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DE L OBJET DE LA LOGIQUE

Il y a vingt-deux siècles qu'Aristole a fait de la logique une science, qui depuis lors n*a cessé d'être enseignée en Europe par une longue suite de professeurs et d'écrivains , avec un ensemble dont l'histoire de la philosophie ne donne pas un autre exemple. Il semble donc que le domaine, le caractère et les attributions d'une telle science devraient être désormais au-dessus de toute controverse, et cependant, quelque surprenant que cela puisse paraître , il n'est pas rare de voir s'élever sur l'objet même de la logique des discussions qui ne sont point sans gravité, soit que l'on considère les conséquences du parti qu'on embrasse , soit qu'on s'arrête seulement aux noms des combattants. Je n'en donnerai pour preuve que la célèbre, polémique instituée par M. William Hamilton contre les logiciens anglais les plus distingués, et notamment contre M. Whately, le savant archevêque de Dublin. Dès Tannée 1840, le public français a été initié à ces débats par une excellente publication de M. Louis Peisse*. Cette polémique

* Fragments de philosophie , par M. W. Hamilton , traduits de l'anglais par M. Louis Paisse, avec une préface, etc.; Paris, Ladrange, 1840, < voL in-S» de CXXXIX et 390 pages.

se poursuit encore, quoique avec moins d'éclat, nonseulément en Angleterre ou en Ecosse, mais même en France et en Allemagne, et l'on ne saurait aujourd'hui aborder l'étude de la logique sans rencontrer aussitôt deux écoles rivales, entre lesquelles il faut j)rendre parti: car il ne s'agit pas entre elles de questions secondaires ou dont l'examen puisse être ajourné sans inconvénient; il s'agit de la science tout entière et de l'esprit dans lequel elle veut être étudiée.

Commençons par donner une idée sommaire des deux systèmes qui sont en présence. Des deux côtés on feit du raisonnement, ou même de la pensée en général, la matière de la science logique; mais les uns veulent que le logicien trace les règles qui doivent conduire l'esprit à la vérité, tandis que les autres prétendent qu'il se retranche dans la théorie et qu'il ne s'inquiète mêrtie pas de l'erreur et de la vérité , mais seulement des lois nécessaires qui président à la formation de la pensée, et en particulier du raisonnement. Pour les premiers, la logique est une science essentiellement pratique, et la plupart la définissent volontiers l'art de penser, sans trop se laisser troubler par les difficultés de grammaire que soulève cette expression; pour les autres, c'est essentiellement une pure théorie, une analyse de la pensée, non réelle, mais possible ou formelle , et ils la définissent la science des lois formelles de la pensée.

C'est à la dernière opinion que se range M. Hamilton, et la juste autorité qui s'attache aux travaux de ce philosophe semble devoir faire pencher la balance en sa faveur. Nous ne pensons pas cependant qu'il soit permis de txancherpar ce seul argument une question

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d'une telle importance pour l'étude et pour les destinées de la logique , et nous nous proposons de la discuter ici avec les développements qu'elle réclame.

Au fond , toute la controverse roule sur une définition. Comment la fixer? On a le choix pour cela entre deux méthodes. Il y a d'abord un procédé très-simple, et qui dispense de longues recherches; c'est de tout ramener à une explication de mots, et de dire : voilà dans quel sens nous entendons ce terme. Les écrivains de Port-Royal ont mis à la mode ce procédé , qu'ils appellent définition des noms, en admettant avec une trop facile complaisance qu'il est permis à chacun, pour son usage par4:iculier, et pourvu qu'il en avertisse les autres , d'attribuer à un mot la première signification venue, sans se mettre en peine si les autres le prennent dans le même sens * . De cette manière, il faut en conveïiir, on trouvera aisément une issue aux difficultes les plus sérieuses, ou plutôt on aura supprimé toute difficulté : personne même , à ce qu'il semble , n'y pourra rien trouver à redire. Cependant, si ce procédé est commode, il est, par contre, passablement arbitraire et même tyrannique. En effet, n'y a-t-il pas quelque chose d'illusoire dans la distinction inventée, ou plutôt renouvelée par Port-Royal? Un mot exprime toujours quelque chose, et quand cette chose existe depuis des siècles, on n'a pas le droit d'en parler, comme si l'on venait de l'inventer , sans tenir compte de ce qu'elle a été jusque-là. D'ailleurs, sous prétexte de n'exprimer qu'une opinion personnelle, et qui, à ce titre, paraît incontestable, on finit le plus souvent par vouloir imposer aux autres cette défini-

' La Logique *ou Tart de penser, I*"** partie, cli. XIl. .

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lion , qu'on n'a pas pris la peine d'accorder avec l'opinion commune.

L'autre méthode qui s'offre à nous consiste , au contraire, à chercher une défmition qui ne soit pas celle de tel ou tel, mais du plus gi'and nombre, et, s'il est possible, de tout le jnonde. J'ai dit : tout le ntofide; mais qu'on veuille bien m'entendre; qu'est-ce que tout le monde ici? Qui s'agit-il de consulter? Ceux qui savent de quoi il est question, ou ceux qui ne le savent point? Socrate, ce grand chercheur de définitions, nous engage à préférer le témoignage de ceux qui savent, et c'est aussi ce qu'exprime le vieux proverbe : cuiqiie in sua arte creclendum. C'est donc aux- logiciens qu'il faut demander ce qu'on doit entendre par logique. Si après examen on découvre qu'ils sont tous d'accord, il n'y aura qu'une chose à faire : recueillir fidèlement l'opinion qu'ils ont tous exprimée sous des formes diverses. Si, au contraire, ils diffèrent entre eux, non-seule^ ment pour l'expression, mais pour le fond même des choses, il faudra discuter leurs opinions, afin de choisir la meilleure en connaissance de cause.

Prenons d'abord l'avis de l'auteur de TOrganon. Voici comment s'exprime Aristote au début des Analytiques: «ïi faut dire avant tout la matière et l'objet de cette étude : elle porte sur la démonstration et traite de la science démonstrative. » Pour quiconque a lu, même superficiellement,, les divers traités dont se compose l'Organon, il est incontestable que les Analytiques résument tout ce que plus tard on est convenu d'appeler la logique d'Aristote ; car la logique existait avant d'avoir un nom. Il résulte delà, par une conséquence assez évidente, que la définition qu'on vient de lira s'applique.

