‹ Essais de mémoires sur M. SuardChapitre 1 sur 3 · AR · texte numérisé non relu

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rA^V^ERTOïSSEMENT.

uLrÀUTlDit.de ccttdNetîee l'ayant com- 4PQ«Be uniquemnit pour les amis de iJif.'âkiiird et;pour)les:personiies<juitoiit .^a ;véiiératiDii 3a mémoire , elle ks prie instamment de ne communiquer l'exemplaire qui aura été offert par la main de Famitié ou en témoignage d'es* time qu' aux personnes animées des mêmes sentiments. L'impression de ces feuilles n a pour but que le désir de leur éviter la peine de lire une copie manuscrite.

S'il arrivoit que, par un abus de confiance , un récit qui n'est point destiné

iv AVERTISSEMENT.

au public devint Tobjet d annonce et de discussion dans les journaux , elle considéreroit cette publicité comme une violation du dépôt qu^elle supplie ses amis de prévenir par toutes les précautions que pourront leur dicter leur délicatesse et leurs égards pour le vœu de madame Suard, formellement exprimé ici , comme la condinidn attachée à cette communication entièremeatcanfidentielle. .

ESiSAIS

« Je lègue à ma bonne et tendre Araé-

« lie le soin de ma mémoire ; condamné par « la nature, résigné par la raison à la laisser « seule après moi sur la terre, la peine de « cette cruelle séparation n-est adoucie « que par Tidée que je vivrai encore long- « temps dans le cœur qui m'a aimé^ u qu'elle aimera la vie pour m'aimer en- « ocre , pour parler de moi à nos amis « communs , pour s entretenir avec eux « de ce qu'il y a pu avoir en moi qui mé^ «ritât leur estime et leur affection. Je « n'ai jamais vécu pour l'opinion des hom- « mes j je n'ai jamais songé à celle de la

ff postérité , mais j'aime à penser qu'après ff moi mon nom sera prononcé avec bien- « veiilance et avec intérêt par ceux que «j'ai estimés et chéris. Tant que mon «image restera empreinte dans le cœur «tendre de mon Amélie, je ne puis me «persuader que ce ne soit pas là une R douôe existence.

« Je lui confie ce dépôt avec Tespérance a de nous rejoindre un jour danç un mon- « de plus désirable , etc. , etc. »

Telles sont*les paroles que jai lues dans le testament de M. Suard, etqui m'ant imposé le devoiri que je retpplis aujaurd'bui.^.Cee^ .JSi5^ de mémoires^ auxquel^ j'aqrpisk voulu domoer mi' titre plus modeste, ne sont destinés quiaux amis de M. S^^rd cA aux pei^OQiieSj qui YqùX cob^ii. DnQ pleine, be^inspup. plus bobite avoit dosîrài^cbairQer d0 ccsoifi ; là GonnoissAPM fiiwfiiitoqua cet éemyain avoit dtt.canac^e ^ 4ea verjtws, de M.

Suard, les lames abcNndafites, qu'il répandbit sur sa lOoibe^ nsi'Qtti fak céder à sies

vœux. Mais ni mes intentions, ni celles que je lisois dans les dernières volontés de M. Suard n'ayant été remplies par cet écrit, dont à peine quelques fragments mont été communiqués, des considérations très puissantes à mes yeux et dont je ne dois compte à personne, me déci* dent à le désavouer auprès de mes amis Je vais donc essayer de peindre les qualités aimables et les vertus douces de Vhomme excellent auprès de qui j ai commencé à compter ma vie par le bonheur que j'ai tenu de lui, et avec lequel j espérois la terminer. Qu on ne s'attende à aucan ordre dans un travail fait à la hâte et où je ne consulte que mes souvenirs. Mais si j'ai pa réussir à rendre l'homme dont je vais parler plus cher à ceux qui l'ont aimé, si je puis le rendre regrettable à ceux qui ne L'unt point connu , je serai assez récompensée d'une occupation où la douleur se mêle sans cesse à la satisfaction de remplir un devoir sacré pour moi , mais qui me retrace sans cesse aussi la

cruelle séparation dé l*amî le plus tendre et le plus chéri.

Jean-Baptiste-Antoine Suard est né à Besançon, le i5 janvier 1734.

Il fut élevé à l'université de cette ville , dont son père étoit le secrétaire. Il s'y distingua de bonne heure, obtint deâ prix dans toutes les classes, conserva Tamitié de ses rivaux comme Festime de ses maîtres. Il avoi^un frère plus jeune que lui , qu'il aimoit beaucoup , son égal peut-être pour les qualités de Famé: mais c'étoit Tainé qui, en réunissant un esprit distingué à lame la plus tendre et au caractère le plus ferme , fit de bonne heure les délices comme l'orgueil de ses parents.

On a voit fondé dès long-temps à l'université de Besançon un prix pour celui qui faisoit le mieux des armes, comme si on avoit prévu que les écoliers de l'université auroient un jour besoin d*en faire usage ; c'étoit le jeune Suard , né avec une souplesse et une flexibilité de mou-

veipems qu il a conservées jusque dans sa vieillesse, qui obtenoit toupurs ce prix.

Le régiment du roi composé de la meilleure noblesse de France , mais dont quelques officiers étoient plus vains de leurs aïeux qu'animés du désir de s en rendre dignes , le régiment du roi faisoit tous les ans un long séjour à Besançon. Les jeunes écoliers , nourris dans Tctude de lantiquité, où les facultés naturelles occu* poient les premières places, repoussent avec une indignation naturelle le dédain que leur montrent des hommes qui quelquefois ne peuvent s'enorgueillir que de leurs ancêtres. Il y avoit depuis long* temps une guerre ouverte entre le régiment du roi et les écoliers de luniversité, dont les premiers prodiguoient Tinsulte que les derniers brûloient de venger. Le jeune Suard (il avoit alors dix-sept ans) se trouva seul dans une rue au moment où le jour tomboit. Il marcboit librement dans la rue, quand un jeune ofBcier du régiment du roi lui cria : Bourgeois^ pre*

nez te bas du pai^é. M. Suard n'avoit point d*épée dans ce moment ; une loi leur dé* fendoit d'en porter, mais plusieurs, ainsi que lui ^ ne sortoient jamais de nuit sans en avoir une à leur côté. M. Suard traversa la rue , passa devant le jeune officier, le fixa assez attentivement pour le bien reconnoître, et peu de temps après il eut la satisfaction de le rencontrer. Ils étoient alors seuls dans la rue. Il avoit son épée, il s'avança vers rofficier, et lui dit, en la tirant î Défendez* vous y Mon* skat"* Il s^aptrçut prômpt@m^nl qu§ es jeune homme étoit tout neuf dans le métier des armes. Ma seule crainte, m'a^t-îl dit, étoit de le tuer ; il ne vouloit lui donner qu'une leçon. Il y réussit; il ne le blessa qu^au bras, mais la blessure fut assez profonde pour obliger le jeune militaire à rester plusieurs semaines dans sou lit.

M. le duc de HandaH étoit gouverneur de Besançon et appartenoit tout entier à la cour et au régiment du roi. On l'esti-

'( 7 ) mùh genéi^alement , mais les écoliere de TuDiversité le jugeoient trop pardal en faveur de leurs adversaires. Ce duel fit du bruit. M. Suard n'eu parla qu'à un ami, et ses parents l'ignorèrent Icmg-temps. Le jeune officier fut interrogé par le due et .par ses chefs; mais il fut assez délicat pour déclarer qû an moment de ce com- 4)at, la nnit oommençoit à tomber, et qu il ne pouvoit donner aucun signale^ ment de Técolier qui Tavoit provoqué»

Quelques mois après cet événement, ttu ami intime du jeune Suard, nommé £k)lin, fut insulté et désarmé, dans la Buit, par quatre officiers du régiment du roi qui le couvrirent d'outrages. L'un d'entre eux, qui étoit le neveu du mini&< tre de la guerre , se montra le premier provocateur. Colin ne respira plus que la vengeance; son ami, le jeune Suard, par* tagea son juste ressentiment et s^engagea detre témoin du. combat qui suivit de près cette horiible insulte. L'indigne né^ veu du ininistr0 y péirit ; Coiinïui perça le

cœur et retendit expirant sur le pavé. Colin sortit à Tinstant de la. ville et passa les frontières. La rue où le combat s'étoit passé et où gisoit mort Tauteur de Fontrage étoit solitaire au moment du combat y mais ceux qui la traversèrent depuis et qui aperçurent le cadavre, crièrent , « A la garde. » Le jeune Suard , tranquille sur son ami , songea à lui et jeta son épée dans une fenêtre entr'ouverte; il vouloit aussi y jeter son ceinturon ; mais comme il ne cédoit pas à son impatience, il en brisa la boucle, et mit par distraction une partie des morceaux dans sa poche :

ce fut cette circonstance qui prouva , en rapprochant les pièces, quau moins il avoit été témoin du combat.

, On peut imaginer Teffet de la mort du xMveu d'un ministre puissant , tué par un jeune écolier. La ville , qui applaudissoit peut-être à la vengeance de cet écolier, fat jetée dans Teffrcn par les cris menaçants du duc de Randau contre l'auteur d'un tel Attentat. Il fit répandre im momtoire , et

(9) fit usage de toute sa puissance pour découvrir celui qu'il appeloit le meurtrier.

Le jeune Suard confia ce duel à sa famille , et lui dit qu'il en avoit été témoin. Son père fut saisi d'effroi , car ce fils devenoit naturellement l'objet des soupçons, par son habileté à manier les armes.

Son père le fit partir pour la campagne d'un ami , qui étoit à quelques lieues de Besançon. Ce bon père ^ plein de franchise y crut assurer au malheureux jeune homme un protecteur plus sûr en disant à celui dont il réclamoit l'hospitalité que son fils avoit été témoin du combat de Colin ; mais cet homjne indigne trahit la confiance d'un ami y se rendit chez le duc de Randau , et lui rapporta tout ce qu'il venoit d'apprendre. M. Suard fut instruit par son père du monitoire lancé contre Colin et ses cornpUces y et de la trahison de l'homme chez qui il avoit cherché un asile. Il pressentit dès ce moment tout son malheur : « Je fus, « dit-il 9 réveillé le lendemain par le brait « qu'.oa fit en ouvrant fort rudement la

( lo)

« porte (le ma chambre : je vis paroître « Minary ( un archer odieux à la ville de Besançon par la dureté de son cœur et la raillerie la plus insultante envers ceux qu'il étoit chargé d'arrêter), qui me pria « peu poliment de me lever. Je cachai mon « troublé, me levai et m'habillai à l'instant, « non sans quelques distraction». Tout ce « qui composoit la maison ( le traître n^y étoit pas, et aucun des habitants nesoupçonnoit sa bassesse) fut à l'instant dans «une chambre, baigné de larmes, moi « seul affectois d'être tranquille , quoique «je le fusse moins que personne. Au mo- , « ment du départ , la d/ésolation de toute tt cette famille, les larmes qu'elle répanti doit , me furent mille fois plus sensibles a que mon malheur même ; je sortis , pénéa tré de reconnoissance de tant de preuves . « de la bonté de leur cœur, et de l'intérêt « si tendre qu'ils me montroient. »

Minary prit dans toute la route les précautions les plus humiliantes pour s'assurer de son prisonnier, qui se seroit infail-

hblemeot échappé de ses maias, s'il atrott pu concevoir la moindre espérance de le faire avec succès. A pied, Minary Tobitgçoit de tenir un mouchoir dont lui et l'autre archer tenoient les deux bouts. Unhon curé vint lui offrir son cheval que le jeune Suard accepta. Minâry l'y attacha par l'étrier , et le garrotta jusque dans son lit.

Toutes les personnes de sa connoissance qui se trouvoient sur la route, averties de son ari*estation , se rendirent dans les auberges où il devoit passer, lui témoignèrent le plus vif et le plus tendre intérêt , et lui firent les offres de services les plus empressées. C'est dans une lettre de M.

Suard à son père que j'ai trouvé ces tristes détails , «t j'ai peine à transcrire ce qui va suivre. « Arrivé , dit-il , à Besafnçon , je me « rendis à la prison. Je croyois de bonne ic foi qu'on avoit déjà préparé une cham- « bre où j'aurois joui de quelque liberté; ««sais je. fus consterné quand on me fit «descendre dans un cachot où l'onm^en- « ferma .éexA et sans lumière ; un antre qui

« sembloit plutôt fait pour lès bétes (iro* « ces que pour des hommes. Figurez-vous , « mon père, quels furent les mouvements « qui m agitèrent dans ce pioment. Fati- (t gué de mon voyage, à peine pouvois-je , « me soutenir sur mes genoux; je n^'apft prochai d^une muraille humide contre « laquelle je m'appuyai , et là je soulageai « mon cœur oppressé par un torrent de lar- « mes. Peu de temps après , j'entendis le « bruit des clefs infernales : on m'appôr- « toit une chaise et de la paille sur laquelle «je me jetai. Jrétois comme Job sur son « fumier, et j'avois besoin de sa patience « pour supporter ma situation. Je me calr «mai peu à peu, dans Tespérance de ne «pas rester une nuit de plus dans cet an- « tre horrible , et je m'endormis. »

Le lendemain au matin ^ aa Ten fit sortir pour paroltre devant l.e grand prévôt ; et , sans conseil , sans guide , car son père n'avoit pu lui rien faire parvenir, il adapta le parti d'une entière dénégation sur cette affaire, et dit au grand prévôt quil n'en

{ «3) eonnoissoit aucun détail. M. le duc de Bandan voulut le voir, et espéra Tintiia^ der; mais il avoit naturellement Tame aussi courageuse cpie douce et sensible , et les regards de ses concitoyens, dans la route qu'il traversa pour se rendre chez le duc de Randam , conduit par des archers , ces regards pleins de Tintérét le plus vif et le plus tendre , avoient aussi rendu son ame à son énergie naturelle. Il se présenta avec calme devant le duc de Randait<qui lui dit : Jeune homme , vous êtes perdu si vous ne me dites pas toute la vérité et tout ce que vous savez du duel de Colin. M. le duc, je ne sais aucun détail, si ce n'est le traitement horrible que cette affaire m'a attiré : j ai été ramené dans cette ville par des hommes indignai d'en porter le nom, et, en y arrivant, jeté dans un horrible cachot où ne devraient entrer que les hommes chargée de crimes. — Je vous y ferai remettre, les fers aux pieds, si vous ne voulez pas pader. --* Vous en êtes le maître , monsieur, fut toute sa réponse. Le duc en ef-

fet les lui fit attacher »u moment même :

m conserva un tel calme qu'il osa demander s'il y en avoit aussi pour les mains.

