‹ Essais de LogiqueChapitre 9 sur 20 · DE l'objet de la logique · texte numérisé non relu

DE l'objet de la logique

ser sur le vide, comme avant Bacon; la voilà redevenue « une chose aérienne » et sans appui dans la réalité. Singulier idéal pour un logicien digne de ce nom, c'est-à-dire pour un homme amoureux de la vérité et qui est pressé de savoir s'il la pourra jamais posséder parfaitement, et comment il doit se diriger pour y atteindre ! Comme ce philosophe va tomber de haut ! Au lieu d'agiter ces importants problèmes, qui s'étendent aussi loin que sa pensée , et même au delà , il va se renfermer dans l'examen des notions secondes ,, il étudiera les combinaisons possibles des universaux et les conclusions formelles que l'on en peut tirer. Oui , cela lui sera permis , et pourquoi? Parce que ces universaux peuvent être considérés abstraction faite de leurs objets , et cela pour une raison qu'on ne dit pas expressément , mais qui est assez claire : c'est qu'on n'attribue à ces notions d'autre réalité que celle qu'elles ont dans l'esprit; c'est-à-dire, en d'autres termes, que, pour être logicien , il va falloir être ou conceptualiste ou nominaliste , et que , si par hasard on est réaliste*, si l'on croit avec Platon et avec Leibniz qu'il y a dans les idées générales autre chose que des mots ou même que des conceptions arbitraires de l'esprit, aussitôt l'on cesse d'être logicien, puisqu'on a cessé de voir dans les notions secondes quelque chose de purement formel. Voilà le magnifique résultat du criticisme en logique; nous revenons aux plus mauvais jo\irs du moyen âge, nous retombons dans cette science verbale à laquelle Ramus faisait une si rude guerre, et qui passait pour avoir été à jamais enterrée par Bacon et Descartes. Faire ainsi rétrograder l'esprit humain est une entreprise ridicule, contre laquelle je proteste

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pour ma part, au nom du sens commun comme 'au nom de Thistoire , au nom de la philosophie et de l'esprit des temps modernes.

En vain M. Hamilton fait-il de louables efforts pour étendre ïe domaine de la logique ; en vain lui donnet-il pour objet la pensée en général , en la définissant la science des lois formelles de la pensée. Il est forcément conduit à amoindrir, non-seulement la logique tout entière , mais même la théorie du raisonnement , au profit de laquelle semblait avoir été faite cette réduction. Entendre la logique comme il le fait , c'est lui ôter l'existence. Cette noble science, une fois desséchée par la stérile conception du formel , perd sa force et sa substance, et n'est plus que l'ombre d'ellemême : à sa place , il ne reste qu'une définition pompeuse et un cadr« vide*.

Lorsque les écrivains de Port-Royal , dans leur désir de simplifier la logique , entreprirent de l'exposer de telle sorte « qu'elle n'incommodât longtemps personne, ceux qui sont un peu avancés pouvant la Hre et apprendre en sept ou huit jours, » cette prétention parut singulière et paradoxale ; mais tout dépend de ce qu'on met dans un livre ou dans une science, et je ne crains pas d'affirmer que la logique , réduite aux questions que lui assigne M. ^amillon , pourrait s'epseigner en deux ou trois heures.

Le plus difficile peut-être serait de faire comprendre

* « Sir William Hamilton définit la logiqae , la science des lois formelles, non du raisonnement, mais de la pensée. Cependant, malgré cette définition qui semble reculer les limites de la science,

il la réduit à ce qu'on pourrait appeler une procédure de la

ral^on,^ Ch. de Rémusat, art. déjà cité, p. 499 , 500.

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ce 'que c'est qu'une étude formeUe de la pensée. Cette expression semble être plutôt empruntée à un certain jargon qu'à la langue commune et traditionnelle des grands philosophes. Bien entendu , il ne s'agit point de la forme opposée au fond, ni du langage extérieur opposé aux actes intimes de la pensée. La forme , ici , est opposée à la matière ; serait-ce donc une formule d'origine aristotélique? Pas davantage, quoique au premier abord cette conjecture soit assez vraisemblable. En admettant que, pour l'auteur des Analytiques, le syllogisme soit une forme ou emploi déterminé des propositions qui en sont la matière, cette première détermination n'est que provisoire; ce n'est encore que le genre de la démonstration , c'est-à-dire la matière dont la démonstration est la forme supérieure. La forme par excellence pour Aristote, en matière syllogistique , est la science démonstrative. Est-ce là la forme de M. Hamilton? Loin de là, il la répudie, comme entachée de matière. Ce qu'il entend par le formel n'est parfaitement intelligible qu'à ceux qui ont traversé la philosophie de Kant , et qui ont pris avec ce philosophe l'habitude de considérer abstraitement certaines notions ou concepts a priori , dans une indépendance fictive à l'égard de leurs objets , à peu près comme les géomètres raisonnent ^r leurs définitions idéales , abstraction faite des figures réelles. Ces concepts , quelle qu'en soit l'origine , sont liés entre eux par des rapports que l'on suppose également réglés par des lois inhérentes à leur nature, sans qu'on ait à tenir compte, pour les concevoir, d'aucun objet ni d'aucune circonstance psychologique, ni d'aucune condition quelconque. Ce sont là les lois formelles de la pens.ee,

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seul objet de la logique pure, et Kant ajoute que c'est une science exacte et a priori^. S'il en est ainsi, on comprend M. Hamilton disant que la logique ne s'occupe point de la pensée réelle, mais seulement possible ; rien de plus juste : car la pensée , ainsi définie , est placée dans des conditions purement hypothétiques et sans aucun rapport avec la réalité. Ce que l'on ne conçoit pas aussi bien , c'est comment cette théorie pourra jamais s'appliquer aux sciences. Lorsqu'on a ainsi rompu avec la vie réelle de l'esprit humain , il est à craindre qu'on ne lui soit devenu étranger, et c'est une mauvaise méthode pour agir sur le monde que de s'en imposer d'abord l'absolue ignorance. La Critique de la raison pure ne prouve - 1 - elle pas sans réplique que l'étude de la pensée a priori n'est pas un moyen sûr de découvrir comment elle s'applique aux divers objets et jusqu'à quel point elle en aie droit. Kant y a échoué, et il n'en pouvait être autrement. Ayant séparé deux choses qui devaient tout au plus être distinguées^ la pensée en puissance , c'est-à-dire sans objet actuel , et la pensée en acte, qui est toujours relative à quelque vérité, il n'a pu réunir plus tard les deux termes de la connaissance ; il a abouti au scepticisme le plus irrémédiable, et il n'en est sorti que par une inconséquence palpable, à peine colorée par la vaine distinction d'une raison spéculative et d'une raison pratiqiie.

11 est vrai que M. Hamilton, pour rentrer dans le sens commun , ajoute à la logique pure une logique appliquée; mais cette addition est illusoire et illégitime. Sous prétexte d'assurer à la logique une absolue indépendance (comme s'il y avait une seule science indé-

' Kant, Critique de la raison pure, analytique transcend., 1. L

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pendante!), on lui a ôté toute solidarité, toute parenté avec les sciences , et par conséquent toute utilité véritable. Jamais aucune application ne pourra sortir de l'analyse d'une pensée purement formelle , c'est-à-dire autre que la pensée dont traite la psychologie. Celle-ci seulement est réelle et applicable à la réalité. Que si l'on prétend que la pensée formelle n'est pas en dehors de la nature humaine , que devient alors cette distinction entre la logique et la psychologie , à laquelle on attachait tant de prix tout à l'heure? La logique n'est plus qu'un détail de la psychologie, et non une science spéciale, méritant un nom spécial.

