MORALE ET DE CRITIQUE
L*hoain6teté est ia véritable aristocratie de nos jours;
celle là n*a pas besoin (l*étre protégée, car, bien qu'on
essaye aussi de la feindre, on ne réussit jamais à Tu-
surpcr. La noblesse finit toujours par s'attacher aux
qualités qui à certaines époques décisives ont fait le
salut de l'humanité. La classe privilégiée issue de la
féodalité, qui jusqu'à la Révolution de 1 780 a représenté
en France l'établissement germanique, recueillait, à
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plus de mille ans d intervalle, le bénéfice de la grande révolution qui substitua la barbarie apparente, mais en réalité Tindépendance individuelle et locale, au despotisme administratif de Tempire romain. Je me figure souvent que la noblesse de lavenir sera'de môme composée de ceux qui, sous une forme ou sous une autre, auront résisté aux tendances mauvaises de notre temps, je veux dire à cet abaissement général des caractères qui, détachant l'homme de ce qui fixe la conscience politique, fait tout accepter, — à ce matérialisme vulgaire sous rinfluence duquel le monde deviendrait comme un vaste champ d'épis dont un coup de vent fait fléchir à la fois toutes les tètes: état fatal qui, selon * moi, peut conduire la société non point à sa ruine (ce Tnot ne saurait être prononcé quand il s'agit de l'espèce humaine dans son ensemble), mais à une violente réaction des forces individuelles contre une paresse avilissante et une inertie résignée.
Un fait considérable , que Ton peut regarder dès à présent comme un des résultats les plus importants de la première moitié de notre siècle , c est que la résistance morale dont je viens de parler s*est surtout rencontrée parmi les hommes voués aux travaux de Tesprit. Les anciennes classes sociales y ont contribué pour leur part; mais aucune en particulier ne peut revendiquer Thonneur d'une protestation plus spécia-
leinent efficace. La révolution a tellement brisé dans notre pays toute agrégation et toute solidarité, qu'il n'en pouvait être autrement , et d'ailleurs ce n'est pas seulement de nos jours que Taction administrative du gouvernement a trouvé chez nous plus de résistance dans les individus que dans les différents ordres de l'État. Les gens d'esprit sont la vraie noblesse de notre histoire. La chevalerie française ne connut, au moins depuis l'avènement des Valois, que les qualités faciles de bravoure, de frivolité, d'élégance , qui devaient lui faire jouer dans le monde un rôle si brillant. Elle' manqua trop Souvent de sérieux et de moralité ; elle oublia la fonction essentielle d'une aristocratie, la défense de ses droits, qui étaient à beaucoup d'égards ceux de tous, contre la royauté. Depuis le dix-septième siècle en particulier, tous les devoirs de la noblesse se résumèrent en. un seul , servir le roi. C'était fort bien sans doute ; mais ce n'était pas tout. L'autre obligation de la noblesse, qui consiste à représenter les privilèges des individus , à limiter le pouvoir, à préserver les temps modernes de cette notion exagérée de l'Etat qui fit la ruine des sociétés antiques, la noblesse française y manqua. Elle ne comprit ses privilèges que comme une supériorité sur la bourgeoisie ; sa prérogative fut pour elle un principe de dédain et non de vraie fierté, un motif de servilité et dMmpertinence bien plutôt
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qu'un devoir à remplir. De là cet esprit à la fois léger et lourdement conservateur, frivole et routinier, qui a formé le caractère de la noblesse française ; de 15 ce \ice intérieur qui Tempêclia d'êlre le principe d'un
gouvernement libre, et qui fit que, le jour où ce gouvernement s établit sans elle, elle devint l'adversaire le plus décidé du régime dont elle aurait dû être ]a fondatrice et le soutien.
Où donc a été la résistance qui tant de fois dans notre histoire, malgré l'absence d'institutions régu-
* lières, a limité le pouvoir? Où le roi de France a-t-il trouvé la seule force qui Tait obligé de compter avec
^ l'opinion? Parmi les gens d'esprit. On pourrait montrer pendant presque tout le moyen âge le clerc, et, si j'ose le dire, le publiciste, conduisant la main de la royauté, alors même que celle-ci paraissait le plus rebelle à de telles inspirations. La seule époque de tyrannie proprement dite que la France ait traversée ne put se produire qu'après la suppression préalable des gens d'esprit. La Terreur, en décapitant la France, fut la vraie cause de l'abaissement inouï des caractères qui signale les dernières années du dix-huitième siècle et les premières du dix-neuvième. Certes, si les générations de 89 et de 92 n'eussent point été décimées par la hache ou faussées par l'exil, si tant de représentants éminents du dix-huitième siècle, qui,
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selon les lois ordinaires, auraient dû continuer leur existence dans le dix-neuvième et présider à Tinauguration de la nouvelle société, eussent survécu à la révolution, ce qui a suivi n'eût point été possible. Nulle comparaison ne doit être établie à cet égard entre les années que nous traversons et les premières de notre siècle. I^a société qyi sortit immédiatement de la révolution fut servile parce que toute aristocratie intellectuelle avait disparu, parce que l'exercice le plus sérieux de la pensée se réduisait alors à des traductions d*Horace et à des vers latins. Tel n'est pas Tétat de notre temps. L'esprit a survécu à son apparente défaite: les moyens de s'en passer n'ont point été découverts, et il ne semble pas que, malgré de poni|)euses promesses, nul ait encore trouvé le secret de plaire sans talent ou d'attacher sans cœur.
Au milieu de cette plaine uniforme que l'égalité a créée autour de nous, une seule forteresse est ainsi restée debout, celle de l'esprit. On reproche souvent à la littérature le penchant qui l'entraîne vers les régions de la politique, et Ton a bien raison, si Ton entend par la politique les agitations frivoles d'une vulgaire ambition. I/homme supérieur appliquant ses facultés à un chétif maniement d'affaires ou à des détails d'administration commet en réalité un sacrilège et une maladresse : la pratique de la vie exige de tout
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autres qualités qUè la spéculation ; les hautes aspirations et les vues profondes sont de peu d'usage dans un ordre de choses où ce qui est humble et terre à terre a mille fois plus de chances de réussir que ce qui est grandement conçu et senti. Mais que la littérature doive se borner à un jeu d'esprit sans application aux questions sociales qui s'agitent de notre temps, c*estlà une conception mesquine, qui dégrade du même coup k politique et la littérature, et dont lefTet serait de nous ramener aux grammairiens de l'antiquité. Si la littérature est sérieuse, elle implique un système sur les choses divines et humaines ; la politique, de son côté, suppose un parti pris sur le but des sociétés, et par conséquent une philosophie. La littérature et la science ne peuvent donc plus être une chose inoffeifsive, gouvernée administrativement, comme les spectacles ou les divertissements du public. Les œuvres vraiment belles ne se commandent pas ; l'homme capable de penser par lui-même n'acceptera jamais un joug qui suppose comme première condition chez ceux qui le portent la médiocrité, et la tentative d'une littérature officielle échouera toujours devant la double impossibilité de donner de l'originalité à ceux qui n en ont pas et de discipliner ceux qui en ont.
« J'en fais Taveu sincère, dit M. de Sacy en tète de l'intéressant recueil qui me suggère ces réflexions \ je n*ai pas changé. Que ce soit un mérite ou un tort, je suis resté le même. Bien loin de m'a\oir ébranlé dans mes convictions, la réflexion, l'âge et Texpérience m'y ont affermi. Je suis libéral comme je Tétais il y a trente ans. Je crois au droit et à la justice comme j*y croyais dans ma plus naïve jeunesse. Ce principe de liberté, que le temps et les circonstances ont ajourné dans la politique, je suis heureux de le reprendre dans les let< 1res, dans la philosophie, dans tout ce qui est du domaine de la conscience et de la jéhsée pure. C est ce que nous essayons de faire au Journal des Débats. Avec des nuances de goût et d'opinion différentes, c'est Tesprit qui nous rallie tous ; c est aussi celui, j'en ai Tespoir, qu'on retrouvera à ciiaque ligne dans les articles de critique et de littérature qui forment ces deux volumes. »
C'est en effet la gloire de l'école libérale, et la meil-
> Variétés littéraires, morales et historiques, par M. de Sacy, de FAcadémie française; 3 vol. Paris, 1858.
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leure réponse qu'elle puisse faire à d'injustes dénigrements, que de s*ëtre retrouvée, au lendemain de la catastrophe qui semblait lui donner tort, ce qu^cilc était quand ia direction du monde lui appartenait. Je dirai bientôt avec quelles réserves on doit admettre/ selon moi, les principes de cette école; mais il est un éloge qu'on ne peut lui refuser : celui d'une conviction sérieuse, ne se laissant point rebuter par les contretemps, supérieure au succès, persistant à espérer contre toute espérance. On n'examinera pas si la résistance qu'elle a opposée aux faiblesses contemporaines eût pu être, je ne dis pas plus sincère, mais plus efficace. Peut-être, déshabituée qu'elle était de compter avec d'autres entraves que celles de sa conscience, n'at-elle pas toujours usé, comme l'affirmait M. Guizot dans une circonstance solennelle, de toute la liberté qu elle avait. L'État n'ayant jamais intérêt à pousser les choses à l'extrême, 1 individu a contre lui bien des avantages, quand il est à la fois prudent et résolu à ne pas céder ; mais il est tout simple que les hommes modérés, envisageant la liberté comme un droit de ceux qui en sont dignes, et non comme un privilège des audacieux, soient plus embarrassés que d'autres le jour QÙ ils sont obligés d'être leurs propres censeurs. Cette contrainte d'ailleurs a d'excellents résultats littéraires : il semble que l'ennoblissement du publiciste ait daté
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du moment où il i^e lui a été possible de tout dire qu*u
la condition de le bien dire. A peine consentait-on autrefois à accorder une place en littérature à l'homme voué au rude labeur d'écrire pour un jour : or voici que TAcadémie française, douée d'un tact si délicat pour discerner et suivre chaque mouvement de Topinion, vient d'admettre dans son sein un homme qui n'a écrit que des articles de journaux, et qui déclare nettement qu'il n'écrira jamais autre chose. On se figurait que les rapides improvisations delà presse quotidienne ne pouvaient avoir la solidité des œuvres étudiées ; on croyait que notre vieille langue académique n'est pas celle qui convient à l'éloquence afTairée d'un siècle positif : or voici un livre composé d'articles de journaux, et ce livre, quelque jugement que l'on porte sur le fond des idées, est peut-être celui de nos jours qui rappelle le mieux la langue du siècle auquel on a décerné le titré de classique. L'occasion éphémère pro* duit souvent des écrits qui ne le sont pas : Bossuet, Bayle, Voltaire, composèrent à peine un ouvrage sans y être provoqués par un fait contemporain ; les plus beaux livres de l'antiquité furent en leur temps des écrits de circonstance. Je dirai plus : on n'est complètement à l'abri de toute déclamation que quand une nécessité vous force ainsi à parler ou à écrire, et qu'on peut se rendre ce témoignage que ce n'est point par
choix qu'on s'ingère à occuper le public de soi et de sa pensée.
Des deux sortes d'esprits entre lesquels se partage le monde, les uns formant leur opinion par la vue spéciale et analytique de chaque objet, les autres par une sorte de raison générale et de foi en la droiture de leur instinct, la seconde est bien décidément celle à laquelle appartient M. de Sacy. Ce n'est ni un historien, ni un philosophe, ni un théologien, ni un critique, ni un politique : c'est un honnête homme ne demandant qu'à son sens droit et sûr des opinions sur toutes les questions que d'autres cherchent à résoudre par la science et la philosophie. L'historien réclamera contre ses jugements, le poète réclamera, le philosophe réclamera, et souvent avec raison ; mais le bon sens général a aussi ses droits, à la condition qu'il ne soit pas intolérant et n'essaye point d'être une limite à la grande originalité. Tel il se montre chez M. de Sacy : les partis pris de cet écrivain si attachant ne sont pas ceux d'un esprit étroit, refusant d'admettre ce qui dérange ses habitudes, et fermé à tout ce qu'il ne comprend pas ; ce sont, si j'ose le dire, les pactes qu'un cœur honnête conclut avec luimême pour ne pas.regardei* ce qui ne peut contribuer à le rendre meilleur. L'esprit vraiment étroit ne s'aperçoit pas de sa petitesse ; il croit le monde bonié à l'horizon qu'il embrasse, et c'est par là qu'il nous irrite,
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comme tout ce qui est prétentieux et vain; mais ici c*est une limite sentie et voulue, ce sont des préjugés ayant conscience d'eux-mêmes et ne cherchant point à s imposer aux autres. Ces préjugés-là, ne venant ni de paresse ni de contrainte, sont la condition dune Toule d'excellentes qualités nécessaires au bien du monde. La force d'une société ne s'obtient qu'au prix d*un certain nombre de principes acceptés de confiance, et sur lesquels on n'attend pas la démonstration de la raison pour être fixé.
Avant d'examiner ce qu'une telle nature d'esprit peut produire, quand on l'applique aux genres de travaux intellectuels dont Tessence consiste précisément a tenir.à la fois beaucoup de choses sous son regard, et à embrasser des mondes divers dans une large et vive sympathie, il faut la voir appliquée à son élément naturel, qui est la morale. J'aurai peut-être quelques restrictions à proposer aux jugements de M. de Sacy critique littéraire, et de M. de Sacy historien; je ne puis qu'applaudir sans réserve aux opinions de M. de Sacy moraliste. Ce n'est ni 1 étendue, ni la pénétration, ni la curiosité de l'esprit qui font l'honnête homme : Tobstination systématique, si nuisible dans toutes les branches de la spéculation pure, est au contraire la
condition même de la sagesse pratique et son fondement le plus assuré.
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Une qualité charmante, que j*dppellerai le goùl du vieux en toute chose, donne aux écrits de morale de M. de Sacy une suavité qu'on a rarement égalée, et renferme le secret de ce ton exquis, mêlé de finesse et de bonhomie, qui répand sur tout son livre un si délicieux parfum de vétusté. Par là, l'auteur s élève presque jusqu à la poésie, bien que ce mot ne soit pas précisément celui qui convienne pour désigner ses dons ordinaires. La poésie et la morale sont en effet deux choses différentes ; mais elles supposent Tune et Tautre que rhomme n'est pas un être d'un jour, sans lien avec l'infini qui le précède, sans i*esponsabilité envers Tinfini qui le suit. Je l'avoue, il me serait impossible de résider ou même de voyager avec goût dans un .pays où il n'y aurait ni archives ni antiquités. Ce qui fait l'intérêt et la beauté des choses, c'est le cachet de l'homme qui y a passé, aimé, souffert. Une petite ville de rOmbrie, avec ses murs étrusques, ses ruines romaines, ses tours du moyen âge, ses casins de la Renaissance, ses églises jésuitiques du dix -septième siècle, aura toujours plus de diarme que nos villes sans cesse rebâties, où le passé semble resté debout, non par son droit, mais par grâce et comme un décor théâtral. Le badigeon qui enlève la trace du temps, le niveau qui fait disparaître les vieilles assises de la -vie humaine, sont les ennemis naturels de toute poésie. L'honnêteté
est de mftme ce qui s'improvise le moins : elle est le fruit des générations. Aucun principe abstrait, ni philosophique ni religieux, n'a le pouvoir de créer un honnête homme. Tel se vante de n'avoir commencé à avoir quelque probité que le jour où il s'est converti. Oh! la grande illusion, et que je me défierais de cet homme-là, si je ne croyais qu'il s'est calomnié par figure de rhétorique et pour le besoin de sa * cause! Bien des choses, et des choses excellentes dans Tordre de 1 esprit, sont jeunes dans le monde; mais il n'en est pas ainsi de l'ordre moral : ici rien n'est à inventer ni à découvrir. En morale, le vieux, c'est le vrai ; car le vieux, c'est l'honneur; le vieux, c'est la liberté.
Ce n'est pas du reste sans raison que M. de Sacy aime le passé : il ne l'a connu que par la meilleure de ses traditions. L'illustre Silveslre de Sacy, père de notre publiciste, appartenait à cette société pour laquelle le nom de jansénisme était moins le signe d'une dissidence dogmatique que Tindice d une profession de gravité^ et de religion austère. Les plus charmantes pages du livre de M. de Sacy sont, selon moi, celles qu'il a consacrées au souvenir de ce monde vénérable au milieu duquel il a passé sa jeunesse, et dont il est parmi nous le dernier survivant, a Comme ils représentaient bien, dit-il en parlant de deux respectables
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libraires chers aux bibliophiles \ comme ils représentaient bien cette vieille bourgeoisie de Paris, enrichie par un honorable commerce, ces familles qui se transmettaient la même profession de père en fils comme une noblesse, avec le magasin souvent noir et enfumé de Taïeul et Tantique enseigne, armoirie qui en valait bien une autre ! Quelle franche et gracieuse bonhomie éclatait dans leur accueil I quel air de candeur et de loyauté parfaite était peint sur leur visage! Le bon vieux temps respirait en eux tout entier. Point de prétention, point de morgue; rien qui sentit dans leurs manières Thumilité du gain ou Torgueil de la fortune acquise. Us étaient heureux, autant qu'on peut Tètre en ce monde, par la douce et paisible uniformité de leur vie, par une union qui ne s'est pas démentie un seul jour, par le bonheur qu'ils répandaient autour d'eux... Ah! si c'étaient là en effet lès bonnes gens d'autrefois, j'avoue qu'autrefois valait mieux qu'aujourd'hui. L'esprit de famille, hélas! serait-il au nombre des vieilleries féodales que nous avons abolies?... Je ne sais si c'est parce que je deviens vieux moi-même, mais il me semble que les hommes que j'ai connus dans ma jeunesse avaient une originalité de physionomie et un piquant de caractère quon ne retrouve plus aujour-
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d'hui. J'ai vu toute l'ancienne Académie des Inscriptions. Sans faire tort à personne, on aurait de la peine à en composer une pareille maintenant, je le crois du moins. Dieu et la nouvelle Académie me pardonnent, si je me trompe! Ce qu'il y a de sûr, c'est que les prin- . temps et les étés étaient plus beaux dans ce temps-là qu'ils ne le sont aujourd'hui. Qui dira le contraire en a m^ti. Pourquoi les savants né se ressentiraient-ils pas de l'universelle décadence? »
Je dois à la nouvelle Académie des Inscriptions de protester ici doucement ; mais que cette idylle de la rue Hautereuille et de la rue Serpente (KélasI existentelles encore 7) a de charme > et que j'en veux au besoin de la ligne droite qui détruit%tous les jours autour de nous l'image de ces anciennes mœurs ! Comme en lisait cette page délicieuse je vois bien vivre nos vieux confrères, Silvcslre de Sacy, I^anjuinais, Anquetil- Duperron, Camus, Larcher, du Theil, Villoison, Saint- Croix, Daunou, tant d'autres qui (élevèrent, il y a soixante ans, les éludes anéanties 1 Nous comprenons plus de choses peut-être, nous sommes de plus subtils philologues, des critiques plus délicats. Depuis qu'on a pacifié la science comme tout le reste, nous avons peine à comprendre leurs luttes, leur roideur, leurs rivalités, leur assurance dans leur opinion ; mais aussi quelle verdeur! quelle fermeté I quelle estime pour
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eux-mêmes I quelle austérité de caractère I Comme ils haïssaient ! comme ils aimaient I lis avaient beaucoup de préjugés ; mais qui sait si nous ne devons pas les leur envier? Us étaient d'une religion sévère, mais jamais d'une religion étroite. L'esprit sectaire, qu'ils portaient souvent dans leur foi, avait lui-même de grands avantages, les membres d'une secte dissidente étant presque toujours inviducllement supérieurs aux fidèles des grandes églises établies, par le seul fait que la croyance est pour eux le résultat d'un choix et suppose un eflbrt personnel de la raison.
C'est dans une de ces sa varies et patriarcales maisons, embellies seulement par l'austère poésie du devoir, qu'il faut chercher les origines de M. de Sacy. Ce goût si délicat des travaux de l'esprit, celte culture si solide et si arrêtée, cette nuance de religion finement maintenue au milieu d'écueils divers , et où se combinent si heureusement les avantages du scepticisme et les bons côtés de la foi, cette piété en môme temps si sincère et si libre, donnant la main à tout ce qui, en dehors d'elle, aspire au même but par d'autres voies, toutes ces qualités, qui sont si peu de notre temps, où en trouver l'explication, si ce n'est dans les habitudes studieuses d'une église d'élite, qui, au lieu de réclamer Tobéissance aveugle des croyants, leur faisait un devoir de penser par eux-mêmes? Ces rigides
chrétiens étaient loin de soupçonner la théorie inventée de notre temps, et si commode pour la paresse, d'après laquelle le fidèle, remettant à qui de droit la charge de régler son symbole, est dispensé du soin de se l'assimiler par la réflexion. Ils aimaient les livres et lisaient beaucoup ; ils les copiaient même, et, dans quelques-unes de ces sévères familles, les jeunes personnes n'avaient pas de plus agréable passe-temps que de transcrire d'un bout à l'autre les écrits de Saint-Cyran etdupëreQuesnel. L'habitude où étaient souvent les laïques de dire leur bréviaire, en ramenant à chaque heure un cercle, varié dans sa monotonie, de prières, d'hymnes, de lectures pieuses, mettait un obstacle salutaire à la vulgarité et au laisser aller qui depuis ont envahi les mœurs. On étudiait l'antiquité à la manière de Lebeau, l'histoire à la manière de RoUin. On arrivait par le sérieux, la probité et la lecture des anciens, aux mêmes principes libéraux où la philosophie du siècle arrivait par une voie tout opposée. Une teinte générale de tristesse suppléait à la grande poésie dont le sentiment manquait en général à cette époque. Ce n'était pas la tristesse énervante qui n'aboutit qu'à l'impuissance et qui est une des plaies de notice siècle ; c'était la tristesse féconde qui nait d'une conception grave de la destinée humaine, comme la Mélancolie d'Albert Dûi*er; maîtresse et créatrice des grandes
choses. La légèreté morale de notre temps tient en grande partie à ce que la vie est devenue trop facile et trop gaie, et sans doute, si Tidéal de bien-être ma* térialiste que révent quelques réformateurs venait à se réaliser, le monde, privé de Taiguillon de la souffrance, perdrait un des moyens qui ont le plus contribué à faire de Thomme un èlre intelligent et moral.
Le laïque s'occupant de théologie parait dans les pays catholiques un si singulier phénomène, que beaucoup de personnes n'ont pu voir sans surprise un homme mêléji nos luttes de tous les jours publier une Bibliothèque spirituelle et essayer de relever la littérature ascétique du discrédit où elle était tombée. U'aulres ont cru que le goût de ces sortes d'ouvrages implique une adhésion plus positive que ne le comporte la mesure générale de foi qui a été 'départie à notre temps. C'est là une double erreur qui tient au peu de pratique qu'a notre siècle des choses religieuses. 11 est vrai que la piété chrétienne supposait une foi arrêtée aux époques de dogmatisme théologique ; mais elle ne la suppose plus depuis que la religion a quitté la sphère des disputes pour se réfugier dans la région calme du sentiment. A un autre point de vue d'ailleurs, il faut savoir beaucoup de gré à M. de Sacy d'avoir voulu relever le goût des lectures spirituelles. Ces lectures avaient de fort bons effets, en particulier sur
les femmes. Elles les enlevaient aux soucis frivoles ou trop constamment vulgaires ; elles prenaient la place qu'une littérature plate et immorale devait ensuite usurper. En donnant à leur religion une base individuelle, elles les préservaient de cette avilissante docilité, de cette abdication morale, effet inévitable d'une dévotion qui ne réfléchit pas. Un des traits les plus caractéristiques de la nouvelle école qui a pris, au grand détriment de la solide piété, la direction des. consciences, est précisément son impuissance à créer une littérature ascétique un peu série use« EUe ne sait qu*injurier et disputer. Où sont ses Tauler ? où sont ses Henri Suso ? Les saines doctrines de la vie spirituelle ont aussi disparu en laissant un grand vide dans les âmes pures auxquelles elles procuraient un monde infini de consolations.
Le moraliste, et non le critique, m'occupe en ce moment ; j'ai à rechercher, non la vérité de telle ou telle croyance, mais ses effets sur le caractère et le goût. Or on ne peut nier que la religion n'exerce une influence entièrement différente sur le développement intellectuel et moral de l'individu selon la manière dont elle est acceptée. La foi qui semble au premier coup d'oeil la plus inconciliable avec un développement libre élève, améliore et fortifie l'homme, dès qu'elle est le fruit d'une conviction acquise par Texercke de U
raison. Au contraire, la foi en apparence la plus large écrase et rapetisse celui qui s'y livre, quand on l'accepte comme un joug officiel émanant d'une autorité extérieure. Les derniers siècles ont souvent été intolérants él peu. éclairés dans leur croyance ; mais jamais, avant nos jours, on n'avait songé à poser en principe que la religion a pour objet de nous dispenser de réfléchir aux choses divines, à notre destinée, à nos devoirs. 11 était naturel quaprès avoir mis l'homme civil et politique en tutelle administrative, on fit de même pour les consciences, et qu'on s'habituât à voir lesdog-: mes comme les lois arriver tout faits d'un centre infail- Uble sans qu'on eût à les comprendre ni à les discuter. he goût si décidé de M. de Sacy pour le passé devait nécessairement l'amener à être sévère pour le présent. M. de Sacy est pessimiste, et il a bien raison. 11 est des temps où l'optimisme fait involontairement soupçonner chez celui qui le professe quelque petitesse d'esprit ou quelque bassesse de cœur. Ici pourtant une explication est nécessaire. D'accord avec M. de Sacy sur les dangers sérieux que cause à la société moderne la perte de tant de qualités solides qui faisaient la force du vieux monde, je difTère un peu de lui sur la manière d'apprécier le mouvement intellectuel de notre époque. Je crois qu'aucun siècle n'a vu si loin que le nôtre dans la vraie théorie de 'l'univers et de
ET L'ÉCOLE LIBÉRALE. 'il
rhumanité ; je pense qu'il y a dans quelques milliers de nos contemporains plus de pénétration d*esprit, de finesse, de vraie philosophie et m^e de délicatesse morale que dans tous les siècles passés réunis; mais cette riche culture, à laquelle, selon moi, aucune époque n'a rien à comparer, est en dehorç du temps et a sur lui peu d'influence. Un matérialisme grossier, n'estimant les choses qu'en vue de leur utilité immédiate, tend de plus en plus à prendre la direction de l'humanité, et à rejeter dans l'ombre ce qui ne sert qu'à contenter le goût du beau ou la curiosité pure. Des soucis de ménage, dont les sociétés d'autrefois se préoccupaient à peine, sont dévenus de grosses affaires, et les mâles poursuites de nos pères ont fait place à de plus humbles soins. Qu'on adopte le langage de telle religion ou de telle philosophie que l'on voudra, .l'homme est icvbas pour une fin idéale, transcendante, supérieure à la jouissance et aux intérêts. Les progrès matériels contribuent-ils à nous rapprocher de cette fin? Le monde, depuis sa transformation, est-il devenu dans son ensemble plus intelligent, plus honnête, plus soucieux de la liberté, plus sensible aux belles choses? Voilà toute la question. On peut croire au progrès sans partager cet optimisme dangereux qui voit sans honte l'humiliation de Tesprit, quand cette humiliation se présente comme favorable à certaines
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améliorations. Fussent-elles aussi démontrées que quelques-unes d'entre elles sont problématiques, ces améliorations seraient toujours, aux yeux des personnes libérales, une faible compensation à la perte des seules choses qui rendent la vie humaine désirable et lui donnent un sens et un prix.
Certes, les progrés matériels ne sont pas à dédaigner, et de deux sociétés également intelligentes et honnêtes dont Tune présenterait un riche ^anouissement de civilisation extérieure, et dont l'autre s^ait privée de cet avantage, il faudrait sans hésiter préférer la première. Seulement ce qu'on ne doit point admettre, c'est qu'un progrès matéiiel puisse être considéré comme une compensation à une décadence morale. Le signe le plus certain de Taffaiblissement d une société est cette indifférence aux nobles luttes qui fiut que les grandes questions politiques paraiss^t secondaires, auprès des quesli<ms d'industrie et d'administration. Tous les despotismes se sont fondés en persuadant aux sociétés qu'ils feraient leurs affaires beaucoup mieux qu'elles-mêmes. Chaque peuple a ainsi dans son histoire une heure de tentation où le séducteur lui dit en lui montrant les biens du monde : «( Je te donnerai tout cela, si tu veux m'adorer. »
Ne prêtons point trop généreusement aux siècles passés une force morale qui a toujours été l'apanage
d'un petit nombre. La vertu diminue ou augmente dans rhpmanité selon que l'imperceptible aristocratie en qui réside le dépôt de la noblesse humaine trouve ou non une atmosphère pour vivre et se propager. Or on ne peut nier que le grand développement de l'industrie, en prélevant un impôt énorme sur ceux qui ne sont pas industriels, c'est-à*dire sur ceux qu'on eût appelés autrefois les nobles, n'oblige en quelque sorte le monde à prendre son unisson. Une loi fatale de la société moderne tend de plus en plus à forcer chacun d'exploiter le don ou le capital qui lui a été départi, et à rendre impossible la vie de celui qui ne produit rien d'appréciable en argent. Quelques partisans du sys* tème moderne avouent cette conséquence, et reconnaissent que l'industrie ne cessera d'être nuisible à certaines classes que quand tous seront à leur manière tndustriete. Qui ne voit que l'effet d'un tel état de choses, s'il était poussé à l'extrême (ce qui^ je le reconnais^, n'arrivera jamais), serait de rendre notre planète inhabitable pour ceux dont le devoir est précisément de ne point sacrifier leur liberté inlèneure a un avantage matériel ? Ferez-vous de l'artiste un industriel, produisant des statues ou des tableaux d'après la commande expresse ou supposée ^ l'acheteur? Mais n'est-ce pas supprimer du même coup le grand art, évidemment moins lucratif que celai qui s'accommode
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à la frivolité et au mauvais goût? Fercz-vous du savant un industriel produisant des travaux pour le public 7 Hais, dans les choses scientifiques, plus un travail est méritoire, moins il est destiné à avoir de lecteurs. Un des plus grands mathématiciens de notre siècle, qui était en même temps un homme accompli, Abel, est mort de misère. Il est donc évident que, pour plusieurs des œuvres les plus excellentes de Thumanité, il y a disproportion intinie entre la valeur du travail et ce qu'il rapporte, ou, pour mieux dire, que la valeur du travail est en raison inverse de ce qu'il rapporte. Par conséquent, une société où la vie indépendante devient de plus en plus difficile, et où le non-producteur est écrasé par. celui qui produit selon la demande du public, doit arriver à un grand abaissement de tout ce qui est noble ou, en d'autres termes, improductif. Le moyen âge poussa le sentiment de celte vérité jusqu'au paradoxe en faisant delà mendicité une vertu et en établissant que l'homme voué à des devoirs spirituels vit d*aumônes. C'était reconnaître au moins qu*il y a dans le monde des choses qui ne se payent pas, que l'esprit ne représente aucune valeur matérielle, et que, quand il s'agit des sei*vices rendus à Tàme , aucune i^tribution ne peut passer pour un salaire. L'Eglise, avec beaucoup de tact, a retenu le même principe : elle n'admet pas qu'elle soit jamais
payée; elle se proclame toujours pauvre. Possédât-elle Tunivers, elle dirait encore que dans Tordre des choses matérielles elle ne veut que ce que demandait saint Paul, victum et vestitum,
Ije pouvoir de plus en plus agrandi de Tliomme sur la matière est un bien évident, et il faut applaudir aux progrès que notre siècle a accomplis en ce sens ; mais de tels progrès n'ont une valeur vraiment de premier ordre que si, en mettant Thomme au-dessus des obstacles que lui oppose la nature, ils contribuent à lui faciliter l'accomplissement de sa mission idéale. Une belle pensée, un noble sentiment, un acte de vertu, font bien mieux de Thomme le roi de la création que la faculté de faire parvenir instantanément au bout dii monde ses commandes et ses désirs. Cette royauté est dans notre âme : l'ascète des déserts de la Thébaïdc, le contemplatif des sommets de THimalaya, esclaves à tant d'égards de la nature, en étaient mieux les souverains et les interprètes selon l'esprit que le matérialiste qui bouleverse la surface du globe sans comprendre le sens divin de la vie. Leur tristesse pleine de philosophie et de charme valait mieux que nos vulgaires joies, et leurs égarements font plus d'honneur à la nature humaine que tant d'existences prétendues raisonnables qui n'ont été remplies que par les calculs de Tintérét ou les luttes insignifiantes de la vanité.
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C'est donc avec raison que M. de Sacy se plaint de la disparition d'une foule d'excellentes choses qui ne trouvent plus de place dans notre société. Ces choses n'étant pas de celles dont le besoin est de tous les jours, on ne remarque pas leur absence ; mais avec le temps on s'apercevra de Fénorme lacune qu'elles ont laissée dans le monde en se perdant. La même erreur que notre siècle commet dans la théorie de Téducation, en refusant de voir qu'au-dessus des connaissances spéciales, qui «eules ont une application positive, il y a une culture générale qui ne sert qu'à former l'homme intellectuel et moral, il la commet dans les théories sociales. Tout ce qui échappe à ses catégories utilitaires lui parait un luxe et un ornement. Certes, on peut ne pas regretter le gentilhomme : ce nom impliquait un fait de naissance, et les hommes distingués se recrutent de nos jours à peu près en ^ale proportion dans tous les rangs; mais ce.qu'on doit reg^retter fort, c'est TAonnête homme, dans le sens qu'attachait à ce mot le dix*^ septième siècle, je veux dire l'homme dégagé des vues étroites de toute profession, n'ayant ni les manières ni la tournure d'esprit d'aucune classe. Chaque spécialité de travail entraîne le plus souvent des habitudes particulières, et même, pour y réussir convenablement^ il est bon d'avoir ce qu'on 'appelle Ves}mt de soti état. Or la noblesse consiste à n'avoir aucunede ces limites ;
la distinction ne peut être représentée dans le monde que par des gens n'ayant aucun état. Il n'est pas juste que ces gens-là soient riches, puisqu'ils ne rendent à la société aucun service appréciable en argent; mais il est juste qu ils soient Taristocratie, dans le sens trèsrestreint qu'il est permis désormais de donner à ce mot, afin que le mouvement général des choses humaines conserve sa dignité, et que les divei'ses manières de prendre la vie, dont les personnes vouées à des fonctions ou à des vues spéciales, ne peuvent bien comprendre la légitimité, soient librement, représentées.
Toutes les dioses délicates et à longue portée souffriront, je crois, dans un prochain avenir, de la base beaucoup trop étroite que les réformateurs de la société moderne lui ont donnée. Rien de séculaire n'est resté possible. Tout ce qui a besoin de deux ou trois cents ans pour arriver à sa maturité a le temps de voir dans le cours de son existence le monde changer dix fois de maître et de plan. La fin imminente de la poésie dans l'humanité tient aux mêmes causes. liS poésie est tout entière dans l'ime et le sentiment morai ; or la tendance de notre époque est précisément de remplacer en toute chose les agents moraux par des agents matériels. L'objet lé plus insignifiant, le tissu le plus vulgaire, par exemple, devenait presque une
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chose humaine et morale, quand des centaines d'êtres vivants avaient respiré, senti, souffert peut-être entre chacune de ses trames, quand la fileuse soulevant ef abaissant alternativement le fuseau, quand le tisserand poussant la navette selon un rhythme plus ou moins pressé, y avaient contribué, en entremêlant leur travail de leurs pensées, de leurs propos et de leurs chants. Aujourd'hui une machine de fer, sans âme, sans beauté, a remplacé tout cela. I.es anciennes machines, merveilleusement appropriées à l'homme, étaient arrivées avec le temps à une véritable unité organique et à une parfaite harmonie ; mais la machine moderne, anguleuse, sans grâce ni proportion, est condamnée à ne jamais devenir un membre de l'homme. Elle humilie et abrutit celui qui la sert, au lieu d'être pour lui, comme l'outil d'autrefois, un auxiliaire et un ami.
L'homme n'est un être divin que par l'âme : qu'il arrive à réaliser eh quelque mesure la perfection intellectuelle et morale, et le but de son existence est atteint. Rien n'est indifférent de ce qui peut servir à cette fin sublime ; mais c'est une grave erreur de croire que les améliorations niatérielles qui n'amènent pas un progrès de l'esprit et de la morale aient par elles-mêmes quelque prix. Les choses extérieures n'ont de valeur que par les sentiments humains auxquels elles correspondent. Le jardin le plus ordinaire renferme aujour-
d'Ilui des fleurs splendides que les serres royales possédaient seules autrefois. Qu'importe si les fleurs des champs, telles que Dieu les a faites, parlaient mieux au cœur de l'homme et y réveillaient un sentiment de la nature plus délicat? Les femmes peuvent se parer de nos jours comme les reines seules le pouvaient jadis ; qu'importe si elles ne sont ni plus belles ni plus aimables? Les moyens de jouissance se sont raffinés de mille manières et multipliés à l'infini ; qu'importe si l'ennui et le dégoût les empoisonnent, si la pauvreté de nos pères était plus heureuse et plus gaie? Les progrès de l'intelligence ont-ils été en proportion des progrès de l'industrie? Pour le goût des belles choses, valons-nous la génération'qui nous a précédés et qui a produit le mouvement brillant et animé dont nous vivons encore ? L'éducation est-elle dirigée dans un sens plus libéral? Les caractères ont-ils beaucoup gagné en force et en élévation?. Trouve-t-on dans les hommes des temps nouveaux plus de dignité, de noblesse, de culture intellectuelle, de respect pour leurs propres opinions, de fermeté contre les séductions de la richesse et du pouvoir? Je n'essayerai pas de répondre; je dirai seulement que le progrès ne saurait consister qu'en cela. Jusqu'à ce qu'un tel progrès soit accompli, ce sera une mince consolation pour les âmes bien nées de n'avoir en échange des vertus du passé qu'une augmenta-
lion de bien-être qui ne rend pas plus heureux, et une assurance de repos qui ne rend pas meilleur.
Cet instinct essentiellement conservateur des belles et bonnes choses, qui fait de M. de Sacy un si excellent moraliste, a4-il d*aussi bons effets sur ses jugements littéraires et historiques? Ici j'hésite à répondre. Le moraliste, procédant par le sentiment spontané de ce qu'il croit le meilleur, et le critique, procédant par la recherche indépendante et sans vues préconçues, sont nécessairement amenés à différer sur bien des points. Le moraliste n'hésite jamais dans ses jugements, car ils résultent pour lui d'un choix fait une fois pour toutes, et dont il a trouvé les motifs dans le tour de son esprit bien plus que dans un examen impartial et longtemps balancé. Le critique hésite toujours, car Tinfinie variété du monde lui apparaît dans sa complexité, et il ne peut se résigner de gaieté de cœur à fermer les yeux sur des faces entières de la réalité. Le moraliste n*a pas beaucoup de curiosité, car pour lui il y a peu de choses à découvrir : à ses yeux, la règle du bien et du beau a été réalisée en quelques chefs-d'œuvre qui ne seront jamais égalés. Le critique cherche toujours, car
un élément nouveau ajouté à s6s connaissances modifie en quelque chose Tensemble de ses opinions : il pense que le jugement le plus droit ne supplée pas à ce que les documents positifs peuvent seuls nous apprendre ; aussi toute découverte ou toute manière ingénieuse d'interpréter des faits déjà connus est-elle pour lai un événement. I^ moraliste n'aime que les littératures complètement mûres et les œuvres d une forme achevée. Le critique préfère les origines et ce qui est en voie de se faire ; car pour lui tout est document et indice des lois secrètes qui président aux évolutions de Tesprit. Le moraliste aime le vieux, mais non pas le très-vieux; car dans les créations primitives il y a une franchise d'allure qui dérange ses habitudes réfléchies. Le critique recherche en tout le primitif : s'il connaissait quelque chose de plus vieux que les Yédas ou la Bible, là serait sa dévotion littéraire. La Grèce même lui parait bien jeune; il est tenté de reconnaître que les prêtres égyptiens avaient raison, que les Grecs n'ont été que des enfants légers et spirituels, qui nous ont gâté une plus vieille antiquité. Le moraliste et le critique ne se rencontrent qu'en un point; mais ce point tient lieu de tout : c'est l'amour du bien et du vrai, et par conséquent de la liberté, condition de l'un et de l'autre. Le caractère bien plus que l'esprit est ce qui rapproche les hommes, et les plus grandes diversités
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d*opinion ne sont rien auprès de la sympathie morale qui résulte de communes espérances et de communes aspirations.
La critique de M', de Sacy est une critique de préférences personnelles . La littéra t ure du dix-septième siècle dansles temps modernes, la littérature latine dans l'antiquité, Voilà, je crois, les deux monuments littéraires sur lesquels s'est porté son choix. « Je dois le confesser, dit-il, en littérature, mes goûts sont exclusifs. N'ayant jamais eu le temps de lire autant que je l'aurais voulu, je n'ai lu que des livres excellents ; je les ai relus sans cesse. Il y a une foule de livres, très-bons dans leur genre, je n'en doute pas, que tout le monde connaît, et avec lesquels je ne ferai jamais connaissance. C'est un malheur peut-être; mais malgré moi, et par un instinct dont je ne suis pas le maitre, ma main va toi|te seule chercher dans une bibliothèque ces livres que les enfants savent déjà par cœur. » On ne dispute pas des goûts, et il faut reconnaître tout ce que celui de M. de Sacy a d'exquis. Ici pourtant je me permettrai d'être un peu plus archaïque que lui. J'aime le moyen âge, j'aime la haute antiquité. Je préfère le Dies irx aux hymnes de Santcul, la poétique qui a inspiré les romans de la Table Ronde à celle de Boileau, et même les mystiques du treizième siècle à ceux de Port-Royal. Le beau, comme le bien, doit être cherché dans le
passé ; mais il ne faut point s^arrèter à mi-chemin : il faut remonter au delà de toute rhétorique; le primitif seul est le vrai, et seul a le droit de nous attacher.
On ne peut refuser au dix-septiéme siècle le don spécial qui fait les littératures classiques, je veux dire une certaine combinaison de perfection dans la forme et de mesure (j'allais dire de médiocrité) dans la pensée, grâce à laqucUe une littérature devient l'ornement de toutes les mémoires et Tapanage des écoles ; mais les limites •qui conviennent aux écoles ne doivent pas être imposées à l'esprit humain. De ce que telle littérature est rinstrument obligé de toute éducation, et qu'il n'est personne qui ne doive dire d'elle : Puero mihi profuit olim, ce n'est pas une raison pour lui attribuer un caractère exclusif d'excellence et de beauté. Ce caractère exclusif, je ne puis l'accorder aux écrits du dix-septième siècle en particulier, quelles qu'en soient les durables et solides qualités. Les nations étrangères, sauf celles qui n'ont aucune originalité littéraire, ne comprennent pas l'attrait extraordinaire qu'ont pour nous les ouvrages de ce temps, et n'y voient qu'une littérature tertiaire^ si j'ose le dire, un éclio de la littérature latine, écho elle-même de la littérature grecque. Les Allemands, si larges et si éclectiques dans leur goût , qui ont travaillé avec tant de passion à éclaircir les
moindres particularités de la littérature italienne, de la littérature espagnole, de notre moyen âge provençal, ne s'occupent presque jamais de notre grand siècle, et ont peine à en voir rinlërét. Ils ont grand tort, suivant moi ; mais leur négligence tient à une cause fort grave. Cette littérature est trop exclusivement française : elle souffrira quelque chose,* je le crains, de l'avènement d'une critique dont la patrie est Te^rit humain , et dont le propre est de n'avoir pas de préférences exclusives. On ne lui contestera pas son titre de classique ; on la laissera en possession des écoles, où elle seule peut offrir un aliment approprié à la jeunesse ; les curieux la liront, comme ils lisent toute .chose, à titre de document pour l'histoire d'une époque mémorable; les écrivains y chercheront le secret d'exprimer en notre langue même des pensées qui lui furent d'abord étrangères. Mais qu'elle reste dans son ensemble la lecture exclusive des hommes de goât, que les esprits distingués .de tous les temps continuent d'y recourir, pour s'élever, se consoler, s'éclairer sur leurs destinées, voilà ce dont je doute. Nous avons dépassé l'état intellectuel où iîette littérature se produisit ; nous voyons mille choses, que les hommes les plus pénétrants du dix-septième siècle ne voyaient pas: le fonds de connaissances dont ils vivaient est à nos yeux incomplet et inexact. Il est difficile que la faveur du
public qui lit, non par acquit de conscience, mais par besoin intime, s'attache indéfiniment à des livres où il y a peu de chose à apprendre sur les problèmes qui nous préoccupent, où notre sentiment moral et religieux est fréquemment blessé, et où nous relevons à chaque pas des erreurs, tout en admirant le génie de ceux qui les commettent.
En histoire, je suis également tenté de trouver M. de Sacy trop peu soucieux des origines. Fidèle à son système littéraire, M. de Sacy craint que la discussien des faits et la diversité des opinions ne nuisent au beau style de l'histoire ; il trouve que le plus simple serait de prendre un système selon son goût, et de le suivre sur parole. « Je confesserai tout doucement, dit-il, qu'à Taspect formidable de ces piles^ d'in-folio qui bouchent Feutrée de notre histoire, je me suis senti plus d'une fois prêt à maudire l'érudition et à regretter que nous ne nous en soyons pas tenus grossièrement à notre origine troyenne et à notre bon roi Francien, fil^ d'Hector et fondateur de la monarchie française.» Il pardonne à peine aux historiens les plus éloquents de noti^ temps d'être à la fois savants et critiques ; il voudrait une version convenue, sur laquelle les historiens rhéteurs ou moralistes, les Tite-Live e( les Plutarque, pussent librement discourir. Le dix-s^tième siècle (la grande école des bénédictins
exceptée) entendait bien l'histoire de cette manière; mais c'est là un des points sur lesquels il nous est le plus difficile de suivre la tradition classique. L'histoire est pour nous la vue immédiate du passé : or la discussion et l'interprétation des documents peuvent seules nous procurer cette intuition. Je vais certes scandaliser M. de Sacv; mais, s*il m'était donné de choisir entre les notes d'un historien original et son texte complètement rédigé, je préférerais les notes. Je donnerais toute la belle prose de Tite-Live pour quelques-uns des documeilts qu'il avait sous les yeux et qu'il a parfois altérés d'une si étrange manière. Un recueil de lettres, de dépèches, de comptes de dépenses, de chartes, d'inscriptions, me parle beaucoup mieux que le récit le plus dégagé. Je ne crois même pas qu'on puisse acquérir une claire notion de l'histoire, de ses limites et du degré de confiance qu'il faut avoir dans ses divers ordres d'investigaiion, sans l'habitude de manier les documents originaux.