J'avoue que je n'approuve point cette bravade : sa jeunesse en doit être l'excuse ; mais elle lui attira tant de mauvais traitements, que je souffre encore aujourd'hui des maux par lesquels on lui fit expier cette parole indiscrète. A cette question , s'il n'y en avoit pas pour les mains , la fureur du duc fut au comble ; il -fit jeter ce jeune homme dans un cachot ictfect , à côté de deux scélérats qui dévoient être exécutés peii de jours après. Ici le courage moral céda à une fièvre ardente qui le saisit au bout de quelques heures^ et lui fit repo tisser tout aliment. Le geôlier vint avertir M. de Randan qu'il ne répondoit pas de scfn prisonnier pour vingtquatre heures. La nouveHe de cet affreux traitement se répandit bientôt dans la ville, -dont les habitants furent indignés, -en voyant cet intéressant jeune homme, qu'ils nommoient le héros de Thonnéur et de

( i5) J amitié , traité comme un vil criminel , et confondu avec des scélérats infâmes. Quelques officiers du régiment du roi , sensibles au véritable honneur , se montrèrent touchés de la noble conduite de ce jeune homme. Les outrages dont le neveu du ministre avoit abreuvé Colin ne pouvoient être expiés que par la mort ; c^étoit là ce que pensoient plusieurs d'entre eux : sans doute ils sentoient aussi qu'un traitement si indigne et si barbare alloit les rendre plus que jamais Fhorreur de toute la ville.

Le parlement se rangea de premier mouvement dq parti de la ville ; plusieurs de ses membres se rendirent chez M. de Bandan , pour se plaindre d^un traitement si atroce envers un jeune homme dont ils étoient les protecteurs naturels ; ils prétendirent que cette' affaire étoit de leur ressort, et redemandèrent leur prisonnier. M. de Bandan ne put résister à une réclamation si générale; il consentit qu'on le transférât sur-le-champ dans les prisons do parlement , qui le plaça dans une

chambre propre et saine , appela ua médecin dont les secours lui furent long^ temps nécessaires , n'osa permettre , à cause du gouverneur, d'autres communi* cations que par lettres avec ses parents et ses amis , mais le laissa libre de demander aux premiers toutes les petites douceurs qu'il pouvoit désirer. Il demanda des livres , ses manuscrits , et un oiseau qu'il aimoit beaucoup.

Le duc de Randan, soit par ordre du ministre, soit par ressentiment , enjoignit au parlement de juger son prisonnier. On avoit trouvé sur lui , en le fosillant dans les . cachots , laboucle brisée de son ceinturon^ On s'étoit assuré , en rapprochant les pièces, que l'épée étoit à lui. Il avoit donc porté les armes inalgré la défense des lois.

Il parut devant ses juges avec la tranquille assurance de n'avoir point à combattre d'injustice. On lui demanda pourquoi il avoit porté une épée quand il ne pouvoit ignorer la loi qui le lui défendoit : un con* seiller qui étoit derrière lui : « Iiépondez\

{ '7) i iai' diufl, que cétoit pour vous donner des « airs. » Je ne sais point d^autre détail sur cet interrogatoire ; sans doute on le questionna sur Taffaire de Colin ; mais comme on ne cherchoit pas à le convaincre , on se contenta de la déclaration qu'il avoit déjà faite au duc de BandaiLf quUl n'en avoit aucune connoissance. Le parlement , pour le punir de sa désobéissance aux lois, le condamna à un an de détention dans ses propres prisons.

Une peine si sévère pour un jeune homme de dix-sept ans ne satisfit point le duc de Bandao^ qui , soit pour obéir à des instructions du ministre , soit pour satisfaire un ressentiment personnel y ce qui paroit par deux lettres de M. Suard à son père y le fit enlever la nuit des prisons du parlement par des archers à qui on donna l'ordre de le conduire aux iles Sainte-Marguerite. Son enlèvement , qu'on sut le lendemain dans toute la ville , porta le désespoir dans Tame de ses parents.

Cette disparition secrète , cette violation

des droits du parlement , devînt Tobjet dé tontes les conversations. Oil atUoit-il?

qu'en vouloit-on faire? Son père se rendit chez le gouverneur, qui répondit à toutes ses questions , que son fils étoit perdu pour lui , et qu'il lui conseilloit de n'y plus penser.

Une des premières idées qui ise présentèrent à M. Suard, en recevant la nuit Tordre de se lever et de suivre ceux qui le lui portoîent) fut, que n osant le faire juger dans une ville qui s'iitoU montrée si dévouée à ses intérêts , on alloit le conduire dans un lieu oit Ton pourroit prononcer son arrêt de mort avec sûreté. En causant un jour avec lui sur son sentiment intérieur dans ce moment, il me dit que dès son arrestation il avoit envisagé la mort, dans cette circonstance, comme devant être le terme du procès, et qu'il ne la cj aignoit pas. Comme il avoit autant de vérité dans le cœur que de finesse dans l'esprit, je suis sûre qu'il étoit sincère. Son sentiment le plus pénible, m'a-t-il dit,

( »9) étoit le désespoir qu'îl étoit bien certain que cet enlèvement secret cansoit à ses parents. Il étoit soutenu dans ce moment par Tintérét général qu'on lui portoit, circonstance que lui avoient apprise les lettres de son père et de ses amis, pendant son séjour dans les prisons du parlement. Il avoit'siiivi,sans|[uïdeiThnpulsion d^une ame courageuse et élevée; il étoit content de lui, et j*ai toujours vu que t etoit là son plus grand besoin.

Il n^eut point à se plaindre des ar^ chini qui étoieni chargés de le conduire. Ma refusèrent à la vérité de lui apprendre le lieu où ils dévoient le laisser, et ne le perdirent de vue ni le jour, ni la nuit. Mais il n'en reçut jamais d'insultes. Dans toutes les auberges où on l'arrêta il n'avoit rencontré que les regards de la plus douce bienveillance ; il \oyageoit en prisonnier d'état et non eu criminel. Il conserva un doux souvenir de la jolie fille d'un hôte chez lequel il coucha. Elle ne lui parla point, mais

s^occupa de tout ce qu'elle crut pouvoir lui offrir, et ses regards touchants rins-^ truisirent du tendre intérêt qu'elle prenoit & son malheur.

Quand il arriva à Marseille , il ne douta plus qu'on ne le menât aux iles Sainte-Marguerite; il y arriva en effe^bientôt ; et là fin rpii.lrn'inniaii on le Cardans la prison du fort qui depuis long- temps servent de prison d'état. Quoiqu'il ne vit plus qu'une détention dans le traitement qui lui étoit réservé, il l'envisagea comme devant être longue et terrible. Il s'étoit senti plein de courage pour entrer dans la tombe qui offre le repos et l'absence de tous les maux; mais la chambre où on le confina lui présenta un tombeau vivant qui rasseœbloit toutes les privations; et c^étoit à l'âge de près de dix-huit ans , à l'époque du printemps, où la terre se paroit pour tous ses semblables , qu'il étoit privé du bonheur de la voir s'i^mbellir ; qu'il étoit privé de la vue du ciel, de la vue 4e cet astre qui ramme tout ce qu'il éclaire ; que sur^tout

(ai)

i] étoit privé de tous les biens du cœur au moment où il s'ouvre au charme des affections les plus fortes et les plus dou* ces , privé de Famitié de ses amis et de la tendresse de ses parents à qui il ne pouvoit penser sans répandre des larmes.

Sa santé naturellement délicate se res* sentoît encore du court séjour qu il avoit fait dans les deux cachots , et c etoit un triste lieu pour se rétablir qu'une chambre où Ton n'apercevoit le ciel qu'à travers une lucarne élevée , encore ne pouvoit -il le voir qu'en montant sur des chaises. Il étoit aussi mal nourri que mal logé, et les portions qu'on apportoit aux prisonniers suffisoient à peine à soutenir leur existence, quoique le gouvernement payât i5oo francs pour chacun d'eux.

Il se rejetoit bientôt sur son lit où il n.'entendoit que le bruit des flots de la mer qui venoient frapper les murs de sa prison.

Ce silence qui n'étoit interrompu que par ce bruit monotone, le jetoit dans une melaacolie qui depuis a fait partie de sa ma-

nière d'être et de son caractère, et qui y répandoit, ce me semble, un grand intérêt.

Une nuit, il entendit jouer de la flûte; les sons sortoient d une chambre voisine.

C'étoient les premiers qui parvenoient à lui depuis sa détention, les premiers qu'il entendit sortir d'une bouche humaine. Il se crut encore au milieu de ses semblables , son visage fut à l'instant baigné de larmes, mai^ ces larmes étoient les plus douces qu'il eût répandue^ depuis long-temps; il sentoit qu'il n'étoit plus seul et qu'un infortuné n'étoit pas loin de lui.

Cependant il reprit bientôt cette résignation courageuse,, recours des âmes fermes contre l'inflexible destinée,, e% qui toujours fait supporter les maux. inévitables à l'ame qui s'y soumet. Son. désoeuvrement absolu commença à. lui peser;, il sentit qu'il, falloit s'y soustraire par dea idées étrangères à ses peines et par ui)e occupation sérijeuse; n'ayant aucun livre,

( ^3 ) il traça d'abord des vers et de la prose avec du charbon sur toutes les parties des murs de sa chambre. Il avoit une grande aptitude pour découvrir beaucoup de vérités mathématiques , et en s^en occupant seul et sans livres il alla bientôt jusqu'aux logarithmes. Il fit aussi sur les diifFres des observations dont les résultats étoient à la portée des femmes mêmes.

Il composa depuis plusieurs chiffres pour les correspondances des cabinets politiques, et devinoit tous ceux qu'on lui pré* sentoit. Un jour le maréchal de Beauveau»

qui lui moatroit autant d'estime que d'amitié, le défia eiiik lui envoyant son chiffre de k deviner; Mi. Susmd., le devina à Imstant niéme et à sa prière lui en fit un 4utre quç personne ne devina jam3is. Il trouva un geoUer disposé k Ipi don^ ner une plume et de l'encre ; il sentoit le besoin de livres:, il; écrivit au gpuveycneur pour lui. eo,dei99nder, afin dç s'erjracb^»

lui dîsoit-il , quelques instants à son ma)r heur. U lui parloit dans cette lettre de la

cause de sa détention et de tous les maux que cette cause lui avoit attirés. Le gouverneur fut touché du ton de cette lettre et la montra à sa femme qui fut encore plus sensible que lui aux infortunes du jeune prisonnier. Ils lui envoyèrent le peu de livres qu'ils possédoient. M. Suard lui demandoit aussi de voir et de causer quelquefois avec un de ses camarades d'infortune, et le gouverneur permit au chevalier de Lus**, qui occupoit une chambre à côté de la sienne , de le visiter tous les jours à certaines heures. *

J'ai entendu souvent M. Suard parler de ce chevalier de Lus**; c'étoit un homme qui avoit le génie du vice avec un instinct digne de satan lui-même. Dès l'entrée de sa carrière il avoit été le fléau de sa noble famille. Joueur, escroc, plein d'inventions diaboliques pour échapper aux châtiments qvL^îl^ méritoit ; il connut toutes les prisons de la France et se sauva de toutes , même de Pierre-en-C!ise. La diÏBculté étoit de le saisir. Il s'étoit rendu la

(îi5 )

lerneur de tous eeu^ qn'on chVg^t de Tarréter; il ^e jouoii de la vie de ce8 bomiDes comme de la siemie propre.. Au moment qù loa mit la maÎQ mr lui poiir le eouduiiie aux iles Sainte-Marguerite, après avoir tué uo des archers, il força le second qui le poursuivoit à le suivre jusque sur les gouttières de la maison»

Là y le chevalier de Lus'* le saisit au oqI* let» lui dit qu'ils alioient faire ensemble un beau saut , enfonça le pied dans la gouttière avec tant de force que le plomb céda, et qu au lieu de précipiter son archer dans la irue , ils . se trouvèrent tous les 4eux dons un grenier ; c est ainsi qu'on s'empara de lui et qu'il fut conduit aux lies Sainte-Marguerite dont il se sauva encore peu de temps après.

U ncontoit avec orgueil toutes ses macbinatinns ponr se procurer la liberté,, et étoit enchanté de la tireur où il jetoit ses parents en la recouvrante 11 préten* doit avnÎF le dxsoit de m liviner à tous ses vices ^ romme à toutes ses bassesses, et

exécrailt une famille qui s'arrogeoit ie pouvoir d'y mettre un frein.

M. Suard m'a dit souvent qu'avec un génie aussi inventif pour recouvrer sa liberté perdue , accompagné d'un courage qui tenoit au mépris de sa vie et de ceUe de ceux qui attentoient à sa liberté, il n'a voit aucun esprit; mais ne perdant jamais de vue son objet et ayant besoin d'engager sans cesse les geôliers à moins dé sùrveillance% ils étoient tous ses meilleurs amis, après quinze jours de détention. Le chevalier de Lus** demanda bientôt à M. Suard les raisons de la sienne ; il lui fit le récit de son aventure, enajoutsmtque sa plue grande peine étoit l'ignorance où étoîent ses parents de son existence. Quoi ! lui dit le chevalier, vous êtes ici depuis six mois, et vous n'avez jpaa encore trouvé le moy«n de faire parvenir une lettre à votre père?

Vous êtes un grand sot. Écrivezz-lui surle-champ, demandez lui de l'&rgent et donnez lui telle adresse , je vous réponds qu'il aura votre lettre dans peu de temps «

( ^7 ) Ed effet la réponse de son père ne se fit pas attendre; le chevalier donna à M. Suard des assurances de la joie que son père avoit éprouvée en s assurant de son exis* tence et du lieu de sa détention, et mit largent que celui-ci envoyoit dans sa poche. Quand M. Suard eut la certitude d*une bassesse qu'il étoit bien loin d'imaginer, il se rappela que le chevalier en jouant au petit palet avec ses écus qu'il avoit escroqués, leregardoit d'un air malin, railleur et plein de joie du nouveau triom* phe qu'il venoit d'obtenir.

Le chevaUer de Lus** s'échappa des lies Sainte-Marguerite peu de temps après. Il avoit fait une longue corde de ses draps et de ses matelas , sans que les geôliers s'en aperçussent, U avoit l'art de les éloigner de toute surveillance, en leur offrant du tabac , en leur parlant de leurs femmes et de leurs enfants, U tomba dans la jmer et vogua vers un batelier, qui toujours environnoit Tile. U lui donna Tordre de le passer sur le continent. Ce-

loi-ci résista, car il y alloit de sa vie, mais le chevalier s'étoit armé d'un cou-»

teau , et le menaça , en le levant sur son cœur, de le lui percer à Tinstant, s'il n'o* béissoit , et le batelier obéit.

. M. Suard dut au moins au chevalier d'avoir soulagé- le cœur de ses parents , en leur apprenant son exist^M^e et le lieu de sa captivité. Bientôt il reçut à-la-lbis deux lettres de son père. « Je n'aatre* #c prendrai point , lui disoit-il dans sa ré* « ponse , de vous peindre le bonheur ^ue « j'ai ressenti' en les lisant ; votre ten* m dresse pour moi se montre dans toute « son étendue dans ces précieuses lettres, « et mes expressions ne peuvent vous dire « assez le bien qu'elles ont fait à mon « cœur. TranquilliseB-vous, mon bon père, yi ces lettres si long-temps désirées , en me <c tirant de la cruelle incertitude ou j'é- « tois , ont rendn le calme à mon ame ; le '«i poids de ma prison en est plus légn* de « moitié. C'est la seule vraie , la jdus pore ^tt satisfection que j'aie goûtée depuis que « je suis ici.

