Madame Uelvétius. V. la Correspondance, t. II, p
continue mon office. Tenez, cet élancement, et celui-ci.
FRANKLIN. Oh 1 oh ! Continuez de parler, je vous prie.
LA GOUTTE. Nou. J'ai un nombre d'élancements à vous donner cette nuit, et vous aurez le reste demain.
FRANKLIN. Mou dieu I la fièvre 1 je me perds 1 Eh ! eh ! n'y a-t-il personne qui puisse prendre cette peine pour moi?
LA GOUTTE. