ESSAI VIII
L'histoire prête parfois à d'étranges abus. A force de vouloir être juste eqvers les hommes et envers les idées, on se laisse aller à tout excuser, à tout justifier, Terreur et la folie, aussi bien que la vertu et la vérité. Le panthéisme est une de ces erreurs pour lesquelles une sévérité outrée a fait place à une sorte d'engouement. Pendant près, de deux siècles, Spinoza, mal étudié, mal connu , avait été l'objet du mépris général ; il n'était pour tout le monde en Europe qu'un « misérable athée. » Depuis, ou a voulu le hre, il a rencontré d'éloquents apologistes , et une réaction s'est produite en sa faveur, en Allemagne et en France : on a raconté sa vie , on a exposé ses doctrines , on à réussi à réhabiliter dans l'opinion publique un grand génie méconnu , un puissant dialecticien , un homme de .mœurs simples et pures, naturellement désintéressé, vertueux même, comme Épicure, en dépit de son système. Mais on ne s'en est pas tenu là , et l'on est bientôt passé d'un extrême à l'autfe. Dans l'impassibilité plus que stoïque de Spinoza , on a cru voir un religieux enthousiasme , et l'on a transformé sa résignation à une nécessité inexorable en un amour ardent de la Divinité; en un mot.
on a feit du géomètre un saint , et grâce à cette métamorphose, sa doctrine elle-mérae, étudiée avec estime et avec sympathie, a fini par être considérée comme un noble excès et comme une des manifestations les plus pures de l'idée religieuse dans l'humanité.
Cependant les meilleurs esprits semblent être revenus de cet engouement pour le spinozisme ; ils ont fait la part de l'homme et celle du système , et tout en ren-. dant hommage aux mérites et même aux vertus du philosophe, ils ont senti tout ce que ses opinions avaient de faux et de dangereux. Ils ont compris que la' justice ne consiste pas à tout excuser, au mépris des vérités les plus saintes , et qu'il ne faut pas craindre de traiter comme une erreur et d'appeler de son nom propre une doctrine qui renverse toute notion religieuse. Il ne convient pas sans doute de l'assimiler à un athéisme brutal ; mais il est permis de douter que ce soit , comme on le représente, une exagération du théisme, une ai-, sorption mystique de notre être dans l'être, divin, m sacrifice héroïque de . notre individualité à son infinitude suprême.
Le mot d'athéisme, pris à la rigueur, n'offre à l'esprit aucun sens , et l'on peut soutenir hardiment qu'il n'y a jamais eu d'athées , et qu'il ne saurait y en avoir. Mais l'usage veut qu'on applique ce nom à quiconque fausse tellement l'idée de Dieu, qu'ill'anéantit dafait, sinon avec intention. I^a négation directe et complète d'une cause première est aussi impossible à l'homme que la négation de tout autre axiome ; ce qui est,possible, ce qui existe, c'est l'oubli, c'est l'erreur, c^esl une négation partielle portant sur un ou plusieurs des attributs moraux ou métaphysiques qui font de- cette
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caille un Dieu , c'est-à-dire un être infiniment cl parfaitement bon , sage , puissant et juste. Dans ces limites, Fathéisme existe , et il s'est rencontré assez souvent et sous des aspects très-divers. Ainsi, le fclîchisme, Tanthropomorphismc , Tidolâtrie à tous les degrés ne sont que des formes vulgaires de celte espèce d'athéisme qui consiste à oublier ou à méconnaître, au moins dans la pratique, Tinfînitude et la perfection de l'Être suprême. Certains savants tombent aussi , à leur manière, dans un athéisme plus ou moins déclaré, lorsqu'ils mettent dans la matière les attributs de la cause preilïière, ou lorsque, par une horreur mal entendue des hypothèses , ils refusent une place à la vérité indémontrable que supposent toutes leurs démonstrations.