« J'apprends enfin par vous la fripon* iinerie du chevalier de Lus**. J'ai été « étrangement surpris qu'il vous écrivît « une seconde fois pour vous redeman* « der de l'argent. C'est pousser l'impu- « dence jusqu'au dernier degré. Jamais « je n'eusse soupçonné d'une telle bassesse « un homme de qualité , à qui on prête R naturellement des sentiments dignes de « sa naissance* il semble que nous soyons « nés tous leé deux pour être lei» dupes de « notre bonne foi. HmtiHJux qmnid on we « pèche que par-là! Il faut cependaut uoua « consoler de ce dernier accident, car il est « sans remède.

« Je serois trop heureux si je pouvois « m'abandonner aux espérances que vous « me donnez de ma prochaine délivrance.

«Je ne puis me persuader qu'on m'ait «fait transférer ici pour m'en tirer au « bout de six mois , et mon rappel me « semble encore dans un éloignement que « je n'envisage qu'avec horreur. Mal nour- « ri 9 mal couclié , sans presque aucune

(3o) ft liberté , j'ai le temps de sentir tdOQ mal- « heur. Je m*en rapporte à votre tendresse «pour les démarches relatives à ma li- « berté auprès de M. de Randan.

« Je suis désolé d*étre .obligé de recou* «rir encore à votre bourse pour beau* « coup de besoins pressants. Envoyez*moi) «je vous prie, mes manuscrits, ik servi* « ront à me distraire. *

a J'ai la consolation d^avoir trouvé un « ami bien aimable dans un de mes cama^ it rades d^infortune; c^esl un ofSdm' du « régiment du roi. Je suis bien sûr que « s*il recouvre avant moi sa liberté, il em« « ploiera tous ses moyens et ceux de sa tt famille à ce que je recouvre très promp- « tement la mienne.

« Nous avons ici un aumônier dont Textt tréme bonté égale la douce piété , et qui ft s'est prêté avec autant de douceur que k de zèle à m obliger.

» Il veut bien que les lettres que vous il m'écrirez lui soient adressées.

K Je ne comprends que trop quelle a

« été la .douleur de ma mère ; hélas ! je ne « puis que la partager. Je Fembrasse de «tout mon cœur ainsi que mon frère.

«Mon souvenir à la pauvre Rose (leur bonne ) ; pour vous , mon bon père, juge?

«par votre cœur de la tendresse dont le « mien est rempli , et que je ne perdrai « que dans la nuit du tombeau. »

Toutes les instances de son père auprès de M. le duc de Randau ne purent obti^ir la liberté de son fils qu'au bout de dix-huit mois.

On peut imaginer la joie qu une telle nouvelle , si long-temps désirée, si long* temps attendue, produisit sur lui. Après avoir dtné avjec le gouverneur, il s'embarqua à Tinstant pour Marseille , et descendit avec un sentiment. délicieux sur cette terre , si long - temps fermée à ses regards. Il reprenoit ses forces en sapprocbant tous les jours davantage du lieu de sa naissance , en s'pccupant du bonheur que son retour alloit donner à ses bons parents, dci celui qu'il

{ 30 «iloit avoir lui-même , en revoyïmt ses ' Amis; mais il ne s'attendoit pas à la ré* compense qu'il alloit recevoir d'one con-^ duite qui lui sembloit si naturelle qu'il croyoit que tout autre en eût fait autant à sa place. Ce ne fut pas sans la plus douce émotion, qu'à un quart de lieue de Besançon , il vit l'université entière et une grande partie des habitants de cette ville , son jeune frère à la tête , se précipiter en avant dès quils laperçurent , et se disputer ses premteri êmbrassem<3nt9, h pro^nar dana lours bras, la baigner de leurs larmes , le nommer rhon* neur de Tuniversité «le remercier des dangers que par son courage il venoit pour long-temps d'éloigner d'eux.

Oh ! quel moment! comme il anéantit )e souvenir des maux et ks fait presque bénir ! C'est avec ce bataillon sïlcréqii'il entra, baigné de larmes de joie, dans le lieu . de sa naissance , où son père , sa mère , qui avoient été aussi au^evant de lui,. mais à une moindre distance , l'em-»

brassèrent avec des transports qui ne purent s'exprimer que par leurs larmes ; larmes délicieuses long-temps prolongées par les acclamations de joie d'une ville entière , au moment d'iin retour si long* temps inespéré.

M. Suai\l passa quelques mois dans sa ville natale, environné de la tendresse de ses parents , de ses amis , et de l'estime de tous ses concitoyens. Il continuoit letude du droit , qu'il avoit conimen* cée avant le duel de Colin. Mais il n'é* prouva que le plus grand dégoût en s'^n^ fonçant dans ce labyrinthe , et il renonça à en découvrir les secrets inextricables.

Comme il n'avoit de fortune à espérer que dans ses propres moyens , son père lui conseilla d'en venir faire l'essai à Paris, où il avoit un oncle à qui il fut re* commandé. Il en fut reçu avec tendresse , et sa femme et ses enfants l'aimèrent bientôt comme s'ilétoit né au milieu d'ei!i:r .

M. Suard étoit d'une taille au-dessus de la médiocre , il étoit bien fait ; son front

étoit élevé , ses yeux petits , mais pleins d'esprit , de finesse et de douceur; sa bouche et ses dents étoient parfaites , et ses manières avoient toutes les grâces naturelles que donne l'éducation la plus distinguée. L'abbé Raynal, qui l'a connu presque au moment de son arrivée à Paris, me dit, qu'il avoit, à vingt ans, le ton aussi parfait, la politesse aussi exquise et le sentiment des convenances aussi délicat qu'on le lui voyoit à quarante ans ; qualités qui firent l'étonnement des sociétés où il fut admis , qu'il tenoit de la nature , qui n'avoient point eu de modèle , et qui , j'ose le dire, pouvoient en servir à tout ce qu'il y avoit de distingué dans les rangs les plus élevés.

Un ami de son père lui avoit donné une lettre pour une femme riche et intéressante ; il le lui recommandoit comme un jeune homme qui lui étoit cher, et qui étoit l'objet de l'intérêt général dans sa ville natale. Cette dame étoit amie de M. Peyre, riche financier, qui avoit un

grand nombre d'employés dans ses bu-, reaux ; elle le conjura de donner un emploi à ce jeune homme , qui, par ses manières y lui avoit inspiré une affection presque maternelle. M. Peyre n'en avoit point alors de vacant, mais il le prit sur-lechsftnp comme surnuméraire , avec douze cents francs, et la promesse de l'employer promptement. Ce moyen de vivre n'étoit pas du goût de M, Suard ; il ne pou voit recevoir .un argent auquel il ne se connoissoit aucun droit sans la plus grande, ré* pugnance. Il alloit souvent voir M. Peyre pour lui demander une place active; le financier le prioit^e prendre patience; mais il la perdit bientôt, et déclara à M. Peyre que cette manière de vivre n^ lui. convenoit point , et ii lui remit des émoluments qu'il touchoit sans «voir à s'acquitter d'aucun devoir.

> II.. a voit profité de > son loisir pour apprendre l'anglois, qu aucun François n'a jamais mieux su que lui. :; j

Upi|roissott dans .ee temps une grande

feuille angloisepar semaine, qu'un libraire lui proposa de traduire , et qui lui valut autant que Temploi qu'il venoit d'aban* donner. Dès sa première jeunesse il s'étoit nourri de tous les beaux ouvrages de Tan* tiquité et du génie de nos modernes ; c'est dans ce temps qu'il rencontra l'abbé Ray« bal , entre les mains de qui étoit le Mercure ; cet abbé fut frappé de la maturité de son esprit , de la finesse de son goût et de l'élégance avec laquelle il s'exprimoit.

Il l'engagea de s'essayer sur quelques-morceaujt de littéi^atut^^ M. Suard en fit un snr les hommes les plus marquants de l'époque dans les lettres , sur Voltaire , Buffoil , Mohtesquittt. Ce dernier s'y sentit apprécié d'une manièi^ qui luiplut { il ren- Contra^l'abbé ftaymal^dàns la société, et luif ilea^anda (|âi énétok l'auteur. L'abbé Raynal lui dit qdè c'éboît un jeune homme arrivé depuis peu de temps* de sa pr^rànce , qui lui faisoit l'eïfet d'un homme dans la maturité de sa râia^vi ; et'lui deBoanda.

éé lé lui pr^selftter; M. Suârd rappéloit

( 37 ) quelrpiefoîs le bonheur qu'il a voit goûté dans la conversation de ce grand homme et dans l'expression de sa sensibilité pour le jugement qu'il avoit porté de ses ou* vrages. Il fut sur-tout flatté de Fintérét constant qu'il lui témoigna jusqu'à la fin de sa vie.

M. Suard concourut aussi à des prix d^académies de provinces , tels que l'Éloge de Louis XV , et enrichit son sujet par le tableau des faooimes qui honoroient le siede de ce monarque. Il y a quelques années qu'en reUsant un de ces petttsouvrages , il me dit qu'il en étoit assez content. Ces discours et quelques morceaux dans le Mercure lui donnèrent de bonne heure la réputation d'un bon» écrivain et d^un homme d'un excellent goût. > / ' L'abbe.Raynal , répanduldansrfe^ hantés classes de la société^ aimoit natuteUemait la jeunesse et La servait de tcHis ses moyens. On s^adressoitÀjiui pour avoir des précèpfteurs^ides gouverneurs ou des hommes capabléa de.'àoiinfr idestlcçons de

littérature ; il avoit presque toujours en maiu les moyens de satisfiaire à ces différents besoins; il procura à M. Suard Toccasion de donner des leçons de littérature, au prince de Kassauet à quelques autres personnes de distinction.

L'abbé Raynal étoit d'une laideur repoussante > vi voit toujours chez les grands et chez ses amis , se refusoit tout, quoiqu'il eût dès-lors une fortune aisée , qu'il ne devoit qu'à lui-même ; mais c'étoît un bon citoyen , et ce titre étoit alors l'éloge le.plus honorable. Malgré sa «bonté naturelle, la mendicité lui faisoit horreur. Il n'auroit pas donné un. sou à un jnendiant ; il me. dit un jour qu'il voudroit qu'il lui làt pennis/dfi leur* tirer àtous^un c6up.de.

fusil, tant cette manière de vivre lui étoit odieuse'; mais dès qu^il jouit de l'aisance que lui avoiéntiprocurée' ses ouvrages, il fonda des prix en Auvergne, joù il étoit né, pour tous les geni«s d'industrie. .11 avoit aussi une: sœur * (naturelle, qu'il ai^noitbeaucoup,' «t^que son père en mourant avoit oubliée. Son premier bienfait fut

( 39 ) de lui faire une pension qui lui assurât les moyens de vivre avec aisance.

Sa conversation étoit plus pleine que spiijtuelle et piquante; mais, comme il connoissoit tous les cabinets de TEurope et tous les rapports du commerce des deux mondes , elle étoit aussi attachante qu'instructive.

Cet abbé voyoit souvent madame Geofr frin ; il lui parla de son jeune ami , et lui demanda la permission de le lui présenter. La douceur, la politesse des manières de M. Suard, sa réserve , sa modestie naturelle, Fabsence de tous les défauts de la confiante jeunesse l-intéressèrent promptement à un jeune homme qui n'en avoit que les gi*aces. On vint à parler , de Fontenelle : elle jugea, par ce qu'en dit M. Suard , qu'il seroit heureux de le voir, et l'invita à venir un jour qu^elle l'attendoit. Fontenelle étoit dans les dernières années de sa vie et très sourd ; il parla peu ; mais M. Suard disoit qu'il crut voir un revenant quand il Ten tendit co!mmencer ainsi le récit d'une anecdote : « Je me

« souviens qu'uD jour j'entendis madame « de La Fayette dire chez madame de Sé«- « vigne , etc.

M. Suard rencontra l'abbé Arnaud dan$ le monde ; ils se goûtèrent réciproque^ ment , et ne se séparèrent plus jusqu'à la fin de la vie de cet aimable abbé. Ils de^ meuroient lun et Tautre chez Pavocat Gerbier , qui étoit alors Toracle du barreau ; il les aimoit tous deux , et Fun et l'autre étoient ses admirateurs les plus passionnés. .

Si la beauté des hommes consiste sur* tout dans leur physionomie, il étmt impossible d'en avoir une plus expressive que labbé Arnaud. Il étoit |[rand et bien fait ; il plaisoit à toutes les classes de la Mciété, sur-tdut à celle des grands; vif, toujours animé, portant le mouvement et •la vie pan-tout où il paroissoit, passionné pour tous les arts, sur*tout pour la mu* siqoe qu'il savait parfaitement, et d'une poUtesse et d'un ton parfait.

On lui proposa , car il n'avoit pas plus

de fortane que M. Suard, on lui proposa « diâ^je, la place de directeur de la Gazette de Francs, un secrélaire, le logement » le feu , la lumière et 6000 francs d'appoin* tement. Il ne s'agissoit que de faiire une demi-feuille par semaine ^ dont les bu* reaux des affaires étrangères faisoient presque tous les frais» L'abbé Arnaud ne pouvoit) même pour vivre, supporter ridée d'aucune contrainte , et il trouva le travail d'une demi "journée par se- «aaine trop assujettis^iant pour lui. tl vîvoit ttIor« d'une eermapondance «veo un duc de Wirtemberg, où il pou voit ré»

pandre tout ce qu'il pensoit et sentoit. Il alloit refuser, quand M. Suard, envisa* géant cette place comme sûre et durable 1 lut dit qu'il se chargeroit de faire cette gazette, si le duc de Praslin vouloit le lui associer. Le duo y copsentât, l'abbé n^n-* tendit jamais parler de cette gazette , et M« Suard trouva son emploi bien facile à remplir^

II leur vint ensuit» l'idée de feire ui|

journal où il ne seroit question que de lit^ térature étrangère , et on y lut pour la première fois les Nuits d'Voung et des poé'»

sies diverses traduitespar M. Suard. . .

Ge journal obtint une grande estime , il étoit rempli de morceaux sur les arts et la littérature étrangère ) qui furent remar* qués comme sortant de la plume d'hommes exercés et pleins de goût. L'abbé Âr* naud, qui aimoit les Grecs avec passion et nVn parloit qu'avec lenthousiasme d'un prophète, fit un morceau sur leur lan* gue, où il semble avoir fait passer dans la nôtre la noblesse et les formes périodiques de leurs plus grands orateurs ; mais ce journal avoit trop peu de juges. Il fut remplacé quelque temps par la Gazette littéraire qu'ils abandonnèrent bientôt, parceque le duc de Praslin qui les avoit engagés à la faire, en donnoit tout le produit à sa maîtresse et à son cuisinier.