Il est évident que sous cette définition se cache une intention systématique, et cette intention, nous la connaissons maintenant : c'est de construire la logique de telle sorte qu'on en fasse une science exacte de la pensée. Assurément, rien ne serait plus désirable; mais atteindra-t-on ce but par l'analyse de lois dites formelles, c'est-à-dire absolues à la fois et subjectives? Où sont ces lois? En a-t-on découvert jusqu'ici une seule à laquelle on puisse attribuer ce double caractère? Le syllogisme lui-même ne conclut pas d'une manière exclusivement formelle, ratione formée, comme on se plaît à le dire, mais aussi en vertu de sa matière, vi materiœ^ puisque, pour raisonner, il faut des termes ou objets , et certaines relations entre ces termes :• autrement, il n'y aurait point de conclusion, H n'y a ici d'autre loi formelle que la puissance de l'esprit qui aperçoit l'espèce dans le genre, la partie dans le tout, la conséquence dans les principes, et cette prétendue loi formelle implique elle-même le rapport objectif et vrai qui est le fondement de notre cer-

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titude. Les seules lois absolues que nous connaissions, les axiomes, sont des vérités indépendantes de notre pensée , et si on les réduit à n'être que des formes de l'esprit, ce caractère de subjectivité pure qu'on leur assigne par hypothèse rend illusoire toute tentative de philosophie dogmatique et de logique appliquée. Une étude a priori des- lois de l'esprit et du jugement est une chimère inventée par Kant , propre à son système , et adoptée trop légèrement après lui : car, encore une fois , elle repose sur une. distinction factice , qui exclut la vérité et tout dogmatisme raisonnable. C'est une définition sceptique, et qui ne saurait convenir qu'à des sceptiques.

En résumé, on ne peut définir la logique la science des lois formelles de la pensée , sans s'exposer aux inconvénients suivants :

lo On ctJntredit l'opinion commune et celle des plus grands philosophes ;

2o On dénie le titre de logiciens à ceux qui semblent l'avoir le mieux mérité ;

3<> On retranche de la logique presque toutes les questions qui lui ont appartenu de temps immémorial, et en la réduisant à une partie des actes du raisonnement, on laisse de côté les procédés qui ont le plus grand besoin de règles ;

40 On parle un langage technique, obscur, équivoque ;

5° On confond la logique avec une partie de la psychologie, ou bien on lui ôte tout rapport avec les sciences : on supprime donc son caractère pratique et ses applications ;

60 Si la logique doit ignorer tous les objets' de la

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pensée et l'existence même de la vérité , elle enfantera nécessairement le criticisme ou scepticisme transcendantal ;

7° Enfin , cette définition est celle d'une école , non celle de tout le monde.

L'autre définition présente, au contraire, tous les avantages qui manquent à celle-là. Vous contentezvous de dire que la logique est l'art de penser,* c'est-àdire une science pratique qui a pour objet de diriger notre entendement, vous exprimez en termies clairs, simples , précis , nullement ambitieux , l'opinion de Socrate et de Platon, d'Aristote, de Bacon, de Descartes, de Leibniz, de Wolf, de Condillac, de tous ceux enfin qui se sont occupés de logique : car vous n'en excluez aucun, non pas même ceux qui l'entendent d'une manière étroite et exclusive. Pour s'être bornés à une partie plus ou moins restr^nte de la science, ils n'y ont pas moins conquis ui^e place distinguée, tantôt en approfondissant, comme Kant, à un point de vue spécial , des questions inexplorées , tantôt en apportant, comme M. Hamilton, une lumière inattendue dans des matières que l'on pouvait croire épuisées.

Dans l'hypothèse que je combats, on ne saurait comprendre comment, depuis tant de siècles , la presque totalité des philosophes a cru à l'existence d'une science pratique sous le nom de logique. Dans notre sens plus large, on s'explique parfaitement quelques diversités : on conçoit que l'art dépenser ou la méthode des philosophes ait varié avec leurs systèmes euxmêmes , que leur logique ait été tour à tour abstraite et sèche, littéraire ou mathématique, empirique ou idéaliste, sceptique ou éclectique, ou enfin critique et

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formelle , suivant les systèmes qu'elle représente. Dans toutes ces philosophies , la logique est une législation de la pensée; mais chacune se fait certaines idées, qui lui sont propres , sur la nature et la portée de cette étude. La logique , entendue comme Fart de penser, embrasse tout ce qui , de prés ou de loin , peut servir à la bonne .direction de Tesprit, puisque tel est le problème qu'elle agite, problème intéressant, élevé, et qu'aucune autre science ne peut revendiquer. Son objet propre étant , non l'analyse , mais la direction de la pensée, elle se distingue de la manière la plus simple de toute autre étude qui, à un autre point de vue, porterait aussi sur la pensée. On ne saurait donc la confondre, ni avec la métaphysique, à laquelle elle conduit, ni avec la psychologie, dont elle s'approprie les résultats en en tirant les conséquences.

Remarquons en terminant que la logique ne cherche pas seulement les lois , mais les règles de la pensée. Il est vraiment étrange qu'une distinction si élémentaire ait échappé à un esprit aussi pénétrant que M. Hamilton. Les lois de la pensée sont tes conditions de toutes sortes dans lesquelles nous pensons , et c'est à la science de l'âme qu'il appartient véritablement de les décrire. Dégager ces lois essentielles , en distinguer les applications diveftes, constater les circonstances les plus favorables au développement légitime de nos facultés intellectuelles, transformer en règles ou préceptes ces observations généralisées , enfin vérifier ces règles par la pratique , telle est la tâche du logicien. Il n'entreprend pas de refaire l'esprit humain , mais bien de le diriger vers le but que lui assigne sa nature. La logique ne fait rien contre notre nature , mais souvent elle la

redresse et la corrige. Aussi ses règles ne sont-elles point la copie des lois décrites par la psychologie. Ces lois natureUas, encore une fois, lui servant de point de départ. C'est comme une matière sur laquelle elle travaille. Connaissant les éléments de vérité dont dispose Tesprit humain , les limites qu'il ne peut dépasser et les conditions imprescriptibles de tout son développement , la logique s'eflforce de tirer le meilleur parti possible de ces données , de ces conditions et de ces limites. Tel est le problème qu'elle se propose, tel est le sens des règles et des conseils auxquels elle aboutit et qui s'appliquent immédiatement à la conduite de notre esprit , soit qu'il cherche la vérité , soit qu'il la possède , soit qu'il demeure dans la sphère paisible de la science, soit qu'il descende dans la région ténébreuse et tourmentée de l'opinion.

ESSAI m.

De nos jours, on ne croit guère aux découvertes, au moins en philosophie. Imitateurs des anciens, habitués à retrouver chez eux la plupart de nos idées, surtout dans l'ordre intellectuel et moral , nous nous persuadons aisément que ce qu'ils nous ont légué , ils l'avaient reçu eux-mêmes de leurs devanciers; et lorsqu'on vient nous dire que le même homme qui a donné à la théorie logique du raisonnement la forme qu'elle a conservée pendant vingt-deux siècles, est aussi le premier qui ait fait un syllogisme avec une pleine connaissance de ce qu'il faisait, une telle assertion nous paraît prodigieuse; il nous répugne d'admettre un fait qui semble unique dans l'histoire de la science; nous le déclarons incroyable , et pourtant ce prétendu paradoxe est une vérité aussi réelle, aussi authentique qu'aucune autre en .ce genre. Je me propose d'en rappeler brièvement les preuves : après quoi, je rechercherai comment Aristote a pu être conduit à cette merveilleuse découverte.

