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DE l'utilité

en théorie , ne valent pour la pratique que lorsqu'elles y sont appropriées par un exercice assidu. A une bonne théorie logique il faut donc ajouter , pour la rendre utile, un indispensable complément, je veux dire une longue et forte gymnastique de Tintelligence. Mais tout homme qui voudra y mettre un temps suffisant, pourvu qu'il ait dans l'esprit quelque justesse et quelque élévation , est assuré de recueillir de ses études logiques tous les fruits qu'elles promettent. Du temps et de la patience, voilà ce qu'on nous demande : je sais que dans le siècle où nous vivons, ce sont choses assez difficiles à obtenir ; mais je sais aussi que dans ce siècle on comprend encore le dévouement à la science, et je crois que la philosophie doit avoir bon espoir.

J'ai essayé de montrer ce que l'esprit gagne à pratiquer la discipline logique ; je n'insisterai pas sur ce qu'il lui en coûte de la négliger. Que dire de ce mépris pour ce qui est bon et excellent, de cette légèreté superbe qui ne doute de rien, et qui nous lance sans guide dans les régions de l'inconnu? Celui qui poursuit la solution des plus difficiles problèmes sans s'être fait préalablement une habitude de réflexion, ne s'expose-t-il pas de gaieté de cœur à toutes les déceptions de l'esprit? Gomment échappera-t-il à ce danger si commun et si fatal, qui consiste à s'éprendre follement des premières idées venues , qu'il faudra désapprendre plus tard : rêves^ brillants d'une jeune imagination, auxquels il faut renoncer quand la raison arrive, et qui souvent emportent avec eux la faculté même de croire. Si l'on rencontre juste, c'est un bonheur, mais ce n'est ni de la sagesse ni même de la science; car il n'y a science que de ce dont on peut

rendre compte. L'instinct est sûr, nous dit-on, il ne trompe jamais. On oublie que ce n'est pas ici une affaire de sentiment, mais de raisonnement. C'est de réflexion et non d'instinct que vit la science ; c'est donc la réflexioix qu'il faut perfectionner en nous, et la logique est le seul moyen connu pour cela. Qui sait d'ailleurs si ce qu'on appelle instinct n'est pas quelque habitude vicieuse contractée à notre insu? Est-il d'un être raisonnable de penser ainsi au hasard? La force qui s'ignore tente l'impossible et s'épuise par son effort même : la vraie puissance ne se rencontre qu'avec la mesure et la prudence. C'est le plus aimable des poètes qui nous le dit, et je suis heureux de pouvoir mettre sous son patronage une vérité si importante :

Vis consill expers mole ruTi sua; Vim temperatara Dî quoque provehunt In majus.

Je vous ai dit. Messieurs,, les promesses de la logique; il me reste à vous dire de quelle logique j'ai entendu parler.

II y a une bonne logûjue, et il y en a aussi une mauvaise. La bonne est celle qui produit ou peut produire tous les effets que j'ai si longuement décrits ; la mauvaise est celle (jui est incapable de les produire , parce qu'elle n'y vise point. Cette mauvaise logique, indigne d'un tel nom, et qui en a reçu d'autres à différentes époques, prétend se substituer à la science. Elle aspire à une vérité plus qu'humaine, et elle croit la trouver en elle-même. Follement éprise de ses pro-

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cédés et de ses méthodes, elle ne voit rien au deià ; elle adore Tinstrument et néglige le but. Mais son moindre vice est d'empêcher la science. Cette logique, qui rend logicien peut-être, mais non savant, ni surtout philosophe, fausse Tesprit et peut le conduire à toutes les aberrations. Elle existe à côté de nous, mais elle s'est rencontrée plusieurs fois dans l'histoire. La première fois qu'elle paraît, c'est en Grèce; elle s'appelle sophistique. Plus tard, au moyeA âge, c'est la scholastique. De nos jours enfin, elle a reparu plus ambitieuse et plus dangereuse que jamais. J'ajoute- qu'elle se comprenait mieux autrefois qu'aujourd'hui. Je comprends, par exemple, sans vouloir la justifier absolument, la folie des sophistes qui, tout surpris des effets de leur dialectique oratoire, s'écoutent raisonner, s'admirent même alors qu'ils déraisonnent, et se montrent si naïfs jusque dans leur mauvaise foi. Je comprends mieux encore ces demi-barbares du moyen âgC' qui , ne connaissant qu'une science humaine, celle du raisonnement, et la trouvant dans un tel état de perfection, s'adonnent tout entiers à l'analyse du syllogisme, s'y absorbent, et rendant à cette science une sorte de culte, la mettent en des formules qui sont comme leur credo scientifique. Je comprends, dis-je, la scholastique et ses excès , quoique je me souvienne qu'elle a failli étouffer l'intelligence, après l'avoir exercée si utilement. Mais ceque j'avoue ne pas comprendre, après tant de progrès accomplis, c'est l'engouement d'un peuple voisin pour une dialectique qui divinise les idées humaines, et qui, ne sachant ni affirmer ni douter à propos, finit par tout confondre et, sous prétexte de rétablir l'unité de la pensée, abojutit à la né-