Le libéralisme, ayant la prétention de se fonder uni-' quement sur les principes de la raison, croit d'ordinaire n'avoir pas besoin de traditions. Là est son erreur. « Nous en avons fini, il faut l'espérer, dit M. de Sacy, avec les Gaulois et les Francs. Que notre liberté vienne ou non des Germains, au fond peu nous importe. L'enfant est né; il est grand et fort. Si un Boulainvilliers
réclamait aujourd'hui, au nom des Francs ses ancêtres, les droits de la conquête, nous lui répondrions qu'en 1789 et en 1830 les vaincus, les Romains, les serrs, ont pris leur revanche, et qu'à leur tour ils sont les conquérants et les vainqueurs. » Eh bien! non; ni 1789 ni 1850 n'ont valu, pour fonder la liberté, ce que vaudrait à l'heure qu'il est un fait émané de barbares il y a mille ans, comme serait une grande charte arrachée pai' les barons révoltés, une humiliation infligée à la royauté envahissante, une ferme résistance des villes pour défendre leurs institutions. Si la Gaule, au lieu de ses instincts d'égalité et d'uniformité, avait eu quelque peu d'esprit provincial ou municipal ; si de fortes individualités, comme les villes d'Italie ou les ghUdes ger- ^ maniques, avaientpu se former sur notre sol ; siF^yon, Rouen, Marseille, avaient eu leur caroccio^ symbole de l'indépendance de la cité, la centralisation administrative eût été prévenue; Philippe le Bel, Louis XF, Richelieu, liOuis XIV, auraient été brisés; la Révolution n*eût été ni possible ni nécessaire. L'erreur de l'école libérale est d'avoir trop cru qu'il est facile de créer la liberté par la réflexion, et de n'avoir pas vu qu'un établissement n'est solide que quand il a des racines historiques. Dominée par une idée toute semblable à celle qui gouverne la Chine depuis des siècles, je veux dire par celte fausse opinion que la meilleure société est
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celle qui est rationaellcment organisée pour son plus grand bien, elle oublia que le respect des individus et des droits existants est autant au-dessus du bonheur de tous qu'un intérêt moral surpasse un intérêt purem^Qt temporel. Elle ne \it pas que de tous ses efforts ne pouvait sortir qu'une bonne administration, mais jamais la liberté, puisque la liberté résulte d'un droit antérieur et supérieur à celui de TÉtat, et non d*une déclaration improvisée ou d'un raisonnement philosophique plus ou moins bien déduit.
Des deux systèmes de politique qui se partageront éternellement le monde, Tun se fondant sur le droit abstrait, l'autre sur la possession antérieure, la France, pays de logique et d'idées généreuses, a toujours préféré le premier. Qui oserait lui en faire un reproche, puisque c'est à ce glorieux défaut qu'elle doit la splendeur de son histoire et la sympathie du genre humain? Hais telle est la nature fuyante de tout ce qui tient aux sociétés que la nation qui, avec une sincérité parfaite, a voulu travailler à la liberté du genre humain était mise par cela même dans l'impossibilité de fonder la sienne. Des serfs achetant leur liberté sou par sou et arrivant après des efforts séculaires, non à être les égaux de leurs maîtres, mais à exister vis-à-vis d'eux, se sont trouvés dans les temps modernes plus libi'es que la nation qui, dès le moyen âge, proclama les droits
de^homIne^ La liberté achetée ou arrachée pied à pied a été plus durable que la liberté par nature. En croyant fonder le droit abstrait, on fondait la servitude, tandis que les hauts barons d'Angleterre, fort peu généreux, fort peu éclairés, mais intraitables quand il s'agissait de leurs privilèges, ont en les défendant fondé la vraie liberté.
Sur presque tous les points qui touchent à l'organisation de la société civile, Técole libérale me parait ainsi avoir beaucoup mieux vu le but à atteindre que les moyens pour l'atteindre. Supprimant les privilèges des individus et des corps, elle ne pouvait envisager les difTérents offices sociaux que comme des attributions de l'État. Le pouvoir dans un tel système étant exercé uniquement par des fonctionnaires, et ces fonctionnaires n'ayant point la 'propriété de leurs fonctions, ni par conséquent aucune possibilité de résistance, on voit à quel degré de tyrannie on pouvait se trouver ainsi amené. Certes, s'il y a quelque chose de théoriquement absurde, c'est la vénalité des offices judiciai-
* On Gonnait la curieuse ordonnance de Louis X : • Gomme selon le droit de nature chacun doit être franc,... nous, considérant que notre royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voulant que la chose s'accorde vraiment avec le nom. par délibération de notre grand conseil, avons ordonné et ordonnons... »
res, en\crtu de laquelle certaines personnes achetaient et vendaient le droit de juger. Et cependant on comprend qu*un magistrat possédant sa charge, rois ainsi au-dessus de tout désir et de toute espérance, peut offrir plus de garanties que le magistrat fonctionnaire et, par conséquent, dépendant de celui qui confère la fonction. — 11 en faut dire autant du pouvoir exécutif. La conception féodale, d'après laquelle le roi possédait sa couronne par le droit de Tépée, comme le sujet possédait ses franchises contre lui, est l'inverse de la raison. S'il est au contraire une conception logique, c'est celle de la souveraineté envisagée comme une délégation de la société. L'histoire démontre que la première notion, tout absurde qu'elle est, a produit le meilleur état politique que le monde ait connu, et que la supériorité de la civilisation moderne sur celles de l'antiquité tient à ce que la royauté n'a été durant des siècles, parmi nous, qu'une grosse métairie, envers laquelle on était quitte une fois qu'on s'était libéré des redevances établies par les bonnes coutumes ou consenties par les états.
Pour voir dans tout son jour cette grande loi de la philosophie de l'histoire, que certes la logique n'eût pas révélée, c'est surtout la Chine qu'il faut étudier. La Chine offre à la philosophie de Thistoire le spectacle merveilleusement instructif d'une autre humanité se
développant presque sans contact avec celle de l'Europe et de TAsie occidentale et poursuivant sa ligne avec une rigueur dont nos civilisations bien plus compliquées ne sauraient donner une idée. Or la Chine a réalisé dés la plus haute antiquité le type d une société rationnelle fondée sur Tégalité. sur le concours, sur une administration éclairée. Le Tchéou-li, sorte d'almanach impérial du temps des Tchéou \ au douzième siècle avant notre ère, dépasse sous ce rapport tout ce que les États modernes les plus bureaucratiques ont essayé. L'empereur et les princes feudataires sont contenus par les rites et par la censure, les employés de tout grade par la dépendance hiérarchique et par un système d'inspection perpétuelle, le peuple par l'enseignement, que
TEtat seul a le droit de lui donner. F^ système entier repose sur une idée unique, celle de l'Etat chargé seul de pourvoir au bien de tous *. Qu*on imagine TAcademie des sciences morales et politiques et l'Académie française érigées en ministères, et gouvernant Tune les choses de l'esprit, l'autre les mœurs,^ on aura un aperçu assez juste de la constituti'on intellectuelle et politique de la Chine. L'idéal de ceux qui rêvent une
* Voyez la traduction qu^en a donnée feu H. Edouard Bioi (Paris, 1851)eirouTrage du même savant sur V Histoire de Tiniiruclion publique en Chifie (Paris, 1847).
* M. MohJ, Jourtial asiatique, août 1851.
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règle- administrative des esprits a été là depuis longtemps réalisé ^ Quand les jésuites montrèrent à Khienlong les erreurs de lastronomie consacrée, Tempereur refusa de les laisser corriger, parce que cette réforme eût mis en défaut les livres classiques et forcé d'introduire des mots nouveaux. Qu'est-il résulté de cette organisation, en apparence si raisonnable, en réalité si fatale? Un état de décrépitude sans pareille dans Thistoire, où un empire de cent cinquante millions d'hommes attend que quelques milliers de barbares viennent lui apporter des maîtres et des régénérateurs. Ce qui s'est passé lors de l'invasion de l'empire romain par les bandes germaniques se passera pour la Chine. Tout État qui sacrifie les intérêts moraux et la libre initiative des individus au bieu-étre va contre le but qu'il se propose : un petit nombi^ d'hommes énergiques, venant du dehors ou du dedans, suffit alors pour renverser un pays indifférent à tout, sauf au repos, pour s'en faire acclamer, et pour fonder ainsi de nouveau la vraie noblesse, qui est celle de la force morale et de la volonté.
« Quelque engouement que Ton professe aujourd'hui pour la barbarie et pour les barbares, il faut le recon-
* Voyez le Mémoire de M. Bazin sur l'Académie de Pékin (Jotirnal asiatique, jinsier 1858).
naître, dit M. de Sacy, notre civilisation est romaine, notre centralisation est romaine, nos lois et nos lettres sont romaines; c'est Tesprit romain qui a fini par vaincre lesprit barbare! » Cela est trè>-vrai. Tout le secret dé notre histoire réside dans la lutte de Tesprit gallo-romain contre T esprit germanique (celui que M. de Sacy appelle barbare), le Gaulois ayant en horreur la souveraineté divisée qui constituait la féodalité, et voulant sans cesse revenir à l'administration égatitaire de l'empire, non à celle des premiers Césars, empreinte encore d'un certain esprit aristocratique, mais à celle du temps de Dioctétien, qui est toujours restée l'idéal de notre pays La Révolution française et ce qui a suivi sont le dernier acte de la lutte de l'esprit gaulois et de l'esprit germanique, se terminant par la victoire définitive du premier. Bien des éléments germaniques entrèrent, je le sais, dans les commencements de la Révolution, et donnèrent aux mouvements de ces premières années une apparence vraiment libérale; mais ils disparurent dans la lutte, et laissèrent domi» ner seul l'esprit gaulois, qui, depuis la Convention jusqu à 1815, donna pleine carrière à çon goût d'administration unitaire et à son antipathie contre toute indépendance. C'est alors que la raison d'État^ proclamée pour la première fois par les légistes de Philippe le Bel, prend définitivement le dessus sur le noble prin-
cipe du moyen âge, n'admettant que le droit des individus. Je ne suis pas de ceux qui regardent le moyen âge comme une époque accomplie de moralité et de bonheur; mais il me semble cependant que Técole libérale le calomnie un peu. Le moyen âge ne fut une époque atroce que dans sa seconde moitié, quand l'Église devint persécutrice et la féodalité sanguinaire. 11 y eut avant cela de longs siècles durant lesquels la féodalité fut vraiment patriarcale et TÉglise maternelle. Je crois que, du huitième au douzième siècle, les pays chrétiens qui étaient à Tabri des incursions des Sarrasins et des Normands vivaient assez heureux.
Je n insisterais pas sur ces subtilités historiques, si les fautes de conduite de Técole libérale n'avaient tenu presque toutes à sa philosophie de l'histoire, incomplète et parfois défectueuse. Une erreur sur la révolution carlovingienne, sur les commencements de la féodalité, sur le treizième siècle, sur Philippe le Bel, n'est pas aussi inoffensive que le croit M. deSacy. On porte toujours la conséquence du principe d'où l'on est sorti. Issu de Tidée abstraite d'une souveraineté rationnelle exercée pour le plus grand bien de la nation, le parti libéral ne put s'envisager comme un simple mainteneur chargé de protéger les droits de tous et de développer l'initiative de chacun. Par la nécessité des choses, il fut amené à trop gouverner.
ET L'ËGOLE LIBÉRALE. 45
11 vil avec raison qu'une société, pour être florissante, doit être très-forte ; mais il se trompa en (îloyant que le moyert de fortifier une société est de la gouverner beaucoup. Malgré d'innombrables mesures de précaution, Tordre qu'il avait élabli et soutenu, non sans gloire, tomba par la plus inouïe des surprises dont Thistoire ait gardé le souvenir. Je ne veux pas rendre le parti libéral responsable d'une situation qu'il n'avait pas créée. Un principe fatal le dominait : la Révolution, à laquelle il se rattachait, pouvait produire des administrations, mais non des corps. Le principe qui crée les institutions, à savoir la conquête et le droit personnely était le principe même qu'elle entreprenait de supprimer.
L'organisation de l'instruction publique me parait l'exemple le plus propre à faire comprendre les graves conséquences du principe adopté par l'école libérale, et à montrer comment ce principe est susceptible par sa nature de se tourner contre ceux qui l'ont fondé. L'Angleterre, TAUemagne, l'ancienne France, avaient pourvu aux intérêts de la science et de l'éducation par des corporations riches et à peu près indépendantes du pouvoir civil. La France nouvelle, selon son habitude, a résolu le même problème par l'administration. Annuellement, chaque ville de France reçoit d'un bureau de la rue de Grenelle des hommes qu'elle ne connaît pas, et qui
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sont chargésr d'élever ses enfants selon certains règlements, à la confection desquels elle n'a eu aucune part. « Tout ce qui est relatif aux repas, aux récréations, aux promenades, au sommeil, dit le règlement de 1802, se fera par compagnie... II y ^ura dans chaque lycée une bibliothèque de quinze cents \olumes ; toutes les bibliothèques contiendront les mômes ouvrages ; aucun ouvrage ne pourra y être placé sans l'autorisation du ministre de Tintérieur. » Cette création a été considérée comme la plus belle de l'époque, et je serais volontiere de cet avis, s'il m'était démontré que les hommes chargés d'appliquer un tel règlement seront toujours des hommes d'un esprit large, fin, distingué, comprenant avec délicatesse les problèmes de l'éducation et du gouvernement des esprits ; mais, de bonne foi, peut-on avoir cette assurance? Or, si l'on admet comme possible l'hypothèse où une telle administration tomberait entre les mains d'hommes qui n'auraient pas toutes les qualités qui viennent d'être énumérées, que l'on songe aux conséquences. Les intérêts les plus chers de l'esprit, tout le mouvement littéraire, scientifique, philosophique, religieux môme, seraient exposés à une maîtrise d'autant plus dangereuse que la machine administrative dont on se servirait pour l'exercer serait plus perfectionnée. Cessons donc de croire que la Révolution de 1789
nous dispense de pénétrer plus avant dans le passé de rhumanité. Quelque important que soit cet événement, il produit sur nous une illusion d'optique, à peu près comme le dernier plan de montagnes borne toujours la vue, et cache les montagnes bien plus hautes qui sont au delà. La Révolution séduit d*abord par la fierté de ses allures, et par ce grand air passionné qu'ont toutes les histoires qui se déroulent dans la rue. Longtemps elle m'a ébloui : je voyais bien la médiocrité intellectuelle et le peu d*instruction de ceux qui la * tirent; mais je m*obstinais à prêter à leur œuvre une grande portée politique. Depuis, j'ai reconnu qu'à un petit nombre d'exceptions prés, les hommes de ce temps étaient aussi naïfs en politique qu en histoire et en philosophie. Voyant peu de choses à la fois, ils n'aperçurent pas combien la société humaine est une machine compliquée, combien ses conditions d'existence et de splendeur tiennent à 41'imperceptibles nuances. La connaissance approfondie de l'histoire leur manquait entièrement : une certaine emphase de mauvais goût leur troublpit le cerveau et les mettait dans celétat d'ivresse particulier à l'esprit français, où se font souvent de grandes choses, mais qui rend im- , possible toute prévision de l'avenir et toute vue politique un peu étendue.
Sont-ce là des motifs pour désespérer et pour envisa-
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ger le développement libéral de la France comme flétri dans sa fleur? Non, certes; ce sont des motifs pour redoubler . de sérieux et pour suppléer par notre application aux avantages que nos pères ne nous ont pas légués. En politique comme en morale, les vrais devoirs sont ceux de tous les jours. Il n*y a que les âmes faibles qui règlent leurs opinions en vue des succès probables deTavenir. Je dirai presque que l'avenir n'importe pas à Thonnéte homme, puisque, pour se dé- ' vouer aux belles et aux bonnes choses, il n'est pas nécessaire de supposer qu'elles soient destinées à l'emporter. • Si quelque classe de la société française n'a pas rempli la tâche qui lui semblait dévolue, il n'en faut pas conclure qu'une seule chose, c est que sa place est à prendre. Toute nation traverse l'histoire en traînant avec elle un vice essentiel qui la mine, comme chacun de nous apporte en naissant le principe du mal, qui, à moins d'accident, doit l'emporter ; mais une foule de hasards viennent sans cesse détourner les événements du cours qu'ils auraient suivi s'ils avaient obéi à une pente nécessaire. Les révolutions delà démocratie athénienne sont encore aujourd'hui l'entretien du monde, et pourtant, dès son premier jour, cette démocratie était entachée d'un défaut radical. L'empire romain avait en lui, dès le temps d'Auguste, le germe de sa dissolution; pourtant il vécut quatre ou cinq
siècles avec sa plaie, et dans sa lente agonie il traversa le siècle des Antonins. Le grande lacune que la France porte au coeur ne doit pas davantage nous interdire les longues espérances et les constanls elTorts.
Certes» si une seule race et une seule domination s'étendaient sur l'Europe moderne, si les nations chrétiennes formaient un monde unitaire, analogue à Torbîs romanus, la décadence serait inévitable, puisqu'il n*ciislerait plus en dehors de ce cercle fermé aucun élément de régénération. Mais le principe de diversité et de vilalilé propre qui a créé en Europe un obstacle invincible à toute domination universelle fera le salut du monde moderne. Une civilisation divisée a des ressources qu'une civilisation unitaire ne connait pas. L'empire romain périt, parce qu'il n'avait pas de contrepoids ; mais si, à côté de Tempire, il y avait eu des Germains et des Slaves fortement organisés, l'empire, obligé de compter avec les obstacles et la liberté du deiiors, eût suivi une ligne toute dilTérente : le despotisme, en effet, ne peut durer qu'à une condition, c'est que tous les pays qui l'entourent soient à son unisson. Là est le motif d'espérer. Le stoïcien avait raison de s'envelopper dans son manteau et de désespérer de la vertu; car il n'y avait nulle issue au cercle de fer où il vivait, et jusqu'au bout du monde alors habitable il eût trouvé l'odieux centurion, représentant de son im-
placablc patrie. Cent fois dans Thistoirc la pensée la plus élevée et la plus délicate a péri ; cent fois la bonne cause a eu tort, et je suis persuadé que les auteurs des plus nobles efforts que l'humanité ait tentés pour s'élever vers le bien resteront à jamais confondus dans le culte sommaire des saints inconnus. Cela tenait à ce que, dans les siècles passés, la puissance de l'esprit était resserrée en d'étroites limites. Depuis le commencement des temps modernes, la conscience de l'humanité s'est immensément élargie. La dignité du caractère et la noblesse n'ont plus seulement pour récompense la sympathie d'un petit nombre de belles âmes, toujours amies des vaincus. Symmaque ne fait plus dans le vide son plaidoyer pour les dieux morts, et Boéce n'écrit plus en prison sa Consolation de la Philosophie^^
M. COUSÏN
Trcsquc toutes les générations, en entrant dans la vie, ont commencé par une opinion exagérée de leur force et des destinées qu'ell(*s se croyaient appelées à remplir. Les grandes générations sont celles qui, après bien des luttes, des mécomptes, des demi-victoires et des demi-défaites, arrivent sur leurs vieux jours à réaliser une partie de leurs rêves de jeunesse. C'est aii contraire un des traits caractéristiques de celle qui depuis quelques années a pris possession d'elle-même que de débuter par la défiance et l'abandon. La génération qui nous a précédés, celle qui entra dans la car-
rière en I8I0 et alteignil en 1830 la plénitude de sa virilité, apportait avec elle des espérances presque illimitées. En tout, elle se disait appelée à renouveler, et, comme si l'humanité fût née une seconde fois avec elle, elle se croyait capable d*inaugurer en son siècle une littérature nouvelle, une philosophie nouvelle, une histoire nouvelle, un art nouveau. Elle n'a pas donné tout ce qu'elle promettait : elle promettait rintini ; elle n'a pas renouvelé l'esprit humain : cette œuvre est plus difficile qu'on ne le croit d'abord. Mais, en ne tenant qu'une très-petite partie de son programme, elle a donné beaucoup ; la génération qui a suivi, en tenant toutes ses promesses, donnerait, ce semble, assez peu de chose. Dès les premiers pas, on lui a montré l'horizon comme tout près d'elle; le but le plus élevé que l'on proposait à son activité était de conserver timidement ce qu'avaient créé ses pères, et l'expérience a prouvé que c'était trop lui demander. Dans l'épreuve suprême des esprits et des cœurs, les uns, dès le premier orage, se sont enveloppé la tête et n'ont plus voulu voir; les autres, entraînés par des lueurs trompeuses, ont marché dans le hasard et la nuit. Chez les uns, tous les signes des âmes faibles, la réaction sournoise, le dépit; chez les autres, le froissement des âmes prématurément éprouvées; chez tous, un douloureux aveu : nous né vaudrons pas nos pères!
Celte défiance, cette humble opinion de soi-même, doivent-elles s'appeler modestie ou conscience dé son infériorité? L'avenir le dira. Il est certain du moins que jamais génération n'entra dans l'histoire avec un sentiment si peu arrêté de ses devoirs, avec si peu de préoccupation du but à poursuivre, avec si peu de foi et de philosophie. La libérale antiquité vayait un vice dans le sentiment que le christianisme a érigé en vertu sous le nom dliumiliié; elle croyait qu'il n'est pas bon de faire peu de cas de soi-même et d'abdiquer volontairement sa fierté. Qu eût-elle pensé d'une jeunesse qui, au lieu de dire à ses pères, comme les enfants de Sparte : « Nous serons un jour ce que vous êtes, » se résigne à mourir de froid et de peur, et se condamne à l'immobilité pour ne point ébranler le frêle édifice sous lequel elle espère trouver le repos?
Je ne veui pas rechercher jusqu'à quel point la génération qui nous a précédés peut être responsable de cet abaissement. Je n'examinerai pas si, en nous léguant le désavantage dune position acquise, elle ne pouvait laisser à notre activité un jeu plus libre, si, en traçant autour de nous un cercle d'où elle nous défendait de sortir, elle n'a pas étoulTé ou fait dévier notre originalité, les uns, plus dociles, s'élanl i*enfermés dans une médiocrité résignée, les autres, plus rebelles, s'étant précipités par réaction dans les aventures. Mieux
vaut n*accuser que la fatalité de ces irrémédiables dé* faillancés. Peut-être aussi l'esprit français n'est-il pas appelé à dépasser certaines limites, et les nations latines, avec leurs qualités brillantes et tout ellerieures, leur vanilé, leur esprit superficiel, leur manque de sens moral et d'initiative religieuse, ne sonU elles destinées à autre chose qu'à captiver le monde par une rhétorique sonore et à l'étonner à certains jours par de brutales apparitions.
Un des traits d'infériorité les plus frappants de la génération nouvelle, c'est son indifférence pour la culture intellectuelle et les choses désintéressées. Quelque
If
jugement que l'on porte sur l'ensemble des travaux que laissera derrière elle la génération qui nous a précédés, il faut reconnaître que jamais race d*hommes ne posséda plus éminemment cet appétit des dioses qui fait saisir la vie avec ardeur comme une proie désirable. Les lacunes qu'on peut découvrir dans son développement furent celles de son esprit, non de sa curiosité ; elle aima le monde et y prit goût. Sa mélancolie, je n'y crois guère : elle en parlait trop pour que le mal fàt bien profond. Quand vint le jour de l'action, ces Werther de la veille se trouvèrent la tête fort lucide cl pleine du sens de la réalité. C'est nous qui sommes les vi*ais dégoûtés, nous qui doutons de l'esprit humain, sceptiques ou dévots, sans goût pour la contemplation
dcS'Clioses, sans passion pour l'univers. Étrange renversement ! ce sont des hommes d*un autre âge qui soutiennent de nos jours la cause de l'esprit, et aiTëtent la jeunesse sur la pente d'une entière abdication I
Ces réflexions, que tant de faits contemporains suggèrent, ne m*ont jamais plus vivement frappé qu'en lisant le volume charmant que M. Cousin a récemment donné au public \ Les morceaux qui le composent sont fort divers, et l'auteur a bien fait de ne chercher à établir entre eux aucun lien artificiel; mais un trait commun les unit : je veux dire un vif et biîllant enthousiasme, ce goût de la beauté en toute chose que, depuis les jours de la Grèce antique, nul n'a peut-être si richement possédé, cette activité toujours florissante, ce privilège divin du génie qui change en or tout ce qu'il touche et crée Tintërèt des sujets par la passion dont il les anime. M. Cousin, plus qu'aucun autre écrivain de notre temps, a eu le doti
' FraçmenU et Souvenirs. Paris, i853.
l^ M. COUSIN
de diriger l'opinion et de rendre contagieuses ses admirations et ses sympathies. Qui ne se rappelle ce tableau plein de grâce de la vieillesse de Kant, cas pages éloquentes sur Santa-Rosa, ces belles études sur Rousseau? On ne parcourra j^oint ici la série des objets que M. Cousin a aimés et fait aimer : on cherchera de préférence la raison générale qui a tenu le siècle sous le charme de ce brillant esprit. Le volume dont nous, parlons contient à cet égard une véritable ^ révélation. Une pensée tardive, mats à laquelle tous applaudiront, a porté M. Cousin à publier en 1858 les notes de son voyage d'Allemagne de 1817. Il a jugé à propos de nous livrer, après quarante ans, les souvenirs de rimprcssion. première qu'il reçut à ce moment décisif où il alla chercher^au delà du Rhin le ferment d*un esprit nouveau. Aucun morceau n'est aussi propre à nous livrer le secret de son éducation intellectuelle et à nous faire comprendre sa véritable originalité.
Lès critiques superficiels, qui appellent allemand tout ce qui est obscur et obscur tout ce qu'ils ne comprennent pas, ont accusé M. Cousin d'être un esprit allemand : je ne connais pas de jugement plus friyole. M. Cousin me semble au contraire un des représentants les plus caractérisés de l'esprit français au milieu d'une génération qui elle-même, par ses qualités et
M. COUSIS. bl
ses défauts, porta ibitement l'empreinte de sa nationalité. Je n en veux donner pour le moment qu'une preuve superficielle et tout extérieure. La marque essentielle de Tesprit français, c'est de n*étre bien * compris qu'en France. Plus une œuvre présente avec énergie les traits d'un génie particulier, moins elle est faite pour être complètement appréciée au dehors. L'Histoire de la CivUisaiion de M. Guîzot, traduite en allemand ou en anglais, conservera tout son prix, et la traduction ne sera pas fort inférieure à loriginal : en serait-il ainsi pour les leçons de M. Villemain? Non certainement ; ces études si délicates y perdraient une partie de leur grâce et la Heur d'atticismd qui a pour nous tant de séduction. Je pense de même queTœuvre si complexe de M. Cousin ne peut être bien appréciée que par des lecteurs pénétrés du goût français, qu'un étranger n'y verrait pas mille beautés qui nous charment, et qu'il y apercevrait bien des lacunes dont l'art prodigieux du maitre nous, dérobe le sentiment.
Le curieux récit de voyage que M. Cousin vient de nous livrer est du reste ici d'un poids décisif. 11 est évident que M. Cousin n'a vu et connu l'Allemagne que dans la mesure qui convenait à son originalité. De grands obstacles l'empêchèrent heureusement d'aller au delà, il nous avoue lui-même que bien des choses,
dans la doctrine des maîtres qu*il interrogeait, produisaient sur lui, sans qu'il y eût de sa faute peut-ôtre, reflet des ténèbres visibles de Dante. Tous les contacts intellectuels vraiment fructueux s'opèrent de la soiie. Trop bien savoir est un obstacle pour créer : on ne s'assimile que ce qu'on ne sait qu'à demi. Si Raphaël et Michel-Ange avaient connu les monuments figurés de la Grèce comme on les connaît de nos jours, le commerce de l'antiquité n^eût pas été pour eux si fécond. Le torse du Vatican et quelques débris de second pi*dre leur en ont bien plus appris; que ne l'eussent fait les trésors de l'acropole d'Athènes et de Porapeî. Si Mahomet avait étudié de près le judaïsme et le christianisme, il n'en eût pas tiré une religion nouvelle; il se fût fait juif ou chrétien, et eût été dans V impossibilité de fondre ces deux religions d'une manière appropriée aux besoins de l'Arabie. La connaissance exacte divise et distingue, mais ne réunit pas; les combinaisons de doctrines ne se font qu'à la condition de deviner et d'entrevoir plutôt que de savoir.
L'Allemagne, quand la vit M. Cousin, était du reste à UT\ de ces moments décisifs où une nation communique plus volontiers son âme à ceux qui l'interrogent avec sympathie. C'était en 1817, au lendemain du grand mouvement qui lit lever rAUcmagne contre la prétention toute française de régenter l'esprit. La corn-
pression de l'étranger et surtout l'abus de la centralisation avaient révélé lesprit allemand à lùi-mérne. Les peuples germaniques ne retrouvent toute leur force que le jour où ils voient leur liberté intellectuelle menacée : les droits de l'àme et de la conscience ont seuls le privilège de les passionner. L Association de laverlUy le rôle si original de penseurs et de poètes comme Piclite, Ai*ndty Uhland, avaient donné à la crise héroïque que venait de traverser l'Allemagne un caractère à part, et en avaient fait une des plus grandes victoires que toutes les forces morales de l'humanité liguées entre elles aient jamais remportées.
La France, de son côté, était merveilleusement préparée pour recevoir une infusion d'esprit nouveau. 11 semble que la race gauloise ait besoin, pour produire tout ce qui est en elle, d'être de temps en temps fécondée par la race germanique : les plus belles manifestations de la nature humaine sont sorties de ce commerce réciproque, qui est, selon moi, le principe de la civilisation moderne, la cause de sa supériorité et la meilleure garantie de sa durée. Les premièresannées de la Kestauration furent un de ces moments décisifs, où, par des voies imperceptibles, s'introduit un 0;*dre nouveau d'idées et de sentiments. Un mur tomba, les horizons s'élargirent; la France ouvrit l'oreille à des bruits ignorés jusque*lfa. Les inocula-
00 if. COUSIN.
tîons de ce genre se font d'ordinaire par une sorte d'opération instantanée, comme si un principe mystérieux pénétrait à un moment donné tout le tempérament moral et le changeait jusque dans ses plus intimes profondeurs. Un mot, une page, recèlent alors une révolution intellectuelle, et les esprits, aspirant le souffle d'un monde inconnu, ressemblent à ces êtres aériens des fables antiques que le vent seul faisait concevoir.
La sécheresse, le formalisme^ la petitesse d'esprit, n'ont jamais été, dans les temps modernes, portés plus loin qu'en France à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci. Enfermée dans un cadre ofliciel d'où on lui défendait de sortir, la pensée s'était en quelque sorte atrophiée et réduite, à un chétif exercice d'école. Les traditions savantes étaient détruites, excepté dans les sciences piiysiques et mathématiques, qui n'exigent de ceux qui les cultivent ni élévation de caractère ni indépendance; la philosophie était abaissée, la poésie réduite à des amplifications de rhétorique ou à de fades déclamations. Mais dans un pays doué d'aussi inépuisables ressources que la France il ne faut jamais désespérer. Quelques mois amenèrent un réveil inouï. La liberté suffit pour opérer un tel miracle; non cette liberté qui, laissant à tous le droit de tout dire, n'est favorable qu'à la médiocrité, mais cette liberté régu-
M. COUSIN. Gl
lîère, également éloignée de la licence, qui dégénère en tumulte, et de la compression, c[ui ne veut autour d'elle que le désert.
C*esl à l'avenir qu il faut laisser le soin d'assigner à chacun des hommes qui prirent part à ce mouvement glorieux son rôle distinct ; mais il est permis de dire dès à présent que nul n'y contribua plus que M. Cousin, que nul n*y porta une spontanéité plus vive, plus décidée, plus sûre d'elle-même. Son originalité est bien plus dans son caractère personnel que dans son œuvre. En philosophie, M. Cousin n'a jamais voulu être créateur: plusieui^ fois il s'est fait gloire de n'avoir rien invente en ce genre, croyant trouver là même le signe de la bonne philosophie. En fait de style, il avait trop bon goût pour ne pas voir que les habiles écrivains n*ont jamais besoin d'innover, et qu'on
peut tout dire avec une vieille langue sans lui faire violence. En fait d'érudition et de philologie, il n'a jamais prétendu, malgré des services réels, au rang de maître. Ce qui lui appartient, c'est Tesprit de tout cela, c'est sa passion pour le beau et le grand, l'auréole dont il entoure ce qu'il aime, l'éclat, la vie, la lumière dont chaque chose se revêt sous sa main. Voilà ce qui donne tant de charme à ce volume, reste d'un monde si loin de nous. On y sent à chaque page l'ambroisie divine d'une jeunesse favorisée par le temps, et la se-
rénité d'une époque où l'espérance, la liberté, uiie dynastie bien née, d'un sang vieux, généreux et bon, répandaient sur toute chose le doux et chaud rayon d'un soleil de printemps.
Le dix-huitième siècle et ses continuateurs au commencement du dix-neuvième, avec tant de précieuses
qualités, avaient le tort de mêler aux plus bienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique. L epicuréisme semblait chez eux revivre, moins la poésie de Lucrèce. Ils prêchaient le vrai spiritualisme, l'humanité, la pitié, l'équité sociale, et ils trouvaient bon de se dire matérialistes, de nier dans les termes l'idée dont ils fondaient la réalité. Ils prêchaient le Dieu véritable, celui qu'on sert par la justice et la droiture, et ils se disaient athées. Ils prêchaient Tidéalisme par excellence, la sainteté du droit, la prééminence de l'esprit, et ils niaient l'idée, ils réduisaient tout aux sens. Apôtres et croisés à leur manière, ils traitaient de fanatiques et d'insensés ceux qui avaient fait pour une autre opinion ce qu'ils faisaient pour la leur. Les premières connaissances de physiologie et de cosmologie scientifique produisirent ce résultai . On vit le jeu des organes, et on crut avoir expliqué tout Thomme ; on vit les atomes et les lois qui président à leurs mouvements, et on crut avoir expliqué Tunivers. L'âme seule échappait. L'âme, voilà
ce que M. Cousin voulut réhabiliter ; voilà la noble cause dont il fit choix, et au profit de laquelle il dépensa tanl de véritable éloquence et de si inépuisables ressources d'esprit.
Daùs cette réaction contre le matérialisme superficiel de Técole dominante, n'alla-t-il pas trop loin? Beaucoup le pensent, mais tel n'est pas mon avis. Sa doctrine, selon moi, a besoin, non d'être restreinte, mais d'être expliquée. Elle est vraie dans son ensemble, quoique certaines parties laissent désirer plus de précision screntifique. Oui, certes, le spiritualisme est le vrai. La noblesse et la véritable existence n'apparais* sent dans le monde qu'avec Tàme. L'individu conscient et moral est le couronnement de l'édifice entier de l'univers ; tout est en vue de lui, et lui seul donne à tout un sens et une valeur, l/àme est la première des rcali-. tés et la seule pleine réalité, puisque la matière n'est qu'un agrégat multiple, séparable, sans unité, un agrégat fortuit qui se fait et se défait, qui n'a nulle identité permanente, nulle individualité, nulle liberté. L'âme est immortelle; car, échappant aux conditions serviles de In matière, elle atteint l'infini, elle sort de l'espace et du temps, elle entre dans le domaine de l'idée pure, dans le monde de la vérité, de la bonté, de la beauté, où il n*y a plus de limites ni de fin. Elle est libre et souveraine ; car, dominant le corps qui ia porte et ses
«l M. COIJSIK.
instincts inférieurs, elle se crée une royauté sans bornes par la culture de sa raison et le perfectionnemeu I de sa moralité. Elle est de race divine, car, dépassant la pls^nèle à laquelle elle est liée sous le rapport de Tespace, elle atteint la région de Tabsolu et sonde l'univers. En un sens, on peut dire qu'elle crée Dieu, puisqu'elle seule en dévoile la nécessité, puisque Dieu, obscurément révélé par la nature, ne devint clair que le jour où un homme vertueux succomba dans sa lutte pour la justice, où une conscience pure préféra la pudeur à la vie, où un être noble et bon contempla le ciel dans la sérénité de son cœur. Elle crée des récompenses infinies, puisqu'elle décerne la volupté suprême de bien faire; elle crée des châtiments infinis, puisqu'à son tribunal, le seul qui compte, la bassesse et le mal ne rencontrent que le mépris.
11 faut donc approuver complètement M. Cousin d'avoir proclamé que l'ûme est l'essence même et le tout de l'homme, puisque ce qui existe est évidemment ce qui est libre, conscient, indivisible et sans étendue : c'est l'âme qui est, et le corps qui parait être. Mais comment Tûme cutre-t-elle au nombre des réalités? Quelle est son origine (car il est notoire qu'elle commence, le rêve d'existences antérieures ne pouvant trouver de place dans une théorie scientifique)? Toutes les origines sont humbles, et cette sorte d'humilité
n*abaisse personne. Le fruit divin qui, une foisdélaché de sa tige, semble n'avoir jamais existé que par luimême, tient cependant de la terre par la racine d'où il sort. L*àme n'a rien de matériel, mais elle nait à propos de la matière. L'ancienne hypothèse de deux substances accolées pour former l'homme, hypothèse qui en tout cas doit être maintenue pour la commodité du langage, est vraie si Ton entend parler de deux ordres de phénomènes, dont l'un dépasse lautre de toute la distance de Tinfini ; mais elle est fausse si Ton entend soutenir qu'à un certain moment de Texistence organique, un nouvel être vient s'adjoindre à Tembryon qui .auparavant ne méritait pas le nom d'homme. C'est là une manière grossière de se représenter les choses, qui est en contradiction avec les résultats de la science expérimentale de la vie, et qui répugnera toujours au physiologiste. S'il est une induction qui résulte naturellement de Taspect général des faits , c'est que la conscience de l'individu nait et se forme, qu'elle est une résultante, mais une résultante plus réelle que la cause qui la produit et sans commune mesure avec elle, à peu près comme l'harmonie d'un concert n'existerait pas sans les tubes et les cordes sonores des exécutants, bien qu'elle soit d'un tout autre ordre que les objets matériels qui servent à la réaliser.
Le matérialisme est donc un non-sens plutôt qu'une
•erreur. 11 est le fait d'esprits étroits qui se noient dans leurs propres mots et s'arrêtent au petit côté des choses. La raison et la moralité se produisent dans le monde par suite de l'existence d'un certain organisme; mais, une fois produites, elles font oublier leur cause génératrice. La matière est la condition nécessaire de la production de la pensée ; mais la pensée triomphe à son tour de la matièrc, la dompte, la méprise et lui survit. Le matérialiste est comme un enfant qui ne verrait dans un livre qu'une série de feuilles noircies et liées entre elles, dans un tableau qu'une toile enduite de couleurs. Est-ce là tout? N'y a-t-il pas encore l'âme du livre et du tableau, la pensée ou le sentiment qu'ils représentent, et cette pensée, ce sentiment, ne méritent-ils pas seuls d*étre pris en considération? Le matérialiste voit la grossière réalité, mais non ce qu'elle signifie ; il voit la lettre, mais non l'esprit. Je me trompe : il voit l'esprit à sa manière ; mais, cédant à une sorte de timidité déplacée, il recule devant les formules élevées, qui seules, quand il s'agit des choses morales, renferment la vérité.
Il faut en dire autant de l'athéisme. L'énorme malentendu qui si souvent transforme en blasphémateurs de la Divinité ses plus pieux et plus sincères adorateurs est avant tout une erreur de grammaire. On ne s'entend pas sur les mots. Quel hymne vaut le poème de
Lucrèce? Quelle vie de saint offre un plus parfait idéal de Tascétisme et de la perfection morale que celle de tel penseur de nos jours à qui je ne connais qu*un seul travers d'esprit, celui de se croire athée? Ah! que les prières basses et presque toujours intéressées de rhomme vulgaire sont un moindre hommage à la Divinité que cette réserve exagérée qui retient parfois sur' les lèvres du savant scrupuleux le mot que tant d'autres profanent par l'hypocrisie et la légèreté I
M. Cousin ne tint pas toujours compte de ces délicates nuancés. Aspirant à philosopher pour un grand nombre, il dut chercher moins à raffiner ses formules qu'à les rendre claires et capables d'être acceptées. Dans les dogmes religieux et philosophiques, la forme est toujours relative, le fond seul est vrai ; mais la forme est loin d'être indifférente. L'humanité , qui , dans son ensemble, est incapable de délicatesse critique, ne voit jamais sans inquiétude ruiner les symboles qu'elle a longtemps acceptés. Comme le patriarche antique, quand elle a perdu ses idoles, elle s'écrie : « J'ai perdu mes dieux I n Le devoir de la science, d'un autre côté, est de rechercher des formules de plus en plus rapprochées du vrai. De là une contradiction qui ne cessera qu'avec l'esprit humain. Tous les partis pris sont légitimes quand ils sont sérieux et honnêtes. La plus grave erreur de la critique est de reprocher aux
hommes de génie de n'avoir pas été autres qu'ils ne furent. M. Cousin atteignit son but, qui était, non de créer une doctrine originale, mais de donner une forme éloquente et en un sens populaire aux grandes vérités de Tordre moral. Je vais montrer que tout ce que des juges malveillants seraient tentés d'appeler ses défauts fut la conséquence de ce grand parti pris. Du moment qu on admet que le dessein était noble et élevé, les défauts qui en étaient la condition sont absous d'avance, et il n en est pas un seul dont on ne puisse dire ce que rÊglise dit de la faute originelle : Félix culpa!
Au premier coup d'œil, on ne peut nier que la direction générale de la carrière de M. Cousin ne s'éloigne fort de ce que Texemple des philosophes du passé nous ferait envisager comme l'idéal d'une vie toute dévouée à la pensée. Quand Descartes, du fond de son poêle de Hollande, aussi seul, comme il le dit lui-même, au sein d'une grande ville qu'au milieu d'une forêt dont les arbres marcheraient, méditait sur le point de départ de toute connaissance et sur les' lois de l'univers ; quand l'ascète de la philosophie moderne, celui
que M. Cousin a si bien comparé à l*auteur inconnu de Vlmiiatiati de Jésus-Christ, quand Spinosa^ dans son pauvre réduit, en polissant ses verres de lunettes, se mirait, pour me servir de leipression de Schleiermacher, dans le monde éternel ; quand le fondateur de la philosophie allemande, les yeux fixés, durant quarante ans, sur une vieille tour du château de Kœnigsberg, dressait la plus profonde analyse des rouages de l'esprit qui ait jamais été essayée ; quand Leibniz lui-même, dont la vie pourtant fut bien plus mêlée à l'action, rêvait à ses monades, le monde n'existait pas pour eux. Semblables à de purs esprits, placés en dehors des intérêts, des passions, des événements de leur époque, ils ne se doutaient pas qu'il y eût une société humaine, ou du moins ils spéculaient comme s'il n'y en avait, pas. Vous eussiez dit à ces grands hommes : « Prenez garde, vous allez déplaire à tous les partis, créer des embarras à vos amis, faire peur aux têtes faibles, égarer des esprits mal faits» » ils eussent souri : peut-être eussent-ils consenti à se taire ; mais certainement leur iière pensée ne se fût pas détournée d'un pas pour d'humbles soucis étrangers à la passion du vrai, la seule qui les touchât.
Tel n'est pas M. Cousin. Si Ton entend par philosophe un savant d'un genre spécial, Tinventeur d'un syslème nouveau^ le créateur d'une doctrine originale,
ce mot n'est pas celui qui convient pour le désigner. M. Cousin appartient encore plus à la littérature qu^à la science. C'est avant tout un écrivain, un orateur, un critique, qui s'est occupé de philosophie. Son nom réveille plutôt l'idée du talent, de l'éloquence, que Tidée d'un genre de spéculation déterminé. La nature lui avait accordé trop de dons pour qu'il pût ne demander la gloire qu'à un seul, et, dans la foule des qualités qu'il joignit à celles du philosophe, une seule eût sufii pour le bannir de cette sévère phalange des chefs de la pensée abstraite, où chacun est marqué au front d'un signe fatal. La marque d'une vocation spéciale, c est d'être tellement imposée par la nature, que celui en qui elle se manifeste, écarté de sa voie, eût été con damné à l'impuissance ou à la médiocrité. Or M. Cousin eût réussi en tout ce qu'il eût voulu entreprendre, et lui-même s'est plu à le montrer. On sent que le talent qu'il a appliqué à la philosophie, il eût pu l'appliquer à toute autre chose, que la philosophie a été pour lui un choix et non une nécessité, lobjet d'un penchant sérieux et sincère, mais non d'un amour irrésistible et exclusif.
Et d'abord le philosophe, dans le vieux sens du mot, n'était pas écrivain. Je m'explique. Une pensée forlc et vraie arrive toujours à s'exprimer d'une manière originale; il n'y a que la pensée fausse ou lan-
guissante qui produise les ouvrages décidément mal écrits. Bayle et Leibniz manient la langue d'une manière lourde et inhabile, et pourtant quel charme dans Taustëre sincérité de leurs écrits ! Je veux dire seulement que le philosophe dautrefois n'était pas d'ordinaire un artiste de langue, que le souci du vrai seul le préoccupait, que le beau résultait de l'ensemble et de la direction de son œuvre sans que l'auteur y pensât. M. Cousin s*est imposé des conditions plus étroites. On ne peut nier que le soin du style n entraine certains sacrifices de la pensée. Bien écrire en français est une opération singulièrement compliquée, un compromis perpétuel, où roriginalité et le goût, l'exactitude scientifique et le purisme, tirent lesprit en sens inverse. Un bon écrivain est obligé de ne dire à peu près que la moitié de ce qu'il pense, et s'il est, avec cela, un esprit consciencieux, il est obligé d'être sans cesse sur ses gardes pour ne pas être entraîné par les nécessités de la phrase à dire bien des choses qu'il ne pense pas. L'éloquence d'ailleurs, comme l'entendit M. Cousin, a des exigences impérieuses. Toutes les doctrines ne sont pas également éloquentes, et je crois bien que plus d'une fois M. Cousin a dû se laisser entraîner vers certaines opinions autant par la considération des beaux développements auxquels elles prêtaient que par des démonstrations purement scien*
tifiques. Ce n'est point là une critique, car le beau est après tout une des marques de la vérité; mais sans doute on eût fort étonné Descartes, si on lui eût dit qu*un jour la philosophie la plus vraie serait celle qui pourrait s'exprimer par les plus belles phrases, et que le tour oratoire qu'une doctrine est susceptible de revêtir passerait pour un argument en sa faveur.
La carrière politique que M. Cousin parcourut avec de si brillants succès contribua bien plus encore à limiter sa liberté philosophique. Si le monde était conduit seulement par les idées, ce serait au philosophe de le diriger; mais le tissu des affaires humaines est composé de tout autre chose. De plus en plus les intérêts obtiennent dans la direction de ce monde une voix prépondérante. L'ignorance, la sotlise et la méchanceté tenant aussi une place considérable dans la marche des événements, se mettre aux prises avec les choses humaines, c'est s'obliger i\ tenir compte d'une foule d'éléments fort peu philosophiques : la profondeur d'esprit et la hauteur métaphysique sont, en pareille matière, d'un assez mince usage. Le milieu où s*agite la politique est humble : l'humanité, dans son ensemble, représente un homme de moyenne capacité, égoïste, intéressé, assez souvent ingrat; il faut que l'homme pratique soit humble aussi. Les hautes visées ne feront que l'égarer. Voilà pourquoi les grands
hommes n'agissant guère dans le monde que par leurs défauts ou leurs petits côtés. L*homme tout à fait détaché des faiblesses de la terre serait impuissant, puisqu'il n'y aurait plus aucune commune mesure entre lui et le milieu médiocre ou pervers où il se trouverait égaré. Le propre du philosophe est de ne pas songer aux conséquences, ou, pour mieux dire, d'élever la spéculation à cette hauteur où toute conséquence mauvaise est bannie, et ne se présente même pas à la pensée. Arrivé à ce degré de maturité et de bonté que l'étude sait donner, le penseur est en quelque sorte réduit à l'impossibilité de mal faire. La philosophie n'est pour lui que l'épopée de l'univers; le vrai mot dont il aime à désigner ses spéculations est celui de Tantiquilé : placttOy ce qui lui a plu, le point de vue que, entre mille autres, il a préféré. La source du bien est pour lui, non dans telle ou telle doctrine, mais dans sa noblesse, dans le sentiment de sa filiation divine, dans l'habitude qui fait que l'idée du mal n'a plus d'accès près de lui. Mais tel n'est pas l'état du commun de l'humanité. Si Thumanité par sa tète touche le ciel, dans son ensemble elle a Tesprit étroit et formaliste. Il faut peu de chose pour lui donner le vertige. Aux yeux du philosophe, Thumanilé se compose de quelques individus exceptionnels, préservés des tentations et des malentendus où tombe la foule ; mais pour
le politique il n'en est point de la sorte. Se jetant résolument dans la mêlée des choses humaines, il en subit les conditions. Il doit se résigner à traiter avec la médiocrité d esprit ; il doit composer avec elle et lui faire des concessions. Chaque mot, il doit le peser, non-seulement au scrutin de la vérité, mais au scrutin de l'utilité. Chaque doctrine, il doit l'accepter, non parce qu'elle lui parait plus scientifique, plus rapprochée de la vérité, mais plus accommodée aux circonstances, plus utile pour sa fin.
