‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 27 sur 109 · Les pages indiquées sont celles de Pédltion de · texte numérisé non relu

Les pages indiquées sont celles de Pédltion de

pas légalement être pressés^ pour le service de TÉtat, lorsque le salut public le demande : ne quid detrimenH respublica captât.

Pour moi , je pense qu'on peut le faire. Je pense que la couronne a droit d'exiger le service de ces gens. C'est en vertu du même droit, qu'en cas d'invasion ou d'insurrection elle requiert le service de tout homme capable de porter les armes. Dans les deux cas, le droit est fondé sur le môme principe : la nécessité de se sacrifier pour le salut commun.

La conclusion du tout à la partie ne semble pas ici d'une bonne logique. Quand on met en réquisition tout homme capable de porter les armes, le fardeau est également réparti. Il n'en est pas ainsi quand on demande le service à une classe de citoyens et qu'on en dispense les autres. Si Talphabet disait : < que toutes mes lettres combattent pour la défense commune, » il y aurait de l'égalité et par conséquent cela pourrait être juste. Mais s'il disait : c c[u'A, B, G, D s* arment et combattent pour nous, tandis que nous resterons au logis et dormirons entre deux draps, » cela ne serait plus de l'égalité, et par conséquent cela ne peut pas être juste.

Page 158. Ce serait du temps perdu que de prouver que, sans une force navale égale à tous les événements qui peuvent survenir, l'Angleterre ne peut être longtemps tranquille, nos côtes défendues, notre commerce protégé. £t comment nous assurer une pareille force ? Maintenir en temps de paix les armements qui, en temps de guerre, sont absolument nécessaires à notre jsécurité , ce serait une dépense absurde, stérile et ruineuse. Le seul moyen qui

l. C'est-à-dire pris de force.

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noas reste, .c'est que, dans les occasions pressantes, la toaronne ait le droit d'employer les matelots élevés dans lamarine marchande.

Employer j je le veux bien. Le mot employer signifie qae j*èDgage un individu à travailler pour moi, en lui offrant un salaire suffisant pour qu*il préfère mon service à tout autre. Gela est fort différent de le forcer à travailler pour moi : aux conditions qu'il me plaît (tétablir.

Quant au matelot lui-même, quand il est pris pour le service de la couronne , que fait-il autre chose que de changer de maître pour un temps donné? Son service et ses occupations sont les mêmes, avec cet avantage que les dangers de la mer et de Tennemî ne sont pas aussi grands dans le service de la couronne que dans le service marchand.

Le fait est faux. Son service et ses occupçitiofis ne sont pas les mêmes. Un vaisseau marchand n'est point im vaisseau de guerre ; il n*a point à combattre, il a seulement à transporter une cargaison. Au service de roi, le matelot est obligé de se battre^ et de courir tous les hasards d*un combat. Sur les vaisseaux du roi la maladie est aussi plus commune, et plus souvent mortelle. A la fin d'une campagne, le matelot peut quitter le service du commerce, mais non celui du roi. Enfin la solde que paye le commerce est plus considérable.

Je ne suis pas insensible aux fatigues que la presse cause en certain cas aux matelots, particulièrement quand, après une longue traversée, il est pressé au port. Mais les armateurs qui m*entendent, savent qu'il y aurait de bien plus

grandes souffrances pour le commerce du royaume, si Ton faisait la presse sur des vaisseaux qui partent, et cependant cela même est quelquefois nécessaire.

Ici, on compare deux choses qui ne sont pas comparableSy je veux dire Tin justice faite aux gens de mer et les souffrances du commerce. Les souffrances de tout le commerce d'une nation ne justifieront jamais l'injustice faite à un seul matelot. Si le commerce ne peut se passer du service de cet homme, qu'il le paye; il est en état, et c'est son devoir de lui proposer un salaire suffisant pour le décider à s'offrir volontairement.

Entre deux maux, quand il y a place pour le choix, une sage administration choisira le moindre.

Quand on a besoin de marins, le moindre mal est de leur offrir une solde assez forte pour les décider à s'enrôler volontairemnt. Répartissez ce mal sur toute la nation, au moyen d'une taxe égale qui payera la solde.

Page 159. La guerre elle-même est un grand mal. Mais on le choisit pour en éviter un plus grand. La presse est un des malheurs, que la guerre apporte avec elle. Maiê c'est un axiome de droit et de bonne politique que, pour prévenir une calamité ncUionale, il faut supporter avec patience les maux particuliers.

Où donc se trouve cet axiome de droit et de bonne politique ? Et qu'est-ce qu'un axiome qui est contraire au sens conmiun? Si Ton disait que les maui particuliers qui préviennent une calamité nationale doivent être généreusement réparés par la nation, je comprendrais cet axiome. Mais dire qu'il n'}

a autre chose à faire qu'à prendre en patience ces maux particuliers, c'est une absurdité.

Et comme il ne peut nous arriver de plus grande cala* mité que d'être faibles et sans défense sur mer, en temps de guerre, je ne vois pas que la sagesse de la nation ait trouvé jusqu'ici, pour monter notre flotte, aucune mesure çui ait moins d'inconvénients que la fyresse^ et qui, en même temps soit aussi sûre et aussi efficace.

Moins d'inconvénient? Pour qui? Pour le riche qui devrait payer? Oui, sans doute. Mais assurément on ne pouvait pas imaginer un mal qui eût plus dHnconvénient pour le pauvre marin.

