y sont en honneur, les garanties qu'elles offrent à la société, les travaux et la valeur des jeunes maîtres qui, des différentes parties de la France, s'étaient donné rendez-vous au chef-iieu de l'Académie de i*aris. Je n'ai pas besoin de vous dire aussi, Monsieur le Ministre, de quel poids a été l'opinion d'un tel juge dans toutes nos délibérations.
1 En reproduisant ici ce rapport de M. Cousin , l'auteur n'a pas cédé à un mouvement piiérU d'amour-propre, ni même au désir de se consoler des déboires (pi'il a éprouvés dans sa carrièfc. Son but a été surtout de mettre sous les yeux du lecteur quelques pages où un grand écrivain a exprimé, avec éloquence et avec simplicité, les principes d'une philosophie sagement libérale.
47^ NOTK.
Les disiraetions otagenses des éVénertients politiques, Tîn'certitude qui régna longtemps sur tontes les institutions, et particulièrement sur nos fnstHutions scolastlques, la suspensîoti tlu concours, puis sa soudaine ouverture à une époque Inusitée, au commencement de ITiîver, tous ce^ motifs pouvaient faire craindre que l'agrégation de cette année n'attirât pas un nombre suffisant de prétendants et n'eût potnt son intérêt accoutnmé. Mais ces cbintes ont été trouvées vaines, grâce à J'excellent esprit et à l'beureuse émulation qui animent le corps dès professeurs' de philosophie , et vous apprendrez avec plaisir qu'il s'est présciité*devant nous autant de candidats qu'en 1843. le rappelle les noms de ces candidats :
MM. Ferrari, agrégé des lycées de Tannée 1843, docteur es lettres de 1840, suppléant de M. Bautain à la Faculté des lettres die Strasbourg, auteur de plusieurs ouvrages connus;
Gouraud, docteur es lettres de 4848, et qui, en 1846, a remporté à l'Académie des sciences morales et politiques la pi^emière mention très-honorable dans le concours sur ta Certitude'; * ■
Janet, agrégé des lycées de 1844, reçu docteur es lettres en 1848, avec une thèse sur la Dialectique de f^atnU^ qui' d obtenu les suffrages unanimes de la Faculté de Paris , actuellement professeur au lycée de Bourges; ' ' ' '•
Jourdain , agrégé des lycées de 1840, docteur es lettres de 1838, qui déjà avait paru avec honneur au concoûrs'dè 1843, professeur au collège Stanislas; . . -
Waddington, agrégé des lycées de 1843, docteur de 1848, et dont la thèse sur la Psî/c/ioiogie ctÀristoie a reçu l'approbation des meilleurs juges, suppléant de M. Jules Simon à TÉcole normale; * ; . - .
Rondelet, agi^ég'é des lybées de 1844; docteur es lettres 'de 1847, professeur au lycée de Renneà;
Véra, agrégé des lycées de 1844, docteur de 1846, professeur au lycée de Limoges.
Malheureusement,' au milieu' de la première épreuve, M. Gouraud, sur lequel nous placions'' tous les plus belles espérances, a été atteint d'une indisposition subite, et a dû se retirer du concours.
Restaient six candidats, tous agrégés des lycées, et qui tous
ont, souieuu, jusqu'au bout le^ troiç épr^uve^,exijpr(àe$, la cojqposHip.u^iI'arguuaentation, la leçon.
,; La, composition comprend deux <^preuves: elle doit popter tour à .tour 3ur iun sujet dogmatique et sur un .sujet hiâtoriqM^. Pour qliQQune de ces composition^ les concurrents a'(^nt p^$,|>],us;de bjût beureS), et ils ne peuvent, apporter .ni Jivro^, ni note^^'sous pejne d'exclusion immédiate. Après avoir pris Favls de mes collègi^es. J'ai dicté les deux questions suivantes ^ dont l'esprit à la fqi^.pbilosoplUque et patriotique ne. vous échappera p^s,: .
4° Question de pkilosophie. Quelle est la doctrine pb^lpsop^iquQ la plus appropriée aux principe» et aux 'moeurs d'un peuple libre? — Les candidats sont invités à s'arrêter particulièrement si|r,lç$i idées de liberté, d'égalité, /le dignité, de drojt et de devoir, de justice Qt de cbarité^ de désintéressement et de dévouement, sur lesquels repose toute société libre, et à remonter, par l'analyse de ces idées , à la pbilosopbie qui peut en rendre compte.