En général, ce n*estpas à dételles erreurs que sont exposés les métaphysiciens: car comment pourraientils nier l'infini, sans nier leur propre science? Mais il est pour eux d'autres dangers , auxquels ils n'échappent pas toujours. Si, par exemple, après avoir admis l'exfstence d'un être nécessaire et infini, ils se préoccupent exclusivement de la diflférence entre l'infini et le fini, ils peuvent être conduits par leur logique à supprimer les attributs moraux de la Divinité, c'est-à-dire ses perfections réelles et ses rapports avec nous, sous prétexte de sauvegarder sa perfection idéale'.
Enfin, étant admis, d'une part, qu'il y a du nécessaire et du contingent, et d'autre part, qu'il y a un lien entre l'un et l'autre', on peut encore procéder d'une manière vicieuse et tomber dans l'erreur, si, au lieu d'expliquer par un acte de l'être parfait l'existence réelle et distincte des êtres contingents, on s'avise de ne chercher dans ceux-ci qu'un aspect, une manière d'être, la
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forme apparente» et phénoménale de l'être unique qui, à un autre aspect, sous sa forme secrète et cachée, est appelé nécessahe, éternel, infini. C'est là le procédé du panthéisme, qui, par la subtilité supérieure de ses conceptions , l'emporte sur tout autre athéisme : c'est donc, en ce genre, l'erreur la plus spécieuse, etpafr conséquent la plus redoutable.
Ce système, en effet, offre les plus belles apparences: son point de vue est élevé, et tout le monde ne «'y place pas du premier coup ; puis il fait la guerre aux superstitions populaires, ce qui prévient en sa favetrr les esprits indépendants ; enfin , il se présente, chez certains auteurs , avec tout l'appareil d'une rigoureuse géométrie, qui impose à ceux même qu'elle ne gagne pas. Voilà les beaux côtés du , panthéisme , c^ux par lesquels il exerce un tel prestige, que ses adversaires eux-mêmes , tout en étant d'avis qu'il mène à l'athéisme , et qu'il dit en termes polis et dans la langue de la métaphysique ce que d'autres disent en termes crûs et grossiers, semblent comme intimidés en présence de cette idole philosophique , et la traitent malgré eux avec une respectueuse indulgence. C'est un système erroné, disent-ils ; mais ils attribuent volontiers ses égarements à la sublimité et à la profondeur de ses principes, et ils ne refusent même pas leurs éloges à la prétendue rigueur de sa dialectique.
Cette opinion exagérée des mérites et de la valeur du panthéisme est cause qu^ d'ordinaire on se borne à le discréditer auprès du vulgaire par un appel au sens commun, ou par l'examen de telle ou telle de ses conséquences : réfutation impuissante et illusoire , puisque les philosophes à qui elle s'adresse professent le plus
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profond mt^pris pour le sens commun , ut que d'ailleurs on accorde que leur système est rigoureusement déduit de principes vrais , ou du moins non réfutés , ce qui revient au même à leurs yeux, En ménageant ainsi ces philosophes dans leur méthode , on augmente leur conftanoe : cai' ils doivent se persuader qu'ils ont pour eux la logique, c'est-à-dire la vérité, et que, pour être contre eux avec tout le monde , il faut consentir à n'avoir pour soi que le préjugé. C'est une concession que ppur ma part je ne suis pas disposé à faire, et voilà PiOqj^^quoi je profite de l'occasion qui m'est offerte * d^attaquer la méthode du panthéisme , d'en démasquer la, faihle$se, et de lui pter. autant qu'il est en moi sa réputation usurpée de rigueur,
La première chose en toute recherche où l'on veut procéder régulièrement, c'est de bien posser le problème à résoudre ; la seconde est de déterminer les moyens : de le résoudre. C'est sur ces deux points que porterx)nt nos critiques., et peutrêtre ne sera-t-il pas besoin de les développer, longuement.
