‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 25 sur 109 · PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES A CEUX QUI VONT FAIRE UN VOYAGE SUR MER · texte numérisé non relu

PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES A CEUX QUI VONT FAIRE UN VOYAGE SUR MER

Quand on doit entreprendre un long voyage, il n'y a rien de mieux que de le tenir secret jusqu'au moment du départ. Sans cela, on est continuellement interrompu et tracassé, par des visites d'amis et de connaissances, qui font non-seulement perdre un temps précieux, mais oublier mille choses qu'on désire se rappeler; de sorte que quand on est embarqué et qu'on cingle déjà en pleine mer, on se rappelle avec beaucoup d'inquiétude des affaires non terminées, des comptes non réglés, et un nombre infini de choses qu'on se proposait d'emporter, et dont on sent, à chaque instant, la privation.

Ne serait-il pas très-avantageux de changer la coutume, de laisser les voyageurs seuls et tranquilles pour &ire leurs préparatifs, et ensuite, quand ces préparatifs sont finis, d'avoir quelques jours pour prendre congé de ses amis, et recevoir leurs vœux pour un heureux retour?

1. Ce morceau est curieux comme souvenir des misères qui accompagnaient la vie en mer au dernier siècle.

Il n'est pas toujours possible de choisir le capitaine avec lequel on doit s'embarquer; et cependant, le plaisir, le bonheur du voyage en dépend pour la plus grande part; car il faut, pendant un temps, vivre dans sa société, et être, en quelque sorte, sous ses ordres. Si c'est un homme sociable, sensible, obligeant, et d'un bon caractère, on est bien plus heureux.

On rencontre quelquefois des capitaines de ce genre mais ils sont rares. Toutefois, si le vôtre n'est pas de ce nombre, il peut être bon marin, attentif, vigilant, et vous devez alors le dispenser du reste; car ce sont là les qualités essentielles.

Quelque droit que, d'après votre accord avec Ini, vous ayez aux provisions du bord, il est toujours prudent d'avoir quelques provisions particulières, dont vous puissiez vous servir à l'occasion. Il faut avoir de bonne eau, celle du vaisseau est souvent mauvaise^ Mais mettez la vôtre en bouteille; autrement, elle se gâtera. Il faut aussi que vous emportiez du bon thé, du café moulu, du chocolat, du vin de l'espèce que vous aimez le mieux, du cidre, des raisins secs, des amandes, du sucre, du sirop de capillaire, des citrons, du rhum, des œufs dans des flacons d'huile, des tablettes de bouillon, et du biscuit. Quant à la volaille, il est presque inutile d'en emporter, à moins que vous ne vouliez vous charger du soin de la nourrir et de l'engraisser vous-même. On en prend si peu de soin à bord, qu'elle est presque toujours malade, et que la viande en est aussi coriace que du cuir.

Les marins ont une opinion qui doit sans doute son origine à un manque d'eau, et à la nécessité où l'on a été de l'épargner. Us prétendent que la volaille

a toujours soif, et que quand on lui donne de Teau à discrétion, elle se tue en buvant outre mesure. En conséquence, ils ne lui en donnent qu'une fois tous les deux jours, encore est-ce en petite quantité. Mais comme ils versent cette eau dans des auges inclinées, elle court du côté qui est le plus profond; alors les poules sont obligées de monter les unes sur les autres pour en attraper un peu, et il y en a quelquesunes qui ne peuvent pas même y tremper le bec. Dévorées de soif et éprouvant continuellement le supplice de Tantale, elles ne peuvent pas digérer la nourriture tràs-sèche qu'elles ont prise, et bientôt elles sont malades et périssent. On en trouve, chaque matin, quelqu'une de morte, qu'on jette à la mer, tandis que celles qu'on tue pour la table valent rarement la peine d'être mangées.

Pour remédier à cet inconvénient, il est nécessaire de diviser les auges en petits compartiments, de façon que chacun contienne de l'eau : mais c*est un soin qu'on ne prend guère. Les cochons et les moutons sont donc les animaux qu'il est plus convenable d'embarquer, comme viande fraîche; le mouton est en général très-bon à la mer, le porc est excellent.

Il peut arriver qu'une partie des provisions, que je recommande de prendre, devienne inutile, par les soins qu'aura eus le capitaine, d'en mettre à bord une suffisante quantité. Mais, dans ce cas, vous pouvez en secourir les pauvres passagers, qui, payant moins pour leur passage, sont empilés dans l'entre-pont avec l'équipage , et n'ont droit qu'à la ration des matelots.

Ces passagers sont quelquefois malades, tristes,

abattus : il y a souvent des femmes, des enfants, qui n*ont pas le moyen de se procurer toutes ces choses

et qui en ont peut-être le plus grand besoin.

En leur distribuant une partie de votre superflu, vous pouvez leur être du plus grand secours. Vous pouvez leur rendre la santé, leur sauver la vie, enfin les rendre heureux; avantage qui procure toujours les émotions les plus douces à une âme sensible !