Hais, dira ton, la vérité peut-elle avoir de fâcheuses conséquences, cl la science est-elle grosse de tempêtes? L'homme de tact qui juge les doctrines, non par des considérations scientifiques, mais par leur physionomie générale et leurs tendances, n'a-til pas un bon critérium? Si telle ou telle doctrine est utile au main-> tien de la société, n'est-ce pas une grande preuve que cette doctrine est la vérité? Ce raisonnement serait très-juste si l'espèce humaine se composait de quelques milliers d'hommes cultivés de la même manière, vivant uniquement de la vie intellectuelle et morale, exercés à toutes les finesses de la spéculation L'humanité au fond pose sur le vrai; ce qu'elle n'atteint Jamais, c'est la fine nuance : les formules où elle se complaît sont lourdes et grossières. 11 faut, pour fixer les idées de la foule, un symbole arrêté et qui ait un
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certain air d'évidence. Tout serait sans venin, si tous étaient élevés à ce degré de pureté où Tacte seul de la pensée est un hommage rendu à la Divinité; mais les plus fortes et les plus belles doctrines prises par des esprits étroits et scolastiques peuvent se tourner en poison. Le penseur qui veut se mêler aux affaires humaines est donc obligé à une foule de ménagements. La doctrine du philosophe serait bonne pour tous, si tous étaient aussi l>onnéles et aussi intelligents que lui : dans ses livres, il n'a point à se gêner, car celui qui les lit le fait à ses risques et périls, et témoigne par le seul fait de les ouvrir que cette lecture n'a pour lui aucun danger,; mais dès qu'il s'agit d'un prosélytisme plus étendu, il tremble. Le champ des misères humaines lui est inconnu, et il évite tout contact avec les régions du monde moral dont il n'a étudié ni l'état ni les besoins.
Loin de nous l'idée même d'un reproche contre l'illustre écrivain auquel la culture libérale doit en France une si solide reconnaissance. Ce que nous cherchons à faire comprendre ici, ce sont les limites fatales que les facultés humaines se créent l'une à l'autre. Qui osera regretter que M. Cousin ait été ce qu'il est : un philosophe éloquent, mêlé au mouvement de son époque, un vrai tacticien de la pensée, traitant en diplomate les questions qu'on n'avait guère abordées
jusque-là qu'avec la simplicité scientifique? Mais, pour remplir ce programme, pour rester toujours possible^ comme on dit aujourd'hui, que de sacrifices il a dû faire I que de fois il a dû préférer ce qui est pâle à ce qui est vif et pix)fond! que de fois il a dû tenir compte de la sottise prétentieuse et du dogmatisme tranchant I M. Royer-CoUard avait avant lui proclamé ce principe, que chaque gouvernement a sa philosophie, substituant une sorte de philosophie d'État à la religion d'État de l'ancien régime. L'argument sur lequel il semblait insister le plus en faveur du spiritualisme, c'est qu'à ses yeux le spiritualisme est la philosophie qui convient le mieux au gouvernement représentatif. On faisait ainsi sortir la philosophie de la sphère purement scientifique; on l'introduisait dans le champ des matières qui relèvent de Topinion et du tact; on en faisait une chose du monde. C'était en un sens l'ennoblir, et dans un autre l'abaisser et l'assujettir à une foule d exigences. Est-ce que chaque gouvernement a sa chimie, sa physique ou son astronomie? est-ce que chaque gouvernement a sa philologie? Le but politique bien plus que la science elle-même devenait ainsi la mesure de toute chose : or, quelque excellent que soit un but, dès qu'il est étranger à I3 pure recherche du vrai, la philosophie souffre toujours d'y être subordonnée.
On s'est habitué à jprésenter comme une des quali-
tés de l'esprit français cette rigueur de logique en vertu de laquelle les théories ne restent jamais longtemps chez nous à Vétat de spéculation, et aspirent très-vite à se traduire dans les faits. C'est là sans doute un des traits de Tesprit français, mais j'hésite beaucoup, pour ma part, à y voir une qualité. 11 n'est pas de plus grand obstacle à la liberté de la pensée. Une vie comme celle de Kant, passée dans la paix profonde d'une université de province, au milieu d'une sorte de respect religieux, une telle vie est impossible en France. Supposons Kant professeur dv. faculté, que de tracasseries n'eût-il pas eu à subir I Combien de fois eût-il été mandé au ministère! A combien d'inspecteurs et de chefs de cabinet eût-il dû rendre compte de sa doctrine! Pour conquérir sa liberté, il eût été obligé de devenir homme politique; pour lui donner droit d'enseigner telle ou telle opinion sur les catégories de l'entendement, il eût fallu des bamcades. C'est souvent pour les étrangers un sujet d'étonnement de voir le pays du monde le plus téméraire ei le plus systématique, quand il s'agit de révolutions, si étroit, si timide, quand il s'agit de la pensée pure. Au fond, cela s'explique : la théorie en France nait tout armée ; c'est un ennemi, un révolutionnaire dont il faut se garder, et, en effet, le jour où une digue cesse de lui être opposée, elle s'impose, elle est tyrannique ou dés-
aslreuse. En Allemagne, au contraire, où la pensée nait înoiTensive, étrangère aux choses de ce monde, déclarant tout d*abord qu*eUe n'a ni le droit ni la prétention de toucher à Tordre établi, il est naturel qu'elle soit plus libre. Elle ne demande. que le royaume de Tair : on le lui abandonne. — Si vos théories sont vraies, me dira-t-on, elles doivent être bonnes à appliquer. Oui, si l'humanité en était digne et capable. La théorie est toujours un idéal; il sera temps de la réaliser le jour où il n'y aura plus dans le monde de sots ni de méchants.
Je le répète encore, il ne s'agit point ici d'une critique contre les représentants d'une génération que nous n'égalerons pas; mais, puisque les circonstances nous ont dispensés des soucis qui pesèrent sur eux, puisque nous n'avons, comme eux, ni à tenir compte de l'opinion, ni à sacrifier notre liberté au devoir de rester possibles, prenons notre revanche par la science indépendante et désintéressée. Les compromis, qui vont si bien à l'orateur, nuisent déjà à l'écrivain, mais sont tout à fait pn^udiciables au savant. Partageonsnous le monde de l'esprit, puisque le monde de l'action nous est interdit. M. de Maistre peint quelque part la science moderne « les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, se traînant, souillée d'encre et toute pantelante,
sur le chemin de la vérité, en baissant vers la Icrre son front sillonné d*a1gèbre. » Un gentilhomme comme M. de Maistre devait se trouver humilié en effet de pénibles investigations, et la vérité était bien irrévérencieuse de se rendre pour lui si difficile. Nous ne sommes pas obligés à tant de délicatesse : nous ne devons pas rougir de paraître pédants, si ce mot signifie patients et sérieux. Certes, il serait plus commode de pouvoir, sans se déranger de son fauteuil, atteindre la régie indubitable : l'infaillibilité papale est une institution trés-aristocra tique, et qui doit plaire aux gens du monde. Maiheureuscinenl la vérité est roturière; elle est peu sensible aux grands airs; elle ne se livre qu'aux mains noircies et aux fronts ridés. Qu'y faire? Est-ce notre faute si cette fière déesse exige de ses adorateurs un long noviciat d'apprentissage et d œuvres serviles, si elle est comme le royaume des cieux, qui souffre violence, et que les violents seuls ravissent?
La philosophie étant le centre et en quelque sorte la région commune où toutes les branches de la culture intellectuelle se réunissent, on y arrive par les voies les plus opposées. La littérature, la politique, les sciences physiques, les sciences historiques, y mènent également et produisent des façons très-diverses, mais toutes incomplètes, de philosopher. M. Cousin étant,
malgré la haute valeur de ses spéculations, plus particulièrement de la classe des philosophes littéraires et politiques, les personnes préoccupées surtout du côté scientifique doivent naturellement trouver chez lui quelques lacunes, lacunes qui s'expliquent du reste par réducation universitaire qu'il reçut. Le tour des études dans la vieille université était beaucoup plus littéraire que scientifique : on ne croyait pas qu'en dehors des carrières d'application les sciences physiques et mathématiques eussent quelque prix. C'est là une erreur aussi grave que cçUe des esprits étroits et jaloux qui plus récemment ont soutenu que les études littéraires ne pouvaient servir qu'à l'homme de lettres. Je voudrais, pour ma part, que les sciences physiques et mathématiques tinssent dans l'éducation une place pour le moins égale à celle que Ton accorde aux études littéraires. La seule tendance qui soit fatale en pareille matière, c'est Tesprit industriel et utilitaire, qui rabaisse également la science et la littérature, cet esprit qui a fait croire à quelques hommes médiocres qu'on pouvait élever les âmes et former les caractères en enseignant aux jeunes gens l'arpentage et les procédés de fabrication des bougies ou du savon. Quant aux études scientifiques purement spéculatives, elles contribuent au moins autant que les éludes littéraires à la culture intellectuelle, et peut-être, si elles entraient
pour une plus grande part dans renseignement commun, corrigeraient-elles ce penchant fâcheux qui porte Tesprit français à s'occuper plus de la forme que du fond même des choses et à préférer en tout Tappareil oratoire à la vérité.
C'est pour n'avoir pas assez compris le côté pro«^i'cssif et vivant de la science que la philosophie universitaire a si vite dégénéré en quelque chose d*aride, où Ton est réduit à se taire ou à se répéter. Si Ton envisage en effet la philosophie non comme une science qui serre son objet par desapproxiiHations successives, mais comme une scolastique pétriGée, où toute espérance de découverte est interdite, que reste-il à faire ? Une seule chose : mettre en phrases plus ou moins bien tournées la doctrine qu'on suppose fixée une fois pour toutes. Qui ne voit que c'est là une besogne fastidieuse, à liaquelle des esprits jeunes, vifs et sincères, ne se résigneront jamais? Aussi, sur toute la ligne, les sciences, soit historiques, soit naturelles, me paraissent-elles destinées à recueillir l'héritage de la philosophie. Si la philosophie ne veut pas rester une toile de Pénélope, sans cesse et toujours vainement recommencée, il faut qu'elle devienne savante. Chaque branche des connaissances humaines a ses résultats spéciaux qu'elle apporte en tribut à la science universelle. Les principes généraux, qui seuls ont une valeur philosophique, ne sont
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possibles qu'au moyen de la recherche érudite des détails. La tentative de construire la théorie des choses par le jeu des formules vides de l'esprit est une prétention aussi vaine que celle du tisserand qui voudrait produire de la toile en faisant aller sa navette sans y mettre du fil.
Les sciences historiques surtout me paraissent appelées à remplacer la philosophie abstraite de l'école dans la solution des problèmes qui de nos jours préoccupent, le plus vivement l'esprit humain. Sans prétendre refuser à rhomme la faculté de dépasser par son intuition le champ de la connaissance expérimentale, on peut reconnaître, ce semble, qu*il n'y a réellement pour lui que deux ordres de sciences, les sciences de la nature et les sciences de Thumanité : tout ce qui est au delà se sent, s'aperçoit, se révèle, mais ne se démontre point. Le grand problème de ce siècle, ce n'est ni Dieu ni la nature ; c'est l'humanité. Or les vraies sciences de l'humanité sont les sciences historiques et philologiques. L'ancienne psychologie, envisageant l'individu d'une manière isolée, faisait une œuvre utile sans doute, et qui a amené de solides résultats ; mais notre siècle a bien vu qu'au delà de Tindividu il y a l'espèce, qui a sa marche, ses lois, sa science, science autrement féconde et attrayante que celle des rouages intérieurs de l'àme humaine,, science qui est destinée à devenir
l'objet principal des méditations du penseur, mais qui, dans Ténorme confusion où le passé nous est parvenu, ne peut se construire qu'au moyen des plus patients labeurs. La politique étudie Tespèce humaine pour la gouverner ; Téconomie politique l'étudié pour Tadministrer: la science dont nous parlons étudie Ihumanité comme la plus grande réalité qui soit accessible à l'expérience, pour suivre les lois de son mouvement, et déterminer, s'il se peut, son origine et sa destinée. l/histoire, je veux dire l'histoire de l'esprit humain, est en ce sens la vraie philosophie de notre temps. Toute question de nos jours dégénère forcément en un débat historique; toute exposition de principes devient un cours d'histoire. Chacun de nous n^est ce qu'il est que par son système en histoire.
En général, l'idée d'une science indépendante,*supérieure, ou, si Ton veut, étrangère à la politique, n'est pas le fait de la génération à laquelle appartient M . Cousin . Il ne peut entrer dans la pensée de personne de blâmer une tendance qui a produit de si brillants résultats. Nais , d'un autre côté, comment ne pas trouver quelques inconvénients à un état intellectuel où tout est devenu une affaire politique, où Ton ne peut avoir une opinion sur les choses les plus inoffensives sans être du gouvernement ou de l'opposition? La conséquence d'un tel principe, donnant à l'Ëlat un droit
d'inquisition sur les choses de Tesprit, devait être à la longue, et indépendamment de la volonté de ceux qui Tont fondé, rabaissement de la grande science libre. J'avoue qu'à cet égard je me permets de faire quelques reproches à la génération qui nous a précédés/ Elle a trop voulu régler l'esprit ; la culture intellectuelle est devenue une des branches de l'administration publique ; le ministère de Tuistruction publique a été celui de la science et de la littérature. L'intention était bonne et libérale; mais on ne connaît jamais son successeur, et c'est un excellent principe de toujours faire comme si ce successeur devait être un ennemi. Mon opinion est qu'en subordonnant ainsi la haute culture à la politique, en établissant en principe que TÉtat seul enseigne, et qu'un honune ne peut communiquer oralement sa pensée aux autres à moins de se constituer le salarié de l'État, qui natui*ellement peut faire ses conditions, le parti libéral a fondé un énorme instrument de tyrannie qui fera courir les plus grands dangers à la civilisation moderne. Le moyen âge était plus vraiment libéraK Abélard n'eut à demander aucune autorisation pour réunir autour de lui, sur la montagne Sainte-Geneviève, les foules qui désiraient Técouter^
La plus grave difficulté qui soit sortie de ce système, beau et noble sans douie, mais qui, comme tout système, avait ses inconvénients, c'est celle des rapports de la science avec la religion établie. Pour le spéculatif sans ambition, qui ne demande d'autre part en ce monde que la liberté, rien de plus simple. Les religions sont pour lui des faits moraux et historiques d'un immense intérêt. Elles naissent de l'instinct divin qui entraine l'àme vers Tintini, et du besoin que Thomme éprouve de donner une forme concrète et limitée à ce sentiment; les religions sont de la sorte des formes toujours imparfaites, mais toujours respectables, d'un sentiment étemel. Voilà qui est clair; mais, dès qu'on ne se contente plus de la critique pure, dès qu'on entre dans le champ de l'action, qu'on se met en rapport avec des masses d'hommes pour lesquels la religion est un intérêt et une passion, il faut transiger, et transiger avec des puissances qui sont de leur nature exigeantes et ombrageuses : de là des difficultés sans nombre ; on fait des concessions, on déploie une immense habileté, et on ne contente personne. On ne se contente pas soi-
même; en eflct, la moralité d'une bonne porlion de Tespëce humaine tenant à la religion, on craint, même en voulant l'épurer, de travailler à l'affaiblir. Et pourtant Tesprit humain a des droits évidents dont la défense constitue, pour ceux que leur vocation appelle de ce côté, le plus sacré des devoirs. La timidité a raison è sa manière, mais non à ce point qu'on doive, pour lui complaire, entraver le progrès ; autrement il aurait fallu interdire aux prédicateurs du christianisme de toucher aux idoles, puisque en renversant ces antiques images, auxquelles les idées religieuses étaient attachées depuis tant de générations, ils risquaient d'ébranler en niéme temps le sentiment qui s y rapportait.
Personne dans cette lutte périlleuse n'a déployé plus d'habileté que M. Cousin. Son parti pris général est exposé avec beaucoup de clarté dans le remarquable morceau où il nous rend compte des réflexions qui se pressèrent dans son esprit durant la dernière nuit qu^il passa en Allemagne. 11 accepta le christianisme dans sa forme la plus générale, évitant la discussion des détails, refusant de regarder de près, s'armant des noms classiques dont on s'est habitué à faire dans le sein du catholicisme une sorte de parti modéré. « Depuis le concile de Nicée, la doctrine chrétienne, solidement établie, marche et !se développe avec une régularité parfaite, avec une grandeur et une clarté saisissantes;
mais auparavant quel enfantement laborieux et obscur ! que de ténèbres ! que de lacunes I . . . Renonçons donc une fois pour toutes à l'exégèse et à la théologie. Prenons le christianisme tel qu*il est sorti du concile de Nîcée, avec le dogme arrêté et achevé de la Trinité ; acceptons ce dogme en lui-même, sans rechercher son histoire, sa formation, son origine... » (]ela est habile, mais cela est-il vraiment philosophique? Dans une religion qui se donne comme un fait historique, ne sont-ce pas au coiltraire les origines qui importent? S'il y a un livre révélé de Dieu, ce livre vaut bien la peine qu on cherche à Tentendre. Si Dieu a jamais parlé aux hommes, il est peu naturel de préférer au lexte même de ses enseignements des interprétations séparées du fait révélateur par un intervalle de quatre, cinq, ou même seize et dix-sept siècles.
« Je n*ai pas encore rencontré, dit M. Cousin, deux théologiens qui s'accordent. Du* haut de leur science hébraïque et orientale, que je ne puis pas contrôler, tous s'attaquent, tous s accusent des plus grandes erreurs. » Cela est vrai des théologiens proprement dits, mais ne saurait s'appliquer à ceux qui cherchent à faire, au point de vue rationaliste, Thisloire des textes réputés sacrés. Grâce aux progrès que la science de l'hébreu a faits depuis un demi-siècle, on comprend les monuments hébreux (sauf quelques passages qui,
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faute de rapprochements suffisants, seront toujours des énigmes) à peu près comme on comprend Homère. l..es incertitudes de l'exégèse scientifique ne seraient guère plus grandes que celles auxquelles est sujette Thistoire de la philosophie et de la littérature grecques quand il s'agit d'époques un peu anciennes, si Texégèse ne s'appliquait à des textes qui sont pour de grandes réunions d'hommes un objet de foi, d'où il résulte que, dans cet ordre dé recherches, les thèses les plus désespérées continuent à avoir des défenseurs, et que les résultats les plus certains sont traités de paradoxes hardis, quand ils contrarient les opinions accréditées. En somme, M. Cousin me semble, dans cette délicate question, accorder trop et trop peu : trop, car il concède à l'enseignement religieux une autorité qui, si elle était réelle, réduirait la philosophie au rôle de servante, comme on disait autrefois; trop peu, car cette façon de s*inclifier devant un dogme dont on fait abstraction' dans la direction de sa propre pensée renferme une sorte d'indifférence et de dédain. Au fond, ceux-là témoignent peut-être plus de respect pour le christianisme, qui y reviennent sans cesse et en parlent plus sans doute que ne le voudrait la sagesse. S'ils s'en occupent, c'est qu'ils lui accordent une très-grande place dans l'ensemble des choses humaines, et que peut-être ils l'aiment encore. L'éducation peu religieuse
qii ont reçue la plupart des hoiomes de la génération qui nous a précédés explique seule comment ils ont pu prendre à l'égard du christianisme une position aussi dégagée de tout lien antérieur. N*ayant connu le christianisme que tard et à un âge réfléchi, n ayant pas été bercés de ces belles croyances qui laissent toujours dans Tàme un parfum de poésie et de moralité, ils ont agi avec notre vieille mère d'une façon sèche et hautaine, qui nous blesse. Ils sont chrétiens par politique -, nous le sommes de sentiment. Qui de nous est plus près du royaume de Dieu? Rien de moins fondé assurément que les reproches que le clergé s* est cru autorisé à adresser à M. Cousin : je ne connais point en France d*homme auquel l'Église doive en réalité plus de reconnaissance. Quel est lecdèsiastique qui eût su comme lui, au sortir de Ténorme abaissement où étaient tombées les idées religieuses vers le commencement de ce siècle, ressusciter le spiritualisme et remettre en honneur les mots sacrés qui semblaient bannis à jamais de l'enseignement de la philosophie? Dans les mouvements religieux qui ont suivi, ne Ta-t-on pas vu obéir docilement aux préférences de Topinion et prêter un charme inattendu aux plus austères figures du catholicisme, à celles-là mêmes que les catholiques semblaient avoir oubliées? 11 faut avouer toutefois que c'est une position difficile que celle de
catholique malgré l'Eglise. Loin de nous toute pensée qui tendrait à jeter une ombre de doute sur la sincérité des mouvements' intérieurs d'une âme aussi spontanée dans ses entraînements : il est bien permis de dire cependant que ce qui frappe dans le caractère général de Tœuvre de M. Cousin n'est pas ce qu'on entend d'ordinaire par le sentiment chrétien. Préoccupé surtout des grandeurs classiques et du type oratoire que Vantiqnilé et le dix-septième siècle nous ont légués, il ne semble pas aimer beaucoup le ton simple, naïf et populaire du véritable christianisme primitif; il ne connaît guère le moyen âge, cette admirable source de poésie. L esthétique de la nouvelle école catholique, à laquelle on ne peut contester quelque valeur, parait avoir fait sur lui peu d'impi^ssion.
On vient de voir à quelles lourdes nécessités încoanues aux anciens sages M. Cousin a dû se soumettre. Non content d'être philosophe, il voulut être écrivain, homme politique, et pourtant je n*ai pas dit encore la plus pesante de ses chaînes : il voulut être chef d'école. Je ne connais pas de position plus délicate. Le philosophe isolé n est responsable que de son propre salut, mais le chef d'école a charge d'âmes. 11 faut qu'il prenne garde de scandaliser les petits qui le suivent ; de le des précautions plus maternelles que philosophiques, mille scrupules, mille attentions pour les
consciences tendres ( les meilleures de toutes), dont il est le directeur spirituel. Que dire quand cette école est l'Université tout entière, quand on s'impose la tâdie de tracer à des jeunes gens de vingt-deux ans ce qu'ils doivent enseigner à des enfants plus jeunes de quelques années sur Dieu, Tunivers et Tesprit humain! M. Cousin ne recula pas devant celte entreprise hardie. La création de Tenseig^nement philosophique en France est bien son fait, et certes ce n'est pas là une gloire médiocre : cet enseignement, quelque timide qu'il dût être, cultivait l'esprit des jeunes gens les faisait réfléchir et était, après renseignement de l'histoire, celui qui portait les meilleurs fruits. A un autre point de vue d'STiileurs, l'école dont M. Cousin peut être appelé le chef a rendu à la science un service signalé, je veux dire en produisant un très-bel ensemble de travaux sur l'histoire de la philosophie. Sans parier 4c quelques esprits d'élite qu'on range parfois dans cette écolo, mais auxquels ne peut s'appliquer le nom de disciples, l'éclectisme a produit une foule de caractères éminemment honnêtes et de très-consciencieux travailleurs. Mais, à côté décela, que de naïveté! Combien de fois le maître a dû sourire de l'aplomb de jeunes disciples s'érigeant tout d'abord en gendarmes de la philosophie, et croyunt tenir dans leurs rédactions de l'École normale la science universelle réduite
m M. COUSIN.
aux proportions (Vun manuel I Ces inconvénients sont inévitables : il n'est pas de développement, si distingué qu'il soit, qui, embrassé par des esprits ordinaires, ne dégénère forcément en pédantisme et en vulgarité.
Pour juger la philosophie de M. Cousin, il ne suffit donc pas de la prendre en elle*méme, comme une construction scientifique : il faut la prendre dans l'application que M. Cousin a voulu en faire; il faut rechercher si elle pouvait être plus complète, obligée qu'elle était de rester une philosophie d'école et de répondre aux attaques de ceux pour qui sa timidité même était une hardiesse inouïe. Par là M. Cousin ressemble beaucoup à Voltaire, dont il dit tant de mal; c*fôt avant tout un chef voulant organiser, régler et discipliner un parti intellectuel. Entre mille moyens excellents pour atteindre ce but, mais moins heureux si on les envisage au point de vue de la science pure, je n'en citerai qu'un seul, le choix quil a fait de ses drapeaux. Une des garanties que le novateur est obligé d'invoquer dans sa lutte contre la petitesse d'esprit est celle de certains noms qu'on est parvenu à consacrer, et devant lesquels tout le monde consent à s'incliner. Platon, Descartes, Bossuet, tels sont, je crois, les trois noms que M. Cousin a le plus souvent invoqués et derrière lesquels il a le mieux réussi à masquer son originalité. Certes, le choix était excellent : Platon est
un incomparable philosophe. Toul ce que je regrette, c'est le tort qu'on lui a fait en lexposant à Tadmiration tu peu pèdantesque de jeunes disciples, qui se sont mis à chercher une doctrine arrêtée dans les char* mantes fantaisies philosophiques que ce rare esprit nous a laissées. Uescartes est un homme de premier ordre, surtout comme géomètre ; il est fâcheux qu'on Tait un peu surfait comme métaphysicien, et surtout qu'on se soit cru obligé de tant insister pour sa gloire sur cette circonstance, insignifiante quand il s'agit de métaphysique, que sa philosophie serait, à un titre spécial, la philosophie française. Qu'est-ce que cela prouve pour la vérité de ses théories? Bossuet, écrivain excellent et orateur sublime, n'a pas beaucoup à nous apprendre sur le fond même des choses ; on lui a fait grand tort en le forçant d'avoir une philosophie : il n'en avait d'autre que celle de ses vieux cahiers de Navarre, et quand il mit au net pour son royal élève ses rédactions d'école, il ne se doutait guère qu'un jour on les prendrait si fort au sérieux. Tout cela est peu critique, tout cela défigure le tableau vrai de l'histoire; mais tout cela est de bonne politique, et nous n'avons pas le droit, nous autres à qui une plus complète sincérité est permise, d'en sourire. Le patriotisme, qui est nécessaire à l'orateur et qui prête si bien aux développements chaleureux, n'est pas également
Ot M. COUSIN.
nécessaire au savant, dont le devoir est de n'avoir pas d'attachement absolu. Nous nous étonnons parfois de . voir un esprit aussi délicat que celui de M. Cousin ne jamais craindre, quand il sagit des gloires delà France, le reproche de banalité, et tout admirer, même le Code 'civil. Mais ceux que les circonstances ont dispensés du soin d'être habiles et éloquents ne doivent pas se prévaloir des avantages que cette position leur donne pour blâmer ceux sur lesquels ont pesé d'autres nécessités. Tout s'efface d'ailleurs devant la gloire suprême d'avoir marqué un des moments de l'esprit humain, d'avoir fait accepter ses idées à une génération d'hommes libres par des moyens avoués de la liberté, d'avoir été du petit nombre de ceux que tous saluent comme leur mattre et Texcitateur de leur pensée.
Don merveilleux de ce charmant esprit, toujours jeune, toujours ouvert à de nouvelles admirations et à de nouvelles sympathies I le fardeau qui eût accablé tant d'autres, il l'a porté légèrement. Au milieu de ce
dédale de calculs, de précautions, de sollicitudes, qui eût suffi pour absorber une originalité moins vivace, M. Cousin s'est montré tout à coup*sous un jour nouveau au public, habilité à ne voir en lui qu'un penseur abstrait. M. Michelet a parlé quelque part de ces tardives amours des sages qui, vers le milieu de la vie, et le milieu déjà passé, finissent par se concentrer en une seule image avec toutes les ardeurs de la jeune passion. Mais ce qui ne s'était jamais vu, le miracle de rintuilion historique associée à une incomparable vivacité d'imagination, c'est que la récompense de sa vie et le prix de sa sérieuse jeunesse, M. Cousin ne l'ait demandée qu'au souvenir de beautés évanouies depuis deux siècles. Ce singulier retour, que j'ai toujours tenu pour une des évolutions intellectuelles les plus caractéristiques de notre siècle, a été souvent reproché à M. Cousin comme une infidélité. Les disciples qu'il avait entraînés sur ses pas au culte de la philosophie n'ont pu voir sans scandale leur maître passer à des amours qu'ils ne comprenaient pas. L'élève ne comprend jamais que la moitié du maître ; il y a toujours un cdté qui lui échappe, et il semble que parfois M. Cousin prenne un malin plaisir à dérouler l'admiration de ses amis. En réalité, je pense que M. (]ousin n*a jamais mieux trouvé sa voie que dans ces compositions d'un genre intermédiaire, où il a su déployer avec
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tant d'art les dons de finesse et de grâce que la nature lui a départis, et qui ne pouvaient se montrer avantageusement en métaphysique. Il n'est plus guère permis d'être philosophe tout d'une pièce. La philosophie est un côté de la vie, une Taçon de prendre les choses, non une étude exclusive. Si on la prend comme une spécialité^- c'est la plus étroite et la moins féconde de toutes les spécialités.
Le goût du beau chez M. Cousin parait s'être appliqué successivement à des sujets assez divers. Le goût du beau ne connaît pas l'intolérance : il implique un choix de préférence sur lequel il n'y a pas à discuter. De là cet air de paradoxe que revêt toujours l'esthétique : trouvant son objet, qui est le beau, dans les systèmes les plus divers, elle est essentiellement volage, tant qu'elle se réduit à la spéculation ; elle ne trouve ce qui la fixe que dans un acte d'élection libre comme la grâce et gratuite comme elle. Le choix de M. Cousin montre bien la délicatesse qu'il porte dans les questioris où le raffinement du tact est surtout nécessaire. Je préfère comme lui la première moitié du dix-septième sfecle à la seconde, et dans cette première moitié je trouve aux femmes un trait particulier de noblesse et de grand air. La France, à la veille de devenir, comme dit Voltaire, la moins poétique de toutes les nations polies, , eut là un moment historique qui a pour Timagination
beaucoup de charmes. Celte époque ne brille pas par le naturel, il est vrai; mais, aux yetix de M. Cousin, un tel défaut ne doit pas être bien grave : en général, M . Cousin n*a guère le sentiment du primitif et du simple. Ce qui est seulement naïf et bon le touche peu, je crois. C'est surtout la grandeur qui le frappe et qui éveille chez lui le sentiment de Tadmi ration.
Des puritains ont l'egardé comme une apostasie certains airs aristocratiques que M. Cousin a pris dans la fréquentation du monde de la place Koyale : on a attaqué la légitimité de ses sympathies et la fidélité historique de ses tableaux, tout cela faute d*avoir compris le vrai sens de ces charmantes compositions. Ce qu'il y faut chercher, ce sont des éludes morales, non des études de critique, des fantaisies historiques, souvent plus vraies que la vérité, non de l'histoire. Au milieu d'une époque comme la nôtre, où toute personnalité distinguée est si fort à 1 étroit, le rêve d'un passé idéal est devenu une diversion nécessaire. Autrefois on rêvait une Bétique où la règle était obtenue aux dépens de la liberté ; nous, qui avons vu de près la Bétique, nous nous reportons aux époques où de grands caractères trouvaient de l'espace pour se développer. M. Cousin a toujours accepté pleinement la révolution ; mais nul n'a senti plus que lui combien est lourd l'héritage qu'elle nous a laissé. Entreprise par de nobles cœurs,
soutenue par des héros, achevée par des esprits étroits et sans culture élevée, la révolution française eut le tort de toutes les révolutions fondées sur des idées abstraites, et non sur des droits antérieurs. Ceux qui la tirent, ou pour mieux dire ceux qui en tirèrent les conséquences pratiques, étrangers à toute philosophie de rhistoire, se représentèrent avec une simplicité puérile les conditions de la société humaine ; ils ne virent pas qu'ils employaient des moyens directement opposés à la tin qu'ils voulaient. Us voulaient une révolution politique, et, avec leur façon de procéder, ils ne pouvaient faire qu'une révolution administrative. Ils voulaient la liberté, et, en exagérant le principe de l'État, ils ne réussirent quà fonder une société analogue à celle de l'empire romain, de la Chine, de TÉgypte, où l'individu est dépouillé de garantie, où oute initiative est déférée au gouvernement, où ce ui existe vis-à-vis de l'Etat est ennemi ou suspect, ociëté dont le dernier terme, si la vivacité de l'esprit européen ne créait un contrô-poids à ces tendances périlleuses, serait l'entier abaissement de l'esprit. Aussi une fois l'égalité sociale établie par le Code, une fois le préfet, fonctionnaire salarié, substitué à rhfitendant et au gouverneur de province, gentilhomme non salarié, la révolution s'arrêta . Au fond , la révolution française, qu'on prend toujours comme un fait général
de l'histoire du monde (Hegellui-méme a commis celte erreur), est un fait très-particulier à la France, un fait gaulois, si j'ose le dire, la conséquence de cette vanité qui fait que le Gaulois supporte tout, excepté l'inégalité des rangs sociaux, et de cette logique absolue qui le porte à réformer la société sur un type aba* trait, sans tenir compte de l'histoire et des droits consacrés.
Ce n'est donc pas un simple caprice qui a porté M. Cousin à s'identifier aussi profondément avec les passions d'uniautre âge. C'est l'instinct profond d'une vive et forte nature qui cherche à tromper par de beaux rêves les ennuis de la réalité. Heureux qui peut ainsi trouver dans les fêtes de son imagination et de son cœur assez de ressources pour hiverner à l'abri, comme les voyageurs des mers polaires ! Heureux qui trouve dans les recherches du passé ou les aspirations de l'avenir la satisfaction de ses besoins moraux et l'oubli du présent I Aux premiers siècles de notre ère, au milieu d'un monde corrompu, d'où toute vertu s'était envolée, quand nulle cité terrestre n'était digne d'occuper l'activité d'un homme bien né, où se réfugièrent les flmes élevées? Dans la cité étemelle de l'idéal. Le christianisme et la philosophie fournirent aux grands cœurs l'objet d'amour que la patrie ne leur offrait plus* Les nobles vies des stoïciens, des Plotin, des Porphyre,
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1 héroïsme des martyrs, conservèrenl la dignité de l*âme humaine et prou vèrent la perpétuité de la vertu. Que de nos jours une ligue réunissant, sans distinction de sectes, tous ceux que passionnent les choses désintéressées proteste de même contre rabaissement des caractères et des mœurs! Toutes les bonnes choses sont solidaires : le culte de ce qui est pur et beau n'a vraiment de contraire que ce qui est servile et bas.
Par là renaîtra Tespérance, et ce qui semblait flélri fleurira; la vie reprendra son prix, et ce qu'on appelle le scepticisme égalera les miracles de la'foi. Quelque système en effet qu'on adopte sur l'univers et la vie humaine, on ne peut nier au moins que les problèmes qu'ils soulèvent n'excitent vivement notre curiosité. Lors même que la vertu ne serait qu'un piège tendu aux nobles cœurs, les espérances les plus saintes qu'une déception, l'humanité qu'un vain tumulte, la beauté qu'une illusion de nos sens, la recherche pure aurait encore son charme; car, eu supposant que le monde ne fût que le cauchemar d'une divinité malade, ou une apparition fortuite à la surface du néant : rêve ou réalité, œuvre de lumière ou de ténèbres, ce monde est plein de mystères que nous sommes invinciblement portés à pénétrer. On peut en dire tout le mal qu'on voudra, on ne l'empêchera pas d'être le plus étrange et le plus attachant des spectacles. Nous lisons dans la
Vie de saint Thomas (CÂqiiin que le Christ lui apparut un jour et lui demanda quelle récompense il voulait pour ses doctes écrits : « Nulle autre que toi, Seigneur, » répondit le Docteur angélique. Le critique est plus désintéressé encore, et si la Vérité lui adressait la même demande, il serait tenté de répondre : « Nulle autre que de l'avoir cherchée. »
M. AUGUSTfN THIERRY
Augustin Thierry n*a pas besoin de ces éloges vulgaires par lesquels on cherche à faire revivre pour quelques moments sur une tombe une gloire déjà oubliée. Ses écrits sont connus de tous. Qui ne se rappelle les pages pleines de candeur et de charme de Dix ans (Tétudes et des Récits mérovingiens^ où Tauteur nous a initiés aux secrets les plus intimes du développement de sa pensée? On s'abstiendra donc de raconter ici cette vie presque miraculeuse, cette lutte héroïque d'une âme Forte contre la douleur, celte légende qui, pour tant de vocations éprouvées, a été un encourage* ment et un soutien. On laissera au culte pieux de ses
amis le souvenir de tant de rares qualités, de cette simplicité, de cette droiture, de' cette bonté qui n'appartient qu*à rhomme de génie, et qui tant de fois, au sortir de ses entretiens, à sa haute intelligence fit préférer son cœur. Il ne sera question que de ce qu*il a aimé et de ce qui lui a fait supporter la vie, je veux dire de son œuvre : on essayera d'en montrer la valeur scientifique, de la défendre contre des reproches injustes, d'en pénétrer l'esprit, d'en faire comprendre le sens élevé.
Les grandes vocations sont irrésistibles et se décèlent de bonne heure par un singulier caractère de précision et de fermeté. Au début de ses études et presque au sortir du collège, M. Thierry eut la vue claire de la mission qu'il devait accomplir ; il annonça avec assurance que l'histoire serait le cachet du dix-neuvième siècle, et qu'elle lui donnerait son nom, comme la philosophie avait donné le sien au dix-huitième. Ce paradoxe du jeune homme de vingt ans est aujourd'hui un fait pleinement vérifie. Oui, l'histoire est, en un sens, la création propre et originale de notre temps.
Chaque siècle a ainsi un geni*e particulier de littérature qui lui sert de prétexte pour tout dire et sous lequel les nuances les plus délicates de la pensée trouvent à s'exprimer. Il faut avouer que la société contemporaine forme un milieu peu favorable au développement de la poésie, de Fart, de toutes les productions spontanées. Ces sortes de productions supposent une foi et une simplicité que nous n*avons plus ; on ne redevient pas enfant, et la dose de naïveté qu1l faut pour la composition des œuvres franches et absolues est la qualité du monde qu'on se donne le moins. Un génie à l'ancienne manière, s'il paraissait de nos jours, semblerait lourd et grossier. Sa foi exclusive nous fatiguerait; nous aurions bientôt découvert son peu d'instruction, sa manière partielle et étroite de juger les choses. Mais ce qui fait notre impuissance dans les genres qui supposent une grande originalité d'esprit ou de caractère est précisément la cause de notre supériorité en histoire. L'ampleur des événements qui ont signalé la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci, le nombre et la variété des incidents qui ont suivi, notre réflexion si exercée à saisir le jeu et les lois des révolutions humaines, tout cela forme une excellente condition pour l'intelligence du passé. De même qu'en philosophie nous sommes incapables d'inventer un nouveau système, mais mieux placés qu'on ne le fut
jamais pour les juger tous; de même on peut affirmer qu'aucun moment ne fut plus favorable que le nôtre pour comprendre des mouvements que la roîdeur dogmatique du dix-septième siècle et Tâpreté philosophique du dix-huitième ne pouvaient saisir dans leur fuyante vérité. La critique commence où finit le génie créateur, et c'est précisément lorsque l'âge des grandes choses est passé que l'on aperçoit dans les œuvres anciennes un caractère de puissance dont les contempoi*ains de ces œuvres n'avaient qu'à demi le secret.
Ainsi entendue, il n y a nulle exagération à le dire, rhistoire n'a pas quarante ans et se rattache à une série d'études qui se continue et ^'achève sous nos yeux. Certes, l'antiquité et quelques époques des temps modernes ont eu de merveilleux narrateurs, qui nous ont transmis la vivante image de la société de leur temps et des événements dont ils furent les témoins. Jamais les luttes intérieures de la cité et les alternatives de la vie politique ne seront décrites avec plus de vivacité qu'elles ne l'ont été par les historiographes de la Grèce, de Rome, de la Renaissance italienne, et en général des pays grecs et latins. Israël eut un autre don celui de l'histoire prophétique et apocalyptique, l'idée d'une formule providentielle, entraînant les empires à Texécution d'un plan divin, idée qui a trouvé dans Bossuet son dernier interprète, et qui renfermait le germe de
la philosophie de Thistoire, telle que les modernes Tout conçue. Mais nulle part avant notre temps je ne trouve le sentiment immédiat de la vie du passé. Les plus intelligents historiens de l'antiquité veulent-ils nous représenter une époque un peu éloignée de la leur, ce sont d'étranges méprises, d'énormes anachronismes. Ne Comprenant que ce qu'ils avaient sous les yeux, jugeant tout à la mesure du présent, ils commettent sur les questions d'origine des contre-sens qui nous font sourire. Tite Live est ici à la hauteur de Mézeray ; le génie grec lui-même, malgré son extrême pénétration, n'eut rien de ce que nous i*cgardons comme essentiel à l'intelUgence critique des époques reculées. Notre siècle le premier a eu ce genre de finesse qui saisit, dans l'uniformité en apparence incolore des récits anciens, des traits de mœurs et de caractère qui n*ont plus d'analogues dan» 1 état actuel de la société.
C'est la gloire d'Augustin Thierry d'avoir travaillé pour une large part ù cette conquête, l'une des plus belles du dix-neuvième siècle. Le sens historique se manifesta en lui spontanément et comme par une sorte de révélation. Lui-même a raconté l'impression que lui fit, dès son enfance, au collège de Blois, une page de Chateaubriand, pleine du vif sentiment des époques et des races. Dès 1817, il montrait l'insuffisance de
Tancienne* école et Iraçait les lignes essentielles de la méthode qui lui a depuis inspiré des œuvres accomplies. Qu'on songe à l'état des études historiques à ce moment décisif. Millot et Anquetil passaient pour de bons auteurs : l'Empire, qui, suivant la piquante expression de M. Thierry, avait mis V histoire, comme les antres forces sociales, en régie admifiislralive^ faisait continuer sous la direction de ses ministres l'insignifiant abrégé de Hénault, la trés-médiocrc histoire de Velly. M. de Montlosier voyait la permission de paraître refusée à ses travaux, qui, sous leur forme paradoxale, renfermaient tant de vues ingénieuses. Érigée en théorie nationale, Thistoir» la plus fausse régnait et se défendait avec l'intolérance d'un dogme établi. M, Thierry lui-même devait voir la censure de la Restauration biffer ses considérations sur Tépoque mérovingienne, parce qu elles retranchaient malignement à la monarchie française cinq siècles d'existence. Les collections bénédictines, doctement poursuivies par l'Académie des inscriptions et belles- lettres, contenaient le germe d'un meilleur avenir, mais ne comptaient encore qu'un bien petit nombre de lecteurs.
Heureusement de ce nombre étaient quelques hommes destinés à substituer au mensonge de l'histoire convenue de plus vraies images du passé. « Dans les premiers mois de 1820, dit M. Thierry, j'avais
commence à lire la grande collection des historiens originaux de la France et des Gaules. A mesure que j'avançais dans cette lecture, à la vive impression du plaisir que me causait la peinture contemporaine des hommes et des choses de notre vieille histoire, se joignait un sourd mouvement de colère contre les écrivains modernes qui, l<»in de reproduire fidèlement ce spectacle, avaient travesti les faits, dénaturé les caractères, imposé à tout une couleur fausse ou indécise. Mon indignation augmentait à chaque nouveau rapprochement qu'il m'arriyait de faire entre la véritable histoire de France, telle que je la voyais face à face dans les documents originaux, et les plates compilations qui en avaient usurpé le titre et propagé comme articles de foi les plus inconcevables bévues dans le monde et dans les écoles... Au calme d'esprit avec lequel je parcourais ce labyrinthe de doutes et de difficultés, il me semblait que je venais enfin de rencontrer ma véritable vocation. Cette vocation, que j'embrassai dès lors avec toute Tardeur de la jeunesse, c'était non de ramener un peu de vrai dans quelque coin mal connu du moyen âge, mais de planter, pour la France du dix-neuvième siècle, le drapeau de la réforme historique. Réforme dans les études, réforme dans la manière d'écrire l'histoire; guerro aux écrivains sans érudition qui n ont pas su voir, et aux écri*
vuins sans imagination qui n'ont pas su peindre; guerre à Mézeray, à Yelly, à leurs continuateurs et à leurs disciples; guerre enfin aux historiens les plus vantés de Técole philosophique, a cause de leur sécheresse calculée et de leur dédaigneuse ignorance des origines nationales; tel fut le programme de ma nouvelle tentative. » Quelques hommes, dont il serait injuste de séparer le nom du sien, Fauriel, Chateaubriand, Walter Scott, lui servirent d'initiateurs dans cette œuvre de résurrection ; le premier par sa vaste curiosité et sa rare ouverture d'esprit, les deux autres par leur profonde entente des instincts étemels de l'humanité.
Si nous cherchons, en efTet, à déterminer quel fut, entre les dons que se partagèrent les génies historiques de notre siècle, celui qui échut au maître illustre dont nous essayons de caractériser la manière, nous trouverons que ce fut T intuition directe des sentiments et des passions du passé. Où des historiens plus portés à la spéculation ont vu soit le résultat de formules générales, soit Taccomplissement de desseins providentiels, M. Thierry a vu l'action des hommes. Nul n*a saisi d'un coup d œil aussi clair le jeu des mobiles humains; nul n'a rendu une vie si active aux générations éteintes; nul n'a ressenti d'une manière aussi personnelle les joies et les douleurs des homme^'autrefois.
Loin de nous la pensée même d*un reproche contre I*école qui veut voir dans la suite des affaires de ce monde l'application de lois supérieures à la volonté des individus. L'histoire admet une extrême variété de méthode et donne lieu à des modes d'exposition profondément divers. Depuis la théorie la plus abstraite, à condition bien entendu qu'elle ne soit pas chimérique, jusqu'au récit le plus minutieux, à condition qu'il soit exact, tout a sa valeur et son prix quand il s'agit de ressaisir la chaîne infinie de causes dont le présent est le dernier anneau. Si Ton envisage sur une petite étendue les rides qui, en se croisant, forment le mouvement des eaux de la mer, on. est tenté de prendre œ mouvement pour un va-et-vient fortuit, qu'il serait impossible d'assujettir à une loi régulière; considérées sur une plus grande échelle, les rides, en s'ajoutant Tune à l'autre, deviennent des vagues qui constituent par leur réunion des vagues plus grandes encore; enfin, en se plaçant de manière à embrasser Tensemble de l'Océan, on saisit des marées; des courants irrésistibles, qui transportent d'un pôle à l'autre des masses gigantesques. De même en histoire, le mélange des événements divers qui forment le tissu des choses humaines ne parait d'abord qu'une mêlée confuse de pa sions et d'intérêts, sous lesquels il est difiicile de saisir un mouvement général. Mais l'existence et la formule de
il2 M. AUGUSTIN THIERRY.
ce mouvement se révèlent à celui qui possède une vue plus étendue de Tensèmble. L'histoire n'est ni une géométrie inflexible, ni l'œuvre nue de la liberté humaine, ni un jeu du hasard; elle est conduite par de profondes raisons, mais ces raisons sont appliquées par des hommes. La comédie de ce monde est à la fois divine et humaine. Le jeu des individus et le jeu des formules sont donc également essentiels à montrer; l'histoire théorique et l'histoire narrative se complètent et se supposent Tune Tautre, loin de s'exclure et de se contrarier.
