Cai'penter, Principes de physiologie comparée, p
versale, qui, vu dans le détail, nous semblerait plus frappant encore, est accompagné de changements parallèles, bien que moins importants, dans l'autre sexe. Un autre exemple, c'est celui de la liaison par commissure des hémisphères cérébraux : ils sont séparés chez les vertébrés inférieurs, mais ils se rejoignent de plus en plus chez les plus élevés. Nous en trouvons d'autres encore, d'ordre différent, mais dont le sens général est le môme, dans le système vasculaire.
Or ces diverses sortes d'intégration que nous venons de faire connaître, et où l'on voit communément autant de phénomènes sans rapport entre eux, on devrait les réunir sous une conception générale, les faire entrer dans la formule du développement. Chez un crabe adulte, de nombreuses paires de ganglions d'abord séparés se fondent en une masse unique ; c'est là un fait qui pour l'importance ne le cède qu'à cet autre : la division de son canal aUmentaire en un estomac et un intestin. Chez les annelés supérieurs, un cœur unique remplace cette chaîne de cœurs rudimentaires qui chez les plus humbles forment le vaisseau sanguin dorsal et qui atteignent chez certaine espèce au nombre de cent soixante : c'est là une vérité non moins importante pour qui veut comprendre l'histoire de l'évolution, que cette autre, la formation d'une surface respiratoire par le plissement de la peau. Pour bien concevoir la production d'une colonne vertébrale, il faut, outre les distinctions de parties d'où résulte la corde dorsale, avec les segments vertébraux y compris, faire entrer en ligne aussi, et peut-être plus encore, la fusion de diverses séries de phénomènes relatifs aux vertèbres, et celle des éléments vertébraux correspon-
danls. Une égale attention est due aux changements par lesquels de plusieurs choses il s'en fait une seule, et à ceux qui d'une seule chose en tirent plusieurs. Évidemment donc, attiihuer, comme c'est l'usage, le progrès par développement aux seules distinctions de parties, c'est ouhlier une moitié de la vérité. Pour exprimer les faits dans leur intégrité, il faut dire que le passage de l'état homogène à l'hétérogène se fait par des distinctions de parties et par des intégrations qui leur sont suhordonnées.
Il ne sera pas hors de propos ici de demander ce que signilient ces intégrations. Les faits nous portent à croire qu'elles tiennent en quelque manière à l'identité de fonction. Les huit segments qui se soudent pour faire la tète d'un scolopendre ont pour rôle commun de protéger les gangUons encéphaliques, de fournir un point d'appui solide aux mâchoires, etc.; de môme pour les nombreux os qui, en s'unissant, forment le crâne d'un vertébré. Voyez comment se rejoignent en un tout solide les diverses pièces qui forment le bassin d'un mammifère ; comment, dans le sacrum de l'oiseau, s'ankylosent de dix à dix-neuf vertèbres : ce sont encore là des faits analogues, et des exemples de l'intégration des parties qui ont à transmettre aux jambes le poids du corps. Chez les mammifères à sabots, dont les membres, grâce à la façon de vivre de l'animal, n'ont pas à exécuter de mouvement de rotation, le tibia est soudé plus ou moins complètement avec le péroné, et le radius avec le cubitus : c'est encore un fait qui a le même sens. Tous les exemples de tout à l'heure : la fusion des ganglions; les nombreux sacs sanguins à battements que remplacent quel-
ques sacs, puis un seul; l' union des deux utérus en un seul, tous ces faits enferment la même conclusion. Que, pour arriver à s'intégrer, les parties, adjacentes et chargées des mêmes fonctions, aient à croître continuellement jusqu'à ce qu'elles tinissent par se trouver en contact, comme il arrive parfois; que ces parties, comme dans certains cas, se rapprochent effectivement avant de s'unir; ou qu'enfin, comme en d'autres occasions, l'intégration se fasse indirectement, l'un des organes similaires ou un groupe de ces organes venant à remplir une partie de plus en plus importante de la fonction commune, et par là à s'accroître, au lieu que les autres faihlissent et disparaissent; il n'en est pas moins vrai, dans tous ces cas, que les parties de fonction identique tendent à s'unir.
