S88 LES SÉANCES DE HARIRI
forme, appréciée d'après nos idées européennes, dépasse tout ce qu'il est permis d'imaginer en fait de mauvais goût. L'esprit si droit et si ferme de M. de Sacy aperçut, au delà de ces jugements étroits, la véritable valeur de l'ouvrage deHarirî. A ses yeux, d'ailleurs, une considération dominait toutes les autres : c'est le rôle immense que ce livre a joué et joue encore en Orient. On peut dire, en efTet, qu'il n'est guère possible de bien pénétrer dans les finesses de la langue arabe sans l'étude approfondie de ces compositions bizarres, sortes de topiques universels de la rhétorique musulmane, qui sont restées jusqu'à nos jours en Asie l'école du beau langage et le répertoire du style choisi. M. de Sacy pensa donc avec raison que la publication de ce curieux ouvrage était le complément nécessaire de ses travaux sur la grammaire arabe et la plus belle application du principe qu'il avait inauguré avec tant d'éclat : étudier le génie des langues orientales chez les grammairiens orientaux eux-mêmes.
L'Europe savante et l'Orient n'eurent qu'une voix pour rcconnaitre la perfection avec laquelle Tilluslre éditeur accomplit cette tâche difficile. La préface écrite dans l'arabe le plus pur, le commentaire composé en grande partie, il est vrai, d'après ceux de Motarrézi et de Chérichi. mais quelquefois aussi d'après les propres observations de M. de Sacy, enlevèrent lessuf-
LES SÉANCES DE UÂRIRI. S8tf
frages des lettrés les plus exigeants d*Égypte et de Syrie. Ce magnifique volume in-folio de 660 |()ages, tout arabe depuis la première ligne jusqu'à la dernière, devint promptement classique dans l'Orient musulman. Des livres y ont déjà été composés, uniquement destinés à l'examen de l'œuvre du savant français, et la puérilité des critiques, rapprochée delà solennité des éloges, est le plus bel hommage que la science de notre compatriote ait reçu.
Le scheick Abou-Mohammed al-Cassem ben-Ali ben- Mohammed ben-Othman, devenu si célèbre sous le surnom de flartri, naquit à Bassora l'an 1055 de l'ère chrétienne. Sa vie s'écoula presque entière dans sa ville natale, dont il subit toutes les vicissitudes. Le tableau de cette existence intérieure d^une ville arabe au douzième siècle, composé en grande partie d*aprës la correspondance même de Hariri arrivée jusqu'à nous, forme une des parties les plus intéressantes de la préface des nouveaux éditeurs. Au milieu de l'anarchie politique que laissait après elle la ruine des institutions du khalifat, et*du chaos de la féodalité inaugurée par les Seldjoukides, un assez grand mouvement intellectuel se continuait encore dans la vallée du Tigre et de TEuphrate, qui était devenue depuis trois siècles le centre de la civilisation du monde entier. Hariri joua un rôle politique de quelque importance, tantôt sous
290 LES SÉANCES DE nARIRL
les ordres des khalifes impuissants de Bagdad, tanlAt pour le compte des sultans seidjoukides. Il était de sang arabe, de la -tribu des Beni-Harâm, et resta fidèle, au milieu de la révolution des moeurs qui s opérait de toutes parts, aux habitudes de sa race. Sa manière libre et toute profane le faisait regarder d'assez mauvais œil par les musulmans rigides. Il arriva cependant de son vivant à une immense renommée, et, quand il allait s'adosser à sa colonne de prédilection, dans la mosquée des Beni-Harâm, un cercle nombreux se réunissait autour de lui pour l'entendre. C'est là qu'il lut toutes ses Mekdmât ou Séances^ sorte de nouvelles dont le type existait avant lui, mais auxquelles il sut donner une vogue dont aucun genre de ûction n'avait joui jusqu'alors.
Les Séances de Hariri sont peut-être de tous les ouvrages de la littérature arabe celui qui étonne le plus un Européen, et dont il est le plus difficile de se former quelque idée à moins d'une étude spéciale de cette littérature. La première question que nous nous adressons sur un livre est : Quel en est le sujet? Pour 10rieilt, au contraire, le sujet n^est guère qu'un prétexte^ et l'unité d'un ouvrage ne réside d'ordinaire que dans la vue toute personnelle que l'auteur y a portée. Hariri lui-même nous fait connaître Tobjel qu't) s'est proposé en composant les Séances. « J'ai voulu, dit-il,
LES SÈARCBS DE HARIRI. i91
dans sa préface, qu'elles renfermass^t tous les mots de la langue, sérieux el plaisants, les termes légers et graves, les perles et les brillants de Vélocution, ainsi que les expressions les plus piquantes, y compris certains passages du Coran et quelques métonymies remarquables. J'y ai déplus enchâssé un choix de proverbes arabes, des observations littéraires, des questions grammaticales, des cas lexicologiques, des nouvelles qui n'avaient pas encore été racontées, des discours variés, des exhortations propres à faire pleurarle pécheur et des plaisanteries capables de faire oublier au malheureux ses chagrins. »
Le canevas sur lequel Hariri a brodé cet étrange dessin est en apparence des plus frivoles. C'est la se* rie des métamorphoses d'un mendiant lettré, nommé Abou-Zeid de Saroudj, sorte de Prêtée qu'on retrouve sous toutes les formes, jouant tous les rôles, à peu prés OHnme certains personnages comiques du théâtre italien, le Stenterello de Florence, par exemple. Le récit est placé dans la bouclie d*un homme honnête et sensé, Harelh ben-Hammam, qui, voyageant pour son instruction et ses affaires, rencontre partput sur sa route Abott-Zeid sous un oostume nouveau, le prend un moment au sérieux avec la foule, et finit par recon* naître sous tous les masques le rusé mendiant. Tantôt prédicateur ému, Abou-Zeid transporte son auditoire
M8 LES SÈAKCES DE IIAR1RI.
et arrache des larmes aax pécheurs ; le soir du même jour, Harethle rencontre se livrant à la débauche dans un cabaret avec les aumônes qu'il a recueillies de h piété des croyants. Tantôt, avocat éloquent, il s'entend avec son adversaire pour tromper le juge et sa partie. Tour à tour boiteux, aveugle, maître d'école, improvisateur, prédicateur ambulant, faux derviche, médecin, dévot, libertin, il sait changer de figure comme de manteau, et parcourt toutes les situations de la vie pour s'en moquer et exploiter la simplicité des bonnes âmes. Ce n'est pas qu'il soit absolument dégradé et inaccessible à tout sentiment d'honneur. Nullement. Plat valet pour le public, il est frondeur pour les gens en place, et se drape parfois dans ses haillons avec une majesté digne d'Edie Ochiltree et des plus tiers mendiants de Walter Scott. 11 a été riche et considéré autrefois; les croisés ont pris sa ville natale et pillé ses biens ; il ne se croit pas obligé d'être honnête homme malgré la fortune. A l'endroit de la morale, il a pris son parti une fois pour toutes ; ses principes se réduisent à celui-ci : a Pour parvenir à t^ fins, ne crains pas de parcourir l'hippodrome de la mise. et du nicnsonge; dresse tes filets, et prends les sots qui s'y laisisetit tomber. » Ses talents auraient pu lui faire obtenir des emplois lucratifs; il a préféré la vie du mendiant, parce qu'elle laisse plus d'indépen-