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avois reçus, et dont le premier et le'plus grand étoit iui-méme.
Après avoir parlé des bienfaits de cette philosophie pour Tamélioration des sociétés humaines , il parle de son heureuse influence sur les beaux arts, et sur-tout sur la poésie , dont elle a étendu et agrandi le domaine. Il parle d'une ligue qui «*étoit formée au commencementNlu dixséptième siéde , dont les chefs étoîent Fontenellè et La Motte : « Il n*a pas tenu '« à eux, dit-il , qui faisoient des vers où « Tesprit imitoit le talent, qu'on ne les « considérât comme une combinaison de ic sons , dont le seul mérite étoit d'amuser ji Toreille, pour donner un air de nonm veauté à des idées communes.
« Heureusement pour le bon goût, il « s'ileva , dans le même temps, un homr «me extraordinaire, né avec Famé d'un « poëte et la raison d un philosophe ; la « nature avoit- allumé dans son sein la «flamme du génie et l'ambition de la s ^oire : son goût «'étoit formé sur les
( laS ) « l^hefs-d'œuvre du siècle dont il avoit^ « vu la fin y son esprit s'enrichit de toutes « les connoissances qu'accumuloit le sié- « çle de lumières dont il annonçoit Tau- * rore. Si la poésie n'étoit pas née avant « lui , il Tauroit créée ; il la défendit par « des raisons , il la ranima par son exem- « pie , il en étendit le domaine sur tous « les objets de la nature : tous les phéno- « menés du ciel et de la terre , la meta* « physique et la morale, les révolutions et « les mœurs des deux mondes, l'histoire de «tous les peuples et de tous les siècles, lui « offrirent des sour^ces de nouvelles beau* « tés. Il donne des modèles de tous les « genres de poésie , même de ceux qui n'a- « voient pas encore été essayés dans notre « langue. 11 rendit le plus beau des arts à « sa première destination , celle d embel- « lir la raison , et de répandre la vérité.
«L'humanité sur- tout respira dans ses « écrits : il leur imprima ce caractère no- « ble et touchant qui donnera à l'auteur « encore plus d'adorateurs et d'amis , dans
( ia6)
' « les siècles futurs ^ quHl n^a en dans le • nôtre d'envieux et de calomniateurs. «
Ce portrait , où le public reconnut Vot taire , obtint les plus grands applaudisse»
ments. M. de Voltaire , qui ne manquoit ni de modestie ni de fierté, ne put s'y me* connoitre , et voici la lettre qu'il adressa à M. Suard.
«'J'ai, Monsieur, plus d'un remercie* « ment à vous faire ; je n^ose vous parler « d'un portrait dans lequel je ne dois pas « avoir l'impudence de me reconnoltre ] « mais s'il étoit vrai que vous eussiez voulu « soutenir un pauvre vieillard, sur le bord « de sa tombe, contre la cabale des Saba»
« tiers et des Cléments, jugez quelle oUf- « gation vousauroit ce bon-homme^ et « comme il marcheroit gaiement vers sa « dernière demeure.
« C'est d'un plus grand bienfait que je « voudrois vous rendre des actions de <c grâces publiques, pour votre très éton- « nant discours , pour cette vertu ooura-
' « geuse dont vous avez donné le premier
• Texemple, pour cette raison victorieuse tavec laquelle vots avez confondu les K ennemis de la raison. Le jour de votre « réceptioji sera une grande époque. 11 y a K si peu d'intervalle entre Téloge de Féné»
« Ion, coodamné par la Sorbonné , et votre « discours , que je suis encore tout stu«> « péfié de votre intrépidité ; il est vrai « qu'elle est accompagnée d'une grande
• sagesse : vous êtes couvert de Tégide de « Minerve , en frappant à droite et à gau« M che avec Tépée de Mai*s.
« Voilà , Dieu merci , une nouvelle car-
• rière ouverte : il faut jeter au fou cette « foule de discours qui n'ont été que de « fades éloges, en style académique. Je « vois en6n les fruits de la philosophie , « et je commence à croire que je mourrai « coulent.
« Savez* vous , Monsieur, qu'un euré de « votre pays et de mon voisinage a feit « un assez gros livre pour prouver que «je suis le plus religieux des hommes, « et que j'ai eu bien de la peine à empé-
« cher qu'il ne fùt imprimé , tant la bonté « extrême de cet honnête curé auroit fait « rire la malignité humaine.
« Je vais relire votre discours pour la « quatrième fois. Si mes quatre - vingts « ans et mes maladies me permettoient « de me remuer , je viendrois vous em^ « brasser vous et vos amis.
«Adieu, Monsieur, point de formule « gothique de très humble^ etc., etc. , je « suis trop votre redevable. »
Quand M. de Voltaire vint à Paris , il y vit beaucoup M. Suard , et le traita toujours avec autant d'estime que de bien»
veillance. Il conservoit un doux souvenir du portrait qu'il avoit fait de lui , et ne parloit qu'avec reconnoissance de ce qu'il appeloit ses bontés. Il permit à M. Suard seul d'assister à une répétition d'Irène , et M. Suard a intéressé plus d'une fois notre société, en racontant ses observations , les éloges et même les critiques qu'il adressoit aux différents acteurs. C'étoit une scène charmante.
Je fus aussi reçue de M. de Voltaire avec la même bonté qu'il m'avoit montrée à Femai. Je le vis trois fois , et nous acc^ tâmes un dîner de M. de Villette pour le voir et Fentendre plus long-temps. Mais bêlas! ce que je lui a vois prédit est arrivé, c*est que s'il restoit quelques jours avec nous , nous le ferions mourir. En effet , pouvoit-il survivre, avec une aussi frêle machine, à un triomphe qui jamais n'a été obtenu par aucun mortel ? Ai-je besoin de dire que M. Suard et moi y avons assisté ?
L'abbé Arnaud, dont les opinions se confondoient presque toujours avec celles de M. Suard , tant l'amitié qui les unissoit étoit étroite, s'étoit passionné pour Gluck , comme il l'avôit été autrefois pour les Grecs. Habituellement plein de douceur et de politesse dans les discussions littéraires, il parut, lorsqu'il entendit la musique si dramatique de Gluck , sortir de son caractère de modération , et son admiration iîit exclusive pour le com-
positeur allemand* Il se monU^a ÎDJùste envers Piccini, et intolérant pour tous ceux qui n'étoient pas aux pieds de son idole. Il ne parloit d'eux qu*atec le dernier mépris. Il se permit des épigrammes contre Ma rmontel) qui faisoit mettre en musique, par Piccini, son opéra de Ro«* land. Eh bien j dilHl, nous aurons un Oilanda et un Orlandino* Marmontel fut fu* rieux et fit partager son humeur à Saint* Lambert et à d'autres amis communs : et M. Suard, qui n^avoit jamais été injuste envers Piccini; qui estimoit son talent, comme on peut s'en assurer par les lettres de lanonyme de Vaugirard ; M.
Suard, à qui on prétoit tous les sentiments de labbé Arnaud , porta la peine de son exagération. Saint -Lambert et madame d'Houdetot, très liés alors avec Marmontel , nous firent un accueil si différent de celui auquel nous étions accoutumés , que nous cessâmes absolument de les voir, et que nos relations furent interrompues pendant plusieurs années ; heu-
( i3i ') «euseodent M. Soard n'avoit rien à se reprocher. Enfin ils sentirent leur injustice; et comme iU Taimoient véritablement, ^ils revinrent Fan et l'autre sincèrement à lui. M. Suard, dans la chaleur de cette querelle, avoit été vaivuétis. Il étoit si peu disposé à rinjustice envers Piccini , homme aussi honnête que doux et simple, qu'il donna de justes éloges à quelques morceaux de cet opéra, entr autres à Vair du sommeil d'Atis, qui me parut ravis^ sant. Il rencontra Piccini, quelques jours «près, à Topera ; et M. Suard lui montra sa peine de ce qu'on la voit représenté à lui conmie un ennemi de son talent. Ah !
monsieur, lui répondit Piccini, que mes prétendus admirateurs ne me font-ils au* tant de bien que j'en reçois du moindre éloge d'un homme tel que vous !
£n effet , il étoit malheureux pour kii , que la plupart de ses admirateurs ne sus»
«ent ce qu'ils disoient, en parlant de mu^ «iqùe , car ils n'en connoissoient pas une note«
M. de La Harpe avoit sans doute des organes heureux pour la sentir , mais il étoit aussi ignorant qu'eux sur cet art.
M. Saard, aussi mécontent que surpris de lui voir attaquer les partisans de Gluck , ses amis et ses défenseurs depuis dix ans, le. traita avec une juste sévérité dans sa lettre à Gluck ; c'est-à-dire y qu'il lui prouva qu'il n'entendoit pas un mot de la chose dont il parloit avec le ton d'un homme qui , malgré cette ignorance , se croyoit le droit d'en parler.
J'eus le bonheur de faire cesser cette correspondance de l'anonyme de Vaugirard , en témoignant à l'abbé Arnaud et à M. Suard toute la peine que j'éprouvois de cette querellé , qui nous séparoit d'une partie de nos amis.j
M.. Suard étoit censeur royal depuis long- temps , quand le garde-des-sceaux ie nomma censeur de tous les spectacles.
G^étoit une place de loo louis et qui dor noit le droit de donner deux places à cha* cun des huit spectacles de Paris. Cette
f>lace étoit fort assujettissante, il la occti^ pée jusqu'à la révolution ; et jamais aucun homme de lettres n*a trouvé en lui que la sévérité qu'exigeoit sa place, mêlée à tous les égards et à la bienveillance qu'il croyoit devoir à ceux qui cultivoient les lettres. Beaumarchais seul le trouva sévère; il ne voulut jamais approuver le Mariage de Figaro. Il trouvoit, et le dit au garde -> des- sceaux , que c'étoit une pièce de mauvais goût et de mauvaises mœurs. Beaumarchais intrigua à Versailles et obtint, je ne sais par quelle puissance, qu'elle paroîtroit sur la scène. Elle eut du succès, mais la saine partie du public jugea, comme M. Suard, qu'elle étoit scandaleuse.
A la réception de M. le marquis de Montesquiou , M. Suard , qui étoit directeur de l'académie , fut chargé de lui répondre. Ge discours étant , par sa nature ^ plus rempli de mouvement , eut plus de succès encore que celui de sa réception ; il renfermoit aussi une satire indirecte
( «34 ) ccmtre la pièce de Beaumarchais. Lepriit^ ce royal de Suéde, depuis roi, que M*.
Suard avoit déjà vu chez le maréchal de Seauveau ^ s'approcha de lui à la fin de la séance, et lui dit: «Vous nous avez m traités un peu sévèrement , et peut-être « avec raison. Mais, ajouta^^tnil en riant ^ « je suis si inaccessible à la raison , que K je vous quitte pour aller entendre Fi* « garo pour la troisième fois. — Beau « fruit de mon sermon , mon prince ! dit «.M* Suard. »
Louis XV nétoit plus, et Louis XVI étoit monté sur le trône. Il avoit appelé ^ pour lui servir de guide , M. de Maurepas auprès de lui , et avoit nommé pour mi-* nistres MM. de Malesl;ierbes et Turgot^^ Je n'ai pas plus le pouvoir que la con^ noissance et les lumières qu'il me faudroit pour me permettre de peindre les différents personnages -qui vont* paroltre sur cette nouvelle scène. Je me bornerai à ne parler que de la conduite de M, Suard aux différçjites et désastreuses
( i35 ) époques de la révolution. La nation avoit applaudi au^ choix de son roi et ne se nourrissoit que d'espérances. Ce prince Q apportoit sur le trône que le besoin de faire le bonheur du peuple qui lui étoit confi|. Je me souviens avec quels transports et quelles acclamations ce bon prince fut accueilli à Paris, quand il y vint rétablir le parlement. Que les transports d'un peuple entier sont touchants !
Kous en étions émus et attendris , M»
Suard et moi, jusqu'aux larmes. Hélas I qui n'aùroit pensé comme nous qu'ils commençoient une ère de bonheur pour la nation ?
Le Journal de Paris étoit le premier journal qui parût tous les jours , et le public étoit content d avoir chaque matin un aliment à sa curiosité, en nouvelles politiques ou littéraires. Les auteurs, qui aussi en étoient les propriétaires, eurent l'imprudence d'y insérer une chanson , du chevalier de Boufflers, sur une princesse étrangère , parente de nos princes. Cette
( i36 } chanson étoit trop plaisdnte pour nd pa§ amuser une partie du public et même de la cour; mais Louis XVI ne crut pas de* voir pardonner aux auteurs d'avoir rendu éa parente lobjet de la risée publique.
Il donna Tordre de suspendre le Journal de Paris ^ et d'en ôter le privilège aux auteurs. M. de Miromesnil écrivit à M.
Suard de passer chez lui , et , jugeant que lui seul pouvoit lui répondre que rien de semblable n'arriveroit dans lavenir , il lui proposa , npn seulement la censure ^ mais la propriété du Journal de Paris», M. Suard étoit trop juste pourne pas repousser de toutes ses forces le privilège d'un journal qui, dès la première année, valoit cent mille francs à ceux qui en avoient eu ridée. Il représenta au garde -dessceaux combien cet arrêt deviendrait injuste par sa rigueur même; qu'une imprudence ne devoit pas être punie par la perte de la propriété de ceux qui Tavoient commise, et que jamais il ne consentiroit à se revêtir de leurs dépouilles. . t^ais le
roi le veut , dit M. Miromesnil. Le roi, Ait M. Suard , ne peut avoir que le besoin d être rassuré pour Tavenir contre une nouvelle imprudence. Je m'offre de l'en garantir en me chargeant seul de la censure. Il fut proposé au roi comme l'homme en qui M. de Miromesnil avoit la plus parfaite confiance. Le roi l'accepta, et le garde*des-sceaux , en rendant le privilège aux auteurs , ne leur cacha point qu'ils le dévoient au refus de M. Suard, et voulut qu'en se chargeant d'une censure qui leur garaiftissoit leur propriété, il eût une part dans les bénéfices.
M. Suard rendit les plus grands services aux propriétaires dont il faisoit partie, en insérant souvent dans ce journal des morceaux de "littérature , jusqu'à la révolution.
Douze mille livres de rente de plus vin^ rent mettre M. Suard dans uqc grande ai-»
sance. Il prit un cabriolet, avec lequel il se transportoit ,j après avoir rempli les
devoirs de ses places » à la jolie maisott qu*il m'avoit donnée.
Mais, au milieu de tant de biens, la na* tare , quelquefois aussi cruelle que les hommes , nous avoit enlevé successivement les biens les plus chers. Plusieurs de nos amis, M. Helvétius et le baron d'Holbach, n'existoient plus; nous regrettions depuis long-temps madame Geof»
frin. Le docteur Roux « notre médecin et notre ami , un des hommes les plus savants de l'Europe, nous fut aussi enlevé.
M. Saurin avoit aussi disparu du milieu de nous. Sa femme conserva tous ses amis, et continua de les réunir chez elle.
Mais celui qui me laissa de plus longs regrets fut le chevalier de Bonnard : je n ai point connu d'homme d'un caractère plus parfait, d'un commerce plus aimable et d'une vertu plus pure et plus indulgente.
Cette vertu , il sembloit ne l'exiger que de lui-même , et ne la montroit que revêtue
( «S9 ) d'Qne gaieté aussi douce qu'elle étoit in« dulgente et spirituelle (i).
Mademoiselle de FEspinasse ne tarda pas non plus à disparoitre, et laissa autant de vide dans la société qu'elle réunissoit, que de longs regrets dans le cœur de ses amis.
M. d'Âlembert regrettoit beaucoup ma* demoiselle de TEspinasse. Il avoit aban« donné le logement de BèlleClhasse pour moins sentir son absence, et occupoit au Louvre celui qui étoit destiné, de tout temps, au secrétaire perpétuel de TAca* demie Françoise. U nous avoit montré tant d'intérêt dans tous les temps , qu'il avoit appelé tout le nôtre sur tout ce qui le touchoit; et la perte de son amie étoit celle d une compagne qui se trouvoit le
(i) Le chevalier de Bonnard a laisse nn meaBESi ^ui a hërité de« qualités aioMibles de son oocle. Il est officier du gënîe.
(Mo)^
but de sa vie, et qui aussi étoit Famé »
de la société qu'il rassembloit autour de .
lui.
M. Suard , qui regrettoit beaucoup mademoiselle de TEspinasse , dont Fa-* mitié étoit aiissi agissante que tendre et confiante , entra bien naturellement dans les regrets de M. d'Alembert. Je lui écrivis aussi dans ce temps pour lui témoigner combien je m'assQciois à sa douleur/ Il nous vit beaucoup, et nous parloit sans ^ œsse du vide de sa vie et de la solitude ^ de son cœur. Jamais il ne parloit des peines que mademoiselle de TEspinasse lui avoi<t causées* Il ignoroit heureusement, son dernier secret, qu'elle a enseveli^ ou qu'elle a cru ensevelir avec die dans la tombe. Elle ne Ta pas. même confié à M. .
Suard ; elle étoit déjà malade au moment où il. alloit faire un troisième voyage en Angleterre avec M. et madame Necker.
Il lui témoigna tout le regret de la quit< ter dans l'état de santé où elle étoit ; elle lui répondit \ a Je ne suis point digne de
t vùtre ifOér^ n ^ et sur la surprise qu'il lui montroit d'un sentiment qu'il ne lui avoit jamais vu, elle lui répéta a non Je ne M suis pas digne de votre intérêt, » Il se rappela ces paroles au moment où il lut ses let» très. Pour moi, qui avois pleuré sur elle à la moirt de M. de Mora , à peine j'en eus parcouru quatre, que, pleine de surprise, je courus dans le cabinet de M. Suard: Mais, .mon ami, lui dis-je, elle aimoit M. de Guibert; mais oui, me dit-il; je ^ viens de l'apprendre. J'ai eu beaucoup d'amitié pour. M. de Guibert, et il a eu beaucoup de confiance en moi ; mais je puis attester 4]ue jamais en causant avec moi de mademoiselle de l'Espinasse, ce qui lui arrivoit souvent, il ne m'en a parlé qu'avec l'enthousiasme de l'amitié, et que jamais il ne lai est échappé un seul mot qui pût me £ûr£ soupçonner que ce. n'étoit pas la mort de M^ de Mora qui avoit causé la tienne.
Dans les derniers jours de la vie de mademoiselle de l'Espinasse,. un de .«ses
amis, qui aussi étoit le mien, venoit tous les jours me donner de ses nouvelles ( M. Suard étoit à Londres ); il me dit <[ue M. de Guibert ne quittoit pas lappartement de M. d'Alembert , où se réunissoient les amis de tous les deux ; qujl demandoit à chaque minute des nouvelles de son amie, et paroissQÎt désespéré de celles qu'on lui donnoit; qu'il coojuroit M. d'Alembert d'envoyer eher* cher de nouveaux médecins ; qu'il ne ces-' soit pas de pleurer, et demandoit à la voir; mais juademoiselle de TEspinasse, par intérêt miâme pour ses aosis, a re«fusé dé les pendre témoins de ses dermers moments*
£Ue a voit éerit ^ <M>nimuniqiié à M.
Suard 9 qui lui denuiiida la permission de ta'en faire part, l'histoire de ses sentiments pour M. de Mora : je puis assurer qu il n'j « «u d'autre événement en^e eux que des communications par lettres et des conversations , et que ce n'est que dans la dernière , veille du départ de M.
de Mora pour TEspagne, qu'ils s^a vouèrent leurs sentiments réciproques. M. de Mora s'évanouit de joie, et emporta avec lui Tassurance d'être aimé. M. de Mora étoit d'une santé extrêmement délicate; il avoit des crachements de sang très fréquents, et mademoiselle de l'Espinasse n'a connu que l'inquiétude et la crainte de le perdre jusqu^à ce dernier moment.
Il «toit en route pour la voir, et mourut à Bordeaux d'un crachement de sang, au moment où elle l'attendoit.
Il fut trois ans absent, et, d'après ce que j'ai «appris , ils avoient à se feire une (soufidence réciproque. On voit, par les lettres de mademoiselle de l'Espinasse eombien elle avoit le besoin de lui faire la sienne. // tn aurait pardonnée , dit-elle. A4i1 oui sans doute, et le cœur de tnade« Bioiselle de TEspinasse eût été soulagé en appr«[iaiit que M. de Mora avoit à se re* prodier le même tort dont eHe s*accusoit eHennéme.
Je n'ai pu achever les lettres d'unie
personne si aimable, si malheureuse , qui avoit montré tant d*amitié à M. Suard, et m'avoit toujours témoigné tant d'intérêt:
Tame de Phèdre n'est pas plus ardente, et ne fut pas plus ravagée*
Je reviens à M. d'Alembert; il étoit, je crois , son seill appui » sa plus dpuce coup solation, et peut-^tre son premier ami, quand elle avoit quitté la maison de ma* dame du Deffand pour venir habiter avec lui. Il étoit impossible qu*avèc une ame faite pour tout sentir, environnée d'hom* xnes aimables et empressés de lui plaire, elle ne jse trouvât pas plus de rapports avec eux qu'avec M. 4'Alembert, fait pour Tamitié, et ignorant, par la nature même 4e ses études et la vie solitaire qu'il avoit menée long-temps, les orages des passions. Je fus étonnée cependant, en Fécoutant exprimer ses regrets, d'entendre la langage des âmes les plus sensibles, même de celles dont l'imagination accompagna les sentiments du cœur. Depuis la perta 4e cette wûe il me dit qu'il lui ayoit écrit
( i45 ) plusieurs fois , qu^il lui avoit parlé coiome si elle pouToit Tentendre encore. Ces regrets si tendres, et qu'il trouvoit de la douceur à me communiquer, m'attachèrent beaucoup à lui ; et M. Suard se montra heureux de son amitié pour moi.
Il nous fit lire, à l'occasion de cette perte, une lettre du roi de Prusse où le monarque disparoissoit absolument et ne montroit que l'ami, mais l'ami qui sembloit puiser dans son coeur tout ce qu'il exprimoit avec le naturel et la vérité la plus touchante.
Je ne pouvois m'absenter huit jours de ses soirées, quoiqu'il vint beaucoup aux nôtres, sans qu'il m'en fit de dou;K reproches. Il avoit de la gaieté dans Tbu^ meur, et comme la société étoit pour lui un délassement , il apportoit presque toujours une gaieté expansive dans nos réunions ; il en mettoit aussi dans ses billets, dont je ne citerai qu'un seul.
« Madame Suard ne vint point il y a «huit jours au Louvre, comme je l'atten*
( U6 ) « dois, parcequ'elle avoit, mVt-on dit, « leiivie de pleurer; elle ne vint point « encore hier, parcequ'elle avoit, m'a-t-on « dit encore y lenvie de danser; mais ma- « dame Suard devroit savoir que quand je «ne la vois pas , j ai plus envie, moi , de « pleurer que de danser. S'il ne faut pour « la voir que pleurer ou danser, je la prie « de croire que mes yeux et mes jambes « sont fort à son service. Elle feroit fort « bien , pour me consoler, dé venir ce soir « chez moi prendre sa place parmi les « docteurs. En attendant je baise bien ten- « drement et bien respectueusement les « pieds qui doivent danser si bien, et les « y^eux qui ont si bonne grâce, même à «.pleurer. »
M. d'Alembert ma parlé avec la pins grande confiance de madame de Tencin sa mère, et de son père M. Destouches, miUtaîre distingué et le |das honnête homme du monde. Madame de Tendn étoit grosse de six mois de M. d'Alembert quand son père reçut Tordre de se rendra
à la Martinique y ou à St.-Dominguer^Il re- ' commanda cet enfant à sa mère , comme le bien le plus précieux pour lui ; mais à peine fut^elle accouchée qu'elle fit porter cetenfent, qui devoit honorer les sciences , aux ËnfiEmts trouvés. M. Destouches arriva à Paris six mois après la naissance de son fils, et son premier besoin fut de démander à madame de Teucin où elle lavoit mis. en nourrice. L'embarras où la jetèrent ses questions réitérées obligea M. Oestonkdies de lui dédbtrer qu'il vouloit savoir ce que son fils étoit devenu ; il lui arracha enfin Ja vérité : heureuse* ment , elle avoit labsé des moyens de le reconnoitre. M. Destouches ne perdit pas' un momeojt pouryaUer s assurer de la vie de sw &U; oale lui montra; mais dans ) quel, état! M* d'Alembert ma dit que sa' nourrioe Tavoit reçu à six mois a;ve!c une tête p$5 plus grasse qu'une. pomme ordi-.
nairoy ^e^ lunins.vCoaMme des fuseaux , termiii^e^ po* des. doigts aus^, menus que df^ «MguiUes. lU'emfiorta, bien enve^
loppéy.dans son carrosse, et parcourut tout Paris pour lui donner une nourrice; mais aucune ne vouloit se charger d^un enfant qui paroissoit au moment de rendre son dernier souffle; enfin il arriva chez cette bonne madame Rousseau y qui, touchée de pitié pour ce pauvre petit être, consentit à s'en charger, et promit à son père qu'elle feroit tout ce qui de* pendroit d'elle pour le lui conserver : elle y parvint à force de soins. Ceux qui ont connu M. d'Alembert ont été témoins de la tendresse qu'il a conservée pour cette excellente femme, qui s'étoit montrée sa véritable mère. Il est resté auprès d'elle jusqu'à l'âge de cinquante ans, et, lorsqu'il alla vivre avec mademoiselle de l'Espiaasse, il alloit sans cesse chercher sa dbère iiourrice, la consoler de ses peines, fieiire des caresses à ses petits-enfants, et la laissoit heureuse d'avoir un tel fijs.
