‹ Essais de morale & de critiqueChapitre 23 sur 23 · SM LES SÉANCES DE UARIRI · texte numérisé non relu

SM LES SÉANCES DE UARIRI

la pensée. Si c'était là un moyen de mettre fin aux querelles et d'obtenir la paix, on consentirait peut-être à acheter à ce haut prix un bien si désirable. Mais non : l'homme met d'autant plas de passion dans un débat que YiA^l en est plus mince; on s'égorge aussi bien pour des cochers \erts ou bleus que pour des opinions et des principes, et c'est une grande erreur de croire que l'amoindrissement des esprits ait jamais été une garantie de repos.

La meilleure comédie qu'ait produite le moyen âge, la Farce de Paielinj qui, rajeunie et plutôt alTaîblîe qu'améliorée, a pu réussir au dix-huitième siècle et faire la réputation de Brueys et Palaprat, vient de paraître dans sa forme primitive par les soins de M. Génin\ D'excellents juges, M. Littrc, dans la Revue des Deux Mondes (15 juillet 1855), M. Magnin dans le Journal des Savants (décembre 1855), ont rendu hommage à rérudition, au goût exercé, à Texactitude scrupuleuse du nouvel éditeur. La tâche qu'il s'était im-

* Paris^ Chamerol, 1854.

posée présentait de grandes difficultés : les manuscrits de la Farce de Patelin sont rares et méritent peu de confiance ; les premières éditions, œuvres de Timprimerie naissante, sont pleines de fautes et exigeaient pour être corrigées une grande sagacité. La belle édition de M. Génin, aussi accomplie sous le rapport typographique qu'au point de vue de la philologie, restera comme Téditioa modèle, et prendra son rang dans cette série de restaurations d'œuvres antiques qui semble devoir constituer une partie essentielle du travail scientifique au dix-neuvième siècle.

Patelin est la pièce la plus spirituelle et la plus achevée de notre vieux théâtre comique. Les naïves représentations du treizième siècle ont certainement plus de charme : le Jeu de la Fenillée d'Adam de la Halle, en particulier, offre bien plus de véritable finesse et se distingue par une verve digne d'Aristophane ^ Mais l'entente delà scène et delà distribution des parties font entièrement défaut dans ces premiers essais, tandis que Patelin nous représente la comédie complète, la comédie telle que Tentend Molière, telle que la comprit Tantiquité. L'auteur était évidemment un homme habile, pratiquant son art avec expë-

« Voir le Théâtre français au moyen âge, de4IM. Monmcrqué et Fr. Michel. Paris, 1839.

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riencc et souvent même avec trop de réflexion* Ce qui caractérise en effet les compositions primitives et vraiment naïves, c'est que l'écrivain ne se doute pas des beautés que nous admirons dans son œuvre ; heureuse ignorance d*où résultent une candeur et une sobriété qui ne sauraient s'imiter. Ici, au contraire» l'auteur a si bien conscience de ses traits d'esprit, qu'il les épuise en les répétant jusqu'à la fatigue. Malgré ce défaut, la Farce du moyen âge fait avec Patelin son entrée sur le terrain de l'art véritable. Tandis que le Mystère n'arriva jamais, en France du moins, à se transformer en tragédie et resta toujours frappé d'une incurable impuissance, si bien que le génie tragique à son réveil fut obligé de se rattacher à des traditions clrangéres, la farce confine de plain-pied à la comédie moderne, a C'est de la farce, dit très-bien M. Génin, qu'est sortie la gloire réelle et durable du théâtre français, la comédie d'intrigue aussi bien que la comédie de caractère. Je doute un peu que le Cid et Cinna descendent du mystère de la Passion; mais je suis bien sur qu'il y a une filiation directe entre la Farce de Patelin et le Légataire^ et Tartufe^ et même le Misanthrope, »

Ni l'auteur ni la date précise de la Farce de Patelin ne sont connus. La discussion de ces deux points ne pouvait manquer de suggérer à un critique aussi spi*

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rituel que M. Génin d'ingénieuses conjectures. Quant à la date, M. Génin se trouve amené par difTérents rapprochements à la placer au temps de Charles Vil et de Louis XI, \ers 1460. C'est du moins la limite en deçà de laquelle on ne peut songer à descendre , et il faut avouer que les objections que d'habiles critiques ont adressées à N. Génin tendent ù donner à Patelin plus d'ancienneté. — La question d'auteur n'est pas moins incertaine, et, en attribuant Patdin à Antoine de la Sale , l'auteur de la Chronique de petit Jehan de Saintré et des Quinze joies de mariage^ l'un des conteurs des Cent Nouvelles nouvelles, M. Génin a bien moins voulu sans doute indiquer une provenance réelle que désigner la région littéraire à laquelle la Farce de Patelin semble appartenir.

La farce publiée par M. Génin est en eiïet le chefd'œuvre de cette littérature essentiellement roturière, narquoise, spirituelle, immorale, que produisit la fin du moyen âge, et qui trouva dans Louis XI un zélé protecteur et sa plus complète personnification. On raconte qu'au banquet du sacre ce roi sans façon, génc par la couronne de Reims, qui s'ajustait mal à sa tète, la posa sur la table à côté de lui, puis, sans égard pour la noble assistance, sans égard pour le duc de Bourgogne, représentant de l'antique courtoisie, il causa tout le temps avec un joyeux et subtil compère,

qui se tenait au dos de sa chaise. Ce que Louis XI fit le premierjourdesonrègne, le goût public l'avait fait avant lui. Il y eut au quinzième siècle toute une littérature qu on pourrait appeler la littérature Louis Xl^ où la suprême vertu est la finesse, où la grandeur est impitoyablement sacrifiée au succès. Les nobles lictions dont avait vécu le moyen âge sont évanouies ; Charlemagne est devenu un ridicule personnage dont les romanciers, indignes successeurs des trouvères, font le type de rimbécillilé ; Arthur s'est affaibli dans de pâles imitations ^et touche presque aux fadeurs de TAmadis ; TÉglise amoindrie se proclame ellemême à son siècle de fer ; les saints font défaut ; la pauvre Jeanne d'Arc n'est apparue un moment avec ses imaginations d'un autre flge, en compagnie de sainte Catherine, de saint Micliel et de ses sœurs du paradis^ que pour être condamnée par le pédantismc scolaslique et l'égolsme cupide ; cette belle vision ne réveilla rien autour d'elle et attendit quatre cents ans pour être comprise* Tous les éléments moraux que la race germanique semble avoir portés dans la Gaule avec elle, le sentiment de Tindépendance individuellci la révolte contre le système administratif et gouveme« mental des Romains, où l'individu n'avait aucun droit contre TEtat, la grande imagination, Théroisme chevaleresque, ontdisparu. 11 reste Tesprit gaulois, esprit

plat, posiUr, sans élévation, fort avisé pour les clioses de ce inonde, moraliste à sa manière, mais à condition qu'on entende par moralité l'art de réussir ici-bas. Cet esprit goguenard, destructeur de toute noblesse et de tout idéal, qui, en plein n)oyen âge, sous le monastique et chevaleresque saint Louis, fit sa première apparition, qui, sous Philippe le Bel et presque sous sa royale dictée, se montra avec une singulière hardiesse dans les écrits de Jean de Meung, mais sans exdure encore la vigueur et une certaine distinction, éclate avec toutes ses allures bourgeoises chez maître Patelin. Épopée d*un âge de fripons, comme Fa dit M. Nichelet. Patelin est Texpression de cette laideur vulgaire et immorale, mais spirituelle, qui caractérise le quinzième siècle et que les miniatures de ce temps nous révèlent avec tant d*originalité. Laideur utile pourtant et dont il ne faut pas médire, car le noble et poétique moyen âge devait disparaître. La noblesse s'achète toujours cher; la féodalité germanique était devenue pour le monde une chaîne intolérable ; une réaction d'en bas était nécessaire, et ce rude labeur ne voulait pas de mains délicates. Où en serions-nous si Louis XI avait eu le cœur moins vil, l'âme moins cupide, la conscience plus timorée?

A ce point de vue, on ne saurait affirmer que la Farce de Patelin elle-même ne signale pas un progrès.

L'historien elle critique littéraire portent souvent sur un même fait des jugements très-divers. Le critique iie doit jamais prendre son parti de la vulgarité; l'historien sait que les nuances des choses sont infinies, que le bien des uns est le mal des autres, et que tout jugement absolu appliqué aux révolutions du passé est défectueux* L'historien n'est pas obligé de s'en tenir aux exigences de l'esthétique ; les siècles les plus condamnés au point de vue de l'art sont souvent pour lui les plus féconds. Ce quatorzième siècle, si pauvre d'intelligence et de poésie, si inférieur au treizième pour la grande originalité, est au fond bien plus analogue aux temps modernes et en un sens plus avancé. La poésie veut pourses héros un monde d'individualités illimitées où ils puissent se développer librement, sans être tenus captifs dans le réseau de servitudes où l'égalité des droits enferme l'homme civilisé. Or cette combinaisou sociale, si essentielle pour l'art, ne peut se réaliser qu'au prix de la violence et de Toppression. Une époque régulière comme celle où nous vivons ne saurait servir de théâtre à un grand poëme, pai^ce qu'un homme n'y peut atteindre de grandes proportions sans devenir odieux. Le moyen flge est, en ce sens, pour les temps modernes ce que l'âge héroïque était pour l'antiquité, je veux dire l'époque à laquelle l'art doit se reporter pour trouver un champ favo-

5t0 Là FARCE DE PATELIN.

rable & ses créolions. Mais c'est là un regret d'artiste que rhistoire n*est pas obligée de partager. L'idéal poétique de la chansoa de Roland est fort supérieur à celui de Patelin ; et pourtant la condition humaine était à quelques égards meilleure à l'époque où l'on applaudissait Patelin qu'à l'époque où l'on se nourrissait des exploits de Roland. L' avènement d'une classe infé* rieure à la place d'une aristocratie ne va pas sans un certain abaissement momentané de l'esprit et du goût. Que respirent en général les chants populaires, en France du moins ? La malice, la finesse pratique, un tour d'esprit grivois et moqueur, mais peu de moralité, peu d'élévation. Le souci du bien et du beau n'y tient guère de place : réussir et faire son diemin, tel est le principal enjeu qu'on y voit proposé à l'activité ; le plus coupable est loin d'y être toujours le plus ridicule.

Patelin me parait le type le plus achevé de ce premier essai de littérature bourgeoise qui suit la ruine d'un grand idéal aristocratique. Quand on passe des nobles iictions créées par les belles époques du moyen Age aux œuvres plates et roturières du quatorzième et du quinzième siècle, on sent tout d'abord une profonde déchéance. D'un monde de grandeur et de fierté, on tombe à une littérature sans idéal ni délicatesse. Au lieu du sérieux et du respect, qui sont la condition

LA FARGE DE PATELIN. Ml

essentielle du grand art, on ne trouve devant soi qu'un scepticisme vulgaire , non le scepticisme qui résulte d'une pensée vigoureuse s'usant elle-même, mais le scepticisme des âmes basses qui ne peuvent s'élever à la conception de ce qui est beau et pur. Roland et son héroïsme, Lancelot et Tristan avec leur fine sentimentalité, le chevalier du Saint-Graal poursuivant sa sainte chimère, les aventures déjà moins grandioses, mais pleines de charme encoi^e, d'Âucassin et Njcolette, d'Amis ctÂmile, n'ont rien à faire ici. Ce sont bien d'autres héros qu'il faut au public que le poâe a maintenant U satisfaire. Un avocat décrié et mis au pilori s'entretenant avec Guillemelte, sa digne épouse, des moyens de mettre à neuf leurs habits usés ; l'avocat leurrant de belles paroles le drapier, son voisin, pour se faire donner du drap à crédit, puis employant un grossier artifice pour ne pas le payer ; le drapier se félicitant d'avoir trompé Patelin en lui vendant vingt-quatre sous ce qui n'en vaut que vingt ; le berger Thibaud Agnelet volant le drapier, son patron, et trouvant Patelin prêt à plaider pour lui contre leur commun débiteur ; le t)erger enfin trompant l'avocat qui lui a fait gagner une mauvaise cause et tournant contre lui la ruse que l'avocat lui a enseignée contre sa partie ; voilà la nouvelle littérature qui succède à celle des trouvères et des troubadours : la friponnerie en action, un monde

de Tolenrs, où le plus honnête homme (encore ne Yesiil pas tout à fait), le drapier, est le plus sacrifié. Assurément, si Louis XI, comme il est asseï vraisemblable, t assisté à ce spectacle, il a dû s'y plaire. Je crois le voir de son air moqueur applaudissant Patelin ; Agnelet surtout a dû lui paraître un héros. Tous les personnages de la pièce sont à la fois trompeurs et trompés ; Agnelet seul trompe tout le monde : son patron, le juge, l'avocat; il les trompe par sa feinte bêtise et n'est trompé par personne. La palme lui appartient. Tout habile qu'il était, le roi ne vit pas sans doute la portée historique du drame qui le faisait sourire : il fallait plusieurs siédes pour que la royauté apprit à ses dépens que Thibaud Agnelet est un client ingrat , et que, quand on se fait son avocat, on risque fort de ne pas toucher ses honoraires.

Le défaut irréparable de la Farce de Pateliny au point de vue de l'art, est cette bassesse de cœur audessus de laquelle l'auteur ne s'élève jamais. Ce sont les faiblesses, les inconséquences de la nature humaine qui sont ridicules, et non ses hontes. Le spectacle delà dégradation morale ne saurait être un digne objet de plaisanterie. Certes, il serait puéril de déprécier la comédie en général, et surtout ce sentiment délicat, Vud des plus élevés et des plus complets de notre nature, l'ironie , acte de maître, par lequel l'esprit humain

établit sa supériorité sur le inonde, et dont les grandes races seules sont capables. L'homme n*a pas de marque plus décisive de sa noblesse qu'un certain sourire (in, silencieux, impliquant au fond la plus haute pliilosophie. Une rigoureuse analyse démontrerait que l'ironie entre pour une part dans toutes les créations vraiment élevées, et, s'il s'écrit une Divine Comédie du dix-neuviémc siècle, je maintiens que Tironie y aura place comme dans l'Olympe antique. Mais la farce n'est pas l'ironie, elle en est la caricature : le masque déprimé des Sganarelle ou des Scapin n'est que repoussant. Molière lui-même, malgré son art exquis, ne sauve pas ce que l'ignoble et le vulgaire ont par euxmêmes d'odieux, et j'avoue que cetémincnt comédien me blesse, lorsqu'il abandonne la grande observation pour faire grimacer certains personnages et me faire rire au prix de la honte d'un être humain.

L'auteur de Maistre Patelin fait bien pis encore. Quand la farce nous montre la victoire du fripon et la bétisc honnête victimée, elle a complètement tort aux yeux de la morale ; cependant, la bêtise étant à sa manière un défaut esthétique, c'est-à-dire quelque chose qui rabaisse la nature humaine, on peut ne pas trouver mauvais de la voir par moments humiliée. Mais que la bêtise et la friponnerie triomphent à la fois, que Thibaud Agnelet, le plus sot de la bande, trompe

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tous les autres par sa sutlise même et gagne son procès en faisant la bêle, voilà ce qui est désespérant et inunoral au pins haut degré. Car enfin la conséquence à tirer de là serait œlle-ci : Si vous voulez réussir, soyez fripon ; mais, si vous voulez réussir plus sûrement encore, tàcliez d'être ou de paraître un sot.

La valeur morale de la Farce de Patelin est donc assez mince; mais la valeur historique et le mérite littéraire en sont incontestables. Avec la Chronique de petit Jehan de Saintré, Patelin est le document le plus précieux de l'état moral de la fin du moyen âge. Q est toujours injuste de cJiercher directement dans la comédie ou dans la satire le tableau des mœurs d'une époque^ et on aurait tort de croire que les avocats, les juges, les bergers et les drapiers du quinzième siècle ressemblassent à ceux que nous voyons en scène dans Patelin : c'est comme si Ton prétendait que toute l'antiquité était composée de Daves et de Trimalcions. Mais l'esprit d'un siècle peut se conclure de la nature des spectacles qui l'ont intéressé Or Timpression que laisse Patelin est pour nous des plus tristes : on ne peut s'empêcher de plaindre le temps où un avilissement de la nature humaine que rien ne compense a provoqué autre chose que le dégoût.

» ox

Les savants en général n'écrivent pas de Souvenirs : ils ont peu à raconter ; leurs recherches les habituent à voir les choses par un côté tout impersonnel. Le public d'ailleurs ne s'intéresse guère plus à leurs personnes qu'à leurs travaux ; il a, pour justifier son dédain, un mot commode qui est à lui seul un an*ét sans appel, le mot de pédantisme, Nous sommes si timides* contre le ridicule, que tout ce qui semble y prêter nous devient suspect, et que bien des esprits

• Am dem Leben eines alten Prof essors, par le docteur Frédéric Creuzer, profcssriir à FUniversité de Heidelberg. Leipzig et narmMadt, 1848.

délicats aiment mieux rester superficiels quede s'exposer à une accusation si redoutable. Depuis Montaigne, qui a soin de nous avertir « qu'il ne s*est rongé les ongles à Tétude d^aucune science, qu*il n'en a gousté que la crouste première en son enfance, et n'en a retenu en général qu'un informe visage, un peu de chaque chose et rien du tout, à la françoise, » jusqu'à Mascarille, qui prétend bien que ses vers ont Taircavalier et ne sentent pas le pédant, l'esprit français s'est toujours laissé dominer par une sorte de respect humain mal enfendu, qui met à la place du pédantisme de la science ce que M"*' de Staël appelait si bien le piianîisme (le la légèreté. 11 est assez bizarre, en effet, qu*on soit ridicule pour être sérieusement ce que Ton est, et que la première condition pour avoir droit de parler de tout soit d'afficher la prétention de ne rien savoir. Cette fausse délicatesse est certainement l'une des causes qui égarent en France le plus d'esprits distingués, et j'ose dire que parmi nous le commencement de la sagesse est d'être endurci contre la mauvaise honte, qui fait envisager la frivolité comme de bon ton et le sérieux comme ridicule.

Non-seulement les traits de caractère que Ton droit stigmatiser du nom de pédantisme sont presque toujours de louables et solides qualités , mais il suffit de savoir les bien prendre pour y trouver mille grftces,

mille travers pleins de charmes, et pour être tenté d'envier à TAllemagne le bonheur qu'elle a de posséder une variété infinie de types d'illustres pédants. Je ne connais pour ma part aucune lecture plus attachante que les biographies des savants allemands et hollandais de la grande école : celle de Hemsterhuys, celle de Wyttenbach, par exemple. Sous une apparence de simplicité et presque de pesanteur, quelle originalité et parfois quelle finesse I Chez nous, l'érudit restera longtemps encore dans Topinion un curieux, un amateur de raretés, qui n'a de valeur que quand il est amusant; quelque chose comme Tabbé lettré du dixhuitième siècle, un meuble de château, utile pour les jours de pluie. En Allemagne, la science a réussi à mieux marquer sa place. On y a mieux compris que, si le plus noble emploi de la vie humaine est de péné' trer Fénigme de l'univers, on ne saurait y arriver que par la science positive des réalités ; que le savant qui poursuit les millions de faits dont se compose le monde est par conséquent le vrai philosophe, ou du moins le préparateur nécessaire de la philosophie. De là cette haute naïveté à laquelle n'atteignent que les hommes bien pénétrés du sérieux de leur cause, cl ces petits ridicules dont sourient les dégoûtés, mais qui ne sont accordés qu'aux caractères entiers et simples.

Le ciiarmanl volume de Mémoires personnels que vient de nous donner un illustre représentant de la science allemande, M. Creuzer, Tauteur de celte histoire des religions deranliquité, maintenant dépassée, mais qui fut en son temps si utile, est le plus parfait miroir de la vie calme, satisfaite, douceoMmt élevée, qui est celle des universités en Allemagne. On aime tout d'abord cette bonhomie persuadée que ce qui l'intéresse doit intéresser tout le monde, et qui veut associer le Icc* teur à la tranquille joie de ses souvenirs. Autant la vanité qui cherche à se grandir en initiant le public à ses prétendues confidences nous attriste et nous irrite, autant cette pieuse satisfaction d'un vieillard de quatre* vingts ans, qui, en repassant sur sa vie, a le droit d en être content, nous plait et nous intéresse. Pour attacher tant de prix à son passé, il faut n'y trouver ni haine ni amertume. Les attaques si passionnées qui poursuivirent le savant auteur de la Symbolique n ont laissé aucune trace dans son livre, non plus que dans son âme. Les reproches les plus déraisonnables ne l'ont pas un moment ébranlé dans sa douceur ni entraîné d*un pas au delà de ce qu'il voulait être. Esprit delà fa« mille d'Érasme et deMélanchthon, il s'est vu accuser de conspirer avec les jésuites contre la liberté politique et religieuse, et cette ridicule accusation ne lui a pas fait faire un pas vers le jésuitismci II resta à la fois

l'aini de Hegel cl du mystique Gœrrcs, de Gœtlic cl du converti Frédéric Schlegcl. Dans ce livre où il vient de nous ouvrir son cœur, je ne trouve d autre vengeance contre tant d'injustes agresseurs, et en particulier contre J. H. Voss, Vaiitisymbolique^ qu'une tout innocente plaisanterie. Au moment de monter V»n diligence pour se rendre de Paris à Heidelberg, il trouva le coupé presque rempli par un jésuite en grande robe, a Quel maliieur, lui dit un de ses amis, que ce pauvre Voss ne soit plus, pour dénoncer au public le voyage concerté de Frédéric Creuzer en compagnie d'un jésuite ! »

On aime à savoir comment s'est développée une conscience religieuse aussi distinguée que celle de M. Creuzer. Les souvenirs de son enfance, passée tout entière à Marbourg, sa ville natale, renferment à cet égard de curieuses révélations. C'est à l'admirable église de Sainte-Élisabetli, le type le plus parfait peutêtre de l'art chrétien à sa meilleure époque, qu'il rattache lui-même ses premières impressions religieuses. On peut dire que la Symbolupi; fut conçue tout entière sous ces voûtes, dans le cerveau de cet enfant. « Notre belle église de Sainte-Élisabctli, dit-il, était pour moi tout un monde. Les longues nefs formées de colonnes élancées, le chœur avec ses vitraux peints, les chapelles latérales avec les tombeaux des land^

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graves, les statues des chevaliers, les armoiries, les niclies peuplées de bienheureux, les peintures antiques représentant la vie de la sainte et de son mari mort à la croisade, tout cela m*enchantait et faisait pour moi des jours de fête de tous ceux où j'assistais au culte divin dans ce temple incomparable. Et lorsque, à certaines époques de Tannée, les portes de l'ancienne sacristie étaient ouvertes, que les images dorées de Marie tenant son petit enfant et des douze apôtres se découvraient , et que le $acristain expliquait aux paysans, qui se pressaient en foule pour l'entendre, la valeur incalculable et les propriétés merveilleuses des pierres précieuses qui se gardaient dans le trésor, j*en avais à rêver pour des semaines. » Un vieux livre de cantiques spirituels, copié par son père, fut la seconde cause qui développa le germe de mysticisme déposé dans l'Aroc fine et impressionnable du jeune Creuzer. I^ poésie et le symbole l'occupaient déjà tout entier; il n'aimait la religion que dans son expression grandiose ; les chants des fidèles réunis le ravissaient; au contraire, la prière du collège lui était insipide, et lui-même nous apprend que jamais il ne put y attacher la moindre valeur religieuse.

M. Creuzer fait à ce propos une singulière conression, que je rapporterai parce que bien des personnes aimeront peut-être à voir leur propre barbarie excusée par

D'UN VIEUX PROFESSEUR ALLEMAND. 33i

l'exemple d'un illustre penseur. H avoue qu'en fait de musique religieuse il n'a jamais compris que les chants d'église, exécutés avec ensemble par le peuple, et que toutes les combinaisons de la musique savante des modernes sont toujours restées pour lui lettre close. Combien de personnes, si elles étaient sincères, avoueraient de même qu'elles préfèrent à toute la musique de l'Italie et même de TAllemagne une belle psalmodie, le rhythme de ces vieilles hymnes qui ont conservé leur physionomie primitive I Et, après tout, n'auraient-elles pas, au besoin, une théorie pour justiGer cette préférence 7 Qu'est-ce que la musique d'église (je ne parle pas de la musique sacrilège qui, de nos jours, usurpe ce nom ; j'entends le plain-chant dans sa large et naïve simplicité), qu'est-ce que le plain-chant, si ce n'est la grande et vraie musique, la musique des Grecs? Où faut-il aller pour entendre, à l'heure qu'il est, l'air charmant qui rendit si populaire dans Tantiquité le nom de Sapho? A l'église. Où faut-il aller pour entendre le rhythme des odes de Pindare, rhythme sans lequel, il faut l'avouer, ces singulières compositions n'ont guère plus de valeur pour nous que des cantates privées de leur chant ? A l'église : un docte académicien Ta prouvée Dire qu'on n'aime

* M. Vincent, Notices et Extraits des manuscritiide la Bibliothèque du roi, t. XVI.