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dans la pensée d'Aristote, à la logique ello-même. Or, toute science reposant , selon lui , sur la démonstration*, s'occuper de la démonstration, c'est s'occuper de la méthode des sciences. L'Analytique, c'est-à-dire la logique dans la langue d'Aristote, est donc une théorie de la science ou de la méthode qu'il y faut appliquer. En d'autres termes, c'est une étude qui a pour objet de régler l'emploi de la pensée , au moins en matière scientifique.

Telle est l'opinion d'Aristote , sincèrement interprétée, et que confirme d'ailleurs le contenu des Premiers et surtout des Derniers Analytiques*. Nous ne sommes plus au temps où le moindre texte de ce philosophe était considéré comme un oracle, <jue l'on devait accepter aveuglément. Je ne le cite donc pas avec l'intention de couper court par là à toute discussion et à toute recherche; mais si ce philosophe n'est plus dictateur en philosophie , ni même en logique, son jugement sera toujours d'un grand poids dans une science qu'il a le premier constituée et organisée, quoiqu'il ne lui ait point donné le nom par lequel on la désigne le plus ordinairement, et il n'est pas indifférent de savoir ce qu'est à ses yeux cette science. Suivant lui, c'est un art de penser à l'usage des savants et des philosophes, et en l'appelant analytique^ il l'oppose comme une méthode certaine à la dialectique de Socrate et de Platon , dont il n'admet le légitime usage qu'en matière probable ou contingente.

On doit ajouter à l'autorité d'Aristote celle de ses

*Morale àlSicomaque, 1. VI, c. 6; Grande Morale, 1, 35, etc. *Pour de plus amples développements, voir TEssai V sur la itièt|i6de déductive, d'après le« Analytiques d'Arifetote.

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deux grands devanciers : car il serait par trop rigoureux de leur refuser une place dans Thistoire de la logique, sous prétexte qu'ils n'ont connu et célébré que la dialectique. A ce compte, on vient de le voir, il faudrait retirer à Aristote lui-même le titre de logicien. Mais si Ton veut bien avouer que l'analytique était pour lui ce que fut la logique pour ses successeurs , on ne saurait non plus s'empêcher de reconnaître que cette même analytique a eu pour antécédent la dialectique de Socrate et de Platon.

Socrate a fondé la philosophie chez les Grecs , parce qu'il a fondé parmi eux la méthode. On avait vu avant lui de grands talents de réfutation et d'exposition : d'abord les subtiles argumentations par lesquelles Zenon d'Elée réduisait ses adversaires au silence et qui lui ont fait attribuer l'invention de la dialectique ; et, plus tard, les fameuses exhibitions des sophistes. Le premier, Socrate pratiqua des procédés réguliers de recherche et de découverte. Il avait, à l'exemple de^Zénon , sa méthode de réfutation , cette ironie si célèbre qui se jouait de la plus habile rhétorique, et obligeait les sophistes eux-mêmes à confesser leur ignorance. Mais sa véritable méthode était la jxauuTix^, cet art inimitable d'accoucher les esprits, et de leur faire produire comme d'eux-mêmes et par une sorte de réminiscence la vérité et la science dont ils ont le pressentiment. L'induction et la définition y figuraient comme procédés essentiels. Je ne dois pas m'y arrêter en ce moment ; une seule chose importe ici : c'est de constater la préoccupation qui portait un si grand philosophe à faire une théorie et comme une science de la science, destinée à nous faire savoir au moins une chose: « que

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nous ne savons rien , » mais destinée aussi à rendre le philosophe meilleur dialecticien (SiaXsxTixwTEpov) , en lui enseignant à s'élever du particulier au général et « à disserter par genres et par espèces. »

Platon va plus loin. Il veut savoir: il aspire à posséder la vérité, l'être lui-même. De là la dialectique avec ses deux parties, l'une critique, qui rappelle l'ironie de Socrate ; l'autre positive, qui est à la fois la méthode et la science, l'amour et la possession de l'idée, c'est-à-dire du vrai* du beau et du bien. La dialectique de Platon, comme le reconnaît M. Hamilton*, « est une méthode , non pas formelle , mais réelle ; » elle enseigne à monter les degrés du vrai par la pensée qu'anime l'amour, et à les redescendre par divers procédés , dont le principal est la division.

Aristote a reproduit toute la partie scientifique des deux méthodes que nous venons de rappeler ; il les résume et prétend les dépasser dans ses Analytiques. Si donc Socrate , Platon et Aristote eussent connu le mot de logique, il est évident qu'ils l'auraient employé dans là même acception , pour désigner un art de vérité , une science de la science. Chacun d'eux, il est vrai, entend cette étude à sa manière , mais tous les trois lui attribuent le même objet et le même caractère; tous les trois en font le guide et l'instrument de la philosophie.

La revue de toutes les grandes écoles et de tous les grands philosophes jusqu'à nos jours conduit au même résultat. Après Aristote , comme avant lui , tout le monde en philosophie sent le besoin d'une méthode et , par conséquent, d'une science de la méthode, qu'elle s'ap-

' F'ragments, etc., trad. de M. Peisse, p. 202, 203.

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pelle dialectique, analytique, logique, ou même canonique, suivant l'expression adoptée par les partisans d'Epicure. Avec les stoïciens paraît et commence à prévaloir le mot de logique, pour désigner l'art de raisonner qu'ils ont hérité d'Aristote , et dont ils font si grand cas , qu'à leurs yeux c'est le soutien et comme le nerf de la philosophie. Puis vient l'innombrable série des péripatéticiens anciens et modernes, grecs, latins, arabes, occidentaux, interprètes plus ou moins fidèles de la pensée d'Aristote, mais qui par eux-mêmes n'ont aucune autorité.