On doit remarquer (l'abord que ce philosophe revendique formellement la gloire de s'être appliqué le pre-

inier à Télude du syllogisme; et, pour apprécier toute la valeur de son assertion, il n'en faut pas seulement peser les termes , il faut encore en considérer le caractère exceptionnel. Aristote en effet n'a parlé qu'une fois de lui-même et de ses propres travaux ; une seule fois, il s'est permis , en constatant le résultat de ses efforts , de réclamer l'indulgence de la postérité. Or, ce n'est ni pour son Histoire des animaux, ni pour aucun de ces traités de physique , de métaphysique , de rhétorique, de poétique ou de morale, sur lesquels ont vécu si longtemps les philosophes, les érudits, les littérateurs, ni enfin pour tant de sciences qui avant lui n'étaient qu'ébauchées, et qu'il semble avoir créées de nouveau, tant il les a développées et enrichies; ce n'est, dis-je, pour aucun de ces chefs-d'œmTe, pour aucune de ces conceptions immortelles, c'est uniquement pour sa théorie du syllogisme : là seulement il croit avoir rendu un service à l'esprit humain, et il déclare, à la fin de sa Logique , dans l'épilogue célèbre du traité Des sophismes, que c'est ce qui lui a coûté le plus de temps et de peine.

« On voit, dit-il, que nous avons entièrement terminé notre tâche ; nous ne saurions cependant passer sous silence le caractère particulier' de ce travail.

Parmi toutes les découvertes, il en est qui, transmises par ceux qui tout d'abord les avaient élaborées,* se sont encore accrues entre les mains des derniers venus, tandis que d'autres (et ce sont les plus anciennes) n'ont guère pris au début qu'un accroissement assez

*To cuaêe^Yixoç , dit modestement Aristote; c'est, suivant lui , un accident pour la science du raisonnement, d'avoir en pour Interprète tel philosophe plutôt que tel autre.

faible et toutefois beaucoup plus utile (|uc tjûut leur dé* veloppement ultérieur : car le principal en toute chose c'est le commencement , comme on dit ; aussi est-ce le plus difficile. En effet, les germes les plus féconds ne sont-ils pas précisément ceux qui, par leur peu d'ap* parence, échappent le plus à l'observation? Sont-ils une fois découverts , il est bien plus aisé de leur donner de l'accroissement et d'en tirer tout le reste. Voilà ce qui a eu lieu pour la rhétorique et pour presque toutes les

autres sciences Mais, pour la présente étude, on ne

peut pas dire que telle partie eût été cultivée , et telle

autre non : avant nous, il n'y avait absolument rien

Il y avait sur la rhétorique des travaux nombreux et anciens; mais sur l'art de raisonner, n'ayant absolument rien avant nous, nous n'avons pu qu'exposer les résultats de nos longues et pénibles recherches. Vous donc qui en avez pris connaissance , si vous croyez que cette étude, malgré sa récente origine, soutienne la comparaison avec les autres sciences qui se sont accrues par des labeurs successifs, il ne vous reste plus, ainsi qu'à nos auditeurs , qu'à montrer tout ensemble de l'indulgence pour ce qui manque à notre œuvre, et de la reconnaissance pour les découvertes qu'elle met au jour. »

C'est ainsi que s'exprime Aristote , et si l'on doute de son témoignage, au moins ne peut-on se méprendre sur la portée de Ses paroles. On ne conçoit pas que ce langage ait paru à Dugald Stewart « un peu obscur et équivoque,» et que ce philosophe ait pu supposer que la réclamation d'Aristote se rapporte uniquement à l'ingé^ nieux traité Des sophismes. Il est impossible de s'arrêter à une telle conjecture, en présence de cette affirmation explicite et sans réserve : « Sur l'art de raisonner

{TTspi Tou ffuXXoYtCêçeai), il n'y avait absolument rien avant nous . » C'est donc des Analytiques et des Topiques qu'il est question, aussi bien que du traité par lequel se termine cette suite de chefs-d'œuvre qu'on appelle l'Organon.

Si tel est le sens incontestable des paroles que'nous venons de citer, elles contiennent un témoignage positif et d'une valeur considérable ; car alors , ainsi que l'a reconnu D. Stewart lui-même, «il faudrait posséder des preuves d'une évidence irrésistible pour contredire l'assertion directe d'Aristote. Il serait tout à fait inconcevable en effet qu'il eût sciemment cherché à cacher ou à déguiser la vérité, aune époque où il ne manquait pas en Grèce de philosophes à la fois très-capables de reconnaître la fraude et très-disposés à la dénoncer*.» L'antiquité grecque et romaine tout entière vient ici déposer en faveur d'Aristote , tantôt par un silencieux acquiescement, tantôt par une admiration dont les expressions aussi éclatantes que nombreuses confirment et justifient ses prétentions. Ce n'est guère qu'à partir de la Renaissance que des érudits un peu sceptiques ou des adversaires plus ou moins habiles du péripatétisme se sont avisés d'élever des doutes sur ce point. Deux arguments principaux résument toute leur polémique ; les réfuter, ce sera établir définitivement qu'Aristote est bien l'inventeur du syllogisme , comme nous l'enseigne la tradition commune, d'accord avec ses propres paroles.

On allègue , en premier lieu , non-seulement l'invraisemblance du fait (ce qui ne prouverait rien , « le vrai pouvant quelquefois n'être pas vraisemblable »), mais

* Philosophie de resprit humain, part. Il, ch. III,sect.III,p.214 du tome II, trad. de M. L. Peîsse.

même son absolue impossibilité. L'esprit humain, a-ton dit, est naturellement actif, et de plus il est doué delà conscience de ses actes : il est donc impossible, à une époque quelconque de Thistoire , de découvrir une faculté qui ne se serait pas encore exercée et qui , par conséquent, ne serait point connue ; de tout temps, les hommes ont raisonné, sachant fort bien qu'ils raisonnaient, ety'mettant même un certain art; la prétention qu'on attribue à Aristote est donc ridicule et insoutenable.

Telle est la première objection: voici la réponse trèssimple qu'on y oppose.

Ce qui est naturel à Thomme , ce sont ses facultés , mais non leur emploi régulier et méthodique. La conscience qu'il a d'abord de ses actes est vague et confuse, tant qu'il n'y a pas appliqué la réflexion, et, il faut bien en convenir, c'est rarement et assez tard qu'on s'avise de se rendre compte de la marche de l'esprit et de soumettre à l'analyse ses diverses opérations. Sans maître, une telle entreprise est des plus ardues; et lors même qu'on aurait pris pour guide le philosophe le plus habile et le plus consommé, on risquerait encore de se tromper sur la nature et les conditions de nos divers procédés intellectuels. Or, il ne s'agit pas ici de faire un raisonnement, ni même de croire qu'on en fait un, mais de savoir comment on raisonne. Ce n'est pas une conscience vague de cette opération que l'on attribue à l'auteur de l'Organon , quoiqu'il ait sans doute commencé par là comme tous les hommes ; c'est une analyse approfondie, chose assez rare en tout temps et en tout pays; c'est plus encore, une théorie exacte, une description' savante et vraie du r^sonnement. Combien de facultés de l'esprit, combien de ses procédés^

naturels attendent encore une telle analyse! Où trouver un semblable travail pour l'imagination, par exemple, ou même pour Tinduction? Décrire le raisonnement et le ramener au syllogisme n'était donc pas une œuvre que pût faire le premier venu , et si Ton est tenté de rejeter comme invraisemblable la découverte attribuée à Aristote , ce n'est certes pas à cause de son extrême facilité : car on ne voit pas que , même de nos jours , le nombre soit très-grand de ceux qui en possèdent la parfaite intelligence*.