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que le chant d'église, cela veut donc dire tout simplement qu'on a le goût ancien en musique. Or c'est là un aveu qu'on peut faire sans honte ; il est certain, eo eflet, que, si la notation musicale des Grecs nous était parvenue d'une façon pleinement intelligible, on verrait que leur musique était du même ordre que leur sculpture, et que dans cet art, comme dans tous les autres, la Grèce a donné la mesure du grand, du noble, du simple, de tout ce qui saisit profondément Tâme et l'élève sans effort. *

Une foule d'autres impressions religieuses sont rendues dans le livre de M . Creuzer avec un grand charme. Je n'ignore pas que les curieux, qui chercheront dans ce petit volume le genre d'intérêt que l'on est habitué à trouver dans des Mémoires, reprocheront à M. Creuzer de ne pas tout dire, et même de passer sous silence précisément les points sur lesquels le lecteur attendait des confidences. Ainsi pas un mot qui rappelle que cet érudit, en apparence si éteint par les années et les travaux, a été le héros d'une romantique histoire qui émut toute l'Allemagne ; pas même un regret pour la belle chanoinesse qui se jeta, dit-On, pour lui, dans le Ncckar ! Le docte historien des symboles de l'antiquité a-t-il repoussé ces souvenii^ comme trop profanes? Nous ne voulons pas le croire : M. Creuzer n'est pas de ceux qui peuvent scinder leur vie en deux parts.

D'UiN VIEUX PUOFESSKUR ALLEMAND. 5^23

Mais il a pensé avec raison qu'il est certaines religions qui ne s'expriment bien que par le silence, et que les souvenirs ont leur discrétion, comme les sentiments eux-mêmes. Il a voulu d'ailleurs que son livre portât l'empreinte austère de sa vie toute vouée à l'étude, et présentât un reflet de cet âge héroïque de la science allemande, dont il est lui-même, de nos jours, un des plus illustres survivants.

Quel siècle, en effet, dans Thistoire de la pensée, que celui qui, annoncé de loin par le génie universel de Leibnitz, s'ouvre avec Wolf et Heyne, et s'achève avecNiebuhr, les Schlegel. les Humboldt, et l'esprit humain verra-t-il désormais une aussi merveilleuse union de la science et de la philosophie, de la haute religion et de la poésie ? Qu'est-ce que Gœthe, qu'est-ce que Herder , qu'est-ce que Hegel, si ce n'est le fixh duit immédiat de cet immense travail critique qui s*opéra dans les universités allemandes à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci? A Dieu ne plaise que je cherche à rabaisser la France à propos dun homme qui doit la meilleure partie de sa fortune littéraire au bonheur qu'il a eu d'être traduit par un savant de notre nation, et qui se plaît, à chaque page de son dernier écrit, à rendre hommage au génie philologique des Sacy, des Burnouf I Mais il faut avouer qu'à part quelques illustres

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exceptions, la grande manière d*enlendie la science dans ses rapports avec la philosophie, l'esthétique et la religion, n'est pas précisément le fait de l'esprit français : la philosophie n'a été trop souvent en France qu'une sorte de scolastique abstraite, s'isolant delà connaissance des faits et de l'histoire ; Térudition, un passe-temps pour les oisifs ; la religion, un dogme accepté sur la foi du pape et des évéques, et dont la conscience individuelle n'a pas à s'occuper. I/unité de la vie supérieure de l'homme, la valeur religieuse du besoin qui nous porte à pénétrer le secret des choses, ont été en général peu comprises par nous.

Les singulières contradictions et les fictions bizarres auxquelles donnent lieu dans notre société cette façon un peu superficielle d'envisager la culture intellectuelle et morale frappèrent beaucoup M. Creuzer dans le voyage qu'il fit en France en 1826. Ses surprises commencent à Strasbourg, où il rencontre un de ses confrères de l'Académie des inscriptions, dont les opinions voltairiennes lui étaient connues, en tournée d'inspection universitaire avec un jésuite : l'excellent Creuzer ne revient pas de ce prodige et cherche encore vainement à se l'expliquer. La protection de son collègue vollairien ne lui fut pas d'ailleurs inutile : un exemplaire de sa propre édition du De RepMicà de Cicéron, qu'il portail avec lui, faillit le compromettre ; on ne put

jamais décider la douane à laisser passer ce titre séditieux. A Paris, ce sont bien d'autres sujets d*étonnement. Le pasteur Marron lui communique les inquiétudes de ses coreligionnaires ; il voit Charles X suivre les processions dans les rues avec toute sa cour, « et cependant, ajoute-t-il^ dans les sociétés d'hommes cultivés il n était jamais question de théologie. Parmi les académiciens de Paris, je n'ai pas entendu prononcer un mot sur les différences de confession, si bien qu'on aurait pu croire qu'ils y étaient indifférents. Benjamin Con* slant lui' même, qui était alors au plus fort de sa polémique, après l'accueil le plus aimable, ne me parla que de choses scientifiques. »

Les habitudes cérémonieuses de l'Allemagne rendirent M. Creuzer fort susceptible sur un autre point beaucoup moins grave. « Ce qui me frappa surtout, ditil, dans les hommes d'Etat et les savants avec lesquels je me trouvai en rapporta Paris, ce fut l'extrême simplicité de leur extérieur. A l'une des séances de l'Institut, je dus être averti par un de mes confrères que mon voisin était le marquis de Pastoret, tant la mise et les manières de ce vice-président de la chambre des Pairs étaient loin de révéler sa haute position : le baron de Sacy entra dans le costume le plus modeste, sans aucune des nombreuses "décorations qu'il avait droit de porter, avec des livres sous le bras. Daunou,

I*ancien président du conseil des Cinq-Cents, puis tribun, Daunou qui avait tenu un moment dans ses mains la destinée de son pays, était dans son extérieur d'une simplicité plus que socratique. Les dîners et les réceptions ofTraient aussi le caractère le plus bourgeois, et se faisaient avec moins de cérémonie que dans les plus petites universités d'Allemagne. Les académiciens non mariés traitaient leurs amis au restaurant, comme le fit pour moi M » Je m arrête, de peur de commettre des indiscrétions sur le ménage des amis encore vivants de M. Creuzer.

Il faut avouer, en effet, que M. Creuzer, parfois si discret sur ses souvenirs personnels, l'est beaucoup moins sur le compte de ses amis. Ses amis et le public n'ont pas du reste a le regretter. Le chapitre relatif à M. et madame Wyttenbach, par exemple, est certainement un des plus intéressants de son opuscule ; grâce aux révélations de IM. Creuzer, nous possédons sous les trnits de ce couple respectable le tableau idéal d'un savant ménage de Hollande. La Hollande est, sanscon** tredit, après Tltalie, le pays qui a produit le plus grand noml)re de femmes distinguées par leur érudition. Je dis, après Tltalie; en effet, chose étrange I c'est la contrée de l'Europe où l'éducation des femmes esft en général le plus négligée qui est par excellence la terre classique des femmes savantes. Les universités

de Padoue et de Bologne ont eu le singulier privilège de compter jusqu'à nos jours plusieurs femmes parmi leurs docteurs. Madame Clo tilde Tambroni a figuré jusqu'en 1817 parmi les professeui^s de Puniversitë de Bologne; elle y avait occupé, durant plusieurs années, la chaire de littérature grecque, qu'elle quitta par refus de serment à la république cîspadane. A Padoue, Hélène Piscopia enseigna la philosophie et écrivit doctement sur la théologie, les mathématiques, l'astronomie ; à Padoue encore (d'autres disent à Bologne), Novella d'Andréa suppléait son père dans renseignement du droit canon : on avait seulement la précaution de faire tendre ce jour-là un petit rideau devant la chaire. Chez ces doctes dames, en effet, la science était loin de nuire à la beauté. J'ai vu à Padoue, dans l'église de Saint-Antoine et sous le portique de l'Université, deux bustes d'Hélène Piscopia en costume de bénédictine. Us justifient la passion qu'elle inspira aux plus grands seigneurs de son temps, passion à laquelle elle se montra toujours insensible, bien que ses parents l'eussent relevée à son insu du vœu de virginité qu'elle avait fait à Tâge de onze ans. On peut voir dans Tomasini (VirotiimUbisfriftmElogia) les portraits des autres dames illustres de l'université de Padoue; elles sont pour la plupart remarquablement belles. Je ne sais si Ton possède de même les portraits des

ji» SOUTESIRS

feuMMs savasles de Holhiide ; mais ce que Ton connail par ool-dire des dtarmes de madame Ruhnkenius (Ftto Rmkmkam, par Wytleobadi, page 72) est fait pour oous donner la plus haute opinion de leur beauté. Voila certes pins qu il n en faut pour réfuter les méchancetés de Molière. De même, en efiet, que les personnes pieuses auront toujours contre Tartufe un grief asseï fondé, de même il me semble que les personnes sérieuses auront toujours quelque peine à approuver les Femmes Mvanfrs. Cette façon de présenter les meilleures choses par leur côté ridicule, cette préférence accordée à la vulgarité bourgeoise sur la noblesse intellectuelle, parfois peut-être afifectée, a toujours de graves inconvénients dans un pays conune le nôtre, où le ton est la règle à peu près souveraine de l'opinion, et je ne m'étonne pas que les sociétés distinguées de i672 aient fait tous leurs efforts pour arrêter à sa naissance ce dangereux ouvrage. Qu'il y aurait une belle apologie à écrire Pro dodo femineo sejru !

Madame Wyttenbach, qui m'a engagé dans cette digression, était Française d'origine et docteur de Funiversité de Haii>ourg. Le beau milieu platonique où elle vivait et qui se montre si bien dans le principal de ses ouvrages, le Banquet de LéontiSy la fit accuser de paganisme par les piétistes ou temps : il n'en était rien; dans ses derniers jours, elle écrivait à Creuzer :

« J'ai vécu cl je meurs dans les principes que vous avez connus à Wyttenbach. J*ai le bonheur de jouir de la tranquillité d'âme la plus parfaite. La bienfaisance, recommandée d* une manière si touchante dans TÉvangile, a embelli mes jours et en embellit la fm. » L'avant-veille de sa mort, faisant allusion au commencement du PA^don, elle lui envoyait encore ces mots, tracés de sa main élégante et ferme : « Le vaisseau de Délos se fait longtemps attendre. » C*est un curieux spectacle que celui de ces vieilles et saintes mœurs, se prolongeant presque jusqu'à nos jours, au milieu des bouleverseiùents amenés par les révolutions. Les déboires du pauvre Wyttenbach, ennemi des visites et de toute représentation officielle, au milieu des régimes nouveaux qui se succédaient en Hollande; sa douleur quand l'université de Leyde se trouva un matin n'être plus qu'aune académie de TUniversité de France, gouvernée par M. de Fontanes et inspectée par M. Noël; son désespoir quand il lui fallut, en qualité de membre de l'Institut de Hollande, s'affubler d'un habit galonné d'or et mettre des épauletles : tout cela forme un tableau très-piquant et très-finement rendu. Comme Ruhnkenius, son maître, dont il nous a laissé la biographie, il se maria fort tard ; mais Ruhnkenius c unissait le culte des muses i celui des sirènes, de manière i plaire en même temps aux unes et aux

autres, et à participer également à leurs faveurs ^ » Le chapitre de son mariage commence par ces mots : Ruhnkenius non erat novus in amore!

On ne lit pas de ces choses-là dans la vie de M. Creuser. Tout y est élevé, pur, innocent. On est heureux en le lisant, car on sent qu*il a vécu heureux, doucement sollicité parla pensée, sans en être dévoré, aussi peu tourmenté par le dogmatisme que par le scepticisme, influent et honoré, sans avoir été ministre ni homme d'Etat. Quelle vie charmante que celle des philologues, quand ils savent comprendre leur bonheur et ne l'échangent pas contre les décevantes jouissaDoes de l'ambition ! Déchargé du plus rude souci qui soit imposé à l'homme ici-bas, celui d'avoir une opinion exprimée sur les choses divines et humaines, ils jouent dans ce monde le plus commode des rôles, celui de spectateurs. Étrangers aux passions de secte ou de parti, ouverts à la vérité, de quelque part qu'elle vienne, ils voient tout aboutir à leur tribunal, et euxmêmes ne relèvent de personne. Le bien, le mal, le beau, le laid, le médiocre même, tout les intéresse; car toute chose a son prix, quand on l'envisage comme partie intégrante de cet univers. La curiosité philosophique devient ainsi le plus noble et le plus sûr emploi

« Vita D, RuJinkenii a Wytlenbachio.scnpta, p. 43.

de la pensée. Quand même tout le reste serait vanité, il semble que la curiosité ne le serait pas; et, quand même elle le serait, cette façon d*écouler la vie aura toujours été la plus douce manière d'exister.

Un homme fort laborieux et fort zélé pour la bonne littérature, M. Livet, vient de publier une nouvelle édition de V Histoire de r Académie françaisey par PelUsson et d'Olivet, en l'accompagnant d'une introduction^ d'éclaircissements et de notes qui témoignent d'une très-grande instruction. Les ouvrages de Pellisson et d'Olivet sont de vrais modèles de cette manière de raconter, simple, distinguée, pleine d'abandon, qui disparait chez nous de jour en jour devant l'envahis-

• Histoire de VAcadémie française, \ar Pellisson el d'Olivet, avec une introduction, des éclaircissements et des notes, par M. Ch. Livet. Paris, Didier, 1858.

354 L'AGADÉIIIE FRANÇAISE.

sèment du mauvais goût et de Tenflurc. Formées en grande partie de pièces officielles, ces deux histoires ont tout le charme de compositions originales. Les rapports qui précédèrent l'institution de VAcadëmie, les lettres patentes de sa fondation sont de vrais chefsd'œuvre, et font sentir admirablement Tun des mérites de Tancienne monarchie, je veux dire son style excellent, sa a civilité, » comme Ton disait autrefois. On sent partout dans les actes de cette noble royauté une entente élevée des choses de l'esprit, une libérale grandeur qui, loin de chercher à tout absorber, veut que Ton vive autour d'elle. Comme elle n'avait d'autre prétention que d'être hors de pair, elle ne connut jamais ces impatiences auxquelles échappent si difficilement les régimes nouveaux. Le pire défaut des gouvernements, la jalousie, n'approcha jamais d'elle ; car elle n'admettait pas qu'auCHn développement légitime lui fit concurrence ou dérobât quelque chose à sa prérogative incontestée.

L'Académie française est la seule institution en France qui ait un peu plus de deux cents ans. Aussi est-elle le seul corps (j'excepte naturellement le clergé, ou pour mieux dire l'épiscopat) qui ait été jusqu'ici entièrement à l'abri des entreprises des divers gouvernements. L'Institut lui-même, qui y a heureusement échappé, a résisté aux attaques, non en s'en

référant à ses origines révolutionnaires, qui nelexposaienl que trop aux envahissements de l'administration, mais en se rattachant aux vieilles libertés de la plus ancienne des Académies qui le composent. La liberté n'est assurée que quand elle se fonde sur des institutions qui ont longtemps duré. On pourrait montrer que les seules planches de salut sur lesquelles se réfugie encoi*e de nos jours quelque indépendance sont des épaves de ce qu'on appelle en France l'ancien régime. Q'on essaye de se figurer un pouvoir, quelque autorisé à tout faire qu'on le suppose, qui ose porter atteinte à ce chiffre de quarante, devenu sacramentel en littérature ; on n'y réussira pas. 11 y a là une barrière que la langue elle-même a consacrée. Sans le savoir et sans le vouloir. Richelieu, le jour où il fonda TAcadémie, posa le grain de sable devant lequel devait expirer l'énorme puissance dont il fut le principal créateur, la puissance de 1 État. Le pays du monde où les institutions politiques ont été les plus faibles devait donner naissance à la plus forte institution littéraire qu'aucune nation ait possédée, et le programme du fondateur devait cette fois du moins se vérifier à la lettre : « l'Académie était assise sur des fondements assez forts pour durer autant que la monarchie. »

Dés ses premières années , l'Académie française fut violemment attaquée, et depuis elle n'a jamais cessé

de Tétre. Dîsons-le toul d'abord : il y a au fond de ces altaques des raisons bien plus profondes que Ton n est d'ordinaire tenté de le croire. On suppose volontiers que le dépit de la vanité blessée et la jalousie qu éprouvent les natures inférieures pour ce qu'elles ne peuvent atteindre ont dicté tant de déclamations passionnées. Il n*en est point ainsi. L'antipathie que l'Académie française a toujours excitée chez une ceilaine classe de personnes tient à des causes fort sérieuses, et s'explique par les éléments très-divers dont se compose cette singulière institution. « Environ Tan 1629, quelques particuliers, logés en divers endroits de Paris, ne trouvant rien de plus incommode dans celte grande ville que d'aller fort souvent se chercher les uns les autres sans se trouver, résolurent de se voir un jour de la semaine chez lun d'eux. Ils étaient tous gens de lettres et d'un mérite fort au-dessus du commun : M. Godeau, maintenant évéque de Grasse, qui n'était pas encore ecclésiastique ; H. de Gombauld, M. Chapelain, M. Conrart, M. Giry, feu M. Habert, commissaire de Tartillerie, M. l'abbé de Cérisy, son frère, M. de Serizay et M. de Malleville. Ils s'assemblaient chez M. Conrart, qui s'était.trouvé le plus commodément logé pour les recevoir, au cœur de la ville, d'où tous les autres étaient presque également éloignés. Là, ils s'entretenaient familièrement, comme ils

eussent fait en une visite ordinaire, el de toutes sortes de choses, d'affaires, de nouvelles, de belles-lettres. Que si quelqu'un de la compagnie avait fait un ouvrage, commeil arrivait souvent, il le communiquait volontiers à tous les autres, qui lui en disaient librement leur avis ; et leurs conférences étaient suivies, tantôt d'une promenade, tantôt d'une collation qu'ils faisaient ensemble. Ils continuèrent ainsi trois ou quatre ans, et, comme j'ai oui dire à plusieurs d'entre eux, c'était avec un plaisir extrême et un profit incroyable ; de sorte que quand ils parlent encore aujourd'hui de ce temps-là et de ce premier âge de l'Académie, ils en parlent comme d'un flge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et toute la liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans autres lois que celles de l'amitié , ils goûtaient ensemble tout ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux ctdepluscharmant^ »

Voilà la première origine de l'établissement qui, agrandi et consacré parla sanction du roi, devint l'Académie française. Un œil exercé eût pu dès lors entrevoir en cette réunion d'hommes spirituels et distingués le germe d'une institution littéraire sans doute, mais avant tout morale et sociale. Celui qui s'y trompa le

< PeilWson, pages 8-9.

Si

538 I/AGADtSIIE FRANÇAISE.

moins, ce fut le parlement. Avec cet instinct de clairvoyante jalousie qui a toujours inspiré aux corps judiciaires une défiance secrète pour ce qui fonde findépendance de l'individu, il vit très- bien que les lettres patentes du cardinal fondaient bien plus qu'une conférence littéraire : durant trois ans il refusa obstinément de les enregistrer. Mais déjà les conséquences de la création de Richelieu se développaient avec rapidité. L'Académie comptait à peine quelques années d'existence, et un immense résultat était atteint, l'ennoblissement de Tesprit. Jusque-là, mendiant, parasite ou pédagogue, l'esprit n'avait point eu de forteresse, et avait cherché son asile à l'ombre de Tèglise et du château féodal. Désormais, c'est l'homme d'esprit qui accorde aux gentilshommes le titre de confrères. L'Académie ne donne pas la gloire (celle-là se distribue on ne sait trop par quelles mains) ; mais elle confère en un jour ce que le roi lui-même ne pouvait donner qu'avec l'aide du temps, la considération. 11 faut lire les très-curieux récits qui nous ont été conservés de la visite de la reine Christine ' pour se tigurer à quel point l'Académie s'était tout d'abord emparée de IV pinion. L'importance sociale d'un homme comme Voiture, qui, presque sans rien publier, préludait déjà au

* Livet, II, pages 45i el suiv.

rôle de Voltaire, par son esprit, sa conversation, ses manières, son impertinence avec les gens de qualité, est aussi un véritable événement, et montre qu'une puissance nouvelle était apparue dans le monde, le jour où quelques bourgeois lettrés tirent agréer comme un service d'État leurs réunions hebdomadaires et leurs efforts pour inaugurer un goût plus pur.

Je ne veux rien exagérer, et je m'exposerais à de fort graves objections si je prêtais à l'ancienne Académie une entière liberté de gouvernement intérieur, qu'aucune institution en France, depuis le treizième siècle, n'a jamais possédée. L'Académie dépendait du roi, mais elle en dépendait directement; or dépendre directement du roi, c'était alors la liberté. Ce qui rend le despotisme si pesant, ce qui en fait à la longue une cause de destruction pour tout ce qui est libéral et élevé, c'est beaucoup moins le pouvoir absolu accordé à un seul que le partage de ce pouvoir entre des agents que leur position même condamne à être des hommes médiocres et tracassiers. Voilà pourquoi, dans l'ancienne monarchie, la sujétion immédiate à la royauté était une condition d'indépendance et donnait des libertés inconnues dans notre société contemporaine, même à ses meilleurs jours. Molière pouvait tout oser, à la seule condition de divertir le roi. Depuis que les privilèges ont disparu, le ridicule seul a conservé les

siens ; il se défend comme un droit, et si un grand comique paraissait de notre temps, il se trouverait à chaque instant en présence de respectabilités inattaquables que le comédien de Louis XIV ne connaissait pas.

C'est parce qu'elles n'ont point suffisamment compris ce caractère social de l'Académie française que beaucoup de personnes sont surprises, en parcourant la liste des sujets qui ont rempli les quarante fauteuils, d y trouver bien des noms qui ne rappellent pas tout d'abord de grands mérites littéraires. Cette objection serait fondée si TAcadémie était un corps exclusivement composé d'hommes de lettres ; elle tombe, si l'on entend les devoirs de l'Académie dans leur sens le plus étendu. Les livres ne sont qu'une des formes sous lesquelles l'œuvre si vaste de la culture des esprits s'accomplit et se répand. Une des forces de l'esprit français est le lien étroit qui a toujours existé parmi nous entre ceux qui font les livres et ceux qui les lisent et les apprécient. Si nous vivions au dix-septième ou au dix-huitième siècle, nous verrions que tous ces personnages inconnus, qui semblent occuper dans les listes de TAcadémie une place usurpée, ont eu une grande importance sociale, (iette espèce d'influence ne survivant guère à la personne qui Ta exercée, on a peine à la comprendre à distance; l'histoire ne

L'ACADÉMIE FRANÇAISE. r.i!

conserve les noms que des grands écrivains, des grands politiques, des grands capitaines ; elle laisse ignorer ce qu'on doit de reconnaissance à l'homme du monde qui remplit bien les devoirs de son état. Je regrette, pour ma part, le temps où un joli quatrain fait par un gentilhomme était un titre académique. L'épigramme était une garantie a défaut d'autre. Hélas 1 on la tuée sans que les ridicules qui y donnaient lieu aient du même coup disparu.

11 faut, d'ailleurs, se rappeler que l'un des objets de la fondation de l'Académie était de purger la langue des scories que le pédantisme de l'école et du barreau y avaient introduites : écrire comme les gens qui parlaient bien, voilà ce qu'elle essayait d'enseigner par ses exemples et ses leçons. 11 était donc essentiel qu elle fit une large part dans son sein aux hommes qui représentaient le ton de la bonne compagnie. Conrart, le modèle du secrétaire perpétuel, n'écrivit ou plutôt n'imprima rien. Ah I ne dites pas qu'ils n'ont rien fait, ces obscurs beaux esprits dont la vie se passa à instruire le procès des mots et à peser des syllabes. Ils ont fait un chef-d'œuvre, la langue française. Ils ont rendu un service inappréciable à Tesprit humain en créant le Dictionnaire^ en nous préservant de celte liberté indéfinie qui perd les langues, en traçant autour de nous ces précieuses limites qui nous obligent à tor-

tiircr dix fois notre pensée avant de l'avoir amenée à un cadre possible et vrai. Longtemps, je l'avoue, ces chaînes m'ont révolte ; je maudissais comme les Allemands les entraves qui nous empêchent à chaque instant de dire ce que nous voulons. Mais plus tard j'ai reconnu que c'était là un immense avantage et la cause même qui assure à notre langue son universalité. On n'a vraimentatteint la pleine maturité del' esprit que quand on est arrive à voir qu'on peut tout dire sans appareil scolastique, avec la langue des gens du monde, et que le Dictionnaire de r Académie renferme ce qu'il faut pour l'expression de toute pensée, quelque délicate , quelque nouvelle, quelque raffinée qu'elle soit.