Conftnent lés métaphysiciens du panthéisme posentils la question. philosophique en théodicée? Il y a, disent-ils, de l'infini et du fini, et l'on se demande quel est leur rapport , c'est-à-dire quelle en est l'unité, ou quel est le principe unique par lequel ils s'expliquent l'un et l'autre. Voilà ce que recherche le philosophe panthéiste: son vœu est de tout ramener à l'unité.
' Ces quelques pages sont un fragment détacbé de mes leçons de 1 853 sur la métbode dans les sciences philosophiques.
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Poser ainsi la question , c'est commettra, à ce qu'il semble , june double faute contre la logique.
1. D'abord , c'est faire une hypothèse que rien tie justifie, et <iui contient déjà tout le' système, savoii: qu^il y a une unité suprême d'où procèdent toutes ^choses et où toutes choses se résolvent , unité dont la conception est au-dessus de tout ce qui nous est cqûjqu, .puisque tout être réel a des caractères déternpkinés, une essexice propre , et par conséquent un élément de .différence, c'est-à-dire de diversité et de multitude. Crf-te conception est une hypothèse , une fantaisie métaphysique, et non pas, comme on pourrait le croire /nine traduction fidèle de l'instinct qui nous porte à.clxerçher une causç unique pour tout ce qui a commencé d'être. Mettre partout de l'unité est un penchant aus^i naturel à l'homme que de supposer de l'ordre , de l'harnionie, de la syméti'ie dans les choses ; mais tous nospentbants sont faits pour être réglés : or, tai^dis que; ceiui qui admet un Dieu créateur donne à ce besQi« d! unitéi sa satisfaction légitime, le panthéiste lyi obéit avei^gléjnent et lui sacrifie tout le reste. Quand l'honimese livre à la recherche des causes , il y a un, principe qui domine sa raison, et qu'il lui est impossibte df^ioler, \sans sortir du sens commun: c'est que cela seul qui est contingent suppose une cause, ce qui est nécessaire ayant en soi sa. raison d'être, Le panthéiste ne s'arrête pas là ; il ne s'agit pas pour lui comme pour les autres hommes d'expliquer le contingent par le nécessaire ; à cette question , que nous nous posons naturellement et que le sens commun approuve , il substitue ce problème surprenant pt sa;^s foi^dement dans la pensée : a expliquer le contingent et le nécessaire ! »
DE Lik.MKTHDDB DU PANTHÉISME. 425
Si quelqu'nn doute que tel soit le problème pour le panthéisme , qu'il demande à Hegel ce qu'il en pense ; Toici la réponse que lui fera ce philosophe : « La substance absolue de Spinoza n-est pas encore Tesprit absolu même ; mais outre que Spinoza ne définit pas Dieu l'unité (le Dieii et du two^irf^, puisqu'il le fait consister dans l'unité de la pensée et de l'étendue , il résulte de la seule notion d'unité que dans son systèiïie Tunivens n'est qu'un phénomène sans réalité propre , et que sa philosophie est plutôt acosmisme qu'athéisme^ il nie te monde et non pas Dieu * . »
Le vrai panthéisme, selon Hegel , qui s'y connaisisait, doit donc nier à la fois le monde et Dieu, au moins en ce sens qu'il entreprend de les ramener à l'unité : tel était la but de Spinoza; tel a été, de soil propre aveu, celui de Hegel, et c'est bien de cette mianière que !e problème a toujours été compris dans le panthéisme. Il est vrai que tous les panthéistes ne l'ont pas exprimé aussi ' nettement ; mais il n'en est pas moins au fond de leur pensée et de leurs doctrines, aussi bien que de leurs méthodes- Or, îl est évident que si xîe problèriie est posé ppr quelques hommes f il ne l'est paS par l'esprit humain : car l'esprit humain croit naturellement à Dieu et au monde, et s'il s'inquiète de leurs rapports, c'est pouï* savoir comment et dans quel seiis Dieu est le principe du monde, et non pour découvrir comment Dieu et les êtres contingents se fondent dans une unité supérieure. Encore une fois, nous n'avons naturellement aucune idée de cette unité , qui est le postulat du
* Hegel, d'après M. Willm, Histoire de la philosophie allemande, t. IV, p. 141.