En second lieu , on s'est efforcé de retrouver, ne fûtce que par hypothèse , quelque théorie du syllogisme antérieure à celle d' Aristote, et qui aurait pu lui servir de modèle. L'Orient surtout, avec sa philosophie mal connue, pouvait prêter aux conjectures , et l'on ne s'en est pas fait faute.

C'est un missionnaire français , le père Pons , qui paraît avoir donné le premier éveil aux savants d'Europe , en leur signalant l'existence et l'usage du syllogisme parmi les brahmanes indiens. La lettre où il consignait ce fait curieux était écrite de Karikal au père du Halde, le 23 novembre 1740, c'est-à-dire, comme le remarque M. Barthélémy Saint-Hilaire*, quarante-quatre ans avant la fondation de la Société asiatique de Calcutta, et quatre-vingt-trois ans avant les travaux de

^ Je ne veux ni ne dois citer personne; mais combien de nos meilleurs écrivains en philosophie confondent snns cesse les termes avec les propositions , un enthymème avec une consécution immédiate , ou bien encore une proposition particulière avec celle dont le sujet est individuel , etc. , etc.

^ Premier Mémoire sur le Sânkhya, Paris ,1852, in-4o, p. 263, 264; note relative au père Pons , jésuite.

Colebrooke. Seulement je me ()ermettrai de faire remarquer au savant traducteur de TOrganon et du Nyâya , que le nom et les travaux du P. Pons n'étaient pas aussi ignorés qu'il paraît le croire, et que Dugald Stewarten fait mention , dans le chapitre même que je citais tout à rheui e.

En 1786 et 4794, sir William Jones constatait à son tour que les brahmanes disputaient dans les formes de la logique, et il ajoutait que, suivant une tradition très-répandue dans le Pendjab et dans plusieurs provinces de la Perse, Callisthène aurait envoyé à son oncle Aristote, entre autres cuiiosités indiennes, un système technique de logique^ que les brahmanes lui auraient communiqué, et qui serait devenu la base de sa fameuse méthode. Il est vrai que tout cela était emprunté à un écrivain musulman d'une époque assez moderne, et dont l'autorité n'était guère considérable. Pour réfuter ces allégations, il suffisait de dire que, parmi les musulmans , les traditions fabuleuses abondent , et que leurs conquêtes dans l'Inde et la vénération dont leurs docteurs entourèrent de tout temps le nom d'Aristoté fournissent une explication très-simple , non seulement du récit concernant Callisthène, mais même de la connaissance actuelle du syllogisme dans cescoMrées éloignées*. D'ailleurs , tant qu'on ne pouvait indiquer avec précision un monument qui pût être considéré comme le modèle de l'Organon, on en était réduit à des discours en l'air et à des assertions sans valeur. Mais l'ig^norance même où l'on était à l'égard de la philosophie desindous favorisait les suppositions et les paradoxes de cette sorte,

' Dugâld Stewart, ibid., p. 244, 212.

en laissant toujours planer quelque obscurité ou même quelque incertitude sur les origines du syllogisme.

Tel était encore Tétat de la question, quand parurent, de 1824 à 1829 , les Mémoires insérés parColebrooke dans le recueil des Tramactiom de la Société asiatique, et où pour la première fois on avait sous les yeux des extraits méthodiques et des analyses raisonnées de nombreux ouvrages de philosophie sanscrite. M. Abel Rémusat, dans le Journal des savants, et M. Cousin, dans ses cours de 4828 et 4 829, firent aussitôt connaître au public français les résultats de ces précieuses recherches , et l'on conçut une haute idée de Toriginalité et de la puissance du mouvement philosophique dontrinde avait été le théâtre. On était surtout frappé des analogies qu'une analyse habile faisait ressortir entre ces doctrines nouvellement exhu-. mées et les systèmes qui ont joue le rôle le plus brillant dans rhistoire de l'esprit humain. Il était naturel que^ Colebrooke, en sa qualité de premier traducteur des philosophes* indiens , fut disposé à retrouver chez eux les idées et les doctrines des philosophes de la-Grèce, et en particulier d'Aristote. Sur sa parole on dut croire que les catégories et le syllogisme étaient décrits tout au long dans le Nyâya de Gotaraa , c'est-à-dire dans le plus considérable et presque le seul ouvrage de dialectique qui ait été jusqu'ici retrouvé au delà de l'Indus. M. Cousin luimême, n'ayant sous les yeux que les travaux de l'indianiste anglais, reproduisit ses assertions et contribua plus que personne à les populariser. Voici comment il s'exprimait dans la seconde série de ses Cours (édition' de 4847), t. II, p. 432-433:

«Le second point du Nyâya sur lequel j'appelle votre attention est celui où il est question de la preuve ou de nos

DE LA DÉCDUVEATE Dr SYLLOGISME. 89

moyens de connaître L*enlier développement d'un

argument a cinq termes. Les voici, avec l'exemple de Colebrooke ;

lo Ldi proposition , la thèse que Ton veut prouver: Cette montagne est brûlante ;

2o Ldivaison, le principe sur lequel repose Targunient: Car elle fume ;

3^ Vexemple: Or, ce qui fume est brûlant^ témoin le feu de la cuisine;

4-0 ^application (l'application au cas spécial dont il s'agit) : Il en est de même de la montagne qui fume;

5^ La conclusion: Donc cette montagne est brûlante.

Tel est l'argument entier que l'on appelle particulièrenient nyâya, à savoir, raisonnement complet; et il paraîtrait que l'école dialectique deGolama a reçu son nom de l'argument même qui est le chef-d'œuvre de la dialectique. Mais on n'énumère pas toujours les cinq termes du nyâya, et on le réduit aux trois derniers : « Ce qui fume est brûlant, témoin le feti de la cuisine; il en est de même de la montagne qui fume; donc cette montagne est brûlante.» Ainsi réduit, le nyâya n'est guère moins qu'un vrai syllogisme régulier. C'est là , du moins , l'opinion de Colebrooke, que nous devons suivre, faute de connaître le monument original. Voilà donc aussi , avec les catégories, le syllogisme dans l'Inde. De là ce problème historique : Le syllogisme péripatéticien vient-il de l'Inde, t)u l'Inde l'a-t-elle emprunté à la Grèce? Les Grecs sontils les instituteurs ou les disciples des Indous?

Voilà ce qu'écrivait M. Cousin en 4829; mais en 1847, de- nouveaux travaux ayant été publiés sur ce sujet, il crut devoir ajouter une note ainsi conçue : « Un savant

mémoire de M. B. Saint-Hilaire * a démontré que leNyâya ne contient pas la vraie théorie du syllogisme , et que Colebrooke a beaucoup exagéré l'analogie que sur quelques points le système de Gotama peut présenter avec cette théorie. »

Il appartenait à celui qui a entrepris de nous donner en français les œuvres d'Aristote, et qui avait déjà si bien établi l'originalité de ce philosophe en logique , de compléter sa thèse en l'étendant de l'Europe à l'Asie, et en faisant justice des conjectures téméraires qui faisaient honneur aux gymnosophistes de l'invention du syllogisme, pour en frustrer l'auteur des Analytiques.

En supposant que la dialectique Nyaya soit réellement antérieure a l'Organon , et qu'on y trouve le syllogisme et les catégories, la tradition concernant Callisthène n'explique pas encore d'une manière suffisante comment Aristote aurait pu mettre à profit la généreuse abn^ation de son neveu et la surprenante obligeance des prêtres indiens. Au moins devait-on dire «comment Aristote comprit sur-le-champ la langue dans laquelle ce système était écrit, ou comment les brahmanes apprii^ent, dans leurs courtes relations avec le neveu d'Aristote , assez de grec pour lui traduire les ouvrages qu'ils lui remettaient. » En somme , « ce récit n'est que ridicule et ne vaut pas la peine d'être discuté*. j> Mais que serait-ce, si l'œuvre du fabuleux Gotama ne contenait pas ce que Colebrooke croyait y voir , et si le fameux syllogisme à cinq parties du Nyâya se résolvait en cinq preuves distinctes , et dont la réunion en un seul argument ne se trouve indiquée nulle part dans cet ouvrage? C'est ce

' Mém. de TAcad. des sciences mor. et polit. , t. IIÏ, p. 147-260. 2B. Saint-Hilaire , ibid., p. 224 et suiv.