11 faut faire la même réponse aux objections tirées des lacunes que certaines personnes croient remarquer dans la liste des membres de l'Académie. Le nom de Pascal est peut-être le seul dont l'absence ne puisse se justifier par d'excellentes raisons. Descartes s'était fait Hollandais, et d'ailleurs ce n'est pas à l'Académie française que ce génie essentiellement scientiCque avait sa place. L'objection tirée de l'absence de Molière est bien plus faible encore. Je trouve au contraire la conduite de TAcadèmie très-délicate envers ce grand homme. Elle ne l'admit qu'après sa mort, quand il ne pouvait plus la compromettre. Y songe-t-on ? Les Seguiér, les Coislin, les Bossuet, auraient pu voir leur

confrère exposé chaque soir aux sifflets du parterre et aux coups de bâton de Scapin 1 L'homme qui se montre en public peut être un fort honnête homme et même un homme de génie. Mais (à sa place je m'en consolerais) il aura toujours dans la société une condition à part. Il faut respecter ce formalisme nécessaire au bel ordre de la vie humaine, et auquel TAcadémie, gardienne des préjugés utiles, est particulièrement obligée de tenir. Tout le monde doit avoir des préjugés, excepté le critique. Ah I plût à Dieu que notre pauvre société démantelée eût plus de ces limites salutaires qui, en inspirant à chacun le respect de luimême, produisaient à défaut de vertu la fierté, et servaient d'appui aux âmes que le devoir ou la religion ne soutiennent point assez 1

Il n est pas jusqu'à Topinion fort répandue d'après laquelle les femmes exerceraient une certaine influence dans les élections, qui, au point de vue que je viens de développer, ne cesse d'être un reproche contre l'Académie. J'ignore complètement si le fait est fondé, et je suis porté à croire que c'est là un de ces commérages provenant du besoin qu'ont les gens du dehors de supposer qu'il se passe quelque chose derrière les coulisses ; mais, s'il était vrai, je n'y trouverais rien que de fort naturel. Il serait certes déplacé que, dans un corps scientifique, les femmes se mêlassent de juger le

344 L AGADËMIE FRANÇAISE.

mérite des candidats, chimistes, physiciens, philologues, etc. ; mais dès qu'il s'agit de tact et de goût, elles peuvent, elles doivent même avoir un avis. Les femmes ont eu une part dans la formation de l'esprit français; il faut leur laisser le droit de travailler dans la forme qui leur appartient à l'amélioration du goût et des mœurs.

Que de grandes concessions aient été nécessaires pour créer cette espèce de maîtrise en fait de bon ton que l'Académie représente parmi nous, on ne saurait le méconnaître. I^es matières spéculatives, en cessant d'être l'apanage de l'école et en passant sous le contrôle des hommes du monde, se virent assujetties à des nécessités inconnues jusque-là. On peut croire que r esprit français, dégagé de ces entraves, eût montré en certaines matières plus de sérieux, et qu'en général les travaux de première main, moins rejetés dans Tombre par les brillants succès du talent et de Tart d'écrire, se fussent plus richement développés parmi nous ; ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que sans cette longue éducation de style et de rhétorique, l'esprit français n'eût point eu ce qui fait son cachet particulier. Je ne voudrais point passer pour un de ces flatteurs toujours attentifs à caresser les défauts de leur pays, et le pire défaut du nôtre est sans contredit cette coquetterie qui lui fait croire trop volontiers que tout le

L'ACADÉUIE FRANÇAISE. 345

monde pense à lui et l'admire, même quand on le plaint. Le génie français n'est pas de tous ceux qui se partagent le monde le plus philosophique, le plus poétique surtout; mais c'est certainement le plus complet, le plus mesuré, le plus propre à créer une forme de culture intellectuelle qui s'impose à tous. Croyant beaucoup pins au bon sens et aux facultés communes de lesprit humain qu'aux dons de la raison réfléchie, les vrais représentants du goût français traitent impitoyablement de pédantisme tout ce qui ressemble à des habitudes professionnelles, tout ce qui implique un langage technique et spécial. De là des jugements souvent superficiels, mais aussi une merveilleuse aptitude pour donner à toute chose une forme dvile et polie. Certes, s'il y a deux professions qui exigent une discipline particulière de l'esprit, ce sont celles du médecin et de l'homme de loi ; et pourtant que ne doivent pas ces deux professions au bon sens de Boileau, de Molière, de l'auteur des Plaideurs! Un odieux héritage de la barbarie, dont la persistance jusqu'à la fin du dernier siècle est un vrai prodige, la tor. turejudiciaire, a-t-elle été abolie par des magistrats, par des jurisconsultes? Nullement. Notre confrère, M. Laboulaye, en faisait récemment la remarque ' avec son

* Préface de Vlnslttulion au droit français de Claude Fleury. Paris, Durand, 1858.

3ir> L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

sens si droit et sa forte érudition. Les légistes les plus honnêtes et les plus judicieux en parlent comme de la chose du monde la plus naturelle, et si TAssembée nationale, qui nétait pas composée de légistes de profession, ne Veut abolie, je n'affirme pas qu'elle n'eût trouvé place dans le Code d'instruction criminelle à côté de tant de restes de l'ancien Chàtelet.

A Dieu ne plaise que je rabaisse les droits des spédalités ou que je veuille diminuer la créance qu'elles méritent. Je conviendrai même, si l'on veut, que Texistence d'un corps moins soucieux du fond des choses que de la forme constituerait un vrai danger et ferait dégénérer la culture de l'esprit en une vaine rfa^orique, s'il ne trouvait d'utiles secours dans les liens étroits qui l'unissent, au sein de l'Institut, à des compagnies plus essentiellement savantes. L'investigation, en effet, dans le champ des études historiques comme dans celui de la nature, suppose des précautions dont les hommes du monde, d'ordinaire trop peu en garde contre Terreur ou la fraude, sont peu capables. Constater un fait n'est pas si facile qu'ils le pensent, el quand les personnes peu au courant des méthodes veulent se former un jugement dans les choses qui sont du domaine des savants de profession, il y a infiniment à parier qu'elles tomberont dans quelque grosse erreur. Mais les spécialités ne sont pas tout : une Acadé-^

mie des sciences, divisée, comme celle de Berlin par exemple, en deux sections, Tune pour les sciences physiques et mathématiques, l'autre pour les sciences historiques et philologiques, est loin de correspondre à l'ensemble de l'esprit humain. Il y a encore le côté moral de toutes ces études, l'esprit, le talent, le caractère, choses indéfinissables et sans application à un sujet spécial. Souvent des esprits nuls et des hommes peu honorables ont fait des découvertes importante^ et des'travaux utiles. 11 est donc essentiel qu'à côté des . Académies qui représentent les branches diverses du savoir positif, il y en ait une qui représente la noblesse même de l'esprit humain dans ses applications les plus diverses. Les fondateurs de l'Institut, dominés par les idées étroites de leur temps, ne comprirent point cela : l'Académie française fut pour eux une spécialité comme une autre ; ils en tirent une Classe de grammaire ! La grande renaissance de la société française qui s'opéra vei*s 1816 ramena les choses à un ^ meilleur état. L'esprit grossièrement positif du commencement de ce siècle ne régna plus en maitre : une part fut faite au goût littéraire et aux opinions des gens du monde, opinions très-saines dans leur généralité, car elles ne dérivent point de théories abstraites, elles ne reculent pas devant les contradictions, elles ne sacrifient rien aux formules ni au besoin d'absolu.

On arrive ainsi de toutes parts à ce grand résultat qu'en définitive TAcadéniie, à chaque époque, a fait ce qu'elle devait faire : au dix-septième siècle, elle a fait la langue noble à laquelle nous devons ce qu'il y a de meilleur dans la discipline de notre pensée ; au dixhuitième siècle, la philosophie; au dix-neuvième, je ne sais trop comment exprimer les devoirs très-compliqués qui pèsent sur elle, chargée qu'elle est de suppléer à Tabsence de toute autre aristocratie; mais si l'on veut appeler du nom de résistance la protestation morale qui, à certaines époques, est le premier devoir de ceux qui ne veulent pas être complices de rabaissement des caractères et des esprits, il faut dire que TAcadémie a noblement résisté. La révolution ayant détruit parmi nous tout ce qui pouvait faire contre-poids au pouvoir exorbitant de TÉtat, il n'est resté debout, pour maintenir les droits de la conscience individuelle, que la religion et l'esprit. La religion, à d'autres époques, a héroïquement résisté, et je persiste à croire qu'il y a dans le christianisme des éléments dont un libéralisme éclairé pouri*ait tirer parti. La religion, en effet, étant la chose du monde la moins susceptible d'être administrée, finit toujours à la longue par devenir une machine d'opposition contre les régimes qui veulent tout régler. Mais il faut avouer qu'à part de belles exceptions, 1* Église ne semble pas rêver de nos

jours la gloire des Chrysostome et des Thomas Becket. Les hommes voués aux travaux de l'esprit se sont ainsi trouvés presque seuls chargés du rôle des anciennes aristocraties, sans rien de ce qui rendait si facile à ces dernières Taccom plissement de leurs devoirs. Ceux qui reprochent à TAcadémie de n'être pas de son temps en font donc en réalité le plus bel éloge. L'essentiel, de notre temps, n'est pas de créer, mais dé durer et de résister. En littérature, comme en toute chose, les ordres ont été confondus. Notre siècle, mesurant tout à ses idées matérialistes et mercantiles, a cru, en établissant ou plutôt (je demande âmes savants collaborateurs de conserver à cet égard mon opinion personnelle) en exagérant la propriété littéraire, relever, et, comme on dit, émanciper le travail de l'esprit. On n'a pas vu que par là on faisait une profession entre tant d'autres ; or qui ne voit que si les lettres sont une profession, c'est la dernière de toutes ?*Descartes, Bossuet et les grands écrivains de leur âge étaient-ils des hommes de lettres? Non ; en ce temps-là, on était gentilhomme, on était évoque, on était magistrat, on était académicien, et on écrivait si Ton avait quelque motif pour cela. Du moment que la carrière des lettres peut être embrassée comme lucrative, elle perd toute sa noblesse. Le gentilhomme d'autrefois, qui n^eût pas daigné recevoir le roturier plus riche que lui, traitait d'é-

550 L*ACiD&HIB FRANÇAISE.

gai à égal l*homme de lettres pauvre. Eût41 agi de la sorte si la fonction de l'homme de lettres eût été un métier comme un autre? L'opinion, qui est toujours fondée ai quelque chose, n'accorde ce haut degré d*estime qui constitue la noblesse qu'à ce qui ne rapporte rien ; elle sent que ce qui donne la gloire ne doit être payé que par la gloire, ^t que Tinviolabilité des caractères est bien moins garantie par la richesse que par l'honneur et la fierté.

Que l'Académie continue à remplir son devoir, qui est de maintenir la délicatesse de Tesprit françab au milieu des rudes épreuves que notre siècle lui fait su« bir, de prolester contre la grande erreur qui porte nos contemporains à regarder comme un abus tout ce qui fonde r indépendance de l'individu, de combattre ce goût du vulgaire qui &it les succès depuis que la littérature a cessé de prendre son idéal dans la société polie. « Qu'elle ne soit, comme le disait il y a un an un de ses membres dont le noble cœur a un écho pour tout ce qui est grand S qu'elle ne soit à aucun degré complice de l'engourdissement moral et intellectuel de notre temps ; qu'elle nous fasse respirer le souffle d'un meilleur avenir 1 » A toutes les époques, il y a eu une basse littérature ; mais le grand danger de notre

' M. de Montalembert, Discours d'ouverture de la séance des cinq Académies de VlnstUut en 1857.

L'ÂGADËMIE FRANÇAISE. 551

siède est que cette basse littérature, profitant de nos désastres, tend de plus en plus à prendre le premier rang. L'Académie est mieux placée que personne pour combattre ce mal : elle est en possession du seul privilège qui ait survécu à nos révolutions; elle aune tribune, la plus écoutée de toutes ; elle confère le droit de tout dédaigner. Quand on sait bien comprendre Tessence et la mission d'un tel corps, on doit voir que les fautes littéraires sont de sa part de peu de conséquence ; quant aux fautes scientifiques, il lui est difficile de les éviter : Tessentiel est qu*il ne commette jamais une faute de tact.

On raconte qu a la foire d'Ocadh, rendez-vous commercial et congrès littéraire de l'Arabie avant Mahomet, les poètes des diverses tribus récitaient publiquement leurs vers, et que les pièces qui avaient le plus captivé Tadmiration des auditeurs étaient écrites en lettres d'or et suspendues avec des clous d'or aux portes de la Caaba ; telle est Torigine des sept M'oallakaty ces poèmes admirables où se peint avec tant de charme la vie arabe anté-islamique. 11 n'est pas douteux que les produits étalés au palais de Tlndustrie ne soient supérieurs de tous points à ceux qui Bguraient à la foire d'Ocadh; mais les partisans les plus déclarés du pro-

35i LA POÉSIE DE L'EXPOSITION.

grès m'accorderont qu^il faut faire une exception pour la poésie, et que, sous ce rapport, les deux exhibitions ne sauraient être comparées. Je me hâte de faire réparation aux poètes inconnus dont les vers ne sont pas venus jusqu'à moi; il me sufDt qu*aucune de leurs œuvres n ait été acceptée du public, et n'ait reçu cette consécration qui fait une partie essentielle de la beauté d'un poème. Comment une réunion d'hommes qui autrefois, et même à des époques trës-rapprochées de nous, eût été couronnée d'une auréole de poésie a-t-elle passé sans rien dire à l'imagination et sans produire une strophe digne de mémoire^ Voilà, certes, un problème digne d'étude et sur lequel, à défaut de poèmes à examiner, il peut être bon de méditer un moment.

Le passé a eu ses pan^yries, nobles comme lui, et à aucune la poésie n'a manqué. Tandis que les dieux avaient le privilège de réunir les hommes, les fêles étaient autant des congrès littéraires que des réunions religieuses ; les jeux de la Grèce eurent Pindare pour célébrer leurs vainqueurs, et entendirent dans la bouche d'Hérodote les premiers et naïfs bégayements de l'histoire. Lorsque les saints eurent succédé aux dieux, les pèlerinages devinrent des centres puissants de création légendaire, dont chacun eut son poème. Les tournois furent à leur manière les fêtes de l'honneur et de

la beauté ; la poésie des trouvères et des Minnesinger s'y rattache comme à son berceau. On citerait à peine un lieu du monde où les hommes se soient donné rendez-vous, et autour duquel lartet la poésie ne se soient point épanouis.

Quand le moyen âge en décadence eut épuisé toutes les ressources de sa vie poétique et religieuse, une institution pleine d'originalité vint les renouveler pour quelque temps. Ce fut un spectacle extraordinaire que ce jubilé de Tan 1500, où Ion vit plus de deux millions d*hommes accourir, sous l'impulsion d'une foi vive encore, de toutes les parties de la chrétienté. A certains jours Rome compta dans son sein jusqu'à* deux cent mille étrangers ; il fallut faire des brèches aux murs pour éviter les accidents qui se multipliaient aux portes. Malgré plus d'un détail qui sentait la dégradation des temps, le jubilé eut son poème. Dante se trouva à Romeen 1300; ilvitles deux longues files de pèlerins qui traversaient le pont Saint-Ange, « d'un côté, ayant tous le front tourné vers le château pour aller à Saint- Pierre, de l'autre, allant vers le mont. » (/n/*., XVIII.) 11 se souvint de cette image dans son Enfer, et, en mémoire de l'événement qu'il envisageait comme le plus grand du siècle, il plaça en 1 300 son voyage k travers les régions invisibles. L'art, comme la poésie, consacra la grande assemblée du monde chrétien.

GioUo, qui parait avoir été du nombre des pèlerins, peignit, dans le portique de Latran, Bonifaee VIIl publiant la bulle de convocation qui devait ébranler l'Europe entière. L'histoire enfin trouva dans celte f&te séculaire l'occasion de son réveil, a Demeurant avec les pèlerins dans la ville sainte, dit Villani, voyant les grandes et antiques cliosesde cette cité, et lisant les hauts faits des Romains, écrits par Virgile, Salluste, Lucain, Tite-Live, Valère-Maxime, Paul Orose et autres maîtres en histoire, je pris leur style et manière d'écrire, et d'autant que Florence, comme fille et créature de Rome, était particulièrement disposée pour exécuter de grandes choses, il me parut convenable de raconter en un volume les commencements de cette ville, son passé, son présent et ce qu'il plaira à Dieu de son avenir. »

Ainsi, toujours et partout, une pensée supérieure à leur existence finie a réuni les hommes et s'est traduite en symboles divers sous l'action de la poésie et de Tart. Pour la première fois, notre siècle a convoqué de grandes multitudes sans leur proposer un but idéal. Aux jeux antiques, aux pèlerinages, aux tournois, aux jubilés ont succédé des comices industriels. Deux fois l'Europe s'est dérangée pour voir des mar- * chandises étalées et comparer des produits matériels, et, au retour de ces pèlerinages d'un genre nouveau.

Là poésie de L'EXPOSITION. 357

personne ne s'est plaint qu^ quelque chose lui manquât. Est-il un plus grand signe de la révolution qui s*est accomplie dans les opinions humaines et du dé* placement qui s'est fait dans la valeur relative des choses? N'est-il pas évident que le monde a perdu en noblesse, et qu'à ses hautes ambitions d'autrefois, qu'on appellera, si l'on veut, chimériques et barbares, ont succédé des soins plus humbles et plus positifs? Le prophète de notre âge, Fourier, avait prédit qu'un jour, au lieu de se rencontrer dans des batailles ou des conciles oecuméniques, les portions rivales de l'humanité se disputeraient Texcellence dans la confection des petits gâteaux. Sans doute ce grand progrès n'est pas encore pleinement accompli ; mais bien des pas ont été faits en ce sens : il y a quelques jours, les plus fortes tètes de l'Europe étaient occupées à décider queUe nation fabrique le mieux la soie ou le coton.

Il serait téméraire de proférer ici des paroles de récrimination ou de blâme ; habitué à respecter les faits accomplis, notre temps n'admet pas volontiers que l'on critique la direction générale de son mouvement. On ne saurait nier, d'ailleurs, que les améliorations matérielles, quand elles contribuent à élever le niveau des classes inférieures et à rapprocher les peuples, ne servent à une fin religieuse et morale et n'aient, par conséquent, droit au respect. L'erreur n'est pas de procla-

^58 LA POÉSIE DE I/EXPOSITIOy

mer Tindustrie bonne et utile, mais de l'exalter outre inesui^ et d'attacher trop d'importance à certains perfectionnements. En cet ordre de choses, le bien une fois obtenu, le rafTmement est de peu de prix ; car, si le but de la vie humaine est le bonheur, lepassé, sans aucune de ces superfluités, l'a fort bien réalisé. Et si, comme le pensent à bon droit les sages, la seule chose nécessaire est la noblesse morale et intellectuelle, ces accessoires v contribuent pour assez peu de chose. L'histoire nous offre d'admirables développements intellectuels et des Ages d'or de bonheur qui se sont produits au milieu d'un état matériel très-grossier. La race brahmanique dans l'Inde a atteint un ordre de spéculations philosophiques que l'Allemagne seule, de nos jours, a dépassé, tout en restant pour la civilisation extérieure au niveau des sociétés les moins avancées. L'incomparable idéal de l'Évangile, où le sens moral se déploie avec de si merveilleuses délicatesses, nous transporte au milieu d'une vie simple comme celle de nos campagnes, et où les complications delà vie extérieure n'occupent presque aucune place.

Ce sont là, il est vrai, des civilisations partielles, où ridée de Vart et cet instinct qui porte l'homme à orner ce qui l'entoure l'ont presque entièrement défaut. Une civilisation complète doit tenir compte de l'art et de la beauté presque autant que de la morale et du déve-

loppement intellectud. Mais, loin que les progrès de l'art soient parallèles à ceux que fait une nation dans le goût du confortable (je suis obligé de me servir de ce mot barbare pour exprimer une idée peu française), il est permis de dire sans paradoxe que les temps et les pays où le confortable est devenu le principal attrait du public ont été les moins doués sous le rapport de lart. Les deux plus beaux moments artistiques de l'histoire de Thumanité sont, à n'en pas douter, ceux que nous présentent la Grèce au cinquième siècle avant Tère dirétienne et l'Italie de la Renaissance. Or, si nous étudions de près ces deux grands moments, nous verrons qu'à côté d'un sentiment du beau merveilleusement développé il y avait absence presque complète de soin pour tout ce qui tient au bien-être et aux commodités de la vie. *Le confortable privé était chez les Grecs à peu près inconnu; ces citoyens de petites villes, qui élevaient autour d'eux tant d'admirables monuments publics, demeuraient dans des maisons plus que modestes, dont quelques vases, chefs-d'œuvre d'élégance, il est vrai, faisaient tout l'ameublement. Vit-on jamais plus de grâce et de simplicité réunies que dans cette ravissante procession des Panathénées de la cella du Parthénon ? Le costume de ces jeunes filles, qui nous représentent l'aristocratie d'Athènes , ne surpasse point le luxe des paysannes ; les objets

SeO LA POÉSIE DE L'EXPOSITION

qu^elles portent pour le sacrifice rappellent les ustensiles les plus humbles et les plus usuels.

L'Italie de la Renaissance présente le même contraste. Le Vatican, cet incomparable sanctuaire du grand art, est, sous le rapport du confortable, leplus triste palais du monde, nu, délabré, inhabitable, ouvert à tous les vents ^ Il n'est pas de parvenu qui voulût de nos jours habiter les chambres du cardinal Bibbiena, décorées par Raphaël, avant de les avoir rendues dignes de lui et de sa fortune. L'Italie, qui a traversé les plus profondes décadences et les époques du plus déplorable mauvais goût, mais qut n'a jamais perdu le sentiment de la noblesse et de la grandeur, est toujours restée indifTérente à ce que nous envisageons comme essentiel à une civilisation avancée. Compares le palais italien (et l'ancien hôtel français qui en dérive) à la maison anglaise : d'un côté, nul souci des petits détails de la vie, nul soin delà commodité, tout sacrifié au noble style, négligence extrême et, je me hâte de le dire, fâcheuse, pour tout ce qui n'intéresse que la bonne tenue et la propreté ; de l'autre, une merveilleuse appropriation à tous les besoins, l'utile envisagé comme loi suprême, une exquise propreté, mais absence du

' La seule aile qui soit habitée est moderne et insignifiante aa point de vue de Fart.

sentiment de la grande beauté, la prétention de l'art, si elle ose se produire, n'aboutissant qu'à des œuvres gauches et niaises. Est*ce faute de bonne volonté ou par suite d*un goût dominant et exclusif? Non, certes; car, dans son admiration, l'Anglais est le plus confiant et le plus éclectique des hommes. C'est que la commodité, exclut le style; un pot de fabrique anglaise est mieux adapté à sa destination que tous les vases grecs de Yulci ou de Nola ; ceux-ci sont des œuvres d'art, tandis que le pot anglais ne sera jamais qu'un ustensile de ménage. Pourquoi Rome est-elle un des lieux du monde où Ton s'élève le mieux au sentiment des grandes et belles'choses? Parce que la vie vulgaire y est presque effacée. Le jour où les petites habitudes de la civilisalion européenne y deviendraient dominantes, le jour où des magasins imités des boulevards remplaceraient les pauvres boutiques de la place Navone, où des cheminées de manufactui'es fumeraient sur l'Aventin, Rome, je veux dire la Rome chère à tout ce qui pense et qui sent, la cité de l'âme, comme l'appelait Byron, n'existerait plus.