426 J)fi LA MÉTHODE h\} PANTMISMB.
panthéisme , Thypothèse chimérique et indémontrable sur laquelle est bâti tout le système,
% La question que se pose le philosophe* panthéiste a donc le grave défaut de s'écarter du sens commun , ce qui lest toujours une témérité , pour ne rien dire de plus. Mais, à supposer qu'elle soit fondée dans la natm*e des choses , cette question a un autre inoouvé^ nient : c'est de viser tellement haut , que la solution en est à jamais impossible pour notre intelligence. Il esl aisé de s'en convaincre : il sujGQt de con^idérei que tous nos moyens de connaître se réduisent en deiinièce analyse à deux facultés, dont l'une, l'expérience, nous iàît connaître les phénomènes :et les êtres oontingeiits , et Tautre , la raison , nous révèle l'existence d'un être éternel, infini, nécessaire. Avec ces deux sortes de données, on comprend que l'esprit se soit toujours, de^ mandé comment et dans quel sens le contingent suppose le nécessaire, et l'on peut espérer d'obtenir sur ce point quelques lumières, les deux termes de la question étant connus ou pouvant l'être en une. certaine mesure. Mais. cette unité que l'on imagine au-dessus du nécessaire et du contingel^, et qui est inac>cessi))le à l'expérience, dépasse également la raison, c'est-à-dire notre plus haute faculté de connaître. Le problème qu'on soulève est donc au-dessus de notre portée , et cela suffit poui* qu'un homme de bons sens s'en abstienne^ de peur qu'en .voulant s'élever. au-dessus de sa condition, il ne s'expose à tomber au-deasous : car il n'est que trop vrai , comme l'a dit Pascal , que « qui veut faire l'ange fait la bête. »
Voilà pour la manière dont le problème essentiel est entendu par le panthéisme , lorsqu'il a conscience de
DÊ'IA *éTHODE îDU^PAlSTIfÉÏSME. 427
soi-même ef dé co qu'il cherche: Au point de vue du sens commun, un tel système est jugé, puisqu'il- sort de la nature humaine. Au point de vue de la logique, il est également condamné , puisqu'il débute par une hypothèse sans fondement; et jusqu'à ce qu'elle soit établie d'une façon plus solide, on peut se réfuser à aller plus loin. Peut -être même la prudence conseil lérait-elle de s'arrêter ici : n'a-t-oh pas affaire à des gieas qui prétendent procéder avec une telle rigueur, que la géèmétrie n'est rien à côté de leurs systèmes ! Avec de fei habiles dialecticiens, on risque d'être mené plus loin qu't^n ne voudrait, à en juger par la hardiesse du début* Cependant les géomètres ont sur eux un avantage : ilà ne sup^pbsenf que dés principes certains et incontesté's, et c'est pour cela qu'on est obligé de les suivre jusqil'&u bout et d'accepter tout ce qu'ils démontrent: AVèe n^s philosophes , an contraire*, l'hypothèse première ft'étant pas admise , les conséquences qu'on en titera' n'auront rien' de nécessaire. Un logicien peut doti'C sans danger satisfaire sa curiosité , et , en poursuivant Cet exaîîren , voir par quels procédés merveilleux on s'élèvera à cette connaissance surhumaine où l'on aspire.
Parmi les panthéistes, il en est quh, après avoir formulé le problème fondamental, en ont compris la portée, et désespiérant de le résoudre par leurs lumières naturelles , ont bravement renoncé à la raison , pour chercher dans l'extase V unification avec l'indicible objet de leurs recherches. Ceux-là du moins ont été conséquents, ce qlii lie veut pas dire raisonnables: car la
raison et la science n'ont rien à voir dans leurs élans de mysticité. Le logicien n'a pas ses entrées dans ce sanctuaire: aussi bien ne demande-t-il pas à y être introduit ; et comme il s'agit ici de raisonnement , non de sentiment, ni surtout d'illumination, il se tourne vers ceux des philosophes panthéistes qui se montrent plus accommodaqts avec l'esprit humain , et qui consentent à reconnaître sa compétence pour traiter le grand problème du premier principe.