galion universelle : digne résultat d'une doctrine qui érige en système l'orgueil . humain , et qui substitue l'adoration de nos rêves à l'amour solide et pur de la vérité.

Ne saurait-on concevoir une saine logique qui , en proposant à nos efforts un but légitime et bien défini , montrerait à la science ses véritables voies et serait à l'esprit un secours, non un obstacle ou un danger? Supposez, je vous prie, que nous soyons mis en état de connaître l'idéal de raison et de science où l'homme est appelé par sa nature : cet idéal si supérieur à ce que nous sommes, et si inférieur à la vérité absolue qui est en Dieu et ne peut être qu'en lui seul. En nous donnant cette préciôuse connaissance de ce que nous pouvons et de ce que nous ne pouvons pas, on nous enseignerait de la manière la plus efficace notre dignité à la fois et notre faiblesse. En décrivant cet idéal dont nous avons des notions si vagues et souvent si fausses, on donnerait au savant, au philosophe, une juste confiance dans les forces de l'esprit humain, et en même temps on lui inculquerait cette vertu si difficile et si rare, la modestie. A la lumière de notre véritable idéal , la logique pourrait nous tracer, sans pédanterie comme sans légèreté , nos devoirs intellectuels : elle nous apprendrait à nous servir du raisonnement et de l'abstraction, sans jamais y voir autre chose que des moyens et des instruments; soupirant sans cesse après cette science meilleure dont notre science actuelle n'est qu'une faible image, elle nous ferait souhaiter ardemment de sortir des procédés et des formules , pour nous élever aux idées et jusqu'à la vérité elle-même.

Pourrait-on nier l'utilité d'une logique ainsi entendue

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et ainsi faite? N'est-il pas évident que la pensée constamment présente du but où l'on aspire empêcherait ces puérils ou funestes égarements que nous reprochions tout à l'heure à la sophistique, à la scliolastique dans sa décadence et à la dialectique d'un peuple voisin? Tout dépend de la notion que l'on se forme de l'idéal humain : celui qui le connaît bien sait où il va et ne peut s'égarer; celui qui l'ignore va au hasard, s'agite en vain, et finit par tomber dans le découragement ou dans l'idolâtrie de sa propre pensée. Se faire une notion exacte et vraie de notre idéal de science, tel est donc le problème: car, je l'ai démontré, tout est là.

. Eh bien ! Messieurs , ce problème n'est pas insoluble , et je ne vous propose point de poursuivre une chimère. Ce dont je vous parle existe, et il y a une méthode sûre pour le trouver. L'idéal, suivant moi, est la plus excellente comme là plus haute de toutes les vérités. Ce n'est pas le réel sans doute , si nous bornons la réalité au présent, mais ce n'est pas non plus l'impossible; c'est simplement le désirable, c'est l'avenir, c'est le but plus ou moins éloigné, mais réalisable, d'une légitime ambition. L'idéal de l'homme, ou son type de perfection, c'est ce qu'il est en puissance de devenir. Or, ce que nous pouvons devenir est indiqué par ce que nous sommes ; notre idéal résulte de notre nature même une fois connue, et la connaissance de notre nature, je dis de notre nature intellectuelle et morale, s'appelle d'un seul mot la psychologie, La psychologie, voilà la lumière qui doit éclairer et guider la science logique à toute époque, mais singulièrement en France au dix-neuvième siècle. 11 y aurait de l'ingratitude à ne

pas reconnaître les services rendus à la philosophie de notre tenips par la science de Tâme ; et lorsqu'une fois on a su apprécier les heureux effets de cette grande étude, il y aurait folie à n'en pas faire l'application à la logique.