Mais je vais établir ma thèse par un exemple bien plus décisif et qui constitue un fiait capital dans l'histoire de l'humanité. Il existe une nation qui, longtemps avant toutes les autres, a été en possession des procédés de l'industrie la plus raffinée, qui, jusqu'à la fin du der-

3e0 LA POÉSIE DE L'EXPff

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Aces deux exemples j'ajouterai celui de la France, qui, dans le domaine de l'art, continua ou plutôt releva avec beaucoupde bonheur la tradition de Tltalie. U faut rendre à l'ancienne aristocratie française cette justice qu'elle conserva toujours le sentiment du grand style, et repoussa le colifichet, même aux époques du

' Abel Rémusat» dans le Journal asiatique, tome 1" (18^22)» pa^ IS6 et suivantes.

nier siècle, a dépassé les races les plus nobles en tout ce qui tient aux commodités de la yîe ; c'est la Chine. La Chine offre ce phénomène remarquable d'un peuple qui n'a jamais rêvé, qui, an lieu de mythologie et de fables, a eu tout d'abord une littérature spéciale et positive, au lieu de poèmes, des traités de tedmologie; eh bien I la Chine n'a rien qui puisse mériter le nom d'aii. Avec sa merveilleuse habileté de main, avec sa coquetterie et son goût pour l'élégance, elle n'est jamais arrivée à l'expression de la betrutë ; de même qu'avec ses procédés matériels si avancés, son empirisme parfois si exact, elle n'a rien qui ressemble à la science. Je craindrais de paraître systématique en développant ici les vues que l'étude comparée des civilisations amène à se former sur le développement industriel des diverses races humaines : on pourrait démontrer que les races supérieures, la race indo-européenne, par exemple, sont restées, avant l'époque de l'empire romain, étrangères à toute idée de confortable ; que les métiers, la navigation, l'industrie, ont été longtemps le partage exclusif de races inférieures ; que les grands peuples ne s'adonnèrent au commerce que tard, et quand ils eurent déjà perdu une partie de leur noblesse; qu'au moyen âge, les nations chrétiennes, si supérieures à celles de l'Orient pour les instincts poétiques et religieux, reçurent presque

toute leur initiation industrielle de l'Asie, et que, jusqu'aux progrès dans les sciences d'application qui ont signalé le commencement de notre siècle, la Chine avait conservé sa supériorité industrielle sur l'Europe; en sorte qu'il n'y a nulle exagération dans cette formule historique soutenue par M. Abel Rèmusat : Le luxe européen est d'origine asiatique et surtout chinoise * . Mais le développement de ces théories m'entraînerait trop loin, et m'engagerait dans des considérations qui passent en France pour des paradoxes. Je m'arrête donc à cet incontestable résultat, que le progrès de l'industrie n'est nullement, dans l'histoire, parallèle à celui de l'art et de la vraie civilisation, puisque les deux sociétés où l'art s'est élevé à la plus grande hauteur, la Grèce antique et l'Italie de la Renaissance, sont restées étrangères aux raffinements industriels.

 ces deux exemples j'ajouterai celui de la France, qui, dans le domaine de Tart, continua ou plutôt releva avec beaucoupde bonheur la tradition de Tltalie. U faut rendre à l'ancienne aristocratie française cette justice qu'elle conserva toujours le sentiment du grand style, et repoussa le colifichet, même aux époques du

* Abel Rémusat, dans le Journal asiatique, tome !'' (IS'iâ), pages IS6 et suivantes.

plus mauvais goût. Quand les banquiers du dix-huitième siècle commencèrent à rechercher les choses rares et le luxe apparent, la demeure nobiliaire resta grave, triste, d'un luxe austère et solide. C'est à Finfluence des habitudes anglaises qu* il faut attribuer le changement qui s'est fait à cet égard dans les morars. L'aristocratie anglaise n'a jamais eu le goût aussi élevé que la noblesse firançaîse : celle-ci formant dans la nation une classe qui n'avait d'autre souci que les choses libéi^les, la guerre, l'esprit, la galanterie, l'urbanité, ne pouvait arriver à fonder un édifice politique durable et profitable pour tous, mais était merveilleusement propre à maintenir la tradition d'une société brillante et polie. L'aristocratie britannique, au contraire, plus rapprochée par son genre de vie du reste de la nation, devait obéir à ce penchant naturel qui porte nos voisins, doués d'ailleurs de tant d'excellentes qualités, à s'intéresser aux petites choses bien plutôt qu'aux grandes idées et aux grandes passions. De là ce manque général de noblesse qui caractérise en toute chose le goût anglais ; de là aussi ce désir de bien-être et cet air bourgeois que les habitudes anglaises ont portés partout avec elles.

J'oserai signaler un autre coupable de la tendance que j'indique ici : ce sont les femmes. Il est incontestable que les instincts féminins tiennent de nos jours

plus de place dans la physionomie générale du monde qu'ils n'en tenaient autrefois, en ce sens que le monde est plus exclusivement préoccupé de choses qu'on s*est habitué à envisager comme l'apanage des femmes, lien est résulté d'excellents effets pour l'adoucissement des mœurs ; mais on ne peut nier que cette p^édo^linance des soins domestiques au détriment des mflles soucis du passé n'ait beaucoup contribué à diminuer les proportions de l'activité humaine. Ai-je besoin de dire que les exceptions abondent, et que c'est peut-être chez des femmes qu'on trouve encore de nos jours le plus de cette fermeté, de cette noble faculté de s'indigner qui disparait, hélas ! du monde avec la grande moralité? Les femmes, d'ailleurs, rendent un immense service à rhumanité en conservant dans son sein la tradition de l'élégance de la vie extérieure, qui est presque de l'art et de la morale. Mais il me semble que leur influence en ce sens a dépassé les bornes désirables. A d'autres époques, les femmes ont conduit le monde et lui ont imprimé un mouvement fort majestueux, par exemple dans la première moitié du dix-septième siècle. « Vous autres Espagnols, vous en parlez bien à votre aise, disait Mazarin à Louis de Haro, lors de la paix des Pyrénées ; vos femmes ne se mêlent que de faire l'amour ; mais en France ce n*est pas de même, et nous en avons trois qui seraient ca-

366 LA POÈSÏE DE L'EXPOSITIOÎ^.

pables de bouleverser ou de gouverner trois grands royaumes ^ . » Voilà certes un embarras dont la politique de nos jours n'a guère à se préoccuper, et il faut avouer que depuis madame de Longueville, madame de Chcvreuse el la princesse Palatine, les dames ont fait de merveilleux progrès en sagesse. Au lieu de demander aux hommes de grandes choses, des entreprises hardies, des travaux héroïques, elles leur demandent de la richesse, afin de satisfaire un luxe vulgaire. Le train général du monde s'est mis de la sorte au service des instincts de la femme, non des grands instincts par lesquels elle reflète à sa manière, et peut-être plus évidemment que Thomme, 11déal divin de notre nature, mais des instincts inférieurs qui forment la partie la moins noble de sa vocation.

Ce manque général de grandeur et par conséquent de poésie qui caractérise les faits les plus considérables de notre siècle tient donc à ce qu'il y a de plus essentiel dans le mouvement des temps modernes. L'antiquité, douée d*un tact si délicat , avait établi une lumineuse distinction en donnant le nom de libéraux aux arts qui ennoblissent, et de servîtes à ceux qui n*enno-

* M. Cousin, Des carnets autographes du cardinal Mazarin, dans le Journal des Savants. Mai" 1855.

LA POESIE DE L'EXPOSITION. 5d7

blissent pas. Certes Tantiquité se trompa et pécha gravement en frappant d'une sorte d'ignominie la chose du monde la plus honnête et la plus estimable, le travail. Croira-t-on que de faute en faute elle en vint à envisager Tindustriel lui-même comme une sorte de produit que Ton fabriquait et vendait ? La principale source de la fortune de Grassus fut le profit qu'il tirait de ses esclaves, auxquels il faisait apprendre toute sorte de métiers, orfèvres, ciseleurs, écrivains, grammairiens, et qu'il revendait ensuite avec d'immenses bénéfices ^ Cela nous révolte à bon droit; mais prenons garde de commettre à notre tour des confusions non moins graves. Le travail professionnel et T industrio sont des choses bonnes, et par conséquent honorables ; mais ce ne sont pas des choses libérales. L'utile n'ennoblit pas : cela seul ennoblit qui suppose dans l'homme une valeur intellectuelle ou morale. La vertu, le génie, la science, quand elle est désintéressée et n'a pour objet que de satisfaire le désir qui porte l'homme à pénétrer l'énigme de l'univers, la valeur militaire, la sainteté, voilà des choses qui ne correspondent qu'aux besoins moraux, intellectuels ou esthétiques de l'homme : tout cela peut ennoblir. Étrange bizar-

' Voir le beau Mémoire de M. Naudet dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptims et Belles-Lettres, tome XHI (nouvelle série).

reriel les hommes accordent plus volràtiers la renommée au crime, quand il esl grandiose, qu'à lutilité mesquine ; c'est que le crime lui-même, lorsqu'il est accompagné dun certain prestige, donne une puissante idée des facultés humaines et implique une grandeur de perversion dont les fortes races sont seules capables : il ne serait pas indifférent aujourd'hui de s'appeler Borgia. Mais ce qui est simplement utile n'ennoblira jamais. Je vois sur le front de ce palais éphémère, à côté de noms immortels dans la science, des noms, honorables sans doute, d'industriels qu'on veut inscrire au livre d'or de la gloire : ils n'y tiendront pas. L'industrie rend à la société d'immenses services, mais des services qui, après tout, se payent par de Targent. A chacun sa récompense ; aux hommes utiles selon la terre, la richesse, le bonheur dans le sens terrestre, toutes les bénédictions de la terre ; au génie, à la vertu, la gloire, la noblesse, la pauvreté. L'homme de génien'a droit qu'à une seule chose, c'est qu'on ne lui rende pas la vie impossible ou insupportable ; l'homme utile n'a droit qu'à une seule chose, c'est d'être récompensé dans l'ordi^e de ses services. Cela est si vrai, que parmi les industriels, les seuls

qui aient vraiment forcé les portes du temple de la gloire sont ceux qui ont été persécutés ou méconnus. Il est souverainement inique que Jacquart n'ait pas été

riche, et, parce qu'il a vécu pauvre, la gloire lui a été justement décernée. En effet, les qualités qui font Findustriel n'excluent nullement, mais ne supposent pas nécessairement une grande élévation morale, et la pauvreté de Jacquart prouve plus pour son caractère que Tinvenlion même à laquelle son nom reste attaché.

C'est donc une tentative d'avance condamnée que TetTort par lequel certaines personnes, animées des meilleures intentions, ont essayé de nos jours d'attacher à des choses utiles et honnêtes, mais sans élévation, les idées de gloire, d'éclat, de poésie, que le passé a réservées pour les grandes choses qui font prendre en estime les facultés morales et intellectuelles de l'homme. Hâtons-nous de le dire : il n'est question ici que de la distinction extérieure, et non de la noblesse intérieure qui est indépendante de toute condition et ne résulte que de la valeur morale de la personne, de ses mérites devant Dieu, comme on dit dans le langage chrétien. Le monde est obligé de juger par le dehors et sur l'étiquette ; or ce jugement est bien souvent trompeur. Je suis persuadé que les plus belles âmes ont été et resteront toujours inconnues; car, lors même qu'elles ne se cacheraient pas, le monde ne saurait pas les reconnaître. La considération ne peut donc, si ce n'est dans un cercle de personnes très-réduit (et au fond

c*est là tout ce qui importe aux âmes délicates et élevées) se fonder sur le mérite réel, mais sur des marques extérieures qui, jusqu'à preuve du contraire, seront censées être des indices de noblesse. Or, à ce point de vue, on ne peut nier que toutes les présomptions ne soient en faveur des professions désintéressées. Les préjugés, qui, dans Fancienne société française, faisaient attacher moins de faveur aux professions lucratives, et qui interdisaient tout commerce et toute industrie aux gentilshommes, étaient poussés sans doute à de fâcheuses exagérations; mais, comme la plupart des préjugés, ils reposaient sur quelque secrète raison : ils renfermaient une profonde notion de Téquilibre de la société, et entraînaient peut-être moins d'inconvénients que l'opinion qui tendrait à faire envisager la richesse et Tutililé comme la règle de la hiéi^archie sociale, si cette opinion venait universellement à prévaloir.

Voilà ce que ne comprennent point assez les personnes qui, frappées des grands progrès industriels de notre temps, s'imaginent que de tels progrès signalent une révolution dans l'esprit humain. Ces personnes prennent l'accessoire de la civilisation pour le principal ; si la philosophie de l'histoire leur était plus familière, elles verraient que la perfection des arts mécaniques peut s'allier à une grande dépression morale et intellectuelle. Je ne prétends pas que ce soit là

Là poésie de L'EXPOSITION. 371

le cas de^notre temps : aucun siècle n'a eu des esprits aussi étendus, aussi cultivés que le nôtre ni en aussi grand nombre ; aucun siècle n*a vu si iinement et n'a serré de si près la vérité en toute chose. Mais ce progrès ne s'est réalisé que dans un très-petit nombre d'hommes, et leur élévation même n'a servi qu'à les isoler. La tète semble de plus en plus perdre le gouvernement des cJioses. C'est en ce sens que la physionomie générale de notre temps est bien moins noble que celle d'autrefois. Le monde renferme en réalité plus d'élévation intellectuelle et morale que jamais ; mais les parties nobles n'occupent plus le premier rang, et cèdent la suprématie à des intérêts secon* daires.

L'antiquité a exprimé cela dans un mythe que je voudrais voir représenté en symbolique histoire par le pinceau de Cornélius ou de Kaulbach. Elle rêva un peuple d'Atlantes, issu du commerce des dieux et des hommes, vivant heureux par Tindustrie et doué d'une prodigieuse habileté pour les travaux matériels. Ce qu il y avait de divin dans leur origine empêcha quelque temps leur bonheur tout profane de dégénérer en nullité; puis, l'élément divin s'affaiblissantpeuàpeu, ils tombèrent au-dessous de Thomme. Jupiter balaya cet insignifiant petit monde par des tremblements de terre et des inondations, et il n'en resta qu'un océan

boueux, où les dernières traces de cette activité Trivoie furent ensevelies. Que de gens de nos jours dont ridëal ne dépasse pas le bonheur des Atlantes, un bonheur plat et vulgaire, un âge de plomb ou d'étain, qui ferait regretter l'âge de fer, où, toute beauté morale ayant disparu, toute pensée étant ëmoussée, il ne resterait plus pour remplir la vie que le plaisir ! Le plaisir, c est trop dire : le plaisir suppose de l'activité, de l'éveil ; les siècles sérieux et austères ont été plus gais que le nôtre. Ce qui survivrait, ce serait la sottise, contente d'elle-même, s'épanouissant à son aise au soleil et procédant sans regrets aux funérailles du génie.

Ne nous étonnons donc pas si notre jubilé industriel n'a rien inspiré ni rien produit dans l'ordre de l'esprit. Spectacle éblouissant pour les yeux, étude instructive pour rhomme pratique et spécial, il dit peu de chose à la pensée. Où est dans touf cela le sentiment des destitinées supérieures de l'humanité? Il serait injuste de demander au palais de l'Industrie ce qu'il ne pouvait donner, et aucune des observations qui précédent ne renferme le moindre reproche ni contre Tidée en ellemême, ni contre la manière dont elle a été exécutée. J^ai voulu montrer seulement, par un des exemples les plus considérables de notre siècle, combien les événements qui parlaient le plus vivement à l'imagination

des hommes sont de nos jours amoindris, combien les sources poétiques du monde contemporain sont taries, comment enfin la poésie n'est plus que dans le passé, en sorte que les vrais poêles de notre temps sont le critique et Thistorien qui vont Ty chercher.

Loin de nous ces lamentations d'esprits chagrins qui, bornés dans leurs sympathies à une époque ou à une forme du passé, s'obstinent, par une sorte de défi contre Topinion, à appeler perversion ce que d'autres appellent te progrès. A quoi nous servirait l'histoire si elle ne nous apprenait à distribuer avec la plus grande précaution l'éloge et le blâme aux révolutions qui s'accomplissent, et dont les dernières conséquences ne se sont point encore manifestées ? Le blâme, d'ailleurs, serait ici tout aussi déplacé que Tenthousiasme. Notre siècle ne va ni vers le bien ni vers le mal ; il va vers la médiocrité. En toute chose, ce qui réussit de nos jours, c'est le médiocre. On ne saurait nier que l'application générale des esprits ii des poursuites mesquines, mais assez inoflensives, n'ait effacé du monde beaucoup de mal. Mais les grands côtés du développement humain en ont-ils profité? La foule qui se presse sous ces voûtes de cristal est-elle plus éclairée, plus morale, plus vraiment religieuse qu'on ne l'était il y a deux siècles ? On en peut douter. 11 ne semble pas que beaucoup de personnes soient sorties

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Lorsqu'en voyageant dans la presqu'île armoricaine on dépasse la région, plus rapprochée du continent, où se (MTolonge la physionomie gaie, mais commune, de la Normandie et du Maine, et qu'on entre dans la véritable Bretagne, dans celle qui mérite ce nom par la langue et la race, le plus brusque changement se fait sentir tout à coup. Un vent froid, plein de vague et de tristesse, s'élève et transporte lame vers d'autres pensées ; le 8<Hmnet des arbres se dépouille et se tord ; la bruyère étend au loin sa teinte uniforme ; le granit perce à chaque pas un sol trop maigre pour le revêtir; une mer presque toujours sombre forme à Thorizon

un cercle d'éternels gémissements. Même contraste dans les hommes : à la vulgarité normande, à une population grasse el plantureuse, contente de vivre, pleine de ses intérêts, égoiste comme tous ceux dont l'habitude est de jouir, succède une race timide, réservée, vivant toute au dedans, pesante en apparence, mais sentant profondément et portant dans ses instincts religieux une adorable délicatesse. Le même contraste frappe, dit-on, quand on passe de l'Angleterre au pays de Galles, de la basse Ecosse, anglaise de langage et de mœurs, au pays des Gaels du nord, et aussi, mais avec une nuance sensiblement diiïérente, quand on s'enfonce dans les parties de l'Irlande où la race est restée pure de tout mélange avec Tétranger. U semble que l'on entre dans les couches souterraines d'un autre âge, et l'on ressent quelque chose des impressions que Dante nous fait éprouver quand il nous conduit d un cercle à un autœ de son enfer.

On ne réfléchit pas assez à ce qu'a d'étrange ce fait d'une antique race continuant jusqu'à nos jours et presque sous nos yeux sa vie propre dans quelques iles et presqu'îles perdues de TOccident, 4e plus en plus distraite, il est vrai, par les bruits du dehors, mais fidèle encore à sa langue, à ses souvenirs, à ses mœurs et à son esprit. On oublie surtout que ce petit peuple,

resserré maintenant aux confins du monde, au milieu des rochers et des montagnes où ses ennemis n*ont pu le forcer, est en possession d'une littérature qui a exercé au moyen âge une immense influence, changé le tour de l'imagination européenne et imposé ses motifs poétiques à presque toute la chrétienté. Il ne faudrait pourtant qu'ouvrir les monuments authentiques du génie gallois pour se convaincre que la race qui les a créés a eu sa manière originale de sentir et de penser, que nulle part Téternelle illusion né se para de plus séduisantes couleurs, et que, dans le grand concert de 'l'espèce humaine, aucune famille n'égala celle-ci pour les sons pénétrants qui vont au cœur. Hélas! elle est aussi condamnée à disparaître, cette émeraude des mers du couchant ! Arthur ne reviendra pas de son île enchantée, et saint Patrice avait raison de dire à Ossian : « Les héros que tu pleures sont morts ; peuvent-ils renaître ?» Il est temps de noter, avant qu'ils passent, les tons divins expirant ainsi à l'horizon devant le tumulte croissant de l'uniforme civilisation. Quand la critique ne servirait qu'à recueillir ces échos lointains et à rendre une voix aux races qui ne sont plus, ne serait-ce pas assez pour l'absoudre du reproche qu'on lui adresse trop souvent et sans raison de n'être que négative 7 De bons ouvrages facilitent aujourd'hui la tâche de

celui qui entreprend Tétude de ces curieuses litlëratures. Le pays de Galles surtout se distingue par une activité scientifique et littéraire, à laquelle ne préside pas toujours une bien rigoureuse critique, mais qu oa ne saurait trop louer. Là , des travaux qui lion0i*e* raient les écoles savantes les plus actives de TEurope sont Tœuvre d'amateurs dévoués. Un paysan, Owenn Jones, publia en 1801, sous le titre d'Archéologie gdloise de Myvyr, ce^ précieux répertoire qui est encore aujourd'hui Tarsenal des antiquités kymriques. Une foule de travailleurs érudits et zélés, MM. Aneurin Owenn, Thomas Price de Grickhowel, Williams ReeS| John Jones , marchant sur les traces du paysan de Myvyr, s'attachèrent à compléter son œuvre et à tirer parti des trésors qu'il y avait entassés. Une femme distinguée, lady Charlotte Guest, s'est chargée de faire connaître à TEuropele recueil des Mabinogion^^ la perle delà littérature gaUoise, l'expression la plus complète du génie kymrique. Ce magnifique ouvrage, exécuté en

' The Mabinogiorif from the Llyfr Coch o Hergest, and other ûndent Welsh Manuscripts, wUh anCnglish translation and nth iesy by lady Charlotte Guest. London and Liandovery, 1857-49. Le mot mabinogi (au pluriel mabmogion) désigne une forme de récit romanesque particulière au pays de Galles. L'origine et la signification primitive de ce mot sont fort incertaines, et on peut contester le droit qu'a eu lady Ch. Guest de l'appliquer i l'ensemble des récits qu'elle a publiés.

douze années avec le luxe que le riche amaleur anglais sait déployer e\i 90$ publications, attestera un jour combien la conscience des races celtiques fut encore vivace dans notre siècle. Seul, ea effet, le patriotisme le plus sincère pouvait inspirer à une femme le coqrage d'entreprendre et d'achever un aussi vaste monumept. — L'Ecosse et l'Italie se sont également enrichies d'une foule de travaux sur leur ancienne histoire. Notre Bretagne enfin, quoique trop rarement étudiée avec cette rigueur de philologie et de critique que Ton exige maintenant dans les œuvres d'érudition, a fourni aux antiquités celtiques son con* tingentde travaux estimables. Ne suffi t-il pas de citer M. delà Villemarqué, dont le nom restera désormais attaché à ces études parmi nous, et dont les services sont assez incontestables pour que la critique n'ait point à craindre de le déprécier aux yeux d un public qui Ta accepté avec tant d'empressement et de sympathie?

Si Texeellence des races devait être appréciée parla pureté de leur sang et l'inviolabilité de leur caractère, aucune, il faut l'avouer, ne pourrait le disputer en

noblesse aux restes encore subsistants de la race celtique ^ Jamais famille humaine n'a vécu plus isolée du monde et plus pure de lout mélange étranger. Resserrée par la conquête dans des îles et des presqu'îles oubliées, elle a opposé une barrière infranchissable aux influences du dehors : elle a tout tiré d'elle-même, et n'a vécu que de son propre fonds. De là cette puissante individualité, cette haine de l'étranger qui, jusqu'à nos jours, a formé le trait essentiel des peuples celtiques. La civilisation de Rome les atteignit à peine et ne laissa parmi eux que peu de traces. I/invasion germanique les refoula, mais ne les pénéti'a point. A Theure qu'il est, ils résistent encore à une invasion bien autrement dangereuse, celle de la civilisation moderne, si destructive des variétés locales et des

' Pour éviter tout malentendu» je dois avertir que par le mot celtique je désigne ici, non Tensemble de la grande race qui a formé, à une époque reculée, la population de presque tout TOcddent, mais uniquement les quatre groupes qui de nos jours méritent encore de porter ce nom, par opposition aux Germains et aux peuples néo-latins. Ces quatre groupessont : i ' les habitants du pays de Galles ou Cambrie et de la presqulle de Gornwall, portant encore de nos jours Tantique nom de Kymris ; S* les Bretons bntonnants, ou habitants de la Bretagne française parlant bas-breton, qui sont une émigration des Kymris, du pays de Galles; ^* lés Gaêls du nord de TËcosse, parlant gaêlic; V les Irlandais, bien qu^une ligne très-profonde de démarcation sépare Tlrlande du reste de la famille celtique.

types nationaux. L'Irlande en particulier (et là peutêtre est le secret de son irrémédiable faiblesse) est la seule terre de l'Europe où l'indigène puisse produire les titres de sa descendancCi et désigner avec certitude, jusqu'aux ténèbres anté-historiques, la race d'où il est sorti.

C*est dans cette vie retirée, dans cette défiance contre tout ce qui vient du dehors, qu'il faut chercher l'explication des traits principaux du caractère de la race celtique. £lle a tous les défauts et toutes les qualités de l'homme solitaire : à la fois fière et timide, puissante par le sentiment et faible dans l'action ; chez elle, libre et épanouie ; à Textérieur, gauche et embarrassée. Elle se défie de Tétranger, parce qu'elle y voit un être plus raffiné qu'elle, et qui abuserait de sa simplicité. IndifTérente à l'admiration d'autrui, elle ne demande qu'une chose, qu'on la laisse chez elle. C'est par excellence une race domestique, formée pour la famille et les joies du foyer. Chez aucune race, le lien du sang n'a été plus fort, n'a créé plus de devoirs, n*a rattaché Thommeà son semblable avec autant d'étendue et de profondeur. Toute l'institution sociale des peuples celtiques n'était à l'origine qu'une extension de la famille. Une ex pression vulgaire attesteencoreaujourd'hui que nulle part la trace de cette grande organisation de la parenté ne s'est mieux conservée qu'en Brc-

Ui LA POÉSIE DES RACES CELTIQUES.

tagne. C'est en effet une opinion répandue en ce pays que le sang parle, et que deux parents inconnus Fun à l'autre, se rencontrant sur quelque point du monde que ce soit, se reconnaissent à la secrète et mystérieuse émotion qu'ils éprouvent l'un devant l'autre. Le respect des morts tient au même principe. Nulle part la condition des morts n'a été meilleure que chez les peuples bretons ; nulle part le tombeau ne recueille autant de souvenirs et de prières. C'est que la vie n'est pas pour ces peuples une aventure personnelle que diacun court pour son propre compte et à ses risques et périls : c est un anneau dans une longue tradition, un don reçu et transmis, une dette payée et un devoir accompli.

On aperçoit sans peine combien des natures aussi fortement concentrées étaient peu propres à fournir un de ces brillants développements qui imposent au monde l'ascendant momentané d'un peuple, et voilà sans doute pourquoi le riAe extérieur de la race kymrique a toujours été secondaire. Dénuée d'expansion, étrangère à toute idée d'agression et de conquête, peu soucieuse de faire prévaloir sa pensée au dehors, elle n a su que reculer tant que Tespaee lui a suffi, puis, acculée dans sa dernière retraite, opposer à ses ennemis une résistance invincible. Sa fidélité même n'a été qu'un dévouement inutile. Dure à soumettre et toujours en arrière du temps, elle est fidèle à ses vain-

queurs quand œux-ci ne le sont plus à eux-mêmes. La dernière, elle a défendu son indépendance religieuse contre Rome, et elle est devenue le plus ferme appui du catholicisme ; la dernière en France, elle a défendu son indépendance politique contre le roi, et elle a donné au monde les derniers royalistes.

