‹ Essais de morale, de science et d'esthétiqueChapitre 18 sur 76 · Fahrenheit, c'est-à-dire de 40° à 55» centigrades. (TR · texte numérisé non relu

Fahrenheit, c'est-à-dire de 40° à 55» centigrades. (TR

les xeriébrés aquatiques sont, à prendre la classe d'ensemble, bien plus vifs dans leurs mouvements que les autres habitants do l'eau. Mais il faut arriver aux animaux qui respirent l'air pour voir à son plus haut point ce caractère biologique de la motiiité. Les insectes qui volent, les mammifères, les oiseaux, voyagent avec une vitesse qui dépasse considérablement celle où parviennent les animaux des classes inférieures, et par là ils tranchent plus fortement sur leur entourage inerte.

Ainsi, quand on suit l'échelle ascendante des diverses formes' organisées, on les voit de plus en plus se distinguer de leur milieu inanimé pour la structure, la forme, la composition chimique, la densité, la température, la 7notilité. Sans doute cette ahirmation générale ne se vérifie pas avec une parfaite régularité. Tel organisme, qui tranche fortement sur le monde inorganique environnant à certains égards, s'en distingue moins bien en d'autres sens. Classe pour clause, les mammifères sont au-dessus des oiseaux; pourtant ils ont une température moindre et des facultés locomotrices inférieures. L'huître, qui reste en place, est d'un ordre plus élevé que la méduse, qui nage librement; et la morue, avec son sang froid et sa structure moins hétérogène, a des mouvements plus vifs que le paresseux, malgré son sang chaud et sa structure plus hétérogène. Mais, quand les diverses formes de ce contraste progressif ne garderaient pas toujours entre elles un rapport constant, cela ne porte pas atteinte à la vérité générale que j'ai énoncée. A prendre l'ensemble des faits, on ne peut le nier : dans l'échelle hiérarchique des organismes, chaque degré est marqué par une distinction croissante des parties, et aussi par un contraste

HERBERT SPENCER. jg

croissant entre l'être et le milieu et qui se manifeste également à l'égard d'autres qualités physiques. Il semblerait qu'entre ce fait spécial et les plus hautes manifestations de la vie il y ait quelque lien nécessaire. Prenez Tun de ces êtres gélatineux, humbles, si transparents et si incolores, qu'on a de la peine à les distinguer de l'eau où ils flottent : il ne ressemble pas davantage à son milieu par les propriétés chimiques, mécaniques, optiques, thermiques et autres, qu'il ne lui ressemble par l'inertie quïl met à se soumettre à toutes les forces qui l'atteignent; et de son côté le mammifère ne diffère pas plus de son mUieu par ces propriétés, qu'il ne s'en distingue par sa vivacité à répondre aux changements ambiants à l'aide de changements intérieurs compensatoires. De l'un à l'autre extrême, les deux espèces de contraste demeurent en rapport constant. D'où cette conclusion : tant qu'un organisme est physiquement semblable à son milieu, il se borne à participer avec passivité aux changements produits dans ce miheu; à mesure qu'il acquiert le pouvoir de réagir contre ces changements, il se montre plus différent de son milieu.

Jusqu'ici, fidèle à l'usage étabh, j'ai traité mon sujet par l'induction ; mais, sur ce point de la biologie et en beaucoup d'autres , on peut aller fort loin avec la méthode déductive. Les vérités d'ensemble dont se compose aujourd'hui la physiolo""ie tant générale que spéciale ont été atteintes a posteriori; mais aujourd'hui nous possédons certaines données premières, d'où nous pouvons partir pour suivre notre voie par la méthode a priori, jusqu'à rejoindre certaines vérités déjà dé-

couvertes à l'aide de l'observation et de l'expérience, et même jusqu'à en trouver d'autres. Est-il possible d'arriver ainsi à des conclusions a priori? C'est ce qu'on va reconnaître en considérant quelques exemples familiers.