Au moyen âge , deux hommes se distinguent de la foule des scholastiques par une grande hardiesse et une certaine originalité. A ce titre,' et à cause de leur grande réputation comme dialecticiens, Abélard et Raymond Lulle méritent de nous arrêter un instant. Le premier a donné au douzième siècle le signal de l'émancipation des intelligences ; c'est de lui que date le premier éveil de l'esprit de liberté en Europe , et c'est principalement par son influence que la logique , considérée comme instrument de toute recherche , prit une importance capitale et devînt le grand intérêt intellectuel du moyen âge. Il voyait dans la dialectique une méthode: elle était pour lui «l'institutrice de toutes les sciences , » et il en fît l'application à la plus haute de toutes , à la théologie , au risque de se voir accusé devant les conciles et foudroyé par l'éloquence plus orthodoxe de saint Bernard. Raymond Lulle , esprit plus aventureux qu'Abélard , et dont la vie ne fut guère moins romanesque , est surtout fameux par soii Ars magna et son Ars universalù , tentative originale , bien qu'assez peu féconde, pour faire avahcer toutes les

sciences au moyen de la dialectique, entendue comme un art de la vérité (ars inventiva vcritatis).

La logique , jusqu'ici , est donc étudiée par les philosophes en vue de la science , parce qu'elle a pour objet de lui tracer une méthode. La scholastique ellemême, tant qu'elle a foi dans la valeur et la portée de son étude favorite , fonde sur elle toutes «es espérances de progrès et de découvertes , et c'est elle , on le ôait , qui appelle Organon ou instrument par excellence les traités logiques d'Aristote. Mais là où dominait le commentaire , la pensée ne pouvait guère se développer, gênée qu'elle était par les habitudes routinières de ce bon vieux temps , comme on dit quelquefois , et par les défiances plus ou moins fondées des autorités temporelles ou ecclésiastiques. C'est surtout vers la fin du quatorzième siècle et pendant toute la durée du quinzième que la paresse des uns et la timidité des autres laissèrent s'établir le funeste usage d'étudier la logique pour elle-même, et de la renfermer dans les formes du raisonnement , sans lui permettre aucune entreprise , soit en politique., soit en théologie , soit même en une science quelconque. On connaît l'arrêt aussi ridicule qu'odieux rendu à Senlis , en 4473, par le roi Louis XI, contre ceux qui tenteraient de sortir des étroites limites d'un nominalisme formel. Triste époque, qui marque la décçidence de la scholastique , et où les rares esprits qui avaient conservé la saine tradition, étaient contraints de rompre avec leurs maîtres et avec la foule de leurs contemporains , pour se reléguer dans une opposition incomprise, jusqu'au jour où la renaissance rendit peu à peu à l'esprit humain la conscience de sa liberté et de ses droits. Alors paraissent des logiciens distingués ,

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tous animés du désir de restituer à Tart de penser ses anciennes attributions et son caractère essentiel. Je veux parler de Rodolphe Agricola , de Laurent Valla , de Louis Vives, de JeanSturm, et surtout de celui que TAUemagne salua du nom d^ Platon français et qui eut la gloire, pendant trois quarts de siècle, de diviser TEurope entre.Aristote et lui. Après avoir tenté , avec un courage héroïque, de remplacer la logique morte du moyen âge par une dialectique puisée dans les chefsd'œuvre de Tesprit , et destinée à en susciter de nouveaux , Ramus avait dessein de montrer la puissance de la méthode dans toutes les sciences humaines , en grammaire, en rhétorique, en mathématiques, en physique , en morale , en politique , sans parler de la théologie. 11 périt à la tâche; mais il eut gain de cause auprès de la postérité. La méthode fut désormais une partie essentielle de la logique, tant pour ceux qui demeuraient dans les limites du syllogisme et de la démonstration , comme Hobbes et Gassendi , que pour ceux qui préconisaient une méthode nouvelle , comme Bacon et Descartes * .

' Qu'il me soit permis dé relever ici en passant une critique qui, de divers côtés, a été adressée à l'auteur de Ramus, sa vie y ses écrits et ses opinions j et qui se trouve reproduite dans un savant article de M. Emile Saisset (Revue des Deux Mondes du 1«' mars 4856). On accorde que Ramus était Un honnête homme, on consent même à Tadmirer pour des vertus qui ne sont plus guère de notre temps: la droiture, le désintéressement, la pureté des mœurs; mais on lui conteste ses titres philosophiques, et jusqu'à son influence en Europe, et Ton déclare qu'on lui préfère Pomponat et Vanini, Campanella, Bruno, Montaigne et Rabelais, c'est-àdire des hommes qui Qnt pu avoir plus d'esprit, d'érudition ou de talent d'écrire que Ramus, mais qui n'ont rien laissé en philo^ Sophie. Je n'ai pu rencontrer sans surprise de telles assertions

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Le litre du Novum Organum dit à lui seul toute la pensée de Bacon. En exposant une méthode fondée sur le procédé inductif , il voulait introduire une nouvelle logique, capable, disait-il, de régénérer les sciences en réformant l'esprit humain lui-même. La logique dans son ensemble doit, suivant lui, nous apprendre quatre choses : Fart de trouver la vérité et celui d'en bien juger, Tart de la retenir et celui de la transmettre à nos semblables*. Descartes à son tour vint confirmer cette conquête de la logique , en lui donnant pour objet propre la méthode. « La première partie de mes essais, dit-il dans la préface des Principes de philosophie, fut un discours touchant la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, où je

sous une telle plume; car je m'assure que tout homme du métier, qui dura accordé un peu d'attention à Ramus et au ramisme, sera obligé en ^nscience de souscrire à ce que j'ai dû dire de l'homme et de la doctrine , après les avoir étudiés plusieurs an-* nées. En fait, aucune partie de la philosophie n'a été cultivée avec succès dà l'époque de la renaissance, si ce n'est la logique, à moins qu'on n'accepte comme une métaphysique sérieuse et solide les brillantes rêveries de Jordano Bruno, qui d'ailleurs fut le contemporain de Bacon. Or, en logique, dans la science de la méthode, Ramus est, avec Bacon, le plus illustre précurseur de Descartes, et son influence immédiate a été incomparablemeirt supérieure à celle de tout autre philosophe du seizième sijècle. Au fond, je n'ai pas voulu dire autre chose, et ce sont là des faits qud je n'ai peut-être pas réussi à mettre en lumière, mais qui avaient été relevés avant moi par bien d'autres, et ea particulier par ■Brueker. Je n'ai donc fait que reproduire le jugement de l'histoire , qui proclame Ramus, Bacon et Descartes les trois réformateurs de l'art de penser. Voir l'ingénieuse et savante dissertation publiée sous ce titre à léna, il y a plus d'un siècle ; C, Breithaupt, De tribus logicae instauratoribus, Rama, Verulamio, Cartesio (4 7i 2, in-4o). ' De dign. et augm. scient. , 1. Y, c. 4 . .