M. de Praslin fut si indigné du refus de continuer ce journal , qu'il leur fit signifier qu'ils eussent à abandonner leur

place s^ils ne vouloieot pas le continuer; ils persistèrent dans leur refus , et il fal* lut toute Téloquence de Gerbier pour em* pêcher le duc de Praslin de commettre une telle injustice»

Pendant ce temps , M. Suard vivoit dans la société de madame Geoffrin , du baron d^Holbach et d'Helvétius, qui rassembloient tout ce que Paris offroit d'hommes éclairés» savants et aimables ; les Buffbn ^ les d^Âlembert» les Diderot, les Marmon« tel; tous leâ étrangers distingués parleur esprit et leurs talents : les Hume, les Sterne , les Garrick et les nobles étrangers quiaimoient la société des hommes in* atruits, tel que le duc de Bragance, qui goûta beaucoup M. Suard. On y rencontroit aussi plusieurs ambassadeurs aussi aimables que spirituels, tels que milord Stermont , qu on appeloit avec raison le beau milord y le comte de Greutz, ambas* sadeur de Suéde , d'une imagination méri^ dionale, aimant passionnément les beaux« arts et sur-tout la musique ; le baron de

Glékeû, qui parloit peu, mais disott avec promptitude des mots aussi justes que piquants. Un jour qu'il entendoit une pièce de musique peu amusante , mais «xécutée avec le talent le plus brillant, un homme à ses cotés lui dit que ce morceau étoit bien beau et bien difficile» Ah! dit le baron , je voudrois bien que cela fût impossible.

Pendant le séjour du roi de Danemarck à Paris, on ne s'entretenoit que de ce prince, on recueilloit tous ses mots* Une â^m0. de h cour dit un jour ttu bui'an de Gléken, comme il arinvoit dans sou salon plein d*une société nombreuse, monsieur le baron^ votre roi est une tête!,,, couron," me, madame, lui répondit M, de Gléken en Finterrompant.

M. Helvétius et le baron d'Holbach réunissoient deux fois la semaine, à diner, cette société si distinguée. Helvétius ne passoit qu'un tiers de Tannée à Paris y le baron y passoit Tannée entière.

Il ne m'appartient point de parler des sry sternes de ces deux hommes. Je n'ai

point goûté celui d'Helvétius, et n'ai jamais su un mot de lautre. Mais on ne peut trop louer les vertus, la bonté naturelle, la générosité, la. bienfaisance qui étoient Tessence de leur nature. On ne peut trop regretter qu'ils n'adorassent pas l'être qui leur avoit prodigué les biens les plus précieux pour leur bonheur et celui de leurs semblables. Il étoit impossible de n'être pas touché de cette bonté si vraie qui débordoit à chaque instant de leur ame; et j'ai connu des personnes qui ne me parloient de l'un et de l'autre qu'avec l'attendrissement et l'entbousias* me qu'il n appartient qu'aux plus aimables vertus d'inspirer.

Les manières du baron étoient calmes comme sa figure. Sa politesse étoit parfaite , jamais il ne s'en écartoit ; et quoi* qu'il s'engouât facilement pour les hommes et pour les choses , la familiarité étoit bannie de son commerce. Helvétius eut jusqu'à la fin de sa vie l'abandon de la jeunesse ; mais on a observé que jamais il

ne s'écartoit des formes les plus remplies d'égards pour quelques hommes de lettres qui avoient consenti à voir en lui un bienfaiteur comme un ami.

M. Helvétius n'étoit p^s grand, mais très bien fait; sa figure étoit tout à-la* fois belle et charmante , par l'expression de ses regards pleins de bonté, ou de la plus aimable bienveillance.

M. Suard étoit Tami de tous les deux ; il Tétoit de leurs femmes et même de leurs enfants. Le baron d'Holbach sur-tout le chérissoit comme un frère; M. Suard étoit, comme je l'ai dit, un peu mélancolique , et il avoit un chagrin particulier dans ce temps-là. Le bon baron s'imagina que cette mélancolie ne pouvoit être produite que par la médiocrité de sa fortune.

Il vint trouver M. Suard un matin , et, avec autant de sensibilité que de réserve et de délicatesse , il le conjura d'accepter loooo francs dotit il dit qu*il ne pouvoit faire lui-même aucun usage, et en pleurant le pria avec instance de consentir que cet

( 47 ) argent servit du moins à les tranquilliser tous les deux sur son existence. M. Suard»

vivement touché de cette offre généreuse de lamitié, Fen remercia avec toute la sensibilité d'un cœur qui en étoit pénétré, i assura que sa mélancolie étoit étrangère à la médiocrité de sa fortune , et , pour le consoler de là peine que le baron éprouvoit de son refus, il lui promit que jamais il ne s'adresseroit qu'à lui, s'il éprouvoit quelque gène.

G est dans ce temps ( en 1 764 ) que M.

Panckoucke, mon frère, vint s'établira Paris. Ceux qui luiont survécu parlent encore du génie qu'il a montré dans le commerce de lalibraîrie , de l'usagehonorable qu'il fit de la grande fortune qu'il devoit tout entière à ses talents ; de la noblesse de ses procédés pour les hommes de lettres distingués qui travailloient à remplir ses vues; de son humanité avec ses confrères malheu^ reux, et du grand nombre d'hommes qui lui doivent leur fortune. Dans les fureurs de la révolution , il apprit que le château

dW bon gentilhomme venoit detre incendié, et que son propriétaire, qui y vi* voit toute Tannée, ne déploroit que la perte de rEncyclopédie méthodique, dont il avoit eu Tidée. Mon frère en fit partir sur-le*€hamp, par la diligence, un exemplaire et se sentit heureux de pouvoir coq* soler ce bon gentilhomme, en lui laissant ignorer Fauteur de Fenvoi. Dans un voyage qu'il fit à Paris, un libraire lui proposa son fonds qui étoitde i5o,oooliv.; mon frère Facheta et le remboursa en trois ans. Il nous appela à Paris ; ma soeur et moi nous avions perdu mon père; son cœur lui dcmna le besoin de le remplacer.

Il étoit Faîne de la femille , j'en étois ia plus jeune. Jeus, dès mon enfance, ton* tes les préférences de son cœur ; il a été pour moi le premier bienfait de la pi^ovidence, et j*eus encore le bonheur de voir ma sœur, que j'aimois tendremast,. n'é* prouver jamais un sentiment jaloux de cette préférence qu'il trahissoit souv^it, quoiqull mms traitât toutes deux avec k

{ 49 ) même bonté et une parfaite égalité dans ses bienfaits.

J'étois fort triste les premiers mois de mon séjour à Paris ; je nWois encore rencontré personne qui me consolât des amis que j^avois laissés à Lille, ma ville natale, quand M. Suard parut. Il connoissoit mon frère; ils s'étoient rencontrés plusieurs fois à Paris, et mon imagination me le rend encore aujourd'hui tel qu'il s offrit à moi dans ce moment. Sa coiffure, la couleur de ses habits, son bras en écharpe ( il sortoit d'un violent accès dégoutte), mais sur-tout ses manières, ses regards, la conversation intéressante et prolongée qu'il eut avec moi , tout m^est resté présent (i).

(i) C'est à M. Saard qne sont adressées les Let" tns d'une femme retirée à lu campagne^ dans lesquelles, en lui parlant de la promptitude des jugements-dû cœur, elle lui dit : «Je me rappelle que * je devinai presque tout ce que vous valez , la pre- «miére fois que je vous vis. L*accord de vos ao- « cents et de votre lan{;age , de vos manières et de ■votre physionomie m'annonça an homme aussi

M. Suard avoit beaucoup de goût ^ur les femmes, il plaçoit en elles presque tout son bonheur. Il étoit aimable pour toutes celles qui lui plaisoient, mais il avoit toujours un sentiment dominant dans le cœur. Il y avoit un accord parfait dans ses regards et son langage ; il ne disoit que ce qu'il sentoit, sans exagération, mais avec une sensibilité qui pénétroit le cœur de sa sincérité. Je suis persuadée que jamais il n'a trompé une femme ; que toujours il a essuyé les larmes qu'il a fait répandre, et que ses plus grandes peines étoient celles qu'il causoit. Aussi étoit-il aussi content des femmes qu'elles Tétoient de lui. Un jour, long-temps après son mariage avec moi , un homme de la société parlant des femmes avec trop peu d'estime : pour moi, dit M. Suard, je n'ai ja-

« honnéts que je le trouvai aimable , et Tintérét de «vos regards me promit un ami. Il faut que ce « soit là des indications justes de Tame et du carac- « tère , puisque vous m'avez tenu parole en vertus « comme en amitié. »

( 5i ) mais eu à m'en plaindre , et j*ai fini par être gâté par la mienne.

M. Suard avoit ses entrées aux François ; mon frère demeuroit tout près de ce théâtre, ce fut pour lui une occasion de me voir souvent ; je lisois toujours le même intérêt dans ses regards , et je crois que les miens y répondoient. Cet intérêt s'accrut et la confiance la plus intime en fut la suite. Nous ne parlions que d'amitié , quoiqu'il m'ait avoué depuis que, dès les premiers moments, son imagination lui avoit offert l'idée du bonheur qu'il trouveroit dans une union avec moi ; mais il n'avoit de fortune que celle qui lui étoit nécessaire pour vivre décemment dans le inonde où les circonstances l'a voient appelé. Mon frère arrivoit à Paris et ne pouvoit rien me donner. Il y avoit un autre obstacle à notre union ; par ses idées , mon frère appartenoit aux philosophes ; mais la nature de ses affaires , le Journal de Fréron sur-tout, le lioit avec tous leurs ennemis , et ces ennemis avoient jeté dans

son aine beuucoup de préventions contre M. Suard. Il falloit donc se borner à 1 amitié, mais le langage de Tamitié dans la bouche de M. Suard étoit si affectueux et si tendre que je sentis le besoin de la ren* fermer dans les bornes où me retenoient les principes de mon éducation , fortifiés par des sentiments religieux et une antipathie d^instinct contre tout ce qui pouvait blesser la décence. Un jour que M.

Suard me parloit avec tant de charme de spn amitié je lui demandai s'il avoit un^ soeur , il me répondit qu'il n avoit qu'un frère. Eh bien, lui dis-je, je veux vous donner cette sœur que la nature vous a rer fusée , et je vous promets les sentiments de la plus tendre de toutes.

Il me remercia presque avec transport de lui donner un nom qui nous laissoit la liberté de nous aimer et qui cepend^pt devoit nous avertir de ne pas nous aimer trop. M^is quand Tattrait est réciproque, le cœur ne suit pas les Ipis que la raison lui impose. Nous étions souvent gênés par

des spectateurs. Quand nous avions le bonheur de nous trouver seuls, la conduite de M. Suard avec moi étoit aussi parfeitement décente qu'elle étoit remplie de tendresse. Tant de bons procédés accrurent tellement la mienne et mon estime pour lui , que je ne tardai pas à être obligée de m'avouer qu'il n existoit plus de bonheur pour moi sur la terre que dans l'assurance de n'être jamais séparée de lui.

Je maigi*is , je perdis presque entièremetit ma santé. M. Suard fut vivement touché de mon changement. Ses prières , son chagrin me ranimoient quand je le Voyois : cet état dura plus de six mois.

Enfin les préventions de mon frère s'affoiblirent. Il alloit souvent chez M. dé BufFon ; il étoit aimé de lui et de sa femme; il y rencontroit le baron d'HoSbach et quelques autres amis de M. Suard , qui , ayant occasion d'en parler, firent les plus honorables éloges de son caractère, et mon frère finit par prendre plus de confiance dans le bien qu'ils disoient de M.

Suard, qu'ils connoissoicnt, que dans les

propos insignifiants des anti-philosophes.

Alors M. Suard se déclara. Ce ne fut pas sans regret que mon tendre frère consentit à lui remettre mon bonheur , et jamais je n'oublierai les larmes qu'il répandit quand je quittai sa maison (qui, disoit-il, alloit lui paroître un désert) pour suivre mon aimable ami dans la sienne.

Mon frère m'habilla parfaitement et me donna 2,000 écus.

Je ne rencontrai que la plus grande bienveillance et même Taccueil de Tamilié dans les sociétés où M. Suard m'introduisit. Ce fut d'abord chez M. et M™ Necker; ils avoient rencontré M. Suard et n'avoientpas d'ami qu'ils lui préférassent; dès les premiers moments, ils étoient venus chez mon frère, à mon inçu, uniquement pour connoître la femme à qui leur ami alloit confier son bonheur. Ils avoient même , par suite de cet intérêt , interrogé plusieurs hommes que je conuoissois, sur ce qu'ils pensoient de moi.

Une jeune personne qui n'a qu'un sentiment dans le cœur, n'a pas, je crois,

( 55 ) le mérite de la vertu , quand elle obtient Festime de ceux qui l'approchent. Ils furent satisfaits de ce qu'on leur dit de moi, et je fîis y dès le premier moment , traitée par eux comme une amie; et cette amitié 9 dont nous reçûmes tous deux les preuves les plus touchantes, dura jusqu'à la fin de la vie de l'un et de l'autre.

M. Suard avoit passé quelques mois à Versailles , dans les premières années de son arrivée à Paris; il y avoit fait connoissance avec M. d'Angêvilliers , menin dû dauphin , depuis l'infortuné Louis XVI.

G'étoit un homme qui portoit au miUeu de la cour les mœurs et le caractère d'un stoïqùe , mais dont l'ame étoit le foyer des affections les plus tendres et les plus profondes. Il aimoit beaucoup les lettres et rendoit tous les services qui étoient en son pouvoir à ceux qui les cultivoient :

il s'honoroit, au milieu de la cour, d'être l'ami de Thomas et même de d'Âlembert : ce detoier l'appeloit VAnge Gabriel. Jamais on ne vit une plus belle figure, et

plus empreinte de la beauté de Tome. U passoit sa vie avec madame de Marchais qu'il a épousée depuis. Elle étoit parente de madame de Pompiadour et fort iiien traitée par Louis XV.'C'étQit une feiame de beaucoup d'esprit et dont lesponnoissances sembloient aussi sûres qu étendues.

Elle voyoit beaucoup M. Quénais ainsi que Mirabeau , cjui étoient , je crois , les chefs des économistes. Elle parlait avec autant d'esprit que de darté de leur sys^ tème. Son goût s'étendoit à tout y depuis 1^ métaphysique jusquVux romans. Elle lisoit tout ; ue sentait peut-être pas tou* jours juste , inais parloit toujours avec jBsprit. Elle étoit étonnan^ment petite, un pied de poupée et une tête énorme, ornée des plus beaux cheVeu^c cendré^ ,que j'aie vus de ma vie.

Sa maison étoit le rendez -vo^s des hommes les plus distingués de toutes l^s classes. Ambassadeurs, étrangers, hom»

mes de lettres, homioes du mpnde, artistes I tout s'y r^ssemblcfit. SJte vi^e pii$-

(57 ) lôit que quelques mois à t'aris. Elle y arriva peu de temps après le mariage cle M. Suard qu'elle aimoit, mais que M.

d'AngevilIiers aimoit bien davantage. Ils vinrent nous chercher Tun et Tautre, et j avoué que je montrai plus d'étonneînent que de reconnoissaiice , quand je me vis pressée dahs ses bras , accablée de noms charmants et de caresses , dès lè plhemieir moment. M. Suard fut embarrassé de inoii air presque glacé , que je perdis par de-^ grés , quand je vis sur-tout qu'elle avoit des bras ouverts pour presque tout ce qu'elle voyoit chez elle. On Taccùsoit de coquetterie, et non sans fondement, je crois; ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle ne distinguoit M. d'Angevilliers , qui l'accompagnoit par-tout, qu'en ne lui adressant jamais, non seulement une chose aimable , mais même un seul mot. Cet homme, d'une ame si élevée et si ferme , n'étoit plus qu'un esclave tremblâiit devant elle. L'amitié que je lui portoîs m'inspiroit la pius tendre pitié pour lut,

et je ne concevois pas qu'on pût traiter ainsi un homme qu'on prétendoit aimer, car je sentois confusément que Tamitié iétoit le seul voile honnête d'un sentiment qu'on ne pouvoit pas avouer.

