DE LA CONTREBANDE ET DE SES DHTERSES ESPÈCES
Monsieur,
Ily a beaucoup d'hommes qui veulent qu'on les croie et même qui se croient eux-mêmes des gens honnêtes, et qui cependant manquent d'honnêteté en certains points. La mode, la coutume, quelquefois même l'inattention les égare si bien que leur honnêteté n'est que partielle, au lieu d'être générale ou universelle. Tel , qui dédaignerait de vous surfaire dans un marché, ne
1. Publié dans le London-Chronicle du 24 novembre 1767» et adressé à Téditeur du journal.
se fait aucun scrupule de vous tricher un peu aux cartes ; tel autre joue avec la plas grande loyauté, qui ne se gênera nullement pour vous attraper en vous vendant nn cheval. Mais de toutes les espèces de déshonnéteté où tombent des gens, qui d'ailleurs sont honnêtes, il n'en est pas de plus commune et de moins sentie que la fraude faite au Gouvernement soit par la contrebande, soit par l'encouragement donné aux contrebandiers, en achetant leurs marchandises.
Je fis cette réflexion l'autre jour, en entendant deux gentlemen de bonne réputation, qui causaient ensemble d'une propriété que l'un voulait vendre, et que l'autre voulait acheter. En recommandant sa propriété, le vendeur faisait remarquer que la situation en était trèsavantageuse. Placée sur la côte, dans un pays de contrebande, elle offrait de fréquentes occasions de se procurer à bon marché les articles les plus chers dans un ménage. Thé, café, chocolat, eau-de-vie, vins, mousselines, dentelles de Bruxelles, soies françaises, marchandises de l'Inde, ou pouvait acheter tout celaà vingt, trente et quelquefois même cinquante pour cent au-dessous du prix exigé, à Tintérieur des terres, par les marchands qui payent les droits. L'autre gentleman^ non moins honnête que le premier, reconnaissait que c'était là un avantajge, mais il trouvait que dans le prix demandé, le vendeur évaluait cet avantage un peu trop haut. Ni l'un ni l'autre n'avaient l'air de penser que traiter avec des contrebandiers snit une pratique dont un honnête homme ait à rougir (pourvu qu'il obtienne les articles à bon marché).
En un tem))S où le poids de notre dette publique, et la lourde dépense des flottes et des armées, nécessaires
à notre défense, nous oblige non-seulement à maintenir les anciens impôts, mais souvent encore à en chercher de nouveaux, peut-être ne serait-il pas inutile de présenter cette question de la contrebande sous un jour que peu de gens semblent avoir aperçu.
Sous son heureuse constitution, le peuple de la Grande-Bretagne a un privilège dont jouissent pen d'autres pays ; il choisit une des trois branches de la législature et c'est cette branche qui seule a le droit de régler l'impôt. Maintenant, toutes les fois que pour le commun intérêt, l'avantage, ou le salut de la nation^ pour la sûreté de nos libertés, de nos biens, de la religion et de tout ce qui nous est cher, le Gouvernement trouve nécessaire de lever annuellement, au moyen de taxes et de droits, certaines sommes versées dans le Trésor et destinées à ces services publics, est-ce que tout honnête homme ne devrait pas librement et volontairement payer sa juste part de ces dépenses nécessaires ? A-t-ii le droit de se dire honnête homme, celui , qui, par fraude, stratagème, ou artifice, évite de payer tout ou portion de sa .quote-part ?
Que penserions-nous d'un compagnon qui, ayant soupe avec ses amis à la taverne, ayant pris sa part de» plaisirs de la soirée, tout comme nous, s'arrangerait pour rejeter toute la dépense sur les autres, afin de sortir sans payer son écot? Celui qui agirait de la sorte, on l'appellerait un drôle. Quel nom donnera-t-on à celui qui jouit des inestimables bienfaits de la société politique, et qui, néanmoins, se sert de la contrebande ou des contrebandiers, pour ne pas payer sa quote-part des dépenses, telle que l'ont établie ses propres représentants au Parlement, et pour la rejeter injustemeni
sur ses voisins plus honnêtes et peut-être beaucoup plus pauvres que lui ? II me dira qu'il ne fait aucun tort à ses voisins ; il méprise cette calomnie ; tout ce qu'il fait c*est de tricher un peu le Roi qui* est assez riche pour supporter la perte. Mais c'est là une erreur. Le Trésor public, c'est le trésor de la nation, l'argent en est consacré aux dépenses nationales. El quand on établit un impôt pour une certaine dépense publique et nécessaire, si la fraude fait tomber le revenu au-dessous de la somme exigée, s'il faut établir de nouveaux droits pour combler ce déficit, tout ce qu'on ajoute de nouvelles taxes, tout ce qui, à ce titre, est payé par le reste du peuple, ne fût-ce qu'un demi-penny ou un farthing par tête, tout cela est pris dans la poche du peuple par les contrebandiers, leurs complices ou ceux qui les encouragent. Ceux qui agissent ainsi sont-ils autre chose que des filous ? Valent-ils mieux ? Quelle misérable, quelle honteuse filouterie que de mettre la main dans la poche des gens pour un demi-pence ou un farthing ?