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mis sommairement les principales règles de la logique. » Ainsi , dans Tintenliou de leurs auteurs , le Discours de la méthode et le Novum Organum sont des traités de logique , et il y a quelque chose de singulier pour le moins à retrancher du nombre des logiciens des hommes tels que Bacon et Descartes, lorsqu'ils prennent

eux-mêmes ce titre , et qu'ils l'appuient sur les monuments immortels de leur génie.

La logique, renouvelée par ces grands hommes, est désormais rentrée en possession de son légitime domaine , témoin le nom significatif d'art de penser adopté par Ai'nauld et Nicole. Je pourrais ici multiplier les preuves, les cartésiens étant unanimes sur ce point; mais je me bornerai à citer trois hommes éminents de cette école: Clauberge, Malebranche et Bossuet. Le premier, auteur d'une logique trop peu étudiée et trop peu connue*, s'est proposé, comme l'aifnonce le titre de son ouvrage, d'expliquer la manière de découvrir et de transmettre la vérité (modum inveniendae ac tradendae veritatis) , et il y procède par une véritable critique de la faculté de penser, passant en revue l'erreur, l'oubli, l'ignorance et toutes les autres imperfections de la connaissance humaine. C'est à une étude du même genre qu'est consacrée la Recherche de la vérité, ce chef-d'œuvre d'esprit, de grâce, d'élévation jBt de profondeur, que les juges les plus compétents considèrent comme un ouvrage de logique écrit sur un plan psychologique*. Enfin, Bossuet, dans l'avantpropos qui se lit en tête de sa Logique, caractérise

< Logiéa vettts et noVa , etc. , edit. secanda, AmsteL, i 65^, in-4 2. « Damiron , Essai sur Thist. de la philosophie au XVU« siècle, 1. VI, t. II, p. 380, 437.

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nettement cette science « nécessaire à la vie humaine , » qui a pour objet « de diriger l'entendement à la vérité, » et qu'il compare volontiers à la morale. « Elles ont leurs règles et leurs préceptes, dit-il, et c'est en quoi elles consistent principalement, de sorte qu'elles sont de ces sciences qui tendent à l'action et qu'on appelle pratiques. Selon cela, la logique peut être définie une science pratique par laquelle nous apprenons ce qu'il faut savoir pour être capables d'entendre la vérité....

En moins de mots, c'est une science qui nous apprend à bien raisonner. »

Locke se rapprochait de cette manière de voir, comme on peut s'en assurer par son Essai sur l'entendement humain , dont une bonne partie traite de la méthode et de l'art de penser. C'est sans doute à cause de sa prédilection pour la nouvelle logique qu'il se sentait tant de répugnance ^our l'ancienne; au moins cette explication paraît-elle plus vraisemblable que celle de Leibniz, attribuant à l'ignorance ce dédain de la scholastique : Sprevù logicam^ non inteUexity dit-il de Locke, et M. Hamilton ne manque pas de se prévaloir de cet arrêt plus que sévère, pour ruiner l'autorité d'un philosophe qui ne veut pas que la logique se borne à une étude formelle dés lois de la pensée. Mais Leibniz lui-même est-il beaucoup plus favorable à la thèse du logicien d'Edimbourg? Loin de là, voici dans quels termes il défend la logique ancienne: «C'est, dit-il, une espèce de mathématique universelle , dont l'importance n'est pas assez connue , et l'on peut dire qu'un art d'infaillibilité y est contenu , pourvu qu'on sache et qu'on puisse bien s'en servir.... Rien ne serait plus important que d'argumenter en forme, selon la vi*aie

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logique, c'est-à-dire pleinement quant à la matière ^ et clairement quant à Tordre et à la force des consé* quences. »

Wolf*, quoique un peu trop mathématicien parfois, s'attache si bien au côté pratique de la logique , qu'il cherche à en montrer l'usage dans la conduite de la vie, dans les discussions littéraires et jusque dans la manière de lire l'Écriture sainte.

A partir de Kant, la scène change, au moins en apparence. Ce grand esprit, après avoir d'abord tenu peu de compte des travaux d'Aristote , avait fini par accepter sa théorie du raisonnement comme une science faite et à laquelle on ne pouvait espérer d'ajouter jamais rien. Aussi sa Logique proprement dite n'est-elle qu'une reproduction plus ou moins fidèle des idées de l'Organon, Mais au delà et au-dessus de la science fondée par Aristote, il s'efforça de découvrir une science différente et supérieure ; au lieu du raisonnement , il entreprit d'étudier la raison et les modes nécessaires de la connaissance. De là la Critique de la raison pure , avec ses catégories et ses formes de la pensée, et cette philosophie qui , en cherchant à faire la part exacte de la raison, à côté de la sensibilité et de l'entendement, finit par aboutir au scepticisme, faute d'avoir osé affirmer du premier coup , en face d'un siècle voué a l'expérience, les vérités fondamentales qui président à nos jugements comme à notre conduite. Or, ce criticisme, cette philosophie transcendantale, voilà la vraie logique de Kant et sçi .vraie méthode : il la veut a priori, mais avec un dessein avoué de l'appliquer et d'orga*-

^ Logique ou Réflexions sur les forces de l'entendement humain et sur leur légitime usage dans la connaissance de la vérité.

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liiser par elle la science. Seulement, elle aboutît au scepticisme , parce qu'elle est fondée sur la séparation de deux choses qu'on a le droit de distinguer, mais qui sont indissolubles dans le fait de la connaissance : savoir la vérité connue et la pensée qui connaît. Celleci d'ailleurs ne connaît que selon certaines conditions, que Kant et ses imitateurs appellent ses formes, et c'est là l'objet propre de sa double logique, de celle qu'il enseignait sous ce nom, et de 'celle qui, sous le nom de criticisme , est devenue sa philosophie tout entière.