Son père le voyoit souvent et s'amusoit beaucoup, m'a dit M. d'Alemhert, de se»
gentillesses, et bientôt de ses reparties,
t{ui annottçoient, dès Fàge dé cittq ans, une inteUigence peu commune. Il le mit en pension , et son maître étoit enchanté de son esprit.
Un jour M. Destouches , qui en parloit sans cesse à madame de Tencin,, obtint d*elle qu'elle Taccompagneroit à la pension où il l'avoit placé , et par ses caresses et les questions qu'il' adressa à son fils, en tira beaucoup de réponses qui le divertirent et Tintéressèrent. AvoueZ) madame, dit M. Destouches à madame de Tencin , qu'il eût été bien dommage que cet aimable enfant eût été abandonné. M. d'Alembert , qui avoit alors sept ans, se souyenoit parfaitement de cette visite et de la réponse de madame de Tencin, qui se leva à l'instant , en disant , « Partons , car je vois « qu'il ne fait pas bon ici pour moi. »
M. Destouches en mourant laissa douze cents livres de rente à M. d'Alembert et le recommanda avec instance à sa famille , qui jamais ne l'a perdu de vue* Quand j'ai eonnu M. d'Alembert,, il alloit encoce
diner avec le neveu et la nièce de son père uiie.fois pm* semaine , et ii en étoît toujours reçu 1. avec autant d'égards que d'eâftime et d amitié.
En me mettant si avant daifs sa confidence, M. d'Alembert m'autorisa un jour à liii^demander s'il éloit vrai que madame tle. Tencin lui eût fait dire par lin ami, quand il eut acquit une grande céléb'rité , qu'elle seroit charmée de le voir. Jamais , m'a-t^il dit , elle ne m'a rien fait dire de semblable. — Cependant , monsieur , on vous prête, dans cette occasion , une réponse très fière à Uûe mère qui , jusqu'à votre célébrité , ne vous avoit pas donné un signe de vie; et j'ai entendu bien des pei^sonnes applaudir à votre refus comme à un juste ressentiment. Ah ! ine dit-il , jamais je ne me serois^ refUsé aû± embrassements d'une mère qui m'eût réclamé:
il m'auroit été trop doux de là Recouvrer.
Quand madame de Tencin mourut elle laissa tout son bien à Astruc, son médecin: on prétendit que c'étoit un fidéi-com-
mis et que le biea devoit passer à M. d*Alembert , mais il n'en a jamais rien cru ; il disoit qu'elle aimoit beaucoiip Astruc , et que, quant à lui, il étoit bien sûr qu'elle n avoit pas plus pensé ù lui à sa mort que pendant sa vie.
M. d'Alembert étoit le pins bienfaisant des hommes , il Tétoit par sa bouté naturelle et par principe. Il croyoit qu'on devoit son superflu à tous ceux qui n'avoient pas le nécessaire. Gomme il avoit vécu long-temps de ses douze cents livres de revenu, dont il donnoit la moitié à sa bonne nourrice, il s'étoit accoutumé à peu de besoins. Quand je lai connu chez mademoiselle de l'Espinasse , il ne dlnoit plus en ville; il ne mangeoit que du veau rôti, et des poires pour son dessert; il étoit toujours vêtu avec une extrême propreté , mais avec la plus grande simplicité. Il me dit un jour que, peu avant ce temps , ses ouvrages ne lui avoient rapporté que cinq mille francs. Depuis, la France avoit rougi de ne rien faire pour un des hommes qui
l'honoroient ]e plus et qui avoit consenti à recevoir une pension du roi de Prusse, qdi l'estimoit et Taimoit. Le gouvernement françois lui en donna une sur le Mercure ^ et ses deux pensions, avec son travail dans l'Encyclopédie, se montoient environ à douze mille francs de revenu. Il n'en pouvoit dépenser qu'un tiers ; le reste appartenoit à des jeunes gens qu'il aidott dans leur éducation, à des amis malheureux, et aussi à tous ceux qui en avoient besoin.
M. d'Alembert avoit fait deux voyages pour aller voir le roi de Prusse ; il nous disoit qu'au premier il avoit trouvé le portrait en pied de Timpératrice- reine dans son cabinet particulier, et que dans le second voyage le portrait n'y étoit plus ; il en montra son étonnement au roi , qui lui répondit : « Depuis que je lui ai enlevé «la Silésie, cette femme ne me laissoit «point en repos, et me disoit toujours « quand je la regardois : Rendez-moi ma «Silésie, rendez -moi ma Silésie; cette « prière m'importunoit et j'ai trouvé qu'il
« valoit mieux Féloigiier de moi que de la « satisfaire. »
A son second voyage, le partage de la Pologne avoit eu lieu , et M. d'Alembert parla au roi avec franchise de cette violation du droit des gens et des souverains; il ne chercha point à la justifier; m L'impératrice Catherine et moi, lui dit-il, « sommes deux brigands ; mais cette dé- « vote d'impératrice-reine y comment a-t- « elle arrangé cela avec son confesseur? »
M. Necker avoit été appelé au ministère, et M. Suard, pour qui il avoit autant d'amitié que d'estime et de confiance, le voyoit aussi souvent qu'autrefois. J'étois aussi traitée par le mari et la femme avec la même amitié; M. Necker me plaçoit souvent à ses côtés , quand j'y allois diner ou souper; et leur constant intérêt donnoit ànotreame la douce confiance, qu'ils n'ont point trompée, que cette amitié seroit éternelle.
C'est chez eux que j'ai soupe à côté de Schowalow , amant de l'impératrice Élisa-
'l>etli. Il parlait trêâ bien hôtre langue, et ses manières, sa politesse, sa galanterie avec les femmes, égâldient celles de nos grands seigneurs; il avdif seulement dans le nraintien et le lan^ge quelque chose de plus sérieux et de plus réfléchi , qui annonçoit un homme dont lesprit s^étoit formé et étendu dans les affaires d^état.
Nous vîmes aussi Alexis , amant de Timpératrice Catherine, dans une grande i^iihion chez un de nos éôcnis. Jamais je h*oublierai Alexis, tant safignre me causa de surprise. Cétoit uii hbmmé d'Une grandeur et d'une taille athlétique, niais d'tkne physionomie ' qu^on ne pouvoit attendre d'un complice de Tassàssibat de son souverain; bette physionomie étbit empreinte de bonté , de vérité et de doilceur , et le son de sa voix étoit en harmonie avec cette JBgurë si boùne et si douche. il étôit couvert d'ôrdréë et de diamants, tl âvtlit sur sa poitrine le portrait de Timpératricie , et j^appris par lui que ç étôit lin diàmatit, et non un cristal qui le recouVroit. M. de Schowalov
{ '^5 ) et lui parloient avec admiration de leur souveraine et de toutes les merveilles de son régne , et engageoient les femmes qui leur [Jaisoient à venir ladmirer avec eux.
Mais les jours du malheur vont arriver ; j^ai beau vouloir ne m'y pas jeter, je n'ai d autre événement à retracer, jusqu'à cette horrible et désastreuse époque, que la suite d une vie douce et variée , et un bonheur altéré quel(|uefois par les chagrins de nos amis , et quelquefois aussi des larmes répandues sur l'éternelle séparation de quelques uns (i). • * v
Je ne parlerai point de tous les 'événements de ces temps déplorables ; je ne ni'arréterai point sur le déluge dé crimes qui en ftit la suite. Quand je rentrai à Paris , quelque temps après le 6 octobre, je crus rentrer dans un autre monde et voir d'autres habitants. Il sembloit que les
(i) L*abbé Arnaud, M. d'Alembert, M. Dupati qui étoit de nos amis les plus intimes, eurent !• bonheur de ne pas assister à la r^ToIntion.
François eussent déjà traversé des tiers de siècles , tant les habitudes , le la^gage , le caractère y la nature des 'entretiens avoient subi de changeivettCs. Je vis un peuple armé de toute part y un peuple <pi^on avoit appelé souverain et qui a voit manifesté sa puissance par des assassinats ; un peuple que les représentants de la nation avoient admis à ses conseils, et dont les applaudissements étoient devenus le premier vœu d^une grande partie de rassemblée de nos législateurs ,
et souvent dictoient leurs décrets. Je vis un peuple toujours menaçant , in<-
cendiant les châteaux , et souillant plusieurs villes du sang le plus pur de ses concitoyens. On n entendoit que la voix des démagogues, qui proclamoient les droits de Thomme, et crioient du matin au soir unefoule d'écrits favorables à leurs principes d'égalité et remplis de haine contre les classes ennemies de leur doctrine anarchique. Si on jetoit les yeux sur le château des Tuileries, qu'y voyoit-
( '57 ) OQyhélias? une famille auguste, née pour Jes grandeurs. , captive , outragée sai^s cesse par ce même peuple qu'elle. a,voit gouverné avec tant de douceur et qu'elle avoit comblé de plus de bienfaits qu'aur cun de ses prédécesseurs ( i )• ^
M. Suard a toujours été royaliste; il rétoit de sentiment , par son éducation ; il Tétoit de principe, par sa raison» J'âvois aussi été élevée dans Tamour de mon roi comme dans Tamoùr de Dieu» M. Suard croyoit que la monarchie tempérée, qui donnoit à la nation des garanties pour la vie et la fortune de chaque particuher, étoit le seul gouvernement qui convint à la France; mais il desiroit, pour elle, un pouvoir «xécutif assez énergique pour faire respecter les lois et les faire exécu-
. (i) Louis XVI a¥oit aboli |^ restes de la serri-» tade, interdit la qaestioa , supprime la conrëe, établi les administrations proTinciaîes , amélioré les hôpitaux et les prisons, et avoit admis les pro>testants à tous les avantages de Fétat civil en France,
)er. Jamais je ne Taî entendu former le vœu de ladoption du gouvemementd'Angleterre. Il avoit la plus juste et la plus grande admiration pour Tordre judiciaire des Anglois, et auroit voulu le voir adopter par tous les peuples civilisés; mab il pensoit que le gouvernement de trente millions de François , sur le continent, avoit besoin d'une autre force pour se feire obéir, que dix millions d'un peuple sérieux, grave, accoutumé dès longtemps à la liberté , et ayant pour garant de sa constitution la mer qui Teuvironne et toutes ses forces sur cet élément.
L'amour et le respect pour la personne du roi, cette puissance morale par l'opinion et par le sentiment, sembloient à M.
Suard la puissance la plus salutaire comme la plus nécessaire à une grande nation ; cette puissance si douce jusqu'alors pour les François , et qui s'étoit associée dans leur cœur aux idées paternelles et protectrices, il lavoyoit déchoir tous les jours par l'état de captivité du roi, par sa
{ ïSg ) huilité absolue danà tout ce que faisoît rassemblée nationale, et par Timpunité <{u'elle aecoirdoit aux crimes du peuple , dùot le délire s aecroissoit de jour en jour. Il ne vit plus que des factieux dans les apôtres d'une liberté qu'il aimoit, mais 4 laquelle il assoeioit la justice et Thuinanité. O'est alors qu il fallut dire adieu an bonheur comme à la gloire de la France : Cette France qui si long-temps avott senri de modèle de politesse , d'ur^ banité, de vertus aimables, mêlées au courage le plus brillant , cette France étoit dédiue. dans Topinion de TEurope par lesroutes. sanglantes qu'elle prenoit pbur arriver à, là liberté; et c'étoit au moment où les lumières étoient le plus répandues sur toutela nation , au moment où elle avoit si peu de chemina faire pour arriver an bol dé ses vœux-, qu'elle faisoit plt^uvoir sur elle un déluge de maux qui engloutissoit à jamais ses beaux jours, et nous montrcMt un avenir gros de malheurs ; dont nous ne pouvions , à travers
( i6o ) tant de folies et de débris , apercevoir m les bornes . ni Tissue.
. M. . Suard ne cessa de répuidre dans les . journaux de ce temps . ses scailiments ^ ses principes sur la monarchie , sur Je respect dont on doit environner la pers rnne du roi , sur la licence de la presse ( i ) , celle des spectacles , et ne
(t) f Dans auenn pays an monde , dit If. Svard dans une de tes lettres , on n*a yu éclore en moins de temps plus d'écrits incendiaires , di£Bimatoires et scandaleux, tendant ^ irriter le peuple, à égarer ses opinions, & le soulever contre tout ce qu'A doit aimer et respecter. Les personnes les plus augustes , les caractères les plus purs, les pins wéU» défenseurs de la liberté, rien n*a été à Tabri de Tinsolence et de la calomnie. Le mépris et l'indignation publique ont absous la France de la honte de receler dans son sein des êtres si perrers et de ai sots écrivains. ■
X9e semble-t-il pas qu'après trente ana de révolii*> tion , ce que M. Suard .dit ici soit encore Phistoire de nos jours, et que la liberté, si mal entendue de la presse, n'en soit que la licence la plus effrénée? y^ytM les lettres de M. Saard, totteV det IfélaDgct de littérature.
( '6i ) tnanquoit pas une occasion d élever sa Voix contre Un peuple qui mettoit au nombre de ses droits la violation de cette liberté qu'il prétendoit poursuivre, la violation de la justice et de la tendre humanité. ;
Mais c^étoit la voix du désert qui se perdoit au milieu d'un peuple sans cesse animé par les factieux , devenu £iroce par Timpunité de ses premiers crime» et le sentiment de sa puissance*
A un spectacle si douloureux pour les amis de la patrie , se joignoit aussi le malheur particulier des oppositions d'opinions entre les amis qu'on avoit le plus chéris. Les conversations n'àvoient plus pour objet que les intérêts politiques , dans des circonstances si importantes au bon* heur de tous ; et , à mesure qu'on avançoit dans la révolution , que le délire du peuple et ses violences s'accroissoient , l'opposition des opinions devenoit plus pasr sionnée et se terminoit par des querelles:
la raison , Tamitié avoient perdu leur pour
( i6a ) voir. Deux hommes qui avôient fait partie de notre vie, qui avoient vécu nombre d'années sous le même toit que nous , s avançoient tous les jours dans les routes qui tendoient à anéantir la monarchie, fis n'avoient été connus jusqu'alors que par leurs talents et leurs vertus : cette métamoipbose en amena par degrés une semblable mns mes sentiments. Je ne pus plus reconiloltre ni bon sens , ni véritable humanité, qualité qni avort été dominante dans leur caractère, et que sans doute ils conservoient toujours dans leur cœur , je ne pus plus, dis-je, la rëconnoitre dans deux hommes qui restoient attachés à ce qu'ils appeloient encore la cause de la &bertéj souillée par tant' de crimes, et qui pàroiesoient travailler, dans cette poursuite, à se rendre insensibles aux malheurs trop réels de la génération vivante, par Tespérance incertaine et insensée du bonheur de la génération qui n'étoit pas née.
Nou$ "aurions préféré leur mort à la perte de leur vertu. Il nous devint tous les jours
plus impo^^iblfr de les voir et de les entendre. Nons nous séparâmes , maïs je oe pus les oublier , et quand on me dMsan- •dott si je les aimois encore » je réponddîs : oni , dans le passé.
Deux des trois femmes avec lesquelles nous avions traversé tant d'heureuses axinée&, se rangèrent aussi du parti révo»
lutionnaire , et nos sentiments étoient trop prononcés contre ce qu'on appeloit alors si injustement les painoies^ pour entendre sans indignation la joie qu'elles osoient manifester de leur tri&oapbe.
Nous:. nous- eh séparâmes encore ; nous pensions; Mi Çuard et moi | que les malheurs publics étoient un poidH â^see lourd à supporter , sans le surchargerencore par celui d'une contradiction journalière d'opinions , quand les nôtres n'étoientquele résultat de notre raison , de nos sentiments, -et de la juste indignation contre an parti qui ne voyoit dans te crime qu'un moyen de succès pour bouleverser l'État.
La dernière fbis que je vis l'une des deux »
celle que j'avois toujours le plus aimée et qui étoit la plus violente dans ses sentiments, nous, étions seuls, M. Suard et moi : je la reçus avec beaucoup de froideur , et M. Suard se chargea presque seul de la conversation. Elle se leva bientôt et me dit : « Pourquoi , madame , me recèle vez-voussi froidement? » C'est, lui disje, madame, que. vous êtes un peu trop révolutionnaire pour moi.
Cependant je sentis que je Faimois toujours quand j'appris , six ans après , qu'elle venoit de faire la perte la plus déchirante pour;soa cœur; je sentis le besoin de lui dire la part Uen sincère que je prenois à ça douleur; et, quand on lui annmiça ma lettre , madame de Beaumont , qui étoit chez elle , me dit que le premier mot de cette ancienne amie fut : je m en suis doutée. «
. Elle me répondit avec la «plus grande sensibilité^ me témoigna le désir de me voir et de m'embrasser^. ^^ ÏJ courus à l'instant. Nous cessâmes de parler poli-
tique; nous continuâmes de nous voir, parceque nous ne pouvions cesser de nous aimer ^ mais plus rarement , et avec moins d'intimité.
M. Suard , toujours occupé des inték*£ts publics y fut cependant rappelé un moment aux siens, par la suppression de toute censure.
Les propriétaires du Journal de Paris jag^èrent avec raison, ce me semble , qu'ils ne lui dévoient plus rien. On investit aussi la municipalité de la censure des théâtres. Je laisserai dans cette circonstance parler M. Suard , qui adressa la lettre suivante à M. Bailly, maire de Paris et sop confrè^e à Facadémie françoise.
« D'après ce que vous m'avez dit, mon- « sieur et cher confrère , j ai continué de « recevoir, d'examiner et d'approuver jus- « qu'à ces jours derniers , les pièces de « théâtre qu'on m'apportoit , parceque « vous avez continué d'en permettre la re- « présentation. On vient eiifin de m'an- « noncer qu'on ne m'en présepteroit plus.
« Voilà donc mes foncions tenoiAées , je « n'ai aucune réclamation à élever, je ne « me permettrai qu une observation.
« La censure du théâtre étoit upe place « oqnfi^r^e par la puissance publique avant « 1^ révolution ; je Texerçois. depuis qua- « tor^ an9; j^ose 4irQ <{ue j y ai constam- « ment porté des principes de morale et « dç liberté, qui qq): quelquefois choqué « Tançieime admiiii^tration.Cçciii'estpas « même up prétex|:e pour conserver une « place que Tcmi juge inutile; mais peut- « étrç y avoit-il quelque .convenance à « m en notifia la supprçasiqn.
« Je ne spis point quelle a été à cet « égard la décision de la mupjtllpalité ; je « n'ai ni dît un xwt y ni ^it pn pas pour «la pressentir , quoique j'a^ toujours « pensé que de; tivrer les théâtres apx a caprices des;auteurs, à Tesprit de p^rti « et aux effervescences .popujif^es, ce se- « roit vquloir coi^ompre l^s n^urs pu- « bliques à leur naissance , fom^ptqr des « gfermes de troubles et de, sçan^les , et
( ifi? )
« préGi[Ht;er Vart dramatique vers ùae dé- « cadence véritable. J'ai pensé que Te^era cice de la censure n'étoit pas nécessai- « rement attaché aux fonctions munici- « paies» parcequ'il demande des connois- « sauces et des habitudes d'observation a qui ne se trouveront pas toujours dans « les administrateurs de la police. J'ai cru « aussi que le censeur ne devcùtétre qu'un « simplerapporteur,sans aucuneautorité, « et qu'il étoit plus convenable à la liberté « publique et à la dignité de l'administra- < teur qu'il ne fût que juge entre Tau- « teur et le censeur ; mais je n'ai pas cru (c devoir publier ces idées ( i ) , parce»
« qu'ayant un intérêt personnel à la déci- « sion de la question , je n'ai pas voulu « m'exposa même au soupçon de n'avoir c écrit que pour défendre mon intérêt^ « et à répandre par- là quelque défaveur « sur des principes importants et vrais ^
(i) Il les a publiées depvis. Voytz les Mélanges de littérature, tome IV, Censure des théâtres.
en excitant contre eux une défiance très naturelle en général, mais non méritée à mon égard.
« J'en viens à un détail d'intérêt sur lequel je n'aime point à m'arréter.
« J'avois 2^4^o fr. de traitement annuel, pour la censure des spectacles ; je n^ai rien touché de cette année: je nai pas dû penser qu'on voulût me retirer les appointements de ma place , tant qu'on ne m'en auroit pas retiré les fonctions ; ces fonctions étoient devenues très assujettissantes et souvent pénibles , parcequ'on m'avoit établi en même temps médiateur entre les prétentions et les querelles de différents théâtres. J ai refusé la pension de censeur royal qui m'a été offerte, parceque jeme trou vois assez bien traité d'ailleurs. Je ne sais pas si ces considérations peuvent être un titre' à quelque indemnité , je les abandonne à votre équité,.
« Ce n'est pas ici le premier sacrifice « que j'ai fait depuis la révolution ; die
( '69) <m*â enlevé Taisance dont je jouissois, « mais quoiqu'il soit un peu dur , à cin- « quante-cinq ans , de recommencer une « carrière de travail , si je n'avois aucune « inquiétude sur le sort d'une personne « dont le bonheur m'est bien plus cher «que le mien , je me reprocherois le «moindre regret sur de^ pertes dont le «bonheur public seroit le dédommage^ « ment.
« Je vous dois , Monsieur et cher con- « frère , une petite apologie pour avoir « négligé devons voir depuis long-temps ; « mais j'ai senti une répugnance invin* « cible à entretenir une bienveillance dont «jepouvois aVoir besoin. Si vous avez « pensé que cette disposition de ma part «pût diminuer l'intérêt sincère que j'ai « toujours pris à votre personne , à vos «succès personnels dans les fonctions « difficiles et importantes dont vous êtes «chargé au milieu de circonstances si «orageuses, vous n'auriez rendu justice « fû à mon caractère , ni aux sentiments
« (Testime profonde avec lesquels je « suis 9 etc. »
M. Baillyfit toucher à M, Suard Tanoée ds ses appoiatemeiils ; msûs il était si peu occupé de ses intérêts , qu'il ne pensa même point à réclamer sa pension sur les affaires étrangères , qui étoit depuis deux ans de 3,700 livres. Toujours inquiet sur mon avenir, il m'a voit fait obtenir» sans m^en parler , une pension de 1200 livres sur le même ministère , payable sur ma seule signature. J en déchirai, depuis, Pacte qui étoit signé d'un ministre, biei3t sûre qu'il arriveroit un tnomentoù Ton visiteroit nos papiers. Il étoit tout simple que, lorsque M. Suard s'oubltoit lui-même, on ne songeât pas à lui , et jamais il n'a eu l'idée de réclami^, après la chute du trône , ni ses arrérages , ni sa pension^ ni la mienne.
Mous étions fort liés avec le chevalier de Pange , qui s'étoit montré Tami dte M. Suard, du moment même où il l'avoit connu. Us. semblaient avoir reçu
de la nature use ame parfeitement semblable , tant il y avoit d'accord dans leur esprit, leurs sentiments et leurs princi* pes politiques. Les manières du chevalier de Pange avoient aussi la même aménité et les mêmes grâces naturelles que ceHes de M. Suard. Sa santé et oit extrêmement délicate, etdonnoit au son de sa voix l'émotion fréquente qu'il recevoit des événements qui se passoient sous ses yeux.
Il se plut beaucoup dans nos soirées.
M. Suard et moi avions vu madame de Baumont , fille de l'infortuné Montmorin , la cousine et l'amie de M. de Pange chez madame de Staël : elle nous montra le désir d'accompagner son parent dans nos soirées; elle s'y plut beaucoup, et nous la trouvâmes aussi spirituelle qu'aimable.
Quand M. de Montmorin suivit le roi k Paris , au 6 octobre , il rencontra M.
Suard chez sa fille , et sa réputation de loyauté , celle que lui donnoit un caractère qui nnissoit l'énergie à la sagesse ,
( '7^ ) engagèrent ce ministre dans les confidences les plus intimes sur tout ce qui se passoit au château ; mais au moment où le lo août s'approchoit , toutes les voix en faveur du roi étoient étouffées par les cris audacieux des républicains.
Nous étions aussi amis depuis longtemps du chevalier de Sainte-Croix , ancien ministre de Suéde et de Sardaigne , et dans ce moment dernier ministre de Tinfortuné Louis XVI.
M. de Sainte-Croix avoit une figure aussi noble qu*intéressante , il unissoit aux manières d'un honune qui avoit vécu dans les cours les plus polies de TËurope, Tesprit du monde ^ étendu par le goût des lettres. Son ame étoit aussi généreuse que susceptible d'affections profondes ; il étoit royaliste très prononcé , et en s'approchant de Tauguste famille des Bourbons» il ne connut plus d'autre intérêt que le leur; il avoit été saisi, sur -tout d^une sorte d'ido]âtrie pour la reine ,
('73) étant témoin , dans une si terrible circon** stance , de la dignité douce et calme qu elle ne cessoit de manifester dans les jours qui précédèrent Tattaque du château : il venoit nous voir tous les soirs , et nous instruisoit de ce qui se passoit.
M. Suard pensoit que Fénergie seule pouvoit sauver la famiUe royale ; il étoit persuadé que si le roi montoit à cheval et parcouroit Paris , entouré de ses sujets les plus dévoués, les habitants indus* trieux qui remplissoient cette capitale du ro'^ume ^ et frémissoient du sort qui lui étoit préparé , lui auroient formé à l'instant une armée capable de combattre ses ennemis , qui étoient aussi ceux de la nation ; car elle ne les avoit pas chargés d'établir une république (i). M. de
(i) Les vœux de la nation n*ont été libres qu*aa moment de Tappel des états •généraux. Tous les cahiers des provinces étoient uniformes , et ne demandoient que des ministres responsables , la dettruetion des lettres de cachet, l'égalité d'impôts. Us demandoient des améliorations, et non vn»
Sainte-Croix nous di&oit que la reioe étoit aussi pour les partis éaergiques ; on dit même qu elle avoit cooseillé au roi de monter à cheval ; mais la destinée en a disposé autrement , pour son malheur et pour celui de la France.