2« Question d'kisloire de la plùlo^opliie-. Quel a été le rôle de la France, en philosophie, à toutes les époques, et particulièrement au moyen âge et au dix-septième siècle? ' Sur ces deux sujets, deux concurrents se sont tour à tour disputé le premier rang, M, Janet et. M. Jourdain,
M. Jourdain a été le premier dans la composJ,tion dogmatique^ M. Janet, dans la composi,tion historique. M. Jourdain possède une étenduede connaissances et une justesse qui témoignent d'un esprit plus mûr et plus exercé. M. Janet a plus de force et d'éclat, nous allions dire. plus de talent, si une solidité qui ne se dément jamais n'était pas du. talent aussi, et de la qualité la plus précieuse dans l'ensei^gnement philosophique. Je vous adresse, Monsieur le Ministre, les compositions de ces deux candidats. Vous y reconnaîtrez, j'espère, avec les mérites que je viens de vous signaler, celui d'une doctrine profondément morale et profondément libérale; et c'est bien là le double caractère dont rUniversité doit marquer tous ses enseignements, pour, être à la hauteur de son temps et répondra aux vœux et aux besoins de la France. Le jury me charge aussi de vous exprimer le désir que les deux compositions de M. Janet et de M. Jourdain soient imprimées dans le Journal officiel de V Instruction publique, comme l'ont été, en 4843, celles de M. Saisset et de M. Jacques.
Après M. Janel ei M. Joordain , une plate honorable est due encore à M. Waddington, qui joint à une grande rectitude un style simple, correct, souvent ingénieux, mais sans éclat.
Vous le savez. Monsieur le Ministre, la seconde épreuve du concours, cell<; de Targumentation , est consacrée tout entière à rhistoire de fa philosophie, particulièrement dans Tantiquité. Les sujets sont arrêtés par le Conseil et publiés six mois à Tavancë; c^est ensuite le sort qui les distribue aux concurrents. Voici ceux qui leur sont tombés on partage :
40 Socrate, d'après Xénophon.et d'après Platon: sa physique, sa métaphysique , sa morale «t sa politique ;
a® De Fa théorie platonicienne des idées: faire voir ce qui, dans cette théorie , appartient à Socrate et appartient à Plàtdn; apprécier les mérites et les défauts de cette théorie ;
d<> Exposer et discuter la doctrine d'Aristote sur l'origine et h formation des idées, la liberté de l'homme, robligatiôn morale, rimmortâlité de Tûme et la Providence divine;
40 Exposer la querelle du réalisme et du noitiinalîsme; , '
50 Exposer et discute^ les mérites et les défauts de la philos^ pbie 'de Locke;
60 Exposer et discuter léS mérites et lefe défauts de lia CrWqite (le la raison jmre de Kmt. ■'
Dans Targumentation aussi les candidats subîssei^t deux épreuves différentes : ils sont tour à tour argumentes «etârgumentai^t^; et chacune de ces épreuves dui^e deux heures. MM^ Jianet, Jdurdain et WaddingtoU', qui avaient été lesf^refhiers dans* là compbsitiGin, ont soutenu leur supériorité ; mais entre eux les ran^sr oi^C cliângë. M.' Jourdain a mérité la première pi^ce ; M. Waddingtori T^ suivi de très-prèsv M; Jànet n'est venu'»qù'-apk^ ehx/et'mômëiaiitte certaine distance. 1 '
Ici, un candidat: qui avait entièrement échoué dans ses deux compositions, et pour le fond ei poiïr la forme, M. Véra, a cotnmencé à paraître atveo avantage, et a dépfoxyé'une capacité philosophique peu commune. Faible' dans l'exposition «t la discussion de la doctrine d'Aristote , il s'est fort relevé en^rgumentant cofitre M. Waddtngton sur la philosophie de Socrate. Datis cette lutte sayante et animée, les deux côncu^refits ont fait assaut de conviction et d'énergie. M. Véra attaquait avec une grande force :
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M. W^ddiflgton s'e^t, défendu avec Jernieté pi à propos. Le débat a ctt,,un moment presque c^ran^atique,, et l'audUoine, .conwsnele jury, est demeuré partagé entre les, deux riviaux*.