La plupart de ces .philosophes aflSchent un grand dédain pour l'expérience. Ils ont la prétention de ne recourir qu'aux idées dé la raison pure, développées, il est vrai , et interprétées par le raisonnement ; mais l£urs principes doivent être puisés dans la raison. Or, en examinant cette prétention , voici ce que la logique la moins transcendante, mais la plus rigoureuse, nous fait immédiatement découvrir.
Le procédé qu'on nous propose est insuffisant. En effet, que donne-t-il et que peut-il donner? L'être néces* saire , absolu , infini et parfait. Mais pourrons-nous , sans ajulre instruction , découvrir les rapports de cet être avec les êtres contingents? Y a-t-il même des êtres contingents , et que sont-ils ? On n'en sait rien par la faculté à •laquelle on entend se borner» Cette faculté employée exclusivement nous conduira donc à nier le fini, le contingent, l'imparfait: car si la notion de la contingence implique l'idée de quelque chose de nécessaire, la réciproque est loin d'être vraie. Elle paraît même impossible à démontrer , témoin l'ultra-rationalisme de l'école d'Elée qui , pour n'avoir pas accordé à l'expérience sa place légitime à côté de la raison , a dû aboutir à la négalion de tout ce qui est connu par les sens et par l'ex-
DÇ LA MGTHQD£ DU PAiHTBÉISMB. 439
périenpe. Jq n'insiste pas sur un point qui est Cependant de la plus grande importance en théodicée : c'est qufavec la raison seule ^ la notion dé Dieu lui-même demeure incomplète et inachevée, puisqn'on. est renfermé dan»' la. cpnception sublime, mais inféconde , de ses attributs métaphysiques; on sait par ce moyen que Dieu doit être^ infiniment et éternellement tout ce qu'il est ; mais on ne saurait dire ce qu'il est. Quelque grave que soit cette lacune aux yeux du bon sens et d'une sage philosophie, le pl^ilosophe panthéistene se laisse pas arrêter pour si pep : il foule aux pieds le sens commun et traite volontiers de superstition la croyance à un Dieu revêtu d'al-' tributs moraux. Il lui suffit de concevoir l'infini, l'ab*soIq; il est satisfait et pense connaître Dieu. A la bonne! heure, quoique cette connaissance de Dieu soit imparfaite> ce n'est pas du moins une fiction; c'est un^ élément important de la vérité sur 1 être suprême. Voilà* donc, si l'on veut, un des termes de la question qui nous est donné ; mais dans toute question de rapport il y a nécessairernent deux termes, et si la raison était seule, il est clair qu'on n'en aurait qu'un. Aussi les métaphysiciens panthéistes, sans admettre explicite* ment l'expérience, lui font-ils une part, souvent à leur insu, en ajoutant à la raison un procédé quitient de la raison et de l'expérience et qui les unit en une certaine mesure, savoir l'abstraction. <
Les philosophes ne se rendent pas toujours un compte exact de toutes les idées* qui entrent dans leurs systèmes ; et il leur arrive aussi parfois de ne pas remarquer tel procédé qui , à leur insu , joue un rôle dans leur méthode. C'est aiftèi qu'un partisan exclusif de l'expérience nie la raison, au moment où il lui em-
prunte ses axiomes! De même les panlbéi&tes croient n'employer que la raison , et ils ne s'ap^çoivent pas que leur procédé réel , quoique laleot , est Tabstraction. Au moins est-ce le. seul qui puisse leur découvrir quelque chose qui ressemble à « l'unité de Dieu et du monde. »
En effet , comment appeler Facte par lequel on réu* nira à l'aide de ce qu'ils ont de conimun l'être infini et les êtres fînis et contingents? C'est une comparaison sans doute , mais qui serait impossible sans l'abstraction. Ce que l'on compare avec la notion de Dieu, c'est la notion des êtres contingents , considérés non d'une manière concrète , mais dans ce qu'ils ont de général et de commun, puisqu'on les rassemble dans une seule idée ; et cette idée est fournie par une abstraction assez ardue, puisqu'elle représ"ente un genre dans lequel rentrent tous les genres et toutes les espèces de réalités observables. La contingence , voilà ce qu'il faut comparer avec l'inGni et l'immuable, pour en tirer, par un dernier effort , une idée plus haute et plus générale , el qui sera le terme de Ja pensée en ce genre , c'est-à-dire encore de l'abstraction. Mais quelle est la valeur de cette conception et que vaut le procédé même qui nous y conduit?