Si l'on en croit ces deux génies divins, Socrate et Descartes, c'est dans la psychologie, c'est dans cette science si simple et si profonde, si ancienne et si nouvelle , qu'il faut chercher les premiers éléments de la science universelle à laquelle l'homme aspire. Autant il serait insensé de prétendre, après le sophiste Protagoras, que l'homme est la règle et la mesure de toutes choses, autant il est juste de dire que, dans cette foule d'objets auxquels s'applique notre curiosité , ce que nous connaissons le mieux, c'est encore nous-mêmes. Se connaître soi-même est danc le premier pas à faire, l'étude première et indispensable. Or, on ne sait pas as^ez dans le monde combien la science expérimentale de l'âme humaine a été sérieusement étudiée de nos jours ; on ne sait pas assez qu'elle possède des analyses et des théories qui ne le cèdent en rigueur à celles d'aucune autre science reposant sur l'obserxation. Grâce à la psychologie, grâce aux développements qu'elle a pris de notre temps, on peut dire que la connaissance de Dieu et celle de nos devoirs, la morale et la théodicée, se trouvent comme* renouvelées.

L'homme est un être essentiellement religieux ; à aucune époque il n'a été dépouillé-de l'idée de la Divinité ; mais cette précieuse semence n'a pas toujours été cultivée comme elle aurait dû l'être , et lorsqu'on parcourt l'histoire des opinions humaines sur la nature et les attributs de Dieu , on rencontre à chaque pas les er-

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reurs les plus grossières odieusement mêlées à la vérité la.plus sublime. Pour ne parler que des philosophes, il est deux écueils qu'ils ont bien rarement évités : l'abstraction et l'anthropomorphisme, alternative fâcheuse, mais inévitable pour quiconque ignore ou connaît mal notre nature.

Je m'explique. Prenons d'abord un philosophe qui , sans s'inquiéter de ce qui est, cherche, par une méthode ambitieuse et hypothétique, à pénétrer directement la nature du premier principe de toutes choses , de l'Être suprême, infini, éternel, immuable. Préoccupé de ces caractères tout métaphysiques, tout abstraits de la Divinité, il y fera consister son essence; puis , effrayé d'une telle conception qui , en lui disant comment Dieu est, ne l'instruit pas de ce qu'il est, il s'écriera : « Dieu n'est rien de ce que nous connaissons ; un abîme sépare l'infini et le fini ; il n'y a donc rien de • commun entre l'Être nécessaire et les êtres contingents , finis et imparfaits ; aucune de nos qualités ne lui convient ; il ne nous est semblable en rien , et nous n'en pouvons rien dire, sinon qu'il est. Peut-être même est-ce aller trop loin, peut-être est-il au-dessus de l'être.» En. effet. Messieurs, un Dieu avec qui nous n'avons rien de commun, que nous ne pouvons ni aimer ni connaître, qui est l'inaccessible, l'indicible, un tel Dieu est pour nous comme s'il n'était pas; il ne nous est rien ; il n'est pas ; c'est un Dieu mort. Croire en Dieu de cette manière, c'est véritablement le nier: car on donne son nom à un pur néant d'existence, orné de qualités, impossibles sans un sujet où elles résident. Voilà les effets de l'abstraction en théodicée.

Considérons maintenant un autre philosophe, celui

qui a étudié Thomme , mais dans un mauvais esprit et avec le dessein arrêté d'y trouver toute cette perfection dont il porte l'idée en lui-même. Sous l'empire d'une telle préoccupation, il sera forcément conduit à fausser la notion de Dieu. Dieu pour lui sera un homme parfait. Puis, s'il est conséquent, ce philosophe, ou plutôt ce flatteur de la nature humaine , soutiendra qu'il n'y a pas d'autre Dieu que l'homme, et s'il n'ose s'adorer lui-même, il adorera Thumanité-Dieu. C'est là le dernier terme de l'anthropomorphisme.

Tels sont les dangers qui nous menacent quand nous abordons ces redoutables problèmes : d'une part, l'abstraction, qui nous fait concevoir un Dieu mort; d'autre part, l'anthropomorphisme, avec un Dieu imparfait, c'est-à-dire qui n'est pas davantage le vrai Dieu.