Enfin M. RoAdelet, 4ont.nouB.avipng distingué une composition, a montré, sur la théorie; des idées de Platon,, et" surtout sur la controverse du réalisme et du noininalisnii^ dan^la philosophie scholastique,^e$ connaissances un peu .superilcielles peut-^étre, mais étendues,, mêlées de quelques paradoxes, et soutenues par une élocution facile et élégante i,
, L'épr^tuye dp la leçon a été plus remarquable encore que «elle de l'argumentation. Les cinq candidate que nous avons déjà signalé^ s'y 3p|3t surpassés, un seul e}^cjepté, que sa voix fatiguée a trahi. Nous les plaçons dans Tordre suivant :
4<> M. WaddingtOAvà iine grande distance de tous le^s autres ; 2» M. Janet; 3° M, Véra; /*« M. Jourdain; 5» M. RondeleL
M. W.addingjLônia eu deux leçons à faire: l'une sur \^ fondement de la propriété ^ l'autre sur la doclrine phiiospphique .murale et polUique de Uob^bea, Nous avons cru pouvoir proposer cette année ces doux sujcis un peu politiques, pour éprouver les doctrines des candidats, et prémunir renseignementqui se donne au nom de l'État d^ tout écart dangereux. La sagesse des concurrents a répondu à nos espérances. Sur le premier points le fo^demept de kl propriété, M. Waddington a éclairé, intéressé, attaché Taudiloire pendant. une heure et demie, par les idées les i^\^ justes, appnyée^ sur une méta|>hysk[ue saine et profonde, développées dans un ondre parfait , et avec une élocution facile , abondante et variée, s'élevant quelquefois «avec le sujet et demeurant toujours siiDpie. La sfmplicité, tel est le mérite particulier et éipinent de ]VL Waddington. Ce n'est pas là d'ordinaire la qua* lité qui distingue la jeunesse , et c'est la première fois que nous la rencontrons à ce degré dans les concours que ndus avons présidés. La seconde leçon de M. Waddingtoti sur Hobbes n'a guère été au-dessous de la première. Nous y avons retrouvé une érudition ch(Hsie, une doctrine nette et bien assise, une parole assurée, fine, ingénieuse.
Les deux questions suivantes étaient échues à M. Janet : \ « Rapport de la psychologie à la théodicée, à la morale et au droit politique; 2.*^ Faire connaître l'esprit, la méthode et les grands
principes de \*d pbilosopliie de Descartes ; en quai DescaHes continue l'œuvre des réformateurs du seizième siècle, et en quoi il est original et mérite le titre de fondateur de la philosophie moderne. Sur ces deux questions , et surtout sur la seconde, M. Janet a fait preuve d'une bonne méthode , de connaissances qui ne sont pas vulgaires, d'une diction grave, ferme, souvent britlante. Mais il est loin de la simplicité de M. Waddrngton : il é^t tendu et un peu monotone. Le temps et l'étude des grands modèles lui apprendront à ne pas appliquer le même ton et le même style à des sujets différents, ni même à toutes' les parties d'un même sujet, à régler l'accent sur le sentiment et la pensée, à monter quelquefois et à savoir descendre. Mais, après tout, 1^1. Janet est déjà un professeur et. un écrivain.
M. Véra n'est peut-être encore ni l'un ni l'autre; maïs c'est incontestablement un philosophe. Il avait à traiter deux sujets magnifiques : 4 ^ Démonstration de la personnalité de Dieu ; t"" Exposer la philosophie de Platon dans ses points essentiels, en apprécier les mérites et les défauts. Sa première leçon un peu confuse , au dont l'ordre au moins n'étati pas suffisaimuent marqué, contenait déjà des parties très-distinguées. La seconde, plus méthodique, l'emporta aussi sur la précédente par ia finesse et. la profondeur des aperçus. L'élocotion' de M. Véra est simple, presque familière. Il ne vise point à Téloquence, il ne cherche pas à bien dire; il n'est occupé que de' sa pensée, mais il ne l'exprime pas toujours avec toute la clarté désirable. Il parle plutôt pour ceux qui savent que pour des jeunes gensqui ont besoffi d'être conduits pas à pas à la science. Toutefois; sa leçon a produit sur l'auditoire Timpression la plus favorable, et' que nous avons partagée.