Si l'abstraction consiste essentiellement à élaguer les différences des choses que l'on compare , pour ne considérer que leurs ressemblances ou caractères communs, il est incontestable que, logiquement, un tel procédé ne donne pas une réalité supérieure à celle qui s'observe , .mais une réalité de plus en plus tronquée, morte et vide. Tout tegicien accordera que, livré à lui-même , ce procédé ne donne à sa plus haute
puissance que l'être en soi , c'est-à-dire un pur néanU Eni effet, qu'y a-t-il de commun entre tout ce qui est, entre Dieu et le monde , le bien et le mal , Tesprit et la matière, le fini, l'infini, le nécessaire, le contingent, le ^assé, le présent, Tavenir, le vrai, le faux, le possible et l'impossible ? Pour obtenir une idéeassex générale et assez abstraite pour tout comprendre^ il faut s'efforcer de concevoir quelque chose qui ne soit rien de tout cela et qui soit en même temps tout cela ; c'est cette notion qui constitue le genre suprême*, c'està-dire l'être en soi, dont on ne doit rien affirmer, puisqu'il n'est ni actuel, ni déterminé , mais qu'on doit affirmer de toutes , choses , puisqu'il se réalise dans tout ce qui est. Voilà la seule wiité de Dieu et du monde que l'esprit puisse concevoir ; voilà V^m premier dont tous les êtres sont des fractions ; voilà le principe absolu, inconditionnel, qui n^est rien et qui est tout, qui comprend tout et à qui tout revient : en un mot , Toilà le Dieu du panthéisme!. Je dis qu'admettre i Dieu en œs termes , c'est le nier, et que c'est une des négations les plus radicales qui se soient jamais produites ; car c'est nier Dieu dans sa perfection , dans son infinitude, dans tous ses attributs moraux, e^ifin dans son existence réelle et actuelle. Ainsi, par sa méthode, le panthéisme conduit à l'athéisme : il n'en est que la forme la plus subtile et la plu3 spécieuse^
On contestera peut-être que ce soit là la méthode des panthéistes; on dira aussi que ces' philosophes n'aspirent pas à une abstraction , et qu'ici l'intention est tout. S'il était question de porter un jugement sur tel ou tel philosophe , cette distinction entre l'intention et le fait serait excellente ; car on ne peut imputer rai-
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sonnablement à un homme des opinions qu'il rejette comme fausses ; et c'est en ce sens qae Malebranche et Fénelon , par exemple , ne sont pas considérés comme des panthéistes , parce qu'ils n'ont pas voulu l'être et que , dans leur aversion pour ce système , ils auraient renoncé à leur méthode et à la philosophie plutôt que de professer une erreur^ aussi monstrueuse. Mais quand on veut juger d'un système, ce ^ doit être en vertu de principes inflexibles embrassant et .la doctrine et la méthode dont elle est sortie. Laissant donc de côté les intentions de tel ou tel philosophe panthéiste, nous devons , au nom de la logique , maintenir en toute rigueur cette double proposition : 4° Quiconque cherche par l'abstraction l'unité aurdessqs de^; êtres réels , ne pourra pas ne pas abQutir à la no.tion de l'être en soi; 2° Réciproquement, quiconque admet comme unité suprême l'être en soi , a dû procéder, sciemment ou non , par l'abstraction , pour arriver à un tel résultat. Donc, le panthéisme a pour méthode, indispensable l'abstraction. Au reste, pour achever ^e ^'en convaincre, on n'a qu'à consulter l'histoire : on reconnaîti*a bientôt, à n'en pas douter, que tous les philosophes à qui elle donne le titre de panthéistes s'accordent à .proclamer comme premier principe quelque, chose d'absolument un , dont la conception exclut toute diversité, et par conséquent tout attribut que la pensée en puisse distinguer, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'ils divinisent ce que la logique appelle l'être en soi. Qu'est- • ce que l'un premier des Pythagoriciens , des Çléates et des Alexandrins , cette unité abstraite , indicible , inénarrable , qui n'est ni finie , ni infinie , et dont on ne peut affirmer ni la puissance , ni même la pensée?