Un jour qu on parloit des avantages des femmes , et qu'elle mettoit au premier Tang celui d'enchaîner, comme esclave, l'homme le plus fier; /x>ar moij Madame j lui dis-je, faimerois mieux en faire un héros.

Je crois pourtant que mon amitié pour M. d'Angevilliers étoitmon premier titre à celle qu'elle me montroit. Quand M. d'Angevilliers revenoit de Versailles, ou il passoit la moitié de l'année , et qu'il paroissoit dans le salon de M. Necker, il venoit m'embrasser au milieu de vingt personnes , en me disant, « nous ne sommes pas embarrassés de nons montrer notre amitié, »

« Comme elle aime M,d* Angey^illiei 5^disoit madame de Marchais! Puis, en s'adressant à moi : mais M. Suard sera jaloux.

Nonj madame^ lui dis-je. « Mais pour-

( 59 ) quùi ? » « cestj madame j quû partage toits mes sentiments pour lui, »

Elle m-invita à ses grands dîners /les meilleurs peut-être de Paris , et plus distingués encore par le rang et le mérite des convives. Il y avoit chez elle un air d'ordre couvert par une grahde magnifir cence. EUé étoit , malgré les ridicule^ que lui donne madame Dudéfant, aussi aimable Y{ue spirituelle, et aussi généreuse que magnifique.

M. de Saint-Lambert et son amie madame d'Houdetot furent auâsi du noinbre de ceixx dùÀt j'ai reçu Taccueil le plus ai- >mable. Il n'est 'personne qui , ayant entaivdu piEirler de là passlqn de Rousseau pour madame d'Hoildêtot , ne s'attendît à voir en elle une femme' d'une figure aknaUe et intéressante; maÎ9 il étoit impossible de ne pas éprouver TétonneiQent le plus déssigréable en la voyant pour la ipnuBÎèrefois. E^le ibudbioit horriblement, et il étoit difficile d'apercevoir la personne sur laquelle s'arrêtoient ses regards. Ses

traits étaient très forts ^t déçag^é^es dans leur enseijpble. Mais Th^tude de la vœr triQip|Jbpit \\&aHtX de 009 premières impres^ionf , e^ renten^wt prodaîre dans la conversation Tims^naiion la phis irivei Fesprit le plus aimable «^ Tame la j^us douc^ et la plus bieqveiUao^e. Je àir «oi^ <]t|^lquefoÎ6 en l'éooqtapt : inoo ï>ie« qiTuo joli visage irait bien à œl esprit-làl ^Q i]^'âoit d'^rd frappée que dé et qu'il y avoit de bon et de beau daas les objets de Fart , coHune de la nature ; elle découvrait le qaéfila dea ebaaes at .dés Jlipnmoes avfH> «Me promptitude et une sagacité qui «embloit .appoitenir à l'in»tinçt. On sait qu'elle faisQit des versanisai ttatnrdis que faciles et ainaaUea. lia aor* teâent de sa téta aussi promptement que aa prose;- et je Tai- entendue , à Ja soite d'uBe. fête, en adare^ser de icharoiams à fieii:^ qui la lui donnoieni ft qui en faîaoîent pantÂev Je necit^aîqiieles qaMtf?

y<ers qu'elle &t $ur-le^champ pour la. dn»id^sse de La VaUière y qni conservoit.

, le plas beau visage à l'âge de qoa* tnwrii^Biws.

La nature prudente et sage Força Je tenups à respecter lies charmes de ce beau Tisage QaVlIe ne pouroit répéter.

fl y a^^^ pins de traits que de suite ikns sa ocMi^ersation , et, quand les résul<tats «ont justes, ils terminent presque tou^ jours TentretieB.

Une ckose m'étonnoit dans son esprit, c'est que ne paroissant pas manquer de fto(>ildité dans les idées et de mouvements dans f anie , elle ne parloit jamais d^un aixlewr, d'un tableau ou d'une statue, qu'ea reproduisant toujours les mêmes pensées, revêtues des mêmes ei^pressions^.

(7étoituil jugement formé pour toujours ; et ^ en iéi citant un auteur, on sa voit à IV vance ce qu'on alloit entendre. J'^avoue qu'eMkie pariant jamais des écnvain^ qii'avee ma disposition du moment, ren^ due pkia vive «u étemie par les persoth

nés qui m'entouroient , je ne ponvois accorder ces jugements toujours semUables , avec une sensibilité naturelle et spontanée.

Madame d'Houdetot, en citant quelquefois le mot de Fontenelle à la fin de sa vie : Je suis François, foi cent ans, et je ri ai ynis a me reprocher d'avoir jamais donné le plus petit ridicule à la plus petite "vertu, faisoit aussi une confession aimable quoique moins glorieuse. Elle disoit qu'en mourant elle n'auroit pas à se reprocher d'avoir jamais donné le plus petit, ridicule au plus petit plaisir ^ et sa vie en effet, présentoit Tidée d'une pçrsonn^ quivouloit la remplir d'une suite pon interrompue cle jouissances. J'étois souvent à Ssoiois avec M. Suard; après le diner, nous faisons toujours des courtes , ' tantôt 'm JVIoulin-Joli 9 chez M» Watelet /tantôt à .Saint-Ouen , chez madame Necker , ou dans la vallée de Montmoj*eiicy ; 401^ ma' dame d'Houdetot n abandotinoit pas j même dans la belle saison , les spectacles de

Paris. Un jour qu'elle étoit retenue chez elle par une légère incommodité, elle me montra beaucoup de regret de n'avoir aucun plaisir à m'offrir; mais, parfaitement heureuse auprès de M. Suard, jouissant de la vue d'une belle campagne et des douceurs de Tamitié , je lui dis que je ne connoissois pas ce besoin de continuelles distractions, et que les biens qui m'entouroient me sufBsoient.

Sa maison de Sanois , où Saint-Lambert étoit toujours , où on ne voyoit en lui qu'un ami aussi tendre qu'attentif et complaisant, étoit aussi le rendez-vous des hommes les plus distingués et les plus aimables.

M. de Saint-Lambert ne plaisoit dans la société qu'à ceux qui lui plaisoient à lui-même. Il avoit, pour tout ce qui lui étoit indifférent, une politesse froide., qu'on pouvoit quelquefois confondre avec le dédain ; mais quand il recevoit ses amis dans sa jolie solitude d'Aubonne, près de Sanois, on ne pouvoit être plus animé et

plus aimable : là il appartenoit tout entier à ses convives ; ses dîners y où on respiroit le parfum des fleurs dont sa table étoit semée y étoient aussi délicats qu'excellents; et sa conversation, d'aussi bon goût qu'elle étoit spirituelle, rendoit dé* licieux les jours^ qu'on passoit auprès de lui.

C'est peu de temps après notre mariage que mademoiselle de l'Espinasse vint loger dans la même maison que M.

d'Alembert, etjréunit, auprès d'elle et de son ami, tontes les personnes distinguées par leur politesse, leur bon ton et leur bon goût. Mademoiselle de l'Ëspinassé, qui me montra toujours le plus tendre intérêt, parcequ'elle en prenoit beaucoup à M. Suard, mademoiselle de l'Espinasse donuoit l'idée de la perfection des grâces qui s'acquièrent dans Thabitude du grand monde. Le naturel le plus parfait s'nnissoit en elle au sentiment le plus prompt des convenances. Elle étoit certainement laide, mais sa laideur n'avoit , Ce nie sem-

ble, rien de désagréable. Sa taille avok de la graoe et de 1 élégance, ainsi que ses manières. EUe attachoit tous eeux q«û vivoient dans son intimité, plus encore par la chaleur de son ame que par les graœs de son esprit, qui plaisoit à tous ceux qui Tentendoient , parceque ses idées n étoient que des sentiments et le produit de ses impressions.

^ £lle.pi!it promptement une tendre amitié pour M. Suard. il inspîroit naturellemeikt la confiance. L'ame de mademoiselle de rEspmasse se confia tout entière à la sienne, et en reçut toutes les oonso*»

lations qu'il est au pouvoir de Tamitié tie donner, ie diatis souvent à M. Suard, en lui voyant rendre des soins si aimables et si constants aux femmes de ses amis^ qui jamais ne m'ont inspiré un moment de jalousie , que , si je n'étois pas sa femme, jaurois borné tout mon bonheur à être sa meilleure amie.

Madame Oeolfrin, qui aimoit M. Suard dès son arrivée à Paris , désapprouva , par

^/^Ofl^

amitié" même , son union avec moi. Il épousoit une fiUe sans fortune, il n'en avoit pas lui-même : le ménage ne feroit , disoit-elle, que des enfants malheureux.

Je ne sais si jamais elle avoit connu le bonheur du cœur, le seul parfait qui soit sur la terre, mais elle avoit dès- lors une trop longue expérience de la vie sociale , pour ne pas craindre un terme fatal à ces unions formées par le goût, et dénuées de toute fortune. Je n'éprouvai pas un mouvement d'humeur de cette désapprobation que j'attribuois à son âge , et j'étois trop heureuse pour penser que jamais je pusse être un objet de pitié dans l'avenir, quaûd je possédois le biei^le plus cher à mon cœur. Mais M. Suard se sentit blessé du blâme qu'elle donnoit à une union de son choix et cessa absolument de la voir.

Plus de deux ans après, dans un moment où nous étions , pour plusieurs jours , établis à la campagne de madame Mecker, elle me dit que madame Geoffrin venoit , ce jour même, dîner avec elle. Je fus

( 6? ) charmée de rencontrer une personne dont j'entendois parler, tous les jours, à des amis qui nous étoient communs et qui presque tous lui dévoient de la recoRnoissance. Elle avoit causé avec M. et madame Necker avant que j arrivasse (M. Suard ne dînoit pas , ce jour-là , avec nous). Je ne doutai point, à Tair de bienveillance avec lequel elle répondit à mon salut, qu'ils ne Feussent prévenue favorablement pour moi. J etois à table vis-àvis d'elle, et quand elle en sortit, elle vint s'asseoir à mes côtés et causer avec moi. L'usage si noble qu'elle faisoit de sa fortune me rendit aussi respectueuse que réservée. M. Siiard fut étonné le lendemain de recevoir une lettre d'elle, par laquelle elle le prioit de venir la voir ; il s'y rendit. Elle lui dit qu'elle m'avoit vue la veille et qu'elle vouloit faire une connoissance plus intime avec moi. J'en fus enchantée, car elle m'avoit saisie de tout le respect que peut inspirer la vieillesse, par sa taille élevée, ses cheveux d'ai'gent,

couverts d'une coifFe nouée sous le men*ton, sa mise si noble et si décente, et son Bir de raison mêlée à la bonté. J'étois aussi étonnée que contente de ma conquête. Je ne tardai pas à aller la chercher, et j'en reçus Taccueil le plus aimable et le plus amical. Peu de jours après , notre portière me remit un rouleau où je trouvai une robe «uperbe; j'allai la remercier, car je ne doutois pas que ce présent ne vînt d'elle ; elle me défendit d'en parler à personne, f e lui dis que je ne la porterois qu'à la condition que je pourrois me vanter, jusque sur les toits , de son bienfait. Indépendamment de ses nombreuses aumônes , elle étoit en possession de faire des cadeaux aux gens riches comme. à ceux d'une fortune médiocre. Elle nous en accabla, M. Suard et moi ; mais ce qui m'étoitplus cher, c'étoit son amitié, ses caresses et l'assurance qu'elle avoit de mon attachement recbnnoissant. Je laimois comme une seconde mère, et M. Suard, qui s*étoit remis en possession de son

(69 ) amitié , FaiBioit aussi avec beaucoup de tendresse. £lle nous envoya plusieurs pièces d'argenterie , jusque sur son lit de mort. M. Suard^ qui la vit dans ses derniers jours, lui parla du chagrin que me donnoit son état. Je nen doute point, dit^eUe ; dites-lui quelle est toujours dam.

ma tête et dans mon cœur. Je la pleurai long- temps, et le souvenir de ses bontés est un des plus doux et des plus chers de ma vie.

On sait assez généralement que madame Geoffrin n'étoit pas instruite; soa éducation Favoit laissée à son propre fond»

et ne pouvant exercer son esprit que sur les homme? et les femmes que sa situation auprès d'une grand'mère lui faisoit connoitre , elle se renferma dans ce cer« cle , et y resta volontairement le reste de sa vie. Elle montroit souvent de la saga-* cité dans ses observations. Sans être née avec le goiit des arts et des lettres , elle, aimoit le mouvement que la conversation de ceux qui les cultivent répandoit au-

(• 7« ) tour d'elle et y trouvoit un aliment pour son esprit. Elle croyoit que la raison la plus parfaite étoit celle qui nous apprenoit à mériter Festime de nos semblables, à mériter la considération , si nous avions des moyens d'en obtenir , et à nous soumettre aux usages et aux lois du pays où la nature nous avoit placés.

Elle n'aimoit point qu'on frondât devant elle le gouvernement ; il falloit se contenter des faits et de peu de réflexions ; elle aimoit moins encore qu'on parlât de la religion légèrement en sa présence : elle lui rendoit hommage dans les jours de solennité. Elle auroit bien voulu que les philosophes de ses amis lui rendissent les mêmes respects, mais elle ne put jamais^ l'obtenir d'eux. Un jour Marmontel lui dit qu'il alloit être parrain de l'enfant d'un de ses amis. Voilà un bel engagement, dit-elle; je suis sûre que vous ne savez plus un mot de votre Pater et de votre Credo j qu'on va vous demander , et que vous ignorer aussi4>ien ce qu'il faudra

(.7' ) rpponcire aux questions qu on va vous faire ; il convint de son oubli absolu sur les prières, comme de son ignorance sur le reste. La crainte qu'il ne donnât un scandale au prêtre lui fit exiger de Marmontai , non seulement de rapprendre son Pater et son Credo^ mais de les lui répéter plusieurs fois , ainsi que sa réponse à toutes les questions qu'on lui feroit. Le jour du baptême arrive ; il part pour Téglise j presque fier de Tidée qu'un homme qu'on appeloit philosophe alloit donner de sa catholicité. La première question que lui fait le prêtre est : quelle est , Monsieur, votre paroisse? -r- Marmontel reste interdit et muet ; c'étoit la seule question que madame Geoffrin n'eût pas prévue, et Marmontel ne pou voit y suppléer.

Madame Geoffrin contoit d'une manière aussi piquante que naturelle ; plusieurs de ses observations , par leur pré^ cision et leur justesse , sont devenues das maximes \ et le peu d& lettres qu'on

( 7> ) coBBOit d'elle sont aussi originales que naturelles et d'un excellent goût.