Un illustre contraste m est ici nécessaire, et je m'y arrête d'autant plus volontiers qu'il est tout à fait propre à montrer comment deux génies supérieurs peuvent contribuer à une même œuvre par des côtés divers^ Pendant qu'Augustin Thierry, dans des récits pleins d'intérêt, prétait une voix à des sentiments qui depuis des siècles n'avaient point trouvé d'interprète, un professeur, dans une chaire alors entourée d'applaudissements, captivait son auditoire par le tableau des progrès de la civilisation et l'analyse des éléments qui la composent. Qui a songé à désirer quelque chose dans ces volumes admirables qui sont restés le modèle de la philosophie de l'histoire dans sa manière à la fois la plus^élcvée et la plus sûre? Et pourtant sont-ce des hommes avec leurs passions et leurs vues personnelles
qu'on voit se mouvoir dans la grande esquisse tracée d'une main si magistrale par.M. Guizot? Non; ce qu on y trouve, ce sont des lois, des raisonnements, des abstractions, toutes choses très-réelles (car, en un sens, ce sont des abstractions qui mènent le monde), mais choses qui ne sont pas toute la réalité. Que sentonsnous au contraire dans les récils d'Augustin Thierry? Des êtres comme* nous, des passions comme celles qui s'agitent sous nos yeux. Peu philosophe, si Ton p;*end ce mot pour synonyme de métaphysicien, mais grand philosophe, si on Tentend dans son acception la plus large, Thierry a vu dans l'histoire une lutte d'agents libres, où chacun se fait sa destinée : la nature humaine a été sa grande loi, et, si j'ose le dire^ sa Providence; l'explication des événements que d'autres cherchent dans une volonté supérieure aux causes tinies ou dans la force des choses, il ne Ta demandée qu'aux instincts du cœur de l'homme, à l'opposition des races et à rélernelle inégalité qui maintient à travers les âges la distinction primitive des vainqueurs et des vaincus.
Là est la raison du charme iniini que les écrits d'Augustin Thierry ont exercé sur toutes les classes de lecteurs. 11 n'e^t pas donné à tous de suivre le fil délié d'inductions subtiles, de saisir des aperçus qui supposent la comparaison d'une grande masse de faits, de s'intéresser ù des êtres collectifs que les personnes
Ili M. Al!(.USTi:« THIERRY.
peu familières avec la réflexion philosophique sont tentées de prendre pour des fictions arbitraires. Mais tous comprennent la nature humaine agissant et se déployant avec largeur dans un sympathique récit, (|uclque éloignés de nos mœurs que soient les faits racontés. Le moyen âge ne semble si souvent aride, uniforme, incolore, que parce qu on ne sait pas interpréter les monuments qu'il nous a laissés. Les personnages de cette époque nous apparaissent comme des êtres abstraits, et pourtant ces roides et pâles figures ont vécu aussi bien que nous. Si Thisloire, au lieu de nous les montrer avec leur physionomie propre, revêtues de lumière el de vie, ne nous présente que des images sans expression ni relief, c'est la faute de l'historien. Les gens du monde, excellents juges, non du travail scientifique nécessaire pour la connaissance des faits, mais de la vérité générale du récit, ne refusent d'ordinaire leur intérêt aux événements des époques reculées que parce qu on ne leur en présente qu'un tableau inanimé qui ressemble à la vraie histoire comme une mosaïque byzantine, où tous les personnages sont isolés et vus de face, ressemble à la peinture complète, où les acteurs sont mis dans leurs rapports naturels. M. Thierry possédait avec une lucidité qui tenait du prodige la laculté essentielle à ce genre de restitution, je veux dire le sens intime qui, sous la lettre morte
des chartes et des chroniques, sait découvrir Tespril. • Peu d'historiens ont mieux su tirer d'un texte tout ce (|u'il renlerme sur les relations sociales et les mœurs d'une époque. Chargé quelquefois par son amitié de faire pour lui quelques recherches, je n'assistais jamais sans étonnemenl à la vive et prompte opération par laquelle il saisissait le document original, l'embrassait, le devançait parfois, et l'assimilait à son récit. Le moindre débris lui révélait un ensemble organique qui, par Teflet d'une sorte de puissance régénératrice, jaillissait complet devant son imagination. Quand ses yeux affaiblis ne lui permirent plus de lire les monuments écrits, ce don singulier d'intuition se porta sur rardiitecture. Parcourant avec M. Fauriel le midi de la France, et n'ayant tout juste de vue que ce qu'il fallait pour se conduire, il retrouvait, en présence des
ruines, toute sa facilité de lecture. Son œil, si incer-
tain dans les circonstances ordinaires, était alors d'une merveilleuse promptitude : aucune des lignes principales, aucun trait caractéristique ne lui échappait.
Où puisait-il ce soufDe fécond qui, passant sur le champ des morts, comme dans la vision d'Ézéchiel, leur rendait la vie, et d'ossements épars faisait des hommes? Dans le vif sentiment de son époque et l'ardeur de sa propre passion. L'ensemble d idées que la Restauration qualifia du nom de libèraUsme est Tâme
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de son hisloire, la musc qui l'inspire, la toi qui le soutient. Les scènes de Tinvasion dont il fut témoin à Compiègne, où il remplissait une humble fonction dans renseignement, lui apprirent les lois de la conquête, de même que la réaction féodale qui suivit le retour de l'ancienne dynastie lui en montra les conséquences sociales les plus éloignées. Peu d'années ont été aussi fécondes que celles-là en grands enseignements et en soudaines ouvertures sur les choses de l'esprit . Incalucre animi. La guerre de 1815 à 1815 est la seule de notre siècle qui ait eu quelque chose d'épique et d'élevé. Les autres campagnes de TEmpire n'offrent guère qu'un exercice de pure stratégie, dénué d'intérêt; celle dont je parle, au contraire, correspondit à un mouvement d'idées et eut une vraie signification intellectuelle. Un homme qui prit part à cette lutte grandiose me racontait que, réveillé par la canonnade, dès la première nuit qu'il passa parmi les corps francs réunis en Silésie, il crut assister à un immense service divin. De vagues espérances et un fond d'idées mystiques se cachaient sous la coalition d'éléments fort divers qui prit le nom de Sainte-Alliance. Madame de Krùdner ne fut pas la seule qui y vit l'aurore d'une nouvelle rédemption : Saint-Simon, avec lequel, par une coïncidence qui ne fut à vrai dire qu'un hasard, Augustin Thierry eut ses premières relations littéraires, prit
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d'aboixl le même événement comme point de départ de sa réforme sociale. Enfin, Tidée féconde qui devait fournir à M. Thierry la base de son système historique, ridée des nationalités, dont le dix-huitième siècle, uniquement occupé de sa philosophie générale, n ofTre aucune trace, et dont les conquêtes du commencement de ce siècle furent la négation, date du soulèvement que produisirent les tendances unitaires dé la Révolution et de TEmpire chez les peuples rendus à la conscience d'eux-mêmes par le joug de l'étranger.
On a soutenu que la part active que prit M. Thierry aux luttes du temps de sa jeunesse nuisit aux qualités deThistorien, comme si la première qualité pour écrire l'histoire était une sorte d'impersonnalité passive, reproduisant, sans les transformer ni les expliquer délicatement, les témoignages des chroniqueurs. C'est lui reprocher ce qui fut le principe même de son génie. Le sens étendu des choses humaines ne s'obtient que par l'intelligence du présent, et le présent ne livre son secret qu'en proportion de l'enjeu qu'on y prend. Certes, l'étude la plus patiente peut seule faire apercevoir le vrai, quand il s'agit des caractères et des événements d'une époque éloignée de nous. Les bénédictins et les auteurs des grandes collections du dixseptième et du dix-huitième siècle, en réunissant les documents originaux, ont posé la condition de l'histoire;
mais ils ne Vont pas faite. Ces laborieux diploma listes, qui connaissaient sibien les sourcesdenos annales, n*ont point réformé un seul des faux points de vue de l'histoire conventionnelle. Us sont bien plus sensés que les Mézeray et les Velly, parce qu'ils n'essayent de rien voir au delà des textes qu'ils publient; mais s'ils se fussent proposé d'interpréter ces textes et d'en tirer les conséquences, ils l'eussent fait sans doute avec aussi peu de pénétration que les historiens rhéteurs de leur temps. Il fallait pour cela une pratique de la vie profane que ne donnent ni la vie monastique ni les paisibles investigations du paléographe. Un jeune homme de vingt ans, jeté dans un milieu passionné et doué de cette perspicacité que donne l'habitude des choses politiques, a pu relever du premier coup dans l'œuvre de ces grands maîtres une foule de lacunes et de vues erronées. Les documents sont muets pour qui ne sait pas les animer de cette lumineuse conscience du passé qui certes n'est point exclue par l'éruditipu, mais que l'érudition ne suppose pas de toute nécessité.
M. Thierry a, du reste, marqué avec une admirable précision la mesure de ce qu'il devait à ses savanis devanciers et la limite dans laquelle il se croyait novateur : « A Dieu ne plaise, dit-il, que j'atténue en quelque chose la gloire de la grande école d'érudits antérieure à la Révolution ! . . . Elle a recueilli et mis au
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jour tout un inonde. de faits enfouis dans la poussière des archives; elle a fondé la chronologie, la géographie, la critique de l'histoire de France; mais en histoire il y a deux tâches distinctes... La recherche et la discussion des faits, sans autre dessein que l'exactitude, ne sont qu'une des faces de tout problème historique; ce travail accompli, il s'agit d'interpréter et de peindre, de trouver la loi de succession qui enchaîne les faits l'un à l'autre, de donner aux événements leur signification, leur caractère, la vie enfin, qui ne doit jamais manquer au spectacle des choses humaines. Or, comme j'ai déjà eu l'occasion de le montrer, toutes les tentatives faites ^^ant 1789, pour répondre à la première de ces tâches, ont été bonnes et grandes; mais celles qui ont eu pour objet de répondre à la seconde furent presque toutes mesquines et fausses. . . Il manquait aux bénédictins l'intelligence et le sentiment des grandes transformations sociales. Ils ont étudié curieusement les lois, les actes . publics, les formules judiciaires, les contrats privés; ils ont discuté, classé, analysé les textes, fait dans les actes le partage du vrai et du faux avec une étonnante sagacité ; mais le sens politique de tout cela, mais ce qu'il y a de vivant pour l'imagination sous cette écriture morte, mais la vue de la société elle-même et de ses éléments divers, soit jeunes, soit vieux, soit bar-
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bares, soit civilisés, leur échappe, et de I<^ viennent les vides et Tinsuffisance de leurs travaux. Cette vue, nous l'avons acquise par nos propres expériences, nous la devons aux prodigieuses mutations du pouvoir et de la société qui se sont opérées sous nos yeux. »
Loin donc que la participation au mouvement politique ait nui aux travaux de M. Thierry, ainsi qu*on a pu le croire, il faut dire au contraire que c'est parce qu'il fut attaché passionnément à une cause, qu'il fut historien. Le dix-septième siècle n'a pas eu d'historiens éminents, parce qu^il n'a pas eu de vie publique. L'histoire n'est pas une de ces études que l'antiquité nomindii^imbr ailles, pour lesquelles il suffit d'un esprit calme et d'habitudes laborieuses; elle touche aux problêmes les plus profonds de la vie humaine; il y faut Thomme complet avec toutes ses passions. L'âme y est aussi nécessaire que dans un poème ou une œuvre d'art, et l'individualité de l'écrivain doit s'v refléter. . C est la gloire de la grande école à laquelle appartient M. Thierry d'être arrivée à l'histoire par la politique, et d'avoir compris l'activité libérale du passé par celle qui l'animait. Que cette agitation ait été un médiocre avantage au point de vue de l'investigation des documents, j'hésite à le concéder; car je vais bientôt essayer d'établir que, même à ce point de vue, de véritables progrès ont été réalisés; mais s'il s'agit
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de riiistoire complète, la question ne saurait être douteuse. Soyons supérieurs par l'érudition, par Texactitude, par la menue recherche, du détail ; soyons meilleurs paléographes, meilleurs généalogistes; recueillons le bénéfice d'une impartialité devenue facile et d'un repos qui nous permet les patients labeurs. Rien de mieux : ces qualités ont leur valeur, et je ne veux pas les déprécier. Mais ne faisons pas de reproches à ceux que des mérites supérieurs ont privés d'humbles avantages, qui sont peut-être le prix de notre abaissement. Us étaient plus hommes que nous, et le droit de critique que nous conservons sur eux ne doit point nous faire oublier le suprême honneur qu'ils eurent de tirer tout un mouvement intellectuel non de leurs loisirs, mais de leurs viriles facultés.
J'ai essayé de répondre aux critiques que certaines personnes, exclusivement préoœupées de la recherche des sources historiques, ont cru devoir adresser à la manière de M. Thierry. J'ai montré que l'école qu'on peut appeler bénédictine, en ce sens qu'elle cherche surtout ses ancêtres dans la docte congrégation de
Saint-Maur, a pour mission de fournir les matériaux de rhistoire, mais non de construire l'histoire ellemême; que pour cela le concours de Thomme du monde et de l'homme politique est nécessaire. J'irai plus loin encore y et j*oserai dire que la connaissance des sources elle-même a infiniment gagné à la méthode plus large et plus libre qui depuis quarante ans a été introduite dans l'histoire. Sans doute il n'était pas réservé à notre temps de mellre au jour pour la première fois un ensemble de documents aussi considérable que celui qui. s'offrit d'abord aux collecteurs du dix- septième siècle. En ce genre de travaux, la moisson est pour les premiers travailleurs ; à ceux qui viennent ensuite, quelle que soit leur supériorité, il ne reste qu'à glaner. Mais si le champ des découvertes proprement dites est désormais limité, une ample compensation nous a été réservée. Reconnaitre la valeur d'un texte est en un sens le découvrir. Des témoignages sur lesquels l'ancienne critique avait passé avec indilTérence sont devenus des traits de lumière. Une foule de renseignements que le dix-septième et le di.Y-huitième siècle avaient jugés secondaires ont pris, aux yeux d'une critique plus éclairée, un sens inattendu. Comment se fait-il, par exemple, que les éruditstie Saint-Germain des Prés, qui ont publié tant de textes de médiocre utilité, aient laissé à un académicien
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de nos jours le soin d'éditer un des monuments les plus précieux pour les antiquités franques, le Polyptyque d'Irminon, qu'ils avaient dans leur bibliothèque ^ et dont ils ont fort bien connu Texistence? Comment se fait-il qu'en suivant la route que tant de laborieux maitres ont ouverte, la critique contemporaine Irouve des trésors qui leur ont échappé? C'est que rien ne supplée à tel enseignement de la vie pratique que ne donnent^ni les livres ni les veilles laborieuses. Ouvrir une nouvelle série d'aperçus historiques, c'est presque toujours créer une série de documents négligés jusque* là, ou montrer dans ceux qui étaient déjà connus ce qu'on n'avait pas su y voir. Quelques lambeaux de textes, médiocrement entendus quant à la lettre, révélèrent plus de choses à M. de Chateaubriand que n'en avait appris aux érudits de la vieille école l'étude la plus consciencieuse des monuments du moyen âge et de l'antiquité. La rénovation des études historiques qui a eu lieu de notre temps est due avant tout à l'initiative de trois ministi'es, savants sans doute, mais dont la profession particulière n'est pas la recherche ,de première main : M. Guizot, M. Villemain, M. Cousin, par leurs vues nouvelles sur l'histoire politique, littéraire, philosophique, ont indirectement fourni autant de textes à la science que le plus laborieux compilateur.
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A Dieu ne plaise que je subordonne Félude à la vie pratique, cl que je fasse de l'agitation extérieure une condition pour écrire l'histoire! Si telle pouvait être ma pensée, la vie de M. Thierry serait assurément ma meilleure réfutation, puisque de cruelles infirmités le saisirentau moment où il eût'pu jouer dans les affaires un rôle important. Durant sa période de complète activité, il ne prit part à la politique militante que par un carbonarisme inofTensif. Cela même dura peu, et ne remplit que les années 1821 et 1822 : c étaient des conspirateurs peu dangereux que ceux qui, le lendemain d'une echaufTourée, revenaient plus laborieux que jamais à leurs livres et à leur atelier. Mais de toute cette passion, souvent égarée quant à son objet immédiat, toujours généreuse en son motif, sortait une grande éducation tant du caractère que de l'esprit, et, comme le fait remarquer M. Thierry lui-même, « le plus beau mouvement d'études sérieuses succéda, presque sans intervalle, à l'effervescence révolutionnaire. » On doit renclre cette justice à la Restauration, qu elle comprit ce qu'il faut de latitude au développement spontané de la science, de la littérature et de l'art. Le libéralisme étant la forme essentielle de toute production intellectuelle quelque peu distinguée, tout pouvoir qui prend à cœur les intérêts de l'esprit doit faire sa part à l'opposition libérale, au moins en la tolérant
noblement. La Restauration faisait mieux encore, elle 1 encourageait. Peu s'en fallut qu'en 1828 M. Thierry, alors au plus fort de sa lutte contre les idées dominantes, ne reçût par ordonnance royale le titre de membre de Tlnstitut, qu'il dut plus tard à la source plus pure de Télection. On a dit, je le sais, que c'est pour avoir ainsi' conspiré avec ses intelligents adversaires que la Restauration a péri. Hélas! elle eût péri sans cela, comme toute chose, et il ne lui resterait pas la gloire d'avoir attaché son nom à un des moments les plus brillants et les plus animés de l'esprit français. Que Técole historique qui, par système, se préoccupe uniquement de l'exactitude des détails trouve à i*edire à certaines généralisations hardies, à certaines interprétations de faits ou de caractères, telles qu'on en trouve dans les écrits de M. Thierry, il ne faut point s'en étonner. Les dons de l'intelligence sont d'ordinaire exclusifs : les esprits lins goûtent peu les pesantes vérités où se complaisent les esprits solides; les esprits qui se croient solides font peu de cas des subtiles nuances que poursuivent les esprits délicats. Pour apercevoir ces nuances, il faut un sens spécial; la démonstration littérale et le raisonnement sont ici non moins inféconds que la logique scolastique l'est en philosophie. L'histoire comme l'a entendue M. Thieri7 est beaucoup moins vraie dans le détail que dans l'en-
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semble. Le récit exige plus d'un parti pris : la distribution des rùles n'a pas pu être dans la réalité aussi tranchée que le veut l'ordonnance du tableau. Dans les Récits des temps mérovingiens^ en particulier, M. Thierry adopta une manière qui, pour ne pas donner lieu à des malentendus, a besoin d*étre expliquée. En général, disons-le, le menu détail en histoire est un mensonge, si on le prend à la lettre. Grégoire de Tours, ^par exemple, dans ses dramatiques récits, raconte avec une admirable vivacité les actes et les dires de ses héros. C'est là une fortune inappréciable, grâce à laquelle l'histoire peut pénétrer au cœur même de la' vie barbare avec une étonnante profondeur. Et pourtant, en adoptant textuellement les narrations de Grégoire de Tours, est-on sur de ne reproduire que Vexacte vérité? Ce naïf conteur était-il présent aux scènes qu'il décrit? Les témoins dont il s'est servi ont-ils pris des notes sur place pour nous conserver tant dâ particularités? Y avait-il des sténographes pour saisir au vol ces paroles si animées'^ Il est clair que, dans presque tous les récits détaillés qui nous ont été transmis, les circx)nslances sont la création personnelle de l'historien, qui, au lieu de raconter sèchement les faits, a préféré les mettre en action. De pareils textes ne doivent être envisagés que comme des à peu près; il ne faut pas s'en écarter d'une manière arbitraire, mais
•on ne saurait non plus les regarder comme vrais à ia lettre. Essayons de nos jours, avec nos innombrables iTioyens d'information et de publicité, de savoir exactement comment s*est passé tel grand épisode de l'histoire contemporaine, quels propos s y sont tenus, quelles étaient^ les vues et les intentions précises des acteurs; nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé pour ma part, comme expérience de critique historique, de me faire une idée complète 'd'événements qui se sont passés presque sous mes yeux, tels que les journées de février, de juin, etc. ; je n'ai jamais réussi il me satisfaire. Il faut donc choisir entre ces deux systèmes : — ou ne faire que de l'histoire génft'ale, ne tracer que les grandes lignes des révolutions politiques, sociales et religieuses, qui seules sont rigoureusement certaines, — ou bien prendre son parti sur ce qu'il y a de convenu dans les circonstances, et les accepter, non connne la vérité absolue, mais comme des traits de mœurs dignes d'être pris en considération.
Un exemple fera comprendre le genre de reproche qu'on a cru pouvoir adresser aux écrits de M. Thierry, et la réponse que la bonne critique conseille d'y faire. Un des épisodes de V Histoire de la conquête de l'Angleterre par tes Normands dont tous les lecteurs ont gardé le plus attachant souvenir est l'épisode de Thomas Becket. On sait avec quelle finesse l'illustre historien a
SU monlrer, dans la résistance de ce personnage à I autorité royale et dans sa popularité, la dernière protestation de la race anglo-saxonne contre la dynastie normande. Cest là certes une inlerprélation qui renferme une très-grande part de vérité, mais qui n'est pas si nécessairement indiquée par les textes qu'on n*ait pu la contester au point de vue d'une critique purement littérale^ Les adversaires, de M. Thierry triomphèrent à la découverte d'un document d'où il résultait, croyaient-ils, que Thomas Becket, érigé par M. Thierry en représentant de la nationalité anglosaxonne, était en réalité né en Normandie, iKune famille normande, et que son nom, loin d'être anglais, devrait s'écrire Béquet^ suivant les habitudes de l'orthographe française. Les savantes discussions de M.Edelestand du Méril ont récemment démontré* que rien n'était moins certain que le fait matériel dont on s'appuyait. Mais, en supposant qu'il eût été prouvé, était-ce là en réalité une difficulté capitale, et le plus beau chapitre de VHistoire de la Conquête eût-il été à retrancher? Non, certes. Le rôle d'un personnage est fort souvent en contradiction avec son origine. Le Tiers Ktat de 1789 fut représenté en grande partie par des gentilshommes; la cause des gentilshommes
' Correspondance Wléraire, août 1858.
de nos jours a trouvé ses plus chaleureux avocats parmi les plébéiens. L'Église en particulier a toujours eu le don d*arracher puissamment l'homme à sa race, à sa casle et à sa famille, pour en faire le défenseur abstrait d une idée et d'un droit. Que Thomas Becket soit né en Normandie, c est donc là une circonstance au fond secondaire ; l'important est que son rôle dans Thistoirc ait été, par des nécessités de position, un rôle anglosaxon. Ce rôle, je le reconnais, est quelque chose de plus encore; il est avant tout ecclésiaBiupie , et on peut douter que Thomas Becket ait eu bien clairement conscience de la cause nationale et patriotique qui s'abritait derrière lui. Mais l'Église, en maintenant une opinion et des intérêts distincts de ceux des vainqueurs, était l'alliée naturelle des vaincus ; la sympathie des classes déshéritées devait s'attacher à quiconque essayait de réfréner l'avidité des nouveaux maîtres, et c'est ainsi que, sans le savoir et presque sans le vouloir, Thomas Becket, fût-il né en Normandie, serait pour l'histoire un Anglo-Saxon.
1^ plupart des reproches adressés à M. Thierry peuvent se résoudre de la même manière. Toute généralisation est attaquable, et la seule manière d'écrire l'histoire qui échappe à la critique est la manière plate qui se borne à d'insignifiantes particularités. Mais que
dis-je? Celle ci est la plus fausse d^ toutes, et la préten-
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(lue exactitude dont elle est si fière n'est au fond qu'un mensonge. L'imagination, que les historiens exclusif vemcnt érudits proscrivent avec tant d'anathèmes, a souvent plus de chances de trouver le vrai qu'une fidélité servile, qui se contente de reproduire les récifs originaux des chroniqueurs. Les gravures des ruines (le Rome, de Piranesi, sont essentiellement fautives, si on les envisage comme des images de monuments existants : elles changent une foule de détails, elles en ajoutent, elles intervertissent les plans et les distances. |]t pourtant, si on les prend, non comme une représentation des traits matériels du paysage, mais comme un essai pour en rendre Timpression générale, elles sont plus exactes que la meilleure photographie : celleci, en eflët, ne nous montre que des lignes inanimées, elle dissimule l'âme et le type idéal de lobjet qu'elle reproduit, tandis que la gravure en donne le sens moral et esthétique, c'est-à-dire, au point de vue d'une philosophie élevée, sa plus intime réalité.
(Jessons donc dé reprocher aux grands créateurs de la première moitié de notre siècle les inexactitudes de détail qu'ils ont mêlées à leur œuvre. Dans tous les ordres d'étude, il arrive nécessairement que la seconde génération, en reprenant par l'analyse minutieuse lœuvre des premiers maîtres, y trouve des erreurs, des vues anticipées, des conjectures qu'un plus mûr
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oxamen ne confirme pas. Un commençant relève maintenant des fautes dans les travaux de M. Fauriel, grâce à M. Fauriel lui même. Quand M. Cousin inaugurait €n France Thistoire de la philosophie, il était loin de la connaître aussi bien que la connaît aujourd'hui tel docteur es lettres ou tel agrégé, qui sans lui pourtant en saurait peu de chose. On ne crée qu'avec Tamour, et, si j'ose le dire, avec la passion; on ne jette les fondements d'une étude qu'en tranchant bien des points sur lesquels la science est loin d'avoir dit son dernier mot. La gloire d'inventer est souveraine; la critique elle-même ne saurait l'atteindre, car la plus belle récompense du génie créateur est d'avoir produit un mouvement par suite duquel il est dépassé.
L'histoire d'ailleurs est un art autant qu'une science ; la perfection de la forme y est essentielle, et toute critique qui ne tient compte, dans Tapprécialion des œuvres historiques, que des recherches spéciales est par là même défectueuse. Dés qu'il s'agit de sujets touchant à la morale et à la politique, la pensée n^est complète que quand elle est arrivée à une forme irréprochable, même sous le rapport de l'harmonie, et il n*y a pas d'exagération à dire qu'une phrase mol agencée correspond toujours à une pensée inexacte. La langue française est arrivée sous ce rapport à un tel degré de perfection, qu'on peut la prendre
comme une soiie de diapason dont la moindre dissonance indique une faute de jugement ou de goût. On ne comprendra jamais l'artifice infini que 31. Thiori^ mettait dans sa composition, ce qu'il dt^'pensail de temps et de labeurs pour fondre les tons, pondérer les parties, construire un ensemble harmonieux avec des matériaux barbares, ici maigres, la surabondants. Toute son œuvre, soumise au plus rigoureux examen, n'offrirait pas un trait de déclamation : la peinture y résulte des faits vivement présentés, sans aucun des procédés artificiels de couleur locale par lesquels les novices croient suppléer à l'art savant, dont ils n'ont pas le secret.
Le soin du style était poussé chez lui à un degré incomparable. Cetteliumble partie du travail littéraire, qui consiste surtout à éteindre et à effacer, partie si peu comprise des personnes inexpérimentées, qui ne peuvent se figurer ce qu'il en coûte à Tart pour se cacher, était celle qu il affectionnait le plus. II dictait quinze à vingt lignes par jour, et ne les fixait qu'après les avoir amenées au dernier degré de perfection dont il était capable. Admirable leçon, au milieu de l'abaissement des mœurs littéraires dont nous sommes les témoins I L'œuvre d'un maître tout adonné à sa pensée ne dépasse pas cinq volumes. Il sut résister à l'entrainement du succès, et protesta par son inaltérable con-
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science contre les scandales qui ont souillé en ces dernières années le champ de Thistoire. Les récits improvisés, les misérables compilations décorées d'un nom illustre, par lesquels on a exploité la bienveillance d'un public qu'on savait favorable, tous ces procédés de littérature mercantile appliqués à son étude de prédilection lui paraissaient des sacrilèges. Pline avait déjà remarque que l'histoire a le privilège de plaire, même quand elle n'est point soutenue par des qualités essentielles dans tous les autres genres. Cette observation ne pouvait échapper au génie industriel qui, de notre temps, a envahi jusqu*au domaine de Tesprit. L*histoire, en effet, a souffert plus qu'aucune autre étude de la grande dépréciation dont le travail sérieux a été Trappe depuis quelques années. Des gens sans vocation s*y sont abattus comme sur une proie facile, et ont détruit la fleur même de ce qu'ils n'ont pas touché. Les honteuses excuses par lesquelles on essaye de justiiier tant de profanations trouvaient Thierry sans pitié. La fonction de l'homme voué aux travaux intellectuels lui apparaissait comme sacrée : il croyait que les droits de la beauté et de la vérité sont imprescriptibles, et qu'aucune circonstance atténuante ne peut être invoquée en faveur de l'écrivain qui sacrifle à des nécessités extérieures le développement spontané de sa pensée.
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La fermeté de principes littéraires qui le prémunit toujours contre les dangereux succès de la littérature frivole tenait au profond sérieox de son esprit, à son horreur pour la légèreté et le mauvais goût, au merveilleux éveil qui le passionnait pour tout ce qui appartient au noble exercice de Tintelligçnce. Ceux qui l'ont connu dans sa jeunesse ont gardé un frappant souvenir de la vivacité qu'il portait dans les directions les plus variées. Les cruelles infirmités qui eussent écrasé tant d'autres existences n'enlevèrent rien à la plénitude de la sienne, a II avait fait, suivant sa tou> chante expression, amitié avec les ténèbres. » J'ai sous les yeux une correspondance des premiers temps de sa cécité, adressée à un intime et illustre ami. Les impatiences et les illusions qui ont laissé leur trace dans ces feuilles jaunies par les années sont chose surprenante. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui eût surpassé tout autre courage, est plus grande que jamais. On sent que le mobile de son activité n'est point atteint par la mort des organes et que la forte passion qui l'attache à la vie est supérieure aux coups du sort.
Ce tour d'esprit, qui le portait beaucoup plus vers les considérations de- fait que vers les spéculations idéales, détermina chezJui, dans ses dernières années^ un mouvement religieux singulier, dont la portée n'a
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pas été bien comprise V les problèmes religieux et philosophiques n avaient jamais été l'objet des réflexions de M. Thierry. L'histoire n'était pour lui que le tableau de la vie civile des peuples, et la religion n'avait figuré dans ses récits que surbordonnée à la politique. 11 connaissait peu sous leur forme théolof(ique les dogmes dont il a su présenter avec tant d'intérêt le rôle social. Aussi, quand les besoins religieux, que Tâge et le spectacle des révolutions Tont toujours naître, se réveillèrent chez lui, se trouva-t-ii novice et candide en présence du problème qui exige le plus de réflexion et de finesse d'esprit. Peu ami des abstractions, toujours porté à prendre les choses par le côté pratique, il accepta la religion comme un fait établi, et ne porta pas dans son adhésion de grands raffinements. Son goût délicat lui disait qu'il faut mourir dans une religion; or le catholicisme lui apparaissait comme la plus complète des religions, et surtout comme la religion de la France. 11 s'y attacha sincè-
' J'ai communiqué les lignes qui suivent à des personnes de rintimité de M. Thierry : ces personnes, qui m*autoriseraient à les nommer au besoin, ont trouvé que ma rédaction exprimait bien Télat des derniers sentiments de l'illustre historien. M. Bourquelot, son collaborateur, iiiilié à ses plus secrètes pensées, a déjà traité ce point de la biographie de M. Thierry avec une parfaite exactitude. (Voir V Àthenxum français, 31 mai 1856.)
rcment, mais sans prétention dogmatique, ajournant hs actes qui eussent supposé une foi trop absolue, et écartant par des précautions habiles les sollicitations importunés. Un jour qu'on lui faisait observer ce que certaines croyances avaient d*étroit : « Ce ne sont pas des pensées larges qu*il me faut maintenant, répondit-il, ce sont des pensées étroites. » Le sentiment des convenances et cette merveilleuse entente qu'il avait de Fart de construire une belle vie ne Tabandonnérent jamais; il les porta jusque dans la mort. Quand les dogmes lui étaient présentés d'une manière tranchée, il refusait d'entendre et ne voulait rien savoir qui contrariât le désir qu'il avait de croire. Sa théologie n'allait pas au delà. 11 prenait et il laissait; les moments de zèle étaient presque toujours suivis de retours ; il restait ainsi suspendu entre le doute et la foi, à l'état de dispute curieuse et de bonne volonté.
De là une situation contradictoire, mais pleine de charme pour qui savait l'observer, où la candeur de sa belle âme, la lincsse de son esprit et sa naïveté denfant se montraient dans tout leur jour. L'objection lui souriait autant que la réponse, et, dans l'abandon de l'intimité, il se laissait aller à des concessions dont il eût été facile d'abuser. Parfois il s'y mêlait une fine et douce ironie, que les personnes d'un esprit étroit et
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dogmatique irapercevaient pas. I^e genre de politesse exquise qu'il avait pour les femmes, il Tavait pour le prêtre. Moins réservé dans ses paroles que dans ses actes et ses écrits, il dépassait quelquefois eu conversation Texacte mesure de sa pensée. Il ne tenait à son opinion que quand il lui avait donné par le travail du style un caractère suprême de mesure et de netteté. Dans ses livres, il n'accordait rien à la complaisance. Il avait enti*epriS| il est vrai, de corriger ses principaux écrits et d*en faire disparaître quelques inexactitudes, où la précipitation d*un premier travail Tavait entraîné. Parmi les innombrables objections qui lui furent adressées, il en avait trouvé quelques-unes de justes, et il y faisait droit. Tel était d'ailleurs son amour pour le vrai, que la critique, même peu sérieuse, le trouvait docile et prêt à se réformer. Mais rien en fout cela ne ressemblait à un désaveu. Doué d'un merveilleux talent pour la retouche, il savait modifier ce qui avait paru attaquable dans un morceau, sans en changer la physionomie. La publication prochaine de Tédition revue de la Caïupiile prouvera ce que j'avance ici; mais la connaissance anticipée que l'amitié de H. Thierry m'a permis de prendre d'une partie du texte corrigé m'autorise à affirmer que l'esprit du livre paraîtra le même, et que les changements ne se révéleront qu'à une comparaison attentive des deux textes. Les légères
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erreurs, inévitables dans un ouvrage écrit d*abord sous le feu de la passion, auront seules disparu.
Ainsi se conserva jusqu'au bout le beau feu de cette vie si limpide et si pure. Le dégoût, l'ennui, le désespoir, ne Tatteignircnt jamais. Le monde comprend peu un pareil stoïcisme et voit souvent une sorte de sécheresse dans râpreté de ces grandes âmes, dures pour elles-mêmes et par conséquent un peu pour les autres, qui ont Tair de se consoler de tout, pourvu que Funivers i*este livré à leur contemplation. Mais, au fond, c est là le plus haut degré du désintéressement et le plus beau triomphe de l'âme humaine. Ce que la conscience timorée des âmes tendres et vertueuses appelle Tégoîsme du génie n'est d'ordinaire que le détachement des jouissances personnelles et l'oubli de soi pour ridéal. Comme toutes les saines et fortes na'ures, peu préoccupées d'elles-mêmes, passionnées pour les choses, M. Thierry garda au milieu des souffrances le goût de la vie, l'amour de son œuvre, la grande curiosité. Je le vis peu de jours avant le moment où la paralysie gagnant de proche en proche atteignit l'organe même qui servait de foyer à la vie de l'esprit, la seule qui lui restât. De funestes symptômes faisaient pressentir une tin prochaine; il n'en était pas moins ardent, moins empressé de vivre. Une seule pensée l'occupait : aurait-il le temps d'achever les corrections qu'il avait
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commencées? Le jour où il cessa d'exister pour la pensée, il réveilla à quatre heures du matin son domestique et lui dicta un léger changement à une phrase de lu Conquête, que lui seul pouvait désirer meilleure qu'elle n*étnit. En dictant celte correction, sa langue s'embarrassa, et dés lors s'étendit sur son inlelligence un voile qui ne se dissipa plus. Insatiable dé perfection, il est mort, comme tous les grands artistes, en rêvant mieux encore que ce qu'il a fait, et pourtant nul plus que lui n'eut le droit d'emporter au tombeau la satisfaction de l'œuvre achevée. Ses écrits, empreints du double sceau du génie, la hardiesse dans la création et le fini du détail, resteront comme un monument de ce que peut la volonté humaine contre des obstacles en apparence insurmontables, et sa vie aura réalisé le prodige, sans exemple peut-être, d'une âme forte sachant se passer des sens extérieurs et continuant durant trente années une brillante carrière intellectuelle avec des organes plus qu'à demi conquis par la mort.
Là est la grande leçon morale qu'Augustin Thierry a donnée à notre temps. Ije monde des sens lui a manqué, et il a toujours eu des raisons de vivre. L'univers lui apparut comme quelque chose de curieux et d'attachant qui mérite qu'on s'en occupe : il eut cet esprit d'investigation, cet immense appétit de vérité qui fait embrasser la vie avec ardeur ou la supporter avec
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courage. C'est par là, disons-le, que notre siècle se relèvera de son abattement. Quand le inonde sera épuisé, quand la terre et le ciel, le présent et le passé, seront connus dans tous leurs secrets, alors il sera temps de dire avec l'Ecclésiaste : « Rien de nouveau sous le soleil... Tout est vanité. » Mais jusque-là on n*aura point le droit de parler d'ennui et de dégoût. L'immortalité consiste à travailler à une œuvre immortelle, telles que sont Tart, la science, la religion, la vertu, la tradition du beau et du bien sous toutes leurs formes. Ces œuvres -là étant de tous les temps, il y a toujours, même aux plus tristes époques, des vocations pour les hautes intelligences et des devoirs pour les nobles cœurs.
On raconle que, quand les missionnaires de Rome, après' avoir converti au christianisme les Saxons de Northumbrie, les engagèrent à renverser eux-mêmes les idoles que jusque-là ils avaient adorées, nul n osa perler la main sur ces images longtemps consacrées par la foi et la prière. Au milieu de l'hésitation générale, un prêtre se leva et abattit d un coup de hache le dieu dont il connaissait mieux que personne la vanité. L'attaque du prêtre a toujours ainsi un caractèi*e particulier de froideur et d'assurance : on sent dans les coups qu'il porte une sûreté de main que le laique n'atteint jamais. Celui-ci, habitué à regarder de loin
le sanctuaire, ne s'en approclie qiravec respect, même quand la divinité la quitté; mais le prêtre, qui en connaît les secrets, l'ouvre et le livre aux regards avec Taudace d'un familier.
La critique doit saisir avec empressement les occa> sions qui lui sont ainsi oflertcs de pénétrer des mystères qu'un voile épais lui dérobe presque toujours. La foi repose à des profondeurs où il est d'ordinaire difficile de la suivre : la foi du laïque, d'ailleurs, arrive rarement à un degré suffisant de netteté pour se laisser clairement définir et discuter. Mais l'apologiste devenant apostat, le prêtre laissant par son testament une sanglante injure au dogme qu'il a servi, voilà des phénomènes où les mystères de la croyance apparaissent pour ainsi dire à nu. Je ne sais si depuis TertuUien le monde a vu un signe de ce genre aussi frappant que celui que Lamennais réservait à notre âge. Jamais plus grandes passions n'excitèrent dans une plus grande âme de plus violentes tempêtes; jamais l'enfantement laborieux d'un monde nouveau n'arracha des cris de douleur plus éloquents. Comme la femme de la Bible, dans le sein de laquelle deux peuples, l'un d'élus, l'autre de réprouvés, se heurtaient, il sentit dans son ardente poitrine la lutte de ^ècles entiers. Chaque convulsion de ces hommes héroïques portant au cœur la blessure de leur temps, chacun de leurs cris, chacune deieurs
douleurs doit ùlrc iiolée, car elles sorH des syinplômes de ce qui s'agile dans rhumanité. Les secrètes inquiétudes que la médiocrité altéuue, et que les calculs de rintérët dissimulent, apparaissent chez eux dans leur rude et franche vérité.
Les écrits de Lamennais n*ont plus rien à nous apprendre. Nul n'est tenté d'aller y chercher des leçons d*histoire, de philosophie ou de politique; mais sa personne est un immense enseignement, un miroir de la nature humaine et toute une psychologie. C'est donc rhomme que nous allons étudier : laissant de côté la légitimité des causes qu'il a soutenues, la valeur plus ou moins grande des idées qu'il a tour à tour embrassées, nous chercherons en lui-même Texplication de ces changements en apparence énigmatiques, et le iil qui les rattachait les uns aux autres. Peut-être résultera-t-il de celte étude quelque lumière sur l'état présent des âmes et sur les lois qui président à certaines évolutions de la pensée.
Peu de vies semblent au premier coup d'œil aussi profondément brisées que celle de Lamennais. Des deux parties qui la composent, la seconde ne parait
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point sortir de la première, mais en éti^ la contradiction. Kt pourtant, j'espère le prouver, peu de vies ont été dominées par un principe plus invariable ; peu de natures ont été plus entières et moins susceptibles de se modifier. Lamennais fut en réalité un caractère simple et tout d'une pièce : il manqua de ce qui fait la diversité d'une carrière, je veux dire l'étendue des connaissances, la variété des études, la flexibilité de Tesprit. Ce fut là son défaut, et ce fut aussi la cause de sa grandeur. Les circonstances le portèrent successivement dans des partis opposés ; mais elles ne changèrent point le tour de son imagination, ni les procédés de son style. Ame forte et esprit étroit, il ne conçut le monde que d'une seule manière ; les évolutions de sa pensée ne semblèrent qu'un prétexte pour satisfaire l'éternel besoin de sa nature, le besoin de s*indigner pour ce qu'il croyait le bien, aboutissant par une logique fatale au besoin d*anathématiser et de damner. Un même système de haine éloquente appliqué aux objets les plus divers, voilà Lamennais. Les fumées du puits de Tabime qu'il portait dans son cœur montaient comme une éternelle vapeur de soufre, dévorant la terre, obscurcissant le ciel. Le désir de voir partout des mystères d'iniquité, la conception d'un idéal satanique et pervers, qu'il imaginait tout exprès pour servir de prétexte à sa colère, lui inspiraient ces sombres
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images qui obsédaient et souvent égaraient sa raison. Son unité est dans sa rhétorique, elle tient à la forme et non au fond de ses idées; mais la forme chez lui est bien plus essentielle que le fond. Ce ne fut ni un politique, ni un philosophe, ni un savant; ce fut un admirable poète, obéissant à une muse sévère et toujours irritée. Les figures qu'il avait d'abord employées contre les idées libérales et la philosophie, il les tourna ensuite contre les rois et contre le pape. Sa rhétorique n'avait pas beaucoup de variélé : lenfer en faisait tous les frais. C'était celle des prédicateurs, des apologistes, et en général celle du clergé; il dressait devant lui un iantôme qu'il appelait Satan, il en faisait la représentation complète du mal; puis il le frappait de coups terribles et retentissants. Le souci de l'exactitude ne le préoccupait jamais : le monde, au moins de nos jours, n'oiîre guère, soit dans les institutions, soit dans les individus, ces types absolus de méchanceté. Au lieu de s'enquérir, au lieu de connaître les hommes de son temps et de chercher en quoi ils pouvaient avoir raison, il les concevait selon les nécessités de sa thèse, et, afin de les détester sans contrainte, il débutait par les supposer méchants.
Par là, il fut ce qu'il fut : un ressort terrible, un arc tendu et toujours prêt à lancer le trait. La flamme vive et passagère de la passion méridionale n'a rien
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de commun avec ce feu ardent et sombre, avec cette colère profonde et obstinée qui ne veut pas être adoucie. 11 n'y a pas de plus mauvaise disposition pour un philosophe et un critique; il n'y en a pas de meilleure pour un artiste et un poète. L'art veut du parti pris, et ne s'accommode pas de ces moyens termes où se complaît le critique. Le tour absolu des opinions de Lamennais, qui nous a valu tant de pauvres raisonnements, tant de jugements défectueux, nous a valu aussi les cinquante pages de grand style les plus belles de notre siècle. Jamais plus frappant exemple du partage de% dons de l'esprit ne fut offert aux méditations du penseur : Lamennais est inexplicable, si Ton n'accorde que le même homme peut être à la fois un artiste supérieur, un philosophe médiocre et un politique insensé. Lamennais n'eut pas de maître connu : on ne peut citer un nom dont il relève, ni une institution qui puisse revendiquer une part de sa renommée. 11 puisa tout dans sa forte nature et dans les croyances générales qu'il trouva répandues autour de lui. Celte éducation libre et spontanée, très-favorable au développement du génie individuel, laissa dans sa culture générale quelques lacunes, qu'il ne sut réparer qu'assez tard : il ne fut pas toujours au coûtant de son temps; ce qui germait à côté de lui fut sur lui presque sans influence. La discipline complète de l'esprit, fruit d'une
gymnastique prolongée de toutes les facultés, suppose des contacts nombreux avec des ordres très-divers d'activité intellectuelle; elle n'est guère possible que dans les grands centres de mouvement littéraire et scientifique, comme sont les capitales ou en Allemagne les villes d'universités. Lamennais ne dut rien à ces influences générales : son caractère de race, très- profondément accentué, et son éducation ecclésiastique, la Bretagne et le séminaire, voilà ses origines, et, si j*ose le dire, toute son explication.
J'ai dit d'abord la Bretagne. 11 en eut la sincérité, l'impétueuse droiture. La foi ardente des peuples bretons a cela de particulier, qu'elle ne repose sur aucun des motifs de crainte ou d'abaissement que renferme plus ou moins la superstition des peuples méridionaux : elle est le fait de natures loyales qui ont besoin de se dévouer à une cause. Or les causes auxquelles les âmes honnêtes se dévouent le plus volontiers sont toujours les causes désespérées. La secrète douceur de la foi est bien plus grande, appliquée au passé qu'à l'avenir. 11 y a plus de mérite h aimer ce qui fut qu'à aimer ce qui sera. Le passé d'ailleurs est si poétique! l'avenir l'est si peul Voilà pourquoi le Breton est essentiellement arriéré dans ses sympathies. Tous les Bretons qui sont arrivés de nos jours à faire entendre leur voix ont pour trait commun une singulière mauvaise hu-
lis M. DE LAMENNAIS.
nicur contre leur temps. Cela tient à ce vigoureux iiislinct de race qui leur inspire du dégoût pour tout ce qui déroge à la noblesse antique, dont notre âge parait avoir peu de souci; mais cela tient surtout à ce fond chevaleresque et généreux qui les attache aux vaincus el leur fait une loi suprême de la fidélité. Hs aiment les choses vieilles et usées, parce qu'elles sont faibles, parce que la foule les abandonne pour se porter vers d'autres dieux. Et c'est là le secret de leur énergie : ail milieu de cette humanité légère qui rit, s'amuse et s'enrichit, ils conservent ce qui fait la force de Thomme et ce qui donne toujours à la longue la victoire, je veux dire la foi, le sérieux, Tantipalhie pour ce qui est vulgaire, le mépris de la légèreté.