Quoique Hegel ait retenu en partie le langage de Kant, ses vues sur la logique sont tout autres. 11 n'entre pas dans le plan de cette étude d'en faire ici l'exposé : aussi bien avons-nous, d'une part, l'excellente Histoii'e de la philosophie allemande de M. Willm *, et, de l'autre, l'élégante traduction de la Logique subjective par M." Jean Wallon. Gontèntons-nous de remarquer que, pour Hegel, la logique ou science de l'idée pure a pour objet à la fois la forme absolue de la pensée et la vérité elle-même, et qu'elle joue dans son système à peu près le même rôle que chez Aristole la méthode ou la démonstration, identique à la chose démontrée. Aussi Hegel s'occupe-t-il sans cesse de la vérité et de la fausseté des notions , des jugements et des raisonnements : ce qui est contraire à l'esprit d'une science formelle, suivant M. Hamilton. Recueillons encore en passant cet hommage rendu à l'auteur de l'Organon : «La logique; dit Hegel, conserve dans le système de Kant et des autres philosophes la forme qu'Aristote lui a donnée, lorsqu'il a décrit, et pour ainsi dire ra-

'Voirie t. IV, p. 425 et suiv.

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conté , comme simples faits psychologiques , les opérations de l'entendement*. »

En France , le cartésianisme avait été remplacé par une autre philosophie , sans que la logique eût changé d'objet et de caractère. Condillac suivit, sur ce point, l'exemple de Descartes et de Port-Royal. On a de lui, entre autres ouvrages de logique', un Art de raisonner, qui' traite des moyens de se procurer l'évidence ou d'y suppléer au besoin, et un Art de penser, où il se propose de donner à l'esprit les trois choses qui lui sont nécessaires, «l'accroissement, la nourriture et l'action , > et de lui enseigner « les moyens les plus propres à acquérir des connaissances.» Lorsque l'école de Condillac , à son tour, dut céder la place à une école spiritualiste , la logique , d'abord négligée , reprit bientôt son rang, et il suffit de jeter les yeux sur les programmes d'études de l'Université depuis bientôt un demi-siècle , pour comprendre de quelle manière cette science y a été entendue et traitée, grâce à la pensée qui a si longtemps et si glorieusement inspiré l'enseignement philosophique en France. M. Cousin n'a pas seulement donné à la logique une place de plus en plus considérable : il a fait plus encore , en lui imprimant un double caractère qu'elle n'a pu perdre dans ses récentes et prodigieuses métamorphoses : grâce à lui , ellie est partout considérée comme une science dérivée de la psychologie, et dont le but est de former des esprits sains et droits. Je citerai particulièrement deux

auteurs qui ont exprimé avec plus d'autorité que tous

^La Logique subjective de Uégel, traduite par H. Sloman et J. Wallon (Paris, 4854, in-8o), p. 12.

' Cours d'ëtudes, 1780, in-8% t. III.

les autres cette manière de voir, a La logique , dit M. Damiron , est Tart dont- Tobjet est de diriger Tentendement dans la recherche de la vérité ; » il n'hésite pas à la rattacher à la morale , « comme tout art qui se propose sous quelque rapport la perfection de notre nature , » et il en décrit excellemment , dans sa Préface , la valeur scientifique et l'utilité pratique*. Quelques années phis tard , M. Duval Jouve a embrassé dans un même ouvrage, comme il le dit lui-même, la description psychologique de l'intelligence et la direction de cette même faculté : mais la première de ces deux études le conduit à la seconde , qui est véritablement pour lui l'objet de la logique*.

En Angleterre , sous l'influence de Locke, la logiqujB ancienne fut encore plus délaissée qu'en France , sans qu'on eût songé à lui substituer quelque autre discipline de nature à exercer suffisamment les esprits. De là , un long discrédit et une longue ignorance , jusqu'au jour ou les Éléments de logique du D** Whately vinrent, * comme on l'a dit, «communiquer subitement une nouvelle vie à cette étude expirante'.»

Vers le même temps, parut M. W. Hamilton qui, s'inspirant malheureusement du criticisme de Kant, prétendit réduire la logique à une théorie des lois formelles de la pensée, sans aucun regard à aucune question, ni à aucune matière. Cependant; ce même

*Coars de philosophie, 3« partie, Logique ; Paris ,4836, in-d».

^Traité de logique, Paris, Ladrange, 1844, in-S».

'^Le meilleur, et presque le seul traité de logique qui ait encore paru aux États-Unis {Eléments of logic^ etc., 4844, in-S®), est djl à la plume de M. Henry P. Tappan , de New-York. L'induction, le témoignage, etc., y trouvent place à côté du syllogisme, et l'ouvrage donne de la logique une idée peu différente de la nôtre.

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philosophe admettait, à côté de la logique pure, qui est toute formelle et a friori, une logique appliquée. Il ne voulait pas, en 1833, que la logique fût de la moindre utilité , sous peine de déchoir ; mais en 4836, il ne put de sang-froid laisser dire par les professeurs de Cambridge que les mathématiques sont Texercice le plus utile pour la discipline et le perfectionnement de l'esprit , et il soutint très-vivement contre eux la prééminence de la logique, non comme science pure, mais comme moyen d'éducation, et ce n'est pas un des «morceaux les moins remarquables entre ceux dont nous devons la traduction à M. Peisse. Cette évolution singulière doit-elle être considérée comme un progrès dans les idées de M'. Hamilton , ou faut-il croire qu'entraîné dans cette polémique par son humeur critique à la fois et par l'amour de sa science de prédilection , il aura commis , à son insu , une de ces contradictions si fréquentes dans l'histoire des philosophes et de leurs * systèmes ? Quoi qu'il en soit , on pourrait objecter aux partisans de M. Hamilton son exemple et ses aveux , et le ranger lui-même parmi la foule de ceux qui, depuis Socrate jusqu'à nos jours , ont admis un art de penser, une science pratique de la méthode, applicable à la vie humaine et à la conduite de notre esprit , et dont le nom le plus usité est celui de logique. Il semble bien , en effet , que ce soit là le résultat le plus incon* testable de la revue que nous venons de faire.