DE LA DÉCOUVERTE DU SYLLOGISME. \)i

que le mémoire de M. Saint-Hilaire démontre sans réplique.

« Les membres, dit Gotama, sont : la proposition, la raison, réclaircissement, l'application et la conclusion.» Ce terme technique de membres a pu tromper Colebrooke, et il a compris qu'il s'agissait des membres du nyâya (argument); or, ce n'est pas l'auteur qui le dit, mais les commentateurs, tous d'une date postérieure à Aristote. Mais Colebrooke va plus loin encore , lorsqu'il ajoute que ce prétendu nyâya en cinq parties est un syllogisme régulier. Cette double interprétation paraît assez peu conforme au texte. «D'abord, l'auteur ne désigne pas les cinq membres qu'il énumère sous une dénomination commune qui les comprenne tous. En second lieu, rien n'indique que Gotama pensât à faire un seul topique ou argument de ces cinq membres. Le topique pour lui, c'est le membre, et non la réunioa des membres ; seulement il en reconnaît cinq espèces. Ainsi, il n'y a point d'idée générale, point d'expression générale qui, dans le soutrâ original, réponde à l'idée ou à l'expression de syllogisme. Le sens du mot sanscrit (membre^ fragment) est presque absolument opposé à celui du mot grec qui, de quelque manière qu'on l'analyse, exprime toujours réunion, assemblage, collection.... Si l'on compare le système si vaste, si complet de l'Organon, à cette indication si étroite , si peu exacte de l'auteur indien , on a vraiment peine à concevoir comment Colebrooke a pu retrouver le syllogisme dans ces cinq membres informes de l'assertion du Nyâya.... Quant aux autres formes du raisonnement, le Nyâya n'en fait aucune mention*. »

« Mém. de TAcad. des sciences mor. , t. III , p. <97 et suiv.

Pour tous ces motifs , et pai' d'autres raisons encore , le savant Mémoire de M. Saint-Hilaire aboutit à cette conclusion certaine, que « le Nyâya n'a rien de commun avec rOrganon. »

Que dirons-nous maintenant de l'hypothèse qui veut qu'Aristote ait emprunté sa logique à l'Orient? L'Orient ici, c'est l'Inde; car personne jusqu'ici ne s'est avisé de placer en Chine le berceau du syllogisme, et je n'imagine pas qu'on attache une grande importance aux relations présumées d'Aristote avec les juifs, cette nation essentiellement religieuse ne s'étant appliquée que trèstard à la philosophie et surtout à la logique. Le seul pays philosophique de l'Orient qui aurait pu fournir des lumières à la Grèce, encore une fois, c'est l'Inde; ti dans l'Inde, le seul système de logique où Aristote aurait pu puiser étant le Nyâya, il est évident pour tout esprit non prévenu que l'Orient n'est pour rien dans l'invention-du syllogisme.

Retournons en Grèce : c'est là , et nulle part ailleurs , qu'on peut espérer de découvrir l'es antécédents de la logique d'Aristote. Ce philosophe, a-t-on dit, n'a pas inventé l'art de penser; cet art existait avant lui, sous le nom de dialectique, et peut-être n'a-l-il fait que recueillir en une espèce de bibliothèque logique les travaux de ses prédécesseurs, en sorte qu'il serait moins J'auleur que l'éditeur des traités divers dont se compose l'Organon. Peut-être même la déclaration qui se lit à la fin du traité Des sophismes n'esl-elle pas d'Aristote, non plus que ce traité lui-même, placé par lui à la fin de sa collection.

Cette hypothèse ingénieuse, émise par Ramus pour le besoin de sa cause ^ dans sa longue et véhémente

polémique contre les partisans de la scholastique, renverse rautorité d'Aristote , sans attaquer sa bonne foi , puisqu'elle rejette sur quelque obscur anonyme la honte d'un plagiat commis envers le genre humain encore plus qu'envers un logicien quelconque, le syllogisme étant supposé connu de tout temps. Mais si elle épargne le caractère d'Aristote, elle fait à son génie une injure imméritée, contre* laquelle j'ai eu déjà l'occasion de m'élever avec toute la force dont je suis capable*. Sans revenir ici sur les preuves de l'authenticité del'Organon, si bien déduites par M. Saint-Hilaire dans son Mémoire sur la Logique d'Aristolc, et tout en demeurant dans la question plus étroite des origines du syllogisme, on doit constater ce fait, remarqué par tous les historiens sérieux de la philosophie , que ni le mot de syllogisme ni la description du procédé qu'il exprime ne se trou-^ vent en Grèce avant Aristote, à moins qu'on n'ait le parti pris de les retrouver partout : car, avec un parti pris , tout est possible, el plutôt que d'en avoir le démenti, on remontera par delà les temps historiques, jusqu'à des personnages mythologiques , que l'on décorera du nom de logiciens. Ainsi font Ramus et Gassendi pour Prométhée, dont ils nous parlent comme s'ils avaient lu ses œuvres.

Je laisse de côté ces divagations bizarres, et je conclus de tout ce qui précède que nul ne saurait disputer à« Aristote son principal titre comme logicien , ni contester la parfaite vérité de ses paroles: «Avant nous, il n'y avait absolument rien sur le syllogisme. » Il me reste seulement à rechercher comment il a pu être conduit à cette découverte , et en me livrant à cet examen ,

* Ramus, sa vie, ses écrits et ses opinions , 11^ part., p. 375.

j'espère en faire sortir des conséquences de quelque intérêt pour l'histoire de la logique, et qui auront peutêtre un mérite assez rare en pareille matière , celui de la nouveauté.

C'est chez le prédécesseur immédiat d'Aristote , chez le philosophe dont il avait suivi pendant vingt années les leçons, ou, si Ton veut, les doctes entretiens, c'est dans la dialectique de Platon que je crois apercevoir et que je vais essayer de montrer le germe imperceptible, mais fécond, de la pensée qui a produit les Analytiques.

Rien n'est plus opposé au premier abord que la philosophie de Platon et celle d'Aristote. Quoique au fond il y ait entre eux plus de ressemblance qu'Aristote ne le croyait lui-même , on ne saurait méconnaître la différence de ces deux génies , en qui se trouvent comme personnifiées deux tendances très -diverses de l'esprit humain, de sorte qu'on a pu dire avec raison: «Tout homme naît platonicien ou aristotéhcien. »

Cet antagonisme se trahit, non-seulement dans les doctrines , miais dans la forme même dont elles sont revêtues. «Aristote, dit M. Cousin*, a créé presque la prose didactique; car autant l'idéal domine dans le style de Platon , autant la rigueur domine dans celui d'Aristote. Mais comme on reproche à Platon dans quelques endroits un peu de luxe poétique , on peut aussi reprocher à Aristote une extrême sécheresse. Si l'un abuse de l'abstraction et de la généralisation, l'autre abuse de l'analyse, de ce talent de décomposition à l'infini, qui,

' Cours, 2* série, t. Il, p. 184 (édit. de 1847).

s'exerçant à la fois sur les iilées et leurs signes, aboutit quelquefois à une subtilité excessive, et réduit tout méthodiquement en une poussière imperceptible. »