Une condition nécessaire de l'activité vitale chez les animaux, c'est, les physiologistes et les chimistes l'ont montré, l'oxydation des tissus. L'oxygène requis à cet effet est emprunté au milieu ambiant qui est l'air ou l'eau, selon le cas. Si l'animal dont il s'agit est un petit protozoaire, il suffît que sa surface extérieure soit en contact avec le milieu oxygéné, et l'oxydation voulue sera assurée; mais, pour un animal de grande taille, chez qui la surface de contact est peu étendue eu égard à la masse, on n'aura par là qu'une faible oxydation. Donc, de deux choses l'une : ou bien cet être volumineux ne recevra d'oxygèneque ce qu'en absorbera son tégument, et alors il n'aura qu'uneactivité vitale médiocre ; ou bien, si la vie est intense en lui, c'est qu'il offrira une surface spéciale, ramifîée et étendue, interne ou externe, et par où se fera une aération suffisante, en un mot un appareil respiratoire. Autrement dit, on peut a priori prédire que tout animal actif et d'un volume notable aura des poumons, ou des branchies, ou quelque organe équivalent.

De même pour l'alimentation. Il y a des entozoaires qui vivent dans l'intérieur des animaux et qui, baignés sans cesse par des fluides nutritifs, en absorbent à leur suffîsance par leurs organes externes ; aussi n'ont-ils pas besoin d'estomac et n'en possèdent-ils pas. Mais tous les autres animaux habitent des milieux qui ne sont pas par eux-mêmes nutritifs et

qui contiennent seulement des masses d'aliments éparses çà et là : il leur faut donc des instruments pour utiliser ces masses d'aliments. Or il ne suffirait évidemment pas d'un simple contact entre un organisme solide et un aliment solide pour produire Tassimilation de ce dernier en un temps raisonnable, ni peut-être même en un temps quelconque. Pour atteindre ce résultat, il faut d'abord un agent qui dissolve ou macère l'aliment, puis une surface développée, propre à recevoir et à boire les produits de la dissolution; en d'autres termes, il faut une cavité digeslive. Ainsi, étant données les conditions ordinaires de la vie animale, on peut en déduire que tout animal vivant dans ces conditions aura un estomac.

Poursuivons notre raisonnement : nous pouvons prévoir qu'il existera chez tout animal d'une taille et d'une vivacité notable, ou un système vasculaire, ou un équivalent. Chez un animal en somme petit et inerte, tel que l'hydre, dont le corps n'est guère qu'un sac avec une double surface limitante, une couche de cellules au dehors pour former la peau, et une au dedans, qui est chargée de l'assimilation, il n'est pas besoin d'un appareil spécial pour distribuer à travers l'organisme la nourriture absorbée: car, ici, qu'est-ce que l'organisme? Une enveloppe (jui enferme la nourriture, presque rien de plus. Mais quand un animal a un volume notable ou une activité telle qu'il dépense et exige beaucoup, ou quand il a les deux, il est clair qu'il lui faut un système de vaisseaux sanguins. Ce n'est pas assez de surfaces d'aération et d'assimilation d'une étendue convenable : car, faute de moyens de transport, les éléments ainsi absorbés ne prolileraient que peu ou pas du tout à l'ensemble du système.

Il faut donc, évidemment, des voies de communication. Gliez les méduses, nous voyons que ces voies de communication consistent simplement en des canaux qui viennent s'embrancher sur l'estomac et rayonnent de là à travers le corps, celui-ci étant discoïde; et nous sommes avertis par là, a priori, que ces êtres sont relativement inertes, car la nourriture, dont une partie est ainsi distribuée dans l'organisme, est crue et diluée, et on ne voit pas d'appareil convenable pour la maintenir en mouvement. Au contraire, en face d'un animal d'une grandeur notable, qui montre une grande vivacité, on peut a priori dire qu'il est pourvu d'un appareil destiné à fournir incessamment à chaque organe de la nourriture concentrée et de Toxygène, c'est-à-dire d'un système vasculaire animé de pulsations.