Nous fûmes réveillés, le i o août ^ à sqpt heures du matin, par le tocsin ; nous nous levâmes consternés de tristesse et d'un vague pressentiment de tout ce que ce jour renfermoit d'événements sinistres.
M. Suard mit, pour la première fois, son habit de garde nationale , et ce f^t moimême qui rhabillai, en pleiurant sur la France et sur le danger qu'il alloit ceurir lui-même , mais applaudissant du fond dt mon cœur au besoin qu'il éprouvoit d'al* 1er défendre son roi. Sa section étoit celle de la place Vendôme ^ qui jusqu'à ce jour s'étoit montrée favorable à la monarchie ,
rëvolation. Elle n'est que TouTra^ie d'un ou de pinsieun faetieox , qui «ppelèvent à eux U lie dt rEurope,
( «75 ) comme celle des Filles-Saint-Thomas ; au moment où elles alloient partir pour le château , uoe tixiupe de soi-disant patriotes vint crier : « On tire sur le peuple , on « tire sur le peuple. » Ces deux sections furent à Tinstant métamorphosées par ces paroles, et aucun chef ne put les retenir dans les intérêts du roi.
J'étoîs restée remplie d'effroi de ce combat , qui renfermoit la destinée de la France. J'entendois continuellement le bruit du canon et je craignois tout pour la Tie de M« Suard. Je ne pus rester dans Ja maison , je me hasardai à la quitter pour m assurer s'il étoit encore à la section , mais il en étoit parti. Toute la place Vendôme étoit remplie de militaires. J'entendois parler des chevaliers du poignard; on crioit qu'il ne falloit pas qu'il restât ua seul aristocrate sur la terre. Je rentrai dans la maison plus malheureuse et plus effrayée que je n'en étois sortie , ^t je contai de longs moments avant que de revoir M. Suard. Il avoit été témoin
( '76) impuissant du massacre de plusieurs Suisses y dont Tun , dans la rue Royale , jeune et beau , joignoit les mains de la manière la plus touchante pour obtenir sa vie de ses meurtriers , qui le massacrèrent sans pitié. Tout étoit perdu. Le roi étoit entre les mains de ceux qui venoient d'anécmtir son trône , et sous Tempire d'hommes qui Faccabloient d'outrages, et ne voyoit de sûreté contre cet affreux attentat que sa mort et la perte de sa famille.
M. Suard s'étoit montré trop ami de la monarchie , il étoit trop intimement lié à M. de Montmorin pour que ses amis ne tremblassent pas pour sa vie. Nous cou* châmes dehors quelques nuits. M. de Sainte-Croix , qui n'avoit point quitté la famille royale , vint nous voir dans notre iasile ; il étoit accablé de douleur du sort qu'il croyoit leur être réservé. Il nous parla avec admiration tlu calme héroïque de la reine , au moment de se déterminer au parti qu'il falloit prendre, quand toute espérance de salut étoit perdue ; et lors*
( «77 ) i|ue M. Rœderer pensa que Tasile le plu^ sûr étoit rassemblée législative , elle prit ses deux enfants par la main , et se re<* tournant vers M. de Sainte -Croix, elle lui dit : « Eh bien, Monsieur, c'est mon « dernier sacrifice, mais (en ^jii montrant «.ses enfants) vous en voyez les objets. »
M. de Sainte-Croix partit quelque temps après pour T Angleterre, où jl est mort.
> Instruits par nos amis qu'on n'étoit pas venu demander M* Suard chez lui , nous y rentrâmes ; nos entretiens avec nos «mis intimes, attachés tout entiers à la même cause , étoient aussi tristes que les circonstances où nous étions placés. Les moeurs publics, ceux de la famille royale en étoient toujours Tobjet. La saine partie de la nation , qui n avoit connif que les malheurs de la révolution , détes* tpit ceux qui s'étoient emparés deTautorite et se repaissoit de Fespérance de voir arriver un secours surnaturel pour Tarracher à tant de maux.
M- de Vaines voulut quitler Paris en
( '78 ) «Hendaat les événeBseiits ukécîeurs. H loua uoe mads0& à Neutlly, nous pria d'abandooiier Fontenai patar ce momenl et de vivre auprès de lui. Il étoit lié nvmc TA. de Tkiard, si distingué par son eaprit y qui étçit alors à NetiiUy i le icheva» lier 4e CSoguy et son amie nsadame de Monsauge , qu'il a épousée depuis , a établirent aussi fuprès de lui ; nous dinîoDS aoqveat avec eux. L'espérance que nous entretenions ne tarda point à nous adMBr donner. Bientôt nous làoies dams les jour^ naux le massacre 4.es fidèles amis dis roî qui étoient prisonniers à Orléans , et dont M. de Lessarty que nous ccMmoisstons> faisoit partie, et l'assassinat du due de La Rochefoucauld, sous les yeux de sa mère et de sa femme, que nous coonoissions aussi. Bientôt arrivèrent les massacres du deux septembre. Dieu ! à quels horribles spectacles étions -nous condpmnés! Le cœur humain ne pouvoît plus suffire à Tindignation et à la pitié impuissantes, "qu'iaspiroient ces outrages sanglants con-
( '79 ) Ire rhamanké et appeloient la vengeance du ciel. On étoit étonné, au milieu de ces assassinats mcmstr ueux , de voir le soleil briller de tout son éclat , et de cette mar-> che tranquille des astres du ciel, quand tout éteit bouleversé sur la terre.
M. Suard fut aussi épouvanté que donloureusement affecté de ces odieux mas-»
sacres ; j'étois présente quand on les lui annonça , il versa des larmes abondantes sur la mort de M. de Montmorin , et dit à l'ami qui nous apprenoit ces tristes non-* velles : « Vous edlez voir la France deve* « nir un wtste tombeau. » Hélas l c^étoient des paroles prophétiques*
Le lendemain de ce jour épouvantable, nous reçûmes la visite du président de la section, accompagné de quelques municipaux , qui venoient demander les armes qu'on avoit chez soi : M. Suard les donna presque toutes. Le président voulut se vanter de voir la nation délivrée du grand nombre de traîtres qu'on avoit massacrés la veille : Ah l monsieur, lui dit M. Suard »
( ï8o ) eette manière de s'en dé&ire est ans^i contraire à l'humanité qii a la justice: s'il y à des coupables, il faut les mettre entre les mains des magistrats établis pour les juger.
On ne pouvoit penser aux pertes de la fortune, en voyant le chef de l'état perdre son trône et captif au Temple avec sa famille. Sa chute entraîna tout le reste de notre fortune, et nous nous levâmes le lendemain sans autre bien que notre Fou-, tenai , la bibliothèque de M. Suard et 700 francs de rente en assignats.
M. Suard', en se levant la nuit du m août, fut étonné de sonner inutilement son domestique: en entrant dans sa bibliothèque , il aperçut son secrétaire our vert et s'assura qu'il étoit volé d'une somme de 8,000 francs, dont, la moitié étoit un dépôt, de beaucoup d'argent, d'une montre d'or, d'une .canne à pomme d'or, etc. ; le malheureux, dont nous étions très contents , n'avoit pu résister à la tentatioa de se proçurejc l'aiçancç. qui s'of-*
( '8i ) froit à lui. Dans oette circonstance, cette perte étoit regardée par nos amis comme un véritable malheur; mais elle fut à peine sentie de M. Suard , quand nous en avions tant d'autres à déplorer.
Il nous restoit 2^000 écus en argent , que M. Suard avoit cachés derrière ses t2d)lettes de livres. Le propriétaire du PubUciste^ alors le journal politique ^ lui proposa la propriété d'une partie de ce journal pour 10,000 francs. Il en donna la moitié comptant, l'autre moitié fut acquittée en peu de temps par les produits mêmes du journal, qui nous procura asse^ d'assignats pour vivre à Fontenai, sans que j'eusse le chagrin de le voir condam»
né à aucun sacrifice pénible dans ses pe* tites douceurs accoutumées. On louoit beaucoup son courage dans le malheur 1 je ne sais si cet éloge peut convenir à un homme qui se soumettoit aux circûntances de la mauvaise fortune avec tant de facilité.
Mais un bruit épouvantable se répand et bouleverse de nouveau toute notre
Vf
existeBce. Les monstres qm ont détrAné le roi et le retiennent captif veuleBt le juger comme traître envers la nation, pour Be s'être pas toujours soumis volontairement à lusurpadon de son pouvoir. Pour* suivis par la terreur, par les remords de leurs forfaits , sentant qu'ils ne méritent point de grâce, ils aiment mieux le massacrer que d'en recevoir de lui. C'est ce que ce malheureux monarque disoit à M. de Malesherbes: Ces gens4à me tueront; ik ne peui^ent penser que je puis leur pardonner.
Ah I cpielle ame n^épronvoit pas la plus grande indignation et la plus profondé douleur, en voyant ces infâmes permettre à leur roi de s'asseoir devant eux? Ce caractère de bassesse , cette insulte au malheur , à la majesté découronnee par eux, cette humiliation de l'innocence, si élevée autrefms , devant le crime né de la pous** sière et de la houe ; ah ! l'ame humaine étoit sans force contre cette accumulation de bassesse-et de cruauté. QuHl me soit permis , pour ne pas rappeler la Ion-
-( i83 ) gue suite de toutes nos douleurs dans cet horrible procès, de citer un morceau d'épauchement de mon ame sur le testament et la mort du roi ; morceau que M. Suard a dérobé à toutes les recherches et qu^l ne fit imprimer qu'au retour de nos pria*
« O jours affreux ^ jours d'opprd>re « et de d^uil pour ma patrie ! jours à ja- « mais exécrés, où une troupe d'homme»
• féroces, reconnus ennemis de leur roi^ « après s'être ooustamment attachés à Ta* « TÎiir età Toutrager , après Tavoir détrôné « parla violence et les assassinats, se cons» n tituèrent ses juges pourdevenirsesbour* « reauK! L'Europe entière en tressaillit, la « France reçut e& frémissant ces décrets c meurtriers, rendus dans le tumulte des
# passions aussi furieuses que sanguinai»
m res ; Tarrét fatal est prononcé , les lar* « mes du mertueux Malesherbes sont dé- « daignées, les réclamations des vertueux «défenseurs de Louis sont repoussées^ « C'est dans ce moment que je sent^ quo»
f Foppressioa d'un roi juste etbonétoit la « calamité la plus douloureuse pour Tame.
« humaine et sensible. La lumière du jour «me deviot odieuse; renfermée dans « Fombre il me sembloit que j etois plus «séparée des hommes» dans lesquels je « ne pouvois plus retrouver mes sembla* « blés. J'aurois voulu les fuir au-delà des «.bornes du monde. Cependant je ne pou- « vois croire encore que le crime se cou- « sommât. Ne trouvant plus à Louis de « défenseur sur la ferre, j*en attendois un « de celui que j*avois tant imploré pour « sa délivrance. Il me sembloit que ses ver-* «tus, ses malheurs appeloient un secours « surnaturel ; je croyois voir à chaque in- « stant une manifestaticm de la colère di* «vine; Fardeur de mes. vœux réalisant « mes espérances , je croyois voir le feu du « ciel tomber sur cet instrument élevé « pour son supplice. Dieu armoit un ange « auprès de lui pour en écarter tous ses en^ « nemis. Quelquefois je croyois devenir « Fheureux instrument de sa puissance.
( i85 ) « O soulageantes illusions ! vous trompiez « pour un moment mon affreuse douleur.
« Dieu puissant , pour qui donc réservez- «vous vos faveurs et vos vengeances?
« Vous avez laissé triompher le crime, « vous avez permis l'oppression du juste.
« O mon père ! pouvoit vous dire Louis , «outragé comme autrefois le juste de « Nazareth , par ses bourreaux ; ô mon «père! pourquoi m'avez-vous abandonné?
« — Mais non , Louis croit vous voir du « haut du ciel lui tendre vos bras pater- « nels ; et les degrés de Téchafaud devien- « nent pour Louis ceux dubiel même (i).
* Sa figure a quelque chose de céleste en «attestant au peuple son innocence; « déjà son ame n'habite plus la terre , aussi « ses dernières paroles sont-elles des pa- « rôles de paix et de pardon pour ses as- « sassins
tt
« Et nous y consolons-nous de ne plus voir
(i) On se rappelle le mot cle son confesseur: « Fils de saint Louis , montez au ciel. •
( i86) « Louis sous l'empire des mécliaxits . Le cid « étoit daus son cœur, au moment où H «consommoit son sacrifice. Cette tranft quillité de la vertu ne Fa point aban- « donné jusqu'à son dernier soupir. Voyci m comme lui-même , en parlant du petit « nombre d'hommes qui, dans son triste « cachot y lui ont montré une compassion « généreuse, en voit la récompense dans « leurs propres sentiments. « Que ceux-là, «dit-il, jouissent dans leur cœur de la « tranquillité que doit leur donner lemr « façon de penser. Soyez bénis, hommes «humains qui avez versé la consolation « dans Tame du juste opprimé , qui ne lui « avez pas laissé croire que l'humanité « étoit disparue de la terre ; soyez à jamais « bénis ! Tos noms, qui seront connus un «jour, vos noms seront couverts des bé- « nédictions de tous les François. » « Et « nous , voyons Louis recueillir de toutes « les générations le tribut de larmes que «les hommes accordent à un malheur « sans exemple , égalé seulement par la
( »87 ) « vertu qui Ta supporté. Disons-nous que K sa touchante Fesignation aux décrets du « ciel, a émoussé raiguiUon de ses soufm frances, et que sa mort Ta rendu digne m de l'hommage de tous les siècles. Terre «4}ui avez reçu le saag de Louis ^ vous «deviendrez bientôt une terre sac^e ok m les Franç<Hs iront expier le crime de ses «assassins, (i) Un monument retracera « Fboreurqu ils conservent de cet horrible « attentat. Alors je pourrai vous voir, M alors peut-être je pourrai vous regarder; « oar le repentir, qui désarma le ciel méme^ « doit enfin adfHicir les images a£Erense»
« du crime qu -il cfaei^e à expier. »
Je ne finirai point ce tjriste tableau de nos malheurs sans remercier le ciel de m'avoir donné une ame inaccessible , j'ose le dire, aux enfantements du crime et
(i) Quand j'écritoU ceci, le sang d«3 «célërat» n'y avoit point encore coulé, mêlé à celui de leur» innocentes victimes; et ce mélange affreux et sacrilège a profené un lieu qui eût été sacré aux yttux de tous les François.
tknx foliés qiii blessent oavei*tement le bon sens ; je le remercie de m'avoir pré* servée de ce délire effrayant qui a saisi une partie de la France ; je le remercie surtout d'avoir trouvé dans le compagnon et dans le guide de ma vie des sentiments conformes à ceux que me faisoit sentir la tendre humanité ; de Tavoir vu combattre sans relâche les principes affreux de ceux qui s'étoient déclarés nos apôtres; et ce n'est pas moins un objet de bonheur pour moi qu'un objet du seul orgueil que je puisse éprouver, de l'avoir vu constamment marcher dans la route de cette morale qui ne compose point avec les pas- -sionSy mais qui s'efforce de les diriger toujours vers l'ordre et le bonheur de la patrie.
On sait qu'après la mort du roi , les républicains suspendirent la constitution, comme peu capable de les protéger, et établirent un comité qu'ils nommèrent le cojyiité de salut public^ et à qui le nom d'antre de Polyphème auroit mieux convenu ,
( 189) puisqu'ils ne voyoient dans leurs sembla- * blés que des victimes à dévorer , et que leur instinct féroce leur faisoit choisir, pour les frapper, tout ce que la France conservoit encore d'hommes d'honneur , déloyauté, décourage, de lumières. La prophétie de M. Suard fut accomplie. La France étoit deyenue un vaste tombeau: on Youloit tout anéantir, excepté le peuple sur lequel on vouloit régner. Tallien osa dire un jour à rassemblée : » Quand nous serons seuls avec le peuple. Aussi la vie, disoit un homme d'esprit, étoit-elle de* venue un art. Un homme de nos amis à qui un autre demanda en le rencontrant , Eh bien, que pensez- vous de tout ceci?
ce que je pense, dit-il? mais, j'ose à peine me taire.
La reine venoit d'être mise à la conciergerie et sans doute sans espérance de salut pour sa vie. Cette nouvelle fut un nouveau malheur pour M. Suard et pour moi, M. Suard, plus calme et plus contenu, portoit moins à l'extérieur les signes de
( Î90 ) ses douleurs ; mais son intérêt seul m*empéchoit d'éclater eoptre ces hommes tigres, et mon visage portoit trop Fenipreinte de la profonde pitié que j'éprouvois pour ne la pas trahir. Nous tombâmes malades Tun et l'autre d'une fièvre tierce.
Heureusement nos jours d'accès étoient différents, et je pus lui rendre mes soins quand la fièvre m'z^andonnoit. M. yicd'Azir, médecin de la reine et le nôtre, et, ce qui valoit bien mieux, notre ami, nous rendoit beaucoup de visites à ces deux titres. C'étoit un homme grand et bien fiait; mais je n'ai jamais vu une si rapide métamorphose que celle qui se fit en hii dans ce temps de terreur. Il sembloit un homme transformé en pierre. Il est mort , quelque temps après , de ce sentiment de crainte qui ne Tabandonnoit plus.
Maïs il eut le malheur d'assister à la mort de la reine , à qui il étoit profondément attaché. Il vit, comme nous, cette fille chérie de Marife -Thérèse , que cette grande reine avoit confiée , comme l'a dit
( igi )
ua de ses éloquents défenseurs , aux vertus kosfdkd&res des François ; cette princesse qui alionoré le malheur par le courage le plus naturel à )a grandeur oppri* mée, et par la plus intéressante dignité ; cette reine qui a porté sur le trône une constance, une délicatesse dans Tamitié qui n est jamais que le partage des âmes les plus distinguées. Cette fille des Césars , nous lavons vue conduite au supplice, les mains liées derrière le dos ; nous l'avons vue suivie bientôt Mais jç n'ai
pas le courage de me rappeler cette suite d'assassinats effroyables. , dignes seulement des habitants de Tenfer,. et dont rhistoire épouvantera à jamais les générations futures*
J'avois donné à M. Suard une petite fille qui étoit morte au berceau. Nous lavions regrettée aussi long-temps Tun que r autre; mais à cette époque où. la terre ensanglantée ne portoit plus que des malheureux, nous nous félicitions presque de la voir dans la nuit du tombeau*
(19^) TSovLS nous retirâmes à Fontenai-, où je restai avec lui, qui ne me quittoit que pour aller voir nos amis et à Tacadémie.
Nous avions deux maisons sous la même clef, séparées seulement par le jardin ; nous occupions seuls la principale et nous louâmes'celle que nous appelions la maison des amis à un jeune ménage aimable , qui jouissoit d'une grande fortune. Comme la rareté des denrées étoit excessive, nous fimes ménage ensemble, excepté pour les déjeuners, ^ue M. Suard aimoit à faire lui-même. Nous avions des voisins dont nous étions aimés ; nous passions toujours nos soirées ensemble. Les hommes causoient entre eux; les femmes travailloient autour d'une table ; et, quand l'hiver arriva, une lectrice incomparable par la promptitude dé son intelligence et sa voix sonore, nous lut tous les chefsd'œuvre de nos grands tragiques.
Nous aurions encore mené une vie supportable, si tous les soirs nous n'eus* fiions pas appris que lantre de^^olyphème
( '93 ) engloutissok de nouvelles victimfes, ce qui nous faisoit passer à M. Suard et moi les plus tristes nuits. Trois fauteurs de Robespierre, au nombre des municipaux, répandoient aussi la terreur parmi les habitants de Fon tenai ; ils donnoient des gardes à tous ceux qui leur étoient suspects; ils nous faisoient des visites domiciliaires , la nuit comme le jour, sur le moindre prétexte ; ils nous appeloient à leur tribunal ; enfin ils nous faisoient voir ce que c'est que raiitorité entre les mains d'hommes ignorants et passionnés , pour lesquels le JQug des lois religieuses et sociales est déjà trop foible /imn dese. croire chargés d'un devoir pénible, «bat^, fiers de pouvoir humilier et maîtriser ceux qu^ils avoient l'habitude de respecter , ne trouvent qu'une grande jouissance dans l'abus <ïé l'autorité qui leur est confiée*
Heureusemeot le président de ceUq municipalité, aussi ignorant que ses cont frères, avoit dç .la bonté dans le cœur; comme un sentiment dja justice;; et dès
qufe M. Slirarà.tei reprfseiâtètt qu'il n'y d^k>)t ^lât âé décret (qui notls défendit la t)ho^ 8ttr laquelle ii bous ihterrog^éoit ^ il Irép6iid[6k : iK X)Se&fren , ;iôta5 ^himes êes
'kii^éf^s ëùfhàîè tffi à fiàus rêêressér^ si m ^MUs nùiÈs é^itàris v , et 41 pàrtoit apKte ^VéAr i>H dé bon'vWi à tiotire ^Suté.
Tous ceux qui avoient des maisons de campagne à Fontenai s'étoient réuuis pour nourrit* ces mêmes hommes qui nous persécutoient^ Dans la disette de blé (\\x!6n éprouvoit à cette, époque^ la bienfaisance existoit encore , qtfftpd tous les jours on perdoit l^flMty^i^s ^^ 1^ satisfaire; tnais la reco'nnoissance sembloît disparoître en même ten^ps y tous les jours , de la terre.
Au milieu de ces jours au triompha si ftfolongé et la scélérate^e , Tame humufoe 6t sensible, ^ui survivoit à sa douleur^ se laissoît aller aux moyens qui s oFid'Mi soukrgèl* lè >péAi. VÉtsA^
yenoit souvent nous visiter j et bous retrouvions du charme dans ces communications si douces avec des .amis si parfaitement en harmonie avec nos pensées et nos sentiments ; le jeune ménage avec lequel nous vivions les goûta beaucoup et mSm invita souvent à dtner : leurs diners n'étoient que trop bons pour ce ten^ de calamité, et quelquefois une étinceHe de ^eté venoit jaillir autour de nous., comme un rayon inattendu du soleil, an milieu d'une effroyable tempête.
Nous allâmes passer deux ou trois .jours à Paris, M.Suard et moi. A notre retour, nous apprîmes qu^un homme, couvert d^un méchant bonnet , d'un pan-' talon et ayant une très longue barbe , s'étoit présenté deuxioi^ à FoBtenai,:et wviAt paru trè» attristé de ne passons trouver.
Le lendemain, à neuf theui^es du matin,, .ndtre ^servante entra dans isaon apportemeiit avecruniair d'effroi : « Ah hmadaiEtti, « s'icria-t^elle, il' vient de-se pt^senler.iei «un hûmmeaffreux, qui>a mne basbe^eé^
( '96) «froyablê; je viens de le condnire à-M.
« Suard. » ' '
Je pensai vaguement que c'étoit un homme dont là vie étoit menacée et qui venoit nous demander un asile, mais je îne gardai bien délaisser soupçonner rien à cette setVaiite' 'patriote , et me- md^jfffiR de son effroi pour uneibngue barbe. Je lui dis que c'étoit sous doute -un commissionnaire qu'un denos amis nousenvoyoit .
Elle sortit et bientôt *M. Suard rentra , en me disant avec précipitation : « Donnez- « moi vos clefs , ma bonne amie ; donnez- « moi celle du buffet, celle du vin ; don- « nez-moi du tabac. » Mon dieu ! lui dîs-je, en lui donnant tout ce qu'il me demandoit, qu'est-ce que c'est donc , mon ami ?
Je vous dirai tout , répondit-il , en parlant toujours avec la même précipitation ; mais restez ici; je vous défends de monter.
C'étoit la première fois que j'entendois ces paroles, et il ajouta tout de suite:
Me le promettez-vous? Oui , oui lui dis-je, trop sûre que sa tendresse pour moi Tin-
(•'97 ) spiroit. Je vous le promets. M. Suard fut plus de deux heures à reparoître dans mon appartement. Je m'étoîs levée pen^ dant ce temps , et comme j*avois deux fenêtres à ma chambre , dont la plus petite montrok la porte-cochère ,* je vis sortii* cet homme, mais je ne vis que son dos , et son attitude seule m'inspira la pitié la plus profonde..!! cherchott, sans se retourner , dans Tune et lautre de ses poches , quelque chose qu'il ne trouvoit point. Il partit ; et M.. Suard vint me dire que c'étoit M. de p*** qui nous avoit été si cher.
Ah! quelle satisfaction qu'il ne se fût pas présenté à moi la première ! un cri de douleur, en le voyant dans cet état, seroit sorti dé mon cœur, Fauroit perdu, et je ne m'en serois jamais consolée. Il venoit d'abandonner son asile, étant hors de la loi , dans la crainte de compromettre la femme généreuse qui le lui avoit donné , et qui vauloit le retenir. Cet homme autrefois si' chéri de tous ceux qui le connoissoient, qu'on distinguoit par Tépi-
( «9« ) théte ée bon , cet homme (i) dbnt l'existence étoit si honorable, mouroit de faim, de soif, depuis trois jours, et n'avoit, pour reposer sa tête, que le pavé des carrières qui sont sur la route de Fontenai. Une pierre s'en étoit détachée et Favoit blessé à la jambe; n'ayant point de passe-port, il n'osoit se présenter qu'à nous. Ab ! combien je fus touchée de son malheur ; il avoit tout expié dans ce moment. Je ne me rappelai que cette amitié sans exem« pie qui , pendant seize ans, avoit répandu un charme si doux sur ma vie; amitié qui aroit presque surpassé tes idées que je m'étois formées moi-même de ce sentiment.