Cependant , l'opinion contraire étant représentée par un certain nombre d'écrivains estimables , on lui doit l'honneur d'un examen spécial ; et si les noms de Kant et de Hamilton sous lesquels elle s'abrite ne suffisent, pas pour la faire adopter, au moins faut-il expli-

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quer pourquoi on la rejette. Gela est d-auianl plus nécessaire que cette définition a pour elle Tattrait de la nouveauté , et que certaines personnes peuvent être tentées d'y voir un progrès , malgré les inconvénients qui s'y remarquent avant tout examen : car elle a le triple défaut d'être d'invention récente, de se présenter sous une apparence technique et même pédantesque , et enfin de ne point offrir du premier coup une notion claire et précise. Mais considérons premièrement les avantages que l'on croit pouvoir rencontrer dans la théorie nouvelle.»

D'abord, ceux qui déclarent la logique absolument étrangère à toute matière , à toute science particulière, paraissent mieux que d'autres en position de maintenir son caractère général et philosophique , et leur pensée, à ce point de Vue , a un air d'élévation capable de séduire certains esprits.

Puis, si la formule de ces philosophes est tout à fait rébarbative , on ne peut leur contester du moins une rigueur peu ordinaire dans l'explication et le développement de cette formule, et à ce signe on est tenté de les reconnaître pour les vrais representants.de la logique. Pour montrer -que je ne prête pas gratuitement ce mérite à M. Hamilton , il me suffira de citer les lignes suivantes, empruntées à ses Fragments de philosophie (traduction de M. Peisse , p. 2i0) : « Une définition qui se borne à affirmer que la logique est la science qui a pour objet le procédé du raisonnement, n'est pas du tout une définition de cette science ; elle ne contient pas la qualité différentielle qui distingue la logique des autres sciences ; elle ne prévient pas , et même elle suggère les opinions les plus erronées sur sa nature. D'autres sciences,

&î DE l'objet de la logique.

telles que la psychologie et la métaphysique, ont pour objets parmi les autres facultés, Topération du raison* nement , considérée seulement dans sa nature réelle ; la logique , au contraire , a aussi le raisonnement pour objet > mais seulement dans sa possibilité formelle ; en fait, elle n'a, à proprement parler, rien à faire avec le procédé ou opération, elle ne s'occupe que de ses lois.» Assurément on ne peut s'exprimer d'une manière plus précise , et c'est une qualité que les lecteurs de M. Hamiltoh sont habitués à rencontrer dans tous ses écrits.

Un autre préjugé favorable à la définition dont nous faisons ici la critique, c'est que, par son moyen, on espère n'être jamais exposé à confondre la logique avec les autres sciences , telles que la psychologie et la métaphysique , qui traitent aussi du raisonnement et de la pensée. Si en effet la logique suppose la connaissance d'une certaine matière , on craint qu'elle ne devienne € un appendice précaire , une suite accidentelle de toutes les sciences auxquelles cette connaissance peut être empruntée,) tandis que l'indépendance de la logique est manifeste, si elle traite a priori de la pensée abstraite et pure de toute matière.

Enfin, quelque idée qu'on se fasse de la logique» on devra toujours avouer que l'étude préconisée par M. Hamilton en fait réellement partie : en sorte que le titre de logicien qu'il serait en droit, à son point de vue , de refuser à plusieurs de ses adversaires , ne saurait lui être contesté par ceux-ci en aucune façon, le caractère pratique de l'art de penser n'excluant en rien les profondes spéculations sur la nature, les conditions , la portée et la légitimité absolue de nos diverses opérations.

DE l'objet de la LOGIQUE. 63

Mais y d'un autre côté , si la nouvelle manière d'entendre la logique devait faire considérer lesplus grands maîtres de cette science comme n'en ayant pas su le premier mot, qui n'hésiterait à porter un tel jugement? Qui aurait la hardiesse, j'ai presque dit le pédanlisme, de soutenir que jusqu'à M. Hamilton, ou même jusqu'à Kant, nul grand philosophe des temps modernes n'a rien compris à cette science , que la scholastiqiie seule en a eu l'intelligence , et qu'Aristote lui-même l'a confondue, tantôt avec la grammaire, tantôt avec la métaphysique ou avec toute autre partie de la philosophie, faute d'avoir su quel était l'objet de son étude? H y a là quelque chose de paradoxal, qui doit mettre en défiance quiconque ne tient pas à se séparer sans raison de l'opinion commune. Je n'insisterai pas sur l'école de Locke et sur celle de Gondillac , quoiqu'elles puissent se vanter d'avoir produit des logiciens de quelque valeur, depuis S'Gravesande jusqu'à Destutt de Tracy. Il est clair que personne dans ces deux écoles n'a entendu la logique comme M. Hamilton et ses partisans. Mais comment souffrir que l'auteur du Discours de la méthode soit rayé de la liste des logiciens? Or, CQla parait inévitable dans l'hypothèse de M. Hamilton ; car qu'y a*-t-il de commun entre la Méthode de Descartes et les lois formelles de la pensée? Il en est de même d'Arnauld, de Nicole, de Malebranche, de Spinoza et de tous les cartésiens. Mais, sans parler de ceux que n'exclut pas expressément M. Hamilton, que dire de Bacon, qui n'a traité que de l'induction en logique, non pas de celte espèce d'argument inductif qui se fait par l'énumération des parties et qui est le constant objet de ses railleries, mais de la méthode d'interpré-

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tation de la nature , procédé original qu'il opposait au syllogisme et dont il a fait la matière de son Novum Organum. Si cette induction ne rentre pas dans le domaine de la logique , que deviennent les légitimes prétentions de ce philosophe comme logicien? Or, notre auteur répète sur tous les tons (1. c, p. 244 et suiv.) que l'induction, comme méthode inventive, «sort de la sphère d'une science critique, » etque considérée comme «une conclusion matérielle du particulier au général, garantie par les analogies générales de la nature, ... elle n'est pas proprement un procédé logique, etc.» A quoi pensait donc Bacon, lorsqu'en traitant de la méthode inductive, il se flattait d'apporter à la science logique un grand accroissement? Évidemment il n'y entendait rien , et ses critiques contre les scholastiques « prouvent seulement qu'il donnait le nom de dialectique k Vontologie (1. c, p. 224, note).» Voilà comment M. Hamilton apprécie l'œuvre originale de Bacon. Mais son opinion sur Aristote ne doit pas être seulement indiquée ou analysée: car ce qu'il en dit passe toute crovance. Il faut transcrire ses assertions sur le contenu de rOrganon (1. c. , p. 218) :