La chose la plus désagréable en mer, c'est la cui* sine ; car, à proprement parler, il n'y a jamais à bord de vrai cuisinier. Le plus mauvais matelot est ordinairement choisi pour cet emploi, et il est presque toujours fort malpropre. C'est de là que vient le dicton des marins anglais : — « Dieu nous envoie la viande et le diable les cuisiniers. » — Cependant ceux qui ont meilleure opinion de la Providence , pensent autrement. Sachant que l'air de la mer et le roulis du vaisseau ont un merveilleux effet pour aiguiser l'appétit, ils disent que Dieu a donné aux marins de mauvais cuisiniers pour les empêcher de trop manger, ou bien que prévoyant qu'ils auraient de mauvais cuisiniers, il leur a donné un bon appétit, pour les empê* cher de mourir de faim.

Mais si vous n'avez pas confiance dans ces secours de la Providence, vous pouvez vous pourvoir d'une lampe à esprit-de-vin et d'une bouilloire, et vous apprêter vous même quelques aliments, comme de la soupe, du hachis, etc. Un petit fourneau de tôle est aussi très-commode à bord; votre domestique peut vous y faire rôtir un morceau de mouton ou de porc.

Si vous avez envie de manger du bœuf salé, qui est souvent très-bon, vous trouverez que le cidre est la^

meilleure boisson pour étancher la soif qu'occasionnent la viande et le poisson salés.

Le biscuit de mer est trop dur pour les dents de quelques personnes; on peut le ramollir en Je faisant tremper: mais le pain cuit deux fois est encore meilleur; parce qu'étant fait de bonne miche coupée par tranches, et remise au four, il s'imbibe tout de suite, devient mou, et se digère facilement. Aussi est-ce une nourriture excellente, et bien supérieure au biscuit qui n'a point fermenté.

U faut que j'observe ici que ce pain remis au four était autrefois le biscuit qu'on préparait pour les vaisseaux ; car en français le mot biscuit signifie cuit deux fois. Les pois qu'on mange à bord; cuisent mal et sont durs. Pour qu'ils soient bons, il faut mettre dans la marmite un boulet de deux livres, le roulis du vaisseau fait que les pois forment une espèce de purée, comme de la moutarde.

J'ai souvent vu à bord que lorsqu'on servait la soupe dans des vases larges et peu profonds, elle était renversée de tous côtés par le roulis du vaisseau; et alors je désirais que nos potiers d'étain divisassent les soupières en compartiments, dont chacun contiendrait de la soupe pour une seule personne. Par ce moyen, on serait sûr que dans un roulis extraordinaire, la soupe ne sauterait pas hors du plat, pour échauder ceux qui sont à table.

Maintenant que je vous ai entretenu de ces chosejs de peu d'importance, permettez-moi de conclure par quelques réflexions générales sur la navigation.

Quand la navigation sert à transporter des denrées nécessaires, d'un pays où elles abondent dans les lieux

OÙ elles manquent, quand elle prévient la disette, qui était jadis si commune et si fatale, nous ne pouvons nous empêcher de la regarder comme un des arts qui contribuQnt le pluâ aubonheur du genre humain. Mais quand la navigation ne sert qu*à cbarier des choses inutiles, des objets d'un vain luxe, il n'est pas certain que les avantages qui en résultent suffisent pour contre-balancer les malheurs qu'elle occasionne, en exposant la vie de tant d'hommes, sur le vaste Océan. Et lorsqu'elle sert à piller des vaisseaux et à trans* porter des esclaves, elle est, sans contredit, un moyen funeste d'accroître les calamités qui affligent l'humanité.

On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on songe au nombre de vaisseaux et d'hommes qui s'exposent tous les jours en allant chercher du thé à la Chine, du café en Arabie, du sucre et du tabac en Amérique, tous objets sans lesquels nos ancêtres vi« vaient fort bien. Le seul commerce du sucre emploie mille vaisseaux, et celui du tabac presque autant. Pour l'utilité du tabac, on n'en peut rien dire; et quant au sucre, combien ne serait- il pas méritoire de sacrifier le plaisir momentané que nous avons à en prendre deux fois par jour dans notre thé, plutôt que d'encourager les cruautés sans nombre qu'on exerce continuellement pour nous le procurer 1

Un célèbre moraliste français dit que quand il considère les guerres que nous fomentons en Afrique pour y avoir des nègres, le grand nombre qu'il en périt dans ces guerres, les multitudes de ces infortunés qui meurent, pendant la traversée, victimes de la maladie, de l'air empoisonné ou de la mauvaise nourriture, et

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«ifin tous ceux qui snocombent aoz traitements cruels qu'on leur fait souffrir dans l'esclavage, il ne peut pas Toir un morceau de sucre sains s'imaginer qu'il est taché de sang humain. Mais s'il ajoutait à cela les guerres que nous nous faisons les uns aux autres pour prendre et reprendre les lies qui produisent cette denrée, il ne verrait pas le sucre simplement taché de sang; il verrait qu'il en est entièrement trempé.

Ces guerres sont caoFe que les puissances maritimes de l'Europe, et les habitants de Paris et de Londres^ payent leur sucre bien plus cher que les habitants de yienne, encore que ceux-ci soient presque à trois cents lieues de la mer. Une livre de sucre coûte aux premiers, non-seulement le prix qu'ils donnent pour l'avoir, mais aussi les impôts qu'ils payent pour soutenir les flottes et les armées destinées à protéger et à défendre les contrées qui le produisent.

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