Ainsi la race celtique s'est usée à résister au temps et à défendre les causes désespérées. Il ne semble pas qu'à aucune époque elle ait eu d'aptitude pour la vie politique : l'esprit de la famille a étoufTé chez elle toute tentative d'organisation plus étendue. Il ne semble pas aussi que les peuples qui la composent soient par eux-mêmes susceptibles de progrès. La vie leur apparaît comme une condition fixe qu'il n'est pas au pouvoir de Fhomme de changer. Doués de peu d'initiativoi trop portés à s'envisager comme mineurs et en tutelle, ils croient vile à la fatalité et s'y résignent. A la voir si peu audacieuse contre Dieu, on croirait à peine que cette race est fille de Japhet.

Delà vient sa tristesse. Prenez les chants de ses bardes du sixième siècle ; ils pleurent plus de défaites qu'ils ne chantent de victoires. Son histoire n'est elle* même qu'une longue complainte ; elle se rappelle encore ses exils , ses fuites à travers les mers. Si parfois elle semble s'égayer, une larme ne tarde pas à briller derrière son sourire ; elle ne connaît pas ce singulier

oubli de la condition humaine et de ses destinées qu'on appelle la gaieté. Ses chants de joie finissent en élégies ; rien n'égale la délicieuse tristesse de ses mélodies nationales ; on dirait des émanations d'en haut, qui, tombant goutte à goutte sur Tâme, la traversent comme des souvenirs d'un autre monde. Jamais on n'a savouré aussi longuement ces voluptés solitaires de la conscience, ces réminiscences poétiques où se croisent à la fois toutes les sensations de la vie, si vagues, si profondes, si pénétrantes, que, pour peu qu'elles vinssent à se prolonger, on en mourrait, sans qu'on pût dire si c'est d'amertume ou de douceur.

I/infinie délicatesse de sentiment qui caractérise la race celtique est étroitement liée à son besoin de concentration. Les natures peu expansives sont presque toujours celles qui sentent avec le plus de profondeur; car plus le sentiment est profond, moins il tend à s'exprimer. De là cette charmante pudeur, ce quelque chose de voilé, de sobre, d'exquis, à égale distance de la rhétorique du sentiment, trop familière aux races latines, et de la naïveté réfléchie de l'Allemagne, qui éclate d'une manière admirable dans les chants publiés par M. de la Villemarqué. La réserve apparente des peuples celtiques, quon prend souvent pour de la froideur, tient à cette timidité intérieure qui leur fait croire qu'un sentiment perd

la moitié de sa valeur quand il est exprimé, et que le cœur ne doit avoir d'autre spectateur que lui-même.

S'il était permis d'assigner un sexe aux nations comme aux individus, il faudrait dire sans hésiter que la race celtique, surtout envisagée dans sa branche kymrique ou bretonne, est une race essentiellement féminine. Aucune famille humaine, je crois, n'a porté dans Tamour autant de mystère. Nulle autre n'a conçu avec plus de délicatesse l'idéal de la femme et n'en a été plus dominée. C est une sorte d'enivrement, une folie, un vertige. Lisez l'étrange mabinogiàePérédur ou son imitation française, Parceval le Gallois; ces pages sont humides, pour ainsi dire, du sentiment féminin. La femme y apparaît comme une sorte de vision vague, intermédiaire entre l'homme et le monde surnaturel. Je ne vois aucune littérature qui offre rien d'analogue à ceci. Comparez Genièvre et Iseult à ces furies Scandinaves de Gudruna et de Chrimhilde, et vous avouerez que la femme telle que l'a conçue la chevalerie, — cet idéal de douceur et de beauté posé comme but suprême de la vie,— n'est une création ni classique, ni chrétienne, ni germanique, mais bien réellement celtique.

La puissance de l'imagination est presque toujours proportionnée à la concentration du sentiment et au peu de développement extérieur de la vie. Le caractère si limité de l'imagination de la Grèce et de l'Italie, tient

à celte facile expansion des peuples du Midi, chez lesquels Tàme, toute répandue au dehors, se réfléchit peu elle-même. Comparée à Timagination classique, l'imagination celtique est vraiment Tinfini comparé au fini. Dans le beau mabinogi du Songe de Maxeix Wledig, l'empereur Maxime voit en rêve une jeune fille si belle qu'à son réveil il déclare ne pouvoir vivre sans elle. Pendant plusieurs années, ses envoyés courent le monde pour la lui trouver : on la rencontre enfin en Bretagne. Ainsi fit la race celtique : elle s'est fatiguée à prendre ses songes pour des réalités et à courir après ses splendides visions. L'élément essentiel de la vie poétique du Celte, c'est Y aventure, c'est-à-dire la poui*suite de rinconnu, une course sans fin après l'objet toujours fuyant du désir. Voilà ce que saint Brandan rêvait au delà des mers, voilà ce que Pérédur cherchait dans sa chevalerie mystique, voilà ce que le chevalier Owenn demandait à ses pérégrinations souterraines. Cette race veut l'infini ; elle en a soif, elle le poursuit à tout prix, au delà de la tombe, au delà de Tenfer. Le défaut essentiel des peuples bretons, le penchant à l'ivresse, défaut qui, selon toutes les traditions du sixième siècle, fut la cause de leurs désastres; tient à cet invincible besoin d'illusion. Ne dites pas que c'est appétit de jouissance grossière, car jamais peuple ne fut d'ailleurs plus sobre et plus détaché de toute sensualité ;

non, les Bœtons cherchaient dans l'hydromel ce qu'Owenn, saint Brandan et Pérédur poursuivaient à leur manière, la \ision du monde invisible. Aujourd'hui encore, en Irlande, l'ivresse fait partie de toutes les fêtes patronales, c'est-à-dire des fêtes qui ont le mieux conservé leur physionomie nationale et populaire.

De là ce profond sentiment de l'avenir et des destinées éternelles de sa race qui a toujours soutenu le Kymri, et le fait apparaître jeune encore à côté de ses conquérants vieillis. De là ce dogme de la résurrection des héros, qui parait avoir été un de ceux que le christianisme eut le plus de peine à déraciner. De là ce . messianisme celtique, cette croyance à un vengeur futur qui restaurera la Cambrie et la délivrera de ses oppresseurs, comme le mystérieux Leminok que Merlin leur a promis, le Lez-Breiz des Armoricains, l'Arthur des Gallois ^ Cette main qui sort du lac quand Tépée d'Arthur y tombe, qui s'en saisit et la brandit trois fois, c'est l'espérance des races celtiques. Les petits peuples doués d'imagination prennent d'ordinaire ainsi leur revanche de ceux qui les ont vaincus.

' M. Augustin Thierry a finement remarqué que la renommée de prophétisme des Gallois au moyen âge venait de leur fermeté à affirmer Tavenir de leur race. {Histoire de la conauête de iMftgleterreX XI.)

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La Uttératme dm fa%s de Galles se dhise, au premier <!OGp iatH, CB trois branches parfaitement distinctes : — b litlèratnre hardiqne oa lyrique, qui jette tout son écfat an sixième siècle par les œuvres de Tabésin, d'Anenrin, de liwanr*h-Hen, et se continue, par une série non interrompoe d'imitations, jusqu'aux temps modernes ; — les Mahmogiou ou littérature romanesque fixée Ters le douzième siècle, mais se rattachant par le fond des idées aux âges les plus reculés du génie celtique ; — enfin une littérature ecclésiastique et légendaire, empreinte d'un cachet tout particulier. Ces trois littératures semblent avoir vécu cdte à côte

presque sans se connailre. Les bardes, fiers de leur rhétorique solennelle, méprisaient les contes populaires, dont ils trouvaient la forme trop négligée; bardes et conteurs, d*un autre côté, paraissent avoir eu très- peu de rapports avec le clergé, et on serait parfois tenté de supposer qu ils ignorent Texistence du christianisme. A notre avis, c'est dans les Mabinogion qu il faut chercher la véritable expression du génie celtique, et il est surprenant qu'une aussi curieuse littérature, source de presque toutes les créations romanesques de l'Europe, soit restée inconnue jusqu'à nos jours. La cause en doit être attribuée sans doute à l'état de dispersion où étaient les manuscrits gallois, poursuivis jusqu'au dernier siècle par les Anglais comme des livres séditieux, compromettant ceux qui les possédaient, et trop souvent aussi égarés entre les mains de jpropriétaires ignorants, dont le caprice ou la mauvaise volonté suffisaient pour les soustraire aux recherches de la critique.

Les Mabinogion nous ont été conservés dans deux principaux manuscrits, l'un du treizième siècle, de la bibliothèque d'Hengurt, appartenant à la famille Vaughan ; l'autre, du quatorzième, connu sous le nom de Livre rouge d'Hergest et maintenant au collège de Jésus à Oxford. C'est sans doute une collection semblable qui charma à la Tour de fiOndres les ennuis du mal-

heureux Léolin, et fut brûlée, après sa condamnation, avec les autres livres gallois qui avaient été les compagnons de sa captivité. Lady Charlotte €ue$t a fait son édition sur le manuscrit d*Oxford : on ne peut assez regrette^- que des considérations mesquines lui aient fait refuser l'usage du premier manuscrit, dont le second parait n'être qu'une copie. Les regrets redoublent quand on sait que plusieurs textes gallois, qui ont été vus et copiés il y a cinquante ans, ont disparu de nos jours. C'est en présence de pareils faits que Ton arrive à croire que les révolutions, en général si destructives des œuvres du passé, sont favorables à la conservation des monuments littéraires, en les forçant à se concentrer dans de grands dépôts, où leur existence comme leur publicité est assurée.

Le ton général des Mabinogion est plutôt romanesque qu'épique. La vie y est prise naïvement et sans emphase. L'individualité du héros est absolument sans limites. Ce sont de nobles et franches natures agissant dans toute leur spontanéité. Chaque homme apparnit comme une sorte de demi-dieu caractérisé par un don surnaturel ; ce don est presque toujours attaché à un objet merveilleux, qui est en quelque sorte le sceau personnel de celui qui le possède. Les classes inférieures, que suppose nécessairement au-dessous de lui ce peuple de héros, se montrent à peine, si ce n'est

comme exerçant quelque métier, et à ce titre fort honorées. Les produits un peu compliqués de l'industrie humaine sont envisagés comme des êtres vivants et doués à leur manière d'une propriété magique. Une foule d'objets célèbres ont des noms propres : tels sont le vaisseau, la lance, l'épée, le bouclier d'Arthur ; l'échiquier de Gwenddolen, où les pièces noires jouaient d'elles-mêmes contre les blanches ; la corne de Bran- Galed, où l'on trouvait la liqueur que l'on désirait; le cliar de Morgan, qui se dirigeait de lui-même vers le lieu où l'on voulait aller ; le bassin de Tyrnog, (;ui ne cuisait pas quand on y mettait de la viande pour un lâche; la pierre à aiguiser de Tudwal, qui n'aiguisait que l'épée des braves; Thabit dePadarn, qui ne seyait qu*à un noble ; le manteau de Tegan, qu'une femme ne pouvait revêtir, si elle n'était irréprochable'. L'animal est conçu d'une manière bien plus individuelle encore : il a un nom propre, des qualités personnelles, un rôle qu'il développe à sa guise et avec pleine conscience. Le même héros apparaît à la fois comme homme et animal, sans qu'il soit possible de tracer la ligne de démarcation des deux natures. Le conte de Kilhweh et Olweny le plus extraordinaire des Mabino-

* On reconnaît ici Forigine de Tépreuve du court manlel, un des plus spirituels épisodes de Lancelot du Lac.

giofij roule sur la lulle d*ArUiur coatre le roi-sanglier Twrch-Trwyth, qui, avec ses sept marcassins, tient eu échec tous les héros de la Table ronde. Les aventures des trois cents corbeaux de Kerverhenn forment de même le sujet du Songe de Rhonabwy. L'idée de mérite et de démérite moral est à peu près absente de toutes ces compositions. Il y a des êtres méchants qui insultent les dames, qui tyrannisent leui^ voisins, qui ne se plaisent qu'au mal, parce que telle est leur nature ; mais on ne parait pas leur en vouloir pour cela. I^s chevaliers d'Arthur les poursuivent, non pas comme coupables mais comme malfaisants. Tous les autres êtres sont parfaitement bons et loyaux, mais plus ou moins richement doués. C'est le rêve d'une race aimable et douce qui conçoit le mal comme le fait de la fatalité, et non comme un produit de la conscience humaine. La nature entière est enchantée et féconde, comme l'imagination elle-même, en créations indéfiniment variées. Le christianisme se décèle rarement; bien qu'on en sente parfois le voisinage, il n'altère en rien le milieu purement naturaliste où tout se meut. Un évêque figure à table à côté d'Arthur ; mais sa fonction se borne strictement à bénir les plats. Les saints d'Irlande, qui apparaissent un moment pour donner leur bénédiction à Arthur et en recevoir des faveurs, sont représentés comme une race d'hommes

vaguement connue, et que Ton ne comprend pas. Aucune littérature du moyen âge ne s'est tenue plus éloignée de toute influence monacale. 11 faut évidemment supposer que les bardes et les conteurs gallois vivaient fort isolés du clergé, ayant leur culture et leurs traditions tout à fait k part.

Le charme des Mabinogion réside principalement dans cette aimable sérénité de la conscience celtique, ni triste ni gaie, toujours suspendue entre un sourire et une larme. C'est le récit limpide d'un enfant, sans distinction de noble ni de vulgaire, quelque chose de ce monde doucement animé, de cet idéal tranquille et calme où nous transportent les stances de TArioste. Le bavardage des derniers imitateurs français et allemands du moyen âge ne peut donner uVie idée de cette charmante manière de raconter. L'habile Chrétien de Troyes lui-même reste en cela, ce me semble, fort au-dessous des conteurs gallois, et, quant à Wolfram dTschenbach, il faut avouer que la joie de la première découverte a trop porté les critiques allemands à surfaire ses mérites. Il se perd en d'interminables descriptions et ignore presque complètement Yn' '. du récit.

Ce qui frappe au premier coup d'œil dans les compositions idéales des races celtiques, surtout quand on les compare à celles des races germaniques, c est Tex- Irême douceur de mœurs qui y respire. Point de ces

vengeances effroyables qui remplissent YEdda et les Niebelungen. Comparez le héros celtique et le héros germanique, Beowulf et Pérédur par exemple. Quelle différence I Là, toute l'horreur de la barbarie dégouttante cle sang, l'enivrement du carnage, le goût désintéressé, si j'ose le dire, de la destruction et de la mort ; — ici, au contraire, un profond sentiment de la justice, une grande exaltation de la fierté individuelle, il est vrai, mais aussi un grand besoin de dévouement, une eiquise loyauté. L'homme tyranniquc, Yhomme nov\ le monstre, ne sont là, comme dans Homère les Lestrigonset lesCyclopes, que pour inspirer l'horreur par le contraste avec des mœurs plus douces ; ils sont à peu près ce qu'est le méchant pour l'imagniation naïve d'un enfant élevé par sa mère dans les idées d'une douce et pieuse moralité. L'homme primitif de la Germanie révolte par sa brutalité sans objet, par cet amour du mal, qui ne le rend ingénieux et fort que pour haïr et pour nuire. Le héros kymrique, au contraire, même dans ses plus étranges écarts, semble dominé par des habitufles de bienveillance et une vive sympat *^ pour les êtres faibles. Ce sentiment est un des plus profonds chez les peuples celtiques. Ils ont eu pitié même de Judas. Saint Brandan le rencontra sur un rocher au milieu des mers polaires : il passe là un jour par semaine pour se rafraîchir

LA POÉSIE DES RAGES CELTIQUES. 3(t5

des feux de l*enfer; un drap qu*il avait donné en aumône à un lépreux est suspendu devant lui et tempère ses souifrances.

Si le pays de Galles a droit d'être fier de ses Mabinogiony il n'a pas moins à se féliciter d'avoir trouvé un traducteur vraiment digne de les interpréter. Pour comprendre ces originales beautés, il fallait un sentiment délicat de la narration galloise, une intelligence du naïf, dont un traducteur érudit se serait montré diflicilement capable. Pour rendre ces gracieuses imaginations d'un peuple si éminemment doué du tact féminin, il fallait la plume d'une femme. Simple, animée, sans recherche et sans vulgarité, la traduction de lady Charlotte Guest est le miroir ^fidèle de l'original kymrique. En supposant que, sous le rapport de la philologie, le travail de la noble Galloise soit destiné à recevoir des améliorations, cela n'empêchera pas qu'il ne reste toujours une œuvre d'érudition et de goât fort distinguée ^

Les Mabinogion^ ou du moins les récits que lady Charlotte Guest a cru devoir désigner sous ce nom commun, se divisent en deux classes parfaitement distinctes, — les uns se rapportant exclusivement aux

* M. de la Villemarqué a publié en 1842, sous le titre de Conles populaires des ancieiisBretonsM traduction française des récits que lady Char'otte Guest avail déjà publiés en anglais à cette époque.

deux presqu*iles de Galles et de Cornouailles et rattatachés au personnage héroïque d'Arthur, — les autres, étrangers à Arthur, ayant pour théâtre non-seulement les parties de l'Angleterre restées kymriques, mais la Grande-Bretagne tout entière, et nous ramenant par les personnages et les souvenirs qui y sont mentionnés aux derniers temps de Toccupation romaine. La seconde classe, plus ancienne que la première, au moins pour le fond des sujets, se distingue aussi par un caractère beaucoup plus mythologique, un usage plus hardi du merveilleux, une forme énigmatique, un style plein d'allitérations et de jeux de mots. De ce nombre sont les contes de Pwyl^ de Branwen^ de Manavidan, de Math fils deMathonwy^ le Songe de V empereur Maxime, le conte de Uud et Uewelys , et la légende de Taliésin, — Au cycle d'Arthur appartiennent les récits d'Ou^oin, de Ghéraint, de Pérédur^ de Kilhwch et Olwen^ et le Songe de Rhonabwy. Il faut encore remarquer que, dans cette seconde classe, les deux derniers récits ont un caractère particulier d'ancienneté. Arthur y réside en Cornouailles, et non, comme dans les autres, à Caerléon sur l'Usk. Il y parait avec un caractère individuel, chassant et faisant lui-même la guerre, tandis que dans les contes plus modernes, il nest qu'un empereur tout-puissant et impassible, un vrai héros fainéant, autour duquel se groupe une pléiade de héros

actifs. Le mabinogi de Kilhwch et Olwen\ par sa pliysionpmie toute primitive, par le rôle qu'y joue le sanglier, conformément aux données de la mythologie celtique, parla contexture du récit entièrement surnaturelle et magique, par d'innombrables allusions dont le sens nous échappe, forme un cycle à lui seul, et nous représente la conception kymrique dans toute sa pureté, avant qu'elle eût été modifiée par l'introduction d'aucun élément étranger. Sans essayer ici l'analyse de ce curieux poème, je voudrais par quelques extraits en faûre comprendre la physionomie antique et la haute originalité.

Kilhwch, fils de Kilydd, prince de Kelyddon, ayant entendu prononcer le nomd'Olwen, tille d'Yspaddaden Pcnkawr,en devient éperdument amoureux, sansl'avoir jamais vue. 11 va trouver Arthur pour réclamer son aide dans la conquête difficile qu'il médite : il ne sait pas en efTet quel pays habite la beauté qu'il aime; Yspaddaden d'ailleurs est un affreux tyran qui ne laisse personne sortir vivant de son château, et dont la mort est fatalement liée au mariage de sa fille '. Arthur donne à

' On peut en lire une traduction française, faite d après la traduction de lady Charlotte Guest, dans la Revue Britannique, juillet 1843, et une traducUon allemande dans les Beitrâge %ur bretonischen und ceUisch-^ermanischen Heldenaage, de San-Marte (A. Schulz); Quedlinburg et Leipsig, 1847.

* L'idée de poser la mort du père comme la condition de la

Kilhwch quelques-uns de ses plus braves compagnons pour le seconder dans cette entreprise. Après de prodigieuses aventures, les chevaliers arrivent au château d'Yspaddadeu, et parviennent à voir la jeune fille rêvée par Kilhwch. Ils n'obtiennent qu*après trois jours de luttes persévérantes la réponse du père dOlwen, qui met à la main de sa fille des conditions en apparence impossibles à réaliser. L'accomplissement de ces épreuves forme une vaste chaîne d'aventures, la trame d'une véritable épopée romanesque, qui nous est parvenue d'une manière fort incomplète. Des trente-huit aventures imposées à Kilhwch, le manuscrit doQt s'est servie lady Charlotte Guest n'en racon(e"que sept ou huit. Je choisis au hasard un de ces récits qui me semble propre à donner une idée de la colnposition tout entière. Il s'agit de retrouver Mabon, fils de Modron, qui fut enlevé à sa mère trois jours après sa naissance, et dont la délivrance est un des travaux exigés de Kilhwch.

c Les compagnons d'Arthur lui dirent : « Seigneur, retourne ches toi; tu ne peux pas poursuivre avec tes hommes d'aussi chétives aventures que celle-ci. • Alors Arthur dit: « 11 serait bien, Gwrhyr Gwalstawd Jeithoedd, que tu prisses part à cette recherche, car tu sais tous les langages, même celui des ois&iux

possession de la fille se retrouve dans plusieurs romans du cycle breton, dans Lancelot par exemple.

et des bêtes. (Gwrhryr avait cette particularité, que de Gelli Wic en Gornouailles il voyait les moucherons se lever avec le soleil jusqu'à Pen Blathaion, au nord de la Bretagne. Chaque premier mai, jusqu'au jour du jugement, il se bat avec Gwym, fils de Nudd, pour Creiddylad, fille de Llyr '. Celui qui alors sera vainqueur possédera la jeune fille.) Pour vous, Kai et Bedwyr, que!* que aventure que vous entrepreniez, vous la mènerez à fin. (Kai avait cette particularité, que sa respiration durait neuf jours et neuf nuits sous Teau, et qu'il pouvait vivre neuf jours et neuf nuits sans dormir. Quand il lui plaisait, il pouvait se rendre aussi grand que les plus grands arbres de la forêt. Bedwyr étendait sa barbe rouge sur les quarante-huit solives de la salle d'Arthur; enterré à sept coudées sous terre, il aurait entendu la fourmi, à cinquante milles de distance, sortir de son nid le matin.) Achevez cette aventure pour moi. •

Ils allèrent en avant, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent au merle de Gilgwri. Gwrhyr l'adjura au nom du ciel, disant : t Dis-moi si tu sais quelque chose touchant Mabon, fils de Nodron, qui fut enlevé à sa mère lorsqu'il n'était âgé que de trois nuits? • Et le merle répondit : • Quand je vins d'abord ici, il s'y trouvait une enclume de forgeron; j'étais alors un jeune oiseau» Depuis ce temps, l'enclume n'a reçu d'autres coups que ceux de mon bec chaque matin, et maintenant il n'en reste pas la grosseur d'une noix. Cependant que la vengeance des cieux soit sur sur moi si, durant ce temps, j'ai jamais entendu nonuner l'homme dont vous parlez ! Je veux faire néanmoins ce qui est jusie, et ce qu'il convient que je fasse pour une ambassade d'Arthur. Il y a ici une race d'animaux qui fut créée avant moi ; je veux vous conduire auprès d'elle. •

Ils allèrent donc jusqu'au lieu où était le cerf de Redynvre : • Cerf de Redynvre, nous venons à toi de la part d'Arthur, parce

• Gordéiie, fille de Lear.

que nous n'avons pas entendu parier d'un animai plus vieux que loi. Dis, sais-tu quelque cliose touctiant Mabon, fils de Modron, qui fut enlevé à sa mère lorsqu'il était âgé de trois nuits? » Le cerf répondit : c Quand je vins ici pour la première fois, la plaine tout alentour ne possédait aucun arbre, si ce n'est un jeune chêne qui devint un chêne à cent branches. Ce chêne est mort, et il n'en reste maintenant qu'un tronc desséché. A partir du jour où j'arrivai, je n'ai pas quitté ce lieu, et je n'ai jamais entendu nommer Thomme dont vous parlez. Néanmoins, comme vous êtes des ambassadeurs d'Arthur, je veux vous guider jusqu'à un lieu où il y a un animal qui fut créé avant moi. •

Ils allèrent donc jusqu'au hibou de Goum Cawlwyd : < Hibou de Goum Cawhvyd, voici une ambassade d'Arthur : sais-tu quelque chose touchant Mabon, fils de Modron, qui fut ciflevé à sa mère lorsqu'il n'était âgé que de trois nuits? — Si je le savais, je vous le dirais. Lorsque j'arrivai d'abord ici, la vallée que vous voyex était un vallon boisé. Puis vint une race d'hommes qui arracha les arbres. Un second bois s'éleva, et celui-ci est le troisième. Mes ailes ne sont plus que des moignons desséchés. Pourtant, durant un si long espace de temps, je n'ai jamais entendu parler de l'homme dont vous vous informez. Je veux néanmoins servir de guide à l'ambassade d'Arthur jusqu'à ce que nous arrivions au plus vieil animal du monde et celui qui a le plus voyagé, l'aigle de Gwern Abwy. •