M. Suard s'étoit empressé de hii (aire
(i) M. (]*AIembert, depuis Tattaque de M. de Condorcet contre M. Necker en fa^enr des principes de M. Tnrgot, attaque pleine* d'amertume, car Û aimoU M. Turgot pins encore que set priacip«s politiques; M. d^iJUmbevt ne F^ppeU plus yue le mouton enragé» \\ di&oit aussi , à propos de son air habituellement calme, qu» cVtoit un volcmn êouperi de neige»
( '99 ) accepter du vin de Malaga» une nourriture trèssubstaiitieUei et du tabac, pour lequel il çivoit pris, depuis peu de temps ^ une sorte de passion. J'en avois donné un cornet ^ M. Suard ; mais quel fut mon chagrip, çn traversant mon st^on, de trouver ce coi:Bet à terre! C'étoit ce tabac qulil cberchoit dans ses poches, av^nt que d ouvrir la porte-cochère; c'est, j'en si^is persu^^dée, ce malheureux incident qui ]fi fit entrer dans un cabaret de Clamât , avec Fespéranc^ 4'^n, trouver : car Ig faijpiçtnç ppi^vo^ le poursuivre après le dé}ei)^er qu'il avoit fait. M. Suard avoit ^ussi gaj^ ses poch.es, lui avoit donné du lipge paur sa jambe malade , un Ho-, race, pp|}r le distraire dans la jouri^ée, et lui avoit indiqué un rendez-vous ^ huit heures 4u soir à la nuit tombante.
l\ ayoit (Içm^ndé à M. Su^rcl s'il pouvoit lui dçnner uq asil^; M. Suard lui dit qu'il li|i s^crifieroit vplqntiers sa vie , mais qu'il i^ ppuvoit disposer de la mienne, qu'il a^t va'^u p^rl^f et qu il savoit bien
( âoô )
d^ailleursquej'étois disposée au même sacrificCi II répondit J /'en suis bien sûr. Mais, lui dit M. Saard, nous habitons une commune détestable et vous courriez vousmême ici le plus grand danger si je vous y retenois, n'ayant qu^une servante qui nous est suspecte ; j'espère cependant pouvoir vous garder une nuit, sans danger pour vous et pour ma femme. M.
Suard ajouta qu'il alloit partir pour Paris, qu'il verroit nos anciens amis et tachéroit de lui rapporter un passe-port ; qu'il falloit qu'il revint à huit heures du soir ce jour même, qu'il écarteroit notre servante , qu'il passeroit la nuit sous notre toit etpourroit, avec son passe-port, aller dans le lieu qui lui conviendroit le mieux.
Il avoit dit à M. Suard qu'il ne craignoit d'être arrêté que dans la matinée , et que s'il avoit une nuit devant lui, il étoit sûr d'échapper à ses bourreaux.
Il montra aussi à M. Suard les plus grands regrets sur la direction que sui*
voient les patriotes , et dans laquelle des affections qui le gouvernpient impérieusement Tavoient entraîné. Je puis assurer du moins quHl n'est point Tauteur des infamies qui onf paru, sous son. nom, daBs un journal de ce temps contre le roi.
Il ayoit consenti que 1 auteur se servit de son nom 9 et cet hommie indigne a abusé de sa confiance pour l^ flétrii:.
. M. Suard partit à pied eï revint de même , très fatigué , mais très content d'avoir un pasjse-port que lui avoit donné Cabanis. J'étois aussi b|en contente. Nous donnâmes congé à la cuisinière jusqu'à dix heures ; nous fermâmes la porte du côté de l'escalier qui alloit à nos appi^tements; on ne pou voit entrer que du côté du j^^din. Il devoit coucher sur le canapé du salon , qu^ nous remplîmes de nourriture, de vin, de linge, de tabac, ei^fin de tout ce qu'il. pouvoit désirer. Je dis à M.
Suard que puisqu'il y avoit du . danger (car les municipaux pouvoient venir et nous étions perdus tous les trois) ^ je vou«
( 2oa )
lois le partager et voir aussi ce pauvre G*** ; j'étoia sûre que ma tendre pitié lui donneroit la plus douce satisfection. M.
fiuard y consentit, mais nous Tattendinés inutilement jusqu"^ dix heures. Nous imaginâmes qu'il étoit tRé du cAté d^Auteuit, où étoient sa fenlme et sa fille; mais le lendemain au soir, étant chez un de nos voisins, ce voisin dit à ceux qui Fenvironnoient et dont M. Snard faisoit partie :
savez-vous qu'on croît que c'est M. de G*** qu on a trouvé mort, ce matin, dans les prisons du Bourg-la-Heine? M. Suard , frappé d^étonnement et de douleur, lui dit : « Parlez bas, je vous prie, monsieur, « pour que ma femme ne vous entende « pas , et veuillez me dire ce qûé vous sa- « vez là-dessus. » Cet homme alors lui raconta que la veille (jour où uous l'attendions) vers six heures , un homme inconnu s'étoit présenté dans un cabaret de damart (près Pontenai); qu'il avoit demandé des œufs ; que quelques municipaux y étoient venus peu de temps après ;
( ?e? ) q^ il^ ^voient trouvé qiie}que chose d^xtraordii^ire dap^ SQp costume (i) ,. let lui 9¥QÎ9i^t 4ît : M^is vous a'êtps p^ de cette çoininuiie , citoyen ; qui étes-vous ? oti allez-vous ? raoptre^-pq^is vo^ papier^. ]£^ que, sur ses rép^ases eo^^rir^ssées et sqq 4éfaut de pas^e-pqrt» /^e^ ipuoicipaiix lui «^voient déclaré qu'ils aUoient le cQQ-r duire au Boiirg-l^-Jleine. ]1 ne pouvait s'y Fendra à pied , ayjEint une j^mbe malade ; ^s )e qiirent dans une charrette ; arrivé là , on Ts^voit f rouyé mort le lendemain mar tiiai, 4?^ cette même chambre. U avoit §4ir lui une chemise d'un très beau linge y marquée d'un C. , de Targent et un HO'^ race dans Sia poche. Il n'y eut plus da doute. Qufindj'^ppHs plus tard cette £0?
neste fin » je versai des larmes en ithon-r dance, mais hélas! ne devois-je pas regretter de ne le* avoir pas versées plus tèt?
' (1) M. Suard lui ayoit donne des ciseaux pour fpwp^r <ft barbe.
(ao4 ) Que mes lecteurs me permettent de transcrire ici un portrait que j'avois fait de M. de G*** long-temps avant la révolution , et où je ne lui prête pas une qualité, pas une, vertu qui ne lui appartienne; c'est à M. Suard que j'écriyois , retirée à la campagne et ayant fait une nouvelle et intéressante connoissance avec un philosophie dont Tentretien me charmoit.
« Mon philosophe me ^ fait souvent « éprouver la vérité d'un sentiment qu'il « m'exprimoit hier : cVst que nous deve- « nous meilleurs en présence d un homme « de bien. En effet, on est bon et heureux ft quand on sç sent auprès de la bonté et « de Findulgènte vertu. Il semble qu'elles M vous communiquent une paitie de cette « sérénité qui est leur partage. Toutes les « petites passions s'apaisent , les douleurs «s'adoucissent, Tame se console et se « calme dans leur entretien. C'est uneim- « pression que j'ai souvent éprouvée auf près de notre cher et bon C***. Le char- « me que je trouve auprès de lui tient bien
( ^o5 ) « moins encore à cette prodigieuse fëcon* «dite d'idées qui embrasse à-ia-fois les « sciences physiques et les sciences mora* ff les , tous les objets de la raison , de Tiff magination et du goût(i); à cette sa- « gacité d'esprit , à ce coup-d'œil péné- «trant qui démêle un homme tout en- « tier dans un- mot qui lui échappe y tan- «dis qu'il se ferme toujours sur les « défauts de tout ce qui approche de son « coeur. La douceur que je trouve au- « près de lui tient à ce sentiment de sa « bonté aussi constante qu'inàkérable , « et qtt'on peut xomparer à une source ff abondante qui s'épanche toujours sans M jamais s'épuiser ; cette douceur tient à « cette prévenance , cette complaisance « facile pour tous vos de^rs , qui touche « d'autant plus qu'en s'oubliant toujours , A il ne semble jamais faire un sacrifice ; à « cette touchante indulgence qui enhardit
(i) Il étoit passionné pour le génie de Voltaire^ et rëcitoit cinquante vers de suite de ses tragédies^ pour les aToir entendus une seule fois.
à lai montrer mille pçtit^ Cp^d^f;^ qu'il plaint autai^l; qu^ s'il ppvvoit 1^ partager, fille ti^t à cette simplicité par&ite qui ne parplt ji^mais spiipço|i<»
ner TiAtérét qu'i^spif^qf se9 YCrtu» et rétQnneinent que çansejDt revendue et la wpériorité de ^on esprit ; % pette cqb-* descendance naturelle qui» en a'abaîs- «ant aux intérêts^ des esprit9 les plus mé^ dipcres ( I } » ne parott jamais desceadre de $a hauteur. £Ue tiaijit ^ ce calme da rame pour toyt pe qui n'iiitéresse que lui (9) 9 tandis qu'il est tout mouvement ^ toute activité, dès que le malheur ou Tamitié réclament «on i^eçours; à cet amour si vrai pour Thmpanite qui le dispose toujpurs ^ y $acr^f»r «es facultés et même sa gloire^ elle ti#nt à cette indifférence ppur toute inju$tiçe qui lui
(1) 11 p^rloit de rajinia^ ex de dei^teiles «us hm* mes 9 comme de métaphysique ou d'histoire ani hovivies.
(a) Jamais je nç.lui si vu fm m99flf^ ^ 9Pn9^ nalitë.
( 207 ) ft est personnelle ( i) , tandis qu^à la moin* «dre injastice pour les objets de sonaf- «lection; il montre une énergie que la « douoeur naturielle de son caractère lie « feroii jamais soupçonner, et dont l'ex- « ces n*a pu obtenir Tindulgenee de sesf «amis mêmes que parcequ'il tenoit en « l»i à Texcès d^nne Tertu (2}. Je ne lui ai
• connu depuis douée ans quNine grande
• injustice de ce genre , rile m*a profbn- « dément affligée , parcequ elle me blés- «soit, oonamc vous le savez, dans un « senlinifint bien cher à mon cœur ; maia « que ne pardonne^-mipas à cet heureux « assembla^ de verms douoes , généren*
(i) JavMts il pe f *MC rien «n 4f tenibliJMt. Oa ppirroit dire de loi tout le maji <}u on vouloit \ il re»toit indifférent; mais il devenoit comme un lion ti «n attaquoit les prineipee ou la personne de tei •i»i«. Il ii>a avpwt beancoup qne quatre, MNt T«rgot, d'Aleoiben^ la duche«9e d'AnriUe et non».
(a) Ceci a rapport à son injustice envers M. Nccker. Aucun ami n*eut le pouvoir de le fléchir k cet éQ^kvà , lui qui tic faisoit , sur tout le reste , qi|e ce <lu*on vouloit ou desiroit.
( 2o8 > « ^es ( I ) ^ faciles , et. tellement naturelles « que le respect qu'on leur doit se perd M dans Fin térét qu'elles inspirent. • .
« Adieu, mon ami. J'ai un peu oublié le «philosophe dont je vous entretiens d'or- « dinaire ; mais c'est pour un autre que a je préférerai toujours à ma nouvelle a cpnnoissance; car quand l'habitude nu- « se pas les affections , elle les fortifie par «la reconnoissance de tout le bonheur « qu'elles ont répandu sur la vie.- »
Ah 1 comment se consoler en voyant ce que la révolution a produit sur un tel caractère, sur tant de bonté et de vertus adorables ? et , n'eût-elle produit que ce changement, ne seroit-elle pas encore un ^and crime etun g^nd malheur?
Mais un bruit favorable à notre délivrance se répand tout-à-coup dans Fontënap,' qui en reçoit un mouvement tout nouveau. Il commença vers huit heures do
(i) Il donnoit tout^ et n'avoit que les besoins essentiels.
( ^og )
matin, et fut apporté par une laitière qui revenoît de vendre son lait à Paris. Tout Fontenai se répand sur la route par où doivent nous arriver de nouvelles espérances. Nous en étions, M. Suard et moi, trop avides pour ne pas suivre la foule ; nous rencontrons nos laitières, et la dernière nous apprend que Robespierre , ce tyran si avide de sang humain, s'est réfugié à la commune remplie de ses complices ; que la force armée , par ordre de la convention^ s'est rendue maîtresse de ce monstre ; qu'il est hors la loi et va périr ce jour même, avec les membres de Tinfamé commune. Oh ! quelle joie saisit à l'instant tous les cœurs ! on alloit la partager avec ses voisins , on se félicitoit , on s'embrassoit, comme si par cette mort on alloit être- délivré dé tous les maux.
Ils étoient au moins dès ce moment fort adoucis : on n'étoit plus agité la nuit ni le jour de la crainte de la municipalité ; on jouissoit de la beauté du ciel , on se promenoit librement sur la terre, et on pou-
{ ^lO )
Xf»l du npiom revoir se^ aiais sans eniiote. &|. Suard ouvrit son £ua€^ comme j on* yfXQi^ la mienne^ à 1 eapéniBi*e, i^cooBYie.
à nos CQsuFs d^jHiia si lapg-^ewf^$. lie ^kI des. prisonniers à \sk qopçieBgerie , ^^ GQn4wM»és à f avaiMse ^ et à q«i.09 trouva, le mpyeu^ de feur^ p^aser qette keureuse nouv^Ue, toucboit aussi toutes les sm^ s^mhU%. Uft millheweuKi ge|ilil^«l»e c|jie î^^vois rejucemtFé quelqu#£fH« étPJ^ à 1« cQuci^g^rie, avec uiie vii^gf^i^ie de ^ cavmr^s d'ii\fbrt^ne 4e la wém^ ^law « Bttmim^ le mort et jouissait enofiife à»
la vie 4ims cette couforqû^é d'iiifurtuu^^ Cie jour mèwe^ h Qo^e heures du soir , il leur dit avec uu tou ^oleuiid : Messieuirs, j'ai U9^ graade uouveUe à vqu^ ^ft^^
dre , foais je s^ pui§ vm^ 1^ dif e f«'i m^ nuit 9 ne m'iaterrogez pas et ne vom '^
quiète^ pas. Ou se iwl éveîUe ^mfk U silence , et cette beure cqu}^ M^9 kiMi9ept : qudud on euteudii soupeit l$i pffe^ mière lieure de luijQ^it, ojfk se pressa wi* toui? de l^i : Ale^siem^ , hw dit-il , n^ei
sommes t&as smuvés ; Ihbefpierre neseîsî»
phis. A riostant même ces hommes tout^ à-Theure immobiles se prennent par la main , et se mettent à danser jusqu'à se fa^tgaeTy dans Texeès de kur joie. It avok fallu attendre Thenre de minuit , afin que tous les geoKevs ftissent coucses*
Qitk \ combien j'ai vu de regrets dans le cœ^r dies amis de M. de G**"* , mort trois semaines aupararant ! combien j*ai yvt verser de larmes à cette intéressante nsadame Thtdaine, qui avoit tu périr quinse jours auparavant son mari et son beaufrère ; ce jeune homme que nous avons vu dans notre société , n aimott , ne cultivMt que les beaux arts. Son frère plaida se cause avec chaleur , résigné pour lui« même à son sort ; mais îLnepouvoit se con« soler d'entrahier son jeune frère avec lui au supplice. Le public, fatigué de pitié, en retrouva encore pour pleurer ces deuxaimables et intéressantes victimes.
En vendémiaire, M. Suard étoit du
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parti qui vouloit que la convention fit place à d'autres députés. L'esprit de Paris étoit excellent alors, et se manifestoit ouvertement. La convention, qui ne comptoit pas sur la reconnoissance de la nation, vouloit rester et obtint la victoire par le canon de Buonapartc.M. Suard avoit imprimé quelques morceaux pleins de courage, en faveur de la bonne causer dans ce combat entre la nation et la convention , et défendoit aussi dans sa section avec énergie Topinion dominante. La victoire s'étant déclarée contre la nation, il se tenoit tranquille chez lui , quand madaipe de Lavois*** vint Tavertir qu'il couroit quelque danger , et eut Textréme bonté de lui offrir sa mâûson pour asile. Il profita quelques jours de Ciettç bonté; mais, ipstruit par moi qu'il ne s'étoit présenté personne, et croyant le danger passé, nous partîmes ensemble pour Fontenaiaux-Boses. A peine y étions-nous arrivés, qu'un ami, qui logeoit dans la.méme maison que nous, vint l'avertir qu'on étoit
( 2i3 ) venu mettre les scellés sur son appartement , et que la portière , que nous avions depuis cinq ans, avoit instruit les a]gua«^ zils que M. Suard étoit à Fontenai-aux- Roses. On peut juger de mon effroi ; je croyois les voir arriver à chaque instant , je ne respirois pas. Il partit, et se rendit le plus tôt qu'il put à Auteuil. Il changea souvent d'asile^ et rencontra par-tout Tamitié et les soins les plus tendres ; il m'écri voit tous les jours , et quelquefois deux fois , par des amis qui venoient à Paris pour me rassurer sur la sûreté de sa retraite. Voici quelques unes de ses let* très.
« Mon amie , ma tendre amie , ne vous a abandonnez pas : je suis bien quand je H vous crois de la fermeté. Soyez bien « assurée de ma prudence , je ne compro- « mettrai pas le bonheur de ce que j'aime « le mieux au monde. Je jure qu'aucune «imprudence ne compromettra ce qoi a vous est si cher. Vous êtes JDrésente à «toutes mes pensées, comme à toutes
« mes démarches. J'ai été reçu à Auteuil « par deux anges ; je serois heureux, si je . « pou vois trouver le bonheur loin de vous. « Bonjour , ame de ma vie. »
Cette nuit y qui avoit suivi le départ de M. Suard, plusijpurs municipaux vinrent me réveiller ; j'étom seule avec une ser^ vante. On. me <}ue8tioDna sur le licfu où étoît M% Suajnd ; je v^ondts que m je le savois ce oe seroît ^s efca que j-^n «n^niirois. On visita -ensuite «mes pa^piers et on ^mit les scellés sur mon secrétaire. On afia ensuite les mettre surmo» i^pipartement à.Paris, que je trouvai fermé en y lu'rivaut , dès le lendemain , ne pouvant plus, dans cette triste situation,, ^laepnvvr des Consolations de mes amis. M. fittard-apprit cette visite avant que j'^euase une occasion de Ten iiistruire, et: m'écrivit la lettre suivante.
« Quelle scène affreuse vous avtoeoeà
«^Fontenai, quand on est venu vous ttou-
« Uer par cette nouvelle p^sécntioii ! Jl
. « quelle h^ire? Avea-vousétébieBtagicée?
( »>5 ) « et vons revenez à Paris, pour vous trou- « ver hors de chez vou^ ( un ami qui deinëuroit dans là maison ine céda son appattement), sans savoir où reposer vo- «tre'tête! Quelle férocité! Ma chère et « tendre Amélie , nous nous reverrons « bientôt ; mon retour effacera les peines àtftie tu souffres pour moi. Ahl c'est là te mon mal. J'ai l)ien senti que c'est ^n '«vous que je vis, que c'est à votre bon- ^« heur qu'est attaché le prix de la vie pour « moi. »
je fils saisie par la nouvelle que la couvention alloit juger quelques hommes qui n'aVôient pais eu le temps de fuir. On disôit cependant qu'elle étoit embarrassée de §a vidtoire : elle sentoit que les punitions alloient encore accroître la haine qu'elle inspiVoit. Deux hommes furent t^ondâttUnéls, lé testé le fut par contumace : ôéù^ qui âvbiétit le plus à craindre se ca- 'clïèt'eUt et s'enfuirent. C'est dans le premier effroi que mè èàusà la nouvelle de t!e jugém'éUt qui alloit avoir lieu , et que
je montrai en partie à M. Suard , qu'il me répondit la lettre suivante :
ff J'ai lu et reluy ma tendre amie , les « sept pages que votre tendresse a dictées.
«Ces expressions d'un intérêt si vif et «d^un sentiment si doux ont répandu « dans mon ameplus de consolations que « ma situation n'y met d'inquiétude et de ^« peine. Cette lettre a rouvert mon cœur; « mes yeux se remplirent de larmes en la « recevant des mains de notre amie ; je « suis remonté dans ma chambre,. pour la « lire en paix et me livrer à l'attendrisse* « ment que sa vue seule m'avoit causé.
« Ma chère et tendre Amélie , vous oc- «cupez sans cesse ma pensée, et vous « seule jetez dans^mon ame des impres- « sions douloureuses. Voys êtes naturelti lement pleine de raison et de courage ; « mais vous ne vous en servez pas assez ff contre les alarmes que vous inspire « le danger de ce que vous aknez. Si vous a étiez près de moi, je suis sûr que je « voiis rassurerois sur le dénpûm^ent
«de tout ceci, je voudrois quelquefois ff vous ôter une partie de cette tendresse « qui fait mon bonheur, parceque je sens « dans ce moment qu'elle fait votre tom> « ment , et que je ne puis supporter Fi- " dée de vous savoir malbeureudkJl n'y a « au monde que ce malheur-là pour moi.
« Ma chère Amélie , soyez forte , pour que "je le sois toujours; je suis en sûreté»
« et entouré d amitié ( il étoit alors à Cernai chez madame Brontin ; c'est là qu'il revit madame d'Houdetot et Saint- Lamhert, qui parurent enchantés de le retrouver et revinrent sincèrement à lui ) ; « jai près de moi des promenades qui nxe » tentent ; mais je promets à mon Amé- " lie de ne rien hasarder ; c'est à elle «que je fais le sacrifice de ces petites « tentations. Ce que je regrette bien da- « vantage , c'est de vous priver de ces «beaux jours, où vous auriez pu jouir " si doucement de la nature et de la soli- «tude. J'aurois été bien peu tourmenté»
«si vous ne l'aviez pas été pour moi.
lO
( a'8 ) « Privé'de vou$,<AQK>iiCGéur'8e repose Sur « les dcMix témoigiaii^ges d'uae tendresse « qui a toujours été si active et si coa- « dtante, et <[tiii est le plu^ graad bien de « tDtt vie.
I « OtiMC trai^ ici (à Gernai) avec une «-amitié.pleilnedç'prévenanoe aimable, et « on vous y désire sinoèrement ; il nous « est doux de recevoir, daàs cette porsécu- « tion y tant de mar<|aes d'intérêt et d'afc mitié. Le malheur réserve cette conseil <latioQ>aiixh)cmnétes gens.
« Bonjour, saa bien-a^Biée. Quand « Vous pressemi*je contre nM)ncœur? »
Pendant cette absence , ^en^plie par rinquiétude et latrist^ss;e, à côté d'une c^ortière qui ^ous avait trahis , et qui toujours avoit un espito dans sa loge , je n'a- Vois de consolation que les lettres de mon tendre ami , et les visites de quelques uns «qui étoient à Paris. M. Suard se rapprocha de moi et alla à Passy, chez le chevalier de Pange. Je me hâsardcd à aller le voir Bans ie prévenir; sa joie semaiûfesta à
( ^ï9 ) imstant par des larmes ; nous passâmes ensemble deux heures bien douces pour tous ]es deux.
« J'espère enfin , chère et tendre amie, « que la paix va rentrer dans votre ame , « et qu'elle commencera à se rétablir dans «notre malheureuse patrie : rien ne pa- « roît plus devoir retarder la constitution, « rien alors ne m'empêchera de me pré- « senter devant des jurés choisis dans la « multitude des bons citoyens. Je suis sûr « de n'avoir rien fait qui blesse les lois , ex- «ccpté celles dune tyrannie de circon- «stancé : j'ai un doux pressentiment qui • me dit que, dans peu de temps, je serrerai « ma bien-aimée contre mon cœur , ma « bien-aimée , à qui j'ai causé des alarmes « si vives, qu'elles ne me permet toient pas « d'en éprouver pour moi. Dana peu de «temps, notre repos ne sera plus troublé:
«je vivrai pour la paix, je vivrai pour ma « tendre Amélie, que rien ne peut rempla- « cer dans mon cœur. »
Son affaire daraplus long-temps qull ne
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croyoit, parceque jamais je ne pus me résoudre à ce qu il se rendît en prison ; on eut beau me protester qu'il n y resteroit que vingt-quatre heures, qu'il n'y avoit aucun danger, j'en voyois un épouvantable à le mettre dans dépareilles mains. J'obtins la levée de nos scellés ; il rentra le soir dans son appartement , à Tinsu de la portière; nos amis venoient l'y voir. Bientôt la constitution s'établit ; il sortit ouvertement , et il ne lui arriva rien.
Je renvoyai la portière, sans pitié pour ses larmes; car, outre sa trahison, j'eus lieu de la croire complice du voldes huit mille francs, dans la nuit du ii au la août.
Comme il ne se passa aucun événement Où M. Suard pût être utile le moins du monde à sa patrie, depuis vendémiaire jusqu'au i8 fructidor, et que, dans tout le cours de cette époque, nous vivions assez tranquilles dans nos foyers , entourés de nos amis, je passerai tout de suite à ce jour af&eux pour la France et pour
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nous. Je dirai seulement que nos gouvei*nants prétendoient toujours Fétreau nom delà France , et pour la France ; que les derniers, les Directeurs^ sans être des oppres*seurs publics, étoient détestés par le peuple, qui étoit choqué de voir des hotn*mes, qu'il considéroit comme ses égaux, étaler un grand appareil de puissance, et lui dicter impérieusement des lois.