Qu'on nous permette de citer encore quelques lignes de ce pai'allèle qui se rapportent plus directement à* notre sujet. « Platon s'était surtout occupé de dialectique. Il excelle dans la polémique contre toute vue particulière ; son grand objet est de montrer l'inconsistance des notions particulièi-es et de conduire aux idées, base de toute certitude et de toute science. Platon est essentiellement réfutatif. Aristote est moins dialecticien que logicien. Il ne réfute pas, il démontre, ou, du moins , la réfutation ne joue chez lui qu'un rôle secondaire dans la démonstration , tandis que dans Platon la réfutation est la démonstration tout entière. Aussi Tun procède par le dialogue , si propre à la réfutation , et voile son but dogmatique; l'autre commence par l'établir, et y marche ouvertement par la dissertation régulière et la grande voie de la démonstration. Platon se sert davantage de l'induction , Aristote de la déduction: aussi en a-t-il perfectionné l'instrument, en donnant les lois du syllogisme régulier*. »

Ces de^^niers mots caractérisent parfaitement, dans leurs différences essentielles , les méthodes d'exposition

des deux philosophes. C'est sans doute cette opposition si manifeste qui aura détourné les historiens de la philosophie de rechercher dans la dialectique de Platon l'origine de l'analytique d'Aristote; et cependant, je n'hésite pas à le dire , c'est là qu'est la vérité : par ce moyen seulement on peut remonter jusqu'à la première

* Cours , 2» série , t, II , p. 4 80.

conception du syllogisme ^ et refaire en quelque sorte le travail qui en a amené la découverte.

Quand on parle de la dialectique de Platon, on a surtout en vue ^ d'ordinaire y la partie ascendante de 'cette méthode , c'est-à-dire celle où l'esprit s'élève, par des abstractions et des inductions successives , des choses sensibles aux idées dont elles participent inuaédiatement, puis de ces idées à d'autres, jusqu'à l'idée des idées , qui est l'être véritable et le bien. Rien , dans cette marche de l'esprit, ne ressemble à la méthode déductive et ne peut en suggérerla pensée. Mais il n'en est pas de même d'une autre partie de la méthode de Platon, la partie descendante, c'est-à-dire celle où le philosophe , une fois en possession des principes des choses , prétend fournir l'explication, des êtres réels à l'aide des idées , considérées comme genres et comme espèces, et cela par deux procédés spéciaux , dont l'un, la définition, consiste « à faire de plusieurs un, i* tandis que l'autre , qui est la division , « fait (wec wn plusieurs, j^

Platon attachait plus d'importance que ses modernes interprètes à ces deux procédés , parce qu'ils étaient à ses yeux les seuls moyens d'enseigner la vérité une fois connue , et il a consacré plusieurs de ses dialogues à en expliquer les règles et l'usage. N'est-il pas naturel de penser qu'Aristote , préoccupé comme il l'était de l'enseignement de la science , a dû étudier plus spécialement dans la méthode de Platon la partie qui répondait le mieux aux besoins d'un esprit essentiellement dogmatique? Et, s'il en est ainsi, ne peut-on pas supposer encore que , devenu le rival de son maître, il trouva bientôt un défaut de rigueur dans sa méthode et entreprit de donner, sinon à la définjtio^r, du moins à la

division dialectique , roxactiiudo qui lui manquait, et qui obligeait le philosophe à solliciter l'assentiment de son interlocutefur par des interrogations pressantes , au lieu de lui imposer sa doctrine au nom de la vérité , établie avec autorité? On sait avec quelle force Aristote insiste , quand l'occasion s'en présente , sur cette différence essentielle , suivant lui , entre la dialectique, qui interroge , et l'analytique, qui démontre. Mais il lui arrive aussi plus d'une fois de dire que la dialectique est une préparation utile pour la vraie méthode et pour la science véritable *. Ne serait-ce pas sa propre histoire qu'il nous aurait donnée là ? N'est-ce pas la dialectique en effet qui l'a préparé et conduit à l'analytique, et ce degré supérieur d'exactitude et de rigueur où il pense avoir élevé la méthode de son maître , n'est-ce pas précisément le syllogisme? Si cette dernière conjecture est fondée, il est évident que la théorie du syllogisme a un antécédent dans l'histoire, et que cet antécédent est la division par genres et par espèces, telle que l'entendait et la pratiquait Platon.

Mais il est temps sans doute de laisser, à notre tour, la forme interrogative et de renoncer aux hypothèses , pour nous attacher aux faits et aux textes authentiques, afin d'en tirer, s'il est possible , la démonstration de ce que nous venons d'avancer.

Pour établir que la division dialectique de Platon est l'origine du syllogisme, il suffira, je crois, de deux arguments , dont l'un me paraît sans réplique y puisque c'est le témoignage assez peu suspect d'Aristole luimême ; l'autre , qui s'y ajoutera en manière d'éclair-

* Voir particulièrement les Topiques, 1. 1 , c. 4 . .

cissement , sera tiré d'une analyse comparée des deux procédés en question.

S 4. Témoignage d'Aristote.

Je négligerai à dessein un certain nombre de textes qui pourraient figurer ici , parce que , pour être bien assuré qu'Aristote a reconnu lui-même dans la division dialectique, non*seuIement une méthode rivale de la sienne y mais encore , ce qui nous importe davantage , un procédé dont on pouvait tirer le syllogisme , on ne doit pas s'en tenir à de simples allusions , ni même à des passages plus précis, mais qui se trouveraient égarés dans des discussions éU*àngères à la logique, et dont pour cela même on pourrait contester toute la portée. En conséquence , je me bornerai à l'Organon^ et dans l'Organon, aux Analytiques. C'est là, en effet, c'est au centre de. la doctrine logique d'Aristote que se trouvent les traces de la division dialectique de Platon; c'est au milieu même de sa double théorie du syllogisme et de la démonstration qu'Aristote se souvient du procédé imparfait qui fut son point de départ : et il s'en souvient pour lui adresser des critiquas , . mais aussi pour confesser que ce procédé, tout défectueux qu'il est, estMwe partie de sa méthode.

Il y a tout un chapitre des premiers- Analytiques, le 31® du premier livre, qui est consacré à la division par genres. Dans les trente chapitres qui précèdent, Aristote a exposé la théorie du syllogisme simple : il en a expliqué la formation , les figures et les modes ; puis il a indiqué une méthode générale pour faire des syllogismes,, c'est-à-dire pour découvrir les moyens termes

OU preuves pour toute question, en quelque matière que ce soit; et c'est après qu'il a ainsi traversé la partie la plus originale de cette théorie qu'il fait ce retour vers la dialectique de Platon, dans les termes suivants, que je reproduis d'abord sans commentaire, en soulignant seulement les endroits qui m'ont paru les plus décisifs.