Gwrhyr dit : • Aigle de Gwern Abwy, une ambassade d'Arthur vient à toi pour te demander si tu sais quelque chose touchant Blabon, fils de Modron, qui a été enlevé à sa mère lorsqu'il n'était âgé que de trois nuits. » L'aigle répondit : « Je suis ici depuis un long espace de temps. Quand je vins en ce lieu pour la première fois, il s'y trouvait un rocher dont j'ai becqueté le sommet chaque soir à la lueur des étoiles; maintenant il n'en reste plus la hauteur d'un palme. Du jour où je vins ici, je n'ai jamais quitté ce lieu, et jamais non plus je n'ai entendu nommer l'homme dont

vous parlez, si ce n'est une fois que j'allai chercher ma nourriture jusqu'à Llyn Llyw. Quand j'arrivai là, je saisis de mes serres un saumon, pensant qu'il me servirait pour longtemps de nourriture; mais il m'entraina dans l'abime, et j'eus grand'peine à lui écha;>per. Ensuite j'allai l'attaquer avec tous mes parents pour tenter de le délruire; mais il m'envoya des messagers, et fit la paix avec moi. Il vint même me supplier d'ôter de son dos cinquante harpons qui s'y trouvaient. S'il ne peut vous donner des renseignements sur rhomme dont vous parlez, je ne sais qui le pourra. » Us allèrent donc en ce Heu, et Taigle dit : • Saumon de Llyn Llyw, je viens à toi avec une ambassade d'Arthur pour te demander si tu sais quelque chose touchant Mabon, fils de Modron, qui a été enlevé à sa mère lorsqu*il n'était âgé que de trois nuits? — Tout ce que je sais, je te le dirai. A chaque marée, je remonte la rivière jusqu'à ce que j'arrive près de Glocester; là j'ai trouvé des douleurs telles que je n'en vis jumais ailleurs de •emblables. Et afin que vous puissiez ajouter foi à ce que je vous dis, que deux d'entre vous montent sur mes épaules. Je les porterai jusqu'à cet endroit. • Kai et G>vrhyr Gwalstawd Jeithoedd montèrent donc sur les épaules du saumon, et ils anivèrenl sous les murs d'une prison. Là ils entendirent de grands gémissements et de grandes lamentations qui sortaient du donjon. Gwrhyr dit : • Qui se lamente dans cette maison de pierre? — Hélas ! celui qui est ici n'a que trop sujet de se lamenter. C'est Mabon, fils de Modron, qui est ici emprisonné. Nulle captivité ne fut jamais si cruelle que la mienne, ni celle de Ltudd Llaw Ereint, ni celle de Greid, fils d'Ëri. — As-tu l'espérance d'être délivré {)our de l'or, de Targent, des présents, ou par des combats et par la force? — Je ne puis être délivré que par la force... »

Nous ne suivrons p^s le héros kymrique à travers des épreuves dont le dénoûment est prévu. Ce qui frappe surtout dans ces étranges récits, c'est la place

qu*y tiennent les animaux transformés par l'imagination galloise en créatures intelligentes. Aucune race ne conversa aussi intimement que la race celtique avec les êtres inférieurs, cl ne leur accorda une aussi large part de vie morale \ L'association intime de Thomme et de ranimai, les fictions, si chères à la poésie du moyen âge, du chevalier au Iton, du chevalier au faucon^ du chevalier au cygtief lés vœux consacrés par la présence d'oiseaux réputés nobles, tels que le faisan, le héron, sont autant d'imaginations bretonnes. La littérature ecclésiastique elle-même présente des traits analogues : la mansuétude pour les animaux éclate dans toutes les légendes des saints de Bretagne et d'Irlande. Un jour, saint kelvin s'endormit en priant à sa fenêtre les bras étendus: une hirondelle, apercevant la main ouverte du vieux moine, trouva la place excellente pour y faire son nid; le saint à son réveil, voyant la mère qui couvait ses œufs, ne voulut pas la déranger, et attendit pour se relever que les petits fussent éclos.

Cette touchante sympathie tenait elle-même à la vivacité toute particulière que les races celtiques ont portée dans le sentiment de la nature. Leur mythologie n'est qu'un naturalisme transparent, non pas ce ua-

' Voir surtout les récits de Nennius et de Girault de Cann brie. Les animaux y occupent au moins autant de place que les hommes.

turalisme anthropomorphique de la Grèce et de Tlnde, où les forces de Tunivers, érigées en êtres vivants et doués de conscience, tendent de plus en plus à se détacher des phénomènes physiques et à devenir des êtres moraux, mais un naturalisme réaliste en quelque sorte, Tamour de la nature pour elle-même, r impression vive de sa magie, accompagnée du mouvement de tristesse que l'homme éprouve quand, face à face avec elle, il croit l'entendre lui parler de son origine et de sa destinée. La légende de Merlin est le reflet de ce sentiment. Séduit par une fée des bois, il fuit avec elle et devient sauvage. Les messagers d'Arthur le trouvent chantant au bord d'une fontaine; on le ramène à la cour ; mais le charme l'emporte; il revient à ses forêts, et cotte fois pour toujours. Viviane lui a bâti sous un buisson d'aubépine une prison magique. Là il prophétise l'avenir des races celtiques ; il parle d'une jeune fille des bois tantôt visible, tantôt invisible, qui le retient captif par sa magie V— Plusieurs légendes d'Arlhur sont empreintes du même caractère. Luimême devint dans l'opinion populaire comme un esprit des bois, «c Les forestiers, en faisant leur ronde au

clair de la lune, dit Gervais deTilbery, entendent souvent un gi^nd bruit de cors et rencontrent des troupes

1 La Villemarqué, CotiUs populaires des anciens Bretons, (. \'% p. 45.

Ll POESIE BES ltlCEt> CELTIQUES.

de diassenrs; quand oo leur demande d*où ils viennent, ces chasseurs rqiondent qu'ik font partie de la suite do roi ArthorV » Les imitations françaises des romans bretons conservèrent eile-mëmes TimpressÂOQ un pen affadie de Tattrait qu*a la nature pour rîmaginatioo des races celtiques. Yblis, riiêroine de Lancdot, Tidéal de h perfection bretonne, passe sa vie avec ses compagnes dans un jardin, au milieu des fleurs auxquelles elle rend un culte. Chaque fleur cueillie de ses mains renaissait à F instant, et les adorateurs de sa mtooire s^obligeaient, quand ils coupaient une fleur, à en semer une autre à sa place. 1^ culte des forftts, des fontaines et des pierres s'explique par ce naturalisme primitif, que tous les conciles tenus en Bretagne s'attachent à proscrire. La pierre, en effet, semble le symbole naturel des races celtiques. Immuable comme elle, c'est un témoin qui ne meurt pas. L'animal, la plante, la figure humaine surtout, n'expriment la vie divine que sous une forme déterminée; la pierre, au contraire, apte à recevoir toutes les formes, a été le fétiche des peuples enfants.

' Celle manière d'expliquer tous les bruits inconnus des bois par la Chasse Arihur se retrouve encore dans plusieurs provinces. Tour bien comprendre le culte de la nature et, si fose le dire, du paysage cbei les Celtes, voir Gildas et Nennius, p. 131. 156, 157, etc. (£dit. San-Marte, Berbn, 1844.)

Pausanias vit encore debout les trente pierres carrées de Pharse, portant chacune le nom d'une divinité. Le men-hir, qui se rencontre sur toute la surface de l'ancien monde, qu'est-ce, si ce n'est le monument de riiumanité primitive, un vivant témoignage de sa foi au cicP?

On a souvent observé que la plupart des croyances populaires qui vivent encore dans nos difTérentcs provinces sont d'origine celtique. Un fait non moins remarquable, c'est la forte teinte de naturalisme qui domine dans ces croyances. Aussi, chaque fois que le vieil esprit celtique apparaît dans notre histoire, on voit renaître avec lui la foi à la nature et h ses magiques influences. Une de ces manifestations les plus caractérisées me semble être celle de Jeanne d*Arc. Celte espérance indomptable, cette fermeté dans l'afiirmation de l'avenir, cette croyance que le salut du royaume viendra d'une femme, tous ces traits, si éloignés du goût ancien et du goût germanique, sont à beaucoup d*égards cel-

* Il est douteux, loutefois, que les monumenls qu*on appelle en France celtiques (men-hir, dol-men, etc.) viennent des Celtes. Je pense, avec U. VVorsaae et les antiquaires de Copenhague, que ces monuments appartiennent à une humanité plus ancienno. Jamais, en elTet, aucune branche de la race indo-européenne n'a bâti de la sorte. (Voir deux articles de M. Mérimée dans VA thenœttm français, 1i sept. 1852 et 23 avril 1S53.)

tiques. Le souvenir du vieux culte s'était perpétué à Domremy, comme dans tant d'autres endroits, sous forme de superstition populaire. La chaumière de la famille d*Arc était ombragée d'un hêtre fameux dans le pays, et dont on faisait le séjour des fées. Dans son enfance, Jeanne allait suspendre à ses branches des guirlandes de feuillage et de fleurs, qui disparaissaient, disait-on, pendant la nuit. Les actes de son procès parlent avec épouvante de cette innocente pratique comme d'un crime contre la foi, et pourtant ils ne se trompaient pas complètement, les impitoyables théologiens qui jugèrent la sainte fille I Sans qu'elle le sût, elle était plus celtique que chrétienne. Elle a été annoncée par Merlin ; elle ne connaît pas le pape et l'Église ; elle ne croit que la voix de son cœur. Cette voix, elle l'entend dans la campagTle, au bruit du vent dans les arbres, quand son ouïe est frappée de sons mesurés et lointains. Durant son procès, fatiguée de questions et de subtilités scolastiques, on lui demande si elle entend ses voix : <K Menez-moi dans un bois, dit-elle, et je les entendrai bien ^ » Sa légende se teignit des mêmes couleurs : la nature l'aimait ; les loups ne touchaient jamais les brebis de son troupeau ; quand elle était pe-

' c Dixit quod si esset in uno nemore, bene audiret vocis venieiites ad eam. »

tite, les oiseaux venaient manger son pain dans son giron, comme privés *.

Les Mabinogion ne se recommandent pas seulement à notre étude comme manifestation du génie romanesque de la race bretonne. C'est par eux que l'imagination galloise a exercé son influence sur le continent, qu'elle a transformé au douzième siècle la poétique de TEurope, et réalisé ce prodige que les créations d* une race à demi vaincue soient devenues la fête universelle de l'imagination du genre humain.

' Depuis que ces vues, auxquelles je ne voudrais pas que Ton prêtât plus de corps qu'il n'appartient à un aperçu fugitif, ont paru pour la première fois, des considérations analogues ont été développées, en formules un peu trop positives, ce semble, par M. 11. Martin. (Hist. de Fr., t. VI, 1856.) Les objections qu'on y a opposées sont venues, pour la plupart, de ce que très-peu de personnes savent comprendre ave2 délicatesse ces sortes de questions relatives à Tesprit des races. 11 arrive souvent que la résurrection d'un vieil esprit national se produit sous une forme trèsdifférente de celle à laquelle on se serait attendu, et par des individus qui n'ont aucune conscience du rôle ethnographique qu'ils remplissent.

Peu de héros doivent moins qu'Arthur à la réalité. Ni Gildas ni Aneurin, ses contemporains, n'en parlent. Bède ne connaît pas même son nom ; Taliésin et Liwarc'h-Hen ne le présentent qu'en seconde ligne. Dans Nennius, au contraire, qui vivait vers 850, la légende est pleinement édose. Arthur est déjà Texlerminateur des Saxons; il n'a jamais subi de défaite; il est le sulerain d'une armée de rois. Enfin dans Geoffroy de Monmouth, la création épique est achevée. Arthur règne sur le monde entier ; il conquiert l'Irlande, la Norvège, la Gascogne, la France. Il donne à Caerléon un tournoi où assistent tous les rois de la terre ; il y met sur sa tète trente couronnes et se fait reconnaître suzerain de l'univers. Il est si peu croyable qu'un petit roi du sixième siècle, à peine remarqué de ses contemporains, ait pris dans la postérité des proportions si colossales» que plusieurs critiques ont supposé que l'Arthur légendaire et le chef obscur qui a porté ce nom n'ont rien de commun l'un avec l'autre , que le fils d'Uther Pendragon est un héros tout idéal, un survivant de la vieille mythologie kymrique. En effet, dans les symboles du néo-druidisme, c est-à-dire de cette doctrine secrète, issue du druidisme, qui se prolongea jusqu'en plein moyen âge sous forme de franc-maçonnerie, nous retrouvons Arthur transformé en personnage divin et jouant un rolc

puromcnt mythologique. 11 faul avouer au moins que, si derrière la fable se cache ici quelque réalité, Thistoirc ne nous offre aucun moyen de Tatieindre. On ne peut douter que la découverte du tombeau d'Arthur dans Tile d'Avalon en 1189 ne soit une invention de la politique normande, comme en 1283, en Tannée même où Edouard l*' poursuivait les restes de Tindépendance galloise, son diadème fut retrouvé fort à propos et réuni aux autres joyaux de la couronne d'Angleterre. On s*atlend naturellement à voir Arthur, devenu le représentant de la nationalité galloise, soutenir dans les Mabinoyion un personnage analogue à ce rôle, et y servir, comme dans Nennius, la haine des vaincus contre les Saxons. 11 n*en est rien. Arthur, dans les Mabinogion^ n'offre aucun caractère de résistance patriotique ; son rôle se borne à réunir autour de lui les héros, à entretenir la police de son palais, h faire observer les lois de son ordre de chevalerie. Il est trop fort pour que personne songe à l'attaquer. C'est le Charlemagne des romans carlovingiens, TAgamemnon d'Homère, un de ces personnages neutres qui ne servent que pour l'unité du poème. L'idée de la lutte contre l'étranger, l'antipathie du Saxon, napparait pas une seule fois. Les héros des Mabinogion n'ont pas de patrie ; chacun d'eux combat pour montrer son excellence personnelle et par goût des aventures, mais non

pour défendre une cause nationale. La Bretagne est l'univers : on ne suppose pas qu'en dehors du monde kymrique il y ait d'autres nations et d'autres races. C'est par ce caractère d'idéal et de généralité que la fable d'Arthur exerça sur le monde entier un si étonnant prestige. Si Arthur n'avait été qu'un héros provincial, le défenseur plus ou moins heureux d'un petit pays, tous les peuples ne l'eussent pas adopté, pas plus qu'ils n'ont adopté le Marco des Serbes, le Robin Hood des Saxons. L'Arthur qui a séduit le monde est le chef d'un ordre égalitaire où tous s'asseoient à la même table, où l'homme ne vaut qu*à proportion de sa bravoure et de ses dons naturels. Qu'importaient au monde le sort d'une presqu'île ignorée et les combats livrés pour elle? Ce qui l'a enchanté, c'est la cour idéale où préside Gwenhwyvar (Genièvre), où, autour de l'unité monarchique, se réunit la fleur des héros, où les dames, aussi chastes que belles, aiment suivant les lois de la chevalerie, où le temps se passe à écouter des contes, à apprendre la civilité et les belles manières. Voilà le secret de la magie de celte Table- Ronde autour de laquelle le moyen âge groupa toutes ses idées d'héroïsme, de beauté, de pudeur et damour. Il ne nous convient pas de rechercher si l'idéal d'une société douce et polie au milieu du monde barbare est dans tous ses trails une création purement bretonne.

si l'esprit des cours du continent n'en a pas fourni, à quelques égards, le modèle, et si les Mabinogion euxmêmes n*ont pas subi parfois le contre-coup des imitations françaises*; il nous sufBt que Tordre nouveau de sentiments que nous venons d'indiquer se soit, durant tout le moyen âge, obstinément attaché aux canevas des romans kymriques. Une telle association n a pu être fortuite ; si les imitations ont toutes une couleur si tranchée, c'est qu'évidemment cette même couleur se trouvait dans l'original avec un caractère particulier d'énergie. Comment expliquer sans cela qu'une tribu oubliée aux confins du monde ait imposé ses héros à l'Europe, et accompli dans le domaine de l'imagination une des révolutions les plus singulières dont l'histoire des lettres ait gardé le souvenir?

Si l'on compare, en eflet, la littérature européenne avant l'introduction des romans kymriques sur le continent à ce qu elle devint lorsque les trouvères se mirent à puiser aux sources bretonnes, on reconnaît

< La rédaction qui nous reste des Mabinogion est postérieure à ces imitations, et le liin'e rouge renferme plusieurs contes empruntés aux trouvères français. Mais il est impossible de soutenir que les récits vraiment gallois viennent d'un semblable emprunt, puisqu'il y en a parmi eux que les trouvères français n'ont jamais connus, et qui ne pouvaient avoir d'intérêt que pour les pays bretons.

sans peine qu'un élément nouveau est entré avec les rècils bretons dans la conception poétique des peuples chrétiens et Ta profondément modifiée. Le poème carlovingien, par sa contexture et par les moyens qu'il met en œuvre, ne sort pas de la donnée classique. Les mobiles qui font agir Thommey sont les mêmes que dans l'épopée grecque. Les éléments romantiques par excellence, la vie des forêts etraventure mystérieuse, le sentiment de la nature et cet entraînement d'imagination qui fait courir sans cesse le guerrier breton après Tinconnu, rien de tout cela ne se fait jour encore. Roland ne diffère des héros d'Homère que par son armure : par le cœur, il est frère d'Ajax ou d* Achille. Perccval, au contraire, appartient à un autre monde, séparé par un abime de celui où s*agitent les héros de l'antiquité.

C'est surtout en créant le caractère de la femme, en introduisant dans la poésie, auparavant dure et austère, du moyen âge les nuances de l'amour, que les romans bretons réalisèrent cette curieuse métamorphose. Ce fut comme une étincelle électrique : en quelques années, le goût de l'Europe fut changé. Presque tous les types de femmes que le moyen âge a connus, Genièvre, Iseult, Énide, viennent de la cour d'Arthur. Dans les poèmes carlovingiens, la femme est nulle, sans caractère et sans individualité; l'amour y est brutal, comme dans le roman de Ferabras^ ou à peine

indiqué, comme dans la chanson de Roland*. Dans les Mabinogion, au contraire, le rôle principal appartient toujours aux femmes. La galanterie chevaleresque, qui fait que le bonheur du guerrier est de servir une femme et de mériter son estime, cette crovancc que remploi le plus beau de la force est de sauver et de venger la faiblesse, tiennent, je le sais, à un tour d'imagination qui s'empara de presque tous les peuples de l'Europe au douzième siècle ; mais on ne peut douter que ce tour d'imagination nait d'abord trouvé son expression littéraire chez les peuples bretons. Un des tiaits qui surprennent le plus dans les Mabinoyioii est la délicatesse du sentiment féminin qui y respire. On n'y rencontre pas une légèreté ni lin mot grossier. Il faudrait citer en entier les deux romans de Pérédur et de Ghéraint pour faire comprendre une telle innocence; or la naïveté de ces charmantes compositions nous défend de songer qu'il y eût en cela quelque arrière-pensée. Le zèle du chevalier a défendre Thonneur des dames n'est devenu un euphémisme guoguenard que chez les imitateurs français, qui transformèrent la virginale pudeur des romans bretons en une galanterie effrontée, si bien que ces compositions, si chastes dans l'original, devini^ent le scandale du

< Voir P. Paris les aiansons de geste (Paris, Teclioner, 1859), p. 7 et SUIT.

moyen âge, provoquèrent les censures et furent l'occasion des idées d'immoralité qui, pour les personnes religieuses, s'attachent encore au nom de roman.

Certes, la clievalerie est un fait trop complexe pour qu'il soit permis de lui assigner une seule origine. Disons, cependant, que Fidée d'envisager lestime d'une femme comme l'objet le plus élevé de Tactivité humaine et d'ériger Tamour en principe suprême de moralité n'a assurément rien d'antique, rien de germanique non plus. EstK» dans YEdda et dans les Niebelungen, au milieu de ces redoutables emportements de l'égoîsme et de la brutalité, qu'on trouvera le germe de cet espi'it de sacrifice, d'amour pur, de dévouement exalté qui fait le fond de la chevalerie ? Quant à chercher parmi les Arabes, ainsi qu'on l'a voulu, l'origine de cette institution, entre tous les paradoxes littéraires auxquels il a été donné de faire fortune, celui-ci est vraiment un des plus singuliers. Conquérir la femme dans un pays où on l'achète ! rechercher son estime dans un pays où elle est à peine regardée comme susceptible de mérite moral ! Aux partisans de cette hypothèse je n'opposerai qu'un seul fait : la surprise qu'éprouvèrent les Arabes de l'Algérie, quand, par un souvenir assez malencontreux des tournois du moyen âge, on chargea les dames de distribuer les prix aux courses du Beiram. Ce qui semblait au che-

valier un honneur sans égal parul aux Arabes une humiliation et presque une injure.

L'introduction des romans bretons dans le courant de la littérature européenne opéra une révolution non moins profonde dans la manière de concevoir et d em> ployer le merveilleux. Dans les poèmes carlovingiens, le merveilleux est timide et conforme à la foi chrétienne : le surnaturel est produit immédiatement par Dieu ou ses envoyés. Chez les Kymris, au contraire, le principe de la merveille est dans la nature ellemême, dans ses forces cachées, dans son inépuisable fécondité. C'est un cygne mystérieux, un joiseau fatidique, une main qui apparaît tout à coup, un géant, un tyran noir, un brouillard magique, un dragon, un cri qu'on entend et qui fait mourir d'effroi, un objet aux propriétés extraordinaires. Rien de la conception monothéiste, où le merveilleux n'est qu'un miracle, une dérogation à des lois établies. Rien non plus de ces personnifications de la vie de la nature, qui forment le fond des mythologies de la Gvèœ et de l'Inde. Ici, c'est le naturalisme parfait, la foi indéfinie dans le possible, la croyance à l'existence d'êtres indépendants et portant en eux-mêmes le principe de leur force : idée tout à fait contraire au christianisme, qui, dans de pareils êtres, voit nécessairement des anges ou des démons. Aussi ces individus étranges sont-ils

toujours présentés comme en dehors de l'Eglise, et, quand le chevalier de la Table-Bonde les a vaincus, il leur impose d*ailcr rendre hommage à Genièvre et se Taire baptiser.

Oi*, s*il est en poésie un merveilleux que nous puissions accepter, c est assurément celui-là. La mythologie classique, prise dans sa naïveté première, est trop hardie, — prise comme simple figure de rhétorique, trop fade pour nous satisfaire. Quant au merveilleux chrétien, Boileau a raison : il n y a pas de fiction possible avec un tel dogmatisme. Heste donc le merveilleux purement naturaliste, la nature s' intéressant à Tacti m et devenant acteur pour sa part, le grand mystère de la latîdité se dévoilant par là conspiration secrète de tous les êtres, comme dans Shakespeare et TArioste. Il serait curieux de rechercher ce qu'il y a de celtique dans le premier de ces poètes; quant à TArioste, c est le poète bixîton par excellence. Toutes ses machines, lousses moyens d'intérêt, toutes ses nuances de sentiment, tous ses types de femmes, toutes ses avcntuix*s, sont empruntés aux romans bretons.

Comprend-on maintenant le rôle intellectuel de celle petite race qui a donné au monde Arthur, Genièvre, Lancelot, Perceval, Merlin, saint Brandan, saint Patrice, presque tous les cycles poétiques du moyen âge, et n'est-ce pas une destinée frappante que

LA t»oésiE DES RACÉS GELTiQUESu 417

celle de quelques nations qui seules ont le droit de faire accepter leurs héros, comme s'il fallait pour cela un degré tout particulier d'autorité, de sérieux et de foi ? Chose étrange! ce furent les Normands, c'est-à-dire de tous les peuples peut-être le moins sympathique aux Bretons, qui firent la renommée des fables bretonnes. Spirituel et imitateur, le Normand devint partout le représentant éminent de la nation à laquelle il s'était d'abord imposé par la force. Français en France, Anglais en Angleterre, Italien en Italie, Russe à Novogorod, il oublia sa propre langue pour parler ceUe du peuple qu'il avait vaincu et devenir l'interprète de son génie. Le caractère vivement accusé des romans gallois ne pouvait manquer de frapper des hommes si prompts à saisir et à s'assimiler les idées de l'étranger. La première révélation des fables bre* tonnes, la chronique latine de Geoffroy de Monmouth, parut, vers 1137, sous les auspices de Hoberl de Glocester, fils naturel de Henri T. Henri II se prit de goût pour les mêmes récits. A sa demande, Robert Wace écrivit en français, en 1 1 55, la première histoire d'Arthur, et ouvrit la voie où marchèrent après lui une nuée de poètes ou d'imitateurs français, provençaux, italiens, espagnols, anglais, Scandinaves, grecs, géorgiens, etc. Il ne faut pas rabaisser la gloire des premiers trouvères qui firent passer dans une langue

418 LA POÉSIE DES RAGES CELTIQtJBS.

lue et compri^^e alors d'un bout à Tautre de l'Europe des fictions qui, sans eux, fuHsenl sans doute restées à jamais obscures. Il est difficile, cependant, de leur attribuer une part d'invention qui permette de leur décerner le titre de créateurs. Les nombreux passages où Ton sent qu'ils né comprennent pas bien l'original qu'ils imitent et où ils cherclient à donner une signification naturelle à des circonstances dont la portée mythologique leur échappait, suffisent pour prouver qu'ils s'en tenaient d'ordinaire à un calque assez fidèle des canevas qu'ils avaient sous les yeux.