Le séminaire neut pas moins d'influence sur riiomme singulier que j'essaye en ce moment de caractériser. L'éducation ecclésiastique , qui a de graves inconvénients quand il s'agit de former le citoyen et l'homme pratique, ad'excellentseffetspourréveilleretdévelopper l'originalité de l'esprit. L'enseignement de TUniversité, qui est certainement plus régulier, plus solide, plus discipliné, a l'inconvénient d'être trop uniforme et de laisser trop peu de place au goût individuel soit du professeur, soildeTélève. L'Église, en littérature, est, somme toute, moins dogmatique que l'Université. Le goût y est u)oiiis pur, les méthodes y sont moins sévëi*es; mais la su-
perstitioii littéraire du dix-septième siëde y est moindre. Le fond y est peut- être moins sacritié à la forme ; on y trouve plus de déclamation, mais moins de rhétorique. Cela est vrai surtout de renseignement supérieur. Soustrait à toute inspection, à tout contrôle officiel, le régime intellectuel des grands séminaires est celui de la liberté la plus complète : rien ou presque rien n étant demandé à Télève comme devoir rigoureux, il reste en pleine possession de lui-même; qu'on joigne à cela une solitude absolue, de longues heures de méditation et de silence, la constante préoccupation d'un but supérieur à toutes les vues personnelles, et on comprendra quel admirable milieu de pareilles maisons doivent former pour développer les facultés réfléchies. Un tel genre de vie anéantit Tesprit faible, mais donne une singulière énergie à l'esprit capable de penser par lui-même. On en sort un peu dur, parce qu'on s'est habitué à placer une foule de choses audessus des intérêts, des jouissances et même des sentiments individuels ; mais cela même est la condition des grandes choses, qui ne se réalisent jamais sans une forte passion désintéressée. Voilà pourquoi les séminaires sont une source si féconde d'esprits distingués et tiennent une si grande place dans la stalistique littéraire. La nullité même de l'enseignement qui s'y donne est, en un sens, un avantage: l'esprit des
jeunes gens conserve parPa plus de liberlé que dans les écoles où renseignement est trop réglé. La vieille scolastiquo qu'on y apprend est si insignitiante, que personne ne peut s'en contenter, et que chacun garde sa pénétration d'esprit, s'il en a, pour penser à sa guise. L'instruction positive y est, comme partout, ce que chacun se la fait; l'esprit français, bien plus porté vers les développements brillants et oratoires que vers la connaissance scientifique des choses, n'éprouve presque jamais, sous ce rapport, de besoins bien étendus.
Je ne crois pas exagérer en disant que Lamennais sortit du séminaire tout formé et déjà en possession de ses données essentielles. Les premiers essais qu'il publia sont aussi parfaits de slyle que ses ouvrages les plus admirés : on y trouve ce mélange pénétrant d'onction et de vigueur qui forme le cachet de son génie. Il eut tout d'abord et garda à travers ses transformations l'ampleur du style ecclésiastique, ce vocabulaire sonore, à nuances tranchées, qu'il a porté avec lui dans les camps les plus divers. Le prêtre a un style à part et dont il ne se débarrasse jamais. Le grand absolu de ses thèses lui permet des airs hautains, qui siéraient mal au philosophe ; comme il est censé parler au nom de Dieu, il lui nA permis de prendre, en exposant sa pensée, un ton de supériorité que ne pourrait se don-
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ner, sans blesser la modestie, celui qui parle en son propre nom. Cela est très-choquant dans la polémique, où, parla loi même du genre, lesdoyx adversaires sont égaux (et, en effet, rien de plus faliganl que la polémique catholique, l'apologiste se donnant une foule d'àvanlages que le critique désintéressé doit se refuser); mais dans les ouvrages oratoires celte façon de prendre les choses de haut est d'un assez grand effet. C'est par là que les mandements des évoques se font souvent lire avec agrément, et que le latin des bulles papales, sans signifier grand'chose, a un certain charme de plénilude et de grave harmonie.
(Comparé à l'ensemble de résultats nouveaux qui, depuis quarante ans, ont été découverts ou mis en circulation dans le domaine de l'histoire, de la critique et de la philosoplue, le fonds d'idées de Lamennais parait incomplet et arriéré. Lamennais n'entra pas dans le grand mouvement de rénovation scientifique •qui s'empara des esprits au sortir du désert intellectuel de l'Empire. Ce mouvement n'excita que ses colères : il était déjà trop fait pour se modifier et apprendre quehiue chose. Un es|)rit si absolu d'ailleurs ne pouvait être curieux : quand on croit posséder toute vérité, soit par une révélation du dehors, soit par l'inspiration de son propre génie, il est tout simple qu'on d<*daignë la voie pénible et humble de la recherche, et
qu'on regarde 1 investigation des détails comme une simple fantaisie d'amateur. Je ne ferais point cette critique, si à chaque page de YEssai sttr l* indifférence il n était question de matières qui sont du domaine de l'érudition, et sur lesquelles l'auteur, faute de science, s'exprime toujours de la manière la plus inexacte. Au
lieu de se mettre au courant des résultats acquis comme probables ou comme certains dans le domaine des sciences historiques et philologiques; au lieu de profiler des vastes travaux que TAUemagne a entassés sur toutes les branches de l'histoire, travaux dont plus tard il a reconnu l'importance ; au lieu de se mettre lui-même au nombre des chercheurs, il aimait mieux s'en tenir à des livres de dixième main, dont il interprétait et combinait à sa guise les données. Je sais bien que les gens du monde se soucient peu de la qualité de l'érudition qu'on leur sert : l'agrément ou la beauté de la forme seule les touche; mais, malgré mon respect pour l'opinion desgens du monde, il m'est impossible, sur ce point, d'être de leur avis. Quand on parle des choses, il faut les savoir aussi bien qu'il est possible. Voltaire écrivait à (lideville qu'il se proposait bien de ne pas lire l'Histoire littéraire de la Francey que compilaient patiemment, volume par volume, les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Quel dommage 1 et que d'er-
reurs sur le moyen âge, ses mœui's et ses institutions ne se fùt-il pas épargnées, s'il eût étudié avec pins de soin le savant ouvrage dont il parlait sur un ton si cavalier ! Bossuct de même écrivit toute sa vie sur la Bible et n'eut que dans ses dernières années l'idée d'apprendre rhébreu; notez que préalablement il s'était permis sans scrupule de faire persécuter Richard Simon, qui le savait. La plus grande partie des matières dont s'occupent ceux qu'on appelle écrivains est du domaine de Térudition, et pourtant l'écrivain regarde comme au-dessous de lui de paraître se confondre en quelque chose avec l'érudit. On croit, par cet air dégagé, écarter à mille lieues de soi le reproche de pédantisme, si fort redouté parmi nous ; mais il est permis aussi à l'érudit de sourire, quand on vient lui présenter des exercices de style composés sur des matériaux de mauvais aloi, lorsque d'excellentes sources de . renseignements existent. Du moment qu'on traite de pareils sujets, il est indispensable de le faire avec l'appareil de connaissances qu'ils exigent, et dont aucune éloquence ne saurait tenir lieu.
Le reproche que j'adresse ici à M. de Lamennais ne lui est pas personnel : il s'applique à toute l'école, si distinguée à beaucoup d'égards, qui, dans la première moitié de notre siècle, a cherché à relever le catholicisme xiu discrédit où il était tombé. Cette école, à
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laquelle on ne peut contester une véritable valeur en philosophie, et surtout en esthétique, en a très-peu sous le rapport de 1 érudition. Cela est tout simple : la partie savante de l'ancien clergé qui avait survécu à la Révolution, ou bien s'était totalement sécularisée, ou bien était tenue par ses tendances jansénistes et gallicanes en dehors de la nouvelle école. M. Daunou et dom Brial se fussent donné la main pour condamner des idées aussi contraires à leurs habitudes desprit. Or en érudition la tradition est nécessaire, et les plus louables efforts n'y sauraient suppléer. M. de Chateaubriand, qui avait une intuition si vive des temps et des races, fut arrêté sur le seuil de la grande histoire par Tinsuffisance de son instruction. M. de Bonald faisait de grandes considérations sur la succession des systèmes philosophiques, et n'avait guère lu, hélas I en fait d'histoire de la philosophie, que M. de Gérando. M. de Jlaistre, qui avait l'esprit éveillé sur tant de choses, en resta toujours à la philologie des jésuites, dont les Soirées de Sa'mt'Pétersbourfi présentent de si amusants spécimens. M. de Lamennais s'en tint également aux vieux arguments qui, depuis plus d'un siècle, n'ont pas cessé de défrayer les apologistes ; il ne soupçonna pas un moment que la science avait entièrement changé d'aspect. Même sorti de l'Église, il ne se renouvela pas ; en philosophie du moins, il ne dépassa jamais ses
cahiers du séminaire. Cherchant toujours des arguments pour une cause bien plus que ia vérité indifférente, il ne fut qu'une puissante machine intellectuelle travaillant sur le vide. La foi à son infailIiblHté l'cmpécha de rien demander au dehors et de comprendre Tespritdu véritable critique, se livrant pieds et mains liés aux faits pour que les faits le traînent où ils veulent.
Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée : il serait aussi puéril de reprocher à Lamennais de n'avoir pas été un exact et judicieux auteur qu*il le serait de reprocher à tel laborieux éinidil de n'avoir point été un écrivain de brillante imagination. Le devoir de la critique ne saurait être de regretter que les hommes n'aient pas été autres qu'ils ne furent, mais d'expliquer ce (ju'ils furent. Né pour s'imposer et non pour cliercher, héritier déclassé des grands papes du moyen tige, des Grégoire et des Innocent, Lamennais ne pouvait se contenter d un de ces rôles modestes, mais fructueux, où ritomme se fait oublier pour son œuvre. Au milieu des entraves que la société moderne crée aux ambitions , Lamennais ne pouvait être que chef d'école ou de parti. Ses qualités et ses défauts le prédestinaient à ce rôle ; mais ce rôle a son tour devait décupler ses défauts. Rien ne rapetisse le jugement comme de déserter ainsi l'atmosphère libre de l'esprit humain pour se confiner
dans un cénacle dliommes distingués sans doute par cela seul qu'ils s'attachent à une idée, mais cependant secondaires, puisqu'ils acceptent le nom de disciples. Presque toujours ce dangereux régime intellectuel nuit plus au maitre qu'aux disciples, et en effet cette fois le cénacle perdit le maitre, et produisit des disciples plus fidèles que lui-même à sa propre pensée.
Bien d'autres avant lui avaient mis la passion et l'intrigue au service de leur foi religieuse ; la nouveauté hardie de Lamennais consista à faire du catholicisme un parti. Si cette expression est un blasphème, c'est à lui qu'en doit remonter la responsabilité. La Ligue seule avait donné l'exemple de cette position singulière que le catholicisme tend de plus en plus à prendre dans l'Etat, de cet appel peu sérieux à la démocratie, de ce mélange bizarre d'esprit révolutionnaire et de tendances rétrogrades. Au milieu de l'uniformité de la vie contemporaine, tout ce qui groupe les hommes et constitue une force en dehors de l'Ktal est un tel bienfait, que le parti catholique a pu quelquefois servir utilement la cause du progrès, (lomme protestation contre l'ancienne scolastique, comme tendance vers une méthode théologique plus accommodée aux besoins du temps, comme contre-poids au goût un peu exclusif de l'Université, l'école de Lamennais avait raison, et au fond sur tous ces points elle a vaincu. Ses tendances
sonl devenues Tesprit général du clergé, tandis que le fondateur, entraîné par sa destinée, voyageait vers un autre ciel. Ce que Socrate a été pour le mouvement philosophique de la Grèce antique, Lamennais Ta été pour le mouvement catholique contemporain : tout procède de lui. Le changement qu*il avait désiré avec une si ardente passion s'est fait sans lui , malgré lui et avec ses malédictions. S'il eût attendu quelques années, il eût vu les principes qui le faisaient condamner devenir la politique générale de TÉglise ; mais telle était sa sincérité, tel son besoin de dire leurs vérités aux puissants, que peut-être alors lui eussent-ils ' moins souri que quand ils lui valaient la désapprobation des esprits timides et les clameurs de la médiocrité.
Quoiqu'il en soit, le triomphe accompli de l'ultra montanistne et des doctrines d'un fidéisme exagéré est le fait de Lamennais et la partie la plus nette de son héritage. Au point de vue politique , nous croyons que l'abandon des vieilles maximes gallicanes a été une imprudence dont l'Église se repentira la première; mais sous le rapport du goût et du mouvement intellectuel , on ne peut nier que la nouvelle école catholique sortie de H. de Lamennais ne soit supérieure à Tancienne. En un sens , bien plus hostile à la raison , elle est en un autre plus rapprochée de la philosophie. Elle n'a pas
ce dédain et cet éloigncmentpour le laïque qui formaient un des ridicules de la théologie scolastique ; au lieu de s'usera d'insignifiantes querelles ou de se borner à un ministère respectable, mais insuffisant pour les besoins du temps, elle entre dans le mouvement du siècle, en adopte les problèmes et essaye de les résoudre à sa manière. Je ne \eux pas méconnaître ce qu'a de profondément vénérable ce genre particulier de bon esprit, empreint d'un peu de jansénisme , qui, jusqu'à la fin de la Restauration, a fait un des caractères du clergé français : quand il se joint à cela un parfum des an- * ciennes mœurs ecclésiastiques, comme cela a lieu dans la compagnie de' Saint-Sulpice par exemple, il en résulte une des plus suaves et des plus touchantes réminiscences du passé qui se puissent imaginer. Certaines personnes, qui considèrent la trop grande importance du clergé comme un danger pour le libre développement de l'esprit, pensent même que l'inoffensive nullité de l'enseignement ecclésiastique d'autrefois valait mieux que les prétentions d'une école qui mérite bien plus d'être prise au sérieux. Je ne suis pas de cet avis. Nous ne devons jamais croire que nous ayons tellement raison que nos adversaires ne soient bons qu'à être affaiblis. Nous devons, au contraire, désirer que chaque idée soit représentée d'une façon aussi distinguée que possible. Il y a une solidarité entre toutes
les parties du développement intellectuel d'une époque ; les grands siècles sont ceux où toutes les causes ont des défenseurs émincnls et provoquent un mouvement d'études sérieuses et de solide réflexion.
Je sortirais de mon sujet si j'essayais d'exposer ici par quelles associations d'idées Técole néocatholique réussit à faire tenir un moment dans son sein les éléments les plus divers, et par quelle fatalité logique elle aboutit aux excès les plus opposés. C'est l'homme que j'étudie dans Lamennais : or les destinées de Técole qu'il a fondée se sont accomplies en dehors de lui et contre lui. Il m'en coûterait d'ailleurs de démêler une équivoque qui, nncore aujourd'hui , conserve quelques partisans de plus à la liberté. Tel est l'absolu des doctrines du catholicisme, que le mot de liberté ne peut avoir pour les catholiques le même sens que pour nous. Pour le catholique, la liberté ne saurait être, comme pour le vrai libéral, le droit qu^a tout homme de croire et de faire ce que bon lui semble dans les limites où le droit semblable des autres n'est point atteint ; la liberté du catholique est toujours plus ou moins la liberté du bien, le droit de la vérité, c'cst-à dire évidemment de ce que le catholique regarde comme le bien et la vérité. Beaucoup de catholiques, je le sais, entendent la liberté d'une façon plus loyale et seraient prêts à donner aux autres la liberté qu'ils réclament pour eux-
leO M. DE LAMENNAIS.
mêmes : mais qu'ils me permettent de leur dire qu'en cela ils sont peu d'accord avec les principes essentiels de leur Toi ^ Du moment qu*on admet qu'une certaine doctrine est la vérité absolue, hors de laquelle il n y a point de salut, il est impossible de ne pas lui créer un privilège ; le droit de la vérité prime tous les autres, et le plus grand service qu*on puisse rendre à ses semblables est de leur procurer , à quelque prix que ce soit, le seul bien nécessaire. L'autorité décisive en une pareille question est du reste celle de l'Eglise elle-même. Écoutons Tencyclique par laquelle le pape Grégoire XYl condamna les opinions de Lamennais: De cette source infecte de Yindifférentisme découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il faut assurer et garantir à tous la liberté de consdaice. On prépare la voie à cette pernicieuse erreur par la liberté d'opinions pleine et sans bornes qui se répand au loin pour le malheur de la société religieuse
' Il serait long d'apporter ici les preuves détaillées de cette affirmation. Je me contenterai de renvoyer à une très-curieuse dissertation du chanoine Muzzarelli, théologien fort autorisé à Rome; ce savant homme y a prouvé par une masse énorme de textes qu'un catholique ne peut professer les doctrines essentielles du libéralisme moderne sans se mettre en contradiction avec renseignement et la pratique de TÉglise à tous les siècles. Cette dissertation a été traduite par extraits et insérée dans le tome V de V Histoire de V Église de M. le baron Henrion.
et civile, quelques-uns répétant avec une extrême impudence qu'il en résulte quelque avantage pour la religion. Mais, disait saint Augustin, ^t peut mieux donner la mort à Pâme que la liberté de F erreur? En effet, tout frein étant ôté qui pût retenir les hommes dans les sentiers de la vérité , leur nature inclinée au mal tombe dans le précipice. » Et plus loin : «c A cela se rapporte cette liberté funeste, et dont on ne peut avoir assez d*horreur, la liberté de la librairie pour publier quelque écrit que ce soit, liberté que quelques-uns osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur ^ » La lettre du cardinal Pacca à Lamennais pour expliquer l'encyclique ne laisse aucun doute sur le sens de ces paroles : <x Le saint-père désapprouve aussi et repousse même les doctrines relatives à la liberté des
^ « Atque ex hoc putidissimo indifferentismi fonte absurd» illa Auit ac erronea seatentia, seu potiùs deliramentum, asserendam esse ac vindicandam cuilibet Hbertatem conscienlise» Cui quidem pestilentissimo errori viam slernit plena illa atque immoderata libertas opinionum, quae in sacrae et civilis rei labem latégrass«itur, dictantibus per summam impudentiam nonnullis aliquid ex ea commodi in rel^ionem promanare. At qux pejor mors animx quam libertas erroris? inquiebat Augustinus. Freno quippe omni aderopto, que homines contineantur in semîtis veritati?, promit jam in praeceps ipsorum natura ad malum inclinata... liuc spectat deterrima illa, ac niinquam satis execranda et detestabilis, llk)ertas artis librariae ad scripta quaelibet edenda in vulgus, quant tante convicio audent nonnuUi efllagitare ac promovere. >
fi3 }L DE LiHKNlîAIS.
ciilteficiâia liberté mile «tfoUlifiie Le&àfQdbâû»
àti*À!ce$ùr'SmtlÊiiibertéée& •oukes let fa liberté delà fÊXS9t, ^ ^oêL égfksJMÊt tiifesHPépi^fthmfAies <t en 4^ paritMn HiiiflC r^ nso ig M BMB t ^ les mat î m es et la poUtiqM^delÉglMe. £Ues4Mit benioo^ éèoHié et aOigéfe sakit-i^èie, car, ji, dan« 4)ertaîiieB drainlaBoes, Ja pralence eiige <de tes <alémr nmnmp «n piaîadnB id, île telles deotrâies «eipeuieiit janais •élK y roae rté es ipar lia catbolifoe oomne va Ura^ an Manae we chose dlésîcable^ s
Voilà les déoppliiaMfî auiqwelles s'ot pownÉ ieaooBiKs fflit^nff^g et sînoèies ^ ^croient y a nin air associer te
rathffW^^*****^ ^^'^^^^^ ^^'^^"^^ '"^*^"*^ Ptvxai|Mi> law,
jours TËgUse eUe-raèiBe ae charge de leur £ûne sentir kor iUusioH et de leur appieadne que tefartî^i^ prouve toute idée libérale dans le sein du catholicisme est le seul conséquent. Ce n'est point a nous dlnsister : rinconséquence n'est jamais à nos ^eux un reproche bieB ^nne; souvent €*est lun éloge. Quand en a mat fois aimé la Kbeité, il en reste toiqoors quelque diose. On peut FouWier le jour ou Ton est fort, on peut pécher graveasent contreeUe ; mais, pour peu qu'an porte' en soi de sang nobte et d'îastinda généreux, on se retroirve. Toirt parti, quels que soient ses prindpes , est
1 Affaires de Rome, p, 13J-U2.
H. M LAME^ÎiAlS. t63
K^érrf'CAtmt qn'fltï* p»rfi*; car,pmîf scrvrr sacatise, <9 AnA ^*<)1 ftsfSf Bf^l à Va ïïteili^., ist qn"^?! 's>>ppose à <se «écfi^otfsrfie nAmîiiî&Ai'aftîr cfoi ^twiâraîl à inéttre en rèpeles'feiws farttJRectfiiESIesrt morries flel^mrratiîlé. «Quoi qu'il en soit , on if»& peut réfnser à Lamemiais le mérite «d'avwr vn «vec une shi^TiftPc persprcaché rawmr du caflhdlicisme, et •J'avofir inverité totftes ïes tTracltfiies«de guerre quelepirrti'catltcifiqtie a *èepxm si habilement employées. La guerre ob^6nëe-corrtre1*inri- ^lersitë , J'antiffioe par Heqoél les pfYv3èg«s les plus «Koiiwtafnlts «sofil prèsenrAés 'Comme tme revmtticMon iMfle iiiAai*€lRe 4e la Iftertèf remportante prèpmiAèmme éaftfMioKfte 4ffns9'É^e, *sm»t irat&nt éTimrorvatidiis<|uî l éal e HH ée Itri. L*étrt de râglise de France est iMi fMiiMemiift «ce <<fQe le votAait Lmiennaîs •en 1925, et f Mat général de f B^ise "(ené ^e p'his -m plus *vers!e mtmn idéal. I^e pavli «catlM^Hqtie, •d'^afbw^repcws^ par ri^gliae «fficîeHe, tend à devemr <McM à *son tour. L'mfeme mihtfliq»e qtie votda^ liametinais , odle esfièoe d'adnmiisftratiofi dofft le cMftre edt éfté b ftome, A dMt le journalisme eftt #6 rfiuATurnioRt principal, Mt flii fond le programme de la rèactiDn taUioliqoe dans rBvrepeefrtière. liOmennars a compris toul cefta, l'a appelé 4t aes vmsx , el I'b maudit )a rciftc du jour on ses veen aHarieiA se réaliser. H vit tiue le système des Eglises Mlîonales, «mnposéesde Aocèses orgmisès
sur une sorte de droit divin, allait se perdant dans Fidée de catholicité ; que la féodalité, ou, en d'autres termes, la souveraineté divisée, tendait à disparaître de l'Église comme elle a disparu de l'Etal ; que l'Eglise obéissait comme le monde entier à une tendance vers la centralisation. La justesse de ses prévisions sur tous ces points est vraiment digne d'admiration : je suis persuadé que l'avenir ne fera que confirmer ce qu'il a si finement entrevu.
Sans vouloir en effet hasarder de prophétie sur un sujet aussi délicat, il est permis de dire qu'une grande révolution est sur le point de s'accomplir dans le sein de la catholicité, que dis-je? est déjà accomplie. Le type du gouvernement que Napoléon imagina pour la France devient celui de l'Église. L'évéque envisagé comme le souverain spirituel de son diocèse, réglant sa liturgie, parlant seul à ses fidèles par ses mandements, ne convient plus à l'état actuel du monde et à la tendance des sociétés modernes vers les grandes agglomérations. L'évéque en vient de plus en plus à n'être que le représentant d'un pouvoir central, un véritable préfet. Que restera -t-il debout dans un pareil état de l'Eglise? Deux choses, l'administration romaine et le journalisme. Le journalisme en effet est seul capable d'une action centrale. L'évê* que s'adresse à quelques milliers de fidèles, répandus
sur quelques lieues de territoire. U journaliste catholique s'adresse à toute la chrétienté; il peut enseigner dans le diocèse même de Tévèque qui le combat, parler aux fidèles sans la permission du pasteur. On ne songe point assez à l'énorme importance de cette révolution*^ ce que les ordres mendiants furent au treizième siècle, le journalisme catholique l'est de nos jours : un pouvoir indépendant de l'évéque, tenant sa mission du pape, exerçant sur le terrain de Tévèque sans sa participation. I/épiscopat a fini, à force de luttes, par vaincre les ordres religieux ; vaincra-t-il le journalisme? Il est certain du moins que jusqu'ici la victoire est restée à ce dernier : noiis avons \u un archevêque humilié devant un journaliste., son diocésain ; nous avons vu poser en principe que l'ordinaire ne peut rien sur le journal qui s'imprime dans son diocèse. Il est évident que le gouvernement de l'Église est dominé de plus en plus par des influences extra-épiscopales, et que l'avenir appartient à tout ce qui , de près ou de loin, exercera une action centrale dans la catholicité. Mais qu'on réfléchisse à une autre conséquence qui sort invinciblement de ces prémisses. L'administration centrale de la catholicité établie à Rome et destinée h attirer tout à elle ne peut point être la papauté italienne des derniers siècles, fondée sur les traditions et les habitudes de l'esprit romain. Tandis que la pa-
paulé a eu dans lÉgUse Hapoiu^QÛr cesttreint,. «n a pu déférer ce pouvoic à lltalia ;, maîs^ du jjMir où. la eatbaliciLé sera QéeUemfiiiL goufferoéftgai: Boau^, dte. ^^oodra qjue Borne soilunis vraie ims^. d« la ositmlimié. Dédales, clergés locaux sont cepréaeDté& à Bouiâ. jfu: un certaîa nombca d!boaunâs. iiii(^i:taoJfii» q/m bîea* tdt deviendrontdes puia0anfi8s eL r^jystÉficouL dans r<HBbre les rouages, purement Gonmioa. U se paâyseca là quelque chose de ce qui arcm daiis la Rome. pcdaM le jour ùiL elle iuL giaitr«is«e du. moadft :. le loonds Tabsorba à soa toux; B0106, m iufc plua dan& Bomft ; les provinoos lea^afakenU, m* firont leuc cfaose: et s« gouv«màrent pac elle.. Ainâi. la papaulé. pceadca k. gouvernement entier de la. «aUiûUcité.^ mais la.caèlniir cité voudra alors q/UMi la papauté, soit (;athQUqfia et naa plus italienne, l^ fait qfil s'c9l sk souvient et si logir quement psoduil au ivofea âg^ loitsqjua la pagaiaté était cQwnopoliiiî,, t^od à. sa piwduixra da noiuKeaiii eL de même qpa la papauiâ uoiviesseUa. du mojea iffi eut desr paj^es de toutes las> oatioaa^ do même, qjtie la Rome impériale eut^ au bout de. qjyudigia tamps,, dns empeceucs faits par les provinces^Roaie au£atdes papas étnangprs à rUaiîei, &a«^,sufiloiit^piiîaq}iela France a été le point da départ, et sera laug^mpa la fojau du parti Qatholiq;ie. Le jour où Pie IX a raaoniui qfiieii suivant» une palitiqifie italienna il perdait la papauté^
IF. M Li^llBN^ÂIS. f«7
ji9fet!è'h tfaeséamèàms aes ^ritables teme»^ La pafHWlè ne paît jltm être «fci^vniTenelhs r le penotH nd itaiieir de Fad mHwa^raffa» romaine* îr 9 bmsmt àt fk» ei» plao"; il' cessera ilp se raspefer, el ses fides sefoiil pemj^is parde^éftpanger^. I!llai9rifiafie, neprofitanf pliB de Ift pepaolè*, n'en teacbrap plus et ne sa p pe rte r a pas ^'wne fraetîen noteUer de sen fcrrHfenpe reste SBKfiiée à mie adtatmisfradtew qur n*awa plue riprr dritaKcw. Q«ie eonehire de toof cela? Qtre lah papoirtS si^en ^9 cfe FRisIie, tpfvfmf c&wpiafite' ans* îl serlfira d^an- eondkiv en popt nenr italien. Ce jewlfty te pHrti cathoBiiQ^ anra leiiipefté se flenrière ▼icleîre ef seni armé* oMtesent av goatemuiiMiil de* fo eolftc^ licite.
Lee ekoses- AHient Mîf Af Kr eir fSSS*. Rome, par oiKf série <i^ pRssuiilfîiieril^ ef avec sst ffnesse ftaBïtsetle, eompfif qtf^en lof offiart trop* de d^foueriient pmr qw ee'd^Sfcnement flR dêisfiitéressé; Ee parti catheKqueesC, eirgénâraP, pcpneoflrpns des Raliene* Rbine 9 dbs nasMufes Bîeii pni^pentiqifes ef pnrs' cainies r ces exefedeaèfe'Rif pai'oîssenC at eoitséqnence de la finritt /rfffMTse ^ eMs* ne Ibs encotira^e' jeimne jii9i|ira se coie^ premeMpef ev ks accœi^^spfee vRie reserve f nciee e tme une ironie* H^ cendanHienT des^ ausiBaires' ^m Totr^ Imenf Ifr sauier i^Ietfpprsit , Ib papaoté ft cerfauiemen t un acte d'habileté. 11 est remarqusAir, dn reste, foe le
les M* DE LAMENNAIS.
sort de presque tous les apologistes qui se sont levés de notre temps pour soutenir devant le siëde la cause de rÉglise a été d*ètre condamnés. Cela tient sans doute à la prudente ingratitude qui porte les pouvoirs à n'avouer leurs publicistes que dans la limite où il convient à leurs intérêts ; mais cela tient aussi à la position du catholicisme vis-à-vis des exigences de la raison moderne. Pour défendre Torlhodoxie, on est obligé d'en sortir. Le compromis au moyen duquel (m croit pouvoir être à la fois orthodoxe et libéral ne peut longtemps durer ; les éléments opposés qu'on a réunis de force se repoussent. Alors qu'arrive-t-il? Ou Ton cesse d'élre libéral, et Ion reste catholique ; ou Ton cesse d'être catholique, et l'on reste libéral.
En ce qui concerne Lamennais, un onl pénétrant eût aperçu dès lors l'évolution hardie par laquelle il allait, dans les deux années suivantes, étonner le monde. On essaye vainement de se figurer le fougueux ecdésiaste adhérant à l'encyclique, devenant un écrivain discipliné, et renonçant, par ordre supérieur, aux exagérations de son zèle. La modération ne s'acquiert pas : après le paroxysme de /Mventr, Lamennais n'avait plus qu'à briser. Une thèse nouvelle, altière, tranchée, ne répugnant pas à la violence, pouvait seule désormais offrir un aliment à sa passion et un prétexte à son style retentissant.
11 y a, dans une des épopées de l'Inde, un épisode éb*ange où un solitaire, après avoir élé chassé du ciel d'Indra, se crée par la force de sa pensée et Fintensilé de ses mérites un nouvel Indra et de nouveaux cieux. Le curieux ouvrage intitulé Affaires de Rome nous fait assister à un spectacle du même genre. C'est certainement une des choses les plus honorables pour Lamennais que le calme, la réserve de bon goût et la sincérité qui respirent dans tout ce livre. Jamais on n'a réglé ses comptes avec le passé d une façon plus digne et plus discrète. Qu'un homme jeté dans un dédale de petites intrigues ait pu recueillir d'aussi fraîches impressions sur ritalie et sur Rome en particulier ; qu'au milieu de cette nullité calculée et de celle sëclieresse de cœur qui caractérisent le monde romain, il ait pu naître à une vie nouvelle et savourer des torrents de poésie; qu'un livre consacré à faire l'histoire de fastidieuses disputes renferme de délicieuses pages, pleines du goût de la solitude et de la vie intérieure, il y a là un signe évident de noblesse et d'élection. Au moment où la petitesse et l'envie liguées ensemble ourdissent contre
Lamennais de ténébreuses manœuvres, il a le temps d'observer finement, de sentir avec délicatesse ; il a un souvenir pour de simples et pieux cénobites, pour son voiturin Pasquale. Il semble que Tltalie produisit sur lui cette recrudescence de poésie qu'elle amène souvMt éMs Ik àpvmiifbii» Ai Hlopi. Le^HMiséelliverdelSSft, qui pM8a àk nÛMdes tiéa<B»dr FnneiAi, flirml paiMtre les pà»: ncêéMm tt ks ph» piMi ilesa vie. Os ne cMiftendra j umaâi k» a i g» â^ Yige é'or ipn IrafetsAranI «br» cette âHK ncke el
dMScnlHis eu Mm^s ii& Ansaii ifs^ f éleiper et Taftei^ am eamaUvifc^ dtes CHVffinn^ iT'AAttii^'! Eat w ? Nui
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QuliwfjQKia cyi'dle soit cudc 1: ue^d». faA à Tamoiur (|fjL*eUe est pcoyosiift? Il est néMinoias dus tMfps- «è te courage. semblA* dé&iMîr;, où l'oa sm demuidft' «v c» voulant le bieo^^ dûoLlaoL d'obftlacka suuNeot iaipvé«* \us emfécbfinl la fMductû» faaila «nt af^panoBCft, a» ne poucsuîfc giQÎuii uaa chioattisa:^ eu à «ha^e- insjpMH tioala pûiliinÀ sasUvit le'pQidfr A'ua kuoeoee: ensok J'ai taujo «rsi égcouvé 4p*«ii. 8e& miMmwite» kt vm de- Ift natun^uaiflii&étjioîiGoiilacli a^iee qU% aaliaiùi peui àpeu le. trouUe.îiiléinfiuir. L'Mik;a de» baift^ le hpuî* dft la souMML qjoi tombe goutte à gfMiito, la- dunA dac Koîh saau dauftlahuiifitoBi. la» bamdoaaemeHb de L'îoaacksv r^al^ la padiiia das flânas^ Tondoiamaak de Iharba^ q.ua la. brisa ag^ laulaMaa ahaeas et s vlauà ITladavifrsable cxhalaiaoada yitt, da tatla ma ^ua Aie» ittasa; à iortent au aaioi da. soa «uni». panp&taaUemaat jfHMHr,. perpituallaflMnt cardoBn^ yaur Kan^amMa éa^ Hob^aA pour duuyia* èUre pacikuliarà une liaiUe lin daiiiiâcité m}(stâria«sa^ sanioianL lama flétpia, l'abremask dunaséxanauMUa» biiiendaafc aaiigMeuB fpiii a?4^
teigoaîL.»
11 faut la dka^ yinfreasiaui f^ ateuite 4k mk bflttièta. caaifc mL mliàiD^mêoL fiiMBablft k bHoanBOÎa^ L'idée màma da aoa voyage» bi> 9i«|Uaifek aaaa htquelle il partit pour Rome, croyant que sa foi ardente et sa paaaioa pour la j/istica ailaiani tout amBOitei,
m H. DE LAUENNAIS.
la naïve déception qu'il éprouva en présence des prélats ipmains, décidés à ne comprendre ni écouter ses idées, sa surprise quand, il lui tut prouvé que des notes diplomatiques provenant de puissances schismatiques avaient plus d^efficacité en cour de Rome que les pures raisons du zèle évangélique et de la foi, sont des traits d'une admirable candeur. Oui, quand ces trois obscurs chrétiens, comme il les appelle S s'en allaient vers la cité qu'ils croyaient sainte, ils étaient vraiment les représentants d'un autre âge par la simplicité naïve de leur foi. Lamennais à ce moment me rappelle son compatriote le carme Conecta, qui partit de Rennes en 1 452 pour réformer le pape et les cardinaux. 11 fut brûlé comme hérétique ; Lamennais revint, mais ayant perdu la foi. « H y a, dit-il, une certaine simplicité d'âme qui empêche de comprendre beaucoup de choses, et principalement celles dont se compose le monde réel. Sans s'attendre à le trouver parfait, ce qui ne serait pas seulement de la simplicité, mais de la folie, on se figure qu'entre lui et le type idéal qu'on s'en est formé d'après les maximes spéculativement admises, il existe au moins quelque analogie. Rien de plus trompeur que cette pensée. Soigneusement inculquée au peuple, elle aide à le gou-
* M. de Lamennais, M. de Montalemberl, M. Lacordaire
verner, et sous ce rapport elle peut quelquefois être un bien relatif. Elle est naturelle aussi aux esprits élevés et candides. L'expérience, il est vrai, les en dés* abuse, mais presque toujours trop tard. »
Je sais tout l'avantage que les personnes malveillantes pour Lamennais peuvent tirer des hésitations, des démarches embarrassées et contradictoires qui suivirent son retour en France ; mais la scission dune vie ne se fait pas en un jour. I^a roideur de Tesprit se concilie d'ailleurs fort souvent avec une certaine indécision dans la pratique. La foi de Lamennais avait toujours été plutôt politique et morale que dogmatique et scientiflque. <'e qu'il voulut avant tout, ce fut une certaine direction qu'il croyait la meilleure et la plus juste. Une fois qu'il lui fut constaté que la direction qu'il avait rêvée était inconciliable avec le catholicisme, il était difficile qu'il restât fidèle à la doctrine qu'on lui déclarait n'être point ce qu'il avait cru. Sur les points dogmatiques » il fit toutes les concessions qu'on voulut : il ne résena que le droit sacré qu'a la conscience de rester juge de la conduite à "tenir , il n'alla point jusqu'à cet héroïsme d'abnégation qui fait trouver tout simple que d*un jour à l'autre on soutienne des opinions opposées. En supposant même quil ne soit pas sorti du catholicisme par des motifs rigoureusement scientifiques, ce ne serait pas là une
taohe à *mi ànfMité. fioit fea émimmati «oro^wAs, <Rh1 f0H jmsfliidevieBfteÉtMUMduleft, fmm de tannes <ppra- «es. il y ift Mille i|mla fw lesifodlks m eiilre é^ foi, et mille poitespar lesfMsHe» im^m Mit. le repradie dWgMdl iifiie les ortiioAm» mrt oralame 4 apj^Uquer à ces «orlei de «skangeiiKmlls «i'«st fnrs fende. Le inot dW^ne»] , duns le iimgAge <ées «Mra/KïAesfiirètiens, eA é'wSlean ftnt '«tdperft : WffverA 4 sert ii stigfiuÉîser/des «qualités prëcieiises cft même des \er- (■s.PoiUWificnefct,<flii'Mii'sens. tnqmsfiTgoefltetntiyrte Lamermais : la sffnplidHé et la smcèrilè fstsaietA le finid de sa nvhire. L'affibAicm ^^gaire, rpi prftfitre i la gloâpe ^selide tes lievinem^ officiels, d -qni ftnl conseNlir «ekii qui -en est ptasaèdë à ne pas vinre pour ne pts 9t rendre imp(H»Me^ ainsi que Ton dft aujmn*d'haï, n'evitra jamais dvns son ^c«?ar. €n orgmiBem eèt élé i^risé par les déostiveivaics f!l les avarmes tfa^ etft à «nbir; une âarneinmns désintéressée y cM perdv samivelé etsafpatdbeur; Ijamcnnaîs «n ftcrrft fins \îvaM 'cH plvs cpéatear que jamais. Lu Tarrlté se fSl ttsée<eii«n«tèrîle dèpil ; Lamennaïs ^ cmnpléfta dans répporve; l'InnBÎiiilîon, lom de TaliaMpe, r4!ie<ra«t Tépora^ et de rébranbnnent poéliqve 4e <sen ime sertttVBl les fwoles inspirées ifn'â osa, dans tewMMoMI mèMe oà il pavlait sa fai fceniéFe^ «itilhiler «««k hardiesse et vérilé : Pëirêks inmOrm^.
HÈaie et la Chesmîe^ Lmennîs éorifil oe Inre clnMge , <p li hmà Umar smk réservera la 4p*îl soitiin€nlBBdki«piefec8Dmieae80agariiir 1er. Twt et %uii y naît dans son Ane de pasaîoncaft- «entrée^ d'arages hngtenps Maimis , de teodresK etdefiété, lui monti as cenreH omme me ivresse, €ls>xliaie eniiM afocah^jne mUkne, Téritable^seiÉaft de «eiène cl d*jaBo«r« Les devt qualités osentielles ée Ijaaaenmis, ia «nflûàlè «1 la grandeer, «dépMent taetè àcTaigediasces petits yoémeseiî^n sent i w art. e9M|itts^ vnî nenpIilJniocwpMftile prainrimi ui cadre achevé. Renonçant au rhythme poétique, qui ne convenait pas au mouvement plus oratoire que lyrique de sa pensée, il créa avec des réminiscences de la Bible €ldu Im^gage eoclcsîastif|iic<3ette nmiiière kararaniense et grandiose qui réalise le phénomène unique dans l'histoire littéraire d'un pastiche de génie. Le style des peiuaies et des prophètes lui était devenu si (annlier, qmîA s y momait comme dans la forme Tiatnr^ de son esprit. La piété d^ailleurs avait survécu en lui à la fiai, et il semble que les parfums de ses preBÛères c ra yan oe s ae fuaa e nt ravivés aa soiiMe ^ai aihit les briser. Je ne lis jamais sans une impression de contagieuse m^gie ces pages éloquentes, où les troubles intérieurs d'uue gnade teie se sont exprimes avec ua
176 1. DE LAIKSNAIS.
accent si profond. Les singularités du caractère breton, où l'austérité confine à la langueur, et où sous une a^ parence de rudesse se cachent des tendresses infinies» expliquent seules les brusques passages, les retours étranges, qui mêlent à de sanglante^ paraboles des rêves d'une ineffable douceur, véritables tles fortunées semées danç un océan de colère. Tout se succédait comme un mirage dans cette âme passionnée. Semblable au pèlerin du puits de Saint-Patrice, qui, reveou de son voyage souterrain, mêlait les visions du ciel à celles de l'enfer, Lamennais entremêle à des pages brûlantes de haine des oasis de verdure comme celui-ci :
f Lorsqu^aprés une longue sécheresse une pluie douce tombe sur la terre, elle boit avidement Teau du del qui la rafraîchit et la féconde.
• Ainsi les nations altérées boiront avidement la parole de Dieu, lorsqu'elle descendra sur elles comme une tiède ondée.
i Et la justice avec Tamour, et la paix et la liberté gameront dans leur sein.
i Et ce sera comme au temps où tous étaient frères, et Ton n'entendra plus la voix du maitre ni la voix de Tesdave, les gémissements du pauvre ni les soupirs des opprimés, mais des chants d'allégresse et de bénédiction.
c Les pères diront à leurs Ck : Nos premiers jours ont été troublés, pleins de larmes et d'angoisses. Maintenant le soleil se lève et se couche sur notre joie. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir !
c Et les mères diront'à leurs filles : Voyez nos fronts, à présent si calmes ; le chagrin, la douleur, l'inquiétude, y creusèrent
jadis de profonds sillons. Les vôtres sont comme au printemps la surface d'un lac qu'aucune brise n'agite. Loué soil Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!
i Et les jeunes hommes diront aux jeunes vierges : Vous êtes belles comme les fleurs des champs, pures comme la rosée qui les rafraîchit, comme la lumière qui les colore. Il nous est doux de voir nos pères, il nous est doux d'être auprès de nos mères; mais, quand nous vous voyons et que nous sommes près de vous, il se passe en nos âmes quelque chose qui n'a de nom qu'au ciel. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!
« Et 1e& jeunes vierges répondront : Les fleurs se fanent, elles passent ; vient un jour où ni la rosée ne les rafraîchit ni la lumière ne les colore plus. Il nW a sur la terre que la vertu qui jamais ne se fane ni ne passe. Nos pères sont comme Tépi qui se remplit de grain vers l'automne, et nos mères, comme la vigne qui se diarge de fruits. 11 nous est doux de voir nos pères, il nous est doux d'être auprès de nos mères , et les fils de nos pères et de nos mères nous sont doux aussi. Loué soit Dieu, qui nous a mon* tré ces biens avant de mourir! •
Et ailleurs :
• A rheure où Torient commence à se voiler, où tous les bruits s'éteignent, il suivait lentement, le long des blés jaunissants déjà, le sentier solitaire.
• L abeille avait regagné sa ruche, l'oiseau son gîte nocturne, les feuilles, immobiles, dormaient sur leur tige; un silence triste et doux enveloppait la terre assoupie.
f Une seule voix, la voix lointaine de la cloche du hameau, ondulait dans l'air calme.
• Elle disait : Souvenez-vous des morts.
• Et, comme fasciné par ses rêves, il lui semblait que la voix des morts, faible et vague, se mêlait à cette voix aérienne.
« Revenez-vous visiter les lieux où s'accomplit votre rapide voyage, y chercher les souvenirs de douleurs et de joies qui ont passé si vite?
« Gomme la fumée qui sort de nos toits de chaume et se dissipe soudain, ainsi vous vous êtes évanouis.
« Vos tombes verdissent là-bas, sous le vieux if du cimetière. Quand les souffles humides du couchant murmurent entre les hautes herbes, on dirait des esprits qui gémissent. Époux de la mort, est-ce vous qui tressaillez sur voire couche mystique?
• Maintenant vous êtes en paix; plus de soucis, plus de larmes: maintenant luisent pour vous des astres plus beaux, un soleil plus radieux inonde de ses splendeurs des campagnes, des mers éthérées et des horizons infinis.
« Oh ! parlez-moi des mystères de ce monde que mes désirs pressentent, au sein duquel mon âme, fatiguée des ombres de la t^rre, aspire à se plonger. Parlez-moi de celui qui Ta fait et le remplit de lui-même, et seul peut remplir le vide immense qu'il a creusé en moi.
« Frères, après une attente consolée par la foi, votre heure est venue. La mienne aussi viendra, et d'autres à leur tour, la journée de labeur finie, regagnant leur pauvre cabane, prêteront Toreille à la voix qui dit : Souvenez-vous des morts. »
Je n'ignore point les énormes objections auxquelles peuvent prêter, si on les examine comme des ouvrages de politique et de philosophie rationnelle, les écrits singuliers dans lesquels Lamennais déchargea, vers Tépoque où nous sommes arrivés, la passion qui le dévorait. Ces écrits doivent être pris comme des poèmes pleins de souffle et de vie, non comme des théories élaborées avec critique et réflexion. Le genre parabolique qu'il
avait adopté exige une classification tranchée des hommes en bons et en méchants, en victimes et en bourreaux, qui n*est pas fondée dans la réalité. Le problème de l'organisation humaine n est pas si simple qu*il le suppose : les rois sont excusables de ne pas l'avoir résolu. Les aristocrates ne sont pas tous des suppôts de Satan ; le plus souvent ils trouvent Tinégalitë établie plutôt qu'ils ne la font. Une foule de maux nécessaires sont représentés par Lamennais comme la faute de tel ou tel. Cela, je le répète, serait choquant au plus haut degré dans un ouvrage de science sociale. Le mal dans le monde est fondu avec le bien d'une manière si intime qu'il est impossible de les isoler Tun de l'autre, et que retrancher l'abus, ce serait enlever du même coup les conditions de la société. Slais l'art a besoin d'un énergique parti pris : pour exciter la haine du mal et l'amour du bien, il crée des types absolus qu'on chercherait vainement dans le spectacle du monde réel.