Je soupai dans les commencements de mon mariage avec M. de^Beccaria» Il venoit de publier, et Fabbé Morellet venoit de traduire son livre sur les délits et les peines, qui avoit le plus grand succès. On sait qu^il y montre Thorreur des peines atroces qui, ne produisent, selon Montesquieu, que des mœurs. aussi «procès qn'elles. M« de Beccaria condamne même le droit que les sociétés humaines se sont attribué sur la vie des hommes qui ont attmité à celle de leurs semblables.- Quelques jours après Tavoir rencontré, nous eûmes un grand souper à Toccasion de notre mariage; on raconta qu'on venait d'arrêter un monstre qui avoit massacré un malheureux enfant, Tavoit rôti et Ta* voit mangé. A quelle p^ne croyea^vous, dit' un des convives , que le condamiberoit M. de Beccaria? A vivre dé légumes , dk un autre , le reste de sa vie.

Le marquis de Beccaria dut être fort

{ 73 ) content de raccueil qu'il reçut à Paris.

On lenvironna d estime , d'éloges et me* me de témoignages d'admiration les plus fbueurs. Il étoit petit de taille , mais il avoit une figure qu'on ne poavoit jamais oublier, quand on Tavoit vue une ibis. Ses traits étoient réguliers ; ses yeux, d'une incomparable beauté, et qu'il élevoit sou* vent vers le ciel , lançoient les flammes du génie ; la fierté de Taigle , mêlée à une douceur, une sensibilité, qui vous firappoit de ridée d^un être supérieur par son ame comme par son esprit.

Mais la société la plus intime de M.

Suard , et qui dievint la mienne, étoit celle de M. Saurin (i) et de sa femme; leur aniou ofFroit l'image d^fth^ieillard heu* reux par une compagne bttte, spirituelle , jeune encpre, dontle pranier besoin aem- U<ttt étoe. celui dû bonheur de son mari.

Madame Bro^* était de leur société. Elle avoit lin esprit aimable et fin , un graiid

(i) li'aateiir ik Sp^Hmcus.

désir de plaire et beaucoup de moyeus d'y réussir. Sa beauté étoit uu peu flétrie quand je me suis mariée, quoiqu elle n'eût pas plus de trente ans. Elle étmt faite comme une nymphe et pétrie de grâces.

CTest elle qui est Tobjet de la chanson de M. de La Harpe sur Daphné et Apol« U)n:

« Voug retrftéecs tout les appa^

«Piq^efietoympheagilf. - , . .

« Dont Apollon suivit les pas , «Sans la rendre docile:

« Vos mouvements sont aussi doux, ^ Votre taille aussi belle; i : >

n "ift^U t\j3^\\\ h^^tfi oofsip^aihdre topt , 9 ^i vous coures cq^iine elle ! •

Madame dMfc*** faisoit aussi partie de -la société de madame Saurin ; elle, étoit belle et sur-tout agréablèi Elle avoit beaucou p d'écrit, sans- pnétention. EUeétoît gaie, animée, aimoit beaucoup ramusoment et le plaisir , et portoit dans ses regards une grande disposition à népan-

( 75) dre sa gaieté naturelle sur toute la so* ciéié.

Les hommes qui faisoient partie des soupers de madame Saurin étoient Tabbé Delille y M. de La Harpe , Chamfbrt , Tabbé Arnaud , quelquefois M. CoHé , labbé Morellet, et des hommes du monde, comme M. Fournier, ami de M. Necker, MM. de Garville et de Vaines, sans parler des étrangers qui venoient à Paris.

Cette société se réunissoit quelquefois trois fois la semaine , ou dans des diners que nous donnoient les hommes riches de la société , ou dans de petits soupers , où la gaieté se mêloit presque toujours à la raison ; que Tabbé Delille émbellissoit souvent par ses beaux vers ; où M. de La Harpe lisoit quelquefois les siens, qu'il souméttoit à la critique; où labbé Mo^ rellet chantoit des chansons pleines d'esprit et d'aimables plaisanteries. Je me rappelle qu'un jour, M. Saurin, semblable à Anacréon , chantoit son bonheur le verre à la main y et porta Fàttendrisse-

(76)ment dans tous les cœurs , en conjuram les dieux d'accorder encore quelques années à sa tête blanchie.

De tous les hommes que je rencontrai dans la nouvelle société où m'introduisit M. Suard, un seul me déplut (i): je ne pouvois même le souffrir après Tavoir vu quatre ou cinq fois. Il ne falloit pas le voir davantage pour décauvrir qu*il ne savoit ni aimer les personnes, ni admirer les talents et. les vertus : c'étoit par les vices des uns et les défauts des autres qu'il les apprécioit. Il ne faisoit pas plus de grâce aux morts qu'aux vivants. Un jour, à souper, qu'on parloit ^es vies de Plutarque, il releva les petites taches qu'il avoit découvertes daps celles des 4ristide et des Camille. Sans doute. Monsieur, lui dit M. Suard , vous vous proposez de nous laisser un modèle de perfeçtiçiin dont vous avez l'idée?

G'étoit le plus envieux des hovfiipes. Un

(i) G'élpU Chantot.

autre jour que Fabbé DeliUe nous récitoit, dans un grand diner, les morceaux de son poëme des Jardins , sur FersaiUes et Marlf, qu^il nous les récitoit avec ces accents y ce mouvement qui ajoutoient tant de charmes à Tharmoni^, à la beauté de ses vers , toute la société fut transportée d'admiration et le couvrit d applaudisse* ments. J'aperçus involontairement la figure de M. Ghamfbrt dans ce moment, mais j en détouittai promptement mes regards : Fenvie et ses furies étoient empreintes sur son visage, et la pitié se mêla, dans mon ame, à une sorte d'horreur que je ressentois pour un homme dont Famé étoit fermée aux plus douces , aux plus nombreuses jouissances de la vie.

M. de La Harpe au contraire sentoit et aimoit le mérite, même de ceux qui surpassoient ses talents, pourvu que les hommes qui avoient cet avantage ne fussent pas injustes envers lui. Malgré Famourpropre qu'on lui reprochoit et dont son

( 7» ) injuste sévérité lui laîssoit quelquefois trahir les mouvements ^ je n'ai point connu d auteur plus docile à la critique. Il écoutoit tous les bons juges , et réformoit ou corrigeoit tout ce qu'on désapprouvoit.

M. Suard m'a dit qu a TAcadémie sa discussion étoit franche et jamais hostile ; et que, lorsqu'il étoit question de juger les discours des concurrents pour le prix , il y portoit autant de justesse d'esprit que de justice dans le cœur. ^

Il avoit une belle tête et d'une expression aimable ; mais sa taille étoit petite et sans aucune élégance.

Je ne sais ce qu'il étoit hors de notre société, mais pendant plus de dix ans et jusqu'à la querelle de la musique ^ on ne put lui reprocher aucun tort ni de propos, ni de procédés avec aucun de nous. Cette société , où il ne rencontroit que la bienveillance, l'amitié et le plus grand goût pour son talent , lui servoit comme d'égide contre ses ennemis. Aussi seoibloitil s'y être renfermé.

M» Sûard, en me transportant tout-a* coup dans les premiers cercles de Paris , fut fort étonné de ne m'y voir porter ni cette timidité d'une femme qui se sent dé^placée au milieu d'up monde où elle n'aperçoit de tous les côtés que des supériorités dans le rang et Tesprit de tout ce qui Tentoure , ni aucune espèce d'embarras dans mon maintien, ni dans le peu de chose que je me permettons de dire.

En effet, je ne me souvienê pas d'en avoir senti un seul instant. C'est , je crois, que je n'y portois que la modestie naturelle que me donnoit ce sentiment de mon infériorité , et aucune espèce de prétention ; mais je devois sans doute aussi cette absence absolue de toute gauche timidité et de tout embarras à l'accueil si bienveillant que je reçus de tous les amis de M. Suard, et qu'il m'étoit si doux de lui devoir.

Le moment du mariage de Ms Suard étoity je crois, celui de la plus grande explosion en ferveur des 8ci^n<;eS| d^ela litté* rature, de l'écooiomie politique et de cet

esprit philosophique qui s'attache à découvrir tout ce qui peut éclairer les gouvernements sur le bonheur des peuples qui leur sont confiés. Les abus , les erreurs étoient dénoncés » et la France s'attachoit à les réformer par degrés. Si le gouvernement se permettoit encore quelque acte arbitraire, comme d'enfermer un homme à la Bastille , il s'éle voit à Tinstant une réclamation des hommes éclairés, qui formoient alors T^pinion publique, pour demander le délit et réclamer le jugement du prisonnier. M. de Voltaire, voisin de sa patrie et couvert de gloire, alimentoit alors presque à lui seul tous les esprits, par ses lettres à ses amis, au miheu desquels nous vivions; par ses morceaux de prose, ou ses charmantes épitres, dans lesquelles il transmettoit à ses lecteurs sa haine contre Tintolérance, et les pénétroit de cet amour pour Thumanité dont son ame a été le foyer le plus ardent, jusques aux derniers jours de sa vie.

On peut imaginer les conversations ani-

niées et fécondes qui sortoient de la réunion de Cous ces hommes de talent. La nature de Tesprit de M. Suard, plus penseur, plus rêveur que parleur , le faisoic sortir de son silence accoutumé pour entrer tout entier dans des idées et des vues' qui avoient pour objet le perfectionnement des sociétés humaines.

Ah ! qu'ils étoient beaux ces jours de la France, où tout étoit espérance pour elle!

Pourquoi a-t-on voulu conquérir par la violence ce que le temps , avec sa marche tranquille, ne pouvoit tarder à nous donner?

Mais je ne veux point anticiper sur une époque si désastreuse, alors si imprévue, et qui a ébranlé l'Europe entière jusque dans ses fondements.

Après avoir montré M. Suard dans le cercle de ses sociétés, je dois le montrer dans Tintérieur de sa maison.

J'avois bien attendu le bonheur de mon

union avec lui , mais je fus encore sur-

j)assée dans mes espérances et je sentis

bientôt que le choix de man cœur auroît.

encore été celui de ma raison ; je trouvai en lui un ami aussi délicat qu'il étoit tendre , et occupé de moi , comme s'il avoit encore à gagner mes affections. Il ne voulut me contrarier dans aucun de mes goûts : quand il me proposoit une chose , je lui répondois : « je ferai là*dessus ce « que vous désirerez » ; et il me prioit toujours de faire ce qui me plairoit le mieux.

Il paroissoit peiné de cett'e disposition de ma tendresse à lui plaire, dans la crainte même d'en perdre quelque chose. '

Il me présenta comme amis de sa jeunesse, deux ou trois hommes dont Fun ne me plut pas; je le lui dis, « eh bien!.

« me dit-il, il ne faut pas le voir. » Ce repoussement naturel, né, pour ainsi dire, deFinstinct, étoitbien fondé ; car M. Suard découvrit en lui un grand manque de délicatesse et finit par le mépriser.

Je ne sais comment M. Suard s y .pre- Boit, mais il trouvoit toujours le moyen de me faire participer soit à des bals

d'ambaâsàdears , soit à des speotacles où je pouvois Toir mademoisiâlle Clairon ^ qui avoit quitté te théâtre et jouoit souvent chez la duchesse de Villeroi. J'y étois presque toujours , mais je jouis bien plus long-temps de son talent chez madame Neeker« Mad^noiselle Cknron étoit souvent de nos soupers ^et on ia prioit sou^ vent aussi de: nous: dédamer quelques scènies 'de nos p1u5!||p*aiids poètes .tra^ giques. MM. deMarmontel et La Harpe lisoient le rôle du personnage avec qui elleétoiti en scène, et, comme tous les deux lisoient )paiiT£aitenieht>:lés vers, on assistait. véritablement là «Ae belle scène tragique. Je fu& enchantée de la perfec^ tion du débit de mademoiselle Clairon.; mais je crus sentir que Fart, un art sans doute admirable, s y faisoit trop aperce* voir, au lieu que chez Le Rain la natare couvroit toujours Vart le plus parfait, ^t le fbisoftt I même disparoitre dans les moments les plus passionnés. Je n*ai point connu d'acteur qui me transportât d!en-

thousiasme comme ce sublime interprète de nos grands tragiques^ dont it surpassoit, je crois y quelquefois les conceptions^ mêmes, par les .accents les plus Sers et les plus toucliants qui jamais soient sortis d*une boucbie humaine : ces acceuts sont encore dans mes oreilles et ne sortiront jamais de i;^ souvenir.

Nous n'avions au moment de notre ma^ riage que mille éeus de rente ^ le logement^ le feu , et j'étois , grâce au frère généreux que la nature m*avoit donné , par&itement bien vêtue en me mariant; mais M. Siiard enchérit encore sur sa générosité. Le plus doux emploi du peu d argent qu'il avoit, étoit consacré à me parer à Tégal des femmes que je voyois. La médiocrité dans laquelle j'a»

vois toujours vécu m'avoit rendue soigneuse de mes belles robes -et de tons leurs accessoires ; j'avois d'ailleurs plus de soupers que de dtoers. Mesdames de Mar^ chais et Necker nous envoyoient tou* jours leurs chevaux , et je ne m'habil-»

lois qu'à huit heures et souvent à neuf.

Je laissai à M. Suard la liberté de dîner auvent avec ses aimables amis , mais je le priai en même temps de ne se sépalrer jamais de moi dans les soirées. Il me le promit et me tint parole : quand une soirée agréable , dont je ne faisois poirit partie, lui étoit proposée, il ne Tacceptoit jamais sans en avoir d>tenu mon consentement, que jamais je ne lui ai refusé. Il me proposoit souvent aussi, dans ces oe« . « casions , d'aller souper moi-même chezs les femmes de nos amis ; mais j'aimois par-dessus tout , après hii , la solitude , et mes goûts naturels éavoient la remplir.

Je n'étôîs pas étrangère par tiaon êéviéAtien aux connoissances ^ui conviennent aux femmes j ni à la littérature, que j'ai* mois passionnément, sur-tout les romans et les tragédies ; et un des grande bonheurs de ma situation , c'étoit de. faire de tout mon temps Tusage qui m'étoit lé plus agréable. M. Suard avoit une bibliothéquedès-lors fort étendue , et je dévoroiîB

( 86 ) tout cequiétoit «n rapport a v0c medgoûts^' M. Suard m'abandooAa d'abord à cet te pâture abondante ; mais , en causant avec moi sur mes lectures , il m'engagea , sans m'é^ carter de ces goûts , à me nourrir le plusr souvent de nos meilleurs auteurs en prose et en vers. Je fis , guidée par lui , un cours presque complejt de notre littérature , et bientôt je ne pus plus lire rien de ce qui' étoit trop au-dessous de nos grands écri- ^X^/pHM^' vains. jLeTcbagrins que j'avois éprouvés avant mon mariage avoient tellement ébranlé ina santé , qu'il me fallut plusieurs années pour la recouvrer. J etois devenue sujette à des douleurs d'entrailles qui me mettoient à la mort ; la moindre émo* tion forte et là plus légère peine me donnoiént des attaques de nerfs. Les personnes nerveuses ont un estomac fort \x^ régulier ^ que le tem|. s et les circonstances gouyernent. Je ne digéroisf bien que lorsqu'il n'yavoit aucun nuage ni dans le ciel , ni sur la terre. M. Suard soigna ma santé à l'égal de mes plaisirs; bien-

(8?) difïereiit dans sa manière du médecin de

Sancho , il ne tenoit pas la baguette à la main, mais c'étoit par des prières si douces qu'il m*engageoit à ne pas manger trop de ce qui étoit de mon goût, qu'à Tinstant même je renvoyois mon assiette, et j'étonnois souvent les convives par ce sacrifice si prompt à ses désirs.