Quel rôle la Bretagne armoricaine a-t-elle joué dans la création ou la propagation des légendes de la Table Ronde ? C'est ce qu'il est impossible de dire avec précision ; et, à vrai dire , une telle question devient secondaire, quand on s'est fait une juste idée des liens de firaternité intime qui ne cessèrent, j usqu'au douzième siècle, d'unir les deux branches des peuples bretons '• Que les traditions héroïques du pays de Galles aient longtemps continué de vivre dans la branche de la famille kymrique qui vint s'établir en Armorique,on n'en

' Je ne citehii qu'une seule preuve ; c'esl une loi d'Edouard le Confesseur : « Britoiies vero Ariuorici quum veuerint in regno isto, suscii>i debeiit et in rcgno protegi sicut probi cives de corpore I egni hujus ; exierunt quondani de sanguine Britonum regni liujus. j» Wilkins, Leges angl4h8axonicœ, p. 206.

LA POËSIE DES KACëS CELTIQUES. 4td

pculdouter,quand on retrouve Ghéraint,Urien, d'autres héros encore devenus des saints en Basse -Bretagne, et surtout quand on voit un des épisodes les plus essentiels du cycle arlhurien, celui de la forêt de Brocéliande, placé dans le même pays. Un grand nombre de faits recueillis par M. delà Villemarqué ^ prouvent, d'un autre côté, que les traditions susdites ont produit en Bretagne un vrai cycle poétique, et que même, à certaines époques, elles ont dû repasser la Manche, comme pour raviver les souvenirs delà mère patrie. Le fait de Gauthier Calenius, archidiacre d'Oxford, rapportant de Bretagne en Angleterre ( vers 1 125) le texte même des légendes qui furent traduites en latin dix ans après par Geoffroy de Monmouth , est ici décisif. Je sais qu'aux lecteurs des Mabiuogion une telle opinion paraîtra d'abord surprenante. Tout est gallois dans ces fables : les lieux, les généalogies, les habitudes ; l'Armorique n y est représentée que par Hoêl, personnage important sans doute, mais qui n^est pas arrive à la renommée des autres liéros de la cour d'Arthur. Comment d'ailleurs , si l'Armorique a vu naître

' Les romofts de la Table^Ronde et les contes des anciens Bretons (Paris, Didier, 1859), p. 20 et suiv. Dans les Contes populaires des anciens Bretons, dont récrit précité peut être considéré comme une nouvelle édition, le savant auteur avait un peu exagéré Tinfluence de la Bretagne française. Dans la première rédaction de cet article, je Tavals au contraire trop méconnue*

le cyde arthurien, n'y trouve-t-on pas quelques traces de celte brillante ëclosion * ? — Ces objections, je l'avoue, m'ont longtemps arrêté ; mais je ne les trouve plus insolubles. Et d'abord, il est une classe de Mabinogion (ceux d*Owain, de Ghéraint, de Pérédur) qui ne renferme point de désignation géographique très-prècise. En second lieu, la littérature nationale écrite s*ètant moins bien défendue en Bretagne que dans le pays de Galles contre l'invasion de la culture étrangère, on conçoit que le souvenir des vieilles épopées s'y soit plus cITacé. La part littéraire des deux pays reste ainsi assez distincte. La gloire de la Bretagne française est dans ses chants populaires ; mais c est seulement dans le pays de Galles que le génie des peuples bretons est arrivé à se fixer en des œuvres authentiques et en des créations achevées.

M. de la Villemarqué en appelle à des chants populaires encore vivants en Bretagne, et où Arthur serait célébré. En effet, on peut lire dans ses Chants populaires de la breiagne (t. I'% p. 85 et t. II, p. 412 (1846) deux poèmes où Ggure le nom de ce héros.

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En comparant le cycle breton tel que les trouvères français l'ont connu et le même cycle tel qu'on le retrouve dans le texte des Mabtnojfton, on pourrait être tenté de croire que rimagination européenne, en s'emparant de ces brillantes fables, y ajouta quelques thèmes poétiques inconnus aux Gallois. Deux des héros les plus célèbres des romans bretons du continent, Lancelot et Tristan, ne figurent pas dans les Mabinogion ; la donnée du Saint-Graal, d'un autre côté, s y présente avec un caractère tout différent de celui que nous lui trouvons chez les poètes français et allemands. Toutefois une étude plus attentive démontre que ces éléments, en apparence ajoutés par les poètes français, sont en réalité d'origine kymrique. Et d'abord, N. de la Villemarqué a parfaitement démontré que le nom de Lancelot n'est qu'une traduction de celui du héros gallois Maël, qui présente, en effet, avec le Lancelot des romans français, la plus parfaite analogie ^

* Ancelot est le diminutif à'Ancel, et veut dire serviteur, page, poursuivant. Maél a encore aujourd'hui dans les dialectes kym-

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La contexture , les noms propres, tous les détails du roman de Lancelot présentent, d'ailleurs, la physionomie bretonne la plus prononcée Ml en faut dire autant du roman de Tristan. On peut même espérer que celle curieuse légende se retrouvera complète dans quelque manuscrit gallois : le docteur Owenn assure en avoir vu un exemplaire, dont il ne put obte* nir la communication.

Quant au Saint-Graal, il faut avouer que la coupe mystique, objet des recherches du Perceval français et du Parcival allemand, n'a pas à beaucoup près, chez les Gallois, la même importance. Elle ne figure dans le roman de Pérédur que d'une façon épisodique, et sans intention religieuse bien arrêtée.

Pérédur et son oncle discouraient ensemble, lorsqulls virent entrer dans la salle deux jeunes servants. Ils portaient une bnce d*une longueur démesurée, de la pointe de laquelle coulaient à terre trois gouttes de sang.

Quand la compagnie vit cela» elle se mit à pleurer et à gémir; mais le vieillard n'en continua pas moins de causer avec Pérédur; et| comme il n*apprit point à Pérédur la raison de ce qui se passait, Pérédur n'osa la lui dema'..der.

riques la môme signification. Le surnom de Pounigant, qu'on trouve porté par quelques Gallois au service de la France dans les premières années du quatorzième siècle, est sans doute aussi une traduction de Maè'l.

' Voir Texcellente analyse de M. Fauriel, insérée dans le t. XXII de VHistoire liltéraire de la France.

Et quand les cris furent un peu apaisés, on vit venir deux jeunes filles avec un bassin dans lequel était une tête d'homme nageant dans le sang.

Et alors la compagnie poussa une clameur telle, qu'on ne pouvait Tentendre sans effroi; et à la longue elle se tut.

Cette étrange merveille reste une énigme jusqu'à la fin du récit. Alors un jeune homme mystérieux apparaît à Pérédur, lui apprend que la lance d'où coulait le sang est celle avec laquelle son oncle a été blessé, que le bassin contient le sang et la tête d*un de ses cousins, tué par les sorcières de Kerloiou, et qu'il a été prédit que lui, Pérédur, serait leur vengeur. En effet, Pérédur va convoquer la Table-Ronde; Arthur et ses chevaliers viennent et tuent les sorcières de Kerloiou.

Que si maintenant nous passons au roman français de Perceval , toute cette fantasmagorie revêt une signification bien différente. La lance est celle avec laquelle Longus perça le flanc du Christ , le graal ou bassin est celui où Joseph d'Arimathie recueillit le sang divin. Ce vase miraculeux procure tous les biens de la terre et du ciel ; il guérit les blessures, et se remplit au gré du propriétaire des mets les plus exquis. Il faut être en état de grâce pour en approcher ; il n y a qu'un prêtre qui en puisse raconter les merveilles. Trouver ces reliques sacrées à travers mille épreuves, tel est l'objet de la chevalerie à la fois mondaine et mys-

tique de Peroeval. A la fin, il se fait prêtre; il emporte e graal et la lance dans son ermitage ; le jour de sa mort, un ange les enlève au ciel. Ajoutons qu'une foule de traits prouvent que dans Tesprit du trouvère français le graal se confondait avec reucharistie. Dans les miniatures qui accompagnent parfois le roman de Perceval, le graal a la forme d'un ciboire, apparaissant à tous les moments solennels du poème conune un secours miraculeux.

Ce mythe bizarre, si difTérent du simple récit que nous offre le récit gallois de Pérédur, est-il réellement kymrique, ou bien faut-il y voir une création originale des trouvères, entée sur une souche bretonne? Nous croyons avec M. de la Villemarqué ^ que cette étrange fable est bien essentiellement kymrique. Dès le huitième siècle, un ermite breton eut une vision sur Joseph d*Arimathie et le plat de la Cène, et en écrivit Thistoire qu'on appela du Gradal. Toute la mythologie celtique est pleine des merveilles d'une chaudière magique, sous laquelle neuf fées soufflent en silence, vase mystérieux, qui inspire le génie poétique, donne la sagesse, révèle l'avenir, dévoile les secrets du monde. Un jour que Bran le Béni chassait en Irlande,

' Voir Texcellente discussion de ce curieux problème dans rintroduction des Contes populaires des anciens Bretons, U h p. 181 et suir.

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sur le bord d*ualac, il en vit sortir un homme noir portant sur son dos un énorme chaudron, et suivi d'une sorcière et d*un nain. Ce chaudron était Tinstru* ment de la puissance surnaturelle d'une fraiille de géants. 11 guérissait tous les maux et ressuscitait les morts, mais sans leur rendi'e Tusage de la parole : allusion au secret de l'initiation bardique ; la discrétion de Perceval forme de même tout le nœud de la quête du Saint-Graal. Le graal nous apparaît ainsi, dans son acception primitive, comme le mot de passe d'une sorte de franc-maçonnerie, qui se conserva dans le pays de Galles longtemps après la prédication de l'Évangile, et que nous retrouvons si caractérisée dans la légende de Taliésin. Le christianisme grefla sa légende sur la donnée mythologique, et une telle transformation se fit sans doute par la race kymrique elle-même. Si le récit gallois de Pérédur n offre point les mêmes développements que le roman français de Perceval, c'est parce que le livre rouge de Herghest nous présente une version moins avancée que celle qui servit de type à Chrétien de Troyes. Remarquons, d'ailleurs, que même dans Perceval l'idée mystique n'est pas encore complètement développée, que le trouvère semble traiter ce thème étrange comme un rédt qu'il a trouvé tout fait et dont il ne voit pa^ bien le sens. Le motif qui met Perceval en campagne dans

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le roman français aussi bien que dans le récit gallois est un motif de famille ; il cherche le Sain t-Graal comme un talisman pour guérir son oncle le Roi-pêcheur, en sorte que la pensée religieuse est encore subordonnée à l'intention profane. Dans la version allemande, au contraire, pleine de mysticisme et de théologie, legraalaun temple et des prêtres. Parcival, devenu un héros purement ecclésiastique, parvient à la dignité de roi du graal par son enthousiasme religieux ei sa chasteté '. Enfin les remaniements en prose, plus modernes encore, distinguent nettement les deux chevaleries , lune mondaine, l'autre mystique ; Perce val y devient le modèle du chevalier spirituel. Ce fut la dernière des métamorphoses que lui fit subir celte fée toute-puissante qu'on appelle rimagination humaine, et il était juste qu'après avoir couru tant de hasards il vint sous le froc se reposer de ses aventures.

* Il est, du reste, reniaix]uable que tous les héros bretons, dans leur transformation dernière, sont à la fois galants et dévots. Une des dames les plus célèbres de la cour d'Artlmr, Luned, devient une sainte, martyre de sa chasteté, dont on fait la fête le 1*' août. C'est elle qui figure dans les romans français sous le nom de Lunette, V. lady Charlotte Ouest, I, 113-114.

Quand on cherche à déterminer dans Thistoire des races celtiques le moment précis où il faut se placer pour apprécier Tensemble de leur génie, on se trouve ramené au sixième siècle de notre ère Les races ont presque toujours une heure prédestinée, où, passant delà naïveté à la réflexion, elles déploient pour la première fois au soleil tous les trésors de leur nature. Le sixième siècle fut pour les races celtiques ce moment poétique d'éveil et de première activité. Le christianisme, jeune encore parmi elles, n'a pas complètement étouffé le culte national ; le druidisme se défend dans ses écoles et ses lieux consacrés ; la lutte contre Tétranger, sans laquelle un peuple n'arrive jamais à la pleine conscience de lui-même, atteint son plus haut degré de vivacité. C'est l'époque de tous les héros restés populaires, de tous les saints caractéristiques de l'Église bretonne ; c'est entin le grand âge de la littérature bardique, illustré par les noms de Taliésin, d'Aneurin, de Liwarc'h-Hen.

A ceux qui verraient avec quelque scrupule manier comme historiques ces noms à demi fabuleux, et qui hésiteraient à accepter comme authentiques des poèmes

arrivés jusqu'à nous à travers une si longue suite de siècles, nous répondrons que les objections, qu*on a élevés contre l'ancienneté de la littérature bardique, objections dont W. Schlegel se fit l'interprète contre M. FAuriel, ont complètement disparu devant les investigations d'une critique éclairée et impartiale * . Cette fois, par une rare exception, l'opinion sceptique s'est trouvée avoir tort. Le sixième siècle, en effet, est pour les peuples bretons un siècle parfaitement historique. Nous touchons cette époque de leur histoire d'aussi près et avec autant de certitude que l'antiquité grecque ou romaine. On sait, il est vrai, que jusqu'à une époque assez moderne, les bardes continuèrent à composer des pièces sous les noms devenus populaires d'Aneurin, de Taliésin, de Li>varc'h-Hen; mais aucune confusion n'est possible entre ces fades exercices de rhétorique et les morceaux vraiment anciens qui portent le nom des poètes précités, morceaux pleins de traits personnels, de circonstances locales, de passions et de sentiments individuels.

Telle est la littérature dont M. de la Villemarqué

* Ceci ne s'applique pas évidemment à la langue des poèmes en question. On sait que le moyen âge, étranger à toute idée d*ar- ,chéologie, rajeunissait les textes à mesure qu'il les copiait, et qu*un manuscrit en langue vulgaire n'atteste ordinairement que la langue contemporaine de celui qui Fa copié.

a voulu réunir les monuments les plus anciens et les plus authentiqmes dans ses Bardes bretons du sixième siècle\ Le pays de Galles a reconnu le service que notre savant compatriote a rendu par là aux éludes celtiques. Nous l'avouons pourtant, aux Bardes nous préférons beaucoup les Chants poptidaires de la Bretagne. C'est par ce dernier ouvi*agc que M. de la Villemarqué a vraiment bien mérité des études celtiques, en nous révélant une charmante littérature, où éclatent mieux que partout ailleurs ces traits de dou* ceur, de fidélité, de résignation, de timide réserve, qui forment le caractère des peuples bretons^.

' Paris et Bennes, 1850.

* Non pas que ce curieux recueil doive être accepté sans contrôle, ni que la confiance absolue avec laquelle on Ta cité n*ait eiTcerlains inconvénients. Nous croyons que, quand M« de la Villemarqué veut commenter les morceaux qu'il aura Féternel honneur d*avoir le premier mis au jour, sa critique est loin d'être à Tabri de tout reproche, et que plusieurs des allusions historiques qu'il pense y trouver sont des hypothèses plus ingénieuses que solides. Le passé est trop vaste et nous est arrivé d^une manière trop fragmentaire pour que de pareilles coïncidences soient vraisemblables. Les célébrités du peuple sont rarement celles de l'histoire, et, quand les bruits des siècles reculés nous sont arrivés par deux canaux, fun populaire, l'autre historique, il est rare que ces deux formes de la tradition soient pleinement d'accord l'une avec l'autre. M. de la Villemarqué suppose aussi trop volontiers que le peuple répète durant des siècles des chants qu'il ne comprend qu'à moitié. Lorsqu'un chant cesse d'être

Le thème de la poésie des bardes du sixième ^ècle est simple et exclusivemept héroïque ; ce sont toujours les grands motifs du patriotisme et de la gloire : absence complète de tout sentiment tendra, nulle trace d'amour, aucune idée religieuse bien arrêtée; mais seulement un mysticisme \ague et naturaliste, reste de renseignement druidique, et une philosophie morale, tout exprimée en triades» analogue à celle qui s enseignait dans les écoles moitié bardiques, moitié chrétiennes de saint Cadoc et de saint Iltud *. I^a forme du style, singulièrement artiticielle et travaiUée, accuse l'existence d'un enseignement savant, possédant de longues traditions. Une nuance de plus, et Ion tombera dans la rhétorique pédante et maniérée. La littérature bardiquc , en se prolongeant durant tout le moyen âge, n'évita pas cet écueil. Elle finit paroi'étre plus qu'un ensemble assez fade de procédés de style et de métaphores convenues ".

intelligible, il arrive presque toujours que le peuple Paltére pour le rapprocher de sons familiers à son oreille et qui aieut pour lui une signiflcalion. N'est-il pas à craindre d*ailleurs que, dans ce cas, réditeur, avec la meilleure foi du monde, ne prête au texte quelque inflexion légère afin d'y trouver le sens qu'il désire ou qu'il a dans l'esprit ?

* Docteurs de Téglise bretonne, communs à rArmorique et au pays de Galles.

*Un savant Gallois, M. Stephens, dans son Histoire de la liUé'

L opposition du bardtsme et du christianisme se révèle dans les pièces qu'a traduites M. de la Villemarque par une foule de traits originaux et touchants. Les combats qui ont déchiré l'âme des vieux poètes, leur antipathie pour les hommes gris du monastère, leur conversion triste et pénible, se retrouvent dans leurs chants. La douceur et la ténacité du caractère breton peuvent seules expliquer comment une hétérodoxie aussi avouée se maintint en présence du christianisme dominant, et comment de saints personnages, Kolumkill par exemple, prirent la défense des bardes contre les rois qui voulaient les supprimer. La lutte se pro* longea d'autant plus que le christianisme, chez les races celtiques, n'employa jamais la force pour détruire les cultes rivaux, et qu'il laissa du moins aux vaincus la liberté de la mauvaise humeur. La croyance aux prophètes, indestructible chez ces races, créa, en dépit de la foi, le type antichrétien de Merlin et le lit accepter de TEurope entière* Gildas et les Bretons orthodoxes ne cessent de tonner contre les prophètes et de leur opposer les bardes Élie et Samuel, qui ne prophétisaient que pour le bien ; au douzième siècle, Girault de Cambrie vit encore un prophète dans la ville de Caerléon.

rature kymriqUé (Llandovery, 1849), a fort bien exposé ces transformations successites^

Grâce à cette tolérance, le bardisme se continua jusqu'au cœur du moyen âge sous forme de doctrine secrète, avec un langage de convention et des symboles empruntés presque tous à la divinité solaire d*ArtIiur. C'est ce qu'on appelle le nèo-druidisme, sorte de druidisme subtilisé et réformé sur le modèle du christianisme, que l'on voit devenir de plus en plus obscur et mystérieux, jusqu'au moment où Ton en perd la tracé. Un curieux morceau de cette école, le dialogue d'Arthur et d'EIiwlod, nous a transmis les derniers soupirs de cette dernière protestation du naturalisme expirant. Eliwlod, sous la forme d*un aigle, initie le dieu aux sentiments de résignation, de sujétion, d'humilité que le christianisme opjposait à la fierté païenne. L'héroisme recule pas à pas devant la grande formule que le christianisme ne cessa de répéter aux races celtiques pour les détacher de leurs souvenirs : « 11 n'y a de grand que Dieu. » Arthur se laisse persuader d'abdiquer sa divinité et finit par réciter le Pater,

Je ne connais pas de plus curieux speclade que celui de cette révolte des mâles sentiments de l'héroïsme contre le sentiment féminin qui coulait à pleins bords dans le culte nouveau. Ce qui exaspère, en efTet, les vieux représentants de la société celtique, c'est le triomphe exclusif de Tesprit pacifique, ce sont les hommes vêtus de lin et chantant des psaumes, dont

la voix est triste, qui prêchent le jeûne et ne connaissent plus les héros 1. On sait le parti que Tlrlande a tiré de ce thème dans les dialogues qu'elle aime à établir entre les deux représentants de sa vie profane et religieuse, Ossian et saint Patrice'. Ossian regrette les aventures, les chasses, le son du cor et les vieux rois. « S'ils étaient là, dit-il à saint Patrice, tu ne parcourrais pas les campagnes avec ton troupeau psalmodiant. » Patrice cherche à le calmer par de douces paroles, et quelquefois pousse la condescendance jusqu'à écouter ses longues histoires, qui paraissent médiocrement l'intéresser. <x Voilà mon récit, dit le vieux barde en terminant ; quoique ma mémoire s*affaiblisse et que le souci ronge mon être, je veux continuer à chanter les actions du passé et à vivre de l'ancienne gloire. Maintenant je suis vieux ; ma vie se glace et toutes mes joies dispa •

* L'antipathie que le peuple armoricain attribue aux nains et aux korigans contre le christianisme tient également nu souvenir d'une opposition que rencontra FËvaiigile à ses débuts. Les korigans, en effet, sont pour le paysan breton de grandes princesses qui ne voulurent pas accepter le christianisme quand les apôtres vinrent en Bretagne. Elles haïssent le clergé et les églises; les cloches les font fuir. La Vierge surtout est leur grande ennemie; c'est elle qui les a chassées des fontaines, et le samedi, jour qui lui est consacré, quiconque les regarde peignant leurs cheveus ou coiTiptant leur trésor est sûr de périr. (La Villemarqué, Chants populaires, Introduction.)

* Voir miss Brooke, Reliques of Irish Poetry (Dublin, 1799),

paissent. Ma main ne peut plus tenir Tépëe, ni mon bras manier la lance. Parmi les clercs se prolonge ma triste dernière heure, et ce sont des psaumes qui tiennent maintenant la place des chants de victoire. > — « Laisse là ces chants, dit Patrice, et n'ose plus comparer ton Finn au Roi des rois, dont la puissance est sans bornes; courbe devant lui les genoux, et reconnais-le pour ton maitre. » Il fallut céder, en effet, et la légende veut que le vieux barde ait fini sa vie dans le cloître, parmi les clercs qu'il avait tant de fois rudoyés, au milieu de ces chants qu'il ne connaissait pas. Ossian était trop bon Irlandais pour qu on pût se résoudre à le damner. Merlin lui-même dut céder au charme nouveau. Il fut, dit-on, converti par saint Colomban, et la voix populaire lui répète sans cesse dans les ballades ce doux et touchant appel : « Merlin, Merlin, convertissez-vous; il n*y a d* autre devin que Dieu. »

On se formerait une idée tout a fait incomplète de la physionomie des races celtiques, si on ne les étudiait

pages 37 et suit.. 75 et susv. L'intérêt de ces poèmes a été trèsbien aperçu par M. Ozanam.

dans le cdté le plus singulier peut-être de leur développement, je \eux dire dans leurs antiquités ecclésiastiques et dans leurs saints.. A part la répulsion passagère que la mansuétude chrétienne eut à vaincre dans les dasses de la société qui se voyaient amoindries par Tordre nouveau, on peut dire que la douceur de mœurs et l'exquise sensibilité' des races celtiques^ jointes k Fabsence d'une religion antérieure fortement oi^anisée, les prédestinaient au christianisme. Le christianisme, en effet, s*adressant de préférence aui sentiments humbles de la nature humaine, rencontraH ici des disciples admirablement préparés ; aucune race u'a si délicatement compris le charme de la petitesse ; aucune n*a placé l'être simple, Vinnoeefiiy plus près de Dieu. Aussi est-ce merveille comme la religion nouvelle prit facilement possession de ces peuples. A peine la Bretagne et l'Irlande réunies comptent-elles deux ou trois martyrs ; elles sont réduites à vénérer comme tels leurs compatriotes tués dans les invasions angio* saxonnes et danoises. Ici apparaît dans tout son jour la profonde différence qui sépare la race celtique de la race germanique. Les Germains ne reçurent le christianisme que tard et malgré eux, par calcul ou par force, après une sanglante résistance et avec de terribles soulèvements. Le christianisme , en effet , était par plusieurs côtés antipathique à leur nature, et Ton conçoit

les regrets des germanistes purs, qui aujourd'tiui encore reprochent au culte nouveau de leur avoir gâté leurs mâles ancêtres. Il n'en fut pas de même chez les peuples celtiques ; celte douce petite race était naturellement chrétienne. Loin de les altérer et de leur enlever quelques-unes de leurs qualités, le christianisme les achevait et les perfectionnait. Comparez les légendes relatives à l'introduction du christianisme dans les deux pays, la Kristni-Saga, par exemple, et les charmantes légendes de Lucius et de saint Patrice. Quelle différence ! En Islande, les premiers apôtres sont des pirates convertis par hasard, tantôt disant la messe, tantôt massacrant leurs ennemis, tantôt reprenant leur première profession d*écumeurs de mer : tout se fait par accommodement et sans foi sérieuse. En Irlande et en Bretagne, la grâce opère parles femmes, par je ne sais quel charme de pureté et de douceur. La révolte des Germains ne fut jamais bien étoufTée ; jamais ils n'oublièrent les baptêmes forcés et les missionnaires carlovingiens appuyés par le glaive, jusqu'au jour où le germanisme reprend sa revanche, et où Luther, à travers sept siècles, répond à Witikind. Dès le troisième siècle, au contraire, les Celtes sont déjà de parfaits chrétiens. Pour les Germains, le christianisme ne fut longtemps qu'une institution romaine imposée du dehors ; ils n'entrèrent dans l'Eglise que pour la trou-

bler, et ne réussirent que trës-difTicilemenl à se former un clergé national. Chez les Celtes, au contraire, le christianisme ne vient pas de Rome; ils ont leur clergé indigène, leurs usages propres, ils tiennent leur foi de première main. On ne peut douter, en effet, que, dès les temps apostoliques, le christianisme n'ait été prêché en Bretagne, et plusieurs historiens ont pensé, non sans quelque vraisemblance, qu'il y fut apporté par des chrétiens judaîsants ou par des affiliés de Técole de saint Jean. Partout ailleurs le christianisme rencontra comme première assise la civilisation grecque ou romaine. Ici, il trouvait un sol nouveau, d'un tempérament analogue au sien, et naturellement préparé pour le recevoir.