« En fait, dit-il, les neufdixièmesetles dix-neuf vingtièmes de ces livres traitent de matières qui, en les supposant logiques , sont des sujets non de logique pure, mais seulement de logique appliquée ; et nous n'hésitons pas à affirmer, sains vouloir déprécier le mérite de ce philosoplj^e , que les notions inexactes qui ont régné et régnent encore à l'égard de la nature et du domaine de la logique , doivent être principalement attribuées à son exemple et à son autorité. Le livre des Catégories, offrant seulement une classification objective des choses

DB l'objet de la LOGIQUE. 65

réelles, n'est pas logique, mais métaphysique*. Les deux livres des Derniers Analytiques , ayant pour unique objet le nécessaire ou le démonstratif, sortent des li* mites d'une science formelle, et il en est de même des huit livres des Topiques qui ne traitent que du probable, de ses accidents et applications. Les deux livres mêmes des Premiers Analytiques , où il est question du syllogisme pur, sont pleins de discussions extralogiques, comme, par exemple, toute la doctrine de la modalité des syllogismes fondée sur la distinction de leur matière pure, nécessaire et contingente; la question de la vérité ou de la fausseté réelles des propositions , et . la propriété , si illégitimement attribuée au syllogisme, de pouvoir tirer une conclusion vraie de * prémisses fausses; la distinction de l'enthymème d'après le caractère extraformel de ses prémisses , comme un raisonnement déduit de signes et de probabilités ; le syllogisme physiognomonique, etc., etc. Il en est de même du livre Ilepl IpfAvivsfac, et c'est pire encore dans celui des Sophismes. Si donc Aristote fit plus qu'aucun autre philosophe pour les progrès de la science , il contribua aussi plus qu'aucun autre à l'étouffer sous un bagage étranger, etc, »

En vérité, on se demande si quelqu'un, avant M. Ha-* milton , a compris et délimité la logique comriie lui.

' Cette assertion a rencontré plus d'un contradicteur. « Les catégories, dit avec raison M. de Rémusat, peuvent être considérées tour à tour comme des manières de penser et comme les conditions dç s choses. C'est sous le premier point de vue , J'en demande pardon à sir W. Hamilton, qu'elles me semblent présentées dans la Logique d'Aristote ; c'est sous le second qu'elles sont envisagées dans sa Métaphysique.» Revue des Deux Mondes du 1"avfiH856,p. 601.

Qui trouvera grâce devant cette inexorable critique? Kant lui-même n'a-t-il pas admis dans Tétude formelle de la pensée un mélange de métaphysique? cKant, dont les vues sur le domaine et la nature de cette science étaient particulièrement exactes , et dont la sagacité , jointe à celle d'Aristote, permettait de tout espérer, Kant, dis-je, loin d'éliminer la modalité des syllogismes et des propositions, sanctionna son droit d'occupation en en déduisant , comme d'un élément essentiel de la logique , la dernière de ses quatre catégories génériques ou formes fondamentales de la pensée (1. c, p. 225 et 226). » Ce philosophe est cependant la seule autorité considérable que M. Hamilton puisse alléguer en sa faveur ; car je ne pense pas que Ton. accorde un grand crédit aux scholastiquesplus ou moins oubliés , sinon inédits , qu'il invoque sans cesse, et qui, à l'en croire, «eurent sur le domaine de la logique des notions plus exactes que ceux qui les méprisent aujourd'hui, sans connaître leurs ouvrages (1. c, p. 223). »

On a vu avec quelle vivacité M. Hamilton défend le domaine et la juridiction de la logique. Si l'on ne craignait de lui manquer de respect, on serait tenté de lui appliquer le reproche que les écrivains de Port-Royal •adressaient à Ramus et aux ramistes : « L'arrangement de nos diverses connoissances est libre comme celui des lettres d'une imprimerie; chacun a droit d'en for- •mer différents ordres, selon son besoin, quoique, lorsqu'on •en forme , . on doive les ranger de la manière la plus naturelle. 11 suffit qu'une matière nous soit utile pour nous en servir et la regarder non comme étrangère, mais comme propre; c'est pourquoi on trouvera ici quantité de choses de physique , de morale et

DE l'objet UE la LOGIQUE. 67

de métaphysique Tout ce qui sert à la logique lui

appartient , et c'est une chose entièrement ridicule que

les gènes que se donnent certains auteurs , qui

prennent autant de peine pour borner les juridictions de chaque science, et faire qu'elles n'entreprennent pas les unes sur les autres, que Ton en prend pour marquer les limites des royaumes et régler les ressorts des parlements * . » ^

Il ne faut pourtant pas , j'en conviens , que cette liberté légitime dans l'arrangement de nos connaissances dégénère en une confusion d'idées qui nous serait tout à fait préjudiciable. Il n'est donc pas sans utilité de définir l'objet de chaque science, sauf à la traiter ensuite de la manière qu'on jugera la plus commode et la plus claire. On pourrait croire d'ailleurs qu'il n'y a ici qu'une différence de point de vjie ou d'intention, mais que, traitée de l'une ou de l'autre manière, la logique conserve la même étendue et s'occupe des mêmes procédés de l'esprit. Il n'en est rien cependant, et. la question maintenant est de savoir si la définition que nous discutons ne renferme pas cette science dans des limites par trop étroites. Si elle exclut de son domaine ceux qui paraissaient s'y être établis le plus solidement, ce ne peut être ^qu'à la condition d'en bannir les questions qui, traitées par ces philosophes d'une manière originale, leur avaient valu droit de cité en logique. Si Bacon , si Descartes j si Locke, Malebranche et tan^d'autres ne sont plus comptés parmi les logiciens , c'est que l'induction ne fait point partie de cette science , c'est que la question de la méthode ne doit plus lui être at-

* La Logique , etc. Premier discours.

68 DE l'objet de la logique.

tribuée, c'est qu'elle n'a pas à s'enquérir des causes et des remèdes de nos erreurs. Si Aristote et Kant lui-même ne sont pas à l'abri de la critique, c'est parce qu'ils ont tenu compte de la différence du vrai et du faux, contrairement à l'esprit d'une science formelle. Les principes de M. Hamilton ont donc pour conséquence évidente de resserrer considérablement l'étude de 1^ logique, et cette conséquence a été aperçue et naïvement confessée par un de ses plus habiles disciples, M. H. L. Mansel, en des termes assez explicites * .