Cette tendance est toutefois soumise à des conditions qui en limitent l'effet; et par là s'expliquent certaines exceptions apparentes. Prenons quelques exemples. Chez le fœtus humain, "^ les yeux sont, comme chez les vertébrés inférieurs, placés des deux côtés de la tête. Au cours de son développement, leurs positions relatives se rapprochent, et, lors de la naissance, ils sont placés de face ; mais pourtant ils sont alors encore, chez l'enfant européen, proportionnellement plus éloignés qu'ils ne seront plus tard, et, chez le sauvage adulte, ils demeurent en cet état. Seulement, il n'y a pas d'indice que ce rapprochement doive se poursuivre. Et on en peut donner deux raisons qui se présentent d'elles-mêmes. Les deux yeux ont une fonction \ commune, en tant qu'ils sont dirigés vers un même objet : et, à cet égard, ils tendent à se confondre. Mais ils sont aussi dirigés vers les deux côtés opposés du môme objet : à cet égard, ils ont
des fonctions différentes et tendent à demeurer distincts; et peut-être leur position finale est-elle déterminée par l'équilibre de ces deux tendances contraires. Toutefois le fait s'explique d'une façon plus probable par la résistance des organes intermédiaires, qui s'opposent à un rapprochement plus complet. Car, pour permettre aux orbites des yeux de devenir plus voisines, les fosses nasales devraient diminuer de volume; or celles-ci n'ont sans doute pas une grandeur supérieure à ce qu'exige leur activité fonctionnelle, et, pour celte raison, elles ne peuvent diminuer. De même, quand on suit les organes de l'odorat à travers les espèces, depuis les poissons ' , les reptiles^ les mammifères ongulés et onguiculés, jusqu'à l'homme, on s'aperçoit qu'ils tendent sensiblement à se rapprocher de la ligne médiane; et quand on compare le sauvage avec l'homme civilisé, l'enfant avec l'adulte, on voit que le rapprochement des narines est plus complet chez les individus les plus parfaits de l'espèce. Seulement, comme la cloison qui les sépare a pour fonction d'abord de servir de surface d'évaporation aux larmes sécrétées , puis d'offrir une place pour s'étendre à un nerf auxiliaire des nerfs de l'odorat, elle ne disparaît pas entièrement. Néanmoins ces exemples et d'autres semblables ne sont point contraires à l'hypothèse. Tout ce qu'ils prouvent, c'est que la tendance en question a parfois à lutter contre d'autres. Sous cette réserve, nous pouvons dire que, si les parties se différencient d'après leurs fonctions différentes, il y a de même
1 . Il faut faire exception , peut-être, pour les poissons myxinoïdes, chez qui l'cryane que l'on regarde comme l'orifice nasal est unique et situé sur la ligne médiane. Mais, à voir combien la position de cet orifice est extraordinaire, on se demande s'il correspond vraiment à nos narines.
un lien entre l'intégration des parties et l'identité des fonctions.
La loi générale du développement de tous les organismes par une série combinée de différenciations et d'intégrations rappelle une autre vérité générale, que les physiologistes "ne paraissent pas avoir reconnue. Quand on considère l'ensemble du monde organique, en remontant des formes inférieures aux plus hautes, on voit qu'elles vont révélant non-seulement des différences plus marquées entre leurs parties, mais une distinction plus tranchée entre elles-mêmes et le milieu environnant. On peut se placer à divers points de vue pour examiner cette vérité.
D'abord, elle se montre dans la structure des êtres. Un individu ne peut passer de l'état homogène à l'hétérogène, sans se distinguer de plus en plus nettement du règne inorganique. Chez les protozoaires inférieurs, ainsi dans cette simple tache gélatineuse, le protogène, l'homogénéité est comparable à celle de l'eau ou de la terre; et l'accroissement dans la complexité des structures, qu'on remarque à travers l'échelle des êtres organisés, est aussi un accroissement dans le contraste qu'elles offrent avec le milieu alentour dépourvu de structure.
De même en est-il pour la forme. Un caractère universel de toute matière non organisée est l'absence de forme définie; et, quand on compare les organismes inférieurs aux supérieurs, on y trouve la même différence. A parler en gros, les plantes sont, en grandeur et en forme, moins déterminées que les animaux : sous l'influence de leur situation et de leur nourriture,
elles varient entre des limites moins resserrées. Parmi les animaux, les annelés ne sont pas seulement dépourvus de structure, mais amorphes : jamais ils n'ont une forme spécifique, et celle qu'ils ont change sans cesse. Quant aux organismes que produisent par leur réunion les êtres semblables aux annelés, si quelques-uns, comme les foramiuifères, arrivent à une certaine détermination au moins de la forme de leurs coquilles, d'autres, comme les éponges, sont fort irrcguliers. Parmi les zoophytes et les polyzoaires, nous trouvons des organismes composés, dont la plupart n'ont pas un mode de croissance plus déterminé que les végétaux. Chez les espèces supérieures, au contraire, ce n'est pas seulement la forme de l'adulte qui est nettement définie : les individus de chaque espèce diffèrent fort peu, même pour la grosseur.