La démocratie extrême qu'embrassa Lamennais est considérée par plusieurs comme une sorte de précipice où, après avoir perdu la foi, et livré en quelque sorte aux furies, il se jeta de désespoir. Cette volte-face fut bien plus logique qu'on ne le suppose, et tenait profondement au tour de son esprit. Comme toutes les natures fières et originales , Lamennais éprouvait le
besoin d'une liberté fort étendue. Dés 1814, nous le trouvons révolté des restrictions apportées à la liberté de la presse^ ; je doute qu'alors il voulût sincèrement la liberté pour les autres ; mais il la voulait pour luimême, et le seul moyen de l'avoir pour lui était de la revendiquer pour tous. Souvent d'ailleurs la politique ecclésiastique, non celle du haut clergé, qui a toujours été fort mondaine, mais celle des prêtres et celle des moines, a pris la forme d'un appel au peuple. Lamennais se rattacliait en ligne droite à cette famille des moines démocrates de Tltalie, aux Savonarole, aux Jean de Yicence, à ces hardis franciscains attachés à la papauté tandis qu'elle favorisait leurs vues, et, quand elle cessait de les appuyer, alliés à ses plus implacables ennemis. Après la révolution de 1830, ce trait de Tesprit de Lamennais devient de plus en plus dominant. Son caractère susceptible et son imagination portée à l'emphase lui faisaient prendre au tragique des mesures de police assez simples : le gendarme le plus inoflensif était pour lui un sbire altéré de sang. Quelques maladresses commises par des subalternes le mirent hors de lui et lui firent envisager le nouveau régime comme une épouvantable tyrannie. Les insurrections républi-
* Voir les fragments de cori^espondance cités par M. Sainte- Beuve dans Texcelleiit article qu'il a consacré à Lamennais. (Portraits contemporains, 1. 1".)
caînes de 1832 et 1834 achevèrent de lui ôtcr le sens. La lutte contre les émeutes amena de ces violences auxquelles les meilleurs gouvernements ne peuvent se soustraire. C'est toujours un triste rôle que celui de la répression ; on n'y parait jamais à son avantage, et il y a quelque chose d'injuste à reprocher à un gouvernement comme des inhumanités les rigueurs auxquelles on Ta forcé. Ce qu'il y a de singulier, c'est que plus un gouvernement est honnête, moins on lui pardonne en ce sens : dat vetiiam corvis^ vexât censura cohimbas. Lamennais, qui avait trouvé tout simple que la restauration se défendit contre le parti libéral , ne pouvait pardonner au parti libéral de se défendre contre le parti ultra-révolutionnaire. Descendant la vallée du Rhône au milieu de ces mouvements , il fut l'objet de précautions qui l'exaspérèrent et ne lui laissèrent voir partout que des mares de sang. Là est le vrai moment de sa conversion. Le parti légitimiste presque tout entier obéit au même sentiment, et telle est l'origine du mouvement qui a rattaché à la cause démocratique un certain nombre des membres distingués de ce parti.
Le changement de front par lequel Lamennais passa du catholicisme le plus exagéré à la démocratie la plus ardente n*a donc rien qui doive surprendre. Son imperturbable dialectique lentrainait vers les thèses tranchées et absolues : le catholicisme ou la démocratie
pouvaient seuls la satisfaire. Le catholicisme lui ayant déclaré toute alliance entre ces deux causes impossible et rayant sommé de choisir, il ne demanda plus qu'à la démocratie ce qui fut toujours son premier besoin, une thèse héroïque et grandiose pour laquelle il pût combattre et souffrir. Comme tous les esprits violents, le parti qu il détestait était celui de la modération.. Son besoin de s*indigner, le vif sentiment d'humanité et de justice qui ranimait, les liens qui s'établissent entre ceux qui sont ou se croient victimes d'un même pouvoir, Tentrainaient également vers le parti républicain. Ses rêves de perfection le reportaient sans cesse vers les premiers temps du christianisme comme vers un idéal, et lui faisaient envisager la persécution comme le signe le plus sûr de la vérité ; aussi voulait-il toujours être avec ceux qui soufTrent. Enfm un fonds touchant de bonté et de compassion, qu'il avait toujours gardé sous sa robe de prêtre, et qui se révéla chez lui par des retours de vive tendresse, donnait à ses yeux un charme pénétrant à ce qu^il y a de pur et d'élevé dans les sentiments populaires. Le peuple représentant les instincts du cœur humain dans toute leur spontanéité, IMiommede génie a pour lui une naturelle sympathie, et s* en rapproche bien plus que des classes préoccupées de plaisirs vulgaires cl d'intérêts sans grandeur.
A la vue des excès où Lamennais se laissa entraîner
en poursuivant ce nouvel idéal, il est impossible de ne pas éprouver de regrets. Le prêtre sombre et fanatique se retrouva dans le démocrate. Son impétueux génie, en changeant d'objet de culte, n'avait fait que changer de haine, et il dépensa pour sa seconde foi la même passion que pour la première. Jamais homme ne posséda à un si haut degré la faculté d*oublier ce qu'il avait cru, et de se retrouver après une déception neuf et jeune pour une autre croyance. La préoccupation de sa pensée actuelle était telle qu'il perdait de vue celle qui l'avait non moins impérieusement dominé un peu auparavant. En présence de ces brusques changements, des esprits plus solides que délicats ont osé poser cette question : Ëtait-il convaincu ? Oui, certes, et si l'excès était possible quand il s'agit de sincérité, je serais tenté de dire qu'il pécha par trop de conviction , puisqu'il ne sut gouverner aucun des mouvements désordonnés de sa pensée. La foi naissait chez lui comme une obsession qui s'imposait à lui violemment, maitrisait ses puissances et lui dictait des discours plus forts que lui. Puis, quand de son style de feu il avait donné une forme à l'idée qui le préoccupait, il s'enivrait de sa propre vision. Aiosi sa colère du moment devenait sa foi, sans que jamais un souvenir de son passé ou une réserve en vue de l'avenir intervint pour modérer son dogmatisme intempérant.
i8i M. DE LAMENNAIS.
Ce que nous reprochons à Lamennais, qu'on veiiiUe bien le comprendre, ce n'est pas d'avoir changé, mais d'avoir changé d'une manière trop absolue , et , sans rien garder de la foi qu'il abandonnait, d'avoir passé subitement de l'amour à la haine. Quand on lui parlait de ses variations, il avait coutume de répondre : a Je plaindrais l'homme qui n'aurait jamais changé. )» II avait raison, si par changement il entendait le progrès rationnel d'une intelligence embrassant chaque jour un horizon de plus en plus étendu , tout en conservant le sentiment de ce qu'il y avait de bon et de vrai dans les états qu'elle a quittés ; mais les variations de Lamennais ne furent pas de ce genre : le lendemain du jour où il avait abandonné une croyance, il la détestait. En cela, il montra peu de critique, car le premier principe de la critique est qu'une doctrine ne captive ses adhérents que par ce qu'elle a de légitime. On se fait injure à soi-même en admettant qu'on a pu croire et aimer ce qui n'avait rien de vrai ni d*aimable. Si, au lieu de sortir du christianisme pour des motifs où la politique et la passion eurent plus de part que la froide raison, il en fût sorti par la voie royale de T histoire et de la critique, peut-être eût-il gardé sa paix, et se fût-il épargné les choquantes contradictions qui ont semblé aux yeux de plusieurs une tache à sa probité.
Quand je crée selon mon cœur un Lamennais idéal, j'arrive toujours à regretter que, désabusé de la foi à laquelle il voua d*abord toutes les forces de son âme, il n'ait pas en même temps renoncé à la vie active. J'aurais voulu qu'en restant penseur et poète, il eût cessé de s'occuper du monde et de ses révolutions, que, tout en conservant un généreux espoir dans les destinées de Thumanité, il eût pris sa retraite du siècle qui n'avait point voulu entendre ses propositions de salut ; dégagé alors de tout devoir envers l'espèce humaine, il eût continué ses libres promenades dans le monde de l'esprit, réservant pour l'art seul sa maturité riche d'expérience et de désillusion. Lamennais n'eut point cette abnégation, ou si l'on veut cet égoîsme. Une première expérience ne le dégoûta point de l'action. Il y rentra et alla heurter contre les mêmes écueils. L'homme qui veut exercer une influence sur les autres subit nécessairement celle des autres. Lamennais eut toujours le désir de voir autour de lui un cortège de disciples. Dominé par cette fougue de caractère qui veut le pouvoir pour l'exercer avec violence au nom de quelque chose d'indubitable^ et par le besoin qui porte les esprits impérieux à s'emparer de la liberté des autres, il allait de préférence vers les médiocrités. Ainsi, pour maintenir son ascendant , il subissait quelquefois celui des moins dignes ; il ne cessa
jamais, sous une forme ou sous une autre, d*ëlre un homme d'école ou de coterie.
Cette généreuse mais imprudente ardeur, qui ne permit point à Lamennais de goûter un moment la récompense du sage, le montra souvent par des côtés où il ne s'élevait point au-dessus d*un homme ordinaire. Peu d esprits furent plus dénués de ce qu'il faut pour la pratique des affaires. Ces grands dons du génie, dont remploi naturel est de consoler et de charmer l'humanité, sont d'assez peu d*usage quand il s'agit de la gouverner. Un homme vulgaire et avisé vaut mieux pour cela, et il serait facile de montrer que les qualités des hommes d'action les plus admirés ne sont au fond qu'un certain genre de médiocrité. Certes, il est pénible pour le penseur de voir le mérite subalterne ou l'intrigue réussir à l'œuvre où il a échoué, en y déployant toutes ses facultés ; mais d'un autre côté nul n'est obligé à des services qui ne sont ni requis ni agréés. Loin d'avoir besoin de nous, le monde ne va jamais mieux que quand nous avons le loisir de penser à notre aise : il se passe de nous ; passons-nous de lui. Lamennais ne put jamais se résigner à cette abdication, a Qu'un homme, dit-il quelque part, possède un grand savoir, ou que son esprit embrasse un vaste horizon, saisisse beaucoup d'objets et les conçoive et les ordonne avec facilité, ou que, pénétrant au fond
H. DE Lamennais. ist
des choses, il voie ce que d'autres n'y voient pas, ou q\i*il cherche les causes dans les effets, les lois dans les phénomènes, raisonne bien et profondément, on dit de lui qu'il est « un homme de théorie, de spéculation, « nullement propre aux afTaires. » Prenez-y garde, vous arriverez à définir Thomme d'affaires, l'homme pratique, Thomme d'Etat, comme on définirait le sot. i> C'est vrai; mais sur le terrain des affaires Thomme supérieur que décrit Lamennais ne pourra déployer tous ses avantages, tandis que Thomme ordinaire y jouit de tous ses droits. Si VÉloge de la folie n'avait valu à Érasme tant de disgrâces, je-proposerais aux moralistes un curieux paradoxe à traiter, V Apologie des sots. On ne comprend pas assez les services que rend dans le monde la médiocrité, les soucis dont elle nous délivre et la reconnaissance que nous lui devons.
En général, les défauts de Lamennais tiennent à cette manière un peu trop absolue de juger les hommes et les choses. Il ne vit pas que la politesse renferme un grand fonds de justice et de philosophie ; il ne comprit pas ce qu'il y a d'ironie dans un certain respect. Son style a toujours les formes lourdes et pleines de la colère, jamais les formes fines et légères de la raillerie ; une certaine grossièreté d'expression trouble parfois la pureté de son goût. Il s'imagine avoir complètement raison « et s'indigne contre ceux qui ne voient pas comme lui
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ce qu il croit évident. 11 y a chez lui trop de colère et pas assez de dédain. Les conséquences littéraires de ce défaut sont fort graves : la colère amène la déclamation cl le mauvais goût ; le dédain, au contraire, produit presque toujours un style délicat. La colère a besoin d'être partagée ; clic est indiscrète, car elle veut se communiquer. Le dédain est une fine et délicieuse volupté qu'on savoure à soi seul ; il est discret, car il se suffit. A cet égard, je suis toujours tenté d'opposer à Lamennais Texemple d'un homme qui, comme lui , avait été prêtre et qui avait même professé la théologie : Daunou, dont la foi était peut-être plus éteinte que la sienne, travailla toute sa vie sur des matières ecclésiastiques, sans qu'on puisse tiouver dans ses écrits ni une concession à ses anciennes croyances, ni une vivacité contre elles. Qu'on lise son bel article sur saint Bernard dans l Histoire littéraire de la France; c'est d'un bout à l'autre une critique du moyen âge et de ses institutions, voilée sous les formes d'un respect apparent. Lamennais ne connut ni cette indulgence de l'homme judicieux, qui sait tout comprendre, ni cette haute placidité de la philosophie, qui, ayant dépassé la sphère des disputes et des contradictions, est arrivée, comme on disait autrefois, à se reposer en Dieu. Le repos lui fut refusé ici-bas : d'impatience en impatience, il arriva jusqu'à la mort,
toujours déçu par la noble inquiétude de . son cœur. Par là s'explique la médiocrité relative des ouvrages philosophiques que Lamennais produisit durant sa seconde période. Une fois la poésie de son âme jetée dans les Paroles d*un Croyant et Voix de Prison^ • il tomba dans une âpre dialectique, où ses grandes qualités n'eurent plus d'emploi et où tous ses défauts se révélèrent. La vérité dans les questions sociales ne résulte point de la logique abstraite, mais de la pénétration, delà flexibilité, de la culture variée de l'esprit. En géométrie, en algèbre, où les principes sont simples et vrais d'une manière absolue, on peut s'abandonner au jeu des formules et les combiner indéfiniment sans s'inquiéter des réalités qu'elles représentent. Dans les sciences morales et politiques, au contraire, où les principes, par leur expression insuffisante et toujours partielle, posent à moitié sur le vrai, à moitié sur le faux, les résultats du raisonnement ne sont légitimes qu'à la condition d'être contrôlés à chaque pas par l'expérience et le bon sens. Autant vaudrait essayer d'atteindre un insecte ailé avec une massue que de prétendre, avec les serres pesantes du syllogisme, trouver le vrai en des matières aussi délicates. La logique ne saisit pas les nuances ; or les vérités de Tordre moral résident tout entières dans la nuance. Elles s'échappent par les mailler du filet de la scolaslique ; elles ne
se laissent pas regarder en face, mais elles se découvrent partiellement, furtivement, tantôt plus, tantôt moins. La pensée en ligne droite de Lamennais convenait peu à cette poursuite pleine de raffinements : ses raisonnements aboutissent souvent à un jeu aride de formules trop simples pour être vraies. 11 se ruait sur la vérité avec la lourde impétuosité d'un sanglier : la vérité fugace et légère se détournait, et, faute de souplesse, il la manquait toujours.
Les œuvres posthumes de M. de Lamennais, recueillies avec un soin pieux par l'exécuteur de ses volontés littéraires, M. Forgues *, sont-elles de nature à modifier l'idée que ses autres écrits donnent de son caractère? Nous n'oserions le dire pour l'introduction à la Divine Comédie, travail peu en harmonie avec ses aptitudes ; mais nous recommandons le volume intitulé Mélanges philosophiques et littéraires à ceux qui veulent connaître à fond Tillustre écrivain. A quelques égards, il y eut toujours deux hommes en Lamennais : le penseur, plein d'abandon et sincère avec
» Paris, 1850.
lui-même, qui nous a laissé ses confessions dans les Affaires de Rome, et l'orateur un peu guindé, que les habitudes solennelles de son style entraînent parfois à la déclaftiation. Ces deux hommes se retrouvent dans les œuvres posthumes. Le rhéteur domine dans la préface de Dante; l'homme attachant et digne de toute l'attention delà critique se retrouve dans les Mélanges. Il se retrouvera bien plus encore dans la Correspondance, dont la publication prochaine est annoncée \ Cette correspondance sera, nous le croyons, un des documents les plus importants pour Tliistoire intellectuelle de la première moitié de notre siècle. Tout ce qui tendra à rendre incomplètes les révélations qu'on est en droit d'attendre sur un homme qui appartient au public doit être hautement regretté.
Il est fâcheux que Lamennais, en traduisant la Divine Comédie, se soit cru obligé de joindre à sa traduction des considérations appaiienant à Thistoire littéraire, avec laquelle il n*était point familier, et toute une philosophie de l'histoire qui a le tort grave de dégénérer souvent en lieux communs. Préoccupé d'un
certain nombre de motifs d'amplification, qu'il prend pour des généralités, il ne voit pas les nuances infiniment diversifiées de ce qui est, encore moins de ce qui a é(ê. L'histoire devient sous sa plume une sorte de
' Elle a paru depuis. Paris, 1858.
grisaille incolore, formée par le mélange du blanc et du noir. Cette facile théorie qui, pour les besoins de lesthétique, suppose tous les hommes dignes d'amour ou de haine, il l'applique sans discernement aux événements du passé. Veut-on savoir, par exemple, comment l'invasion germanique et la féodalité, qui sont le nœud de Thistoire du monde, sont jugées? « I^ caractère des barbares ressemblait beaucoup à celui des tribus que nous nommons sauvages... Les barbares n^apporlèrent chez les nations qu'ils envahirent aucun élément civilisateur, aucun principe d'organisation supérieure et durable. A leurs vices natifs, la cruauté, la ruse, la perfidie, la cupidité, vices communs de tous les sauvages, ils joignirent les vices des populations subjuguées, qu'ils plongèrent dans un abime sans fond de misère, d'ignorance, de grossièreté brutale, de férocité, d'anarchie, dont le régime féodal offre le terme extrême... L'histoire ne présente aucune époque aussi calamiteuse. Ce fut le règne de la force brutale entre les mains de milliers de tyrans absolus chacun dans son domaine, en guerre perpétuelle les uns contre les autres; opprimant, dévastant de concert un peuple livré sans défense à leurs passions fougueuses, que ne contenait aucune loi, que ne tempérait chez la plupart aucun sentiment de justice, aucune idéede devoir réel, car le serf, le manant, le vilain, étaient hors de l'humanité pour
ces chrétiens, comme ils se nommaient. » Cela est vrai sans doute à beaucoup d'égards ; mais que de distinctions seraient nécessaires pour qu'un tel jugement ne puisse être qualifié dinexact I Quelle injustice d'apprécier Taction de la race germanique dans le monde par l'incapacité puérile des Mérovingiens ou l'horrible anarchie à laquelle aboutit la féodalité vers le quatorzième siècle, sans tenir compte de cette gravité, de ce sérieux, de cette profondeur de sentiment moral que les Germains portaient avec eux, et qui ramenèrent pour l'humanité un âge héroïque après l'avilissement et la caducité I Si M. de Lamennais, au lieu de s'en tenir à des données superficielles, avait lu seulement les vieilles lois barbares recueillies dans le Corpus juris germanici aniiqui^ il eût reconnu que, loin de s'être bornée à détruire, la race germanique a plus contribué qu'aucune autre à fonder la liberté, le droit de Findividu contre TÉtat, et les institutions politiques dont les peuples modernes sont le plus justement fiers.
L'histoire de la théologie chrétienne suggère à M. de Lamennais des idées plus fines et plus vraies. Sans être arrivé à une précision tout à fait scientifique, faute de connaître les détails, il émet sur ce sujet , particulièrement dans son volume de Mélanges , des vues qui témoignent de réflexions fort avancées. J'ignore à quelle
époque de sa vie il arriva à de pareils résultats. Il semis
494 M. DE LAHENNAIS.
ble ëlrc sorli du catholicisme pour des motifs de froissement personnel bien plus que par la marche fatale de sa pensée : l'étude lui révéla ensuite les raisons scientifiques de Tacte qu'il avait accompli sous le coup de la passion. Dans cette recherche, à laquelle on ne peut reprocher que d'avoir été faite après coup , il porta une rare sûreté de métliode, que ne peuvent bien apprécier les hommes du monde qui n'ont pas fait de théologie. Sur la critique du surnaturel, par exemple, on trouve dans son livre d'excellentes discussions , qui égalent presque les belles analyses de la foi au merveilleux qu'a données M. Littré^ « Il y a des miracles quand on y croit ; ils disparaissent quand on n'y croit plus. » Peut-on mieux dire? Et quelle excellente page que celle-ci ! a Sur tout ce qui touche l'inspiration des livres hébreux, il faut remarquer que, chez les anciens peuples, toute législation, comme toute poésie, était crue inspirée , et quand cette opinion s'établit , elle laisse dans le langage, dans certaines formules consacrées, des traces profondes qui subsistent encore aujourd'hui. L'homme voyait Dieu partout, le sentait partout, et ce n'était certes pas en cela qu'il se trompait. Par une sorte de vive et sûre intuition, il le découvrait en soi et hors de soi; mais il ignorait ce que la raison,
* Prérace à la deuxième édition de la traduction de la Vie de Jésus, par Strauss.
M. DE LAUENMAIS. 105
la philosophie, la science, devaient peu à peu lui révéler, le mode de sa présence et les lois de son action. Pour établir Tinspiration surnaturelle des écrivains bibliques , on oublie donc d'abord qu'en tous lieux les premières histoires, purement traditionnelles, se composaient de récits vrais pour le fond, mais ornés dans le détail de fictions poétiques, que de tout temps l&génie oriental , ami du merveilleux , a multipliées sous toutes les formes. Prenant ensuite à la lettre ce merveilleux poétique, ces fictions , y attachant une foi absolue, on a fondé sur elles l'autorité divine du livre où elles sont consignées, en même temps que l'on fondait sur l'autorité du livre la vérité de ces nàémes fictions. Que si en effet on ne consent pas à se renfermer dans ce cercle, plus de preuves possibles, ou en tout cas des preuves uniquement de raison , et qui dès lors n'ont de force que celle de la pure raison naturelle , à qui l'on pose ce problème étrange : trouver dans la nature un motif de croire ce qu'on suppose être au-dessus de la nature. »
Sous le rapport littéraire , les Mélanges posthumes dont nous parlons me paraissent également dignes d'un grand intérêt . On y voit à quel point Lamennais fut toujours préoccupé du soin du style : une phrase bien faite lui plaisait pour elle-même, et il écrivait souvent une pensée uniquement parce que le tour lui en parais-
sait heureux. Les maximes détachées sont un genre fort ingrat. 11 y a une choquante prétention dans le fait d'un auteur qui se regarde penser, et qui pousse Tadoration de sa prose jusqu*à n'en pouvoir sacrifier aucun débris. La première condition de l'œuvre achevée est que le lecteur puisse croire qu'elle a été composée d'un seul trait, et qu'elle ne renferme pas une idée qui ne soit éclose spontanément dans l'esprit de l'auteur à propos du sujet : tous les intermédiaires qui ont seni a préparer la rédaction définitive, toutes les retouches, toutes les ratures, doivent être dissimulées. 11 serait fâcheux cependant que Lamennais ne nous eût pas livré ces curieuses confidences d'écrivain. Si Ton est blessé de voir le puissant orateur serrant dans son tiroir les antithèses et les traits brillants au fureta mesure qu'ils lui viennent, il y a dans le soin du beau langage une garantie de sérieux fort précieuse aux yeux de la critique. Bien écrire suppose une discipline austère , une habitude de châtier sa pensée et d'en sacrifier les excès, qui sont inconciliables avec l'infériorité ou le désordre de l'esprit. C'est par là que Lamennais se distingue essentiellement des chefs de secte , qui en général écrivent très-mal. Ne voyant pas beaucoup de choses à la fois, il lui était loisible de donnera son style cette limpidité qu'une pensée plus complexe n'atteint qu'avec peine. H en était fier et jugeait fort sévèrement les fa-
çons de se mettre à Taise avec la langue que la paresse a mises à la mode : « On ne sait presque plys le français. on ne Fécrit plus, on ne le parle plus. Si la décadence continue, celte belle langue deviendra une. espèce de jargon à peine intelligible. Les journaux et la tribune ont surtout contribué à la corrompre , ainsi que certaines coteries de petits auteurs en prose et envers/qui, avec une plénitude sans exemple de confiance en eux-mêmes et d'orgueil , sont venus secouer leurs sottises et leurs ignorances sur ce magnifique idiome... »
Je n'achève point la phrase : comme cela a lieu trop souvent chez Lamennais, elle se termine par une grossière injure. C*est la seule tache qu*il ait souflerte en son beau style; la finesse d'esprit qui fait juger des choses non par des nuances tranchées, mais par mille tempéraments, lui manqua. A cela se rapporte un trait singulier, qui revient avec une persistance bizarre, à chaque page de ses pensées , je veux dire son antipathie pour les femmes. Lamennais est pour elles d'une sévérité révoltante : il déclare n'en avoir pas rencontré une qui fût capable de suivre un raisonnement pendant un demi-quart d'heure; il croit les expliquer suffisamment par la vanité et la légèreté. Sa manière scolastique de prendre les choses ne lui laissa point apercevoir comment les femmes , par des voies à elles connues , arrivent à tout comprendre, non selon les principes de
Tècole, mais selon un tact fin et sûr. On a reproché à M. Cousin d'avoir, en s'occupant d'elles, oublié la philosophie : je pense, pour ma part, que M. Cousin n'en a jamais fait de meilleure. J'ai toujours remarqué qu'une certaine philosophie raffinée est mieux comprise par les femmes que par les hommes , et si j'avais à choisir un auditoire pour exposer ce que je regarde comme le résultat le plus élevé de la science et de la réflexion, je l'aimerais mieux composé de femmes que d'hommes élevés selon la méthode deRoUin ou de Port- Royal. L'orgueil du prêtre, dont Lamennais ne se départit jamais , l'aveugla sur tout cela : il avait vu la femme trop humble et trop docile devant lui pour qu'il pût la placer bien haut. Si l'on publie jamais sa correspondance de directeur des consciences , on aura sans doute rexpMcation de cet injuste dédain.
Un vif sentiment de poésie, un retour tendre et doux vers les régions sereines, dont son âme portait partout le regret, revenailparfois tempérer ses âpres rigueurs. Cette note suave, comme d'une harpe éolienneau milieu de l'orage, est le trait caractéristique de Lamennais. Entre toutes les natures poétiques de ce temps, la sienne resta la plus sincère. Il ne tomba jamais dans celte dérision de soi-même où la vanité et l'adulation d'un public frivole ont amené tant d'âmes d'abord favorisées. Il sut éviter ce ton détestable qui porte les hommes ar-
rivés à la renommée à ne plus se prendre au sérieux , à se calomnier eux-mêmes et à rabaisser leur génie aux conditions d*un métier. Il pensa et sentit toujours pour son propre compte ; il fut vrai et se respecta jusqu'au bout. « Non âme, pourquoi es-tu triste? est-ce que le soleil n*est pas beau ? est-ce que sa lumière n'est pas douce, à présent que Ton voit et les feuilles et les fleurs, avec leurs mille nuances, éclore sous ses rayons, et la nature entière se ranimer d'une vie nouvelle? Toul ce qui respire a une voix pour bénir celui qui prodigue à tous ses largesses. Le petit oiseau chante ses louanges dans le buisson, Tinsecte les bourdonne dans l'herbe. Mon âme, pourquoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas une seule créature qui ne se dilate dans la joie, dans la voluptéd'étre, qui neseplonge etnese perde dans Tamour?
«Le soleil est beau, sa lumière est douce ; le petit eiseau, l'insecte, la plante, la nature entière a retrouvé la vie, et s'en imprègne, et s'en abreuve : et je soupire , parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'est pas levé sur la région des âmes, qu'elle est demeurée obscure et froide. Lorsque des flots de lumière et des torrents de feu inondent un autre monde, le mien reste noir et glacé. L'hiver l'enveloppe de ses frimas, comme d'un suaire éternel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps. »
Le printemps qui lui manqua fut celui de la vie sim-
pie et de Tamour. Il concevait, par la pureté de son cœur, un idéal de tendresse et de bonté, tandis que la prodigieuse force de ses facultés spéculatives le portait vers les sommets les plus ardus de la réflexion. Les hommes habitués à vivre de la vie rationnelle éprouvent ainsi une sorte d'embarras mêlé de charme en présence de ce qui est humble et doux : Taisance naïve des êtres simples les déconcerte. Dans le désert de cette vie solitaire que crée l'élévation de la pensée, ils mendieraient comme une faveur les caresses d*un enfant. Une femme portant sur son sein un nouveau-né et s'y absorbant, la plus simple créature adorant Dieu par la joie et rînnocence leur parait digne d'envie. Voilà ce que Lamennais cherchait dans ses rêves ; voilà la torture qui, en comprimant son cœur, en a tiré ces éloquents soupirs vers un idéal inconnu. Celui que Dieu a touché est toujours un être à part ; il est , quoi qu'il fasse, déplacé parmi les hommes ; on le reconnaît à un signe. Il n'a point de compagnon parmi ceux de son âge; pour lui, les jeunes lilles n'ont point de sourire. Lamennais était trop profondément prêtre pour jamais en perdre le caractère : il sortit d'ailleurs trop vieux du sacerdoce pour recommencer une vie complète. Il conserva l'austère tension de son premier état, et les vagues aspirations d'un cœur tendre jointes à un spiritualisme hautain. Sa riche et droite nature eût voulu
loucher à la fois les deux pôles de la vie ; mais un invincible attrait, en le portant vers l'abstraction, creusait entre lui et la naïveté un abime infini. C'est ce vide énorme qui fut son supplice, mais aussi qui fut sa noblesse. Peut-être , si sa destinée n*eût point exdu aussi absolument les conditions de la vie heureuse, nous apparaîtrait-il moins élevé et moins pur.
Sa mort fut de même couleur que sa vie , grande, altière, un peu surexcitée. Il se coucha dans son obstination, devenue raisonnée, et mourut dans sa colère. La fermeté contre des obsessions indiscrètes ne lui suflit pas ; il lui fallut la dureté. Une sépulture simple ne le contenta pasi il lui fallut la fosse commune. Ici comme toujours, il dépassa l'effet pour l'avoir trop voulu. Ses funérailles offrirent un aspect étrange : le jour était triste et brumeux ; un petit nombre d'amis put le suivre entre deux haies de soldats. Tout se fit en silence et sans aucune prière. Au moment où la terre fut jetée , le fossoyeur, croyant tenir un mort vulgaire, demanda : « Il n'y a pas de croix? — Non, » fut-il répondu. Aucun signe ne marquera donc pour l'avenir la tombe du vieux prêtre. Oh I pourquoi un de ces rayons de grâce qui si souvent l'avaient touché ne vint-il pas à sa. dernière heure, je ne dis pas le fléchir, mais le rendre sur quelque point légèrement inconséquent I
Retrouvat-il la paix à ce moment suprême, et la
vérité qu'il avait tant poursuivie se découvrit - elle à lui? Il parait que non. Il se plaignit, dit-on, que le problème auquel il avait réfléchi toute sa vie ne lui fût pas resté moins obscur. Qu'importe? Le doute est un hommage que Ton rend à la vérité. Après tout, s'il pécha contre elle, ce fut pour l'avoir trop aimée. II voulut la posséder absolue. La vérité est comme les femmes capricieuses, que l'on perd, dit-on, pour les trop aimer. Un certain air d'indifférence réussit mieux avec elle. On la poursuit, elle fuit ; on s'arrête, fatigué, découragé : elle vient à vous ; mais pour cela il faut un degré de froideur dont les belles âmes sont rarement capables. Elles se jettent sur le nuage où elles croient que Dieu demeure, et, quand elles en ont reconnu le vide, elles éclatent en reproches, parfois en blasphèmes contre l'ombre qui les a trompées : blasphèmes excusables sans doute, puisqu'ils partent de l'amour qu'on a pour la vérité, et qu'ils ne sont qu'une autre manière de l'adorer I
Oublié trop vite des partis, qui ne songent point à relever leurs morts, objet d'horreur pour les âmes pieuses qui ne pardonnent pas aux grands cœurs de préférer la vérité à eux-mêmes, Lamennais s'est vu abandonné, sans sépulture, à la place où le sort l'a frappé ; sa cendre n'a recueilli que le silence ou la malédiction. Nous avons voulu donner l'hospitalité à
son âme errante, et prononcer sur elle quelques paroles d'une sympathique impartialité. La médiocrité satisfaite trouve commode d'insulter l'homme de génie qui ne jouit pas comme elle du privilège d'être infaillible et impeccable. Que ceux qui le condamnent s'interrogent et se demandent s'ils seraient, à son exemple, prêts à donner leur vie pour l'intégrité de leur pensée. Il connaît maintenant le mot de cetle énigme qu'il a si courageusement essayé de résoudre. Qui sait si une belle déception n'a pas trompé son attente désespérée, et si ses erreurs, fruit d'une soif ardente de la vérité, ne seront pas des titres pour la posséder? Nous croyons qu'il fut saint, s'il arriva à l'apaisement de ses colères et à la parfaite purification de son cœur ; que ceux du moins qui voudraient lui faire acheter sa gloire au prix de l'enfer le placent, comme Dante l'eût fait, dans le cercle de ces nobles réprouvés dignes de faire envie aux élus !
DOM LUIGl TOSTl
LE PARTI GUEl JFE DANS L'ITALIE CONTEMPORAINE
Dans les premiers mois de 1848, un moine du Mont-Cassin, en dédiant à Pie IX Thisloire des premiers efforts de la nationalité italienne pour revendiquer son indépendance, lui adressait tʧ paroles :
« J'ai tiré du volume des histoires italiennes ce p^u de pages qui contiennent le récit de la ligue lombarde au douzièine siècle. Je les dépose à vos pieds comme chose sainte. RecueiIIe»>les , lisez-les et répondez à Tltalie, qui vous demande la parole du salut dans le combat qu'elle soutient sous les yeux de Dieu. Vous
êtes le iiuiitre de la vérité pour tout le inonde : c'est à vous qu*il appartient de séparer Pesprit qui vivifie de la lettre qui tue dans rÉvangile du Christ. Vous êtes le maître de la sagesse civile pour Tltalie : c'est à vous qu'il appartient de dégager des événements humains fidée qu'y a celée rintelligence de Dieu. L'histoire aussi est un Évangile, Saint-Pére, parce que le Verbe du Seigneur ne rayonne pas seulement dans l'infini de la pensée divine, mais pénéire et féconde les entrailles de riiumanilé qui souflreet espère. Et la fleur de cet humain Évangile, c*est l'histoire de notre Italie ; car aucun peuple n'a pu confier à ses annales un martyre plus prolongé et plus fort que le nôtre ; aucun peuple n'a pu montrer à la {)ostérité un Golgotha plus semblable à celui du Nazaréen.
« Avec ce volume entre les mains, apparaissez, Saint-Père, sur la mystique roche de TÉglise, contemplez Tavenir, interrogez le liasse, et demandez au battement de nos cœurs si nous sommes fils de ces Lombards, qui, ayant associé le pontife romain à la liberté de la patrie, surent le défendre de leur sang immaculé.
« Rendez-nous, Saint-Père, l'étendard qu'Alexandre ill, au jour de son triomphe, suspendit au tombeau de saint Pierre. L'heure a sonné ; l'humanité vous attend... Accourez pour bénir le solennel mariage de la charité et du droit avec le pouvoir des clei's. Que le liruit des événements humains, que les colères des princes ne vous troublent pas ; la parole de Dieu, quand elle crée ou rachète, est toujours précédée de la voix terrible des tempêtes. Nais votre trône restera ferme sur le fondement des cœurs affranclns dans la liberté du Christ ; s'il s'appuyait sur la tète des hommes, il tomberait. Osez dans le Seigneur. Le péché même des multitudes est souvent dans les desseins de Dieu le germe du bien. Le jour où vos fils se laisseraient aller à une folle idolâtrie, vous, descendant de la hauteur du Vatican, vous briseriez les tables de pierre de la loi : et alors la parole de Dieu, esprit pur, habiterait dans le temple de la raison humaine; vous prolongeriez votre regard
DOM LUIGl TOSTI. 207
dans rimmensité du temps et de Tespace sans trouver une limite au bercail dont vous seriez le pasteur. Allez au-devant du jour du Seigneur. Dans Tessence de Tindividualité italienne, Dieu a mis ridée du pontificat romain. Voulez-vous nous priver d'un si grand ministère? Voulez-vous en honorer un autre peuple? Faites-le : mais songez que vous devrez auparavant réveiller les apôtres du repos de leurs sépulcres, et arracher le siège pontifical qui a jeté ses racines dans notre sol par une série de deux cent cinquante-neuf pontifes. Kon ; Thomme ne saurait séparer ce que Dieu a réuni, et, le jour où cela arriverait, Dieu suspendrait les Alpes aux confins de la terre, et le monde entier serait Italie.
I Bénissez, Saint-Père, ce volume ; bénissez la mémoire des aïeux, les espérances du présent, la gloire de Tavenir. Bénissez celui qui Ta écrit, et par la voie de la prière vous verrez comment, dans une âme étrangère aux consolations de la terre, Tamour de la patrie se transfornie en Tamour sacré de Dieu*. »
Le nom de Dom Luigi Tosli, auteur de ces lignes, est peu connu parmi nous. Les réputations littéraires sont en Italie toutes locales, et nous aurions en France quelque peine à comprendre tant d'existences dévouées au culte du beau et du vrai, dont la sphère d'action se borne à quelques disciples ou à un cercle restreint. 11 m'a été donné d'apprécier, en connaissant Tosti, ce que la robe d'un moine italien peut couvrir encore d'enthousiasme et de sentiments élevés. Je voudrais faire comprendre par cet illustre exemple comment les
* Storia délia Lega bombarda (Monte Cassino, 1818).
mêmes tendances peuvent, suivant les lieux, revêtir les formes les plus opposées, et quelle est la riche synonymie de la langue que parlent les belles âmes. n faudrait renoncer à s'appeler philosophe, si« pour consener ce nom, il était défendu de sympathiser avec la noblesse du cœur partout où Ton croit la trouver.
I/étal moral du clergé italien, son rôle dans le mouvement intellectuel et politique du pays, sont peut-être le trait des affaires italiennes qu'il est le plus difficile de saisir à distance. Ce ne sont guère les exemples du clergé français qui peuvent nous faire comprendre la possibilité d*un libéi^lisme sincère dans les rangs de l'Église officielle; la liberté, pour le parti qu'on appelle chez nous ultramontain, n'est en général que le droil de régner seul. Mais hâtons-nous de le dire : il n y aura bientôt d'ultramontains qu*en deçà des Alpes; rinconséquence est heureusement un élément essentiel dans les choses humaines ; il serait injuste et cruel de refuser de croire aux aspirations généreuses d'hommes qui; pour penser librement, sont obligés de mentira rhabit qu'ils portent, aux lieux qu'ils habitent, et de soulever de dessus leur poilrinedix siècles d'oppression.
J'ai parcouru toutes les parties de l'Italie en 1849 et 1850, et je dois dire que c'est dans des prêtres et des moines que j'ai trouvé le plus caractérisées les ten-
<lances à la réforme religieuse et à T indépendance politique qui travaillent ce pays. Le royaume de Naples est sans contredit la partie la plus triste de ritalie : il y a là assez de dégradation morale et d'instincts religieux pervertis pour fournir de longues espérances à ceux qui persistent à vouloir fonder l'édifice do l'humanité sur la dégradation de la nature humaine. Or c'est précisément à côté de la religion abjecte du lazzarone cfu'est apparue Texpression la plus pure du sentiment religieux, tel que peut le concevoir l'Italie. La vieille abbaye du iMont-Cassin est devenue, au milieu de la barbarie officielle d'un pays où tout ce qui pense est suspect, le centre d'un mouvement intellectuel plein d'originalité. Il est une certaine élévation d'âme qui ne s'obtient que par l'habitude du mépris. Naples a toujours été le pays des penseurs, parce qu'elle a toujours été le pays de la vile populace et des rois selon son cœur ; on y devient philosophe par l'indignation, lie même qu'on ne comprend nulle part mieux qu'à .Miséne ou à Baîa l'hymne d'HippoIyte à la pudeur.
Pour caractériser d'un mot les tendances religieuses et politiques de Técole du Mont-Cassin, dont Tosti est le plus éloquent interprète, je ne trouve pas de dénomination plus juste que celle de parti guelfe. Il est dans l'histoire certains groupes d'idées qui, sans avoir en apparence de lien bien nécessaire, descendent
ti9 DOI LCIGI TOSTI.
de compagnie le cours des siècles et se relnMirent, à tniTers les rëvolutioos inteUedueUes et politiques d*un peuple, comme les lois constitutives de son individualité ; sembbUes à ces premières impressions de Tenfance, qui restent, malgré les progrès de la raison réfléchie et les influences du dehors, les formes nécessaires de notre pensée. Noos sommes loin assurément de Frédéric et d^lnnocent, et pourtant les tendances diverses qui séparèrent au treintee siède Tltalie en deux camps se sont toujours retrouvées depuis groupées de la même manière : d'un cAté, le peuple, le pape et les moines; de Tautro, le libéralisme profane, Tesprit laïque , représenté par une aristocratie d'hommes riches et édairés, les influences étrangère s sans cesse invoquées pour combattre la lèpre intérieure et fonder Tunité de la patrie. Quelque intervertie, en effet, qu ait été Tacception des mots Guelfe et Gibelin, aux diverses époques de Thistoire des factions italiennes, on ne peut nier que le parti guelfe ne représente en général les tendances municipales et démocratiques, en opposition avec les idées d'une politique à plus larges horizons, qui trouvaient leur appui dans lu faction gibeline. L'alliance souvent fortuite, quelquefois sincère, de la papauté avec les Guelfes offrait un thème trop avantageux pour n'être pas saisi avec empressement par des hommes jaloux de rassu-
rer leurs propres consciences, et ravis d'être patriotes, je dirai presque révolutionnaires, sous prétexte de n'être qu'uItra*catholiques.
Tosti débuta dans les travaux littéraires par Thistoire de son abbaye*. Ce livre, précieux pour la richesse des matériaux inédits qu'il renferme, n*est qu'une longue apologie du monachisme ; apologie habile, en ce qu'elle prend le monachisme à sa belle époque, durant la première moitié du moyen âge, et dans sa plus belle forme, la forme bénédictine, avant l'apparition des ordres mendiants. Tosti entreprit ensuite une tâche autrement difficile, en essayant la réhabilitation de la papauté dans la personne de Boniface VHP. L'histoire avait accepté comme irrévocable la sentence de Philippe le Bel, qui, après avoir renversé de sa chaire papale le pontife intraitable, avait écrit sur son tombeau : hérétique et simoniaqve, et avait fait sceller sa royale décision de l'anneau mémo de saint Pierre '. L'école néo-catholique triompha en voyant so-
* Sloria délia Badiadel Monte Cassino (Napoli, 1844).
* Storiadi Bonifazio Vlll e de'suoi tempi. (Monte Cassino, 1846.) ' Le rc'gi^tre authenti(]ue des lettres de Boniface VIU se voit
encore aux archives du Vatican, gratté dans tous les passages offensanls))our le roi de France. Le notaire apostolique déclare avoir procédé à c^s suppressions par Tordre de Clément V, successeur de Boniface, De expresse mandato Hev. Cardinalium..., ex parte SS, Patris Clementis F, qui hoc eis pluries mandaverat.
IcnncUement élevé au rang des grands hommes qui ont bien mérité de Thumanité et de Tltalie le papedamnépar Dante, persiflé par frà Jacopone. Comprenait-on bien Tosti? Tosti possédait-il dèslors parfaitement sa propre pensée? Déjà, il est\rai, l'Église semblait par moment ne signifier a ses yeux que la souveraineté de l'esprit sur la force ; derrière la papauté et les Guelfes se cachait déjà pour lui le principe italien et la démocratie. Toutefois l'intention politique s'enveloppait encore des formes orthodoxes de Tapologiste ; il n'était pas bien clair laquelle des deux pensées servait de prétexte à l'autre, et de cet équilibre indécis pouvait sortir également un Monlalembert ou un Lamennais V
CVst dans YHisloire de la Ligue lombarde^ composée pendant les mois qui précédèrent l'explosion de 1848, que se dévoile tout entier le système qui devait bientôt enlrnlncr une partie de l'Italie aux cris de : Vive Pie IX ! et donner à ce mouvement un si étrange caractère d^entratnement et de faiblesse, de niaiserie et de siiuvrité. Disons tout d'abord que l'absence d'arrièrepensée dans les hommes que nous essayons de caractt'riscr ( les politiques sont évidemment ailleurs) doit exclure tout soupçon sur la pariàite innocence de leurs convictions et la naïveté de leur enthousiasme. La
• Cetarliclo fut écrit en 1851.
DOH LUIGI TOSTf. 215
lutte des principes modernes et des anciennes croyances n a pas chez l'Italien la netteté et la décision que Tesprit français a coutume dy porter. Que se passe-t-il d'ordinaire chez nous dans la conscience des hommes qui, à une certaine époque de leur carrière intelectuelle, ont cru pouvoir concilier le catholicisme avec les tendances modernes ? De deux choses Tune : ou le catholicisme l'emporte chez eux sur l'esprit moderne, et alors, reniant cet esprit, ils redeviennent catholiques à l'ancienne manière ; ou l'esprit moderne l'emporte, et aloi*s ils ne sont plus catholiques, au moins dans le sens d'une rigoureuse orthodoxie. Les choses ne se passent pas ainsi en Italie. L'Italien est naturellement catholique ; mais lltalieuaime sa patrie, il veut la liberté et la démocratie : bon gré, mal gré» il faut que le catholicisme se plie à ses exigences, serve son patriotisme. Quant à voir les contradictions de ce système, les impossibilités dont il fourmille, la discoi*dancc des éléments qui y sont accouplés, il a rarement assez de sérieux et de profondeur d'esprit pour cela.
Si la question de la régénération de l'Italie n'était qu'une simple question de nationalité, il faudrait accepter sans réserve le concours d'un parti appuyé sur les traditions du passé, et dont le trait caractéristique est l'horreur pour les institutions étrangères. Hais le problème est loin d'être aussi simple. 11 ne s'agit pas
s* 1»01 LriGI TO^TL
pour Iltalie de reoooqoârir aoe p^àcâre indépoidaiice, ^*eUe perdrait itifaillîhlemcBt kleodemaîn de sa wtaire, Iktite de disc^iliiie el d*édocatioD polîUqae ; il sV gjt pour eUe de s*off^|saiiiser soiiaiU les pnodpes de Tesprit moderne : le jour où die seracapabie de garder la liberlé, die Taora. Or, pour celle crarre plos diflSdleet plus profonde, Tinfluence do parti gudfe peot-dle être ^caoe et salutaire? 11 est permis d'en douter. Représentants de ce patriotisme étroit et exdosif qoi a toujours été celui de ritalie, les Guelfes diront bien comme iules II : Fuari i barbari ! mais avouer qu*on a beaucoup â apprendre de ces barbares, leur demander des leçons et une tutelle , ce serait trop de condescendance de la part de ceux qui révent encore la domination universelle et la primauté de TKalie sur le monde entier. Si le patriotisme est aux nations ce que la vanité est aux individus, c'est-à-dire le parfait contentement de soi-même, excluant le désir d'emprunter au dehors et de se compléter par autrui, c*est dans le clergé italien qu'il faut chercher les types du plus parfait patriotisme. Les prétentions les plus immodérées du germamsme n ont janiais approché de ceti^o/iant^fn^ intraitable; à tel point que par moments la pitié que doit inspirer une nation noble el malheureuse disparait presque devant le plaisir de voir humilié le plus indomptable orgueil qui fut jamais.