Nous .vivions entourés de poètes , et il n'est, pas étonnant qu'on nous adressât quelques vers. Il y avoit une. pièce de M. Saurin , adressée au petit me- TEâ^e, et le petit ménage devint une manière de nous désigner. Les amis de M. Suard s'en . occupoient . beaucoup ; plusieurs alloient souvent à la chasse.

M. Le Roi , capitaine des chasses à Versailles , l'auteur des lettres si inté-.

ressantes sur l'instinct des animaux y et qui ont: paru dans les variétés littéraires, M. Le Roi ne passoit guère de semaines sans nous envoyer des faisans et des perdreaux. Le prince de Beauveau , depuismaréchal , nous envoyoit aussi de sa chasse ;

et le chevalier, depuis marquis de Chatellux , nous feisoit aussi porter ce qu'il appeloit ses pièces fugfiUifes , c'est-à-dire ses lapins.

J etois heureuse de l'intérêt dont je voyois M. Suard environné ; j'attribuois celui dontj'étois moi-même Tobjet à ma tendresse pour lui. J'ai cru voir souvent que les hommes considéroient comme un mérite, dans une femme, une tendresse qui pour elle n'étoit qu'un bonheur.

Les personnes que la nature a destinées à vivre dans un autre qu'elles-mêmes ont éprouvé sans doute le sentiment d'un bonheur que les âmes religieuses n'espèrent que dans le ciel ; mais ce bien qui fait leur vie, elles se croient menacées de le perdre au moindre sujet d^alarmes. Après mon union avec M. Suard, je me trouvai saisie par un tourment jusqu'alors inconnu à mon ame. Quand, seule à neuf heures , je ne voyois pas rentrer M. Suard , les idées les plus funestes se présentoient à mon imagination et bon-

(89) lever soient mon ame ; heureusement sa tendresse pour moi rendoit ces tourments très rares , et mademoiselle de TEspi* nasse, ches qui il alloit souvent, Taver** tissoit elle-même de la quitter, pour venir me joindre, quand elle voyoit sa pendule approcher de neuf heures. Rien ne le retenoit alors , et je le remercie encore aujourd'hui des sacrifices que souvent il a faits pour assurer mon repos; j'ai travaillé toute ma vie , par tendresse même pour lui, à vaincre dans ces occasions cette in* quiétude dévorante , sans pouvoir jamais en triompher.

M. Suard avoit beaucoup vécu à Paris avec M. Hume ; il avoit pour lui autant d'estime que d'amitié. C'étoit avec une sorte de respect qu'on parloit de cet homme, de la bonté la plus naturelle et la plus parfaite.' L'Emile de Rousseau ve* noit d'être condamné par le parlement et l'auteur banni de la France. M. Hume, touché d'une telle situation , venoit de déterminer Rousseau à le suivre en An-^

• ( 9<> ) gletèrre , où il retournoit ; et Gati , qui les rencontra en route, nous dit qu'il avoit vu Texcellent M. Hume pieuref de joie de Fespérance que ce changement de séjour arracheroit Jean^Jacques à ses tristes et fausses chimères. Je puis attester que je n'ai pas vu un individu de la société de M. Suard qui ne fut disposé à faire les plus grands sacrifices au bonheur de cet homme qui ne voyoit dans ses semblables qu'une phalange d'ennemis; Il y avoit certainement quelques travers dans son esprit ou dans son cœur» Six semaines après son départ pour l'Angleterre, nous étions allés souper chez madame Necker ; une personne qui sortoit de chez le baron d'Holbach nous dit qu'il venoit de recevoir une lettre de M. Hume, qnt commençoit par ces mots :

n Mon cher baron ^ Rousseau est un scé^ « lératj etc» »

On resta frappé d'étonnement. Ces mots étoient échappés à l'indignation de cet excellent homme, au momesnt où il

(9» ) receroit la lettre où Rousseau appliquoit une suite de soufflets sur la joue de son patron. Je crois que Tépithéte d'insensé lui auroit mieux convenu, quoiqu'on ne puisse le disculper d'ingratitude. On passa toute la soirée à en citer des preuves sans nombre ; je ne les rapellerai point ici, je dirai seulement que M. Suard traduisit cette correspondance , et qu'il y joignit une préface pleine d'impartialité , mais peu favorable à l'auteur de l'insulte faite à son respectable ami.

M. Suard étoit en correspondance avec M. Robertson , qui se préparoit à nous donner l'histoire de Charles-Quint ; il desiroit que M. Suard se chargeât d'en faire la traduction, et M. Suard formant le même voeu, M. Rpbertson lui en envoya les feuilles, à mesure qu'on les imprimoit. C'étoit un véritable bonheur que d'avoir à traduire un si bel ouvrage , où Fauteur, dans l'introduction, fait le tableau des progrès de la civilisation de l'Europe, en assigne tourtes les causes et

(9a ) répand , sur un ouvrage d^une érudition immense, une lumière qui ne laisse au* lecteur que le plus vif intérêt et le bon^* heur de le suivre. Cette traduction ne fit rien perdre à M. Robertson de 1 élégance, de rharmonie, de la noblesse de son style.

I^ traducteur y dîsparoit toujours , pour ne laisser voir que lauteur ( i ).

L'abbé Arnaud vivoit à côté de nous et c'étoit rhomme le plus facile et le plus agréable à vivre que j aie connu. Jamais je ne lui ai vu un moment d'humeur ni d'impatience, quoiqu'il fût plein de vivacité. Il ne sortoit jamais, pour aller dîner, sans venir me demander de mes nouvelles ; et , quand nous soupions chez nous, il venoit nous dire bonsoir et nous ra^ conter tous les plaisirs dont sa journée avoft été remplie, avec une gaieté qu'il

(i) C'est nuBsi M. Suard qui a traduit en partie VHiatoirt dé tAméritfue du iDéme auteur. 11 a rerm eotièrement, dant set deruières annëes, sa traduc* tion de Charlet^Quint^ et y a joint une vie très intéressante de l'auteur.

(93) étCHt impossible de ne pas partager : les bons dîners, les belles femmes , les grands et les petits spectacles , il voyoit tout ; et quoiqu'il ne connût que deux tyrans , di* soit-il souvent, le génie et la beauté, le besoin de s amuser en étoit un troisième , qni ne lui faisoit pas même dédaigner les spectacles de la foire , pas même celui des diiens qui dansoient et montoient à Tas* saut ; et il faisoit pâmer de rire ceux à qui il parloit des talents de ces différents ao* teurs, quels qu'ils fussent.

Il venoit de faire connoissance avec madame la comtesse de Tessé , qu'il amu* sa et intéressa bien promptement. On sait Tamitié active et agissante avec la* quelle cette femme aimable et pleine d'esprit servoit ses amis. Elle sut bientôt que toute la fortune de Tabbé Arnaud se boi^ noit à a,5oo livres. Elle chercha avec lui les moyens de Taméliorer ; il en parla à M. Suard, qui lui conseilla de faire demander au duc de Ghoiseul , alors ministre des affaires étrangères, de donner aux deux

ttmis la direction de la Gazette de France] qui coûtoit beaucoup au ministère , tandis que , par Tarrangement proposé, cette direction donneroit de Taisance aux deux amis , sans faire rien perdre aux affaires étrangères. Madame de Tessé ne perdit pas un moment pour proposer cet arrangement au chef du bureau, qui disposoit, comme on le sait , de ces affaires peu importantes « Il se montra étonné que des hommes de lettres ne se trouvassent pas assez riches avec a,5oo livres de rçvenu.

Madame de Tessé, indignée et ne pouvant concevoir qu'on regardât les hommes de lettres comme ayant fait vœu de' pauvreté, écrivit, dans ce moment, à M. Suard: « Je voudrois que cet homme « fût à Taumône, pour avoir te plaisir de « la lui refuser. » Elle étoit fort liée avec la princesse de Beauveau (i), qui slnté-

(i) La maréchale de Beauveau. que M. Suard voyoit souvent , lui a laisse en legs le portrait de Montaigne, peint par Léonard , et deui charmanti tableaux de VanloQ, -

(95 ) rassoit beaucoup, ainsi que le prince son mari, à M. Suard. Elle étoit liée aussi avec la duchesse de Grammont , sœur du duc. Elle les mit toutes les deux dans Tintérét de la cause qu'elle desiroit vivement de gagner, et demanda à la duchesse de lui présenter son ami, labbé Arnaud. U ne pouvoit manquer de lui plaire ; la na« ture lui en avoit prodigué tous les moyens.

Comme il.n'osoit parler de son propre in« térét , il s'étendit beaucoup sur le mérite de son ami, qu'il aimoit par-dessus tout, et pour qui même il avoit une sorte de respect. I41 duchesse lui dit : Vous plai* de^ si bien: sa cause, que je veux que mon frère voust entende ; et je vous présenterai moi-même à lui. On dit que le duc dç Ghoiseul , quand une fename étoit inté* cessée dans une requête , demandoit toujours, 4'abord si cette femme étoit jolie , ensuite si elle aimoit son mari. Il suivit ave.ç l'abb^ son usage ordinaire et ouvrit un vaste chaqip aux exagérations de celuici. M^^'^'de 6ramm<Nit, qui s^en di vçrtissoit^

( 96 ) dit au duc: Avouez, mon frère , que M. et madame Suard ont, dans M. Tabbé, un excellent négociateur. Le duc, déjà bien disposé par elle et par mesdames de Tessé et de Beau veau, dit qu'on ne pou voit résister à tant d'éloquence, et qu'il vouloit que M. et madame Suard , déjà si heureux par leur tendresse, le fussent encoredavantage par laisance qu'il pouvoit leur procurer.

Les deux amis , dès ce moment , sans rien faire perdre aux affaires étrangères, passèrent de a,5oo à 10,000 francs de re« venu chacun.

Ce changement heureux remplissoit tous les vœux naturellement modérés que M. Suard et moi pouvions former. Je m'accommodois , sans effort , à la médiocrité, mais nous sûmes jouir des dons de la fortune , quand elle vint nous les offrir. Nous eûmes ainsi notre petit soupe un jour de la semaine, et une charmante so^ rée ; et les amis de M. Suard parurent jouir plus que lui - même de cette amé- Jioration de sa situation.

(91) J'allais souvent à la catnpagad de uoir

amis, et sou veot aussi à^celle de mon fi èi e^ iùjài la maison étoit pour moi la maison paternelle. M. Suard » me voyant renattro dans le peu de jours que je pasai à la Gaoïpague , s'occupa de m*obtenir un lo« gemeot 6u à Choisi, ou à la Muette, ou à Saiat^Gioud, dkez le duc d'Orléans, où nous passions une partie de la belle sai* son; il n*attendoit qu'une occasion de Tendre une partie de son ins^ror , sa biblio^ thê<f uci pour m'acheter une petite maison.

Queiq ue temps après, labbé MoreUet, qui se piaisoU beaucoup dans la société où nous vivions, voulut aussi là réunir chez lui à Ha déjeuner les premiers dimanches du mois. Mesdames Sauria^Bro**, Po""* et moi »

D en manquions pas un, ainsi que tous les boinnies de nos^^nU». L'abbé MoreUet y invitoit 1er «gâHul^les Grétri, les Hul« Biaodel; et, après un déjeuner excelleut, et une conversation intéressante, nous emeodiooik noe musique charmante. Ce'toit une vrsÀe £ète que ces déjrâners ; c est

(98) là que plus tard nous entendîmes , pour la première fois, Gluck et sa nièce , que Fabbé Arnaud appeloit une petiie muse. Elleétoit excessivement délicate et presque aérien-, ne. Mais les sons de sa voix pénétroient jusqu'à Tame. C*est là aussi que nous en« tendîmes Méiico, adorateur passionné de Gluck, et presque son élève, dans le rôle d'Orphée, suppliant les Furies de se laisser toucher par ses pleurs, et qu'il nous en fit répandre dès que les premiers sons sortirent de sa bouche. Gluck y représen-^ toit, à lui seul, la troupe inexorable des démons, par ses /ion terribles. C'est là, aussi, que pour la première fois l'abbé Morellet, qui vouloit nous surprendre, nous trans* porta tout-àHsoup dans le ciel, par les sons ravissants d'une harmonica , placée dailis une pièce voisine ,e\ touchée par Hulmandel. Les jeunes pôëtes y venoient quelquefois chercher des encouragements à leurs talents naissants. MM. La Harpe et Delille nous lisoient aussi quelquefois leurs vers , et l'abbé Morellet adressoit à

(99) la société des chansons aussi aimables que spirituelles et piquantes. Je n'ai point vu de réunion plus aimable et qui se séparât avec plus de regret«

Le cœur de labbé Morellet étoit aussi excellent que sa raison étoit parfaite.

Cette raison étoit toujours animée, et ses discussions , fondées sur des connoissan« ces étendues et long*temps méditées»

avoient presque la chaleur des passions.

M. Suard profita du loisir que lui don« noit son aisance pour faire plusieurs morceaux de littérature et de biographie, sur La Rochefoucauld , madame de Sévigné , La Bruyère , une vie du papeGanganelli , .

une vie du Tasse , qui est à la tête de ledi*. tion du duc de Plaisance; tous ces mor*> ceaux , qui sont des modèles dans ce genre, • ont été ins^és depuis dans les mélanges de littérature que M. Suard a publiés il y a quinze ans. Les gens de lettres ainsi que les gens du monde ontgoûtéces différents morceaux , comme le produit d'un excel-

( ÏOO )

lent écrivatQ , d'un véritable hotmne de lettres et d'un honanM d'un eia^Uent goût.

Je recommaside au lecteur les Cmse^ à un jeune homme ^ qu on trouve également dans les ^ mélanges de littérature. Le jeune homme qui donna à M, Suard ridée de ce petit écrit étoit de nos amis; il étoit aussi beau que bon et aimable, mais il avoit le travers, très excusable à son âge, de vouloir réunir tous les genres de mérite. M. Suard, dans les leçons qu'il se. plaît à lui dtmnev pour le guérk* de eette prétention, me semble réunir au plus, haut degré la comioissonce de Themme et la science du monde à la sagesse d'un philosophe. Fartqil^ chose»

remarquables qu'offre cet excellent mer* ceau, se trouve, cette- maxime, si vraie, qu'il prête aoxc Cbinois , et. q«â est de lui. L'ame n.a point de. secret que la conduite ne rév^èle.

C'est aicore dans les mélanges de lh« ter ature qn'on trouve les Lettres dun soli^ taire de» Pyrénées^ fictton: heurause qui*

( loi > ckaraoe égalemeiit Tesprit et le cœor. Les aperçus les plus ingénieux s'y mêlent auic traits de sentiment les plus exquis. Il est impossible de mieux exprimer les regrets du ccEfur , de mieux saisir le langage de la mélancolie. Ces mêmes lettres con<tiennent des détails carieux sur madame deTencin, dont le caractère et le tour des»

-prit y «ont présentés sous le jour le plus vrai et le plus piquant à*la-ibts. Elles se terminent par une histoire très agréable, dont le vaudeville depuis s'est emparé.