Une exacte psychologie nous sauvera de ces deux abîmes d'impiété. 11 nous suffit de savoir qu'il y a des êtres contingents, pour être assurés qu'ils ont une cause qui leur est supérieure ; mais l'existence de notre âme nous démontre seule invinciblement au-dessus de nous un Dieu spirituel et moral. Si nous sommes intelligents , ne fût-ce qu'un peu , il faut que Dieu le soit aussi , et il le sera infiniment , à moins qu'on ne se résigne à concevoir un effet sans cause, ou même supérieur à sa cause. Écoutez à ce sujet les admirables lignes de Bossuet que je vais vous lire : « Si nous étions tout seuls intelligents dans le monde , nous seuls nous vaudrions mieux , avec notre intelligence imparfaite , que tout le reste qui seroit tout à fait brut et stupide ; et on ne pourroit comprendre d'où viendroit, dans ce tout qui n'entend pas , cette partie qui entend", l'intelligence ne pouvant pas naître d'une chose brute

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et insensée. Il faudroil donc que notre âme, avec son intelligence imparfaite , ne laissât d'être par elle-même, par conséquent d'être éternelle et indépendante de toute autre chose ; ce que nul homme , quelque fou qu'il soit, n'osant penser de soi-même, il reste qu'il connoisse au-dessus de lui une intelligence parfaite , dont toute auti*e reçoive la faculté et la mesure d'entendre*.» Appliquons le même raisonnement à l'homme tout entier. Nous trouvons en nous-mêmes , à côté de la pensée, la liberté; nous sommes aussi capables d'amour, même de quelque justice et de quelque bonté. Dieu , qui nous a donné tout cela, le possède donc en lui-même ; et comme il est l'être absolument parfait , il est parfaitement et absolument bon , Hbre et juste. Ces attributs moraux de l'Être suprême sont établis , on le voit , de la manière la plus simple à la fois et la plus solide par la connaissance des faits de notre nature. Ainsi , Dieu n'est plus pour le philosophe le principe abstrait de toutes choses , mais bien l'auteur libre et la providence du monde , le bienfaiteur suprême à qui nous devons et pouvons donner notre amour , notre adoration , exprimée en des prières et en un culte de vérité et de charité.

Par la psychologie , nous saurons encore nous garantir de cet autre excès qui consiste à concevoir Dieu tellement semblable à nous , que ce ne soit autre chose que l'homme divinisé. Il faut avoir bien peu ou bien mal étudié l'homme, pour tomber dans une erreur aussi grossière. Oui , sans doute , l'homme est ca qu'il y a de plus excellent sur la terre que nous habitons ; oui ,

* Connoissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, S 6.

sans doute , nous pouvons constater en nous-mêmes la présence du divin : car nous en participons essentiellement ; il intervient dans toute grande et bonne pensée, dans tout acte d'amour pur, en un mot dans tout ce que nous faisons de bien , et que nous serions incapables de faire sans lui. Une analyse un peu profonde de la nature humaine ne peut manquer d*y trouver tout cela. Mais quelle conséquence en devons-nous tirer? Est-ce là être Dieu? Non , évidemment: c'est être secouru de Dieu, voilà tout. Notre raison elle-même, dont nous sommes .fiers et à bon droit, notre raison est une lumière d'en haut et le premier don de la grâce divine. Ainsi , jusque dans nos plus hautes perfections , nous avons la preuve manifeste de notre insuffisance. Une fois pénétrés de ce sentiment , nous ne sommes plus en danger, ce semble, de nous adorer nous-mêmes. Nous savons nous tenir à notre rang d'êtres imparfaits et perfectibles. Dieu seul est parfait , et c'est de lui que vient toute perfection dans les êtres créés. C'est ainsi que la connaissance exacte de ce que nous sommes nous conduit à un Dieu vivant, personnel et libre, qui est l'absolue perfection , et dont nous ne possédons en nous qu'une incomplète image.

Lors.jue la notion philosophique de Dieu a été réformée par une saine psychologie , la morale peut agiter sans crainte le problème de notre destinée. Elle possède en effet tous les éléments dont résulte la solution de ce problème. Elle sait ce qu'est l'homme et quel est son auteur ; elle peut nous donner, sur ce double fondement , l'espoir légitime d'un immortel avenir : croyance sairîte et salutaire , dont les effets sont si puissants pour la vie même d'ici-bas !