Quinze jours eni^iron avant le i8 fructidor, M. Suard et moi fûmes vivement sollicités par quelques amis, et sur-tout par madame de Staël,. de remplir la pro*- -messe que nous avions faite depuis longtemps àM.Necker, qui avoit perdu sa compagne chérie , d'aller passer quelque temps avec lui à Copet. M. Suard s'y détermina, et quand j'allai faire mes adieux à madame de Staël : Que je suis heureuse de vous voir partir ! me dit-elle ; mon Dieu ! que j'en suis heureuse ! Le conseil des anciens étoit en opposition avec le Directoire, et on ne doutoit pas que le dernier ïïe prît une mesure violente pour se déh-
( 2aa ) yrar desp obstacles qiie ce corps metUnt à son autorité.
Nous réunissioDSiasso» souvent à dioer^ dans ce temps, M. Portalis, M. de Mar* bo(8 , le général Duraaa, Tronçon du Geodrai, et plus tard M. Laeretelle le jeune, toujours fort instruit de ce qui se passoit dans le gouvernement. Ces messieurs eausoient des affaires publiques, et produis .soient tour-à*tour leurs idées, leurs craintes et leurs espérances. J'étois là tout oreilles, sans dire un seul mot. Mais il me fut facile de voir qu'ils étoient mécontenl;s du gouvernement , et qu'ils disci»teient sur des idées favorables au retour de Tordre.
Nous nous mimes en rcmte vers le le juillet, et arrivâmes eh^z M. Neeker. Je me souviens qu'en montant Fescatier du château de Copet, je me sentis le ceeor plein de larmes de la certitude de n'y pas trouver madame Necker, qui nous avoit toujours montré tant d'amitié, et dont j'estimois si sincèrement les vertus. Mon
( ^23 ) Dieu! quejesuiséviuel dis-jeà M. Suard« doQi 1 émotion ogaloit la mienne. La vue de M. Necker, qui éloitàpeiaerecoiinois* saiÀe, au^flai^it4 encore notre émotion.
I}oi4S>le retrouvâmes tel qu il s'étoitmonr tre dan» tp«a ies.tem^»; et, quelque&jours après I nous bénîmes la Provid^ncOy qtii nous ayoit condiMts, comme par la main^ sous le tpit df^cet ancien ami , au. moment oùt iip& QH^faeu^u;^ comp^g4oq& d'infor^ tmi^ tjT^vensoient la* FrstACQ, d£M»s dea c^e^d#:^^r^ pour se rendreli C^yeniae, oi* l^;tQipJ>^^lesa pre9<|i|<»4ou^ epgjbi^is. Ah,! je rend§ ençore^gr^açesau çiela^joiturd^'hu,! de nousr.Qvoiir épargné sttous lesd^uxmii malh^u^ qui; eût; été au-dessus des forces pbysi(|i^â et HK^rales de Tuik et de Fautive. ^ C'est peu d^ jours api;ès notre séjOUt# Cppet que nowj eç»imes la fatale Uste sui) biqu^lle étoit M, Suard ; jene sais s'il soupconçoit qu'iJi y fut inscrit ; mais, en liaant tout haut son nom , comme ceux qui le précéâoient,il passa au nom suiyant, sans apparence de troHble,. ^tçi^^i^ua l^a lec-
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ture comme s'il n'y eût été pour rien< Poar moi , je restai toute saisie et sans parole. M. Necker me tendit une main, donna l'autre à M. Suard, en nous disant:
n Vous savez ce que cela a^eut dire. » Il vouloit nous garder l'un et l'autre; mais un grand nombre de déportés prenant la Suisse pour asile et venant à Gopet, le Directoire se plaignit. Madame de Staël l'é* crivit à son père et l'alarma sur ce grand nombre de visites. Tout ce qui nous restoit de fortune étoit renfermé dans le ca*binet de M. Suard^MBCi-les presses et les caractères d'imprimerie du journal (i) dans lequel nous avions un intérêt, ayant été brisés et jetés par les fenêtres f M.
Suard imioroit ce qu'on lui avoit sauvé $ «ttril avoit laissé la clef de sa bibliothèque et de son secrétaire à un ami, dont le logement étoit à côté du sien. Cet ami lui devoit un emploi de douze mille francs
(i) Ce journal nous valoit dix mille francs par an , depuis la chute de Robespierre ; il reparut depuis sous le titre du PubUciste,
qu'il a voit obtenu pour lui de Jif . Necker. Nous ne doutions pas qu'il n'eût mis un grand zélé à enlever du cabinet de M.
Suard ce qu'il y a voit de plus précieux.
Cependant cet ami ne lui disoit rien dans les lettres qu'il lui écrivoit. Il me conjura donc d'avoir le courage de me séparer de lui pour aller sauver les débris de notre petite fortune. Je n'étois point préparée à cette séparation ; jedevois être sa consolation dans sa proscription, mais je sen«* tois la nécessité de le quitter, pour la lui rendre moins pénible et nous donner, en nous réunissant, les moyens de vivre chez l'étranger. M. Necker me dit, pour me déterminer, qu'il espéroit pouvoir garder chez lui M. Suard , et deux de nos amis qui vivoient en Suisse, M. Meister, dont'le talent littéraire est bien connu par lelégance et la pureté de son style, et M. de Garville, ancien fermier général, qui, dès les conunencements de la révolution, avoit transporté sa grande fortune sur les bords du lac Morat . Il avoit rendu les plus grands
senricés atrx réfugiés de ses ami9 ef même à ceux qui lut étoient recommandes par eux. Ces deux anciens amis tenoient cl^arrîveràCopet, pourvoirM.Suard, avec lequel ils vivaient beaucoup à Paris. Hs me promirent l'un et l'autre que si M. Necker pe pouvoit pas réussir à garder M. Suard, il trouverôit chez eux un tort hospitalier et amical. Je partis remplie de tristesse.
M. Sttard avoit passé la nuit près de moi, dans l'auberge, et pleuroit de mon départ.
Quelle route! Nous avions dans la dtKgence deux espions du Directoire, et ces espions savoient que mon mari étoit déporté. Je ne trouvai de consolation que dans une femme jeune, belle et aimable, qui ne me quitta ni le jour, ni la huit. Le Directoire venoit d'obliger quarante mille émigrés, rayés provisoirement, à quitter la France. Dans la diHgence où nous voyagions , il y en avoit un que le conducteur faisoit descendre chaque fois que nous allions entrer dans une ville ; il passoit les remparts à pied , venait nous rejoindre et
le eoober le remit sam eC sauf cbes lai , smpFàs d^ safomiae^ La Rrance étoit-alors éUins )a emisternatieDi Tous ks jours de oette triste route, la diligence qui veuoit de Paris et la nôtre se r^iooutroient à souper. Les voyageurs qui qu^toient Paria nous d(mnoieat les |>h|s funestes nouvelles sur cette ville, où j'alliois vivre sans^ mon protecteur accouturné , soU9 le ppuvoir dé ses persécuteurs et des roieqs. En arrivant à Paris, personne ne vint au-devant de moi: j'y avois laissé un donfesti^ que ; son absence me parut d un mauvais augure. En entrant dans ma rue , la portière, qui étoit une très bonne femme, me vit de loin , s'avança vers moi et me dit qu'elle étoit bien malheureuse, qu'elle avoit un gardien qui étoit un mauvais homme y et que tous les appartements, le i^ien comme celui de M. Suard, étoient seus les scellés. Je me fis ouvrir celui de Pami à qui M. Suard avoit confié ses clefs. Je l'envoyai chercher, il arriva. Je le questionnai pron^ptement sur ee qu'il
m'importoit de savoir. Hélas ! la crainte qu'il avoit de perdre oette place, qu'il ne devoit <{vCk M. Suard, Tavoit toujours empêché de s occuper de nos intaiséts.
Quoiqu'on eût été huit jours sans mettre les scellés, quoique M» de Vaine et. un autre ami eussent passé souvent chez lui pour le presser d'enlever ce qu'il y avoit de plus précieux, il répondoit toujom*s, à ce qu'on m'a dit, qu'il n'en avoit pas le temps. A cette nouvelle aussi triste qu'inattendue, je fus saisie du plus violent désespoir. Je revenois pour tout sauver, et tout étoit perdu. Que dire à M. Suard?
comment le faire vivre dans l'exil? Je courus chez madame de Sérilly, veuve alors du chevalier de Pange, dont j'ai déjà parlé, et qui vivoit dans la même maison que madame de Beaumont sa cousine»
Toutes deux m'avoient montré beaucoup d'intérêt et même de l'amitié, sur-tout madame de Pange . Je leur contai, à travers mes sanglots, la ruine de M. Suard. £iles calmèrent mon désespoir, en me tenant le
( 229 ) langage le plus affectueux et le plus ten« dre. Madame de Pange me dit qu'elle avoit heureusement un joli appartement à me donner, en attendant que le mien fût ouvert. Elle m'assura qu'avant dei»
jours elle me débarrasseroit de mon gar* dieu 9 me feroit lever les scellés de mon appartement et me remettroit en possession de ce qu'il y avoit de plus précieux chez mon mari. Elle m'engagea y dès le lendemain de bonne heure , à écrire à M. Joubert, président du département, homme plein de bonté , d'humanité , envers qui je me reconnois bien redevable. Ma réclamation étoit appuyée par un ami de M. Suard, qui coiidfia tout à l'excellent M. Joubert. A l'instant celui-ci m'ôtamon gardien, me fit lever les scellés de mon appartement et dit au commissaire de m'ouvrir UA. moment l'appartement de M. Suard» et de. m'y laisser prendre ce que je voudrois. Je re^ntrai chez moi surle-champ, et dès le soir même plusieurs 9msy à la tète desquels étoit un député ^ se
joignireDt à ifiadanie àe Piedage , eatrè^eiit daos l'appartemeol èe M; Suard^ avec une Bote iadioal^ve qa'îl la^avoît donnée pour me guider, et enlevèrent «id poFte*fenîUe . qni renfermoit le eontral* de vente <}e Pon* tenay , un billet de dix mille francs que Ai. Suard avoit prétésà un ami,- et d'autres papiers importants. Ils enlevèrent encore plu8 de mille écos, tant en or qu'en argent, et pour plus de dix mille francs en livres magoifique9.0Dle9pl«çada«srantiekaHH bre de ce même homme que sa léoheté avoit erapéehéd'entrerdans Tappartenienc de M. Suard. Il arriva au milieu de tout ce AéménaQem^t^ et çutQftémerimpudence de s'en montrer formalisé; mais }'ami qui Tavoit si souvent pressé d'ouvrir cet appartement lui parla de manière à lui imposer silence. Le député et tous ceux qui Tac* oompagnoient avoient exigé de moi que je restasse dans mon appartement , dans la crainte que je ne les troublasse; j'éteis donc au-dessous d'eux à les entendre i^r etv^nir^ asses agitée, ^t trouvant qu^
( »Jf )
restoient bien long-temps. Mais madame de Pànge et mie antre dame pentrèFeM bientôt, avec leurs robes relevées et rei»^ plies de toutes les rtebesses dont j'ailois* reflftettre mon ami en possession. J^avoite que ce mome&t me causa une grande satis* faction. Avec s» modération naturelle , je ne craignofs plus rien pour lui ; je passai une bonoe nuit , avec la douce assurance de donner le lendemain de si consolantes nouveiles à mon ami.
Pendant son exil, je n'étois soutenue que par les lettres qu'il m'adressoit : elles m'aidoient à supporter mes privations et les siennes, qui n^étoient pas les moin* dres. J'avois sans oesse recours aux té* inœgnages de sa tendresse pour ranimer tton courage , je les portois toujours aveq moi ; je m^occupai même à en copier plusieurs, surtout celles qui m*^adoucissoient le plus le intiment de son absence. J'ai pensé, en les relisant, qu elles ponvoient servir à compléter les idées qu'on peut désirer de se former de scm ame et de sonca-»
ractère. C'est donc lui qui va pf^squé toujours parler, et je ne Tinterromprai que pour raconter les impressions que je recevois de ce qui se passoit à Paris , et les alarmes que m'inspiroient les mesures que prenoit le Directoire, relativen^ent aux déportés. Je laisse. souvent, dans les lettres que je cite ici , l'expression de sa tendresse et de son estime pour moi ; mais il en est oîi cette expression est si vive que je dois les garder pour moi seule. Je dirai seulement que depuis* plus de vingt-cinq ans de mon union avec lui, jamais je nV vois reçu , dans la plus courte comme dans la plus longue absence , que des lettres et des billets remplis du même. sentiment que celles qu'on va lire, et qu'à peine oserois-je en montrer quelques unes à l'amitié la plus intime. Il étoit aussi aimable que tendre pour moi , parceque c'étoit sa nature de l'être , et qu'il sa voit aussi apprécier et sentir cette estime et cette tendresse profonde que m'inspirèrent toujours son beau caractère- et ses nobles et douces vertus.
Il étoit fort réservé sur la politique.
Ses lettres étoient adressées à différentes personnes de nos amis, et les miennes ne lui étoient pas non plus adressées sous son nom propre, mais sous plusieurs noms différents.
Gopet, octobre 1797.
« Chère ÂméHe , je me consume d'impa- « tiénce dans lattente d'un mot de votre « main; mon cœur vous accompagne dans «votre triste voyage. Je jouis du beau «temps, mais je souffre de vos frayeurs « devant les précipices ; je souffre de votre « ennui , je souffre de vos regrets ; je suis « dans un état d'agitation qui ne me laisse « aucun repos. Quand aurai-je la douce « certitude que ma bien-aimée est arrivée
• en bonne santé, que des espérances fon-
• dées soutiennent son courage et la con- « soient de ses sacrifices? Dites-vous bien, " mon Amélie , que vous êtes toute ma « consolation, tout mon bien , toute mon « espérance. »
Copet, 1797.
« Combien mon cœur est soulagé , com-* « bien j'avois besoin d^être sûr que mon « Amélie étoit arrivée sans aucun acci- « dent ! Quand l'a me est triste, Fimagina- « tion se livre à de funestes illusions ; je «suis calme, je suis presque heureux.
« Que je suis touché de Famitié secou- « rable de madame de Fange! Vous avez « rencontré une ame digne de la vôtre.
« Aye2^bien soin de vous pour moi; j*ai-
• merai la vie pour vous. Mon coeur vous
• appelte tous les jours. Bonsoir, ma bien- « aimée , ma chère et tendre Amélie. » *
Les déportés s'étant la plupart réfugiés en Suisse, le Directoire s'en plaignit et menaça maéame de Staël , qui desiroit rester en France et qui s'étoit montrée favorable à cette nouvelle puissance. Madame de Staël ne eessoit d'écrire à son père d'écarter de Gopet. les cléportés. La juste GPatnte qu'avoiè M. Suard , de compromettre un ami si cher, Fengagea à se
( ^35 ) rendre à Morat chez M. de Garville, notre aacien ami , comme je Tai dit.
Morat 9 décembre 1797.
« Vos lettres , ma chère et tendre Ame- « lie, sont la plus douce et la plus efficace . « dès consolations que je puisse recevoir « dans les peines de notre séparation ; 4 « mais les grandes inquiétudes sont heun reusement passées. Quoi qu'il arrive , je « vois des ressources dans tous les événe- « mei^its, et je n'en prévois aucun où la ten- «^drèsse de ma bien<aimée, si elle-même « est tranquille , si nous vivons à côté Tun « de Fautre, ne me laisse tout supporter « sans effort et attendre paisiblement la « fin dHine vie, qui se terminera vraisem- « blablement au milieu des orages. Disons « toujours, comme la présidente Ogier :
a cela aide à mourir {i). En vous présen-
(i) Elle étoït mourante, an moment des première» riolences de la révolution envers les Berthier «t les Fo«Uon. G*e«t aloxrs qu elle dii' ce mot.
( 236 ) » tant cette idée, ma bonn« amie, n'allée R pas croire que vùxats imagination s^at* « triste. C'est sans aucun trouble que je « vous la rappelle; mais ce qui me touche (I sensiblement, c'est cette tendre occu^ « pation où vous êtes de tout ce qui a rap- ^ port à moi. Tranquillisez-vous ; je suis « bien , infiniment content de l'amitié de <r M* de Garville et des soins de tout ce
« qui l'environne. Obligé , par l'injustice « des hommes , de rester loin de mes foyers
ff et de celle qui par-tout me rendoit la vie
« douce , on ne peut avoir rencontré plus
«de dédommagements.»
Morat, 1797.
« Ma bonne amie , malgré les assuran- • ces que vous me donnez de votre santé « et de votre courage , je crains que , par « tendresse pour moi, vous ne me cachiez « le véritable état de votre ame. Des lettres « de nos amis fortifient cette crainte : on « me dit que vous n'êtes pas aussi aisée à ir calmer que le faisoit espérer votre rai-
u son. Chère amie de mon cœur, ne trom- «pez pas ma confiance sur vos senti- « ments ; si vous me laissiez à cet égard «quelque incertitude, je ne pourrois me « reposer sur les assurances que vous me « donnez de votre tranquillité ; je vous « croirois agitée , lors même que vous ne «le seriez pas; je naurpis plus de vrai «repos. Il vaut mieux épancher votre « ame, avec cet abandon qui vous est na- «turel. Je ne crains point que vous ce- « diez à un découragement que rien ne «justifie ; je connois votre raison : quand • vous nVvez rien à craindre sur la santé «de votre ami, les autres revers ne peu- «vent vous affecter fortement; ne me «laissez donc jamais aueun doute sur «votre situation (i), mais faites pour la
(i) Je Fanrois trop afflige, si je lui a vois écrit tout ce qui se passoit dans mon cœur à cette triste époque. Pour me montrer à lui avec autant de venté que de courage, je lui écrivois, le plus souvent, au moment où je recevois une de ses lettres ; elles étoient très fréquentes ; toutes relevoitnt mon coo^
( 3^38 ) « raison et le courage autant que pour la « tendresse. Quant à moi , je suis exacte^ « ment ce que je vous 'dis , résigné à tout « ce qui ne vous fera point de mal. Regar- « dez les peines de ce moment comme une « condition de la vie ; je la trouverai en- N dore aimable , tant que je me reposerai « Sûr la tendresse etia tranquillité de cdle « pour qui seule je puis désirer de vivre.
« Je vous presse , ma bien-aimée , tendre- « ment contre mon cœur. »
MoMt, décembre 1797.
n Mon cœur est plein d'une douce joie ; « je reçois en même temps ciqq lettres de « ma bien-aimée ; elle se porte bien , elle « .est contente de ses amis , traxKjaille dans H ses foyers ; que de niotifs de consola- « tions! J'ajouterai que ma santé est bonnes « et que par-tout je suis comblé de preu- <c ves de la plus grande bienveillance. Di-
ragQ , et rëpandoient dans mon ame Jes coosolatioBS dont j'aYois tant de besoin.
« tes à vos amis que je les aime et les re-
« mercîe tous de ce qu'ils font pour ma
« bien-aiiaée Amélie ; chère ettendreamie
« de mon oeeifr, en me couchant je voue
« appelle auprès de moi; en m éveillant
«je vous retrouve ; toute la jaupnée je
« m'occupe* de vous; vous serez la der-
« nîère pensée die ce coeur à «on dermar
«souffle. »
«P. S, Quelle aimable sui*prise vous «venez de me causer, ma bonne amie!
« Vous m'aviez parlé de votre portrait, et, « ne le trouvant point dans le porte-man- « teau que vous m aviez envoyé , j'ai pensé « qveoé n^étoit qu'une expression figurée.
« Au 'moment d'aller à Berne , je pensai à «prendite mes gants de poil de lapin; « en les d^oyant , je sens quelque chose • de dur. J'ouvre, je trouve cette jolie .«boribMinière, «vec le portrait de mon «AméKe;,je le boisai avec ^ttendris- ^ sèment. Que je vous remercie , ma <^bien*eiinée!>Qômbito je sens -Ce que je
a dois à votre tendresse et le bonheur dé « vous aimer ! Je vois qu'il faut remettre
«à une époque plus éloignée celui de
« vous presser contre mon cœur. Ah ! c'est
« à ce moment que la nature renaîtra pour
« moi et me rendra les plus beaux jours.
« En attendant, ma bonne amie, conser-
«vez votre confiance dans cette Provi-
« dence qui ne nous a jamais abandonnés,
« et nous réserve encore des années de
« consolations. »
Mars et avril , 1 79S. '
C'est dans ce temps , je crois , que le Directoire demanda à la Suisse le renvoi de tous les déportés : je crus déjà vcht mon pauvre et aimable ami entre les mains des gendarmes et en route pour Cayenne, où il ne m'auroit pas permis de le suivre.
Cette douleur fut un moment au-dessus de mes forces ; heureusement , je me souvins que M. de Talleyrand étoit en position de m être utile. Il avoit toujours
( ^il )
mcmtré beaucoup d'intérêt à M. Suard ; il étoit même venu dîner avec nous à Fontenay-aux-Boses , pt nous avoit parlé avec confiance des affaires du moment. Je lui écrivis pourrie prier de m'accorder un moment; il me reçut avec toutes sortes de bontés, se montra touché de mes larmes, me calma sur la demande du Directoire, me dit qu'il ne s'agiroit que d'un éloignement, si les ordres se répétoient, et m engagea d'écrire à M. Suard de rester dans son asile auprès de notre ami ; j'étois entrée chez lui pleine d'effroi , j'en sortis presque calme ; mais, dès ce moment , le gouvernement suisse devint incertain , timide, et l'entrée du pays fut défendue par mille formalités inquisitives, Malgré tant de déférences, ce pay3 heureux, qui si long-temps servit d'asile aux opprimés de tous les pays, ne put échapper au malheih* de devenir la proie du Directoire,
MoraC, 1798.
a Malgré le désir sincère qu'on montre- N de me garder , et les soins très aimables « dont on accompagije ce désir, rien ne « peut valoir ce repos que je trouve au- « près devons ; je sens que tous les autres « biens de la vie perdent tous les jours «leurs illusions. Voilà , ma chère amie, H des idées un peu sombres ; mais c'est « la teinte de mon imagination. Mon ame «t est flétrie du passé , elle slrrite du pré- « sent, et n'ose envisager l'avenir. Je vous M avoue que ce petit acharnement de per- « sécution excite en moi des mouvements « que j'ai de la peine à réprimer ; mais « c'est fnoinslemal qu'on me fait , que ce « triomphe des méchants, qui m'irrite:* je n voudroism'éloigner pour quelque temps • de toutes ces passions insensées , qui « préparent à ceux qui s^y livrent de (c grands maux , mais qui ne répareront « pas ceux qu'ils ont faits à tant d'inno- « centes victimes (i); vous seule, votre
(1) On lui faisoit des propositions eu Angleterre;
( M3 ) « tendresse et la mienne opposent de fi grands obstacles à ce désir.
« Voire lettre me rassure sur Tébratile* a ment qu'a dû vous causer ce nouveau « décret; je conçois que vous en ayez été « fortement émue dans les premiers mo- K ments , mai3 que ce que vous a dit M.
« deTalleyrand vous ait calmée. Lesassua rances que vous me donnez , le ton dont » vous me les exprimez, l'entière con- « fiance que j'ai dans votre candeur^ tout fk cela ne. me laisse aucun doute sur votre K résignation. C'est tout ce qu'il me faut.
« Que ma bien-aimée m'aime , et ne soit «point malheureuse, et je défie tputes « les fureurs du délire d'abattre mon cou* « rage. Je vous presse bien tendrement m contre mon cœur. »
En route. -
« Ma bonne amie , les émigrés et tou9
mais je n'eus jamais à le combattre pour ne pas s*y rendre.
( Hi )
« les fugitifs sont inhumainement e^pul- « ses de la Suisse ; ils sont sacrifiés à Tim- « placable politique. Je ne croyois pas être « obligé de quitter ce pays si prédpitam- « ment. Les révolutions qui se font pai^ « tout , et Fétat de guerre qui menace la ^ Suisse entière, ont rendu ce pays inha- « bitable pour les étrangers de toutçs les Il nations. Les François couvrent les rou- « tes qui mènent aux frontières. J^aî quitté « à la hâte la maison de M. de Garville , f< et je vais demain à Tubingue. Je suis « avec la vicomtesse de Laval et M. de « Narbonne; nous allons faire ménage ente semble. Je resterai à Tubingue : si la paix /« s'y conserve, je pourrai m'y réunir à it mon Amélie, et trouver avec elle tous « les lieux bons pour moi. Je la recom- « mande à tous les anges du ciel et de la «terre, et me jette aux pieds de tous <i nos amis , pour les conjurer de lui con- « tinuer leurs tendres soins. »
Tubingue, 1798
a Ma chère Amélie , soignez bien votre « santé , je la recommande à votre ten- « dresse y vous en avez besoin pour conff tinuer à votre tendre ami ce que vous ¥. seule pouvez faire pour lui. Si vous vous « abandonnez vous-même, qui soutiendra « mon courage? Je n'ai de force que par tt vous, et ne redoute que vos peines. Gela « est vrai à la lettre , ma chère Amélie:
« soyez résignée , je vous réponds de ma « parfaite résignation. Je vous recom- « mande , les mains jointes , au ciel et à % ces boM amis qui ne peuvent bien sen- «r tir le bien qu'ils font à mon cœur: je les « embrasse tous avec tendresse et recon- « noissance ; j'aime à les compter quelqueif fois , et je trouve un grand bonheur à « pouvoir, dans ce temps de calamité , se « reposer sur iin si grand nombre d'amis « excellents et de parents si tendres. J'em»
« brasse ma bien-aimée, dont la tendresse « est mon premier besoin et mon plus « grand bonheur. »
Tobingue, 1818.