Peu de chrétientés ont ofTert un idéal de perfection chrétienne aussi pur que l'église celtique aux sixième, septième, huitième siècles. Nulle part peut-être Dieu n'a été mieux adoré en esprit que dans ces grandes cités monastiques deHy ou d'Iona, de Bangor, de Clo* nard, de Lindisfarne. Une des formes les plus distinguées du christianisme, trop distinguée sans doute pour la mission populaire et pratique que l'Eglise avait à remplir, le pélagianisme vint de là. C'est chose vraiment admirable que la moralité fine et vraie, la naïveté, la richesse d'invention qui distinguent les légendes des saints bretons et irlandais. Nulle race ne

cher un point d*appui contre le protestantisme dans rattachement aux pratiques locales et aux coutumes du passé.

C*est le tableau de ces institutions chrétiennes tout à fait distinctes de celles du reste de TOccident, de ce culte parfois étrange, de ces légendes de saints marquées d*un cachet si profond de nationalité, qui fait rintérét des écrits relatifs aux antiquités ecclésiastiques de rirlande, du pays de Galles et de la Bretagne armoricaine. Aucune hagiographie n*est restée plus exclusivement nationale que celle des peuples celtiques : jusqu'au douzième siècle, ces peuples ont admis dans leur martyrologe très-peu de saints étrangers. Aucune aussi ne renferme autant d'éléments naturalistes. Le paganisme celtique opposa si peu de résistance au culte nouveau, que TÉglise ne se crut pas obligée de déployer contre lui la rigueur avec laquelle elle poursuivait ailleurs les moindre vestiges de mythologie. L'essai consciencieux de W. Recssur les Saints du pays de GalleSy celui du révérend John Williams, ecclésiastique fort instruit du diocèse de Saint-Asaph, sur les Antiquités ecclésiastiques des JTj/mm S suffisent pour faire comprendre Timmensc valeur qu'aurait une histoire complète et intelligente des Églises celtiques avant leur absorption dans l'Église romaine. On pourrait y joindre le

^ The Ecclesiastical AntiquUics of the Cymry (London,1844).

leur entrée dans la grande famille, et ne purent jamais arriver à se créer une métropole ecclésiastique. Tous leurs efforts et toutes leurs innocentes supercheries pour attribuer ce titre aux églises de Dol et de Saint- David échouèrent contre l'accablante divergence de leur passé ; il fallut se résigner à être d'obscurs suffragants de Tours et de Cantorbéry.

Du reste, même de nos jours, cette puissante originalité du christianisme celtique est loin d'être effacée. Les Bretons de France, quoique ayant ressenti le contrecoup des révolutions que le catholicisme a subies sur le continent, sont, àTheure qu'il est, une des populations chez lesquelles le sentiment religieux a conservé le plus d'indépendance. Les nouvelles dévotidns n'y trouvent aucune faveur ; on y est fidèle aux vieux cultes et aux vieux saints ; les cantiques l'eligieux y ont une ineffable harmonie*. L'Irlande garde de même, en ses provinces reculées, des formes de culte tout à fait à part, et auxquelles rien dans le reste de la chrétienté ne saurait être comparé. L'influence du catholicisme moderne, ailleurs si destructive des usages nationaux, a eu ici un effet tout contraire, le clergé ayant dû cher-

* Voir surtout les beaux cantiques sur le paradis, publiés p. r M. de la nUemarqué, Citants populaires, t. U, p. 4G1 et suiv. et La Légende celtique (1859), p. 528-29.

qu'il a commencée, écrit au bas qu'il lègue la continuation à son successeur, puis s en va à Téglise pour mourir. Nulle part la vie monastique ne devait trouver de sujets si dociles. Crédule comme l'enfant, timide, indolent, porté à se soumettre et à obéir, l'Irlandais seul était capable de se prêter à cette abdication complète entre les mains de l'abbé, que nous trouvons si caractérisée dans les monuments historiques et légendaires de l'Église hibernaise. On reconnaît bien le pays où, encore de nos jours, le prêtre, sans provoquer le moindiie scandale, peut, le dimanche, avant de quitter l'autel^ donner tout haut des ordres pour son dîner, indiquer la ferme où il ira s'attabler et où il entendra les fidèles en confession. En présence d'un peuple qui ne vivait que par l'imagination et les sens, l'Église ne se crut pas obligée d'être sévère pour les caprices de la fantaisie religieuse ; elle laissa faire l'instinct populaire, et de cette liberté sortit le culte le plus mythologique peut-être et le plus analogue aux mystères de l'antiquité que présentent les annales du christianisme, un culte attaché à certains lieux et consistant presque exclusivement en certains actes considérés comme sacramentels. La légende de saint Brandan est sans contredit le produit le plus singulier de celte combinaison du naturalisme celtique avec le spiritualisme chrétien. Le goût des moines hibernais pour les pérégrinations ma-

rltimcs à travers Tarcliipel, tout peuplé- de monastères, des mers d'Ecosse et d'Irlande*; le souvenir de navigations plus lointaines encore dans les mers polaircs, fournirent le cadre de cette étrange composition, si riche d*imprcssions locales. Pline (IV, xxx, 3) nous apprend que déjà de son temps les Bretons aimaient à se hasarder en pleine mer pour chercher desîles inconnues; M. Lctronne a prouvé qu'en 7G5, soixante-cinq ans par conséquent avant les Danois, desmoines irlandais abordèrent en Islande et s'établirent sur le littoral. Les Danois trouvèrent dans cette ile des livres irlandais, des cloches; les noms de plusieurs localités attestent encore le séjour de ces moines, désignés du nom de papx (pères). Aux îles Fœroë, dans les Orcades et les Iles Siictland, dans tous les parages en un mol des mers du Nord, les S'candinaves rencontrèrent avant eux ces papx, dont les habitudes contrastaient si étrangement avec les leurs*. N'entrevirent-ils pas aussi cette grande terre dont le vague souvenir

' Les saints irlandais couvraient à la lettre les mers de TOccident. Un très-grand nombre îles saints de Bretagne, saint Tenenan, saint Renan, etc., sont des Irlandais émigrés. Les légendes bretonnes de saint Malo, de saint David, de saint Pol de Léon, sont remplies de voyages analogues vers des ties lointaines de rOccidcnt.

' Voir sur ce sujet les belles recherches de IL A. de Ilumboldt dans son Histoire de la géographie du nouveau continent, t. H.

semble les poursuivre, et que Colomb devait relrouver en suivant la trace de leurs rêves ? On sait seulement que l'existence d'une ile coupée par un grand fleuve et située à l'occident de Tlrlande fut, sur la foi des Irlandais, un dogme pour les géographes du moyen âge. On racontait que, vers le milieu du sixième siècle, un moine, nommé Barontus, revenant de courir la mer, vint demander Thospitalité au monastère de Cluainfert. L*abbé Brandan le pria de réjouir les frères par le récit àesmetweilles de Dieu quil avait vues dans la grande mer. Barontus leur révéla Texistencc d'une ile entourée de brouillards, où il avait laissé son disciple Mcrnoc ; c'est la terre de promission que Dieu réserve à ses saints. Brandan, avec dix-sept de ses religieux, voulut aller à la recherche de celte terre mystérieuse. Ils montèrent sur une barque de cuir, n'emportant pour toute provision qu'une outre de beurre pour graisser les peaux. Durant sept années, ils vécurent ainsi dans leur barque, abandonnant à Dieu la voile et le gouvernail, et ne s'arrêtant que pour célébrer les fêtes de Noël et de Pâques , sur le dos du roi des poissons, Jasconius. Chaque pas de cette odyssée monacale est une merveille ; chaque ile est un monastère où les bizarreries d'une nature fantastique répondent aux étrangetés d'une vie tout idéale. Ici c'est Vîle des Brebis^ où ces animaux se gouvernent eux-mêmes selon

leurs propres lois : ailleurs, le paradis des biseaux, où la race ailée vit selon la règle des religieux, chantant matines et laudes aux heures canoniques ; Brandan et ses compagnons y célèbrent la pâque avec les oiseaux, et y restent cinquante jours, nourris uniquement du chant de leurs hôtes ; ailleurs, 17/^ Délicieuse^ idéal de la vie monastique au milieu des flots. Aucune nécessité matérielle ne s*y fait sentir; les lampes s'allument d'elles-mêmes pour les offices et ne se consument jamais : c est une lumière spirituelle ; un silence absolu régné dans toute nie; chacun sait au juste quand il mourra ; on n'y ressent ni froid, ni chaud, ni tristesse, ni maladie de corps ou d*esprit. Tout cela dure depuis saint Patrice, qui Ta réglé ainsi. La tetre de promission est plus merveilleuse encore : il y fait un jour perpétuel ; toutes les herbes y ont des fleurs, tous les arbres des fruits. Quelques hommes privilégiés seuls Font visitée. A leur retour, on s*en aperçoit au parfum que leurs vêtements gardent pendant quarante jours.

Au milieu de ces rêves apparaît avec une surprenante vérité le sentiment pittoresque des navigations polaires : la transparence de la mer, les aspects des banquises et des ilcs de glace fondant au soleil, les phénomènes volcaniques de l'Islande, les jeux des cétacés, la physionomie si caractérisée des (tord de la Norvège, les brumes subites, la mer calme comme du lait, les

iia LA POÉSIE DES RACES CELTIQUES

lies vertes couronnées d*herbes qui retombent dans les flots. Cette nature fantastique, créée tout exprés pour une autre humanité, cette topographie étrange, à la fois éblouissante de fiction et parlante de idéalité, font du poème de saint Brandan une des plus étonnantes créations de Tesprit humain et Texpression la plus complète peut-être de Tidéal celtique. Tout y est beau, pur, innocent : jamais regard si bienveillant et si doux n*a été jeté sur le monde ; pas une idée cruelle, pas une trace de faiblesse ou de repentir. C^est le monde vu à travers le cristal d*une conscience sans tache : on dirait une natui*e humaine comme la voulait Pelage, qui naurait point péché. I^s animaux eux-mêmes participent à cette douceur universelle. Le mal apparaît sous la forme de monstres errants sur la mer, ou de cyclopes relégués dans des Iles volcaniques ; mais Dieu les détruit les uns par les autres, et ne leur permet pas de nuire aux bons.

Nous venons de voir comment autour de la légende d'un moine l'imagination irlandaise groupa tout un cycle de mythes physiques et maritimes. Le Purgatoire de saint Patrice devint le cadre d'une autre série de fables embrassant les idées celtiques sur Tautre vie et ses états divers *. L'instinct le plus profond peut-être

* Voir Texcellente dissertation de M. Th. NVrighl, Saint J>airick's Purgatory (London. 1844); les Bollandistes, à la date du

Ik POÉSIE DES RACES CELTIQUES. 417

des peuples celtiques, c'est le désir de pénétrer l'inconnu. En face de la mer, ils veulent savoir ce qui se trouve au delà ; ils rêvent la terre de promission. En face de l'inconnu de la tombe, ils révent ce grand voyage qui, sous la plume de Dante, est arrivé à une popularité si universelle. La légende raconte que, saint Patrice prêchant aux Irlandais le paradis et Tenfer, ceux-ci lui avouèrent qu'ils seraient plus assurés de la réalité de ces lieux, s'il voulait permettre qu'un des leurs y descendit, et vint ensuite leur en donner des nouvelles. Patrice y consentit. On creusa une fosse par laquelle un Irlandais entreprit le voyage souterrain. D'autres voulurent après lui tenter l'aventure. On descendait dans le trou avec la permission de l'abbé du monastère voisin, on traversait les tourments de l'enfer et du purgatoire, puis chacun racontait ce quil avait vu. Quelques-uns n'en sortaient pas ; ceux qui en sortaient ne riaient plus et ne pouvaient désormais prendre part à aucune gaieté. Le chevalier Owenn y descendit en 1155, et fit une relation de son voyage qui eut un succès prodigieux. — D'autres disaient que quand saint Patrice chassa les gobelins (esprits follets) de l'Irlande, il fut fort tourmenté en cet endroit, durant quarante j«ufs, par des légions d'oiseaux noirs.

17 mai ; Gœrres, Mystique chrétienne, t. IH, et surtout le drame de Calderon, le Puits de saint Patrice,

4i8 LA POÉSIE DES RACES CELTIQUES.

Les Irlandais y allaient et éprouvaient les mêmes assauts, qui leur valaient pour le purgatoire. — Suivant le récit de Giraultde Cambrie, Tile qui senait de théâtre à cette superstition bizarre était divisée en deux parties ; Tune appartenait aux moines, l'autre était occupée par des cacodémons qui y faisaient la procession h leur manière avec un vacarme infernal. Quelques personnes, pour l'expiation de leurs péchés, s'exposaient volontairement à la fureur de ces êtres méchants. Il y avait neuf fosses où Ton se couchait la nuit, et où Ton était tourmenté de mille manières. 11 fallait, pour y descendre, la permission de Tévêquc. Celui-ci devait détournerle pénitent de tenter Taventure et lui exposer combien de gens y étaient entrés qui n'en étaient jamais sortis. Si le fidèle persistait, on le conduisait au trou en cérémonie. On le descendait au moyen d'une corde, avec un pain et une écuelle d'eau, pour le réconforter dans le combat qu'il allait livrer au démon. Le lendemain matin, le sacriste tendait de nouveau une corde au patient. S'il remontait, on le reconduisait à l'église avec la croix et en chantant des psaumes. Si on ne le retrouvait pas, le sacriste fermait la porte et s'en allait. Dans les temps plus modernes, la visite aux Iles sacrées durait neuf jours. On y passait sur une barque creusée dans un li*onc d'arbre; on buvait de l'eau du lac une fois par jour; on faisait des pro-

œssions et des stations dans les lits ou cellules des saints^. Le neuvième jour, les pénitents entraient dans le puits. On les prêchait, on les avertissait du danger qu^ils allaient courir. et;oh leur racontait de terribles exemples. Ils pardonnaient à leurs ennemis et se faisaient leurs derniers adieux les uns aux autres, comme s'ils étaient à Fagonie. Le puits, selon les récits contemporains, était un four bas et étroit où Ton entrait neuT par neuf, et où les pénitents passaient un jour et une nuit entassés et serrés les uns contre les autres. La croyance populaire creusa au-dessous un gouffre pour engloutir les indignes et ceux qui ne croyaient pas. Au sortir du puits, on allait se baigner dans le lac, et ainsi Ton avait accompli son purgatoire. II résulte du rapport de témoins oculaires qu'aujourd'hui encore les choses se passent à peu près de la même façon'. L'immense réputation du Purgatoire de smni Patrice riemplh tout le moyen âge. Les prédicateurs en appelaient à la notoriété publique de ce grand fait contre ceux qui doutaient du purgatoire. En l'an 1558, Edouard III donne à un noble hongrois, venu tout ex-

* Où trouve Tanalcgue de ceci dans les perUty ou cellules des saints de Bretagne du sixième et du septième siède ; mais il faut observer que la plupart de ces saints étaient Irlandais, et qu*ils auront probablement apporté avec eux Tidée de leur purgatoire.

' Voir Bévue britannique, mars 1848.*

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près de Hongrie pour visiter le puits sacré, des lettres patentes attestant qu'il avait fait son puif;atoire. Les relations de ces voyages d'outre-tombe devinrent un genre de littérature fort à la mode, et ce qu'il importe de remarquer, c'est la physionomie toute mythologique et aussi toute celtique qui y domine. Il est évident, en eflet, que nous avons ici affaire à un mystère ou culte local antérieur au christianisme, et fondé probablement sur Taspect physique du pays. L'idée du purgatoire, dans sa forme concrète et arrêtée, fit surtout fortune chez les Bretons et les Irlandais. Bède est Tun des premiers qui en parle d'une manière caractérisée, et le savant M. Th. Wright fait observer avec raison que presque toutes les relations du purgatoire viennent d'Irlandais ou d'Anglo-Saions qui ont résidé en Irlande, tels que saint Fursy, Tundale, le Northumbrien Drihthelm, le chevalier Owemi. Il est remarquable aussi que les Irlandais pouvaient seuls voir les merveilles de leur purgatoire. Un chanoine deHemstede, en Hollande, qui y descendit en 1494, ne vit rien du tout. Evidemment celte idée de voyages dans l'autre monde et de catégories infernales, telle que le moyen âge l'accepta, est celtique. La croyance aux trois cercles d existence se retrouve dans les Triades^

^ Série d'aphorismes, sous forme de ternaires, qui nous représentent, avec de nombreuses interpolations, l'antique enseigne-

avec une physionomie qui ne permet pas d'y voir une interpolation chrétienne. Lesperegrinations.de l'ûme après la mort sont aussi le thème favori des plus anciennes poésies armoricaines. Un des traits par lesquels les races celtiques frappèrent le plus les Romains, ce fut la précision de leurs idées sur la vie future, leur penchant pour le suicide, les prêts et les contrats qu'ils signaient en vue de l'autre monde. Les peuples plus légers du Midi voyaient avec terreur dans cette assurance le fait d'une race mystérieuse, ayant le sens de l'avenir et le secret de la mort. Toute ranliquilé classique est pleine de la tradition d'une ile des ombres, située aux extrémités de la Bretagne, et d'un peuple voué au passage des âmes, qui habite le littoral voisin. La nuit, ils entendent les morts rôder autour de leur cabane et frapper à leur porte. Ils se lèvent alors; leur barque se charge d'êtres invisibles ; au retour, elle est plus légère. Plusieurs de ces traits, reproduits avec une singulière précision par Plutarque, Ciaudicn, Procope, Tzetzès, feraient croire que la renommée des mythes de l'Irlande pénétra, vers le premier ou le deuxième siècle, dans l'antiquité classique ^ Plument des bardes, et celte sagesse traditionnelle qui, selon le témoignage des anciens se transmettait en vers mnémoniques dans les écoles des druides.

' Voir sur ce sujet les vues ingénieuses de 31. F. C. Welcker,

tarque rapporte, par exemple, sur la mer Cromeime, des faUes identiques i celles qui remplissent la légende de Saint-Halo. Procope, décrivant llie sacrée de Brittia, divisée en deux parties. Tune délicieuse, l'autre livrée aux êtres malfaisants, et séparées par une mer, semUe avoir lu par avance la description que, sept siècles après, Girauh de Cambrie donnera du Purgatoire de$mtU Patrice^. On ne saurait douter du moins, après les belles recherches de MM. Ozanam , Ch. Labitte, Th. Wright, qu'au nombre des thèmes poétiques dont l'Europe est redevable au génie des Celtes, il faut compter le cadre de la Dwine Comédie.

On conçoit que cet invincible attrait pour les fables ait dû fort décréditer la race celtique auprès des nations qui se croyaient plus sérieuses. Chose étrange, en effet! tout le moyen âge, en subissant l'influence de rimagination celtique et en empruntant à la Bretagne et ï l'Irlande une moitié au moins de ses sujets poétiques, se crut obligé, pour sauver son honneur, de rabaisser et de plaisanter le peuple auquel il les devait. C*cst bien à Chrétien de Troyes, par exemple, qui passa

Kltine Schriften, II* part., p. 19 el suiv. Comp. la Villemarqué, Chants popiiL 1, 259 et et suiv., 345 et suiv.

* Voir aussi un passage fort curieux de Michel Attaliote (onxième siècle), p. 221-222 (édit. Branet de Presie).

sa vie à exploiter pour son propre compte les romans brelons, qu'il appartient de dire :

Les Gallois sont tous par nature Plus sots que bètes de pâture.

Ces belles créations, dont le monde entier devait vivre, je ne sais quel chroniqueur anglais crut faire un charmant calembour en les appelant « les niaiseries dont s'amusent les frnif^s de Bretons. Ts» Ces admirables légendes religieuses, auxquelles nulle autre église n*a rien à comparer, les BoUandistes devaient les exdure de leur recueil comme des extravagances apocryphes. Le penchant décidé de la race celtique vers l'idéal, sa tristesse, sa fidélité, sa bonne foi, la firent regarder par ses voisins comme lourde, sotte, fabuleuse. On ne sut pas comprendre sa délicatesse et sa fine manière de sentir. On prit pour de la gaucherie l'embarras qu'éprouvent les natures sincères et sans replis devant les natures plus raffinées. Le contraste de la légèreté française et de Topiniâtreté bretonne amena surtout, depuis le quatorzième siècle, les plus déplorables conflits, d*où les Bretons sortaient toujours avec la réputation de mauvaises tètes. Ce fut bien pis encore quand la nation la plus fière de son bon sens se trouva vis-à-vis du peuple qui en est malheureusement le plus dé- * pourvu. La pauvre Irlande, avec sa vieille mythologie,

avec son purgatoire de saint Patrice et ses Yopges fantastiques de saint Brandan, ne devait pas trouver grâce devant le puritanisme anglican. Il faut voir le dédain de3 critiques anglais pour ces fables, et leur superbe pitié pour l'Église qui pactise avec le paganisme au point de conserver des pratiques qui en découlent d une manière si notoire. Assurément voilà un zèle louable et qui part d'un bon naturel; cependant, quand ces imaginations ne seraient bonnes qu'à rendre un peu plus supportables bien des souiTrances, pour lesquelles on déclare n'avoir point de remède, ce serait déjà quelque chose. Qui osera dire où est ici-bas la limite de la raison et du songe? Lequel vaut mieux des instincts imaginatifs de l'homme ou d'une orthodoxie étroite qui prétend rester sensée en parlant des choses divines? Pour moi, je préfère la franche mythologie, avec ses égarements, à une théologie si mesquine, si vulgaire, si incolore, que ce serait faire injure à Dieu de croire qu'après avoir fait le monde visible si beau, il eût fait le monde invisible si platement raisonnable.

En présence des progrès de plus en plus envahissants d'une civilisation qui n est d'aucun pays, et ne peut recevoir d'autre nom que celui de moderne ou européenne, il serait puéril d'espérer que la race cel-

tîque arrive dans Tavenir à une expression isolée de son originalité. El pourtant nous sommes loin de croire que celte race ail dit son dernier mot. Après avoir usé toutes les chevaleries dévotes et moiMlaines, couru avec Pérédur le saint Graal et les belles, rêvé avec saint Brandan de mystiques Atlantides, qui sait ce qu'elle produirait dans le domaine de F intelligence, si elle s'enhardissait à faire son entrée dans le monde, et si elle assujettissait aux conditions de la pensée moderne sa riche et profonde nature ? 11 me semble que de cette combinaison sortiraient des produits fort originaux, une manière fine et discrète de prendre la vie, un mélange singulier de force et de faiblesse, de rudesse et de douceur. Peu de races ont eu une enfance poétique aussi complète que les races celtiques : mythologie, lyrisme, épopée, imagination romanesque, enthousiasme religieux, rien ne leur a manqué; pourquoi la réflexion leur manquerait-elle? L'Allemagne, qui avait commencé par la science et la critique, a fini par la poésie ; pourquoi les races celtiques, qui ont commencé par la poésie, ne finiraient-elles pas par la critique? De l'une à Tautre, il n'y a pas si loin qu'on le suppose ; les races poétiques sont les races philosophiques, et la philosophie n'est au fond qu'une manière de poésie comme une autre. Quand on songe que l'Allemagne a trouvé, il y a moins d'un siècle, la

révélation de son génie, qu'une foule d'individualités nationales qui semblaient effacées se sont relevées tout à coup de nos jours plus vivantes que jamais, on se persuade qu'il est téméraire de poser une loi am intermittences et au réveil des races, et que la civilisation moderne, qui semblait faite pour les absorber, ne serait peut-être que leur commun épanouissement.

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