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A ne considérer que la vie présente, abstraction faite de ses conséquences ultérieures , la morale , éclairée par la psychologie , est en état de nous enseigner et nos droits et nos devoirs. Je ne dis point qu'elle nous les révèle , mais qu'elle nous les enseigne , c'està-dire qu'elle les établit à nos yeux sur leur véritable base. 11 y a une époque dans la vie où nos croyances sont mises, pour ainsi dire, à l'épreuve. Les croyances morales, comme les croyances religieuses, courent alors les plus grands dangers. Lorsque le jeune homme qui entre dans la société civile y voit les faits en contradiction avec le droit , il est facilement troublé , et , s'il a l'âme faible , s'il est mal préparé pour une telle épreuve, il perd dans la pratique la distinction du bien et du mal, du juste et de l'injuste. Nous avons un moyen infaillible de nous prémunir conti^e cet écueil : c'est de transformer l'instinct en raison , c'est de nous rendre compte des vérités morales , c'est d'expliquer par leurs principes nos droits et nos devoirs. Or, ces principes sont encore en nous-mêmes , dans la nature et les caractères essentiels de la personne morale, douée de raison, de conscience et de liberté. La liberté morale , ce dogme philosophique des temps modernes, cette vérité intime que notre conscience atteste , que la psychologie analyse , et qui jamais , j'ose le dire , n'a été mieux étudiée ni mieux décrite qu'à notre époque*, la liberté morale est le premier fondement de toutes

les libertés et de tous les droits comme de tous les

^Voir les analyses de M. Cousin (Cours, 1^^ série, t. IV, p. 541-574; 2® série, t. Il, p. 341 et suiv., etc.) et de M. Jouffroy Mélanges, Cours de droit naturel. Nouveaux méhn^es^ passim). Cf. Debs, Tableau de Factivité volontaire et libre, etc.

devoirs. La philosophie n'a pas toujours Thonneur d'enseigner à Thomme ses devoirs pour la première fois ; mais elle lui donne , pour les accomplir, le plus - grand des motifs : faire le hien pour le bien. Aidé d'un si beau principe , le sens moral est fort contre les passions : il peut lutter avec elles et en triompher.

Voilà les enseignements de la vraie philosophie, fondée sur la psychologie. Ces vérités ne sont pas nouvelles , grâce à Dieu : elles ne sont point le privilège de notre époque; ce qui est nouveau, ce qui est propre à notre temps , c'est la manière dont on les présente , appuyées enfin sur l'observation de la nature humaine, seul fondement légitime des sciences morales. Cette méthode , assez souvent préconisée dans les siècles précédents , n'a guère été pratiquée jusqu'ici en philosophie ; et par le peu que je vous en ai dit, vous pouvez vous faire une idée des résultais qu'elle donnerait , si tous les philosophes, d'un commun accord, s'efforçaient de mettre à profit le beau précepte de Socrate et l'exemple, imparfait encore , de Descartes. La logique en particulier, sous l'influence d'une telle méthode , subirait, on peut le dire, une véritable révolution. Chose singulière , il n'y a* peut-être pas un seul grand logicien qui ait expressément appliqué la psychologie à la logique. Il est cependant bien aisé d'apercevoir le lien intime qui unit ces deux études. Jugez-en, Messieurs.

Il y a longtemps qu'on distingue en logique ces trois choses: la nature, la science et la pratique. Par la nature , on entend ici la manière dont l'esprit pense et raisonne de lui-même antérieurement à toute règle, en dehors de toute méthode inventée par la réflexion.