« Ma bien-aimée , on m'écrit que vous « êtes changée et maigrie. Cette idée est « mon plus grand tourment , elle me tsài ff croire que votre raison ne prend pas • assez d'empire sur votre ame et votre «imagination. Rassurez-moi, mon Amé- « lie, si vous voulez que la vie me soit « chère encore. Faites-moi vivre , faites- « nioi respirer en paix - et dormir d'un A doux sommeil , en m'assurant que le « vôtre est paisible. Ouvrez votre ame à « tout ce qui peut la distraire ; je ne puis «jouir que de vos plaisirs, et je puis les « partager tous d*ici. Je baise tendrement « votre portrait, qui semble m'approcher «plus de tout ce que j'aime:
« Je n'ai qu'à me louer des manières « aimable^et des procédés de ma société; R elle me parle souvent de mon Amélie, et k vous désire bien sincèrement. »
Ah ! quand je le voyois s'éloigner dt
( M7 ) moi 9 quand je voyois plus d'obstacles à notre réunion, quand nos • communications pouvoieut être moins fréquentes, pouYoîs-je toujours avoir du courage?
J'en avois pour lui cependant, autant que j'en étois capable. Je sentois que j'étt^is son bien le plus cher , que je lui apparte- Dois tout entière par le cœur. C'étoit pour lui que je soignois ma santé ; mais chaque déplacement qui Téloignoit ap* peloit toutes mes forces pour le supporter.
Juillet, 1818.
« J'ai reçu hier ,. ma bien-aimée, votre « n® lia. Combien j'aurois perdu si cette « lettre a voit pu s'égarer! elle a porté dans « mon cœur les plus douces consolations.
« Que ces épanchements de votre ame si « tendre ont d'empire sur moi ! Cette com-* «.munication intime de nos âmes efface le « sentiment de l'absence ; je m'approche ft de vous , je vis près de vous, je crois «entendre votre voix. Ma bien • aimée,
( 248 ) « puisque vous voulez bien être pour moi -« tout ce que je désire que vous soyez pour « mon bonheur y ouvrez votre ame à tout « ce qui peut TafiFecter agréablement: cha- « que fois que vous éprouverez un plaisir, <f pensez que j'en jouis : je me nourris « de votre vie , de vos sentiments ; ainsi « vous serez la maîtresse de remplir mon N ame de paix, ou de trouble et de décou- « ragement.
« Ma santé est bonne. Je ne manque « de rien. J'éprouve dans le cours ordi- « naire des choses beaucoup moins de ces «petites contrariétés qui troublent, et « centre lesquelles je n'étois pas assez* en « garde (i).
(i) Il étoit fort impatient dans les- petites contrariétés, que je lui épargnois tiutant qu*il m'étoît possible; mais il devenoit plein de calme et de courage dès que l'occasion se présentoit , pour combattre une grande douleur physique ou morale. Dans une goutte sciatique qui lui fit souffrir des maux affreux, comme j^ayois un lit-de-camp la nuit à ses côtés, mes gémissements faisoient *^cho à - tou3 les siens : il les supprimoit sur^l«-
« Résigné sans effort à toutes les pei « nés que m'impose la destinée , je ne « sens mon ame se soulever que contre « des malheurs qui ne me regardent pas « personnellement. /e/zW aucun sentiment « de ^vengeance contre ceux çui m'ont /ait « dumal{i).
«Sij'étois seul malheureux , j ose dire « que j'aurois peu de mérite à supporter « le malheur. Adieu ^ ma bien - aimée ; je ^ baise votre portrait en terminant cette « lettre , et mes larmes coulent avec dou- « ceur en relisant une partie de la vôtre.
« Je vous promets d'aimer la vie pour vous; « mais je ne Taimerai plus du moment où " elle ne seroit plus bonne pour vous. Je « vous presse contre ce cœur tout à vous. »
champ , et me disoit le lendemain qu'il avoit moins souffert, en obtenant cette victoire.
(i)' Ah! je n'ëtois pas si bonne assurément, et le mal qu'ils faisoîeot à mon tendre ami et à moi en* troit pour la moitié, je crois, dans m«s malédictions contre leur gouyernement.
. ( aSo )
Tubingae.
M Ma bonne amie, je ne vois pas-eneore « une probabilité prochaine de notre réu- «nion , ma continuelle pensée , ma plus « chère espérance. Des bruits de guerre a menacent toute TAUemagnet Vous ne « pouvez venir me chercher que dans un « lieu où vous serez sûre de me trouver.
M Ah ! quand arrivera ce bienheureux « moment , qui effacera le sentiment de n toutes mes peines ! S'il faut supporter a des l^rivations , nous les supporterons « ensemble ; votre modération et votre u courage m'en donneroient , quand je ne ic me sentirois pas naturellement toute la a fermeté quiconvient à des circonstances <« plus fâcheuses encore. Nous nous ainie- <i ronset nous vivrons ensemble. Je n'aurai n plus ces désolantes inquiétudes qui font «palpiter ce cœuràchaquejourdecourrier.
« O m^bien-aiméeî quand vous presserai-
( a5i ) « je contre mon sein? Mais vos lettres me «c consolent toujours; les expressions de « votre tendresse sont un baume pour mes « blessures ; c'est la manne du désert qui *i s'accommode à tous les besoins de mon « cœur. Elles me fortifient quand j en ai be- « soin , elles me soutiennent quand je suis « bien , elles adoucissent ma mélancolie »
« car j'en ai quelquefois ; mais je ne con- « nois ni l'ennui , ni le découragement ; je « nesuis jamais malheureuxqu'en pensant M à vous , en pensant sur-tout aux inquié* a tudes trop vives dont votre imagination « peut se laisser dominer , à cette solitude « de cœur qui pèse en certains moments , « et que rien ne peut adoucir.
a Je recevrai avec plaisir le bon vin de « Malaga que vous m'envoyez ; celui que « je bois ici né me convient pas; je^i'aime M pas davantage la cuisine allemande.
n-Mes bons déjeuners que je fais moi- « même me dédommagent de ces petites « privations ; mais comment voulez- vous , « mon Amélie , que je boive seul de ce bon
( aSa ) tt vin et que je ne le partage pas avec « mes compagnons (i)? Je crois bien qu'ils « y mettront de la réserve ; mais il faut « bien aussi que j'y mette de la politesse.
< M. de '** aime le bon «vin encore plus « que moi.»'
Camille Jordan et M. Gau s'étoient réunis à cette aimable société, et faisoient aussi ménage commun avec M.
de Narbonne et la vicomtesse de Laval.
Nous ne fîiknes occupés pendant plu* sieurs mois que de l'espérance de nous réunir, et des moyens d'opérer cette réunion; mais les menaces de guerre répandues dans toute l'Allemagne» l'incertitude où étoit le Wirtemberg de con-^ server la paix avec le Directoire, et le.
besoin de surveiller notre propriété du journal qui se relevoit tous les jours, et qu'un homme vouloit- s'approprier, nous soumit tous les deux à des cic-
(i) Cest qu'il étoit nëcessaire à sa santé, et que je n*étois pas sûre d avoir i»e bonne occasion de lui en renvoyer.
( a53 ) constances si peu favorables à nos espérances.
Tubingue, septembre 1798.
« L'espérance que j'avois conservée si « long- temps de vous voir bientôt ma a laissé dans un grand vide. Ce qui nie « reste ici^ quoique bien aimable, me sem- « ble peu de chose , en songeant au bien « aiiquel je dois renoncer pour long- « tempes encore. Je faisois chaque jour de « longues promenades dans ce pays vrai- N ment très agréable, et quand je décou- «Trois quelques sites qui réunissoient tout « ce que vous aimez, la verdure, Tom»
«brageetle silence, j'en jouissois avec « délices , en pensant que vous viendriez « en jouir avec moi. Aujourd'hui ces a belles promenades ont perdu leurs « charmes ; je n'aime à les visiter que M seul : elles entretiennent ma mélanco- « lie, mais elles l'adoucissent. Je sens ce- M pendant que tout justifie le conseil de
« nos amis , de rester encore pour sur- M veiller nos intérêts. Je voulois vons « écrire aussi qu'il vient de s'élever de « nouveaux obstacles qui m'alarmeroient
• sur les dangers de la route. Je voyois « une réunion dont le bonheur seroit court
• et se tennineroit par une séparation qui « me seroit bien amère : ne croyez pas « pourtant , ma bien-aimée, que mon ame « se laisse abattre par le sentiment de ma « situation ; non , je vons le jure , je ne «regrette que vous et quelques amis. K « je vous avois près de moi , vous me « consoleriez de tout. Je vous presse contre <r mon pauvre cœur y tout à vous , et tout « plein de vous. Je vous recommande à « cette providence qui vous protège. Je
« me repose sur la tendresse de votre «cœur, c'est ma première providence et N le premier bienfait de l'autre. »
Ah ! c'étoit bien lui qui étoit ma providence, et qui l'est encore, par sa longue et tendre prévoyance aundelà de sa vie.
Ces lettres , car j'en reçus plus d^une Srur ces rtgrets qui frustroient son espérance et la mienne , ces lettres me pénétroient de tristesse; cependant il falloit soutenir mon courage pour ne lui pas faire perdre le sien. Hélas ! il fut mis dans oe temps à de cruelles épreuves. Je perdis le meilleur ^ le plus tendre, le plus généreux des frères , celui dont j'étois Tamie, la confidente^ la consolation dans ses peines , et qui étoit la source de tous les biens dont j'a vois joui; et le jour même de cette si douloureuse séparation , à <î6té de son corps , dont les yeux étoient fermés pour jamais, j'appris, par Timprévoyance d'un de ses amis , que ma sœur , si'tendrement chérie, attaquée d'un mal qu'elle me cachoit par tendresse , alloit bientôt le suivre. Je fus saisie du plus affreux désespoir : je me vis seule dans l'univers. Ah ! comment ai -je mérité de me voir arracher les objets les plus chers à mon cœur? Le bien si précieux qui me restoit , le premier ami-
de ce cœur si déchiré pouvoit à chaque instant être obligé de s'enfoncer dans TAllemagne , où j^envisageois mille obstacles pour le rejoindre, pour lui rendre les soins de ma tendresse., si nécessaires à son coeur et même à sa santé naturellement délicate. Je puis dire que , dans ce moment affreux , j'éprouvai une telle douleur, que je sentis que, si je nemployois pas toutes mes forces à la combattre , j'allois en mourir; maisFimage 4e mon tendre , de mon malheureux ami me sauva , et je me commandai de vivre , pour ne pas le priver de celle qu'il regardoit comme son premier bien.
A quelle ame affligée des lettres semblables à celle qu on va lire n'auroientelles pas porté des consolations!
« Que j aurois regretté , ma bonne amie , u que votre dernière lettre se fût égarée !
« votre tendresse , qui est le premier bien N de ma vie , s'y peint avec des mouve- « ments et des expressions qui portent au
( a57 ) « fond de mon cœur les plus douces îm- « pressions. Ah ! oui , ma bonne , ma M chère Amélie , aimez la \ie pour moi , « soignez- la pour moi; que les contra- « riétés de la fortune soient les seules « peines que vous y rencontrerez , et que « les peines du cœur n'en troublent i^hir « jamais la douceur. Je ne demande au « ciel que d'achever le cours de ma vie au- « près .de celle qui y attache tant de prix.
« Que je vous remercie, ma bien-aimée, « d'avoir fait un aussi bon usage de Tar- « gent que Smith vous a remis , et de n'ait voir pas attendu mon consentement pour « une chose si douce à mon cœur I Qu'il «t est consolant , dans la perte de sa for- « tune , de trouver encore les moyens de « faire quelque bien à d'honnêtes gens « qu'on aime I J'ai joui de cette douceur « dans mes courses ; quelque bornés a que soient mes moyens depuis notre « désastre , j'ai trouva des compatriotes' a plus misérables , et j'ai pu leur donner ««quelques secours. Je^voulois vendre
( a58 ) w aussi quelques bardes embarrassantes à «transporter, j'ai rencontré un compa- «triote errant et déguenillé que cela a « rendu bien beureux. »
C'est à-peu-près , jfe crois , vers la fin de cette année que le Directoire, instruit que làt^mbe avoit englouti presque tous les déportés qu il avoit fait passer à Cayenne, offrit à ceux qui avoient écbappé à ce funeste voyage File d'Oleron pour asile, sous- peine d'être sur la liste des émigrés, s'ils ne s'y rendement pas. Je connoissois trop l'ame noble et fière de M.
Suard pour penser qu'il pût consentir à ^ se mettre entre les mains d'une puissance qui lui avoit ravi, par un décret aussi injuste qu'arbitraire , sa fortune , ses amis , ses foyers , sa patrie , et j'étois bien loin moi-même d'en former levœu; j-attendois son sentiment pour en avoir un moi-même. Voici ce qu'il m'écrivit dans cette <ârconstance.
« A l'égard du voyage d'Oleron, qu'on  propose aux déportés, j'aurois , comme
( aSg ) « phisienrs d^entre eux, une grande repu- «gnancepour me mettre en liaison si in- N time et si dangereuse avec des hommes « qu^on ne peut estimer ; des hommes « qu'il est triste de redouter , et à qui il « est triste de devoir, et dont la fortune •c et les démarches dépendent même d'é> « vénements qui les maîtriseront malgré n eux. Je sais renoncer à la fortune quand « j'ai le nécessaire. Il faut conserver tant « qu*on le peut Findépendance de son « ame, de sa pensée et la liberté de sa « vie. Je sais que ces sentiments sont « conformes à ceux de mon Amélie et aux « calculs de sa raison. »
Et sur ma réponse, il me dit :
« Je me suis presque reproché ma let- «tre, mabien-aimée, en lisant celle où « votre tendresse, si détachée de vos in- « téréts personnels, se résigne au vœu que M j'exprime , avec tant de bonté. Ah ! ma u bien-aimée» tant de tendresse n est pas
( a6o ) « perdue pour mon cœur .Je n'ai pu m'em- « pécher de lire votre lettre à mes corn- M pagnoDS, qui en ont été attendris jus- N qu'aux larmes. Je sens tout le prix du « sacrifice , et moins il vous coûte > plus « il m'est précieux, n
Je ne faisois aucun sacrifice en le laissant à sa libre détermination ; le bonheur de vivre à côté de lui étoit balancé par rhorrible crainte de le voir sous la puissance du Directoire. « Si, me dit-il ensuite, • le sacrifice non seulement de ma liberté, « mais , ce qui est plus fort , d'un senti- H meut d'indépendance qui s'est encore « accru dans la retraite , étoit nécessaire à « votre bonheur , vous n'auriez qu'à dire «I un mot ^ j'obéirois ; mais je connois la « tendresse de votre cœur et la suscepti- « bit i té de votre imagination ; il y auroit « pour vous y même auprès de moi , un «état de trouble plus pénible que l'abn sence même ( je crois qu'il avoit raison ) , et j eprouverois le regret le plus a amer et le sentiment le plus pénible ,
« celui d'être mécontent de moi , et d'a- « voir gâté les, restes d'une vie que n'a « dégradée aucune lâcheté. »
Un de nos amis demanda au Directoire de le laisser vivre dans une ville d'Allemagne à son, choix; je le lui écrivis , et il me répondit : *
« Je ne puis; mon Amélie, partager les
« espérances que vous me donnez ; je
H veux conserver mon indépendance : il
a n'y a que l'intérêt de ma bien -aimée qui
« puisse balancer ce sentiment , mais il
a n'y a aucun sacrifice que je ne sois prêt
<r à faire à ce premier de tous les senti-
« ments. Si je quittois Tubingue, ce se-
« roit pour Anspach ou Weymar. Mon âge
M mériteroit quelques considérations , ma
« conduite en mériteroit davantage, si elle
« étoit connue, si on savoit ce que j'ai fait
« et ce que j'ai' empêché de faire , et les
« propositions que j'ai refusées pour un
r< pays (l'Angleterre) où j'aurois trouvé
a des moyens de travail favorables à mes
« projets littéraires. Mais je l'ai fait pour
« moi , par mon sentiment intérieur ;-par « délicatesse, non par devoir. Je ne -dois «rien à aucune puissance, mais je serai a fidèle à mon pays , à mon caractère , à « celle à qui j'ai consacré nia-vie ; et je fe* « rai toujours ce que me dictera un senti- « ment supérieur à toute crainte, à toute a ambition , à toute cupidité;
ff Je suis bien aise que M/** parle d^ « moi comme il doit en penser; mais je.
« n'attends aucun succès de ses paroles, ff La cause des déportés tient à des senti- « ments qu il ne rectifiera point et à des « principes de rigueur qui ne fléchiront « point à des distinctions. D'ailleurs les 8 circonstances vont être telles ( une nouvelle coalition se préparoi t ) que les intérêts « des individus seront bien insignifiants « dans les mesures qu elles nécessiteront.
«Ne vous livrez donc, mon Amélie, à H aucune espérance de ce côté;. J en con* « çois encore d^une meilleure destinée. Je « trouve de grandes probabilités d'une réaa nion peu éloignée avec l'amie de mon
{ a63 ) « cœur. G*est tout ce qu'il me £siut , c*est le « seul bieu que je déàîre et qui puisse eu- « core me faire sentir la vie. Adieu , mon « Amélie. Parlez toujours à mon portrait, « il doit vous répondre. Ah ! que ne puis* « je réaliser ia scène du tableau parlant l « Avec quel sentiment de bonheur je « presserois mon Amélie sur mon cœur L »
M. Suard avoit , dans ce moment , Tespéranoe, ainsi que sa société, dobte^ air un asile en Italie ; mais les armées françoises qui y entrèrent la détruisi* rent bientôt. Pendant ce temps tous nos amis , qui avoient demandé , pour M.
Suard, un long sursis, sous prétexte de maladie, tous nos amis, dis-je, et surtout M. de Vaines, qui nous àvoit toujours montré une amitié aussi vive que constante, se montroient affligés de la fierté de M. Suard , que j'bonorois du fond de mon cœur ; ils combattoient avec moi son éloignement et la défiance qu'il avoit de Tusage que pourroit faire le Directoire, des ennemis
qui seroient entr e ses mains. Ib croyoit qu'on étoit las dUlb haïa La nouvelle de la mort de tant de déportés avoit fait un effet affreux ; nos amis croyoient que loffre de Tile d'Oleron étoit. un commencement d'expiation. Plusieurs déposés y étoient arrivés et s'en félicitoient. Us se composoient entre eux , avec leurs femmes , une société douce et agréable. M. de Vaines recevoit des 4ettres de quelques< uns, dont il me faisoit part ; elles me firent céder un moment au bonheur de voir mon tendre ami se rapprocher de moi. En même* temps M. de Vaines , à moa insu, le pressa fortement d'arriver pour ne me pas priver de sa fortune* M. Suard ne balança plus. Il m'écrivit que son sacrifice étoit fait et me conjura de l'-accepter; mais il régnoit dans sa lettre une telle tristesse que je sentis toat ce que ce. sacrifice coûtoit à son noble caractère; et j'honorois trop les motifs de sa répugnance , j'avois trop besoin, de
son bonheur pour ne pas rejeter absolument le sacrifice de tous les nobles sentitrients de son ame. Qu'avois-je besoin , pour lui et pour moi , de plus de fortune , quand j'avois mis notre nécessaire hoi*s d'atteinte, autant qu'il étcit possible? Je fus. affligée de lui avoir donné un moment un sentiment si pé-* nible, qui s'effeça bientôt de son ame par les assurances que je lui donnai de ne plus ouvrir la mienne qu'à l'espérance de le rejoindre en Allemagne , dès que les circonstances nous favoriseroient..
Tubingue, 1799.
« Ma bonne amie, nous sommes^ toua jours ici dans l'incertitude sur la paix <c ou la guerre. Si cette dernière se renou- « veloit du côté du Rhin , on y craindroit H également les armées amies et enne- « mies , on y craindroit aussi des mouve- « ments intérieurs; c'est par- tout ^ de ft même. Le Nord est aussi menacé d'o-
( a€6 ) « rages intérieurs et extérieurs. Dans cette H incertitude , je ne puis fixer loon es^t » sur aucune occupation sérieuse : ou je « me livre à mes rêveries qui ont souvent « de la douceur y ou je trompe le temps ^tt par des riens. La société dans lacfuelle n je suis me donne d'agréaUes et conti»
« nuelles distractions ; elle vous désire « beaucoup. Madame de Laval a été bien «sensible à quelques phrases de votre c( dernière lettre pour elle , que je ne manu que pas de lui lire^ Nous méneriooa une u vie assez douce ^ si oous étions sàrs de « rester ici ; mais une idée qui frappe plus «mon imagination que ma raison, c'est a que je me dis, chaque jour , en m'éveil* «lant: Allons, voilà encore un jou)r de « moins entre mon Amélie et moL Je vois « cette réunion conune certaine,. qudii|ue «je. ne puisse encore en calculer le mo* « ment , et cette ix^time persuasion à la- « quelle je m'abandonne me fait suppor- « ter les longueurs de Ijabsence* Moi , qui «ne viyois guèri^ ,^a|is lavenii^ je m'é-
« lance ters ce moment iieareux qui me <t réanira à mon Amélie. Je me suis ac- <r coutume à vivre avec mes fantômes ; ma » bien-aimée , puisque mon bonheur vous «est si cher, écartez de vous toute idée ff triste , racontez-moi toujoiu*s les visites »de nos amis. J'aime à répéter à mon « Amélie que, condamné par la nécessité « à vivre loin de ce que j'aime presque tf uniquement au monde , je me sfuis for- (I tifié contre ce mal, le plus grand dont « je puisse être frappé, par les doux et fré- « quents témoignages que j'ai reçus de sa «tendresse, par toutes les consolations « que nous avons trouvées dans notre in- « fortune, et sur-tout paf* le sentiment « que ma t^signation et la tranquillité de « mon ame ajouteroient à votre courage.
"Adieu, ma bien-aiméeî je n'aime plus «qu'en Amélie, mais j'aime bien tendre- « tnent tous ceux qui l'aiment. »
Mar» 1799.
Les François venoient d'entrer dans
le Wirtemberg. M. Suard fut obligé de quitter Tubingue , une société cbarmaute, et de s'enfoncer dans F Allemagne. Ce fiit pour moi un terrible événement et heureusement le dernier.
Anspach.
«Chère amie de mon cœur, calmez- «vous, je vous en conjure. Que votre » raison vienne au secours de votre ima- « gination ! voici encore un moment d'étt preuve ; il faut le subir, mais il doit ef- (i frayer de loin plus que de près ; écoutezft moi bien. Le seul mal que j'éprouve , et . « il est grand , c'est de voir troubler et tt suspendre cette facilité de correspon- « dànce qui faisoit la douceur de ma vie ; « mais ce mal n est que momentané^Les « correspondances se rétabhront. Ma Cl santé est bonne ; je pourrois choisir a plusieurs résidences agréables ; celle-ci « Test beaucoup , elle m'éloigne moins de ftvous. J'y trouvée des connoissances in-
Rtéressantes et des ressources de tout
« genre. J'ai une société d'échecs ; nous
« avons des concerts excellents, des bals,
« des opéra italiens et une cour fort ai-
« mable , celle de M. le prince dé Hardem-
« berg. Ses qualités d'homme d'état sont
« connues de toute l'Europe, mais ce n'est
«qu'en Allemagne qu'on peut connoitre
«et juger tout ce qu'il a de bon, de
« généreux et de noble dans l'ame, d'ex-
« cellent et d'aimable dans l'esprit, et de
« politesse et de grâces dans les manières.
« Les environs d'Anspach sont fort agréa-
«bles. J'attends donc ici les événements
« et la belle saison ; j'y entretiens Tespé-^
«rance d'y voir ma bien -aimée: cette
«idée embellit ce séjour. Si vous vou-
«lez^ mon Amélie , que je conserve
« toute ma force , dites-moi que vous ne
« voyez , dans l'absence de votre ami ,
« qu'une séparation telle que l'amènent
« des objets de fortune entre des amis
« tendres, sans les rendre malheureux. Il
« faut continuer de lutter contre les difK-
( ^lo y
« cukés et trouver dans sa conscience et « dans les trésors inépuisables d'une ten- « dresse confiante et mutuelle la force de « supporter les privations. Votre vie est « ma vie; votre tendresse est la flamme « qui entretient ma vie. Soyez calme, je « n'aurai que ces peines que les scènes de «la vie amènent dans les situations les «plus tranquilles. Oh! mon dieu, coo- « servez-moi mon Amélie , rien n'ébran- «lera ma résignation et je ne sentirai « point le malheur. » '^ •
Comme ma plus grande peine et même ma seule crainte étoit celle de le voir malheureux^ et son bonheur mon premier besoin, cette lettre porta dans mon cœur les plus douces consolations; je me livrai à Tespérance prochaine de me réunir bientôt à lui à Anspach, et je n'eus plus à faire, avec cette douce idée , une suite d'efforts de courage qui à la fin m'auroient épuisée.
Anspach.
« Combien je suis content, mon Amélie, a de votre résignation , et combien je troua ve de tendresse dans votre raison ! Ma vie « est douce , j'ai plus de distractions que ft je n'en désire. Mon habitation est gaie et « commode, de plain-pied, avec un petit « jardin , sur une promenade plantée de « superbes marroniers ; elle est peu éloi- « gnée du château qu'occupe M. de Har- « demberg, qui a un parc que vous aimerez « beaucoup. Il y a ici un grand noipbre « de personnes aimables parmi lesquelles ft est la sœur de notre bon M. Barin (madame de Monbel ) ; je ne reçois de tous « que des preuves de la plus grande bien- «veillance. Bonjour, mon Amélie, Tob- «jet, l'espérance. Tunique bien de ma « vie ; je vous appelle de toutes les voix « de mon cœur. Les beaux jours s'appro- « cheot ; nous nous réunirons , et Tamer^ « tume de la vie sera passée, »
Ces dernières paroles sont de milord
( ^7^ ) Rnxel après ses adieux à sa femme, ic^ veille du jour où il fut décapité.