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On se ferait une gra^e illusion sur Tétat de ritalie, si Ton croyait que les problèmes qui s y agitent sont ceux de l'esprit moderne, si Ton croyait, par exemple, que la situation des partis y est è peu près ce qu'elle était en France à l'époque de la Révolution. J'appelle esprit moderne en religion et en politique la grande résultante du mouvement intellectuel et social, qui, latent et obscur durant les premiers siècles du moyen âge, s'est développé depuis le douzième siècle d'une manière continue, et a trouvé sa formule définitive en 1789. Ce qui fut proclamé cette année-là, ce fut l'avènement de l'humanité à la conscience, ce fut l'acte de majorité de l'esprit humain prenant possession de sa souveraineté, ce fut l'avènement de la raison au pouvoir organisateur et réformateur que le hasard, la passion ou les causes inconnues classées obscurément sous le nom de Providence s'étaient arrogé jusque-là. Souveraineté de la raison, organisation rationnelle de la société par la réflexion, voilà tout l'esprit moderne *.
* Je crois devoir rappeler ici les explications qui ont été données dans la préface du présent volume. J^ai reconnu depuis que la Révolution française ne marque pas une ère aussi importante ni surtout aussi bienfaisante en ses résultats que je le a*oyais à répoque où fut écrit cet article. Mais ce que je dis ici de Fesprit moderne conserve, selon moi, sa vérité.
S16 OOV LCIGI TOSTi.
Or, en étudiant le développement de lUlalie, on reconnaît que cette marche vers la conscience, c'est-àdire vers la souveraineté de la raison, n'a nullement été la sienne. Si TouTCut appeler protestantisme, philosophie, révolution, les ttx>is phases du développement moderne, il faut dire que l'Italie est restée également étrangère à ces trois manifestations. Le protestantisme n\ a gagné que des partisans isolés ; l'Italie est restée catholique. Voltaire a passé, et l'Italie est restée religieuse à Tancienne manière. La Révolution a civé dans le monde Tidéal indéfiniment perfectible d'une société rationnelle, et l'Italie est restée un {viys mal organisé, où le droit n'existe que sous forme de privilège et le bien que sous forme d'abus.
Et ne dites pas qu'une compression extérieure a étouffé la liberté de ce peuple et Ta empêché de suivre les voies de son dêvdoppement naturel. Cette compression existait hors de T Italie, et n'a point empêché le destin de s accomplir. Croyez-vous, par exemple, que si ritalie eût été réellement faite pour éti-e protestante, elle nVnil pas su le devenir? Ce n'est pas le fanatisme de Léon X ou de Bembo, son secrétaire apostouque, quireiieût empêchée. Qui a opposé une barrière iuiVanchissable aux progrès de la Réforme, acceptée avec enthousiasme, devancée même par tous les esprits éclairés et sincèrement religieux que comptait
alors ritalie? Qui a coupé court à ce libertinage d esprit, qui, à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, n'allait à rien moins qu'à effacer la dernière trace du christianisme en ce pays ? Le peuple. Il est si peu juste d'envisager la religion de Tltalie comme imposée, que le peuple s'y montre presque toujours plus superstitieux que ses prêtres, et que le rôle de ceux-ci se borne souvent à interdire les pratiques trop grossières ou immorales. L'Italie savante et lettrée, ritalie des cours et des universités, était païenne ; le peuple était dévot. Ouvrez les écrits de tous les libres penseurs de Tltalie, Machiavel, Pomponat, Césalpin, Cardan, Vanini; vous y trouverez à chaque page rhumanité divisée en deux parts : d'un côté le peuple qui croit aux saints et aux miracles, qui se laisse mener par les prêtres; de l'autre, les hommes distingués, traitant avec mépris la foule crédule. Depuis le douzième siècle jusqu'à nos jours, il serait facile de suivre dans toute l'histoire de l'Italie la trace d'un partilibéral, composé d'une minorité impopulaire d'esprits cultivés, hardis, souvent exaspérés et faussés parla contrainte, toujours vaincus par une majorité livrée sans critique à ses instincts irréfléchis. De là ce mépris de la foule, ce sentiment combiné de révolte et d'impuissance, ce quelque chose de ferme, d'âpre, de stoïque, qui est le Irait distinctif des fortes Ames italiennes. Anciens dé-
paysés, patriciens nés trop tard, ils semblent encore garder rancune au culte qui a détrôné Jupiter Capitolin et reyètu de tableaux d'indulgences le noble porUque du Panthéon d' Agrippa.
11 n'est donc pas exact d'envisager le condle de Trente, Charles Borromée, Pie V et les Jésuites comme ayant serré autour de ce peuple les bandelettes funèbres. Non-seulement l'Italie se laissa faire ; mais elle accepta sa chaîne de si bon cœur, qu'il serait plus juste de dire qu'elle se la donna. La grande réaction dévote et catholique, qui, dans la seconde moitié du seizième siècle, vint arrêter le développement de l'Italie, fut bien réellement une œuvre italienne. Quand on étudie de près cette curieuse réaction, on trouve que le peuple et les laïques y eurent encore plus de part que le clergé, on sent que l'Italie, fatiguée de son rationalisme, s'affaissait déjà sur elle même, et on se persuade que si elle n'est pas devenue moderne en politique et en religion, comme elle l'a été de si bonne heure dans l'art et la littérature, c'est qu'elle n'était pas organisée pour le devenir.
Etdefait, par toute son histoire, l'Italie s'est mise en dehors du courant des événements qui ont contribué à fonder l'esprit moderne. Tandis que, chez tous les peuples occidentaux, la vie provient de deux sources, et résulte de la combinaison de l'élément ro-
main et de Télément germanique, Fltalie est restée simple et antique. L'élément germanique y a été promptement éliminé par la force des municipalités restées latines. La vie antique, la vie de la cité, avec son forum, ses cirques, ses spectacles, ses orateurs, ses grammairiens, s'y est continuée presque indéfiniment pendant le moyen âge. L'histoire des républiques italiennes formées au douzième siècle représente trait pour trait la vie des petites républiques de la Grèce ; les principautés du quatorzième et du quinzième siècle sont des Ujrannies h Tanlique; un citoyen plus puissant que tous les autres devient le personnage principal de sa ville, sans aucune prétention de droit divin, ni idée bien arrêtée d'hérédité. Dans l'art, dans la poésie, je dirai même dans Vécrilure, rien de germanique encore. D'un bout à Taulre de Tltalie, il n'y a pas un monument vraiment indigène que l'on puisse appeler gothique. L'art italien, comme l'art antique, parfait dans ses étroites limites, manque absolument de ce sentiment de l'infini qui est le fond de la donnée barbare, et qui devait déplacer pour des siècles l'idéal de la beauté.
Mais c'est surtout par son antipathie contre toute centralisation que l'Italie resta fidèle à l'esprit municipal de l'antiquité. La maison de Hohenstaufen était seule capable de fonder en Italie le principe moderne
320 DOH LUIGI.TOSTI.
de Tunitë nationale. L'Italie Ta minée. La papauté lui oppose, d'une part, la ligue des républiques italiennes, de Tautre, la chevalerie barbare représentée par la maison d'Anjou, et ainsi frappe du même coup et ritalie, qui s'enfonce plus que jamais dans ses luttes intestines, et TAUemagne, dont cette illustre maison pouvait seule devenir le centre et le point générateur.
Cette haine contre l'Empire, qui est le fond de la politique guelfe, Tosti l'applique avec une rigueur implacable et vraiment monacale à tout le système de l'histoire d'Italie. L*unité sidentifiant pour lui avec le despotisme, il ne pardonne ni à l'ancienne Rome d'avoir voulu emprisonner l'univers dans l'Empire, ni à la dynastie carlovingienne d'avoir cherché à réaliser en un pouvoir matériel l'unité de la chrétienté. La création du Saint-Empire fut, à ses yeux, une faute immen>c de la papauté.
• Funeste couronnement ! A Charles Auguste, couronné de Dieu, vie et victoire ! s'écrie le pontife, rt avec ces mots commence riiistoire des infortunes italiennes. D'une main, il pose une couronne d'or sur la tête de cet étranger; de Tautre, une couronne d épines sur la tête de la pauvre Italie. Plutôt les barbares qu'un empereur : les uns n'étaient qu'une tempèle qui passait et ue tuait pas le germe ; l'autre rongeait sourdement la moelle de la vertu italienne, et consumait la patrie dans le principe même de sa vie. »
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La féodalité lombarde, continue Tosti, valait mieux, -car elle était multiple : elle rapprochait le pouvoir de la nation ; le peuple pouvait plus facilement respirer par les pores de ces masses disjointes. Tout ce qui a contribué à désunir, à multiplier les maîtres, à affaiblir le lien îinpérial, a servi la cause de l'Italie, en faisant tomber le pouvoir des mains des empereurs entre celles des ducs •oi des comtes, des mains des ducs et des comtes entre «^lles des vavasseurs, et des mains des vavasseurs entre 4^olIes du peuple.Cet individualisme excessif, qui a rendu impossible jusqu'ici en Italie toute fédération durable, t^'t n*a permis que des ligues d'un moment, voilà ce qui, aux yeux des écrivains néo-guelfes, coTistitiie la gloire ci le titre de noblesse de l'Italie. Les peuples étran- «^ers, disent-ils, fiers de leur unité artificielle imposée par la volonté extérieure d un homme, s'apitoient sur l'impuissance de Tltalie pour arriver à Tuiiilé. Hypocrite et orgueilleuse pitié ! Us se tiennent |K)ur bien heureux de la force qui les attache à un trAne. L'Italie, du pi*emier coup, a réalisé le chefd'œuvre de la civilisation parfaite, le gouvernement civil, la République. Florence, Milan, Venise, cent autres villes, étaient des républiques, quand TAngleterre, l'Espagne, la France, l'Allemagne, étaient des monarchies. Les Italiens, encore animés de l'esprit romain, s'élevaient à la grande idée d'un gouvernement
222 POM LUICI TOSTI.
commun, tandis que tous les autres peuples expiraient sous la massue de lesprit germanique. Paris, Londres, ne furent que des villes ; mais chacune de nos cités Jiit un État, parce que dans l'enceinte de leurs murs vivait un esprit, une âme, et non la matière d* un principal. Cette chose sainte qu'on appelle patrie, Tltalie seule Ta connue, pendant que le reste de l'Europe appartenait h des maîtres, et trouvait dans leur volonté sa règle et sa loi. Quelle nation du moyen âge a eu le Caroccio, ce symbole de la patrie italienne? L'Italien qui va au combat n'est pas un soldat mercenaire, qui verse son sang par métier : c'est un citoyen qui veut que la patrie le suive. Là est centralisé tout ce qui fait la vie de la cité : le mât où flotte 1 étendard, la croix que Ton porte dans les supplications publiques, la cloche qui convoque les citoyens, les trompettes qui sonnent la charge < Tous les joui's on y célèbre les mystères ; là se tiennent les conseils militaires, là se rend la justice comme en plein forum ; le blessé vient y mourir et y trouve ses prêtres qui l'absolvent. C'est la patrie en campagne; refTorl suprême est de la défendre, et tout Qst perdu, quand ce palladium roulant est tombé entre les mains de Tennemi.
Voilà pourquoi, dit encore Tosti, aucun peuple n'a aimé et n'ahai comme l'Italie. Ses crimes mêmes sontdes exagérations de son patriotisme. Le supplice d'Ugolin
de la Gberardesca nous remplit d'horreur. Mais on disait qu'il avait voulu livrer le château. Quelle sainte idée de la pairie que celle qui, pour expier un soupçon de félonie, n'exige rien moins que la mort la plus cruelle ! Dans le reste de l'Europe, où il ne s'agissait que de fidélité à un homme, l'opinion publique ne pouvait avoir de telles indignations contre le traître. Le connétable de Bourbon, en combattant contre la France, ne faisait que se venger d'une cabale, et restait aux yeux du monde un loyal chevalier.
Voilà pourquoi aussi 1 Italie n'a pas eu de chevalerie. La chevalerie, fruit, selon Tosti, d'un sentiment tout germanique, ne pouvait naitre que dans un pays où il n'y avait ni jpatrie ni vie civile. Posséder le cœu r d'une femme, voilà le but suprême du chevalier. Quand il n'a plus de guerres véritables, il se renferme en champ clos, combat des ennemis imaginaires, et meurt pour un regard. L'Italien n'éprouve pas le besoin de ce vain déploiement de sa force. Le chevalier vainqueur reçoit en récompense un château, c* est-à-dire le droit d'asservir ses semblables. Trouvons-nous que les vainqueurs de Legnano, à leur retour de la victoire, aient reçu des fiefs? iNon ; il leur suftil d'avoir vaincu le Tu* desque et affranchi la patrie.
Ce puritanisme de démocratie n'étonnera que ceux qui ne connaissent pas l'Italie. L'Italie est sans con-
Î24 DOM LlIIGl TOSTI.
Ircdit le pays de TEuropc le plus démocralique, le seul qui trouve la démocratie dans son histoire. La royauté n*y a jamais eu de racines, si ce n*est dans cette partie méridionale que son abaissement moral a toujours livrée au gouvernement absolu ; l'aristocratie féodale y a été bien vite assimilée à la nation. Cela lui donne-t-il le droit d'être à notre égard Jière et dédaigneuse? Non, certes. Du moment où l'on admet que le passé n'est qu'un préambule, une ébauche sacrifiée au dessin futur , pourquoi s'indigner contre des superstitions utiles, qui ont préparé la base sur laquelle devait s'asseoir l'édifice de la société moderne? Soit l'hérédité, par exemple. Voilà certes la négation la plus directe de la souveraineté civile, comme l'entendaient les Grecs et les Romains, comme l'entend ritalie ; voilà une idée de barbares, un vestige direct de la conquête, un principe dont on ne trouve pas la plus légère trace dans l'antiquité classique. La royauté envisagée comme une propriété, de telle sorte que, si on dépouille le roi de sa couronne, on lui fait une injustice, on le prive d'un droit ; une telle notion du gouvernement ne peut se rencontrer que chez un peuple dont on a pris la souveraineté sans lui en demander la permission. LMtalie, qui, malgré les conquêtes barbares, a toujours vécu de la tradition grecque et romaine, n'a jamais compris Thérédité.
DOH LUIGI TOSTI. 8S5
Faut-il l'en féliciter? Peut-être, si, comme nous, elle Avait subi la honte d'un roi, ne serait-elle pas réduite aujourd'hui a pleurer sa gloire et à regretter qu'un tyran heureux ne lui ait pas procuré les biens que des pays plus obscurs doivent à leurs dynasties hérédilaircs et à leur longue sujétion.
Le mouvement qui entraine les Etats modernes ne les porte pas vers la vie individuelle et municipale de l'antiquité, mais bien plutôt vers la vie collective grâce à laquelle une nation pense et agit sur un point donné. ]/ Italie comprend peu cette subordination et ce sacrifice de l'individualité à un but commun ; son idée de la liberté est beaucoup plus superficielle : il faut que la souveraineté soit plus près d elle; elle veut voir la part qu'elle y a et ne sentir dans l'obéissance que la l'oaclion de sa propre action. Or une telle forme sociale, excellente à l'origine des civilisations, devient faible et impossible à maintenir en présence d'une organisation plus forte de Thumanitë. I^ civilisation et la y'ie politique ne peuvent naitre que dans des villes in- •dépendantes et d'un territoire borné ; voilà pourquoi, à une époque où TEurope ignorait la vie civile, cette \ie florissait, comme aux joura les plus brillants de la Grèce, sur les bords de l'Amo, en Lombardie, au milieu des lagunes de TAdriatique. Mais le rôle de ces ' sociétés restreintes est fini le jour où Thumanitë s*ag-
«6 DOH LUI6I TOSTI.
glomère en plus grandes masses. Ce n'est pas le traité de CampoFormio qui a détruit la république de Venise, après quatorze siècles d'existence ; c'est que Venise, une ville-État, était devenue une anomalie d ans l'Europe moderne : elle n'avait plus qu'à mourir.
La catastrophe surprit Tosti écrivant les dernières pages de sa patriotique histoire :
i Tandis que j'étais tout à ces récits, dit-il en terminant, en cette année de salut 1848, il s'est fait un tel éclat d^événements humains que le ministère de Thistoire est devenu intempestif. J* écrivais pour des Italiens le récit des gloires italiennes, quand ritalie tout entière s'est levée pour s'élancer où rappellent les cieux apaisés. Libre des entraves que lui ont imposées pendant un demi-siècle ceux qui vivaient dans le passé, elle s'est ébranlée, et le fracas de sa marche s'est fait entendre jusque dans les pro* fondeurs de ma retraite. Je levai alors la plume de ces pages, et à la patrie qui sort comme d'un château féodal des palissades du moyen âge, moi, homme du moyen âge, je dédie ce volume comme un document et des droits qui lui assignent un siège dans le concile des nations, et de l'amour démesuré que je lui porte. Ainsi, queles érudits n'aillent paschercher dans ces pagesdes choses rares et difficiles, des faits inconnus, des vérités péniblement découvertes; ceci n'est t]u*un simple récit que j'ai fait à mes frères, assis au foyer domestique de la patrie, à la veille d'un grand voyage.
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i Allez, frères, et que votre àme soit à la hauteur non-seulement de votre nation, mais de toute Thumanité ; que votre cœur se dilate d'un grand amour qui dépasse les confins des Alpes et de la mer. Ne vous attristez pas de la faiblesse des uns, de la perfidie des autres ; Tor et la force les font vivre ; le siècle les tuera.... Si le Christ a vaincu , il a égalisé, il a afifhinchi les castes ; il a égalisé, il a affranchi les peuples. Il vient tenir le lit de justice non d*une cité ou d'un peuple, mais de toute la iiimille humaine ; en sa présence chaque nation devra s'asseoir sur son siège. Italiens, placez le nôtre sur Tétemel rocher du Capitole ; car c'est de là que sera proclamée la sentence de fraternité, en laquelle s'achève Faction du Christ.
f L'hbtoire des hommes est finie. Heureux qui écrira la première page de l'histoire de l'humanité! Moi, Italien, étranger à une vie féconde de tant d'avenir, s^is sur les ruii.es d'un temps qui n'est plus, je vous accompagnerai de loin de mon amour. Et' si une main vient me frapper l'épaule pour m'inviter à vous suivre, elle me trouvera sur le bord du saint tombeau ; là je vous révélerai le corruptible suaire des formes humaines qui tombent, et l'incorruptibie esprit de l'humanité qui ne meurt jamais. »
Il faut avoir vu les élinœlles de ce fe u vivantes encore après deux années de déceptions et de douleurs pour concevoir tout ce qui roula d'espérances et de nobles rêves dans des âmes exaltées par la solitude, étrangères d'ailleurs à ces nuances et à ces tempéraments que la pratique des affaires et Texpérie nce du monde peuvent seules enseigner. Nous ne sommes plus capables d'une telle naïveté, nous autres, vieux en révolutions, habitués dès le premier instant à faire dans nos espérances la part de l'enthousiasme et à
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compter sur les déceptions futures. Critiques pour le passé, nous le sommes devenus pour nous-mêmes. Car enfin, si dans les trois mille ans d'histoire qui nous ont précédés, il n'est aucun mouvement que nous ne puissions absolument ni condamner ni absoudre, n'estil pas infiniment probable que l'avenir nous jugera comme nous jugeons le passé, et ne partagera pas plus nos colères que nous ne partageons celles du passé? Comment espérer d'avoir absolument raison, quand, depuis l'origine de l'humanité, aucun parti ni aucune cause n'a eu ce privilège ? Et pourquoi se fatiguer d'enthousiasme et de haine, quand il est sûr que l'avenir ne comprendra pas ces sentiments, et donnera raison pour une part à nos adversaires et pour une part à nous-mêmes 7
Ce n'est pas h l'Italie, ce n'est pas à un moine surtout qu'il faut demander cette haute placidité de la critique. L'année 1848 fut pour Tosti un long accès d'enthousiasme mystique. A quelques semaines de dislance, et comme trois cris de guerre, sortirent du Nont-Cassin sa Ligne lombarde, son Voyatit du dixneuvième siècle et son Psautier du pèlerine C'est surtout dans ces deux derniers opuscules que sa foi ardente à la patrie, ses espérances illimitées dans l'avc-
* Il Veggente del secolo XIX. — // SalUrio del pellegrino (Monte Cassino, i848).
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nirde Tltalie, arrivèrent à une haute et poétique expression. Quand il écrivit ces pages de flamme, Tosti ne connaissait pas Lamennais. Il ne demanda qu'à son imagination et à ses habitudes d'esprit sacerdotales le secret d un style qu'une passion égale sinon semblable à la sienne avait révélé quinze ans plus tôt à un autre prêtre inspiré. Je voudrais pouvoir transcrire ici la Prière du soldai, pour faire comprendre l'étrange attitude de ces moines criant aux armes du fond des déserts de l'Apennin :
« . . . . Venez, fils des Alpes, accourez, fils de la mer, dans la valléo lombarde, c*esl là que le Seigneur vous attend. . . .
i Montrez à nu ces poitrines que prot^e le Seigneur, et que soulèvent au dedans les battements d'un cœur enivré de vengeance. ...
f En avant ! que vos pieds s^enfoncent dans cette vallée lom* barde, toute molle encore, toute molle du sang de vos frères. . .
• Aiguillonne, Seigneur, les chevaux de ton char, et bénis les ministres de tes vengeances. . . .
4 Rappelle de la nuit des siècles le soleil de Gelboê, et que les rayons dardés par nos boucliers aillent éblouir les yeux des hom* mes du Nord qui nous font lace.
i Arradie aux comètes, servantes de la colèro, leur chevelure sanglante, condense-la sur la crête de nos casques, et que la menace de nos télés ét)Ouvante et mette en fuite les méchants. . .
i Aiguise nos épées, ravive en nous le souvenir de l'esclavage, * enirre-nous de la douceur de la libcrlé. . . .
« Heureux ceux qui meurent pour Dieu et la pairie I leurs os produisent la fleur de l'immorUilité, quand leurs corps, lumineux de gloire, sont tombés dans le sein de la terre. . . .
DOH LUIGI TOSTl.
f Heureux qui au nstour de la bataille rougit de ses blessures le sein de sa bien-aimée ! 11 sera père des forts et son nom resplendira comme un soleil dans le del de réternité. . . . t
La vision apocalyptique du cavalier brillerait entre les belles pages des Paroles d'un croyant :
i II chevauchait par une route pavée du dos et de la tète de mille peuples, qui se courbaient sous lui, les mains liées aux reins.
c Et j*entendais sur ces têtes et sur ces dos le choc sourd de Tongle de celte bête, et j'en avais pitié.
€ Et quand le cheval avait passé, toutes ces tètes, semblables aux épis qui frémissent ondulés par le vent, levaient leur face remplie de larmes.
i Et tous élevaient en même temps une prière lamentablei qui semblait dite d'une seule bouche :
i Notre Père qui es aux deux, que ta volonté soit faite ; noos savons que nous sommes de pauvres pécheurs.
i Nous savons que celle-ci n*est point la terre des vivants ; ç*est une terre de pleurs et de misères.
« Mais pourtant, tout pécheurs que nous sommes, reconnaisnous pour Toeuvre de tes mains; vois sur nos fronts le sceau de ta divine face.
f Faim, soif, douleur, mort, tout ce que tu voudras, Seigneur; mais non pas Pongle, Tongle de cette bête qui danse et bondit sur nos têtes. •
Puis, confime des iles enchantées au milieu de ces flots de colère, des rêves tels qu'on en doit faire en été sous les chênes verts du Mont-Cassin :
« Et la noble dame (l'humanité), pleine du Saint-Esprit, se tint devant Gabriel comme la palme qui secoue sa chevdure devant le soleil levant et le salue.
« \ùi range lui dit : Di^-moi , femme, que sens-tu dans ton cœur! Touche-le, et vois ce qu'il te répond.
• Elle porta sa main sur son cœur, et, immobile, la paupière incertaine, elle en attendait la réponse.
• Messager de Dieu, dit-elle, je sens un immense désir de Dieu en toute chosie ; je sens la flamme qui s*appelle amour sur la t^re et Dieu dans le del.
« Et Fange : Dis-moi ce que tu sens dans ta raison ; consultela et Tois ce qu'elle te répond.
i Les mains jointes et la tète inclinée, elle se tut ; puis levant la fiice vers le del : Vérité ! vérité 1 s'écriat-elle.
« — Que Tamour et la vérité soient avec toi ! lui dit Gabriel.
• Que Famour soit ton compagnon dans le chemin de la vie, et la vérité ton guide en toute voie.
« Que Famour soit le pain qui te rassasie, que Famour soit Feau qui te désaltère; que Famour soit le tranquille sommeil de la nuit qui te rafraîchit.
« Qu'il soit la robe dont tu te revêts, le bandeau qui couvre ton sein, un collier pour ton cou, pour ta tète un omemâiit d'épouse.
• Que Famour soit Feau limpide de tes ablutions matinales, le nard et le baume qui parfument ta tête, et répandent autour de toi Fodeur du Saron au printemps.
• Que la vérité marche devant toi comme une lampe dans les ténèbres.
i Que la vérité siège au haut de ta raison, comme le nocher qui de la proue étudie Fétoile du matin.
« Que la vérité enseigne à ta jeune pensée à voler toi^rs plus haut, jusqu'à ce que tu arrives palpitante de joie au terme où l'on ne vole plus au delà, i
S'il n'avait fallu à Tltalie que de pieuses prières el de poétiques aspirations pour être libre» elle le serait
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aujourd'hui. Hais le ciel, en lui faisant des dons plus brillants» lui refusa ce qui fait les nations libres, la force, le sérieux, la mâle et ferme attitude.
 guisa di leon quando si posa.
Peut-être est-il un sexe pour les nations, comme pour les êtres vivants, et les dons de la nature sont-ils des exdusions. Moins faible, l'Italie serait sans doute moins belle. Qui voudra la plaindre et dire qu'elle n'a pas la meilleure part?
En mai 1850, j'allais seul, un dimanche, de Venise au Lido : la lagune était déserte, on n'entendait que le son des cloches de Saint-Marc qui se prolongeait sur la surface tranquille de la plage. Le barcaiuolo^ vrai type de cette intelligente vivacité qui caractérise le peuple de Venise, parlait du siège avec larmes et fierté, et chantait à demi-voix le chant de l'indépendance italienne : Benedetta la santa bandiera , che 7 Vicario di Cristo innahd! C'était le ton d'un cantique comme ceux qu'on entendait tous les soirs devant les madones. Ces airs -là ne font pas vaincre. Ce fut un autre sentiment qui tira de la poitrine de nos pères cet hymne tout plein de Mars : Allons, enfants de ta pairie!,.. Venise devenue libre n'a rien de plus pressé que de reprendre pour symbole son apocryphe Saint-Marc ; ces soldats qui [prétendent marcher au
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nom des idées modernes ne trouvent rien de mieux que de se donner le nom de Croisés , et s'imaginent mettre en fuite avec cette mascarade des armées sérieuses. La raison, la modération^ la réflexion positive feront seules vaincre désormais. Il aura été bon qu'une rude leçon ait appris à l'Italie à ne plus s'appuyer sur un ais vermoulu qui blesse la main au lieu de la soutenir, et il faudra que tous ceux qui ont généreuseinent espéré tirer la vie moderne de ce qui en est la négation marchent ainsi do déception en déception, jusqu'à ce que toute espéi*ance soit sécliée dans leur cœur.
Tosti a très-bien vu que le secret de Tliistoirc de l'Italie est à Rome ; mais il n'a pas compris que Faction du pontificat romain dans l'histoire italienne a été din'clement contraii*e au but qu'il veut atteindre. C'est parce que l'Italie est le siège d'un pouvoir spirituel s'étendaut sur le monde entier, qu'elle ne saurait aspii-er à l'unité territoriale et à l'indépendance. L'Italie a voulu prendre pour elle le monopole de l'infaillibilité, elle s'est faite nation théologique, elle a imposé au monde ses oracles, et le monde en échange lui a im* {Misé de n'être pas, cl le jour où elle a voulu exister par elle-même, elle a rencontré l'Europe catholique qui lui a dit : Arrête, tu nous appartiens. La papauté du moyen âge était loin d'offrir cette criante anomalie»
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La papauté à cette époque n est pas une institution italienne; elle est bien réellement catholique. Le pape, presque toujours étranger à Tltalie, se considère comme le chef de la chrétienté, et non comme prince italien. Sa principauté temporelle n*est, à beaucoup d^égards, que nominale. Il ne règne pas chez lui; son royaume, c'est le monde, et parmi ses trois couronnes il n'en est pas une pour le petit coin de terre qui seul lui donne place aujourd'hui parmi les souverains. On s'étonne que les papes au moyen âge aient si peu bâti à Rome; cela se conçoit : leur pensée était pour la catholicité. Rome leur importait assez peu; et quand la papauté au quatorzième siècle crut pouvoir quitter l'Italie, elle ne fut que conséquente à sa propre définition. La translation de la papauté à Avignon, légitime dans son principe, était la plus1)elle occasion offerte à l'Italie de détacher sa destinée de celle de TEglise. L'Italie commit la faute irréparable de renouer des liens qui allaient se briser. C'est elle qui rappelle à grands cris le pape et la cour papale ; c'est elle qui anathématise les papes français, et proclame niaisement sa victoire : Nunquam Galluscantabitin Sancta Sede. Elle a voulu une papauté italienne, elle l'aura, et à la place du vieux patriarehium de Latran , tombé en ruine durant le grand schisme, s'élèvera bientôt le palais tout italien du Vatican, un palais comme ceux de Florence, sans au»
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cun caractère religieux ni catholique. 1/ Italie remporte sur la catholicité, TEglise devient sa propriété, le pape n'est plus qu'un prince italien, à la manière des Médicis de Florence, des Sforzes et des Visconti de Milan, des la Rovère d'Urbin. Adieu les grandes prétentions des Grégoire et des Innocent ! adieu la monarchie universelle! Qu'importe à ces petits princes, Borgia, la Rovère, Médicis, Aldobrandini, Famèse; que leur importe (en dehors des revenus qu'ils en revivent) tout ce monde, sans relation avec eux, d'Allemagne, d'Angleterre, de Norvège, de Suède, que le pape du moyen âge embrassait sans effort dai^js sa vnste paternité ? Ceux-ci ont bien d'autres soucis : arrondir leurs petits États daprès les préceptes de Machiavel, établir leurs neveux, lutter par les armes avec les petits
princes ou les petits Étals voisins, et par Tintrigue
avec les deux grandes puissances qui désormais feront la balance des affaires italiennes.
Suivez les conséquences de cette révolution jusque dans les temps modernes, vous arriverez à cet étrange spectacle que présentent le dix-septième et le dix-huitième siècle. Que faut-il à cet te époque pour l'emporter dans les luttes théologiques ? Être bien en cour de Rome, entretenir à Rome des agents habiles dans toutes les pratiques italiennes, avoir raison auprès des congrégations, toutes composées d'Italiens. Quel spectacle que
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celui d'un Fénelon, rame la plus élevée de son siède' consentant à être jugé par quelques Italiens quin avaienl assurément ni sa pureté de cœur ni sa distinction d'esprit I La catholicité est devenue un fief de Fltalie, mais aussi ritalie a cessé d'exister. Si Latran rq>résente excellemment la grande papauté du moyen âge, si le Vatican est Timage de la papauté profane et italienne de la renaissance, le Quirinal est la vraie résidence de la papauté moderne ; une mesquine réunion de bureaux , le centre d'un petit gouvernement , ne vivant que de diplomatie. Les soins de TÊtat sont devenus, dans les temps modernes, une aiTaire si compliquée qu'ils ne peuvent souffrir de partage. Ce méchant coin de terre suQit pour absorber les pensées du chef de la catholicité. Quelle déchéance, grand Dieu I L'antique roi des âmes réduit à négocier avec les liéréliques, à nouer mille intrigues pour ligurer parmi les souverains de troisième ou quatrième ordre ! Le pape du moyen âge règne partout et ne règne nulle part : il pèse peu sur Tltalie, car son royaume embrassant l'univers, il n*a pas le temps de songer aux municipalités indépendantes et toujours rebelles qui forment son apanage spécial. I^e pape du quinzième et de la première moitié du seizième siècle s'envisage bien commes souverain direct de ses petits Etats; mais an moins est ce un souverain national et tout ita-
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lien. Le pape de nos jours, au contraire, est. bien plus lourd à porter ; car en même temps qu'il est le souverain absolu et direct d'une partie de Tltalie, il est universel et sans nationalité dans sa politique. En réalilé, de nos jours comme au moyen Age, Rome est gouvernée par un souverain étranger, bien que portant un nom italien et né en Italie ; car sitôt que cet Italien de naissance veut être Italien de politique, les impossibilités fourmillent sous ses pas, et il faut, pour qu'il reste fidèle à ses devoirs de pontife, qu'il revienne à sa politique d'étranger. Eh bieni les deux situations analogues amèneront des effets analogues. Si l'Europe et ritalie continuent à marcher dans la voie où elles sont engagées, je crois qu'avant peu de temps on sera amené à séparer de nouveau la papauté de l'Italie. Ce sera là au fond une innovation assez peu considérable, puisque le pape, encore Italien de nom, ne saurait plus l'être de tendance. Où est maintenant le centre de la catholicité? Qui tient les clefs de saint Pierre? Que ritalie, se garde au moins cette fois de courir après elles. Car ce grand départ poserait la première et la plus indispensable condition de son indépendance.
Les habitudes religieuses sont trop profondcsen Italie pour qu'on puisse songer à se passer d'un tel mobile quand il s'agit de la réforme politique de ce pays. A
l'inverse de la France, où presque toutes les conquêtes communales ont eu un caractère révolutionnaireet trèsprofahe, les mouvements qui, au moyen âge, ont fondé en Italie la liberté municipale se sont produits sous forme religieuse. La révolution qui, dans l'avenir, rendra à la péninsule son existence politique aura trèsprobablement le même caractère. Mais ce n'est pas au vieux catholicisme, dont le sort est désormais attaché aux principes qui ont fait la ruine de l'Italie, qu'il faut demander ce levain nouveau. Une noble illusion a pu seule faire espérer au parti guelfe qu'on créerait une Italie forte et libre, au nom de saint Pierre. L'âge des Jules II est passé. Que ceux qui ont espéré de ce côté déposent toute espérance. Il ne s'agit plus de dire : Pie IX et Tltalie ; il faut dire : Pie IX ou l'Italie. Si l'Italie est contente d'elle-même, si elle veut rester ce qu'elle est depuis le concile de Trente, qu'elle demeure à l'école des jésuites, qui lui apprendront à se passer de patrie. Que si elle aspire à tenir son rang parmi les nations modernes, si elle veut être une nation sérieuse, forte, modérée, raisonnable, quelle commence par dire, avec Pétrarque :
Deir empia Babilonia, ond' è fuggila Ogni vei^ogna, ond' ogni bene è fori, Albergo di dolor, roadre d'errori, Son fuggit' io per alhmgar la vita.
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C'est un Arnauld de Bresce qu'il faut à lltalie. Assurément, je suis loin de croire à l'efScacitë de certaines tentatives ayant pour but de naturaliser en Italie ce qui n'est pas fait pour elle. Le protestantisme est une religion trop sérieuse pour un peuple superficiel^ habitué à un culte extérieur et facile. Il n'y a que la bonhomie anglicane qui puisse s'imaginer que le texte pur de la Bible fera en Italie beaucoup de prosélytes. C'est de ses propres entrailles que l'Italie doit tirer sa réforme religieuse ; ne la troublez pas dans ce travail sacré. Toute prédiction serait ici téméraire; je crois néanmoins qu'il y a là assez d'illusions détruites, d'espérances indestructibles, de souffrances, de résignation et de colère, assez peu aussi de rationalisme et de critique pour que ce pays soit à la veille d'un grand mouvement religieux
Quand je visitai le Mont-Cassin, Tosti n'y était plus ; mais son âme y vivait tout entière. De cette vieille abbaye de Saint-Benoit il avait fait un foyer de belles études, de hauts sentiments et de vie selon Tesprit. Cest là qu'il faut aller pour comprendre le martyre de ceux que le sort a doués de généreuses aspirations au milieu d'un peuple avili. Le premier coup de la réaction devait tomber sur la noble abbaye , devenue le centre du développement intellectuel et libéral dans
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cette partie de Tltalic. Un jour, un escadron de cava* lerie monta au galop la longue rampe qui serpente le long des flancs de la montagne. Le courent fiit occupé militairement ; Timprimerie du monastère, coupable d'avoir mis au jour les livres de Tosti et quelques travaux d'érudition, fut mise sous les scellés '. Un des religieux, accusé, je crois, de rationalisme et de panthéisme, fut emmené à Naples et incarcéré. Tosti dut s'éloigner : d'anciennes amitiés lui obtinrent un âsile près de Rome, à Saint-Paul hors les murs.
C'est là que je Tai vu, résigné, heureux de sa propre pensée, mais, je crois, sans espérance. Jamais homme n'a reçu des faits un aussi cruel démenti. Celte papauté qu'il a exaltée jusqu'au ciel et qu'il a proclamée l'arche sainte de Tltalie, la voilà qui fait et approuve tout ce qu'il a flétri, qui déclare abominable» hérétique, sortie de lenfer, sa plus chère et plus sainte pensée : Tidée d'une patrie italienne. J'évitai de son- 'der cette plaie terrible et de le provoquer à de douloureuses clartés. Il parlait comme d'un âge d'or des beaux jours du Hont-Cassin et de la noble vie qu'on y menait. Je faisais semblant de croire que ce bonheur
' Elle était dans cet état en iS50, et y est encore, je ^rois. Une secousse de tremblement de terre, en 0(*,tobre oa novembre 1849, ayant rompu les scellés, Tabbaye se vit menncf^ ^*un surcroit de persécution.
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fiouvait revenir. — « Non, reprit-il, on ne recommence pas deux fois le même rêve. Quand on a vu en songe les cieux ouverts et la face des bienheureux, on •cherche vainement au réveil à recomposer la vision divine : elle a fui pour toujours. » II parlait beaucoup -de la France, qu'il ignore absolument, et la curiosité de ses questions semblait supposer qu*il tournait de ce «côté ses regards.
Non, Tosti; que ferais-tu parmi nous? La France ^st un exil pour dosâmes comme la tienne. Au milieu des passions aveugles, entre la religion inintelligente et le matérialisme brutal, âme poétique et pure, où serait ta place ? De ta cellule, tu entends le frémissement des roseaux du Tibre ; tu vois le soir les montagnes d'Albano nager dans des flots de lumière. Que te faut-il davantage? Reste Italien, reste moine, content de ta noblesse morale et de la sympathie de tous -ceux qui adorent en esprit.
su LES REVOLUTIONS D'ITALIE.
pour riinagmation , le plus éblouissant des rêves. L'histoire de France offre certes un développement fort logique et d*une admirable unité ; mais celte histoire est si loin de présenter un ensemble achevé, que sa formule définitive nous échappe encore et que Tavenir qu'elle nous rêsefve est entouré de mystère. L'Italie, au contraire, a Tavantage d'avoir vu se succéder che» elle deux développements complets « celui de l'antiquité et celui du moyen «Ige. Après létrange sommeil qu'elle a traversé durant les deux derniers siècles, on peut dire que son histoire est close et que son avenir, quel qu'il doive être, sera à peu près sans lien avec le passé.
Le livre de M. Ferrari* apporte à ceux que préoccupe le grand problème de l'Italie de véritables traits de lumière. Esprit vif et mobile, représentant àun liaut degré les qualités et les défauts de sa nation, M. Ferrari a vu plus finement qu'aucun autre dans le dédale d'agitations sansbut, mais non sans résultat, dehainesaveugics et pourtant fécondes, qui forme le tissu des annales de son pays. Il fallait un Italien pour faire comprendre et laire aimer cet enfer dont l'Italie, durant plus de mille aimées, a parcouru les cercles, toujours guidée
* * Histoire des révolutions iVUalie, 4 vol. in-8'. Paris, 1857ifô8.
par le génie. Chose étrange I un état social dont les violences ordinaires égalaient au moins celles des plus mauvais jours de notre Terreur, un régime politique qui a produit dans les villes diverses de l'Italie plus de sept mille deux cents révolutions et plus de sept cents massacres ( c'est la curieuse statistique établie par M. Ferrari), qui tous les cinq ou six ans amenaitforcément la guerre civile, qui mettait en permanence l'assassinat et les plus odieuses perfidies, un tel régime a été si clier à l'Italie, que jamais elle n'a voulu l'échanger contre le repos acheté au prix d'une diminution de son activité. La liberté de la guerre civile est à peu prés la seule à laquelle elle paraisse avoir tenu ; ce qui, dans notre civilisation pacifique et timide, amène l'interruption de toutes les fonctions sociales, était, pour ce peuple dévoré par le besoin de la vie publique, la condition même des grandes œuvres et de la fécondité créatrice. Qu'on se représente l'embarras de l'excellent Sismondi, républicain orthodoxe, protestant rigide, au milieu de cette farandole effrénée, qui renversait à chaque pas son bon sens si exact et ses principes si arrêtés I M. Ferrari s'y retrouve avec un instinct de race que je n'ai rencontré à un aussi haut degré chez aucun historien. Il se met de la partie ; il entre dans cette ronde salanique, en sachant bien qu'elle mène h l'abime; il en veut presque à ceux qui, en parlant de
SW lES RÉVOLUTIONS D*1TAL)E.
paix, d'union, de concorde, ralentissent la marche sans cesse aoeëlërée des révolutions. Son Dieu est celui de Machiavel, un destin fatal qu'aucune loi ni aucun dogme ne captive, qui condamne l'homme à toujours poursuivre un but, à ne jamais l'atteindre, ou à le trouver puéril s'il l'atteint. Une inépuisable jeunesse d'imagination, un goût vraiment attique de la vie et de l'action, enchantent sous sa plume l'horreur d'un monde sans foi ni vertu, et transforment pour lui en fête un spectacle qui ne semble capable d'inspirer que le désespoir.
Je ne me dissimule pas les graves défiants qui nuiront au livre de M. Ferrari auprès des lecteurs plus soucieux d'un jugement solide, d'un style simple et pur, que d'aperçus hardis, de vérités fines et neuves exprimées sous une forme toujours exagérée. M. Ferrari est un penseur distingué, un artiste merveilleusement doué ; il connaît les ressources de notre langue, il la manie parfois avec bonheur ; et pourtant son style est trop souvent fatigant et heurté. Les traits charmants, les expressions heureuses, les couleurs fortes et vives, abondent sous sa plume ; mais il ne semble pas se douter de l'art de fondre tout cela en une contexture harmonieuse, solide, défiant la minutieuse critique. Ses vues sont en général justes et sûres ; mais il ne parait pas beaucoup se soucier de Texactitude et
LES REVOLUTIONS D'ITALIE. Ii7
de la clarté dans les menus détails. Son livre est ainsi un singulier mélange de grandes qualités que peu appréderoBt,, et de petites imperfections que tous verront au premier coup d'œil. Je ne le défendrai pas contre ceux qui l'accuseront d'être systématique, paradoxal, irrespectueux pour toutes les convenancc^ts politiques, littéraires, historiques ; je dirai seulement que pour moi il m'enchante. Je connais peu de livres qui dcmnent à leur sujet tant de relief et de saillie, qui fassent naître autant de réflexions sur les choses de ce monde et sur quelque chose de plus encore. Les singu-* lières lacunes qu'on y remarque, et en particulier Tabstenlion de tout jugement moral que lauteur s'est sans doute imposée à dessein, ont elles-mêmes leur raison d'être dans cette histoire, je suis tenté de dire dans ce cauchemar étrange, d'où l'on sort en doutant si la nature humaine est infernale ou céleste, mais assuré que sa destinée n'est pas vulgaire et que quelque chose d'inconnu s'agite dans son sein.
Chaque pays inspire sa philosophie de l'histoire, et le meilleur moyen déjuger une nation, c'est d'étudier les théories historiques qu'elle a provoquées. Les défauts du système de M. Ferrari sont les défauts mêmes de Thistoire de l'Italie ; et par là ils sont pour nous souverainement instructifs. Comme tous les grands hommes de son pays, M. Ferrari a la fièvre de son
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idée ; il en est possédé plutôt qu'il ne la possède. Préoccupé d une nécessité fatale qui fait succéder lesrévolutions aux révolutions comme se suivent lesmouvements convulsife du malade, M. Ferrari mécon<^ naît tit>p deux éléments qu'il faut maintenir dansrhisliHre, ne fût-ce que pour la consolation des bonnétes gens, le hasard et la liberté. On dirait, en le lisant , que Tbistoire n'est pas conduite par des hommes; je ne vois pas dans tout son livre un seul acteur à qu» il laisse un rôle personnel. Quel serait l'étonnemenl de tous ces Floi*entins, Pisans, Sicnnois, des douzième, treizième et quatorzième sièdes, s'ib pouvaient lire louvrage de leur compatriote du dix-neuvième siècle, et retrouver leurs passions irréfléchies, leurs emportements, leui^ caprices, érigés en théories abstraites et en lois inflexibles I Certes, Thistorien philosophe a parfaitement le droit de découvrir dans les événemenls une foule de choses que les contemporains et les héros de ces événements n y voyaient pas. Les grandes lois de Thistoirc ne s'aperçoivent qu'à distance : à quatorze cents ans d'intervalle, nous jugeons, par exemple, quelcs barbares germains ont rendu au monde un grand sei'vice en v introduisant Tidée du droit individuel et de la liberté; or on eût sans doute fort étonné Sidoine Apolhnairc et Clovis en développant devant eux cette pensée-là.. Nul n*a la formule de lui-même; l'avenir saura
LES RËTOLUTIONS D'ITALIE. 249*
mieux que nous ce que nous fûmes : de môme il est tout naturel que, riches de Icxpérience de ce qui a suivi, nous énoncions, à propos du rôle des grands hommes du passé, des vues auxquelles ces grande hommes ne songeaient point. Je ne reproche donc pas,, comme quelques-uns, à M. Ferrari d attribuer aux. événements plus de signification qu'ils n'en eurent ; je lui reproche seulement de les supposer gouvernés par des formules trop absolues. Aucune des lois de l'histoire n est vraie qu'à peu près ; assujettir Tinfinie va-riété des faits à recevoir une môme explication, c'est s'exposer à mille démentis. Je regrette surtout que SI . Ferrari se soit obligé à retrouver les lois de l'histoire italienne dans le reste de l'Europe. Cette partie de son ouvrage me parait de beaucoup la plus subtile et la plus systématique. Le profond sentiment qu'il possède des choses politiques, quand il s'agit de Tltalie, lui fait défaut sur ce terrain étranger. Loin que l'Italie ait tracé la voie aux révolutions de l'Europe au moyen âge et dans les temps modernes, je trouve, tout au contraire, que les révolutions de l'Europe ont suivi une ligne diamétralement opposée à celle de l'Italie, et que la destinée de ce dernier pays n'est explicable que quand on s*c$t bien rendu compte de sa situation isolée dans la famille d'États créée par la ruine de l'empire romain.
Î50 LES RÉVOLUTIONS DMTALIË.