Même contraste croissant en ce qui concerne la composition chimique. A peu d'exceptions près (encore sont-elles incomplètes), les espèces animales et végétales vivent dans l'eau : et l'eau est presque l'unique élément dont elles sont faites. Desséchez un protophyte ou un protozoaire : il se raccornit,se réduit à un peu de poussière ; dans un acalèphe, la proportion de la matière sohde à l'eau est de quelques grains par livre *. Les plantes aquatiques supérieures, semblables en cela aux animaux aquatiques supérieurs, sont d'une substance bien plus tenace, et les éléments organiques y sont en proportion plus grande : ainsi, chimiquement, elles diffèrent davantage de leur milieu. Et si nous passons aux genres supérieurs, aux végétaux et animaux terrestres, ils ont bien peu de ressemblance, aux
1 , Quelques décigrammes par kilogramme. (TR.)
yeux du chimiste, avec la terre sur laquelle ils reposent et l'air qui les entoure.
Même remarque pour la densité spécifique. Les êtres les plus simples, aussi Lien que les spores et gemmules des espèces plus relevées, ont à peu près la densité même de l'eau où ils flottent ; et quant aux êtres aquatiques, si l'on ne peut dire qu'une densité plus grande soit le signe d'une siipériorité de tout l'organisme, on peut pourtant fort Lien le soutenir, ceux des ordres supérieurSj une fois dépouillés des appareils à l'aide desquels ils règlent leur poids spécifique, diffèrent plus de l'eau en densité que ceux des ordres inférieurs. Gliez les organismes terrestres, le contraste devient tout à fait net. Les arLres et les plantes, comme les insectes, les reptiles, les mammifères, les oiseaux, ont tous une densité Lien moindre que celle de la terre et Lien plus grande que celle de l'air.
S'agit-il de la température, la môme loi se maintient encore. \ Les plantes ne dégagent qu'une quantité très-faiLle de chaleur : pour la révéler, il faut des expériences fort délicates; et on peut les regarder comme ayant sensiblement une température égale î à celle du milieu aniLiant. La température des animaux aqua- f tiques dépasse de peu celle de l'eau où ils se trouvent; celle des invertéLrés ne s'élève pas pour la plupart à un degré audessus ; celle des poissons ne va pas à plus de deux ou trois ' degrés au-dessus, si l'on excepte certains grands poissons à ■ sang rouge, comme le thon, pour qui l'excès va à près de \ dix degrés. Quant aux insectes, la différence en plus, par rap- ' port à l'air, varie de deux à dix degrés, selon l'activité de l'espèce. La chaleur des reptiles dépasse celle du milieu de quatre à ^
quinze degrés. Mais les mammifères et les oiseaux gardent une température sur laquelle les variations extérieures n'ont presque pas d'effet et qui souvent dépasse celle de l'air de soixante-dix, quatre-vingt, quatre-vingt-dix et même cent degrés '.
Un progrès analogue dans les différences se remarque en ce qui concerne la moiilité. La caractéristique spéciale de la matière brute à nos yeux est son inertie : la production d'un mouvement propre, voilà pour nous le signe le plus général de la vie. Négligeons toute cette province frontière qui s'étend entre le règne animal et le végétal; on peut définir en gros les plantes, des organismes capables de cette mobilité particulière que suppose la croissance, et d'autre part incapables de locomotion, et de plus, à part quelques exceptions sans importance, incapables d'imprimer à une de leurs parties un mouvement par rapport aux autres; parla, elles se distinguent moins bien du monde inorganique que les animaux. Si les protophytes et les protozoaires vivant dans l'eau, spores d'algues, gemmules d'épongés infusoires, en général, se transportent à l'aide de mouvements ciliaires, ce transport rapide, eu égard à leur taille, est lent, à le considérer absolument. Parmi les célentérés, beaucoup sont ou attacliés à une racine permanente, ou d'ordinaire fixes en place; ainsi, à peine ont-ils une autre mobilité que celle de leurs parties à l'égard les unes des autres ; et quant aux autres, dont le poisson-gelée commun nous offre le type, ils n'ont pour la plupart guère de talent à se transporter dans l'eau. Parmi les mvertébrés supérieurs, par exemple les seiches et les homards, la faculté locomotrice est énergique; et