LA PRESSE
Aux éditeurs de la Gazette de Pensylvanie.
Philadelphie (sans date).
Messieurs Hall et Sellers,
On me faisait remarquer dernièrement, qu'après avoir examiné la Gazette de Pensylvanie depuis son origine, il y a cinquante ans, on y avait à peine rencontré, pendant tout ce long période, une seule pièce diffamatoire. Cette conduite décente fait grand honneur à votre journal, car les gens sensés et sages sont convaincus, depuis longtemps, que rien ne compromet davantage la liberté de la presse , que l'abus qu'on s'en permet en la faisant servir à des personnalités , à des médisances et à des calomnies. Les excès dont plusieurs de nos journaux se sont rendus coupables, ont jeté, au dehors, un jour fâcheux sur notre pays: vous en jugerez par la lettre suivante que je désirerais que vous fissiez imprimer , non-seulement pour prouver combien vous avez ces pratiques en aversion, mais aussi pour donner une leçon à tous les journalistes desËtats- Unis. J'ai vu un journal européen, -où certain éditeur, qu'on accusait de calomm'er souvent les Américains, se
justifiait en disant qne « sa gazette ne contenait rien contre les Américains qni n'eût été pris dans leurs propres journaux. >
Je suis votre, etc.
New- York, 30 mars 1788.
« Cher ami,
« Ma goutte m'a enfin quitté, après m'avoir confiné chez moi pendant cinq grands mois. £lle m'a donné tout le temps de lire ou d'entendre lire ce tas de journaux que vous avez eu la bonté de m'envoyer pour me distraire.
a Mme W. a partagé mes lectures : elle aime surtout les annonces, mais elle trouve qu'il y a quelque inconséquence à. annoncer tant de divertissements pour chaque soir, et tant de ventes d'inutilités coûteuses, de vaines parures et d'objets de luxe nouvellement importés, dans un pays qui remplit ces mêmes journaux de plaintes sur la dureté des temps et le manque d'argent. J'ai dit à Mme W. qu'en tout pays, de toute éternité, du temps même de Salomon, ces plaintes sont communes. Ne nous a-t-on pas dit que sous le règne du fils de David, Targent était aussi abondant à Jérusalem que les pierres dans la rue ? et cependant il y avait alors des gens qui murmuraient au point de forcer ce sage prince à leur répondre : « Ne dites point que les temps anciens étaient meilleurs que celui-ci y car vous n'avez pas bien étudié la question, »
« En fait d'inconséquence, ce qui me frappe le plus, c'est le nom de votre ville, Philadelphie (amour frater-
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Del)y et l'esprit de rancune, de malice et de haine que respirent vos journaux. Par exemple , ces journaux m'apprennent que votre État est divisé en partis politiques ; que chacun de ces partis attribue la conduite puhliqud de l'autre à des motifs vicieux ; qu'ils ne se soupçonnent même pas l'un l'autre du moindre grain d'honnêteté. Les anti-fédéralistes' ne sont tels que parce qu'ils craignent de perdre le pouvoir, les places ou les émoluments qu'ils ont ou qu'ils espèrent. Les fédéralistes ne sont qu'une troupe de conspirateurs qui veulent établir la tyrannie, s'arroger un pouvoir absolu sur les personnes et les propriétés de leurs compatriotes, et vivre insolemment des dépouilles du peuple. Vos juges de paix, quoique élus par leurs voisins, font trafic de leur charge; ils fomentent la discorde pour accroître leur salaire et tondre leurs électeurs. Pour corriger cet abus , il ne servirait de rien de remettre le choix des juges de paix au Conseil exécutif. Ce Conseil (toujours suivant vos journaux) n'a que des vues intéressées ou partiales , et fait toujours d'aussi mauvaises nominations. Témoin ce faquin y ce sycophante^cà drôky nommé juge de l'Amirauté. Un autre juge n'est qu'une vieille femme et un artisan de sédition^ le chef de justice est un Jeffries^ etc., etc. ; il y a aussi deua harpies^ le contrôleur et l'ofticier de la douane, qui pillent les marchands et les dépouillent à main armée.
< Je vois aussi dans vos journaux que votre Assemblée générale, quoique annuellement élue par le peuple, se
1 . Les anti- fédéralistes sont les partisans de la souveraineté des États particuliers , les fédéralistes sont les partisans de la souveraineté centrale.
moque des droits populaires. Soit perversité, soit ignorance^ elle fait des lois qui , en violation directe de la Constitution, dépouillent les habitants de leurs propriétés, pour en investir des étrangers et des intrus. J'y vois qpe le Conseil, redoutant la vengeance de ses constituants, ou complotant de les réduire en esclavage, a formé le projet de les désarmer, et donné des ordres en conséquence. Je vois enfin que votre président, choisi par la voix unanime du Conseil et de TAssemblée, est un vieux coquin qui n'a consenti à la Constitution fédérale que pour ne pas restituer l'argent qu'il a volé aux États-Unis'.
< Dans toutes ces histoires il y a, sans doute , beaucoup d'inconséquences manifestes ; i) n'en est pas moins vrai qu'un étranger qui lira ces horreurs dans nos journaux, ne croira pas tout , sans doute , mais en croira assez pour conclure que la Pensylvanie est le repaire des drôles les plus corrompus , les plus méchants , les plus infâmes, et les plus querelleurs qui existent sur la surface du globe.
« J'ai quelquefois pensé que de pareils journaux étaient fabriqués par des ennemis étrangers, cachés parmi vous ; ces gens-là ne cherchent qu'à déshonorer votre pays, qu'à vous rendre méprisables et détestables aux yeux du monde entier. Mais alors je m'étonne qu'il se trouve chez vous des imprimeurs assez peu sages pour publier de pareils écrits.
« Il y a cependant une de vos imonséqueiices qui me console un peu. Viva7its, vous vous traitez tous comme
1. C est Franklin lui-même qu on traitait de la sorte, après tant de services rendus à son pays.
des diables ; morts y vous êtes tous des anges. Quand un de vous vient à mourir, il est délicieux de lire combien il était bon ami, bon citoyen, bon mari, bon père , bon chrétien : lé tout accompagné d^un brin de poésie qui le place tout droit dans le ciel. J'en conclus que la Pensylvanie est un bon pays pour y mourir ^ mais détestable pour y vivre. »