La Prusse étant en paix avec la république , et ayant sauvé tout ce que je pouvois des débris de la fortune de mon tendre ami, je ne pensai plus qu'au bonheur de me réunir à lui. Je fus quelque temps à trouver une compagne qui allât au moins jusqu'à Strasbourg, oti je pouvois , par les recommandations de madame Gau , dont le mari étoit compagnon d'infortune de M. Suard, trouver un compagnon pour me rendre à Mayence, et traverser le Mein ensuite, pour me rendre à Franc* fort. Je trouvai cette compagne et j'obtins un passe-port pour l'Allemagne, sous prétexte que j'avois une succession à y recueillir. G'étoit la seule raison adi^se pour en obtenir, et ce (iit le président même de la municipalité, à qui j'étois recommandée, nommé, je crois, M. Golar, qui eut l'extrême bonté de m'apporter une lettre écrite de sa main , que je devois lui présenter à la municipalité le len*
( ayS )
demain , comme preuve de la vérité de la succession. La scène se passa de la manière la plus sérieuse. Je ré vins enchantée d'avoir dans ma poche les moyens de sortir de cette France , autreJFois tant aimée, avec une espérance qui allôit m'embéllir toute la route. Un de mes amis , à mon insu, demanda aussi pour moi une lettre de recommandation à l'ambassadeur de Prusse, pour M. de Hardemberg, et mademoiselle Clairon que je connoissois m'en donna une autre pour le dernier ministre du margrave d'Anspach. J'oubliois de dire que la fortune du journal , dans lequel M. Suai*d avoit une propriété, se rétablissoit tous les jours , et que je portois sur moi un trésor qui pouvoit iious faire vivre avec aisance une année entière. C'étoit le terme du passe-port. Je renaissois tous les jours à la santé et au bonheur, ayant une si douce espérance devant moi. J'annonçai mon départ à mon ami , qui me répondit :
Antpach, 6 juillet.
amie de mcMi cœur, j^aî reça «les deux leUre9 où vous Qu'annonces « votre départ. Ifon cœur battoit avec « une douce violence «n les lisant, et il a » peine à se calmer. Mon imagination va «au-devant du moment si long -temps « attendu où je presserai mon Amélie sur « mon cœur. Je ne suis occupé que des K moyens d'arriver à Francfort. Je logerai ft à rhôtel du Cygne. Ah! j attendrai au- « près de vous avec courage le .retour «d'une meilleure fortune. O ma chère « Amélie, quel bonheur nous attend ! »
J'eus le bonheur de rencontrer dans la diligence un garde-du-^corps de la reine que sa belle figure avoit sauvé de la mort par la profonde compassion qu'il inspira à une femme patriote, qui le recommanda à son mari , lequel jouoit un grand rôle dans la section: mais je fus sur-tout frap-
pée de sa bonté. De trois femmes que nous étions dans la diligence jusqu'à Strasbourg, je crois que la plus âgée étoit celle pouEqui il avoit le plus d attention ; il lui off^oit son bras pour descendre , le lai laissoil pour entrer dans Tauberge , et recommençoit à chaque station. Il allok à Mayénce , comme militaire. J'étois en> chsmtée* de Tavoir pour compagnon de voyage jusque-là. £n descendant de la -diligence à Strasbourg , je fus aussi étonnée que reconnoissante pour madame Gau, d'y trouver son frère qui voulut absolument que je le suivisse chez lui, où fnon dîné m'attendoit et où il espéroit que jç lui ddnnerois quelques jours , pour me reposer. Je lui dis que je ne pouvois me séparer du jeune officier qui étoit près de nkA , et que je prenois pour protecteur jusqu'à Mayence, où nous allions Tun et l'autre. Il l'emmena sur-le-champ chez lui elle fit jouir, pendant les deux jours suivaMs, de toutes les aimable^ distractions qu'il me procura. J'eus le bonheur
de trouver dans la diligence qui condoi* soit de Strasbourg à Mayence , deux Attemands excellents qui alloient à Francfort, à qui ce jeune officier me reçiMmnanda fortement. Je n'arriverois donc pas dans un pays inconnu et dont j'ignorois la langue. Nous nous embarquâmes sur le Mein , et en débarquant j'étois heureuse , mais fort agitée. Un de mes bons Allemands , qui en devina la cause , me dit qu'il se chargeoit de répondre aux visîr teurs et qu'il me prioit de ne pas dire on seul mot. Je descendis et volai à l'auberge.
Mon ami m'avoit prévenue depuis deux jours ; il alloit sans cesse sur le port , il y étoit encore et accourut. Oh ! quel souvenir que ce premier moment de réunion J le malheur fnt à l'instant anéanti. Noos passâmes trois jours à Francfort, remplis de bonheur comme de plaisirs. J'y vis deux opéra bufFa qui me ravirent d'admiration parla perfection des acteurs et de l'orchestre. L'Allemagne est vraiment une terre d'harmonie , et le peuple
même vous suspend immobile dans les rues, par les sons qu'il tire des plus simples instruments.
. a8 janyier i8ao.
Quel nouveau malheur vient me frapper en ce moment ! malheur le plus grand que je puisse encore éprouver! la perte du duc de Grillon , le plus ancien ami de M.
Suard , celui avec lequel j'en parlois avec le plus d abandon , celui qui lui a donné le plus de regrets, qui a le plus partagé les miens. Personne ne lui a jamais porté une estime plus sentie, plus affectueuse :
car un beau caractère et une ame noble et sincère étoit pour le duc de Grillon la première de toutes les dignités. Personne ne m'a rendu des soins plus assidus , plus affectueux. Il ne verra donc point ce pôrtrait de mon ami , dont u s pccupoit avec *" tant d'intéi*ét, dans les jours qui ont pVi- 1m cédé cette horrible maladie, qui lenléve, hélas! pour toujours à une^famiUe si .digne de lui , ^t aux amis les plus tendres.
Ce portrait, que mon inquiétude a suspendu, il venoit le lire à mesure que j'sirVan»
çois et me faisoit des observations pleines de sagesse et de bon goût , dont j*ai toujours profité. Il pleura jusqu'à être obligé àe s'interrompre en lisant le retour si flatteur , si honorable de M. Suard dans sa ville natale, en sortant des lies Sainte- Marguerite. Oh, mon Dieu! m^avez-vous donc condamnée à survivre an petit nombre d'amis que j'aimois encore , quand je ne tenois à la terre que par Tespéranoe qu'ils ne m'abandonneroient jamais F Aujourd'hui vous m'enlevez le plus chéri de tous. O combien celui à qui je dois seul les bdles années que j'ai goûtées sur cette terre, aujourd'hui si dévastée pour moi, me plaint, dans sa tombe, d'avoir à pieu* rer le duc de GriUonu^ si digne de son ancêtre , par^ ses^taœurs , par sa bien* nce qu'il gardoit tout entière dans son cœur, son estime naturelle pour tout ce qui étoit beau et honnête, et sa vie ré^ée parles sentiments les plos uniformément
( ^79 ) nobles, bons et gép^reux. Sa maison où il étpit adoré , cette maison aujourd'hui dans un deyiil que je partage, ofFroit Timage de la plus tendre, de la plus parfaite imion. Il sembloit que sa femme et ses dçux ^enfantSySi. dignes de lui, à qui jamais je ne lui entendis reconnoitre que des vertus sans aucun défaut et sans aucun tort, il sembloit , dis-je , que œs trois personnes ne formassent avec lui qu'une seule ame. Cette maison présentoit aussi ce^e d'un grand seigneur; la magnifi'cence y laissoit apercevoir l'ordre qui la maintient. Personne ne portoit dans Famitié plus de ces prévenances qui en font le charme , et ses vertus noUes et douces en assiiiroient la constance. Il laissoit sans crainte l'amitié qu'il iospiroit, et jamais l'idée de voir s'afibiblir son intérêt n'est approchée de mon cœur. O mon cher , mon respectable , mon aimable ai^i , je ite vous verrai donc plus 1 quelle douleur vous me donnez aujourd'hui ! mais vous vivrez toujours dans mon cœur« Je voue
(aSo)
à votre mémoire une étemelle reconnoissance et une parfieiite et tendre estime. Je verserai souvent des larmes au souvenir de votre amitié. Les vertiis de vos enfants me rappelleront souvent les vôtres. Et celui qui aujourd'hui m'a appris mon meilleur avec tant de larmes , celui qui hérite de vos dignités aveic tant de désespoir, me prévient dans le vœu que je puis former encore de succéder à votre intérêt pour moi , et m'inspire le doux sentiment de la reconnoissance au moment où vous venez de rendre le dernier soupir.
Je dois ajouter, pdur rendre plus coin»
pléte ridée qu'on doit se former de celui que je pleure en traçant ces lignes j que les goûts les plus aimables embellissoient sa raison , étendue par les connoissances les plus variées et les plus solides. Et tous ces avantages étoient relevés par la plus noble et la plus intéressante figure , par les manières les jplus aimables et les plus affectueuses , par le sentiment des convenances le plus parfait et la politesse la
plus exquise. Ce beau modèle vient de disparoltre, et nos mœurs ne peuvent plus , bâas 1 le reproduire jamais.
La douleur qui restera long -temps dans mon atae, d'une perte si douloureuse pour 'moi, m'oblige d'abréger un travail que j'ai des raisons importantes de terminer promptement; raisons que je n*ai point cachées aux personnes qui s'intéressent à ce qui me touche. Je récbme donc Tindulgence du petit nombre de mes lecteurs, si je mets quelque précipitation pour arriver au terme d un écrit qu'il m'est si important de terminer.
Nous passâmes très doucement huit mois à Anspach. Cette ville renfermoit plus de deux cents émigrés qui étoient l'tin pour lautre une société d'amis. Le roi de Prusse s'étoit chargé de l'existence d'un gitind nombre d^entre eux et protégeoit tous les autres , qu£ind l'occasion s'en présentoit.
Toutes les femmes s'y occupoient à broder des ouvrages charmants, sous la direction del'une d'elles qui f aisoit passer en Allema*
( aSa ) gne les différents travaux de cette petite manufacture. Les hommes s'y étoient découvert des talents tout nouveaux. La nécessité leur avoit fait trouver des ressources de travail et d'industrie , dont ils ne se fussent jamais avisés dans des jours plu3 heureux. Ils remettaient , sur le produit de leur travail, trente sous par mois à Tévéque de SainMMez, homme ausri bon que respectable, pour leurs camarades d'infortune à qui Tâge ou les infirmités ôtoient les moyens de s'occuper comme eux. Aucun n'étoit sans secours. L'évéque de Saint-Diez s'étoit fixé à Anspach, dans l'émigration , avec ses deux grandsvicaires et son frère. Il étoit auprès de M.
de Hardemberg l'interprète de tous les besoins des FVançois ; et toujours la bonté, la générosité de cet aimable seigneur répondoient aux vœux de l'évéque.
Les femmes, comme le» hômttiesy cofamençoient à travailler à sept heure^du matin et ne quittoient l'ouvrage qu'à>'neuf du soir; on se réunissoit alors cbez\la
sœur duiiernier ministre du margrave et plas souvent chez Févéque de Saint-Diez; qn y jonoit, on y causoit. Le château du margrave» qu occupoient M. et madame de Hardemberg , étoit fort beau; ils y recevoient, tous les quinze jours, la noblesse d'Anspach , celle des environs et tous les émigrés. Leur cour étoit charmante ; on y jouoit à toutes sortes de jeux , on y donnoit des concerts délicieux, des bals et des collations; nous eûmes bien à nous louer, M. Suard et moi, des bontés de M.
de Hardemberg qui nous reçut à dîner avec sa fille et son gendre; il eut pour M.
Suard des égards marqués et causa sou* vent ayec moi avec une bienveillante con* fiance, qui ressembloit presque à Vamitié* Il étoit impossible de n'être pas étonné de la perfection avec laquelle ce seigneur étranger parloit notre langue: on raurott cru sorti de la cour de Versailles, et ses manières avoient toutes les grâces denos seigneurs qui en ont le plus.
Kous avions rencontré à Paris le prince
( a84 ) de Salm et la princesse de Bouillon. Ce fat nn véritable bonheur pour nous de nous retrouver avec deux personnes si parfai* tement aimables , que nous vîmes souvent dans de charmants soupes où ils invitoient le petit nombre d'émigrés qui leur convenoient. Je me rappelle encore aujourd'hui avec plaisir que cette princesse, par la réunion heureuse des qualités du cœur, de lesprit et de Fimagination , m'offroit le modèle de la perfection où peut aspirer une femme.
Nous réunissions aussi quelques émigrés, deux fois la semaine. C'étoitpour nous un grand bonheur que de leur procurer quelques douceurs; et, quand nous partîmes de cette ville , nous en goûtâmes un autre plus doux encore, celui de les prier de vouloir bien que nous disposions de notre petit mobilier en leur faveur. Les gros meubles apparténoient eu propriétaire, mais tout le reste leur fat abandonné. Je goûte encore du charme, en me rappelant la satisfaction que nous éprou-
vâmes , M. Suard et moi , en les voyant emporter avec tant de plaisir des bagatelles agréables et utiles, qu'ils ne possédoient'pas auparavant.
C'est après buit mois de séjour dans cette jolie ville que nous reçûmes la nouvelle, du retour d'Egypte de Bonaparte, de son élévation au consulat et du rappel de tous les déportés. La cbute du Directoire nous causa une grande joie, et nous ne concevions , comme la France entière en ce moment , que des espérances d'un meilleur avenir, en voyant le gouvernement codifié à un seul homme, à qui on accordoit un caractère assez ferme pour savoir employer le pouvoir qu'on mettoit entre ses mains à réprimer les factieux.
On lui prétoit aussi des projets inspirés par le sentiment de la véritable gloire, qui, s'ils se fussent réalisés, lui auroient assuré l'estime de l'Europe entière et la place la plus bonorable dans la postérité.
On ne tarda pas à découvrir l'excès de son ambition, qui s'accrut sans cesse par
ses succès.' La considération dont jouissott M. Suard loi procura Faccueil le plus flatteur du premier consul. M. Suard venoit d'être nommé secrétaire perpétael de Facadémie françoise ; il n'avoit formé aucun Tceu à cet égard , mais il fxtt flatté d'être Tobjet d'un pareil choix. Bonaparte, la première fois qu'il le reçut , ne lui parla que de l'académie- et lui demanda où en étoit le dictionnaire. Il lui répondit qu'il avançoit peu, et qu'il manquoit à l'académie du temps et des hommes. — C'est beaucoup, dit Bonaparte: des hommes, je le conçois; mais pourquoi du temps?
— C'est, général, qu'autrefois il y avoit trois séances par semaine pour travailler au dictionnaire et qu'aujourd'hui il n'y eu a qu'une seule. — Mais n'imaginez-vous rien pour le faire avancer ? Proposez-moi vos vues et je les adopterai. M. Suard, qui ne se soucioit plus de se mêler de politique avec un homme qui n'étoit (gouverné que par son machiavélisme et son ambition démesurée, proposa une commission
( ^«7 ) cie cmq membreft qai se rassemUeroient deux fois par semaine pour préparer les articles iqu'<mdevoit discuter dans laséan* ce. Bonaparte adopta sur-le-champ sou idée, et cette ciM»mission, dont étoient M.
Saard, Fabbé Morellet et M. de BoufiSers, etc. 9 rendit les fdus grands services à TacadéiDÎe et en rend pent^tre encore, par les non^renx matériaux qu'elle a laissés à ses successeurs.
Bonaparte traita les hommes de lettres avec une g^éroshé inconnue jusqu'alors; il vouloit gagner les voix de la renommée.
Quoiqu'^il n'eût pour guides qlie ses passions , qu'il dédaignât l'opinion publique»
il aimoit le meilleur encens et ne*pouvoit souffrir le blâme. De cent louis qu'âvoient reçusles Fontenelle et les d'Alembert, pour la place de secrétaire perpétuel de l'académie, Bonaparte en fit monter les hono-»
raires à 6,000 francs. Les pensions pour les septuagénaires' n'étoient que pour quatre membres, il les doubla et aug«> menta le revenu des académiciens; les
melnbres de la commission fiamvt aussi traités assez magnifiquement. -
On pense bien que le ton^ de frandUse et d'urbanité que M. Suard ayoit porté dans plusieurs écrits polémiques ne IV bwndonnoit pi dans la conversation, ni même dans la discussion; un de ses oonfrères à Tacadémie, avec lequel il à été Je plus lié, m'a assuré que sa convecsation y déceloit Fhomme de lettres le plus 'instruit et rhomme du monde le mieux élevé. Il n'y déguisoit jamais son sentiment , surtout lorsqu'il y avoit du courage à l'exprimer. Il avoit une adresse remarquable pour envisager et iaire envisager une question s.ous toutes les faces. Quelque caractère que prit la discussion, janïais il n'élevoit la voix au-dessus du diapazon ordinaire , et savoit toujours se faire écouter. Soit qu'il louât, soit qu'il critiquât', il mettoit dans l'éloge et dans le blâme je Uie sais quoi de délioat et de fin, qui ètoit à la critique tout ce qu'elle a trop sauvent d'amer, et à Téioge tout, ce qu'il peut
avoir de fade. Ge n'est pas lui qui put ja.mais faire dégénérer en dispute une dis isussion littéraire* Lorsque le wjet qiii avQÂt.dpiiné lieu à une dissidence étoit épi^i^, on le voyoit causer amicalement ay^ç ceux de ses confrères qui ay oient le plu^ coinbattu son opinion , et leur prouver , par une politesse qui n avoit rien d affecté , qu'il étoit au-dessus de tous les petits ressentiments de la ccmtradiction et 4e l;'aaiour-propre blessé.
M. Suard accuetUoit avec politesse les prétentions de ceux qui dspiroient aux places vacantes à l'académie, sans laisser apercevoir son opinion. Mais s'il se pré* sentoit un homme qui pût blesser en rien la dignité qu'il attachoit à ce corps , sentiment dont il étoit jaloux , il déclaroit aveo franchise qu'il ne lui donneroit pas sa voix , et lui en disoit les raisons.
Cette frand^ise, toujours adoucie pçr son ton et sa politesse , il en fit preuve à l'égfuriiil*^n^.9Vocat çél^e, qui avoit p|>-
( ^9^ ) tenu de grands succès au barreau. Il pensoit, lui dit-il, qu'un avocat distingué troH- TOit sa récompense dans ses succès tnémeé, mais qu'une place à Tacadémie étoit le prix le plus glorieux des talents littéraires, et qu'il se croiroit injuste, s'il en irustroitiïn littérateur de profession, pour un homme d'un talent même éminent , qui ne s«t>it point dans la tlasse des littérateurs.
On pens\e bien que c'est d'après mes propres observations , ou de la bouche même de M. Suard , que j'ai recueiUî les détails que je cit^ici^ Toujours, j'ai vu en lui autant de conscience qu'il avoit de lumières: c'est ce que je répondois à tous les prétendants qu^ vouloienf m^ ^ireeDtrer dans leurs prétentions. M. Si^ard, Jenr disois-je , est un bien meilleur juge de vos droits ; et ils étoient bien étonnés, quand je les assurois avec sincérit^que je ne me mélois en rien de ce qui touchoit à l'académie. J'ai toujours eu horreur de l'intrigue^ et j'ai toujours pensé qtie si, par mon influehce, j'eusse obtenu un ciioix
dont un autre étolt plus digne , je n'aurois ^pu me consoler. Je devinai souvent, en ^causant avec lui sur les différents concurrents à qui il donneroit sa voix, et je le ■savois toujours par lui quand le préten- -dant étoit Tobjet de son estime, comme littérateur et comme 'homme ; car il ne pbu-
• voit supporter le triomphe de la médiocrité et de Tinconsidération sur le mérite qu'il
• appuyoit toujours de toute son influence.
- Je fus un jour bien trompée sur le choix
qu'il a voit fait entre deux concurrents, M.
•de Tressan et M. de Chamfort. Comme
j^étois également indifférente aux préleâ-
tions de Tun et de Tautre , je n'en dis seu-
' lenient pas un mot à M. Suard. Le soir de
'la 'nomination, j'allai souper chez ma-
'dame Saurin: M. de Chamfort, sur qui
•M. 'de Tressan l'avoit emporté, me dit
avec lin ton un peu railleur : J'ai bien des
' obligations., madame , au zélé de M; Suard
pour mes intérêts. — J'ignore, monsieur^
lui répiiquai-je, ce que vous lui devez , je
' iie'me mêlé tn rien des choix de l'acadé-
mie. -^ Gela eât bien extraordinaire. — Gela est eacùre j^us vrai, lui die-je. Je croyois que, ne pouvant soufFrir le caractère de Ghamfort, il ayoit donné sa Toix à M. de Tressan , et quelque temps après j^appris avec étonnement par lui qu'il Tavoit doiiùé non à M. de Tressan^ mais à Ghamfbrt même; il ajouta : Je naùrois januùs donné ma voix à M. de Tfessan.
.Je ne connoissois ce dernier que par quel- .qués épigraeunes et ses flagorneries en- .vers les femmes : apparemment que M.
Suard en savott davantage.potirlttipl*éférer Chamfbrt.
Avec qiiellé attention conaeiéncieuse il éxaminoit les discôuts , pour les prix de Tacadéibie ! Quelle craîote^lieate <fe ne pas proncMoCer en fieivear du dîsfiours le plus digue de eette^oUroiBAe, <pliproco- : roit au yainqueurle: plus beau jour de sa vie , et ouvroit Mn^eme^à- Fespérance de nouveaux sueeès!
M. Snalrd avmt toujours Une pért disins les produite 4ii PièbUcisHey mais il nen
( ^93) étoitni l'auteur ,^ ni le rédacteur; U n^en faisoit pas, dans ce temps, un seul art^e, voyant que la plus simple idée juste et raisonnable nepouvoit s'y introduire» sous un chef dont Tan^binon et lorgueil s accroissoien^ tous les jours. Ce chef surveilloit les journaux avec une attention qui ne se ralentissoit jamais, et les supprimoit d'un seul mot, à sa volonté. Ces papiers n'étoient guèi^ remplis alors que de mensonges politiques, d'injures CQ|itr|9 les puissances et leurs ministres , e^ de fades adulations ; et j'ai entendu dire à Id. Suard, à propos d'un article inséré dans le publiciste , qu'il aimeroit mieux se brûler la main que de l'avoir écrit : je suis bien sûre qu'il disoit la vmté.
Ce journal fut pourtant suspendu tr^is fois, malgré toutes lès complaisances dje quelques rédacteurs,.
M. Suard fut fort surpris un jour de voir entrer dans son cabinet M. .Maret , qui lui dit qu'il venoit , de la part du premier coAsul, le prier de faire un petit morceau
^ur un sujet que je ne me rappeÙe pas bien. M. Suard, ne trouvant rien dans ce qu'on lui dcroandoit qui blessât son hon* neur , dit à M. Maret qu'il s'en chargeroit , à la condition qu'il le feroit à sa manière, et qu'il resteroit le maître de l'imprimer tel qu'il Tauroit fait.' M. Maret l'assura qu'on le laisseroit parfaitement libre à cet égard. Buonaparte désira seulement voir l'article, et demanda aussi que M; Suard le signât; il refusa. Il désira ensuite qu^il y mit.la première lettre de son nom, il Je refusa encore. L'artrcle parut signé par un ami de la paix.
Il étoit facile de juger, par cette résistance réitérée, qu'on n'avoit pas affaire à un homme facile à faire entier dans des vues qu'il désapprou voit .Cependant, après qu'il se fut fait empereur ,- Buonaparte tenta de rendre M. Suard favorable à ses intérêts, dans les deux causes les plus odieuses, celle: sur-tout de l'assassinat du ducd'Enghien, si universellement, si doaloureusement senti dans toute la France.
( agS )
Personne que je connoi3se ne put dissiu^ulerni sa douleur, ni son horreur de cet horrible attentat, qui anéantissoit dans cç jeune et brave guerrier une race entière de héros si chers à la patrie. Les sentiments étoient trop violents pour ne pas s'échapper de toutes les bouches ; Thorreur se manifesta ouvertement, chez le peuple même : et, quand les sœurs de son assassin allèrent au spectacle, et qu'elles firent appeler leur voiture, sous le nom de la nouvelle dignité dont il venoit de les revêtir , le peuple répéta : Oui^ princesses du sang d'Snghîen.
, Le second article que Bonaparte desiroit,,pour redresser. Jo/>i>wbn égarée ^ a voit pour objet le sentiment qu'un public nom-, breux manifestoit en faveur du général Moreau, dans un procès, que ses craintes lui faisoient intenter, à ce général, sur lequel le public plaçoit beaucoup d'espérances..
M. Maret insinua à M. Suard, dans une lettre, qu'on desiroit de lui deux articles
( agÔ )
propres « à redresser Topinion, qui n^est «pas, disoit-il, le résultat d'une fermeii* « tation éphémère. Ôh se gardera bien de « rien prescrire à cet égard ; on connoît «trop bien la sagacité parfaite et les resft sources de Fésprit de M. Sûard. »
^ M. Suard me communiquoit toutes les pboses qui étoient de quelque intérêt pour lui. Je me montrai, comme lui, indignée d*uae méprise si outrageante} je vis biea et je le connoissois trop bien pour ne pas savoir comment il alloit y i*épondre. Il m'apporta sa lettre , dcmt je le priai de nie donner une copie ; la vbid :
«Vous me demandez, -monsieur, déni « articles de journal, propres à redresser « Topiniôn publique ; cela me paroit très «difficile, sur- tout quand Tes journau:| « sont absolument discrédités , et mon es- « prit est tellement séparé des affaires pu- « bliques, depuis que les particuliers n'y « ont plus rien à voir et n'y peuvent éxer- « cer aucune influence par leur opinion.
« que 9 très sincèrement, je suis incapable
« de répondre à ce que Ton attend de moi.
