‹ Essais de morale & de critiqueChapitre 22 sur 23 · LES SÉANCES DE HARIRI S · texte numérisé non relu

LES SÉANCES DE HARIRI S

homme; il lui donne par moments des sentiments très-délicats, entre autres un tendre souvenir de sa patrie qui lui inspire de charmants vers. En Orient, l'homme ne lutte pas contre le sort qui veut Tavilir. Il est écrit qu'il sera noble ou ignoble. Chaque fois que Hareth surprend Abou*Zeid en flagrant délit d'imposture, le mendiant n'a jamais qu'une excuse : a Saroudj est pris; mes biens et ma famille sont entre les mains des infidèles. Je vois que la fortune ne demeure jamais dans le même état, et je m'efforce de l'imiter. » Une pensée triste, la conscience du profond abaissement de la société musulmane, se mêle à cette préoccupation de la fatalité. « La race des hommes généreux esl finie; les vices mettent tous les hommes de niveau. Quand le monde s'avilit, pourquoi s'obstiner à être noble? » Le sentiment de cette décadence pèse comme un rêve pénible sur toute la poésie arabe, depuis l'extinction de l'esprit libéral du khalifat. Cent ans avant Hariri, Hamadani avait composé un livre, fort analogue ù celui du conteur de Bassora, avec les friponneries d'un certain Aboulfath Escanderi, qui, lorsque ses fraudes sont découvertes, répond imperturbablement : a Ne crains pas l'abjection et l'ignominie, car le siècle qui t'y condamne est encore plus vil que toi. Lutte de bassesse avec lui, et tu ne réussiras pas à le vaincre. L'enfant n'est pas obligé d'être plus sage que son père. »

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Cette ignoble résignation aux vices de sonsiëde, cette façon de s'encourager à l'infamie par l'exemple de la fortune est toute musulmane. Jamais TOrient n'a compris la fierté intérieure qui élève Thomme au-dessus du sort et place sa moralité en dehors des caprices de la destinée ; il faut remonter au parasite italien du seizième siècle, vivant de sa grammaire et de sa rhétorique, pour trouver cette singulière combinaison de cynisme et de littérature, d'avilissement et d'esprit. Chez nous, la culture intellectuelle est une sorte de noblesse, qui oblige. En Orient, le type du lettré mendiant et escroc n'est nullement une fiction. 11 y avait, à l'époque de Hariri, de ces grammairiens nomades, sorte de rapsodes pédantesques, bien endurcis aux bassesses, payant leur écol en bons mots et en pièces de vers. M. Reinaud a très-ingénieusement démontré qu'Abou-Zeid est un personnage réel, et qu'un fait historique a fourni à Hariri le cadre de son poëme. Un j our qu'il était assis sous le portique des Beni-Harâm, à Bassora, il vit venir un vieillard de fort misérable apparence qui l'étonna par l'élégance de son langage et sa facilité à prendre tous les tons. Le soir, il en parla à quelques personnes qui se réunissaient chez lui ; or il se trouva que chacun avait vu l'individu dans les nombreuses mosquées de Bassora, sous un costume difféi*ent et usant d'un artifice nouveau pour obtenir quel-

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que aumône. Ce vieillard était unscheik de Saroudj, ville voisine d*Êdesse, qui, ayant vu sa patrie prise par les chrétiens, sa famille réduite en esclavage et tous ses biens ravagés, avait embrassé la profession d1mprovisatenr, et s'était mis à courir lé pays en vivant d'expédients. Nous apprenons, en effet, par un passage de rtiistorien Ibn-al-Athir que la ville de Saroudj fut prise par Baudouin en janvier 1101 . La physionomie de ce singulier mendiant frappa Hariri, qui prit de cette aventure Tidée de son personnage principal et la trame de ses récils. Ainsi, par un rapprochement bizarre, la composition de l'un des écrits les plus caractérisés de la littérature arabe se rattache à un épisode de Thistoire des croisades.

Peu d'ouvrages ont exercé une influence littéraire aussi étendue que les Séances de Hariri. Du Volga aii Niger, du Gange au détroit de Gibraltar, elles ont été le type du bel esprit et du beau style pour tous les peuples qui ont adopté avec Tislamisme la langue de Mahomet. Aujourd'hui encore elles sont classiques dans toutes les écoles musulmanes de l'Asie, surtout dans l'Inde; et n'est-ce pas une étrange fortune, bien propre à faire comprendre l'immense destinée du peuple arabe, que celle d'un livre composé à Bassora, imprimé pour la première fois à Calcutta, dont les deux principaux commentateurs sont nés l'un à Xérès,

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Tautrc sur les boi^s de FOxus, et arrivé à sa forme définitive entre les mains d*un savant français? I^es personnes qui ont voyagé dans le Levant s'accordent à dire que les Séances^ quand dles sont lues devant h foule assemblée, ne manquent jamais leur effet ; aussi ont-elles prodoit de nombreuses imitations arabes, syriaques, hébraïques ; de nos jours même on a vu paraître en Orient quelques essais du même genre.