La grande loi de développement suivie par les difTérents Etals de TEurope latine est celle-ci : la nice germanique, en détruisant les cadres de ladministration romaine, y substitue la souveraineté divisée et envisa* gée comme une propriété personnelle, c'est-à-dire la féodalité. L'établissement germanique, surtout à l'époque carlovingienne, ne connaît d'abord aucune distinction de nationalités : les divisions dans Tintérieur des pays occupés par les Germains sont tracées uniquement en vue du conquérant sans égard pour la géographie et l'ethnographie. Mais les nationalités ne tardent pas à prendre le dessus; elles le pœnnenten s'attachant à une famille germanique, dont elles font leur égide et leur point d'appui. De ce pacte des anciens pays romains avec le germanisme nait la royauté moderne, essentiellement tempérée, même lorsqu'elle affecte les apparences les plus absolues, essentiellement différente au moins des despotismes de l'antiquité etderOrient, où l'individu n'a aucun droit contre le souverain ou l'Etat. La France commença le jour où Robert le Fort prit en main la cause des populations abandonnées par les faibles Carlovingiens. Ce jour-là la France et la maison de France furent fondées du même coup ; ce jour là fut contractée l'union séculaire d'où devait sortir la puissante unité des pays gaulois. Chacune des nationalités de l'Europe est ainsi le résul-
LES RÉVOLUTIONS D'ITALIE. 25t
tat d'une sorte de pacte respectif entre les IVaclions démembrées de Vancien empire et une famille germanique qui les représente. La limitation des pouvoirs, inconnue <lan$ les monarchies de TOriont et dans les tyrannies sorties des républiques de Tantiquité, s'établit de la sorte. Le souverain a des devoirs et des droits envers ses sujets ; les sujets ont des devoii's et des droits envei-s
leur souverain, et, le progrès des siècles venant en
aide, TEuropc chrétienne arrive de la sorte au meilleur état social que le monde ait connu jusqu'ici.
Si nous cherchons à appliquer cette loi historique à l'Italie, nous la trouvons violée à chaque pas. Loin de saisir les occcasionsde se former une maison royale qui se présente sans cesse à elle, l'Italie semble prendre à tâche de briser son royaume dès qu'il aspire «^ se former. Par une conspiration perpétuelle, sortant en quelque sorte de tous les points du sol, elle brise le royaume goth, qui lui offrait de si merveilleux avan* tages et lui assurait le meilleur apport de sang germain quaucun pays de l'Europe eût reçu. I^es Lomliants ramènent pour elle la chance d'une puissante monarchie unitaire. Les papes, interprètes du vœu italien, brisent la royauté lombarde avec l'épée des Garlovingiens. Rien pourtant n'était perdu encore. Après le démembrement de l'empire c^rlovingien, nous retrouvons des rois d'Italie dans des conditions fort
analogues à celles qui donnèrent à la France la dynastie capétienne. Vain espoir! Tltalie se laisse de plus en plus dominer par le besoin exagéré de libre action, qui lui a toujours fait préférer des maîtres éloignés et investis de pouvoirs indéfinis à des maîtres nationaux et investis de pouvoirs définis. Elle brise Béranger, comme elle avait brisé les Goths el les Lombards : par des prodiges d*habileté, el gi^ce à la coopération constante de la papauté, elle rend impossible à tout jamais le titre de foi dllalie.
A partir du dixième siècle, le sort de Tltalie est ainsi irrévocablement fixé. L'Italie n aura pas d* unité matérielle. La division et la haine y porteront jusqu'aux dernières limites leurs effets de morcellement. Chaque ville sera un État. Dans le sein de chaque ville il y aura autant de communautés rivales qu'il y a de quartiers, de corps de métiers, de confréries. Chaque bicoque a son histoire; des villes dont on ignore presque la place, Semifonti, Comacino, sont le théâtre de luttes de titans, dont les récits contemporains égalent en vivacité ceux des guerres civiles de Sparte et d'Athènes. Pas de roi, pas de capitale, pas de principe de réversion; à peine quelques ligues temporaires, presque aussitôt dissoutes que formées ; mais aux deux pôles de cet étrange état social, deux puissances idéales, indéfinies, apparaissant par intervalles,
tolérées quand elles ric font rien, haïes quand elles veulent gouverner. La papauté, convertie en un dogal italien par Théodorat et Marozie, puis en royauté universelle par Hildobrand ; l'Empire , sans domaine propre, surtout depuis Textermination de la maison de Hohenstaufen, ne correspondent pas à des divisions territoriales, ne résident nulle part. L'horreur de l'Italie pour les souverainetés concrètes et matérialisées rendait impossible la formation d'un domaine analogue à celui qui a formé le noyau de la France. Son empereur peut tout et ne peut rien. Son pape se proclame miitor DeOj major homine^ et il est matériellement si faible, que les quatre cents bandits de Nogaret, ayant derrière eux le roi de France, suffisent pour le souffleter et lui porter un coup dont il ne se relève
pas.
Au quatorzième et au quinzième siècle, il est vrai, au sortir des guerres municipales, quand des idées plus larges d'impartialité, de justice, d'organisation, se font jour, on voit poindre quelques tentatives vers l'unité. Les républiques se sont changées en seigneuries, et quelques familles arrivent à s'attribuer sur des portions considérables du territoire italien une souveraineté presque régulière : les Visconti , en particulier, purent rêver un moment le titre de roi d'Italie. Le seigneur fait en partie ce que fait ailleurs la royauté
2ôl LES RÉVOLUTIONS 0'lTÂLIE.
et ce à quoi les consuls et les podestats des époques antérieures ne pensaient guère : il protège les personnes, il veille à la sûraté du coHimerco, il réprime les violences des partis, il empédie les guerres civiles. 11 fait plus en un sens; car il fonde la Renaissance et rend possible une liberté de penser inconnue jusque-là dans le monde chrétien. Mais ici se révèle une des lois
les plus importantes de la politique générale, je veux dire l'impossibilité où sont les principats issus des guerres civiles de se changer en dynasties. De la république ne sort que le tyran, le Yisconti, le Sforza, roi sans couronne, sans foi, sans loi» sans titre défini, tenant sa puissance d'une occulte et mystérieuse nécessité ; jamais le Carlovingien, leStaufen. Les Médias n'échappèrent à celte loi qu'en associant leurs droits à celui de maisons étrangères à Tltalie. 11 semble qu*une nécessite bizarre oblige toutes les dynasties royales de l'Europe à s'appuyer sur un titre germanique, comme si le sérieux de cette race était nécessaire pour donner aux sociétés modernes leur assise et leur solidité.
Ainsi suspendue entre deux souverains impalpables, un empereur étranger et un pape cosmopolite, flotlanl entre ces deux extrêmes, d'être tout ou de n'être rien, manquant d'un centre matériel où elle pût organiser sa défense, que pouvait devenir l'Italie le jour où le
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régime des niuqicipalilés et des principautés du moyen âge devenait impossible à maintenir? Hélas I on ne l'aperçoit que trop. Condamnée à n'avoir ni souverain, ni capitale, ni armée nationale (M. Ferrari a admirablement éclairci ce dernier point), elle devait voir une pnrtie de son lerritoire s'immobiliser au profit du seul pouvoir continu qu'elle eût dans son sein, la papauté,
et le reste devenir la proie des grands Etats européens, qui réclamaient des portions de' son territoire à titre féodal. En cela, à vrai dire, ritalie ne faisait que suivre sa destinée. L'Italie, à toutes les époques de sou histoire, semble avoir visé bien moins à l'indépendance nationale qu'à la liberté de ses factions intérieures. Dante trouve tout naturel de menacer ses compatriotes ingrats de la colère de l'empereur ; aucun parti ne se faisait scrupule, pour $e venger de ses adversaires, d'en appeler aux ennemis du dehors ; rintervenlion du paciei*^ prince étranger chargé d'apaiser les querelles de la cité, ne blessait personne. A nos yeux, une administration nationale est la première condition de la liberté. Les idées de l'Italie sur ce point différaient si profondément des nôtres, que chaque ville trouva plus avantageux de se faire administrer systématiquement par des étrangers, et de faire un marché avec des podestats nomades, qui la gouvernaient à forfait, en stipulant un minimum de
têtes coupées. Ce détestable régime, ic plus dur de tous, d'après notre manière de voir, plaisait aui villes •et leur paraissait bien supérieur à la royauté; telle iHaît Factivité intérieure de ce peuple, que le bonheur de se sentir exister en souITrant lui paraissait mille fois préférable à la paix du royaume, où Ion ne vit <|ue subordonné b d'autres intérêts et comme une fonction du tout.
Une autre cause, d*ailleurs, interdisait à l'Italie Tutiité nationale, je veux dire son rdle universel, cette sorte de primatie à laquelle, depuis les jours de l'ancien Empire, elle n'a jamais renoncé. Par son alliance étroite avec la papauté, par les liens singuliers qui l'attachaient à l'Empire, par son importance financière et tliplomatique, par rénorme influence qu'elle exerçait -sur les révolutions inlelleclucllcs et sur celles du goût, l'Italie entrait dans les affaires du mon'lc entier: il était juste que le monde entrât dans les siennes. •C'est le sort des pays qui préfèrent la grandeur de leur action générale à la centralisation intérieure <l'appeler ainsi l'intervention de l'étranger. Les pays ««le celte sorte ne peuvent régler seuls leurs affaires. Devenue la patrie de tout le monde, attirant à elle les intrigues de l'Europe entière, ayant dans son sein des intérêts tpajeurs pour tous et aussi le secret des origines de tous, l'Italie ne pouvait ar^pirer «i la vie heu-
reuse et modeste des pays qui ne demandent qu'une -seule chose, c* est qu'on les laisse tranquilles s'occuper de leurs affaires. Sa main est sur tous ; la main de tous est sur elle. Ses pontifes, ses légats, ses diplofnates, ses hommes habiles remplissent le monde; ii -est juste que tout le monde ait un pied chez elle, o! <iue, maîtresse universelle, elle obéisse à tous \
La papauté surtout, à laquelle Titalie du moyen âge tenait si essentiellement et dont les énormes développements sont bien une œuvre italienne, imposait évidemment à ce pays des conditions d'existence politique tout à fait à part. Outre qu'au point de vue territorial, la papauté neutralisait la partie centrale de la péninsule et opposait un obstacle infranchissable à son unité, elle introduisait dans le courant des aiïaircs italiennes des intérêts de premier ordre qui n'avaient rien de national. L'existence politique et la suprématie religieuse sont inconciliables, et si l'Italie a de droit divin le gouvernement des consciences, il faut <]u'elle renonce à se gouverner elle-même dans Tordre temporel. Le monde catholique peut bien consentir à avoir en Italie son agence centrale ; mais il ne peut pas permettre que cette agence soit tout italienne. A l'é-
' Ces vues, très-bien développées par M. Ferrari, l'avaient été <léjà d'une manière remarquable par M. Quinet, dans scn ingé- «lieux écrii sur les Révolutions a'Italie.
r>8 LES REVOLITIONS D'ITALIE.
poquc de la translation du Saint-Siège à Avignon, Tltalie réclame à grands cris. D*une part, cette translation, si parfaitement conforme au caractère universel de la papauté du moyen âge, lui parait une nouvelle captivité de Babylone, une spoliation de son droit ; de Tautre, elle trouve inique d'être gouvernée par des légats français, représentants d'un souverain né et résidant loin d'elle. Grande inconséquence, qui s'est reproduite toutes les fois que les prétentions ultramontaineset le patriotisme italien se sont trouvés ea présence I Le monde ne peut accepter la suprématie (béologique de Tltalie qu à la condition de peser sur l'Italie. Si Rome est le concile permanent du catholicisme, Rome et la portion de l'Italie qui suit ses destinées doivent appartenir au catholicisme et non s'appartenir.
Le jour où l'Italie rappela la papauté qui s'éloignait d'elle et suivait sa tendance cosmopolite, elle créa de la sorte le plus terrible des embarras qui dui*ant des siècles devait peser sur son avenir. Il ne faut pas que la politique pousse trop loin le soiici du pittoresque ; ici pourtant le pittoresque a ses droits, car il correspond à de profondes raisons. Qu'on essaye de rêver pour Rome un autre destin que celui que les siècles lui ont assigné. Qu'on imagine un plan de régénération italienne où Rome ait une place ; qu'on en ima-
g^ine un où elle n en ait pas. Pour moi, je ne puis eni/isager sans terreur le jour où la vie pénétrerait de nouveau ce sublime tas de décombres. Je ne puis concevoir Rome que telle qu'elle est, musée de toutes les grandeurs déchues, rendez-vous de tous les meurtris de ce monde, souverains détrônés, politiques déçus, penseurs sceptiques, malades et dégoûtés de toute espèce, et si jamais le fatal niveau de la banalité moderne menaçait de percer celte masse compacte de ruines sacrées, je voudrais que Ton payât des prêtres et des moines pour la conserver, pour maintenir au dedans la tristesse et la misère, à l'entour la fièvre et le désert. Ce n*esl donc ni un hasard ni une criante injustice qui a condamné Fltalie à n'être point une nation comme les antres. Elle est plus et elle est moins. La géographie, quoi qu'on en ait dît, est ici pour peu de chose. Les causes de cette singulière destinée sont bien plus profondes. L'Italie a eu son unité, mais toute morale ; aussi cette unité a-t-elle été surtout comprise par les hommes de génie. Vers 1350, quand Pétrarque écrivait sa Canxone à Cola de Rienzi, aucun pays n'avait encore proféré un tel accent de patriotisme : le mot de France ne devait être prononcé avec tant d'amour que quatre-vingts ans après par Jeanne d'Arc. Ce que le cœur humain peut contenir de haine, les villes rivales de l'Italie l'ont épuisé l'une conti*e l'autre, et pour-
2C0 LES RËVOLUTIOS D'ITALIE.
lant peu de pays ont eu un sentiment plus vif de leur noblesse. Nulle part l'homme n a si profondément goûté le bonheur de vivre et de mourir pour quelque chose de grand. Profondément divisées quand il s*agit de leurs intérêts, les diverses parties de l'Italie se sont trouvées unies, non certes pour résislcr à l'étranger, mais pour le détester, pour le trahir, pour le dédaigner au nom de la gloire incA)mparable de leur commun passé.
Les malheurs de T Italie et son impuissance nationale sont ainsi la conséquence do sa gloire. Ce pays auquel, selon nos idées étroites de centralisation et de nationalité, on pourrait dénier le nom de patrie, est dotons les pays du monde celui qui a été le plus aimé : nul n'a provoqué plus de dévouements, nul n a compté plus de nobles victimes. Ce pays, envers lequel nous croyons être généreux en lui faisant l'aumône de notre compassion, a souri mille fois de notre abaissement. Gardez pour vous votre pitié, pourrait-il nous répondre. Quand vous étiez enchaînés à Tidée matérielle d*une royauté héréditaire, transmise comme un bien légitimement acquis, moi je goûtais la sainte volupté de m'appartenir ; quand vous n*aviez que des maîtres, moi j avais une patrie; quand vous n'aviez pas de citoyens, j'avais plus de cent soixante républiques libres, maîtresses d'elles-mêmes, ayant leurs
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ai'chives et leurs histoires comme de grands États. Quand vous ne saviez qtie le jargon barbare de vos docteurs subtils, moi j'avais Pétrarque, Boccace; je lisais Homère, l'antiquité tout eatière revivait dans mon sein. Qui vous a enseigné le secret de la beauté? qui a fait le pape? qui a fait Tempereur? qui tient encore la clef de vos consciences? et savez-vous quel trouble s'élèverait dans le monde le jour ou je rebâtirais le Capitole et laisserais crouler le Vatican.
Certes, à ne juger les choses que d'après nos idées modernes, une telle grandeur est étrange, et ceux qui en sont fiers doivent paraître des hommes d'un autre âge. De plus en plus l'Europe semble s'habituer à celte idée que le repos est le but suprême des sociétés, que tout ce qui étouiïe les luttes intérieures des États est un bien, et que l'égalité dans la sujétion peut seule préserver l'espèce humaine du retour de ces discussions religieuses et politiques qui remplissent les annales du passé. Je conviens que l'histoire d'Italie, envisagée à ce point de vue, doit inspirer une profonde pitié. Si l'idéal d'une nation est d arriver à c(?t excès de timidité que toute diversité d'opinion y soit prévenue par des mesures administratives et à ce degré d'unii'ormité que le diapason des orgues de Barbarie y soit réglé par l'État, un pays où tout différait à quelques lieues de distance et où la liberté de la haine
était portée jusqu'à ses dernières limifes doit paraître souverainement barbare. Je n'essayerai pas de conter* tir ceux qui jugeraient de la sorte ; chacun met son bonheur où il lui plait. Je reconnais que les citoyens de Pise et de Florence étaient beaucoup moins bien administrés que nous ne le sommes ; le seul point que je conteste est que nous ayons le droit de les plaindi^e. Mille fois l'occasion d'échanger leur tumultueuse liberté contre une paix obscure s'est présentée à eux ; toujours ils Tout repoussée. Qui sait si en quelques années de leur orageuse existence ils n'ont pas plus vécu que ces populations ignorées qui ont végété heureuses à l'ombre de leur vigne et de leur figuier?
Mais il est rare que de trop brillantes destinées ne cachent pas pour l'avenir d'amers retours. A cette agitation frénétique dont l'histoire d'aucun pays, pas même celle de la Grèce, ne saurait donner une idée, succède la plus profonde léthargie que jamais peuple ait traversée. Ces républiques si fécondes en révolutions deviennent de paisibles communes des États romains : cette Toscane où durant quatre siècles le sang des guerres civiles coula par torrents est le seul pays de l'Europe où la peine de mort puisse être de fait abolie. L'Italie, si spirituelle, si vive, si animée, tandis qu'elle fut sans maître, au moins sans maître pré-
LES RÈVOIVTIONS D'ITALIE. %3
sent et effectif, devient, dès qu'elle a des gouvernements réels, molle, douce, sans ressort. Elle s'endort, sdon l'heureuse expression de M. Ferrari, dans la paix du Seigneur. Elle n'a point voulu de la salutaire humiliation d'un souverain héréditaire ; eUe en aura vingt, et chaque maison de l'Europe se croira le droit de tailler dans son sein des principautés pour ses membres invalides. Elle n'a pas voulu de la contrainte et de Tabnégation que suppose la formation d'une armée nationale ; elle sera la proie d'une soldatesque avide qui s'abattra par nuées successives sur ses riches dtës. Elle n'a rien voulu sacrifier de sa vie locale, de ses franchises, de son insatiable activité ; elle perdra jusqu'au souvenir de ce qu'elle a été : son unique soud sera de composer des sonnets et des deor late pour ses insipides académies. Elle n'a pas voulu de la réforme religieuse qui eût détruit le principal levier de son ascendant politique sur le monde , elle a préféré l'incrédulité matérialiste au protestantisme : elle portera le joug religieux le plus lourd qu'aucun pays, l'Espagne exceptée, ait porté; elle subira le supplice de cette chappe de plomb que son poète vit peser dans l'Enfer sur les hypocrites. Quand on voit à Bologne, à Vérone, le soldat croate, avec sa pesante allure et sa révoltante roideur, régler les mouvements d'une population spirituelle et charmante, le coeur se
'm LES RÉVOLUTIONS D'ITALIE.
soulève, et on se prend de colère contrôla destinée qui fait expier si chèrement le don fatal de la beauté. Mais, à la rétlexion, cette gauche et laide créature reprend son sons historique; elle représente la revanche de TEnrope contre la domination universelle de Tltalie et ce lest que toute société reçoit forcément du dehors, quand elle ne le trouve pas au dedans. Cela est si vrai, que le seul pays de l'Italie qui ait de nos jours sa vie indépendante est le seul aussi qui n'ait pas participé aux splendidcs aventures de Tltalie. Le passé sérieux et grave du Piémont est bien humble comparé aux glorieuses annales do Gènes, de Florence, de Milan ; et voilà pourquoi le Piémont seul possède les conditions essentielles des États modernes : une maison royale, une noblesse provinciale, une bourgeoisie, une armée. Est-ce à dire que l'Italie soit à jamais condamnée à porter la peine de sa brillante et exceptionnelle desti* née? Non certes ; dans mon opinion, une nouvelle ère a commencé pour l'Italie le jour, éloigné de nous d'un demi-siècle environ, où elle s'est compai*ëe aux autres nations et où elle a vu ce qui lui manquait. L'Italie du dix-septième et du dix-huitième siècle ne souflrait pas de son abaissement ; car le sentiment même de la vie avait cliez elle disparu. Nul Italien alors n'avait honte de sa patrie el ne se sentait humilié. Nul ne disait avec Leopardi : « ma patrie! je vois tes murs et tes
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arcs, tes colonnes et tes statues, je vois les tours désertes de nos aïeux: mais ta gloire, je ne la vois plus, ô Italie ! née pour étonner les nations par ta bonne €X>mme par ta mauvaise fortune. » L'époque de la Révolution et de l'Empire, qui a laissé au delà des Alpesune si profonde empreinte, apprit à l'Italie ce dont elle ne s'était pas doutée jusque-là, qu'elle était inféritmre et déshéritée. L'Italie trouva alors que sa primatie spirituelle la consolait peu d'être la dernière des nations; on entendit pour la première fois ce blasphème : Nous avons honte d'être Italiens. Un vaste parti, plus ou moins imbu des idées françaises, se forma, dans le nord surtout, aspirant à faire de l'Italie un pays comme un autre, maudissant le pape, maudissant Charlemagne, regrettant hautement que la péninsule entière n'eût point Pavic pour capitale et ne s'appelât point Lombardie.
Ce mouvement, auquel cinquante années de constants eflbrts ont donné une puissance irrésistible, est beaucoup trop lancé pour qu'il puisse être arrêté. Je crois à l'avenir national de l'Italie. Biais ce qu'il im* porte de maintenir, c'est que cet avenir national, où l'Italie serait un pays fort, indépendant, ayant une armée, se mêlant de ses affaires et non de celles des autres, n'est nullement dans la tradition italienne, et qu'en un ^ns l'Italie s'en trouverait amoindrie. La
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vraie grandeur de l'Italie n'est pas en tout cela. Même à ses plus mauvaises époques, lltalie sans indépendance, sans forces militaires, sans unité, a toiu une bien plus grande place dans le monde que des nations très-fortement constituées. L'Espagne est certainement un des pays de TEurope dont l'intégrité nationale est le plus garantie ; et pourtant qui voudrait comparer rimportance du r6le actuel de TEspagne à Timportance da r6le de Tltalie, toute vaincue et humiliée qu'elle est? On ne saurait être deux choses à la fois, et si l'Italie devient un pays comme un autre, il faut qu'elle renonce à être une tribu de Lévi, ne possédant rien à titre terrestre, parce qu'elle possède tout par le dd. J'^rouve une sorte de respect religieux devant le patriote italien : car il fonde pour l'avenir. Mais, à mes yeux, ce n'est pas là le vrai Italien. Le vrdi Italiai, c'est tel prélat de la cour de Rome, qui ne croit pas dans sa fierté avoir rien à envier à ces barbares qu'il voit mendier sa faveur. Le vrai Italien, c'est tel moine néo-guelfe, proclamant du fond de son couvent l'Italie reine du monde ou à la veille de le devenir. Le vrai Italien, c'est ce sectaire dangereux, je l'avoue, qui ne veut de la résurrection de l'Italie que pour régner au nom d'une nouvelle et chimérique papauté. Le vrai Italien, c'est l'impénitent M. Ferrari, exaltant la gloire de sa patrie, divisée, anarchique, impuissante, et
trouvant que la part de Tltalie est assez belle pour repousser la pitié et les regrets.
Le livre de M. Ferrari répand sur tous ces problèmes de vives et pénétrantes clartés. L'Italie y parait dans sa grandeur et ses misères : mère de tout bien et de tout mal, de toute erreur et de toute vérité ; digne tour à tour des hommages et des malédictions du monde, comme la maîtresse savante qui Fa formé, la courtisane qui Ta séduit, le bouffon qui Tamuse. Une seule chose lui a manqué, chose humble en apparence, mais en réalité la plus grande de toutes, Ihonnèteté. Artiste jusque dans le crime, regardant presque comme des dupes ceux qui s'arrêtent à cette prosaïque distinction du bien et du mal, qu'elle crut inconciliable avec l'art de réussir, elle n'envisagea la vie que comme une stratégie à la manière de Braccio, ou une partie de scélératesse à la façon des Borgia. Le patriotisme luimême se montre chez elle peu scrupuleux : ses plus vertueux citoyens professent le dédain de l'espèce humaine, et partent de ce principe que le monde étant peuplé de sots, il faut pour le gouverner simuler la folie, a Je Tavoue, dit Rienzi, pour le bien du peuple, je me suis fait tantôt fou, tantôt histrion, tantôt homme grave, tantôt homme simple, tantôt rusé, tantôt timide, tantôt fourbe. » 11 y a des réactions, je le sais, contre ces éclipses étranges du sens moral ; mais
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elles manquent elles-mêmes de sérieux et de suite. ^» les paradoxes grandioses de Hildebrénd, ni le carnaval dévot de Savonarole, ni les homélies de Jean de Vicence ne valent un peu de bon sens et de raison. Nulle part dans toute cette histoire je ne vois de saint Louis, de Washington, de Lafayette. Ce ne sont pas là des politiques, dira M. Ferrari, ce sont des honnêtes gens. Peut-être ; mais plût à Dieu, pour le bonheur de l'Italie, qn*ellc eût compté dans son sein beaucoup de ces consciences timorées et de ces esprits étroits I Ils lui eussent épargné d*amères déceptions, et la pénible nécessité de recommencer, vieille, la carrière que les nations en apparence moins favorisées qu'elle ont parcourue depuis mille années.
Uc tous les problèmes que soulève la critique historique, il n'en est pas de plus singulier que celui auquel a donné lieu YHiêtoire secrète de Procope^ Jusi|u*au commencement du dix-septième siècle, Thistoire n'avait été pour Justinien qu'un long panégyrique. Peu de ligures apparaissaient dans le passé avec autant de majesté. Dernier héritier de la grandeur romaine, Justinien semblait en avoir groupé tous les rayons, à l'entrée de la nuit du moyen âge. Son nom, altaclic ù la grande compilation qui est devenue la lé-
* V^oir la traduction, ac; ompagnée (l*amp1es comment n ires, «Hi*cn a (loiinôi* M. Isamijerl. Paris, !H.Vi.
270 L'HISTOIRE SEGHÈTE DE PROGOPE.
gislation universelle des peuples civilisés, jouait parmi les jurisconsultes le rôle d'autorité irréfragable, comme celui d'Aristote parmi les philosophes, comme la Bible parmi les théologiens. Assise à cAlé de lui, la courtisane Théodora participait aux mêmes hommages, et la mosaïque de Saint Vital de Ravenne, nous les montrant tous deux dans le sanctuaire et presque au rang des saints, n'était qu'un écho de Topinion accréditée par les siècles.
Celte opinion paraissait sans appel, lorsqu'un habile helléniste, Nicolas Alemanni, découvrit, vers 1620, parmi les manuscrits du Vatican, les pages qui devaient ex poser le monarque si longtemps adulé à toutes les sévérités de l'histoire. On savait, par de vagues renseignements, qu'à la suite des huit livres officiels consacrés par l'historien Procope de Césarée à la gloire de Justinien, ûgurait un neuvième livre, portant le titre suspect d'Anekdoton (inédit), où l'auteur s'était vengé de ses flatteries par de singulières médisances. C'est ce document, rangé depuis longtemps parmi les pièces perdues ou d'une existence incertaine, qu' Alemanni venait de rendre à la science. Dès les premières lignes du perfide appendice, l'auteur fait de complets aveux : sous le coup de la terreur, en butte à un espionnage continuel, il n'a pu, dans son histoire officielle, présenter les faits sous leur véritable jour : maintenant,
L'HISTOIRE SECRÈTE DE PROGOPE. 27t
en révélant les turpitudes qu'il a dû cacher d'abord, il sait fort bien à quoi il s'expose ; la postérité jugera ce quil va dire invraisemblable et le rangei'a parmi les faiseurs de tragédies.
L'imagination la plus féconde, en effet, ne saurait dépasser les sombres horreurs du tableau que nous offre V Histoire secrète. Qu'on se figure une société dénuée de sens moral, où la grossière avidité de natures perversessoit Tunique loi, un enfer où deux funestes génies régnent en vue du mal, le cultivent avec art, l'aiment pour lui-même et pour le plaisir qu^ls trouvent aie faire, une vénalité inouïe, une dégradation de mœurs à peine croyable, le vol organisé, nulle sûreté pour les personnes, le bon sens même atteint et la raison menacée, Byzance transformée tantôt en une cage de fous, tantôt en un épouvantable coupegorge où l'assassinat de milliers de personnes se commettait de gaieté de cœur et en plein jour, un monde d'empoisonneurs et d'assassins, de frénétiques et de fous; voilà l'effroyable cauchemar que déroule en deux cents pages l'écrit singulier que nous analysons. Ce n'est point le crime grandiose de Tltalie du quinxiémesiède, le crime commis par l'emportement de natures fougueuses, tel que nous le trouvons chez les scélérats héroïques de l'école des Borgia; ce n'est point le crime commis par théorie et avec raisonne-
ment, dont notre Terreur a donne l'exemple unique peut-être^ non, c'est le crime lâche et \il, la perversité par épuisement, une honteuse partie de débauche d'eunuques avinés. L'Histoire secrète est, sous ce rapport, une œuvre précieuse et sans pareille, une véritable œuvre d*art, sans que l'auteur s en soit douté. L'idéal de la platitude et du mal, le tableau d'un siècle lias et méchant, ne trouvera jamais un tel maitre pour le peindre. Après avoir lu ce livre étrange, on ne s'étonne plus de l'hypothèse à laquelle l'auteur a recours pour expliquer tant de crimes ; c'est que Justinien et Théodora ne sont pas des hommes, mais des démons <iui, pour faire le plus de mal possible, ont pris la forme d'êtres humains.
Une question se présenta tout d*abord loi*s de la publication de rffis/oir^ secrète, et tient encore aujour- •<rhui la critique en suspens. De Procope adulateur ou Procope pamphlétaire, lequel mérite de faire foi? Un menteur dévoilant lui-même ses mensonges ne doit ^tre cru que sur preuves ; les motifs qui l'ont porté à llatter ont bien pu le porter ù calomnier, et si, par son <iveu, il enlève toute créance à ses premiers récits, il <liscrédite du même coup ceux qu'il y substitue. De là un doute grave qui a partagé les historiens en deux camps : les uns comme Montesquieu et Gibbon, ont ac- ^ordé une confiance entière n VHidoire secrète;
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d'aulrcs, comme Ludevvig, la Ravaliére, et en général l'école des jurisconsultes, n*ont vu dans Y Histoire secrète qu'un libelle calomnieux et ont cherché à ex- , pliquer par des motifs intéressés cette étrange palinodie.
A tout esprit non préoccupé, et antérieurement à tout examen , il paraîtra naturel de donner là préférence à VHistoire secrète. La critique est soupçonneuse : toute atteinte portée à la liberté de parler ou d'écrire l'inquiète ; le crime qu'elle pardonne le moins aux souverains, c'est d'avoir voulu la tromper. Certes, au point de vue de la moralité de l'histoire, la présomption doit toujours être faite contre ceux qui se délient de la liberté. Cependant, quand il s'agit d'une histoire vieille de treize cents ans, l'impartialité est permise, surtout quand des motifs particuliers commandent à l'historien de se tenir en garde et de suspendre son jugement.
La nature humaine, en effet, n'est jamais mauvaise sans compensation, et toutes les fois qu'un caractère nous est présenté comme absolument pervers, c'est une raison de douter de la vérité du portrait. 11 faut dire que si les récits de Procope sont exacts, Justinien ctThéodora ont été, depuis les temps historiques, les deux êtres les plus méchants qui aient existé. Je laisse décote Tliéodora ; il appartient à d'autres d'examiner
si les infamies dont on la charge sont possibles ou doivent être envisagées comme le fruit d'une imagination souillée rêvant des crimes chimériques. Ne bornant à Justinien, je dirai que la thèse fondamentale de Procope se détruit par son exagération même. Celle thèse, répétée à chaque page, c'est que Justinien fut un ennemi gratuit de Tespëce humaine et en particulier de lempire romain. Tous les actes de son gouvernement, les mesures les plus inoffensives et parfois les plus justes de son administration sont interprétées en ce sens. Or, si l'on excepte quelques-uns des premiers Césars à qui un pouvoir inouï jusque-là dans rhumanité donna le vertige, il ne semble pas que Tamour du mal pour le mal ait jamais été un mobile suffisant pour soutenir une vie entière et servir de principe à un système de gouvernement. Tout en faisant la part aussi large que possible au mensonge officiel, tout en séparant profondément le caractère personnel des souverains et leur rôle historique, tout en avouant que des scélérats ont pu faire de grandes choses et passer pour de grands hommes, il m'est impossible de croire qu*un frénétique eût laissé dans l'histoire une figure comme celle de Justinien, ni d'admettre qu'un règne aussi glorieux par Tadministration, la législation et la conquête, ait pu être l'œuvre d'un Domitien assisté d'une Messaline. Des hommes exécrables, je le
sais, ont régné à Rome sans que Rome pour cela ait cessé d*étre la maîtresse du monde ; mais ici le problème est tout différent ; il faut expliquer une renaissance, un dernier moment de vie dans un corps exténué ; il faut expliquer comment l'empire, sur son déclin, put ressaisir encore le sceptre universel, exerce la suzeraineté depuis la Bretagne et le Sahara jusqu'au Tigre, et tenir en échec le monde barbare déjà plus qu'à moitié victorien.
La défiance augmente quand on examine de prés les procédés de critique familiers à notre historien et ses hièîtudes d'esprit. Tantôt ce sont des déclamations ^gues sans faits articulés ; tantét des commérages de villes grecques, des propos de valets de chambre, des plaintes de domestiques d'une incroyable absurdité K Souvent, par de singulières distractions, le même lait sert de base à des griefs opposés. Justinien est à la fois un astucieux tyran qui a dépensé une prodigieuse activité d'esprit pour torturer le genre humain, et «t un sot comme il ne s'en est jamais vu, un lourdaud, un âne qui obéit à la bride en remuant les oreilles. » Procope ne songe pas qu'en montrant l'objet de son antipathie sous ces couleurs ridicules, il s'éte le droit de le présenter comme atroce. Un parti pris violent lui fait
* Voir pages 151, 189, par exemple.
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accepter les dires les plus contradictoires quand il s'agit de noircir ceux qu'il hait.
Hais c'est surtout dans les jugements sur la politique extérieure de Justinien qu'on sent le réquisitoire où tout est systématiquement interprété dans le sens du mal. Les affaires étrangères furent le grand côté du règne de Justinien. Ce prince donna le modèle de la vraie politique qu'il eût fallu suivre avec les barbares ; en les cantonnant et les attachant à T Empire, il fit en Orient pour les Slaves ce qu'on aurait dû essayer en Occident pour les Germains. Or, il faut le dire, soit sottise, soit aveuglement volontaire, Procope n'a rien compris à cette habile conduite qui assura à l'empire d'Orient un prolongement de mille années de vie. Les conquêtes de Justinien, s'il fallait en croire son détracteur, ne furent motivées que par le désir d'avoir plus d'hommes à tyranniser! Il est évident que Procope appartenait à un parti exclusif, conservateur des vieilles traditions ro* maincs, opposé à l'adoption des Slaves et à toute entente avec eux. Jamais les tendances étroites de l'esprit grec et son dédain pour l'étranger ne se sont trahis avec plus de naïveté. Certes Procope était excusable, comme tous ses contemporains, de ne point apercevoir Télémenl de sérieux et de moralité que les races germaniques et slaves apportaient dans le monde, et le sei'vice qu'elles rendaient en faisant contre-poids
aux peuples légers du Midi. Mais comment expliquer autrement que par une étrange petitesse de Vues les reproches qu*il adresse à Justinien à propos des dépenses de ce prince pour accroître au dehors l'action de TEmpire? La grande politique extérieure coûte toujours cher : Justinien, pour relever sa marine et soutenir jusqu'au bout du monde son rdle de suzerain, fut obligé à d'énormes sacrifices : tout cela parait à Procope un effet de la résolution que l'empereur avait prise de faire passer les richesses des Romains aux barbares. Résolu à tout blâmer, il ne veut pas qu'on pactise avec les ennemis du dehors, et il trouve mauvais qu'on lève des subsides pour les combattre. La seule pensée des barbares Timpatiente et lui ôte le sens ; il croit, en se fermant les yeux, écarter les dangers qui menacent Tordre social où il ^ complaît.
Cet esprit du Fanariote dédaigneux, n'admettant rien en dehors du petit monde où il est habitué à vivre, me parait le trait essentiel du caractère de Procope. On sent qu'une grande partie de son antipathie contre Justinien et son prédécesseur Justin vient de ce que Tun et l'autre représentaient l'intrusion des Slaves et des Albanais dans les affaires de Byzance. Nés en Albanie, sachant à peine écrire et parlant très-mal le grec, n'ayant point les manières délicates de l'ancienne classe aristocratique, ces empereurs barbares étaient
m L'HISTOIRE SECRÈTE DE PROGOPE.
fort impopulaires parmi les Grecs raffinés de Constantînople. On voit partout derrière Procope un petit cepade de mécontents, dont les deux derniers r^es avaient offensé les prétentions ou froissé les instincts, et dont les confidences allaient grossir le carton secret d'où est sortie la plus atroce vengeance qu'ait méditée l'orgueil des patriciens blessés.
C'est une explication facilement accudllie de la moltitnde que celle qui cherche l'origine de toute opposition dans un mécont^ement personnel. Aussi les défenseurs de Justinien ont-il attribué les calomnies de Procope à une disgrâce ou aux regrets d'une ambition déçue. Rien ne prouve la réalité d'une telle supposition. La carrière de Procope parait avoir été aussi régulière et aussi honorable que peut l'être une carrière sous un gouvernement despotique. Je me le figure bien plutôt comme un homme honnête, mais faible, qui a été servile à contre-cœur et qui cherche à se réhabiliter par le dénigrement. On sent en lui une haine sincère pour le mal, un goût naturel pour Tordre, mais un esprit borné qui apprécie toute chose avec des préjugés de foterie. Ses griefs sont bien plus des griefs de castes que des griefs d'intérêt personnel. Les hommes appartenant aux classes habituées à jouer un rêle officiel écrivent en général assez mal l'histoire de leur temps. Us sentent vivemratrinjure; mais ils ne
savent point assez s'y soustraire. Se croyant nécessaires au spectacle de ce monde, et s' imaginant que les choses humaines ne sauraient se passer d'eux, ils pensent faire acte d'abnégation en sacrifiant leur fierté pour rester aux affaires. Puis, ils se vengent de leurs humiliations par des dédains de gentilshommes et d'injustes sévérités. C'est là, je Tavoue, l'objection que je suis toujours tenté de faire à Saint-Simon. Si votre siècle était si mauvais que vous le dites, si le séjour à la cour était si humiliant, pourquoi y restiez-vous? J'en dis autant de Procope. Quand le sage qui a accepté l'obscurité sans regret me dévoile les faiblesses de son siècle, je le crois volontiers. Mais un sénateur mécontent qui vient se plaindre des avanies qu'il a endurées, diffamer le maître qu'il a servi, conter ses doléances parce qu'il a fait antichambre parmi les laquais (p. 184), parce qu'un de ses amis a été berné par les eunuques (p. 185), parce qu'un jour l'impératrice Ta reçu d'une façon sommaire au milieu d'un troupeau de solliciteurs (p. 181), un tel critique m'est un témoin suspect. Il prouve dans un sens général contre le gouvernement qui l'a employé, car le propre des mauvais' gouvernements est d'humilier ceux qui les servent ; mais il mérite peu de confiance, car la rancune la plus implacable est celle de la fierté blessée, et r homme qui pardonne le moins è son siècle est
celui qui, n'ayant pas eu le courage de renoncer au monde, se venge sur le monde des mépris qu'il a soufferts.
Loin de nous cette complaisante philosophie de l'histoire qui, sous le prétexte du bien commun, sait trouver une excuse pour toutes les tyrannies ; mais gardons-nous aussi d'accepter sans contrôle le témoignage des mécontents froissés par la fatalité des temps. L'abus dans le monde résulte toujours d'un privilège, et le crime obligé des réformateurs est de porter atteinte à des droits consacrés. Les privilégiés atteints par ces réformes présentent naturellement comme des tyrans les souverains qui s'en font les promoteurs. Ils ont raison, car la suppression des droits anciens ne peut avoir lieu sans amener le despotisme ; mais ils manquent d'étendue d'esprit, en ce qu'ils ne voient pas que les droits anciens deviennent avec le temps injustice, et produisent un tissu de maux aussi préjudiciable pour le peuple que le despotisme des réformateurs. L'espèce humaine, dans sa marche boiteuse, s'avance en s'appuyant alternativement sur deux douleurs : le privilège amenant le despotisme de plusieurs, la réforme des privilèges amenant le despotisme d'un seul.
Justinien fut au plus haut degré ce qu'on peut srppeler un souverain révolutionnaire. Quoi qu'en dise
Procope, je suis persuadé que le zèle désinléressé du bien le guida souvent dans ses réformes. Mais pour remédier au mal il commit une faute plus grave peutêtre que le mal : il substitua sa volonté aui institutions ; il affaiblit fous les corps, abaissa les caractères. Les hommes élevés dans les anciens principes de dignité personnelle, sans cesse humiliés devant les fonctionnaires de la domesticité de l'empereur, perdirent Teslime d'eux-mêmes. Il ne resta debout que Tempereur et son entourage, le palais, une sorte de Versailles, où Ton s'élouffait et où les âmes perdaient toute valeur. Le cœur saigne en voyant les deux classes d'hommes d'où Ton aurait dû attendre quelque peu de vertu ou d'honneur, les évèques et les militaires, à genoux devant Théodora, et attendant de leur servilité l'avancement de leur fortune. Qu'on joigne à cela une administration tracassière et se mêlant de tout, une centralisation qui supprimait tous les pouvoirs intermédiaires entre le souverain et les sujets, on aura une idée du débordement d'intrigues que dut amener un tel régime et de l'importance colossale que prirent dans les affaires du monde les travers d'esprit et les caprices du souverain.
Quant aux mœurs infâmes que Procope attribue à Juslinien, elles sont difficiles à concilier avec la sobriété, l'activité infatigable et l'ardeur pour le travail
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que son détracteur ne lui refuse pas. La vérité est, je orois, que, sous ce rapport comme sous tant d'autres, Justinien fut un homme fort peu délicat, mais ne fat pas pire que son siècle. L'affaiblissement du patriciat et la disparition presque totale des idées de noblesse héréditaire avaient abaissé à un degré incroyable les mœurs de la haute société. La naissance n'étant plus comptée pour rien chez les femmes, et le charme des qualités morales étant peu compris d'un siècle aussi grossier, les hommes riches ou puissants n'étaient guidés dans leurs unions que par des appétits inférieurs, et ainsi presque tous les mariages importants se faisaient parle théâtre. On porta une loi pour défendre aux sénateurs et aux grands officiers d'épouser des comédiennes ; l'empereur la viola tout le premier. Ces femmes conservaient dans leur position nouvelle des mœurs détestables, et leur fortune était un emcouragement public donné à l'aventure et à la légèreté.
Je pense qu'il y a aussi quelque exagération, mais un fond réel de vérité, dans ce que Procope nous dit de la sottise de Justinien : ce fut un esprit sérieux et appliqué, mais lourd et grossier. Les exercices de chevaux et les ballets paraissent avoir été toute sa littérature. Ces défauts auraient été de peu de conséquence chez un particulier; mais dans les gouvernements
absolus le goùl des souverains n*est pas chose indifférente ; il n'est pas permis à oelui dont les préférences sont des lois d'avoir telle littérature qu'il lui plait. La sottise encouragée par l'empereur fit d'énormes progrès. Pour comble de malheur, elle aboutit à un goût effréné des controverses théologiques. Esprit étroit et absolu, Justinien croyait sérieusement avoir raison en ces sortes de matières, et versa pour d'insignifiantes subtilités des torrents de sang. L'Asie Mineure, le plus beau pays du monde, en devint un désert. On peut dire sans exagération qu'aucun souverain, pas même Philippe II, n'a ordonné tant de supplices pour ses opinions religieuses. Sévère, consciencieux à sa manière, il porta en religion la férocité de la loi antique et la sombre dévotion du persécuteur laïque.
Le travail de codification, qui fait le principal titre de gloire de Justinien, signalait lui-même une décadence : ces travaux, assurent les personnes versées dans l'histoire de la législation, ne s'entreprennent jamais que quand la génération des grands jurisconsultes est près de se perdre. Il est certain du moins que les époques de codification ne sont pas toujours les mieux douées de l'amour de la justice et du sentiment moral. Jamais des institutions vraiment politiques ne sont sorties d'institutions judiciaires. Les magistrats, excellents conservateurs de quelques-unes
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des garanties sociales, ne savent point fonder les garanties politiques ni la liberté.
Rien d'ailleurs n*est plus dangereux en histoire que d'apprécier la force et la moralité d*un peuple par la perfection abstraite de son Code. Si Ton compare, au sixième siècle, les législations informes du monde germanique et la législation savante de Byxance, au premier coup d*œil la préférence ne saurait être douteuse. D'un côté, c'est la barbarie, le tarif du meurtre, le prix des personnes estimé en argent, de révoltantes anomalies au point de vue de ce que nous appelons civilisation ; de Tautre, c*est le droit philosophique, universel, fondé sur la raison absolue. Et pourtant je n*hésitepas à le dire : le droit germanique valait mieux. De l'organisation byzantine est sorti un des plus honteux abaissements dont l'histoire ait gardé le souvenir; de l'esprit germanique est sortie la Waie notion de la drgnité humaine par la consécration de l'individu. Le sang avait un prix chez les Germains ; il n'en avait pas à Constantinople. Mieux vaut pour la liberté le droit le plus subordonné que l'égalité dans la sujétion. La personne du moyen âge féodal subissait le privilège, mais elle l'exerçait à son tour. Elle avait dans ce privilège une propriété inamissible, qui la garantissait contre tout pouvoir humain. Chaque homme possédait une sorte de charte qu'il transmettait comme un do-
maineà ses enfants. L'État, cet autocrate sans pareil, qui a des droits contre tous et contre qui personne n'a de droits, n'existait point encore. Voilà pourquoi le moyen âge féodal, dont la législation est, au point de vue philosophique, si imparfaite, n'a point eu de tyran comme Justinien. Si un pouvoir analogue à celui du César byzantin eût essayé de s*y former, les feuda taires, les évèques, les abbés, les communes, les hommes libres de tout état, mille droits, en un mot, organisés contre celui du souverain, se fussent ligués ensemble. Le pape eût appuyé la ligue ; le tyran eût été excommunié et arrêté dés ses premiers pas.
Sans être aussi mauvais que le voudrait Procopc, le siècle de Justinien fut en réalité un siècle abominable. Sans être des démons à face humaine, Justinien et Théodora furent de fort mauvais souverains. L'Histoire secrète fût-elle un mensonge d'un bout à l'autre, son existence seule est une pièce de conviction irréfragable ; car, pour que la haine n'ait pu se satisfaire sans cet énorme raffinement de malice, pour qu'elle soit arrivée à cet épouvantable degré de concentration, il a fallu un despotisme vraiment inoui. Justinien peut n'être point coupable de tous les méfaits dont le pamphlet de Procope l'accuse ; mais il est coupable de rabaissement des âmes et de la servilité que suppose ce chefd^œuvre de rancune et d'hypocrisie. La vér'té coropri-
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mée se venge par la calomnie ; elle a tort sans doute; la parfaite sagesse voudrait que Ton fût juste envos tous. Mais à qui la faute? A ceux qui, en suj;)primant la liberté, ont avoué qu'ils avaient quelque chose à cacher; à ceux qui, en faussant l'opinion, ont rendu l'approbation suspecte et le mal seul croyable. L'fltfîoire secrète est le châtiment de ceux-là : le menscHige de la haine sert de réponse au mensonge de Tadulation. Il y avait un moyen bien simple de prévenir Tuii et l'autre, le respect des caractères et la liberté!