« Mon esprit est d'une nature indépen^
« dante et indocile qui ne peut.se vaincre ;
«je ne manque ni d'idées, ni de. facilité
« pour exprimer ce qui s'offre naturelle-
« ment à ma pensée, mais je me trouve
« frappé de stériUté quand je veux écrire
u sur des sujets de commande, qui ne sont
« pas dans le cours habituel de mes ré-
« flexions. Je ne puis servir le chef du
» gouvernement qu*en suivant les princi-
« pes qui ont constamment gouverné, tna
« conduite, dans le cours d'une longue vie.
«J'ai été lié avec des hommes en place;
« je leur ai été fidèle , mais je ne leur ai
«jamais fait le sacrifice de mon sentiment
A et de ma pensée; mon caractère ne s'est
M pas plus assoupli avec Fâge que xpes
<^ mei)9.I>res.. Je voudrois achever le cours
« de ma carrière^ comme je Fai parcourue.
«^Le premier article qq'on désire de
«moi devroit^ pocter sur les écarts de l'o-
« pinion qui s'est élevée en opposition à
« quelques actes du gouvernement. L'un « est ce qu'on appelle un coup d'état j, et « permettez -moi de vous dire qu'il m'a «profondément affligé, comme un acte « de violence qui blesse' toutes mes idées « d'équité naturelle et de justice politique, « acte dont il m'est impossible de concett voir la nécessité et même l'utilité.
a Le second motif de mécontentement « public porte sur Fint^ryention notoire « dû gouvernement dans une procédure «judiciaire, soumise à une cour de jns- « tice. J'avoue encore que je ne connois « aucun acte de pouvoir qui doive exciter « plus naturellement l'inquiétude de chaff que citoyen sur sa sûreté personnelle. « L'indépendance parfaite dés tribunaux, ' « dans l'administration de la justice ^ es\ «la première base et la plus solide de « l'ordre social ei de là liberté civile. J'ai « vu penser ainsi les hommes les plus sa- « ges et les plus sincèrement attachés "au « gouvernement , par leurs sentiments et ti parleurs fonctions ; et j'ajouterai encore
« par rintérét du chef de letat, autant que •« pour la chose publique.
- «Vous voyez , monsieur , que je ne « puis censurer un sentiment général que « je partage; je Fattaquerois foiblement, « en l'attaquant contre ma conscience, et « je crois toute attaque inutile au moment « de l'effervescence.
« J'ai rhonneur d'être, etc. »
Quelques personnes ont pensé et même écrit que Buonaparte avoit regardé , dès ce moment, M. Suard comme un ennemi qui pou voit être dangereux: on a assez de reproches graves à lui faire , pour se dispenser de lui donner des torts qu'il n'a point eus. Il ne montra jamais que de Festime à l'homme qui venoit de la lui commander , et M. Maret , après avoir mis la lettre de M. Suard sous les yeux de son souverain , lui écrivit :
«J'ai fait de votre lettre, monsieur, « l'usage que vous desirez ; on l'a lue, et on « s'est convaincu de vos dispositions per-
( 3ob )
f ^onneBes , et Vos sentiîneitts mt sont « point méconnod.;»
Ou a beaucoup pttrié d'une oeaversa- 'ttoti sur Tacite qui eut lieu , Idûg-tetnp»
«tfprès^y en préseilbe de rsKâiâétûie entière. % Suard en a iccmié les détails ckes h ^éhc de Grillon, dû ûopBdhiibiïsce: jour-là:
mais je ne m'en rappelle <fue les' vétfiiltats. Buonaparte, enparkmtde Tééite, reprocha beaucoup d'bumeur à cet écnvain si céjiébre, et blâma spn indignation contre les nfœurs de son temps et contre la tyrannie. Il s'aperçut que M. Suard récou-»
, toit avec le plus, grand étoniiement et Tin- :vita à parler en disant : Je suis sûr que M. ,Suçird est de num. ifpinion^. La réponse de jyi . Sùard fut que Tindignation de Tacite . n'étoit produite que par Tborreur du cri" .me;. qu'il transmettoit ce sentiment à ses lecteurs, et que les noms des : tyrans flétris par un historien éloquent étoient leur •juste punition.
Pendant tout le r^gne de Baonaparte, tomme dans, tous les gouvernements qui
( 3oi ) •l'avoiélvt ptétiédé , M. Suard n'BVcrit en d'autres consolations que d épancher son ame avec les atnis qu'il voyoit au-dehors, et ceux qu'il réunissoit chez lui trois fois par-semàine. Tous étoient liés par la bienveillance qu'ils se portoient réciproquefilént,'par une confiance entière , par une .parfaite conformité de sentiments ; ils avment l'habitude , eo^re eux , de penser tout haut. On n'avoit trop communément, depuis la cafrtivité de la famille royale aux Ttûleries, que <le5 espions de police pour domestiqués , mais^ «a parloit peu devant eux.
Ma tendresse potir M. Suéi^ avott toujours contenu mon 'iadignatien, ^ès les commencements Ue la révolution , et je ne laisscns pas échapper davantage un seul mot imprudent devajbt des tém<oîns qaejé crayois'su^ectâ.
II. n'en étoit;]pas de même dans notre société à 'la tète de kiqudile' étoient MM.
def'Grilloii , de BaUy ,^de Vahies , de MarboSs, qoenous estnmonsautantque ndtis
{ 3oa ) les chérissions; M. Barthélémy, d^ua esprit si sage et d'une ame si douce ; notre cher Malouet, qui m'avoit inspiréde Tanûtié dès les premiers moments que je ^'a* vois connu, qui revenoit d'Angleterre et qui resserroit tous les jours davantage lés liens qui nous attachoient à lui ; Tabbé Morellet, le plus ancien ami de M.
Suard ,'et beaucoup d'autres hommes de mérite, et sur-tout en accord avec nos anciens amis. Madame de Staël, qui passa toits les: hivers à Paris jusqu'au moment de son exil, faisoit souvent partie de notre société, qu'elle animoit et fécondoitde tout ce qu'elle avoitd'ame , d'esprit et d'imagination. On voit, par ses' ouvrages, coknbien l'occupoient les intérêts : politiques; elle les discutoit avec une supériorité que je n'ai vu égaler par aùCuH homme, de l'esprit même le plus supérieur; c'étoit par la prestesse de ses reparties, car' sa raison ne mesentibloit pas toujours au niveau de ses 'autres facultés ; c'étoit, dis-je, par la prestesse de ses reparties
aux objections qùon lui faisoit, qu'elle les mettoit tous hors de combat , et ils ai* moient mieux poser les armes que de lutter avec elle. Dans ce temps , elle partageoit tous nos sentiments d'indignation contre' le chef du gouvcfrnèment, et quoiqu'elle eût quelque crainte qu'il he fit usage de toute sa puissance contre èKe pour l'exiler de Paris , son ame ardente ne pouvoit contenir tout ce qu'elle* éprouvoit de haine de sa tyrannie et de son
despotisme (i).
Dans notre société^ ainsi que dans celles de nos anciens amis, Buonaparte n'a pas remporté un succès qui n'exdtât les regrets de tous ceux qui en faisoient partie. Il n'y avôit plus de patrie sous cet odieux dévastateur , qui regardoit la France et l'Europe même comme faisant partie de son patrimoine. Ceux
'(i) BnoiiAparte disoit de madame de Staël que c*ëtoit une femme agitante et contagieuse , ■ qui lui faièoit un ennemi de tout ce qui approchoit d*elle.
l 3o4 ) qni le détestoient le plus dans aotresa- GÎété s'embrassoient avec transport toutes les fois que quelques oppositions généreuses venoient contrarier la marche de son gouvernement.
La guerre de lËspagne dévouée trop long-tempsii son horrible despotisme , à ses volontés révoltantes, le& machinations infernales dont il fit usage pour se rendre maître de ses souverains, portèrent Imdignation et Thorreur au dernier degré chez toutes les nations de l'Europe. C etoit un spectacle tout nouveau pour elles, que de se voir humiliées, dévastées, maîtrisées ^ par un homme qui n etoit qu'un soldat de fortune. Jamais le séiiat romain n*avoit marché avec tant d'audace à la ccmquéte de runivers;^etilfaUoit joindre à la perversité .de Vame labsence de toute éducation yUiéme ordinaire, pour se se* parer des égards mêmes, et de toute bienséance sociale envers tant de souverains, depuis long-temps en possession de leàr trône et de Tamour de leurs sujets.
Mais quand lar tyrannie devient tropf pesante, les penp)», prêts à succiomber sàus son poids,, se réveillent^ et trouvent dans lenergie qui lés reunît les moyens de la combattre et de lui faire éprouver rhorreur que leur inspirent ses forfaits.
L'énergie des Espagnols , pour échap^ per au joug de l'usurpateur, donna à TEurope le plus noble des spectades^ Elle apprit aux autres nations qu'un peu« pie entier, réuni par un même intérêt g trouve les moyens de triompher de la tyrannie, et de se soustraire à son joug;
L'eitipereur de Russie vint aussi- don«^ ner la preuve de sa magnanimité, en aban^ donnant une de ses capitales , et laissant à ceribsensé un désert de |[lace pour nourrir son aimée de quatre cent mille hôiniiafed.
Ldns^e la France se vit au moment de sa déiivi^tice, et du retour de son roi, elle fit éclater les sentiments qu'elle con* cervoit dauè son coeur pour ses princes légitimes. M. Suard retrouva toutes ses
forces pour aller avec moi au-devànt de nos libérateurs. Presque toute la vSie étoit sur les boulevards, empressée de contempler les traits de Tempère ur Alexandre , et voyoit pour> la première fois, depuis tant d^années, une armée immense et superbe, avec le sentiment qu'elle ne voyoit qu'une armée d'alliés. Ce monarque vint donner à la France le spectacle de la plus grande magnanimité; On se communiquoit aussi , dans la société , les nouvelles de Farrivée de Monsieur sur le sol de la France. Nous allâmes , M.
Suard et moi, au-devant de son Altesse Royale. Les transports de la joie la plus vive, transports inconnus depuis tant dannées-au cœur des FraBçois/éclatèrent de toute part, en revoyant ce prince aimable si long-temps exilé, et dont la joie, ep rentrant: dans cette France si chère, ajoutoit tant de charmes à celle qu'exdtoit sa présence. Heureux prince! pensé*je; heureuse nation ! votre joie et vos larm^ •e confondent , et votre réunion est une
( 3ô7 ) fête que le ciel clopine .à la. terre, si.loogftemps désolée et dévastée par d odieuii; tyrans.
Nous allâmes aussi au -devant du roi, qui , pendant son absence , nous avoit appris plus d'une fois que ces François, qui depuis si long-temps combâttoient contre ses intérêts, étoient toujours ses enfants, et dont la présence auguste faisoit envisager enfin un avenir heureux , par la réunion d'une parfaite bonté, jointe à Fesprit le plus distingué, le plus étendu par les connoissances solides et les goûts les plus aimables,
. Mais à peine jouissions^nous du repos que donne un. souverain, chéri et légitime, qu'on: apprit le retour de: l'usurpateur^ qjti'on .ne craignoit pas assez, sur le sol de la France. Eh !. qui eût pu penser que des généraux si distingués par leurs talents militaires , que le roi avoit si bien traités^ passeroient avec leur armée du côté du dévastateur de l'Europe ! Ah! sans cloute,
( 3o8 ) H tableau des calamités si pesaétes pour la France, et dont la durée sera si longue, ne se présenta point à leur esprit. Et pourquoi n'espérerions-nous pas, avec un ininistre (i) qui ne connolt que le devoir, qu ils rentreront tous dans le leur, et ju«reront au fond du cœur d'être pour toujours fidèles à leur serment? .
C^est au bruit de la foudre qu on an* nonce Tentrée du tyran dans Paris. On est consterné^ ou verse des larmes ; les différents corps de Tétat sont appelés à venir rendre bommage à celui qui leur apporte tous les fléaux. M. Suard, appelé aussi par rinstitut, ent^d une adresse (beaucoup de membres ne s'y étoôent pas. rendus) déjà* préparée sans lui, aussi injuste que peu respectueuse pour la majesté royale. Il n'a pas besoin de son coorage pour déclarer qu'il ne la signent pas. H proclame hautement les bienfidts que l^ iropxourt séjour du roi a accprdéa à ses
(i) M. de L^toar^Manitoorf.
v( 3oô ) sujets et à lùi-mémè. C etoit un bel exemple donné au eorps composé de Télite des hommes les plus éclairés , à Tâge de plus de quatre-vingts ans.
Avec quel sentiment de joie 11 s'unit aux transports qui éclatèrent dans tout Paris au second retour de son roi légitime! Jamais je n'en vis de plus universels, de phis vrais, de plus éclatants. Ce monarque, instruit à Gand de la conduite de M. Suard à Tlnstitut , le traita toujours avec une lx>nté.toute particulière. Sa Majesté a ewbeUi «es denriers jours par des preuves .de ja ibienveiUance et de son estime. iMui isnvoya IWdreetle cordon de Salnt«MkheI, qui ne .fut' précieux . à M.-Suafdqoe pareequ'iiétott une preuve ^de lèesàfioe de :sa maîeeté/qui, lorsqull panûssoirmix Toileries, à la tétede l'Aca- : demie , hii :dmumdoit , avec un intérêt plein deboiitéj^desnoiifettesde^^a santé.
' Le rcd , si digne d^étre èe pmteotèm* des lettres pardon espiit et son goût parfait , .rétablit bientôt T Académie françoise dans
(3io)
son ancienne dignité. Je vis la joie de M: Suard dans cette ciri^onstancé. Il dif, :et dit au roi, que le plus^beau jour de sa vie étoit celui de revoir sa -majesté surle trône de ces ancêtres, et de voir encore rAcademie Françoise en possession de ses anciens règlements. Mais bêlas !-ce*rétàblissement, il ne le vit point.' Le- pins grand nombre de ses confrères y furent ' opposés; il en éprouva iine grande peine, que je partageai bien vivement. Mais il se ^résigna bientôt, comme il faisoit toujours tdans toutes les occasions où son influence «ne pou voit plus rien; Il se borna àVinftéresser aux thommes^qui, comme luf, f avoient l'amour djes lettres, à qui il'devoit 'tant de douces et pures jouissances.' Il^sè }fit cbérir de tous les jeunes gens qhi .entraient dans' cette carrière avec des î talents', et qui promettoiént nie dignes successeurs à leurs devanciers. Tous trôit- . vbient en lui un guide éclairé,' et ^un bâtiment presque paternel ; tous laimoient < et< rbonoroiexH aussi comme : un père. Et
( 3ii ) dans les jours de sa maladie , où on discutoit à rAcadémie sur 1 e mérite des discours pour le prix , discours dont il avoit déjà pu prendre connoissance , il en demandoit des nouvelles aux académiciens de ses amis qui venoient le visiter.
Son ame restoit toujours attachée aux grands intérêts de la patrie» comme dans ,les jours de sa maturité; et il n'apprenoit pas une mauvaise nouvelle, il ne voyôit .pas commettre une faute au gouvernement y sans en éprouver une vive peine.
Il po^toit la plus grande constance, comme je Im dit , dans Famitié ; il avoit . le bonheur d'avoir auprès de lui une amie de près de quarante ans. Il alloit la consoler de la perte de son mari, et de celle aussi d'une existence agréable qu'il avoit .partagée avec eux ; il ne passoit pas trois jours sans lui donner quelques heures de sa sqirée, et sa perte Ta laissée livrée aux plus tendres regrets.
, Les échecs, qu'il avoit toujours aimés, étoient devenu^ nécessaires à ses loisirs.
( 3ia )
Pendant toute la révolution, il disoit que ce jeu seul Farraehoit aux tristes pensées que faisoient naître en lui de ~si terribles circonstances. Il en conser^ va le goût jusqu'à la fin de sa vie , et je me félicitois de cette sorte de passion qui, en lui procurant des heures d'one distraction attachante , Je déroboit à toute triste pensée. Mais quelquefois aussi ce jeu Farraehoit à moi-même et lui faisoit oublier' l'heure. Mon inquiétude étoit alors extrême; je restois àla fenêtre pour entendre le marteau de la porte , 'et j'àllois le recevoir sur Tescalier. Il ne pouyoit soufinr un domestique derrière lui, et ce ne fut qu'à mon instante prière qu'il y consentit, la dernière année de sa vie. ï)ans la belle saison, j'ailois souvent le chercher au café de Ja Régence, et nous allions prendre des glaces ensemble au Palais-Royal. On a pu vmr, dans ses lettres, Tinvitation, la prière qull ' m^adresse sans cesse d*êire calme; mais il Vétoit m^iiis que moi encore, quand ne
( 3i3 ) me trouvant pas en rentrant pour le dîoei:»
ou le soir (ce qui ne lui arriva pas six fois en cinquante ans , et bien malgré moi)^ il étoit comme frappé de mort; il faisoit courir tous les domestiques pour me chercher , et je voyois bien à ses larmes qu'il avoit craint de ne plus me revoir. Grâces au ciel , je n ai pas à me reprocher de lui avoir donné un seul jour un tel tourment volontai^rement !
Dans les cinq dernières années de sa vie^ je ne le quittois pas, même uni jour , pour aller à la campagne : le bonheur que j y avois toujours goûté ne me touchoit plus quand je pensois à la tristesse qu'il éprouveroit en rentrant sans me trouver^ Ses peines pesoient tellement sur mo^ cœur que dans nos entretiens , vers la fin de sa vie sur le malheur d^ine séparation inévitable pour Tun ou pour lautre , je lui dis un jour qu'en pensant aux larmes qu'il répàndroit sur ma tombe , il me semr bloit que j'en sortirois tout entière pour
venir les essuyer, et prierois le ciel de tne condamner à lui survivre s'il devoH être plus malheureux et moins fort ^ue moi contre un tel malheur:
Il ne soupçonnoit pas sans doute retendue de la considération >dont il étott l'objet. Il étoit naturellement modeste (i); mais il me rapportoit toujours les preuves particulières qu*îl recevoit de Testime profonde qu'il inspiroit et dont je jouissois plus que lui-même et pour lui-même , qui cependant s'en montroit touché. II sembloit aussi n'avoir rien perdu de l'intérêt qu'il avoit inspiré dans sa jeunesse et dans sa maturité dans la société ; ri plaisoit à tous les âges, à tous les goûts. Les jeunes personnes t'aimoient comme Fhomme le plus aimable qu'elles connussent, et sembloient fières des choses flatteuses qu'il leur adressoit.
(i) J*«9père, dkpil dans son testunent, qpe iimhi ,iiom sera prononcé avec bienveillaiice par ceux ^ue j*ai estimés et chéris.
Il avoit perdu par dlegrés ses moùive-»
mems d'impatience- dans les petites çon* trariétés; il avoit toujours. été un maUre juste et généreux, mais il devint encore le-mattre le plusdou^. Sa raison lie souAit aux dé&HPts deS' hommes qu'il rencon trait cowime aux autres coodkioos de la vie« - La nature lui avoit laissé toutes ses ht* cultes. Il étoit droit, etsouple encore dons ses mouvements et ses manières ; sa poUr te.s6^ exquieè, laf décence de sofos langage , qui ^e^ sa vie ne blessa une oreiBe .chaste^ offroient toujours un modèle qui ne de^ -y^it plus se reproduire.
i II étoit naturellemeni conqpotissaiit et généreux. La vieillesse, loin die le rendre inquiet de l'avenir, excepté pour moi, avoit encore aecrn ses aimables- dispaai« lions. Il A'avoit pas, il ne ofaercboit pas^à se donner le courage de refuser un secours à ceux qu'il croyoit dignes d'ea recermir , et faisoit à I^nrtérét que lui inspiroit le malfaeur estinvaye les sacrifices les pltts généreux : dam ces- derniers cas , il avo^
toujours besoin de mon approbation, el combattoit, par ses craintes pour moi, mon assentiment à sa générosité naturelle, qui nétoit bornée que par le premier besoin de son cœur, oelui de me laisser plus d'aisance ; il en étoit perpétuellement occupé , et comme je m'en plaignois souvent, il me répondoit que mes dispositions naturelles me rendoient laisance 9fcécessaire.
, Il citoit souvent ce mot qukm prête , je crois 9 à Saladin : quau dernier jour il ne reste que ce que Von a donné.
J'avois obtenu de luiqa il ne dînât plus, depuis un an, ni chez M. de Richelieu. qui le combloit de témoignages, d'estime , ni chez M. le prince de Talleyra^d qui loi montroit le désir de Tavoir souvent à ses diners. Son estomac se trouvoit dérangé de Tabandon d'un jour de son régime ordinaire, que je soignois avec la plus grande attention : ces soiiis étoient pleins de dou^ceur pour moi , et il m'en témoignoit sa reconnoissance par une tendresse
( 3i7 ) digne des premiers jours de notre bon* heur.
J ai appris par une de nos amies (|u il avoit l>eaucoup. d'inquiétude sur ma santé flans ses dernières années ; il trouvoit que je maigrissois, que je m'affoiblissois. Heureusement je ne lui connoissois pas cette peine» qui eût beaucoup ajouté à celles que j'éprouvois*
Il n'avoit aucune infirmité. Il me disoit couvent qu il ne soufFroit aucun mal ; ses yeux étoient encore excellents. Il étoit mon guide comme mon appui dans les petites courses que nous faisions ensemble le soir, et marchoit encore si lestexnent que lorsque je sortois avec lui dans le jour , j'étois obligée de le prier souvent d'aller moins vite;. mais il se plaignoit depuis plusieurs années d un sentiment de foiblesse qui me perçoit le ceeur en ine faisant envisager comme peu éloigné le coup terrible qui bientôt vïendroit me frapper. Ah! pourquoi n'est-on pas réuni par la mort quand on a été. si uni
( 3i8 ) pendant là vie ! et de combien de mani^ nous serions délivrés par cette certitude!
On voit que j'arrive aujnomentle plus malheureux de ma vie, au moment que mes alarmes me faisoient craindre sans cesse. Je ne me sens ni la force tii le courage de retracer les détails de sa dernière et courte maladie, dont il n'a envisagé le terme comme moi que le dernier jour , et qu'il a vu avec un courage qui jusqu'à son dernier souffle l'a fait écarter de moi Pidée qu'il craignoit que je n'eusse dé son danger. Le 20 juillet 18 17 j'ai été enlevée de cette maison de deuil où jamais je ne devois lé revoir. O terrible prisée, suivie par des' sentiments pliis terribles encore et que je frémiroîs de retracer! Je n'ai vu autour de moi que des larmes et les soins les plus affectueux; Mes tendres amis m'ont aussi épargné tout ce dont j'étois bien incapable de m'occupér. Le nombreux cortège d'amis qui Tavoient accompagné à sa dernière demeure vint pendant long*
tcfinps le plfeurer avec moi et me retracer l'image si honorable de ses funérailles, où la douleur étoit universelle : et c'éloit ma seule coosolatibn que d'entendre cet <écho. général à m» douleur. Alors je pua pleurer; et, en me retraçant le^coursd un si long et si rare bonheur, je me suis rappelé ces mots d'un ancien : N'est-ce donc rien que d^ avoir eu un tel cmti? Ah J je remercierai éternellement le ciel de ce grand , de cet inestimable bienfait ; et j'atteste ce cjiel que', malgré les douleurs de cette séparation, si nous renaissions eor semble , mon seul vœu seroit de m'unir de nouveau au plus estimable, au plus aimable des hommes que j'aie connus sur la terre,
l^a ck)uletir de sa.pertis n'a pas seulement été partëgée à Paris; j'ai j^eçu^des lettres de plusieurs papties de la France, de. la Suisse, de l'Allemagne, qui me prouvent que cette perte étoit généralement sentie. Jç ne citerai, comme la. plus j^ropreà honoxQr la mémoire de cet ami
(3io)
si précieux et si chéri , qne celle que lâ'é* crivit uot homme aussi disthigué par lé rang éminent qu'il occupe dians 1 église que par Tassociadondu plus- beau talent attx plus douces vertus. Elle est de M. le de Bausset,
Lettre de Son Èminence le Cardinal as Bausset à Madame Suasd.
«r Permettez-mdr, nmdaitle > d'unir mes -w sensibles regrets à votre juste douleur « en aux regrets- des nombreux aiim que « M* Suiard avoif mérités et obtenws pen- «dafitle cours de sa longue et konorable « carrière. Ce ne sont pas seulement les fi amis der M. Suard qtii, plia^' à portée « d'apprécier les qualités de son ame, les «r charma de son cara^ère et to»^ les «agréments de son esprit aimable et si -c cultivé, éprouveront le besoin de vous * entretenir de leurs vrais regrets.
« Il n'est pas un deul ôtre doué de quet
( 3st )
iirjque/ sensibilité pour le bon goût, la de- « cence , la saine littérature et les maxi-^ « mes de cette morale douce et pure, qù « l'on retrouvoit toujours l'empreinte de « son ame , qui ne sache jusqu'à quel « point une telle perte devien^t plus diffi- « cile que jamais à réparer.
« M. Suard étoit le dépositaire, le con* « servateur de toutes les bonnes traditions « en morale , en politique et en littérature. « Jamais on ne l'a vu , dans les temps les « plus difficiles , transiger avec ses princi- «pes et ses sentiments. Jamais la crainte « ni Tintérêt ne lui ont arraché un seul « mot qui ressemblât à une adulation de N forme et d'étiquette. M. Suard étoit , « sans aucune comparaison, celui de nos N contemporains qui nous représentoit « le plus fidèlement ces hommes des dé- « bris du siècle de Louis XIV, qui hono- « roient autant les sciences et les lettres ff par leurs mœurs et leur caractère que « par leur goût et leur excellent esprit.
a Je regrette, Madame, que mon séjour
(3aa)
« i la campagae et mes in£rmités ne ne « permettent pas d'aller Yons porter Fei* » pression de tous mes sentiments de dou«> « leur et de respect.
« BAi/ssETy Pair Je France. »
IvâSti 1I17.