Au temps du roi Guillaume on essaya de l'enrôlement volontaire. Gela ne réussit point. Les derniers projets- que j'ai vus me paraissent plus incommodes pour le matelot, et plus inconciliables avec les principes de la liberté, que n'est la pratique de la presse^ et ce qui est pis, tous ces projets, selon moi, sont impraticables.

Vingt projets impossibles ou incommodes n'en justifient pas un qui est inique.

Page 159. Le droit de presser les matelots est fondé sur la coutume d'Angleterre.

Si la presse est de droit, suivant la coutume d'Angleterre, l'esclavage aussi y est de droit, car il n'y a pas de pire esclavage que celui auquel on soumet les gens de mer.

C'est une nécessité évidente.

Non, si on arrive au même résultat en donnant une solde plus considérable.

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Il y a beaucoup de précédents de writs ou d'ordres de presser. Il y en a qui ordonnent de presser des navires, d'autres ordonnent de presser des matelots; il y en a enfin qui ordonnent de presser tout ensemble des navires et des marins.... Ceci nous montre le pouvoir que la couronne a constamment exercé sur toutes les forces navales du royaume, hommes et choses, toutes les fois que le service public l'exige. Remarquons toutefois que dans aucun cas personne n'a servi la couronne à ses propres frais. Maîtres et matelots ont reçu solde entière, et on a toujours payé aux armateurs le fret complet.

Solde entière; c'est sans doute la solde qu'ils recevaient dans la marine marchande. Solde entière pour un matelot, en temps de guerre, c'est la solde que le commerce lui payerait en temps de guerre. Mais on sait que sur les vaisseaux du roi on ne donne pas la moitié de cette solde aux matelots pressés.

Page 173. De tout ceci, comment ne pas conclure la convenance, la nécessité, la légalité de la presse en général. Pour raisonner autrement il faudrait se faire de la conduite et des paroles* de nos législateurs une opinion qu'il ne serait pas décent pour moi d"* articuler dans cette enceinte.

Je risquerai cette indécence, et j'articulerai cette opinion. Ces législateurs n'étaient pas d'honnêtes gens; pour sauver leur bourse et celle de leurs constituants, ils ont agi injustement avec les marins, qui n'ont pas de vote aux élections, ou que leur absence empêche de voter. Des parlements plus anciens ont traité, avec la même injustice, le peuple de travailleurs qui n'avait pas quarante shillings de revenu foncier. Après les avoir méchamment privés du droit de

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voter dans les élections, on limita leur salaire, et on les obligea de travailler à ces prix forcés, sous peine d'être envoyés dans des maisons de correction. Voyez le huitième statut de Henri VI, chap. VU et VIU.

Page 174. Je conviens que la presse gène la liberté naturelle de ceux qui y sont soumis. Mais, d'un autre côté, il faut admettre que toute gène de la liberté n'est pas illégale eo nomine^ ni tout à fait incompatible avec les principes de la liberté civile. Si cette gêne, quel qu'en soit le degré, parait nécessaire au bien être et à la prospérité de toute la nation, si elle est autorisée par la loi et par l'usage immémorial, on ne peut s'en plaindre que comme d'un mal particulier^ auquel^ ainsi que je l'ai dit en commençant, «7 faut se soumettre sous tous les gouvernements, pour éviter on mal général.

La justesse de ce il faut^ je ne la vois point. Le mal particulier, c'est , pour un grand nombre d'honnêtes gens, la perte de la liberté, une demi-solde, et le risque de la vie. Le mal général c'est de payer aux marins une solde plus forte. Penser que pour éviter un mal général il faut faire une injustice particulière aussi criante, c'est peut-être comprendre la toi, mais c'est peu s'entendre en équité. Appliquons la doctrine de l'auteur à sa propre situation. C'est pour le service public qu'on institue des cours de justice et des juges qui appliquent la loi. Les juges doivent être élevés pour leur profession et versés dans la science des lois ; mais leurs gros traitements sont un mal général. Pour en finir avec cet inconvénient, lancez des ordres de presse afin de saisir et appréhender au corps les meilleurs légiste»'^

forcez-les de servir comme juges à moitié prix de ce qu'ils auraient gagné au barreau. Dites-leur en* suite que c'est là^ sans doute, un mal particulier, mais qu'il faut s'y soumettre afin d'éviter un mal général» Le savant juge approuverait-il cette application de sa doctrine ?

Quand l'auteur parle de la presse (page 158), il diminue, autant que possible, ce qu'il y a d'horrible dans cette pratique, en nous peignant un seul matelot, qui souffre en certains cas particuliers seulement, suivant son expression délicate. C'est à ce malheur d'un individu qu'il oppose les souffrances de tout le commerce du royaume. Mais s'il arrive (et je crois que le cas est fréquent) que le matelot pressé soit obligé de servir pour la défense de ce commerce, au prix de 25 shillings par mois, tandis qu'il pourrait gagner 3 livres 15 shillings au service du commerce, ce sont 50 shillings par mois que vous lui prenez ^

Si vous avez cent mille matelots à votre service, c'est 250000 livres par mois, ou trois millions sterling' que vous dérobez à ces honnêtes gens et à leurs pauvres familles. £n même temps vous les forcez à hasarder leur vie, en combattant pour la défense de votre commerce, défense à laquelle chacun doit contribuer (les matelots comme le reste) en proportion du profit que chacun en retire. Trois millions sterling, c*est plus que leur part contributive, alors même qu'ils ne payeraient pas de leur personne ; et si vous les forcez à payer de leur

1. En argent de France: vous lui donnez 31 fr. par mois, quand il pourrait gagner 93 fr. 75 c, vous lui prenez donc 62 fr. 50 c.

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