De ce que j'ai dit, je ne voudrais pas qu'on supposât que selon moi voler le Roi, soit un moindre délit contre l'honnêteté, que voler le public. Ici, le Roi et le public sont des noms différents pour une même chose ; mais, à considérer le Roi, comme distinct du public, le crime n'en sera pas moindre ; dire que le volé est riche et peut supporter la perte, ce n'est pas justifier le voleur. Le Roi a autant de droit devant la justice qu'en peut avoir le dernier de ses sujets, et comme il est vraiment le père de son peuple, ceux qui le volent tombent sous la malédiction que l'Écriture prononce contre le fils qui vole son père et dit que ce n'est pas un péché.
Si honteuse qne soit cette pratique, ne voit-on pas tous les jours des gens riches et considérés qui font la contrebande pour un misérable bénéfice ? Y a-t-il une dame qui rougisse de demander à un gentleman de sa connaissance, partant en voyage, s'il voudra bien lui rapporter en fraude une pièce de soie ou de dentelle, de France ou de Flandre ? Y*a-t-il un gentleman qui rougisse d'accepter ou d'exécuter cette commission? Pas le moins du monde. Ils en parlent librement, même devant les tiers, dont ils pillent les poches par * cette belle coquinerie.
Parmi les branches de notre revenu une loi récente applique les recettes de la poste au payement de la dette publique, afin de défrayer les dépenses de l'État. Il n'y a que les membres du Parlement et un petit nombre d'officiers publics, qui aient la franchise postale. Lorsqu'ils affranchissent une lettre qu'ils n'ont point écrite eux-mêmes, ou fait écrire pour leurs affaires, c'est un tort fait au revenu, une contravention qu'ils doivent prendre maintenant la peine de cacher eux-mêmes, en écrivant la suscription de leur propre main. Et cependant telle est en ce point notre insensibilité en fait de justice, que rien n'est plus commun que de voir, en bonne société, un très-honnête gentleman, une très-/ionné/e dame, déclarer son intention de frau« der la nation en lui prenant trois pences par une franchise* On les voit s'adresser sans rougir à quelqu'un des législateurs même, et lui demander modestement s'il veut avoir la bonté de devenir leur complice, et de les aider dans la perpétration d'un délit.
Voilà des gens, qui par ces pratiques puisent chaque année dans la bourse du public, et mettent l'argent
dans leur pocha. Si, en passant dans la chambre où le trésor public est déposé, quelqu'un saisissait Toccasion d'empocher une guinée et de l'emporter sans qu'on le ^îty ne serait-ce pas vraiment un larron ? £t si un autre trouve moyen de ne pas payer au Trésor la guinée qu'il doit, et s'il l'applique à son profit^ quand il sait qu'elle appartient au public, aussi bien que celle qui a été versée au Trésor, quelle différence y a-t-il dans la nature du crime, ou dans la bassesse de celui qui le commet ?
Il y a des lois qui punissent le recel comme le vol, sur ce principe que s'il n'y avait pas de receleurs, il y aurait peu de voleurs. Un de nos proverbes dit justement : le receleur est pire que le voleur. De même façon, il y aurait peu de contrebandiers, si on ne les encourageait en achetant sciemment leurs marchandises ; et nous pouvons dire, en raisonnant de même : Ceux qui favorisent la contrebande ne valent pas mieux que les contrebandiers : et comme les contrebandiers sont une espèce de voleurs, eux et leurs fauteurs méritent la peine du vol.
En considérant de cette façon le tort fait au revenu public, que devons-nous penser de ceux qui, au mépris de la loi et de la justice, trouvent moyen de ne point payer l'impôt pour leurs voitures ou leur argenterie, et qui cependant déclament contre la corruption et le péculat, conune si leurs mains et leurs cœurs étaientpurs et sans souillore ? Les Américains nous font une grave offense, quand, contrairement à nos lois, ils font la contrebande pour introduire des marchandises dans leur propre pays. Mais du moins n'ont-ils point mis la main à la fabrication de ces lois. Je ne prétends pas les
justifier par là. Mais je crois que ceux-là commettent un délit plus grand, qui directement ou indirectement, ont pris part à la loi qu'ils violent. Et quand j'entends ces mêmes individus déclamer contre les Américains, quand, à la première contravention contre les Actes de commerce, au moindre empêchement apporté par une poignée d'hommes à un officier de douane , ils crient vengeance contre un peuple de rebelles et de tràItres, je ne puis m'empécher de penser qu'il y a encore dans le monde des gens qui voient une paille dans Vœil de leur frère tandis qu'ils ne voient pas la poutre dans le leur; et que le vieux proverbe est toujours vrai: Tel aura meilleur marché à voler un cheval que tel autre à regarder par-dessus la haie, B. P.