Une chose est donc claire : en partant de certaines conditions primitives connues de toute activité vitale, on en peut déduire plusieurs des caractères principaux des corps organisés. Sans doute c'est par induction qu'on a déterminé ces conditions primitives. Mais c'est un point qu'elles ont en commun avec les vérités fondamentales de la science déductive en général : toutes sont les fruits de l'induction. Tout ce que je veux faire voir, c'est qu'étant donnés ces faits premiers de la physiologie, établis par l'induction, on en peut déduire en toute sécurité certaines conclusions générales. En fait d'ailleurs, si la légitimité de ces déductions n'est pas reconnue formellement , chaque physiologiste, dans la pratique, l'admet au fond de lui-même: c'est ce qu'il est aisé de montrer à l'aide de quelques exemples. Supposons qu'un physiologiste rencontre un animal qui produirait des mouvements complexes se coordonnant en

Vib ESSAIS SCIENTIFIQUES

des combinaisons diverses, et qui n'aurait pas de système nerveux : si une cliose l'étonnait, ce ne serait pas tant la ruine de cette proposition générale empirique, que tous les animaux ainsi faits ont un système nerveux; ce serait surtout de voir renverser la conclusion qu'il tirait sans réflexion, que tous les êtres capables de mouvements complexes et diversement combinés ont besoin d'un appareil qui « s'entremette » pour les coordonner. S'il rencontrait un animal doué d'une circulation et d'une respiration rapides, mais dont la température serait basse, ce qui l'ébranlerait le plus en cela, ce ne serait pas d'apprendre par là que des transformations rapides de substances n'étaient pas, comme il le croyait d'après les données de la chimie, la cause de la chaleur animale ; mais plutôt de voir une exception détruire l'observation, si constamment vérifiée, d'un lien entre ces caractères divers. Il est donc clair que déjà la méthode a priori a son rôle dans les raisonnements des physiologistes. Si on ne l'emploie pas ostensiblement à rechercher des vérités nouvelles, du moins chacun y fait appel au dedans de soi pour confirmer certaines vérités découvertes a posteriori.

Toutefois, les exemples ci-dessus nous invitent fortement, à mon sens, à nous en servir avec confiance en beaucoup de cas, même comme d'un instrument de recherche. La nécessité d'un système nutritif, d'un système respiratoire, d'un système vasculaire, chez tous les animaux un peu gros et actifs, peut se déduire légitimement, il me semble, des conditions de toute activité vitale prolongée. Étant donnés les résultats de la physique et de la chimie, on en peut déduire ces dispositions

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auatomiques aussi sûrement qu'en voyant flotter une balle de l'er sur l'eau on la déclare creuse.

Il ne faudrait pas croire cependant qu'à notre avis les vérités plus spéciales de physiologie puissent être atteintes par déduction. Notre raisonnement ne va pas si loin. Toute déduction légitime veut des données adéquates ; or, en ce qui concerne les phénomènes spéciaux de croissance, de structure et de fonction, les données adéquates sont inaccessibles et le demeureront sans doute toujours. C'est uniquement pour les vérités physiologiques d'ordre plus général, comme celles dont on a des exemples plus haut, et pour lesquelles nous avons des données à peu près adéquates, que la déduction devient possible.

Nous voici ainsi amenés au point où je voulais venir : ce qui précède n'est qu'une introduction. Maintenant, notre objet est de montrer que certains attributs des corps organisés, plus généraux encore, peuvent se déduire de certains attributs plus généraux des choses.

J'ai essayé de le faire voir dans un Essai intitulé « Loi et Cause du progrès » , publié d'autre part * : si tout progrès, organique ou non, consiste essentiellement dans une transformation de ce qui est homogène en hétérogène, cette transformation a pour principe cette loi, qu'une cause unique produit plusieurs effets, qu'une force unique amène des changements multiples. Après avoir remarqué que cette loi-là s'applique à toutes choses, je me suis mis à prouver par déduction que toutes les évolutions si diverses, astronomiques, géologiques,

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