Cette vogue, il faut Tavouer, est due principalement à la qualité que nous apprécions le moins dans l'œuvre de Hariri, à ce style extravagant, tout cousu d'allusions, de proverbes, d'énigmes, de calembours, à cette manie de n* employer que des termes rares et qui ne sauraient être compris sans un commentaire, à ces puérilités de versification, vrais tours de passe*passe littéraires,' qui n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue. Qu'on se figure un ouvrage de 400 pages, écrit tout entier de ce style : « Depuis le jour où je jetai au Caire l'ancre du séjour, j'allumai mon fallotà la flamme de son génie, et je remplis la conque de mon oreille des perles de sa conversation, jusqu'à l'heure où croassa au-dessus de notre tête le corbeau de la séparalioh. Aloi^s je le quittai avec autant de regret quela paupière en éprouverait à quitter l'œil. » Inutile d'avertir que cette traduction ne rend ni les rimes, ni lea allitérations, ni les jeux de mots, ni une foule d'autres

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beanAés intraduisibles. Que dire des pièces de vers aplées peaux de tigre^ où toutes |es lettres sont alternativmnent pointées et non pointées ; de telle autre dont le principal mérite est qu'on n'y trouve pas une seule fois la lettre r ; de telle autre qui a l'avantage de renfermer tous les veri)es d'une certaine forme, et de montrer ta loi de leur irrégularité ? Ce dilettantisme grammatical, pour nous si insipide, s'explique quand on se rapelle que la grammaire est, aux yeux des Arabes, le plus noble des arts, que la poésie elle-même y emprunte ses plus belles images, et qu'un poète n'imagine pas un compliment mieux tourné que celui-ci : « Quand l'objet de tes vœux est un verbe au futur, il devient un passé avant qu'on ait pu y joindre une particule qui en fasse un conditionnel. »

On a peine à se figurer quels immenses frais de composition ont dû coûter ces diflieiles bagatdlesj et c'est vraiment pour l'homme sérieux un très-pénible spectacle de voir tant d'efforts dépensés en pure pertt) pour n'être que ridicule. Mais les contemporains de Hariri n'en jugeaient pas comme nous, et on raconte que, quand il présenta son recueil aux critiques de Bagdad, ceux-ci n'y trouvèrent à reprendre qu'une seule expression. Le ridicule d'ailleurs a ses droits quand il appartient au passé : pour celui qui sait prendre chaque chose à sa place dans l'histoire de Tes-

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pril humain, le style de YAsit^ée et du GroHd Cynu a son charme. Ajoutons à l'honneur de Hariri que ses Séances^ traduites rime pour rime et calembour pour calembour par un des poètes les plus célèbres de TAIlemagne, M. Frédéric Rûckert, sont lues avec intérêt et empressement au delà du Rhin. Notre langue est trop sévère pour qu une semblable tentative pût èlrc accueillie chei nous autrement que par le sourire; on peut voir cependant un essai très-curieux en ce sens, fait par un de nos plus habiles orientalistes, H.Munk'.

Hariri est, après tout, l'auteur le plus spirituel et le plus intéressant de la décadence arabe. Nulle part mieux que dans ses écrits on ne touche du doigt le tour d'imagination familier aux nations musulmanes et la fatale limite qui leur semble posée dans l'ordre des choses intellectuelles et morales. En général, il fiiut l'avouer, Hariri ne fait pas envisager la rivilisa* tîon musulmane par le bon côté. Autant la vieille expression du génie arabe, telle qu'on la trouve dans les poésies anté-islamiques et dans le Coran, porte un profond caractère de force et d'originalité, autant la science et la philosophie arabes sont dignes de toute notre admiration, comme ayant servi à continuer la

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tradition rationnelle de Tesprit humain ; autant celte fade rhétorique qui, à partir du dixième siècle, envaliii rOrient mérite peu de fixer Fattention de Thisto* rion et du critique. Rien ne vit sous ce langage artificiel et convenu; la pensée humaine semble réduite aux proportions' du sonnet et du madrigal ; les subtiKtés grammaticales débordent de toutes parts. Prenez les deux grandes écoles rivales de Bassora et de Coura. Quel est, pensez- vous, le point de divergence entre ces deux académies célèbres, qui ont rempli du bruit de leurs luttes tout le monde musulman? Est-ce quelque système philosophique ou politique, est-ce une profonde dissidence sur les questions vitales de Thumanité, sur Dieu, sur Thomme, sur la société? Non; c'est la question de savoir si le verbe dérive du nom, ou le nom du verbe. I^a grammaire, si respectable quand elle n'aspire qu'à enseigner la correction du langage, et si vraiment philosophique quand elle se propose d'étudier Tesprit humain dans la plus curieuse de ses créations spontanées, n'est ici qu'un jeu frivole, ce qu'elle sera toujours quand on emprisonnera la raison dans l'étude et Tarrangcment des syllabes. 11 faut avoir étudié de près ce spectacle de la décadence de l'Orient pour se figurer les déplorables effets de l'activité humaine s'exerçant à vide, et prenant par la fausse rhétorique et le sophisme sa revanche de l'interdiction de

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