Nous avons entendu d'excellentes leçoirs de M; Jourdain sur deux points délicats et difficiles: 1<> Réfutation* idu spinosismë; âo Que faul-'il penser de cette proposition célèbre: Au delà de l'expérience il ne peut y avoir de co9naissa»ce oelrtailie^<et il n'y a lieu qu'à des croyances qui répondent à des besoins "plus ou moins vifs du cœur, mais qui manquent de certitude? M; Jourdain, qui avait presque toujours bceupé 'le premier rang 'dans les épreuves précédentes, n'a pas été ici au-dessous de lui-même. Ça été la même méthode, le même sens, la même éloeution fa-
cile, ferme, élégante. Mais tous ces avantages ont été gâtés par un . défaut qui n'avait pas paru dans rarguinenlation de M. Jourdain, et que nous aimons à ra))porter à la fatigue exT trêrae qu'il éprouvait et s'efforçait de vaincre :|e veux dire des gestes souvent excessifs et une voix aiguë, désagréable à Toreille et incomaiode à l'esprit.
M. Rondelet a traité avec succès une question de inorale et une question de métaphysique : i^ Théorie de la charité : sa nature ; ses divers degrés ; ses rapports et ses différences 'avec les autres vertus ; quelle faculté la révèle et la prescrit ; St» Exposer et. apprécier les antinomies de la raison dans la Critique de la raisofi pu?'e de Kant. La doctrine de M. Rondelet ne paraît pas encore parfaitement arrêtée : sa logique dégénère quelquefois en subtilité; mais il possède des connaissances variées, et sa parole vive et abondante excite et soutient l'attention. . .
/ Si nous n'avons pu citer dans aucune des épreuves le sixième concurrent^ ce n'est point. assurément qu'il soit dépourvu de mérite; c'est, nous le savons, qu'il s'estf présenté à ces luttes difficiles saus aucune préparation. M« Ferrari a de l'esprit, de l'imagination, des connaissances générales; mais pour s'asseoir parmi les maîtres, il faut. des études spéciales et approfondies, 11 y faut mettre sa vie tout entière. >
J'ai reproduit, Monsieur le Ministre, avec une fidélité scrupur leuse, etvous connaissez maintenant les diversi résultats des trois opérations da^ns lesquelles, se . partage le concours. Il suffit d^ rapprocher, ces résultats pour en tirer, cette* conclusion certaine', qu'en résumé, M. Waddiîigton a mérité le premier rang, et qu'il a les honneurs de l'agrégation de 484/8, puisqu'il a été le troi- . sième dans la composition, le second dans l'argumentation, le premier hors ligne po^ur la leçon. Or,'d'tiprès l'art. 47 de l'ordonnance d'institution du 31 mars 1840 , le candidat placé le premier sur la' liste a le droit de choisir la place la meilleure, et cette place étant celle d'agrégé près la Faculté. des lettres de Paris., nous avons, à l'unanimité , décerné ce titre à M. W&ddington.
Le second rang appartenait encore s, sans aucune incertitude, à M. Janet qui avait réussi dans toutes les" épreuves et avait été le premier dans la composition.
11 était également impossible de ne pas mettre au troisième
f^its nécessairement dans un but digne de sa sagesse, qui veille sur eux et qui ne les abandonnera pas dans le développement mystérieux de leur destinée. La philosophie ne mérite Tintérét et la protection de l'État qu'autant qu'elle enseigne dans les écoles nationales et inculque à la jeunesse ces grandes croyances qui ne sont pas des superstitions du cœur et des nécessités politiques, mais qui charment les cœurs comme elles consolident les sociétés, parce qu'elles sont des vérités éternelles.
Le concours de 1848 leur promet de nouveaux interprètes, savants, fermes, dévoués. Il est au moins égal à celui de 1843. Parmi les docteurs recommandés à cette époque, nul ne peut être comparé à M. Véra. MM. Janet et Jourdain sont des agrégés des Facultés de déparlement qui ne le cèdent point à M. Jacques et à M. Lorquet; et je m'assure que M. Waddington , déjà cher à k Faculté des lettres de Paris par une thèse du premier ordre, y tiendra un jour honorablement sa place à la suite de ces agrégés de philosophie qui sont déjà des maîtres pleins d'autorité , M. Jules Simon, M. Franck, M. Saisset.
Agcéez, Monsieur le Ministre, l'assurance de mon profond respect ,
Le conseiller, président du concours , VICTOR COUSIN.
En Sorbonne , ce 6 décembre 1848.