« 11 est aisé de voir que la division par genres est une faible partie de la méthode que l'on vient d'exposer : car ceÈle division est comme un syllogisme impuissant ; elle suppose ce qui est à démontrer, et elle conclue toujours un des termes supérieurs. Ce premier^ défaut a échappé à tous ceux qui ont employé cette méthode, et qui en ont fait un moyen de persuader, comme si elle eût été capable de fournir une démonstration de l'être et de l'essence ; c'est pourquoi, tout en divisant, ils n'ont pas compris ce qu'il était possible de prouver ((juXXoYiÎEffôat), ni que cela se pouvait delà manière que nous venons de dire. Ainsi, dans les démonstrations , quand il s'agit de prouver un attribut (d'un sujet), il faut toujours que le moyen, par lequel se fait le syllogisme , soit moins étendu que le grand terme et qu'il ne lui soit point attribué universellement ; la division fait tout le contraire : elle prend

Funiversel pour moyen De cette manière, ceux qui

emploient la division sont toujours conduits A prendre pour lïioyen le genre , et pour termes le sujet et les espèces. Enfin, ils disent que ceci est un homme ou la chose en question, quelle qu'elle soit, sans montrer clairement que cela est nécessaire. C'est qu'ils font tout à fait fausse route, ne se doutant point dés ressources qu'ils ont à leur portée. Il est évident que , par leur méthode, on ne peut ni établir une conclusion négative.

iOO DE LA DÉCOUVERTE DU SYLLOGISME.

ni fournir une preuve soit sur l'accident, soit sur le propre, soit sur le genre, soit même lorsqu'on ignore si un sujet a telle ou telle qualité, comme quand on demande, par exemple, si le diamètre est oh non incommensurable. En effet, s'il est admis que toute étendue est commensurable ou incommensurable et que le diamètre est une étendue, il est prouvé par là (duXXsXoYf'flTTai) que le diamètre est commensurable ou incommensurable. Mais si l'on admet qu'il est inconimensurable, on suppose précisément ce qu'il fallait prouver. On ne peut donc le démontrer par cette méthode : car c'est bien ainsi qu'elle procède, et par conséquent elle rend impossible la démonstration.... 11 est donc évident que ce mode de recherche ne convient pas à toute question, et qu'il ne s'applique même pas utilement là où il paraît le mieux à sa place. »

Ce passage est capital , comme il est aisé de s'en apercevoir. En voici un autre, tiré du second livre des Derniers Analytiques , et qui a aussi son importance.

«La méthode de division ne prouve pas non plus (oôSâ auXXoYi'Cèxai) , ainsi qu'il a été dit dans l'analyse des figures (du syllogisme) ; car elle ne tire jamais nécessairement une conséquence de certaines données , et elle ne démontre pas plus que l'induction. En effet, il ne faut pas que la conclusion soit la réponse à une interrogation ou le simple effet (Ttme concession : elle doit résulter nécessairement des principes posés , quand même l'interlocuteur ne Vaccorderait pas. L'homme est-il un animal ou non? Supposer qu'il est un animal, ce n*est pas l'avoir prouvé. Autre exemple: tout animal est terrestre ou aquatique ; on a admis que l'homme est sur la terre ; mais qu'il soit tout à la fois animal et terrestre ,

c'est ce qui ne résulte pas nécessairement des données , et on le suppose encore. Que le nombre des divisions soit plus ou ipois grand , peu importe , il en est toujours de même. Ceux qui procèdent ainsi ne sauraient donc parvenir à une preuve , là même où elle est possible (xal Twv svS«yofX£vo)v (TuXXoYiffôyivai). Ccs fautes quc Ton commet dans la division pourraient être évitées. . ; mais néanmoins, ce n'est pas un syllogisme, et si elle fournit une

connaissance, elle ne la démontre pas Celui qui

établit une définition par voie de division ne fait pas un syllogisme; car il en est de ces sortes de définitions comme de ces conclusions sans moyen terme dont la formule est : 'si telle chose est , telle autre en résulte ; on peut toujours demander pourquoi. — Qu'est-ce que rhomrae ? Un animal mortel , ayant des pieds , bipède, sans ailes. Pourquoi Xîela? peut-on dire à chaque qualité qu'on ajoute. On dira bien, et Ton croira démontrer par la division , que tout anihfial est mortel ou immortel; mais cette expression complexe n'est point une définition , de sorte que , même qiuind on démontrepar la division , la définition où elle aboutit n*est jamais un syllogisme*. »

Dans un autre endroit du même traité , Aristote signale l'importance de la division pour la définition , et même pour la démonstration de l'essence, a Les divisions par espèces sont utiles pour cette méthode. Jusqu'à quel point démontrent-elles? c'est ce que nous avons dit plus haut; mais elles servent du moins de cette manière

à prouver V essence C'est encore par la division seu-

lenaent que l'on peut ne rien omettre dans l'essence...

' Derniers Analytiques, 1. II , c. 5.

En procédant ainsi, on peut être certain de n'avoir rien omis ; sinon , il y a inévitablement omission et ignorance, etc. *»

A ces textes on en pourrait ajouter quelques autres; mais ceux qu'on vient de lire suffisent pour établir: 1° que, pour Aristote, la division dialectique est une partie, si faible qu'elle soit, de la méthode syllogistique ; 2^ que l'on peut faire des syllogismes au moyen de la division ; S» qu'elle peut servir non-seulement à la définition, mais même à la démonstration de l'essence, ou syllogisme scientifique. Ces assertions, textuellement empruntées à l'auteur des Analytiques , contiennent cet aveu précieux à recueillii*,.que la division dialectique lui a été utile pour construire la double théorie du syllogisme et de la démonstration. On ne doit pas objecter les vives et nombreuses critiques qu'il adresse ensuite à la méthode de division. Ces critiques portent moins sur le procédé lui-même que sur l'usage qu'en faisaient les disciples de Platon , iet s'il insiste tellement sur les défauts de leur méthode, c'est qu'il a à cœur de montrer que Speusippe et les autres académiciens n'ont pas su tirer de la division tout le parti que lui-même en a tiré.

Il ne nous reste plus qu'à étudier le procédé dialectique de Platon dans son rapport avec. le syllogisme, pour nous assurer qu' Aristote, une fois décidé à faire de la division par genres quelque chose dé plus exact et de plus rigoureux, a pu, sans grand effort, découvrir dans cette voie le procédé syllogistique.

* Derniers Analytiques, 1. II, c. < 3, p. 96, col. b, et 97, col. a.

DE LA DÉGUUVEBTK hV SYLLOGISME. i03

S 2. Parallèle entre le syllogisme et la division.

Platon attribuait une grande valeur à la division par genres , comme le prouvent les dialogues du Sophiste et du Politique , consacrés à l'explication de cette méthode. Entre tous les exemples qu'il en donne, voici, je crois, le plus clair.

Il s'agit (dans le Sophiste) de définir la pèche à Tha* meçon , que , par une supposition préliminaire , on a reconnue 'pour une espèce d'art. L'art comprend deux espèces: il consiste à faire ou bien à acquérir. Dans laquelle de ces deux espèces rentre la pêche à l'hameçon? C'est ce qu'on ne sait pas par la division ; car on n'a le droit d'en rien conclure, sinon que la pêche à l'hameçon est un art de faire, ou un art d'acquérir. Pour aller plus loin , il faut admettre par hypothèse qu'elle est un art de la seconde espèce. Or, l'art d'acquérir se divise à son tour en deux espèces : il procède par un consentement mutuel ou par la violence. On suppose alors que la pêche à l'hameçon est de la seconde espèce. L'art d'acquérir avec violence est encore divisé en deux espèces, suivant qu'on a recours à la force ouverte ou à la ruse : dans le premier cas , c'est un combat; dans le second, c'est une chasse. A cette nouvelle division succède une autre supposition, après laqiielle vient une autre division, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait obtenu la définition cherchée. Voici le résumé que donne Platon lui-même de tout ce travail (Trad. de M*. Cousin, p. 475): «En divisant en deux parties l'art en général , nous y avons trouvé l'art d'acquérir ; dans l'art d'acquérir, l'art d'acquérir par violence ; dans l'art d'acquérir avec violence , la chasse ;

dans la chasse , la chasse aux animaux ; dans la chasse aux animaux , la chasse dans le fluide ; dans cette dernière espèce de chasse, nous avons pris la division inférieure, qui est la pêche; dans la pêche avec du fer, la pêche ayec des crocs ; enfin , Tespèce de la pêche avec des crocs , qui consiste à blesser le poisson en le tirant de bas en haut , empruntant son nom à ces circonstances mêmes , s'est appelée la pêche à Thameçon.»

