‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 24 sur 109 · A MISS MARY STEVEN^M · texte numérisé non relu

A MISS MARY STEVEN^M

Sur r étude des insectes * .

Graven street, 11 juin 1760.

.... Votre réflexion sur ce que vous avez lu dernièrement au sujet des insectes est très-juste et très-solide. Des esprits superficiels sont disposés à mépriser et à traiter d'hommes frivoles ceux qui prennent cette partie de la création pour en faire. leur étude; mais certainement le monde leur a de grandes obligations. Grâce aux soins et au ménage de Thomme, le chétif ver à soie donne de l'emploi et de la subsistance à des milliers de familles, il est devenu un immense article de commerce. L'abeille nous cède son miel délicieux et sa cire

1. Franklin lui-même était grand observateur des insectes. Un voyageur suédois, Pierre Kalm (celui peut-être qui a donné les renseignements contenus dans cette lettre) , a raconté à ce sujet une histoire fort répandue au siècle dernier.

M. Franklin, dit-il (dans son Voyage en Amérique, publié en 1748), inclinait fort à croire que les fourmis avaient quelque moyen de se communiquer leurs pensées , il confirmait cette opinion par quelques exemples.. Quand une fourmi trouve du sucre, elle court aussitôt à la fourmilière, et quand elle y est restée quelque temps , il en sort toute une armée qui va là où est le sucre, et qui remporte par miettes. Quand une fourmi rencontre une mouche morte qu'elle ne peut traîner à elle seule , elle court au logis^ et bientôt d'autres fourmis entourent la mouche et remportent. Il y a quelque temps, M. Franklin mit dans un cabinet un pot de mélasse. Une foule de fourmis entra dans le

qui sert à une multitade d'emplois. Un autre insecte, dit -on, produit la cochenille^ d'où se tire notre riche teinture d'écarlate. Tout le monde connaît l'utilité des cantharides (ou mouches d'Espagne) en médecine; des milliers de personnes doivent la vie à ce remède. L'industrie et l'observation humaine découvriront peutêtre quelque jour chez d'autres insectes d'autres propriétés non moins utiles. Une parfaite connaissance de ces petites créatures peut aussi mettre les hommes en état de prévenir l'accroissement de celles qui sont nuisibles, ou de nous garantir des dommages qu'elles occasionnent. Vos livres sans doute parlent de tout cela; je ne puis y ajouter qu'un exemple récent que je tiens d'un gentilhomme suédois, très-digne de crédit*.

Dans les chantiers du roi de Suède, les pièces de charpente fraîches, destinées à construire des vaisseaux, étaient attaquées par une espèce de vers, qui devenaient plus nombreux et plus pernicieux d'année

pot et se mit à manger la mélasse fort tranquillement. Quand le propriétaire du pot s'en aperçut , il jeta les fourmis à terre , et au moyen d'une ficelle attacha le pot à un clou mis au plafond, si bien que le vase était suspendu après la ficelle. Par hasard, une fourmi était restée dans le pot ; elle mangea jusqu'à ce qu'elle fût repue ; mais quand elle voulut sortir, elle fut fort embarrassée de trouver la route; elle tourna autour du pot, mais inutilement ; enfin, après bien des essais , elle trouva moyen d'aller au plafond en suivant la ficelle. Du plafond, elle gagna le mur, et du mur la terre. U y avait à peine une demi heure qu'elle était partie, que parut une troupe de fourmis, qui monta au plafond , descendit le long de la corde , et se remit à manger. La chose dura jusqu'à ce que toute la mélasse fût dévorée, un escadron descendait le long de la ficelle, et un autre remontait*. 1. C'est sans doute de Pierre Kalm qu'il s'agit.

* Pierre Kalm, Voyage en Amériquef 1. 1, p. 303.

en année, de sorte que les vaisseaux étaient fort endommagés, avant même que d'être mis à l'eau. Le roi envoya de Stockholm M. Liunée, le grand naturaliste, pour examiner la chose, et voir si le mal comportait quelque remède. Après examen, Linnée découvrit que le ver sortait d'un petit œuf, déposé sur les aspérités du bois par une sorte de mouche ou de scarabée dont la nymphe aussitôt qu'elle était éclose •commençait à ronger la substance du boib ; au bout de quelque temps, elle se métamorphosait en mouche, pareille à celle qui l'avait pondue; c'est ainsi que l'espèce se multipliait. Linnée reconnut en outre que la saison de la ponte se réduisait à une quinzaine de jours, dans le mois de mai, à ce que je crois, et n'avait jamais lieu dans un autre temps. Il conseilla donc de jeter dans l'eau, peu de temps avant cette date, toutes les pièces de bois frais coupées et de les tenir immergées jusqu'à ce que la saison fût passée. La chose faite par l'ordre du roi, les mouches, privées de leur nid habituel, ne purent se multiplier; Tespèce en fut détruite, on alla ailleurs, et le bois fut sauvé, car, passé la première année il était trop sec et trop dur pour convenir à ces insectes.

Il est toutefois à propos d'apporter une certaine modération dans les études de cette sorte. La connaissance de la nature peut être un objet d'agrément on d'utilité, mais on serait répréhensible si, pour s'y distinguer, on négligeait la connaissance et la pratique des devoirs essentiels. Car, dans les études naturelles, il n'y a rien qui soit aussi important que d'être bon père, bon fils, bon mari ou bonne femme, bon voisin ou bon ami, fidèle sujet ou bon citoyen, et en un mot

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bon chrétien. Nicolas Gimcrack, qui négligeait le soin de sa famille pour courir après les papillons, était donc un personnage ridicule, et donnait beau jeu aux satiriques, à qui il faut l'abandonner • Adieu, ma chère amie, croyez-moi toujours,

Votre affectionné,

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