Qu'est-ce encore que la célèbre substance qxui Spinoza suppose comme premier principe, el qui ne peut l'être qu'à la condition (l'être essentiellement indéterminée. Ou'est^ce enfin que Tldée de Hegel ^ avec son progrès logique de l'abstrait au concret? Ces diverses hypothèses ne éont autre chose que des expressions assez peu varices d'une pensée uniforme. Qu'on essaie un moment de supprimer la notion de l'être en soi, le paur théisme n*a plus de raison d'être; c'estr cette notion qui le fait vivre; sans elle, il n'est plus. Toujours et par- ' tout, au Dieu personnel de l'humanité, le panthéisme substitue l'être en soi, l'être pur, abstrait, indéterminé. 11 est vrai qu'il le décore ensuite d'attributs, et qu'il en fait sortir tout ce qui existe ; mais c'est par une inconséquence qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer en ce genre.
Il y a ici une équivoque contre laquelle la logique ordinaire ne nous met pas toujours en garde, et qu'il faut écarter à tout prix : je veux parler de la confusion de l'être efisoi et de l'être par soi, ou de l'être universel et de l'être infini. L'être par soi est l'être nécessaire, éternel, infini, dont l'existence est connue avec une certitude immédiate par la raison ; c'est Dieu luimême , cause suffisante du monde , parce qu'il est le bien absolu et qu'il a en lui-même sa raison d'être. L'être en soi est le résultat le plus élevé de l'abstraclion procédant par la comparaison de tous les êtres réels et par une élimination graduelle de leurs caractères distinctifs et essentiels , c'est-à-dire de ce qui fait leur réahté. C'est le genre être, l'être absolument indéterminé , sans forme et sans qualité , et qui par conséquent n'est pas: car, pour être, il faut être quelque
chose; ce qui n'est rien n'est pas. L'être en soi n'est donc qu'un point de vue de notre esprit. Hors de là , il n'a aucune réalité positive : il est donc sans vertu pour expliquer quoi que ce soit, et Ton n^en peut rien faire sortir.
Si , en effet , l'on redescend du genre être à ses espèces, c'est en y ajoutant des qualités qui n'y sont pas contenues, et en lui attribuant les caractères des êtres déterminés : ici, l'infinitude et la perfection, là l'imperfection et la contingence ; tantôt une nature immuable, et tantôt le changement, où l'on renferme arbitrairement la vie. Ainsi, ce n'est pas par une déduction légitime, mais par une série d'hypothèses injustifiables que le panthéisme détermine l'indéterminé : mystère incompréhensible , qu'il déclare préférer à celui de la création libre. En vérité, c'était bien la peine de se récrier si fort sur l'obscurité de ce dogme ! S'imagine-t-on qu'il y ait de quoi satisfaire un esprit sérieux dans cette continuelle pétition de principe? On a beau la renforcer par de belles métaphores , et vanter ensuite la fécondité, la puissance, l'harmonie et toutes les perfections prétendues de l'unité suprême : d'où lui viennent ces qualités, et à quelle faculté a-i-on emprunté la plupart de ces affirmations? A cette même expérience, que l'on avait d'abord proscrite, et qui se trouve être assez grossièrement employée, comme on le voit, et d'une manière tout à fait intempérante.