Cette citation suffit pour faire comprendre et la nature de la division par genres et le reproche qu'Aristote adresse à cette méthode, d'être une continuelle péti*. tion de principe , ce qui est très-vrai , si Ton veu,t y retrouver le syllogisme. Mais pour entrer tout à fait dan^la pensée d'Aristote, et surtout pour comprendre de quelle manière il a pu passer de la division au syllogisme , il fçiut choisir quelqu'un des exemples que liii-même a proposés^

Veut-on établir que l'homme est mortel , en partant du genre animal, auquel on admet que l'homme appartient? Ce genre contient deux espèces : tout animal est mortel ou immortel. Or, il est facile de voir que cette division peut bien servir à démontrer quelque chose, savoir que l'homme étant animal est mortel où immortel ; mais elle ne démontre pas ce qui est à prouver , savoir que l'homme est mortel; pour l'admettre, il faut faire une hypothèse. Donc , de deux choses l'une , dit Aristote avec raison : « Ou la division suppose ce qui est à démontrer, ou elle conclut toujours un terme supérieur , » c'est-à-dire plus général que celui dont il s'agit. Voici d'où vient ce double défaut. La division, considérée comme syllogisme, procède toujours par propositions universelles affirmatives, et par conséquent dans la première figure ; et tandis qu'un syllogisme de cette sorte doit employer uuvmoyen terme

D£ LA DÉCOUVERTE DU SYLLOGISME. i(^

qui soit une espèce du grand terme (ou attributde la conclusion) , la division , au contraire , prend pour moyen un genre : ce qui doit conduire à une conclusion Irop générale ou à une pétition de principe ; car, comme Aristote le fait observer ailleurs, le genre n'est pas le principe de l'espèce , c'est l'espèce qui est le principe et la raison d'être du genre, comme elle en est la réalité. En effet, l'existence du genre animal ne démontre pas du tout l'existence de l'espèce homme ; mais l'homme étante l'animal existe nécessairement. Voici , du reste , les deux syllogismes, l'un vicieux, l'autre légitime, que Ton peut construire par la méthode de division :

i^ToiU animal est mortel oic immortel;

Tout homme est animal;

Tout homme est mortel (pétition de principe évidente). 2® Tout animal est mortel ou immortel;

Tout fwmme est animal; *

Donc Vhomme est mortel ou immortel.

Ce second syllogisme conclut régulièrement, mais en passant par dessus la conclusion demandée (l'homme mortel), ou, suivant les expressions d'Aristote, en concluant un terme supérieur , parce qu'on a pris pour moyen terme le genre animal , qui comprend et dépasse le terme mortel, de manière qu'il comporte l'attribut général mortel ou immortel. Si, au contraire , on availpris une espèce du genre mortel ^ par exemple doué de sensation, un syllogisme où cette espèce servirait de moyen prouverait ce qui est en question.

Tout ce qm est doué de sensation est mortel ; Tout homme est doué de sensation ; donc Tout homme est mortel.

Dans cet exemple, il s'agissait de démontrer un attribut de l'homme qui ne lui appartient pas en tant qu'animal , et ce dernier terme était trop général poui* servir de moyen. Il en serait autrement si l'on considérait l'homme en tant qu'animal , et si l'on voulait démontrer un attribut impliqué dans celui-là , par exemple qu'il est vivant. On aurait en effet le syllogisme :

Tout unimal est vivant; Tout homme est animal ; donc Tout homme est vivant,

Ici, c'est le genre animal qui est moyen ; mais ce terme, qui est genre par rapport à l'homme, est espèce par rapport au terme vivant. Donc, c'est toujours l'espèce qui sert de moyen, et qui donne la conclusion cherchée, par un progrès de l'espèce au genre , l'espèce homme impliquant le genre animal^ lequel implique le genre être vivant^ dont il est une espèce. Ainsi, en divisant en ses espèces, non pas le genre le plus élevé, mais celui qui doit être l'attribut de la conclusion, on peut arriver à construire un syllogisme sur toute question posée, et c'est ce qu'on n'avait pas vu avant Aristote. ^

Si nous revenons maintenant à l'exemple proposé par Platon,. et que nous le corrigions dans le sens des critiques que nous venons d'expliquer, on comprendra encore mieux peut-être en quoi les deux méthodes se ressemblent et en quoi elles diffèrent, et comment la division dialectique a pu dévenir le syllogisme. Le but d' Aristote est de prouver tout ce que Platon suppose, et cela , en employant les mêmes termes , fournis également par la division , mais disposés dans un ordre différent, en sorte qu'au lieu du genre, ce soit Tespècequi serve de moyen terme , de la manière suivante :

Platon a d'abord admis par hypothèse que la pêche à rhameçon est un art; puis, ayant divisé Tari en deux espèces , suivant qu'il consiste à produire ou à acquérir, il suppose que la pêche à l'hameçon est un art de la seconde espèce. Mais si cette dernière hypothèse est reconnue vraie, la première peut être déraohtrée, ensuivant un autre ordre d'exposition , c'est-à-dire en remontant de l'espèce au genre, au lieu de descendre du genre à l'espèce. En effet, étant admis que la pêche à l'hameçon est un talent d'acquérir, comme ce talent est une espèce d'art, il en résulte nécessairement que la pêche à.rhâraeçon est aussi un art.

Après avoir supposé que la pêche à l'hameçon est un art d'acquérir, Platon descend de ce genre à ses deux espèces, savoir : l'art d'acquérir par un consentement mutuel ou par la violence, et il suppose que la pêche à l'hameçon est de la seconde espèce. Aristote, admettant provisoirement cette dernière hypothèse, s'en servira pour démontrer la première, toujours en vertu de son principe que l'espèce implique lé genre et en est la preuve . Puis, en continuant de même à prouver chacune des hypothèses de la division dialectique par l'hypothèse suivante , prise pour vraie , il arrivera à une dernière et unique supposition, ou plutôt au principe immédiat que fournit l'expérience ou la considération attentive du sujet. Ce principe une fois admis, tout le reste en résulte nécessairement, au lieu de dépendre du bon vouloir de celui à qui l'on présentait successivement toutes ces suppositions, et qui pouvait toujours demander : pourquoi? On voit clairement jpar cet exemple comment on peut faire des syllogismes au moyen de la division, quoique la division par elle-même ne prouve pas et ne soit

qu'un syllogisme impuissant. Ainsi se trouve encore justifiée cette autre assertion d'Aristote, qu'il en est toujours de même , quel que soit le nombre des divisions. Pour achever ce parallèle des deux méthodes, je vais réduire en deux tableaux , d'abord la série des suppositions contenues dans l'exemple que j'ai tiré du Sophiste, et ensuite la série de ces mêmes suppositions démontrées d'après le procédé d'Aristote, et composant unsorite renversé.

A. Procédé dialectique de Platon,

Ire supposition ou concession : La pèche à l'hameçon

est un art ;

Ire division : L'art consiste à faire ou à acquérir ;

2« supposition : La pêche à l'hameçon est un art d'acquérir ;

2© division : L'art d'acquérir procède par consentement mutuel ou par violence;

3® supposition : La pêche à l'hameçon procède par

violence ;

3© division : L'art d'acquérir par violence est de

deux espèces : combat ou chasse ;

4® supposition : La pêche a l'hameçon est une chasse;

4e division : La chasse est de deux sortes : elle recherche des êtres inanimés ou des animaux ;

5® supposition : La pêche à l'hameçon est une chasse

aux animaux ;

5® division : La chasse aux animaux se fait ou sur

terre ou dans un fluide, contre des animaux marcheurs ou des animaux nageurs ;

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