On peut être curieux de savoir, après tant d'exclusions, ce que comprendra la province de la logique, pour prendre une expression favorite de M. Mansel, et dans quelle mesure elle pourra encore traiter les grandes questions qu'elle embrasse, savoir: !<> Jusqu'à quel point, de quelle manière et à quelles cpnditions l'homme peut-il connaître la vérité? 2° A quelles règles doit-il soumettre ses facultés pour acquérir la science ou pour la transmettre , dans son ensemble ou dans ses parties? 3° Quels remèdes ou quelles précautions le mettront à l'abri de l'erreur? Supposez qu'on applique ici la règle du pur formel : aucune de ces questions , prise dans sa généralité , ne pourra figurer en logique ; car elles supposent'toutes celle-ci : qu'estce que la vérité? et, suivant M. Hamilton, le logicien ne doit pas s'occuper du vrai et du faux. 11 en sera de même de toutes les questions particulières relatives à l'emploi de nos procédés et de nos méthodes spéciales : car une science formelle n'étudie point les méthodes ;

' Prolegomena logica, an Inquiry into the psychological character of logical process (Oxford, 1851 , in-S»), p. X.

DE l'objet de la LOGIQUE. UO

elle ne trace poinl de règles el ne donne poinl de conseils; elle ne cherche <|ue des lois qui régissent la pensée d'une manière inflexible et universelle, quand elle s'égare, comme lorsqu'elle nous donne la vérité, des lois formelles et subjectives, qui ne portent que sur la pensée pure, sans égard à son objet. La diflërence est profonde , on le voit ; mais tandis que le développement de la définition commune nous représente une grande et belle science, traitant de notre destination et de nos devoirs comme êtres intelligents, que nous donnera l'autre définition? Après qu'on aui*a retranché de la logique tout ce qui lui appartenait jadis , la recherche d'un critérium, la définition de la science humaine , l'étude de la méthode en général aussi bien que de toutes les méthodes particulières, et toutes les questions qui se rattachent à la vérité et à l'erreur, à la certitude, à. la croyance, au doute, aux qualités et aux défauts de l'esprit, en un mot, à la discipline ou à l'éducation de la pensée; lorsqu'on aura retranché tout cela, encore une fois, que restera-t-il? J'ai beau chercher: je ne vois plus que la théorie du syllogisme; encore la faudra-t-il réduire beaucoup, pour qu'elle puisse tenir dans ce lit de Procuste. En effet, la distinction du certain et du probable étant étrangère à une étude purement formelle, si vous traitez encore du raisonnement en logique , ce sera à la condition de ne parler ni des sophismes, ni des arguments en matière probable, ni même de la démonstration : car on ne peut dire un mot de la démonstration, sans faire mention de la certitude de ses principes et de la nature des vérités qu'elle démontre. Non -seulement vous devrez laisser de côté les divers emplois du rai-

70 DE l'objet de la logique.

sonnement, les conseils pour Tinvention ou la disposition des arg:uments dans les exercices dialectiques^ Tétude des modales, et tout ce qui suppose immédiatement quelque distinction entre le vrai et le faux, entre le contingent et le nécessaire; mais vous ne sauriez étudier sans scrupule certaines formes du procédé déductif, telles que les syllogismes hypothétiques, le dilemme, la réduction à l'absurde, etc., puisqu'il est impossible, dans ces sortes d'arguments, de faire abstraction de la valeur intrinsèque des propositions qui leur servent de prémisses.

La théorie du syllogisme simple , voilà , ce semble , l'unique étude du logicien. Mais comment se renfermerait-il dans des bornes si étroites? « Ce serait réduire singulièrement la logique, dit M. de Rémusat, que d'en faire une algèbre du syllogisme, conçue en dehors de l'esprit humain et de la nature des choses, sans indiquer le moins du monde ni à quoi elle peut servir, ni comment on s'en sert, ni comment on doit s'en servir, et nous absolvons très-volontiers Aristote du reproche d'avoir traité successivement de la forme et de la matière de la science. La logique n'a été que trop souvent séparée de la raison*.» Le philosophe que nous venons de citer , et dont le témoignage est ici d'autant plus considérable qu'il fait de très -grandes concessions' à la doctrine de M. Hamilton , ne peut s'empêcher de reconnaître dans son beau livre sur Bacon , que « personne n'a pu encore se condamner au système cellulaire de la logique pure, et considérer exclusivement la forme du raisonnement , sans jeter un

* Revue des Deux Mondes du 1 " avril 4 856 , p. 504 .

DE l'OBJKT de la LOGIQUE. 71

regard sur sa matière*. » M. Hamilton lui-même n'entend point se borner à la théorie du syllogisme : il y ajoute l'analyse des notions et des jugements , mais c'est évidemment en tant qu'ils servent au raisonnement. Bien entendu , il ne s'agit pas des jugements d'induction , de mémoire ou de perception, mais de ceux qui résultent de la comparaison des notions entre elles. Ces notions ou idées , à leur tour, quelles sont-elles ? La logique n'ayant pas le droit de regarder à l'objet de la pensée , ne saurait employer ni admettre aucune idée concrète : car toute idée de ce genre est inséparable de son objet. Elle ne portera même sur aucune connaissance , de quelque nature qu'elle soit : car une connaissance ne se peut concevoir sans quelque chose à quoi elle se rapporte. Quelles seront donc les idées dont il sera permis de s'occuper en logique ?

Il y a dans notre esprit des notions dont la nature a paru tellement ambiguë et problématique , que les philosophes ont discuté pendant des siècles pour savoir si elles représentent quelque chose de réel , ou si elles sont de pures créations de notre fantaisie : ce sont les idées abstraites de genres et d'espèces. Ce n'est pas par de telles notions que débute la connaissance : elles n'en sont pas le premier degré , mais le second , et c'est pour ce motif que les scholastiques les ont appelées noHom secondes. Ces idées , que M. Hamilton décrit d'ailleurs avec une précision parfaite, sont, suivant lui , la seule matière de la logique , et elle n'en doit point sortir ; elle ne peut même pas les vérifier, ni en discuter l'origine.

Voilà donc la logique condamnée de nouveau à repo-

* Bacon, sa vie, son temps, sa philosophie /etc., p. 348.

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