On reproche souvent au panthéisme de nier tel ou tel fait , notre liberté , par exemple , et notre existence individuelle, ou le devoir et la vertu, et l'on a raison, Spinoza lui-même en conviendrait*; mais on ne va pas
< Ethique, part. II, prop. 48; part. IV, préambule, etc.
assez loin : on devrait dire que sa conception fondamentale est à jamais impuissante pour expliquer aucun fait, aucun être réel.
Mais le véritable vice de cette doctrine est de fausser et de détruire la notion même de Dieu , comme être réel et parfait, en en faisant une détermination ou une espèce du genre être, et la première hyposlase, c'està-dire la première dégradation, la première chute de ce prétendu principe, Têtre en soi. La source de toute métaphysique est corrompue : tout ce qui en dérive s'en doit ressentir; quoi d'étonnant?
• Il ne faut donc pas^ dire seulement que le panthéisme conduit à l'athéisme ; son point de départ est l'athéisme. . J'accorde^ si l'on veut, que c'est un athéisme qui s'ignore ; mais cela est vrai de tout athéisme.
Eo résumé, la méthode sur laquelle est fondé ce système' a, suivant moi, les deux plus grands défauts que l'on puisse imaginer et qui, du reste, vont ordinairement de compagnie : une ambition excessive et une impuissance radicale.* D'une part, elle aspire à résoudre une question insoluble et sans fondement, et, d'autre pari, elle demeure au-dessous de sa tâche, et même au-dessous de questions plus modestes. On ne devait employer que la raison et le raisonnement; mais, en réalité* on ne procède que par hypothèse; on n'appuie le raisonnement que sur une abstraction immodérée et mal conduite , qui donne je ne- sais quel mélange arbitraire et confus de raison et d'expérience ; et comme on n'en peut riendéduire avec rigueur , on imagine , on invente , sous prétexte de démontrer.
Pour réfuter le panthéisme , il faut donc lui demander un compte sévère dé ses principes et de sa méthode. Il
ne résistera pas à cette épreuve; car il n'a que l'apparence de la profondeur et de la rig-ueur, et cette logique, dont il est si fier et dont il revendique la propriété exclusive, est précisément sa partie la plus vulnérable pour qui a réfléchi sur la nature de Tesprit humain et sur la portée de chacun de ses procédés. Depuis son premier principe, qui est toujours une négation plus ou moins explicite de quelque attribut de Dieu, jusqu'à la confusion impie de Dieu et du monde, qui est nécessairement son dernier mot, on n'y rencontre qu'hypothèse, erreur, contradiction.
Aux froides et stériles abstractions des philosophes du , panthéisme, ou même aux images pompeuses et vides de ses poètes et de ses écrivains, j'éprouve le besoin d'opposer, pour conclure, quelques lignes inspirée^ à un grand philosophe par la simple et pure beauté du y)iritualisme chrétien : « Il n'y a rien de plus parfait que Dieu, ni rien de plus charmant. Pour l'aimer, il suffit 'd'en envisager les perfections , ce qui est aisé, parce que nous trouvons en nous leurs idées. Les perfections de Dieu sont celles de no? âmes , mais il les possède sans bornes ; il est un océan dont nous n'avons reçu que des gouttes : il y a en nous quelque puissance, quelque connoi^sance, quelque bonté; mais elles sont tout entières en Dieu. L'ordre, les proportions, l'harmonie nous enchaotent; la peinture et la musique en sont des échantillons ; Dieu est tout ordre, il garde toujours la justesse des proportions , il fait l'harmonie universelle : toute la beauté est un épanchement dô ses rayons (Leibniz , Préface de la Théodicée). »