Gomme M. Suard n'aspira jamais à la célébrité, son esprit, avide d'aliments^ pnt se porter sur un grand nombre d'ob^ jets. Il ne négligea point les sciences , et f

son instruction en ce genre étoit plus pro« fonde et plus étendue qu'on ne le soup* ^nnoit : on peut en voir la preuve dans la hoîlième lettre d'un splitaire des Pyrénées /où il examine les études de la n»ture^ de Bernardin de Saint-Pierre , en faomme très versé dans le système dn monde-, et toujours aveçoe ton d'estime

( loa ) «t de politesse qui sied si bien aux critiques éclairés, et que méritoit aussi an écrivain si distingué.

Les matières de législation^furent aussi pour M. Suard un objet d'étude. Il s'attacha sur-tout à bien connottre la constitution et le gouvernement des Anglois.

Ses belles pages sur Tordre judiciaire de ce peuple , celles sur le jury , feroient honneur à un publiciste de profession.

Mais ce qu il étudia le plus, et qui lattacha le plus constamment, ce qu'il connut le mieux, ce fut sa propre langue.

Personne, j ose le dire, ne le surpassa en pureté, en clarté, en élégance. Personne n'a écrit avec plus de goût et de sagesse la langue françoise ; elle n'a pas un secret qu'il n ait surpris, pas une nuance qu'il n'ait démêlée; il en a observé toutes les ressources, pénétré tout le mécanisme; c'est ce dont on peut se convaincre en lisant ce qu'il a écrit sur La Rochefoucauld, snr madame de Sévigné et particulièrement sur La Bruyère ; i( est je crois le pre*

( «o3) mier qui ait inis ce dernier au rang de nos plus grands prosateurs , et qui nous Tait représenté comme écrivain aussi dramatique que profond observateur. Ceux qui depuis ont fait Féloge de La Bruyère , ont presque tous emprunté ses idées.

Les arts furent y après les lettres , ce que M. Suard aima le mieux; un beau tableau, une belle statue, de beaux sons, le touchoient presque aussi vivement qu'un beau livre et qu*un discours éloquent :

à l'organisation la plus heureuse pour sentir le mérite des chefs-d'œuvre en tout genre , il joignoit des connoissances aussi variées que ses goûts , et en parloit avec autant de justesse que de convenance. Le morceau qu'il a consacré à la mémoire de Drouais, jeune homme enlevé de sibonnç heure ai la peinti||| et qui laissa tant de regrets après lui , et celui qu'il a écrit sur Pigal , à qui le tombeau du maréchal de Saxe a fait tant d'honneur, suffiroient pour justifier les éloges que je lui donne id. Je l'accompagnois 4ans ses visitea

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thês les altistes, et j*étois toujours aussi frappée que charmée de sapron^titudeà exprimer, avec autant de vérité que de délicatesse, TimpressioB qu'il recevoit de leurs ouvrages.

Connoisseur dans tous les beaux arts, il le fut sur-tout en musique , et il eût même été s'il eût voulu quelque chose de plus. La musique eut toujours pour lui un attrait particulier; la disposition de ses organes le rendoit non seulement très sensible aux charmes de cet art, mais encore très propre à le cultiver. Il avoit une voix très juste et singulièrement douce et sensible; il jouoit un peu du piano; il avoit appris les régies de la composition ; enfin, il eut en musique toutes les connoissances que peut avoir un simple amateur. Je pourixiis citer à FappUllfde cette assertion sa lettre à Gluck, dans les mélanges de littérature , et la correspondance de Tano* nyme de Vaugirard.

On voit, partout ce que je viens dédire, combien furent variés les talents, les con*

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noissances et les occupations de M. Suard.

Il dissémina les forces de son esprit , et Ton va voir qu il ne s'en repentit pas.

Dans nn morceau inédit , que j'ai trouvé dans ses papiers, il blâme les hommes de génie, comme Pascal, LeibtnîtE, d'Alembert de n^avotr pas concentré toutes leurs forces sm* la science qui étoit leur passion dominante , et qui pouvoit le pins sûrement les conduire à la gloire : « Mais « pour ceux , dit-il, qui ne sont pas doués « du génie qui crée , ou d'un talent mar- « que pour une brancbe de littérature, si K leur goût les porte à étendre et à varier K leurs connoissances, ils peuvent, en se <( livrant à ce goût , non seulement trou^ « ver plus de bonheur , mais même se ren- « dre phis utiles, qu'en s'attachant exclu-" « sivement à un objet particulier de mé- « ditation et de travail : c'est ce qui m^est « arrivé à moi-même ; mais c'est ce que A j'ai pu foire de mieux. J'ai suivi mon « penchant, j'ai beaucoup joui , et je h'aî « Hen sacrififè , car je nepouvois pas aspi^

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• rer à la gloire d'homme de géni^ , la « seule qui eût pu me tenter. »

Ah l je l'attesté , il a été bien plus heureux que ceux qui ont fait de la gloire leur unique idole. L'étude Ta conduit par une douce pente à la connoissance de la vérité ; la soif de la renommée , le sentiment de la rivalité n'ont pas troublé un seul instant les pures jouissances que lui ont procurées les lettres. A défaut de la jgloire, il a obtenu cette considération qui s'attache toujours aux hommes qui , comme lui, joignent un beau caractère à un esprit supérieur. L'amitié n'a pas cessé dans tout le cours de sa vie d'embelUr sèn existence; ses vertus, si naturelles, si vraies et si douces, l'on fait chérir autant que son ame élevée et ferme l'a fait estimer. Il a vécu et a dispai u de la terre, environné d'amis di^^nes de lui, autant que lui-uiéine étoit digne d'eux.

Le duc de Ghoiseul, menacé depuis long- |em[>s clans sa place, fut exilé à Chaniéloup f pour n'avoir pas voulu fléchir de-

{ «7 ) Tant madame du Barri. Il y emporta les regrets d'une grande partie de la France , dont les premiers personnages sembloient à l'envi Tun de l'autre aller le chercher et vivre avec lui dans son exil.

Louis XV fut quelque temps sans nommer un ministre des affaires étrangères et en remplit lui-même les fonctions. J ai ouï dire par des hommes à même d'être bien instruits , que le grand Frédéric se montra plus, satisfeit des dépêches de ce monarque que de celles d'aucun de ses ministres. Ce prince avoit lesprit émi* neœment juste ; son avis dans le conseil obtenoit toujours l'approbation des hom* mes les plus éclairés qui le composoient.; mais le cardinal de Fleuri Tavoit accou*^ tumé à croire qu'il devoit faire céder son opinion à celle du^plus grand nombre. Il cédoit la plupart du temps avec regret et avec la conscience que son avis étoit le meilleur, et cette habitude, entretenue par sa déBance naturelle , dut être quçlquefpia funeste aux résultats du conseil.

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Un jour de cet înterrégoe d'on miais* tre des afFaîres étramgères , Louis XV lisant an conseil une dépêche qu'il Tenoît d écrire , tous les membres lui en firent ' lés plus grande ^ges« « Son ! dk ce prin* tt ce y voilà comme tovs êtes : vous êtes « toujours contents des nouveaux minis- « très. »

Ce fut le duc d'Aiguillon qui fut nommé à la place du duc de Choiseul. Ce choie n'avoit pas Topinion puÙiqoe pour lui.

L'affaire du duc d'Aiguillon avec M. de La Ghalotais , en Bretagne , avoit été tvès défavorable au premier , et , dans ce aso* ment, on le regardoit comme le principal auteur de la dis^ace de son prédécesseur, que tout ce qui nous entouroit re* grettoit avec nous. Mous étions bien loin d'imaginer cepe&d«nt le malheur qui al« loit nous frappa. Dans l'ancien régime, à moins qu'on se fût indigne de la place qu'on occupoit, la crainte de la perdre n'étoit point connue. Le due d'Aiguillon se montra contraîre , - dès les premiers

{ 'og ) moments y à tous ceux que son prédé* cesseur avoit favorisés. L'abbé Aroaud 1^ M. Suard apprirent bientôt que le duc Youloit les dépouiller de leur place et la donner à un nommé Marin , Tobjet du mépris de tous ceux qui le oonnoissoi^^it , et que depuis mademoiselle de FËspinasse n appela jamais que le monstre marin.

Il falloit un préteiUe pour dépouiller deux hommes chéris et estimés du public, d'une place qu ils occupoient depuis dix ans , et ce prétexte fut bientôt trouvé.

M. Suard envoyoit toutes les semaines aux affaires étrangères la Gazette de France en épreuves ; mais avant de la laisser publier , le ministre ou le chef des bureaux supprimoit les articles qu'il ne leiHT convenoit pas qu'on imprimât. M.

Suard , qui la dîrigeoit , n'a voit aucun in» térét à rétablir ce qu'on avcMt effacé anx affaires étrangères. Dans la dernière gazette qui avoit paru, il y a voit un article sur un mariage très disproportionné d'un frère du rpi d'Angleterre qu'on avoit an-

( "o) nonce dans tous les papiers anglois ; et on n'a voit point effacé cet article à Versailles; mais le duc d'Aiguillon soutint toujours qu'on l'avoit conservé malgré lui. C'étoit un absurde mensonge; car il n'est personne qui ne sente quonn'avoit nul intérêt à le laisser s'il fût revenu effacé ; il jeta les hauts cris , comme si la guerre alloit être déclarée entre la France et l'Angleterre. A cette occasion , milord Stormont, ambassadeur de cette nation, et que nons rencontrions souvent chez M. Necker , environné sans cesse des plus tendres amis de M. Snard , et lestimant personnellement lui-même , assura le duc d'Aiguillon; à qui on n'osoit reprocher son odieux mensonge, que son maître ne s'é* toit pas plaint, qu'il ne se plaindroit pas, qu'il n'étoit pas dans son pouvoir d^em* pécher qu'on imprimât de pareilles non* Telles dans son pays , et encore moins chez ses voisins. Tout fut inutile; le dnc fut aussi sourd aux raisons de milord Stormont qu'aux instances de madame

da Barri , qui aimoit l'abbé Arnaud p «t plaida sa cause avec chaleur.

On ne vit jamais un intérêt plus géné^ rai que celui qu*inspiroient ces deux homr mes aussi heureux alors qu'ils étoient aimables et chéris. Plusieurs personnes de la cour, peu accoutumées à ces actes d'injustice y blâmèrent le duc d'en commettre une envers deux hommes qui possédoientrestime publique; mais M. Suard, qui intéressoit plus particulièrement par Taménité de son caractère , par la sûreté de son commerce , par la constance dans ses affections , et sans doute aussi par sa position même; ne voyoit autour de lui que des amis consternés de sa ruine. Il avoit voulu qu'on me cachât tout, pour ne pohat me priver du plaisir qu'il ctoit sûr que je goûterois à une séance qui alloit avoir lieu à l'Académie , où M. de La Harpe venoit d!obtenir le prix par son éloge de Fcnélon , dont j'adorois le génie et les vertus ; et j'étois fort étonnée de mè ^ir aborder à la promenade par des per-

sonnes qui venoient Bie dema&der h A étoit vrai qu'il eût perdu sa place ; je les rassurois, le calme parfait de M. Saard ne m'ayant pas laissé le moindre soupçoa qu il eût même à combattre lu plus légère inquiétude.

C etoit une véritable solennîté que ces assemblées à cette qwque. RUes étoient <:omposées de tout ce qu il y avôit <ie distingué dans toutes les classes ; et }es quarante fauteuils étoient honorés, presque tous , par le mérite ou le rang éminent de ceux qui les occupoient. Dans cette séance , une des tribunes, étoit occupée par la famille de Fénélon. Son portrait, i représente si bien la beauté de son e et de son génie , étoit ]:^cé au-dessus 'de la tribune. M. d'Alembert, avant de faire la lecture de Féloge tle Fénékm, montra cette tribune et ce portrait an public , et dit quelques mots sur cet homme aàové , qui disposèrent à Tattendrisse* ment. Mon émoticm dura toute iii séance , et 1^8 applaudiissements répétés et éck^

tants du public, joints à ce sentiment que Von éprouve toujours en assistant an phis beau jour de Thomme couronné, portérént souvent mon émotion jusqu'aux lar^ mes. ( On verra bientôt pourquoi je parle ici de mon émotion et de mes larmes. ) Nous rentrâmes, M. Suard et moi, après la séance; je fus étonnée quelques moments après de voir arriver chez moi M. d'Âlembert et plusieurs de nos amis, qui prièrent M. Sqard de passer un moment avec eux dans son cabinet. Ils rentrèrent bientôt, mais avec lair d'une telle tristesse , que je leur en montrai ma surprise et leur en demandai la capse. M. d'Alembert me dit qu'ils étoient tous inquiets , et que la place de M. Suard étoit menacée parle duc d'Aiguillon. Cette nouvrflc me frappa comme un véritable malheur pour M. Suard. Il alloit perdre une aisance qui le rendoit indépendant ; il ne cultivoit les lettres que pour son ' bonheur ; il aUoit donc être obligé de travailler pour sa femme et pour lui-même.

Quelle triste différence !

Les questions que je fis à nos amis né me laissèrent point d'espérance^ et quand ils furent partis, M. Suard m'apprit que Tarrét étoit prononcé ; mais il me montra tant de courage sur la perte d'une place qui le mettoit sous la dépendance du duc d'Aiguillon, me parla des moyens qui lui restoient avec une espérance si confiante, que je fus consolée dans le moment même , en voyant qu'il rentreroit sans peine dans notre première médiocrité.

Nos amis ne furent plus occupés qu'à chercher une personne qui eût de l'influence sur le duc d'Aiguillon, pour de>juander une pension , dont celui-ci ne parloit pas. On découvrit que madame -de Itlaurepas étoit la seule qui eût quelque influence sur le duc , et que le duc de. Mivernois pouvoit aussi quelque chose sur elle. Il étoit placé vis-à^-vis» de moi pendant la séance de l'Académie , et m'avoit /souvent embarrassée par ses regards. Il avoit dit à M. de La Harpe, en lui deluandant mon nom , « elle a bien bohn«

( "5) « grâce à pleurer. « M. d'Alembert instruit de ses relations avec madame.de Maurepas , de l'intérêt avec lequel il avoit vu couler mes larmes , se rendit chez le duc de Nivernois , qui lui dit qu'il ne perdroit pas un moment pour obtenir un dédommagement si juste en faveur de deux hommes couverts de Testime publique, et que lui-même estimoit personnellement ; et sa galanterie naturelle fit entrer mon intérêt pour quelque chose dans la justice de la cause qu'il alloit plaider.

On avoit si mauvaise opinion du duc « qu'on étoit persuadé que son silence sur le dédommagement qu'il devoit à ces messieurs n'étoit qu'une vengeance momentanée contre les protégés du duc de Choiseul.

M. de Nivernois ne tarda pas à instruire MM. Suard et Arnaud de son succès. Le duc leur donnoit !i,Soo liv. de pension, qui étoient les appointements qu'ils avoient avant d!obtenir la direction.

M* Suard /touché de racûvité pleine

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