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La science logique contient les préceptes : elle décrit la méthode que nous devons suivre dans la construction de la science. Enfin la pratique se compose de tous les exercices propres à convertir les règles de Tart en habitudes de l'esprit. Il est bien clair que ces trois moments de la pensée qui résument tout son développement logique, se succèdent dans Tordre où je viens de les énumérer. Mais ce qu'il importe surtout de constater, c'est qu'ils se supposent dans l'ordre inverse, la pratique devant se conformer à la théorie, et celle-ci à son tour devant se régler sur la nature , non pour la copier servilement , mais pour savoir ce dont elle est capable et lui prescrire lesjois qui lui conviennent. La science logique n'est autre chose, que l'esprit humain découvrant le secret et la mesure de ses forces naturelles et les dirigeant en conséquence. Si donc nous voulons connaître la vraie logique à laquelle doit se plier notre raison , voyons d'abord l'esprit humain à l'œuvre , et pour mesurer sa puissance , analysons ses merveilleux procédés. Mais pour cela laissons d'abord de côté les méthodes vicieuses appliquées jusqu'ici à la logique. Demandons la connaissance de la nature humaine à la psychologie , non à des systèmes plus ou moins ingénieux , mais qui ont fait leur temps. Il na s'agit pas aujourd'hui de faire revivre les hypothèses idéologiques de Condillac , ce philosophe plus ami de la simplicité que de la profondeur, et dont les arrangements artificiels offrent tant de vraisemblance et si peu de vérité. Il ne s'agit pas non plus d'étudier exclusivement l'esprit humain dans les chefs-d'œuvre des temps passés, ainsi que le voulait Ramus, raisonnant en humaniste plutôt qu'en philosophe. Enfin, ce n'est pas

extérieurement, ce* n'est pas du dehors ni dans des œuvres mortes qu'il faut étudier l'homme , si Ton veut connaître la pensée , le raisonnement et leurs conditions naturelles. C'est en lui-même qu'il faut observer l'esprit humain ; c'est au moment où il agit qu'il faut le regarder agir ; en un mot , c'est par la conscience , c'est en soi-même que chacun doit observer la nature humaine. Par cette méthode seulement , nous pouvons espérer d'aller plus loin qu'Aristote , soit en trouvant des règles qu'il a ignorées, soit surtout en apprenant ce que toute autre méthode est incapable de faire comprendre : je veux dire la véritable valeur des règles mêmes qu'il a connues.

Il est impossible de traiter de la logique sans parler d'Aristote, et c'est justice: car c'est à lui qu'elle doit son existence comme science distincte. Avant lui, on ne trouve que la dialectique de Platon , ce passage inspiré du réel à l'idéal , de l'humain au divin , qui contient tant de vérité et si peu de science. Il était réservé au grand disciple de Platon , à ce génie sévère autant que vaste et profond , d'être le législateur de la pensée grecque , avant de devenir au moyen âge le précepteur du genre humain. Aristote a si fortement assis la théorie logique du raisonnement dont il est l'auteur, qu'il a établi du même coup la logique elle-même de la manière la plus solide. Les logiciens de Port-Royal, qui lui sont si peu sympathiques , sont obligés d'avouer que « le corps des préceptes lui appartient. » Mais s'il est vrai qu'il a donné un corps à une science jusque-là sans nom ou sans autorité , il faut reconnaître aussi qu'il ne l'a pas achevée et qu'il est loin d'en avoir dit le dernier mot. La syllogistique , à laquelle il s'est à

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peu près borné, n'est pas la logirfue, mais seulement une de ses parties les plus considérables. Je trouve même un défaut à cette incomparable analyse du syllogisme : il lui manque d'être appuyée sur une véritable psychologie. Aristote a constamment étudié le raisonnement sous sa forme parlée , qui est le syllogisme , n'arrivant ainsi à la pejisée qu'à travers le langage : travail prodigieux , et qui accroît encore à mes yeux son mérite comme inventeur d'une théorie qu'il semble avoir portée à sa perfection ; mais, en vérité, il n'était pas besoin de prendre un tel détour pour deviner l'esprit humain , puisque chacun le porte en lui-même et peut apercevoir sans effort, par la méthode la plus simple et la plus directe , ce qui a lant exercé la sagacité d' Aristote.

Il y avait donc quelque chose à faire en logique en dehors d' Aristote, et en effet cette science a reçu après lui quelques développements ; mais le grand , le véritable progrès est encore à réaliser : l'application de la psychologie à une science qui en dérive immédiatement et qui ne peut être vivifiée que par elle. Par la psychologie seule on peut justifier les accroissements donnés à la logique dans les temps modernes, et espérer de lui en donner de nouveaux. Permettez -moi en finissant, Messieurs, de vous exposer brièvement quelques-uns de ces progrès accomplis déjà, ou que la psychologie peut nous faire accomplir. Je raconté seulement ou j'indique, je ne démontre pas; je ne veux que faire comprendre par quelques exemples ce que peut notre méthode pour le renouvellement de la logique.

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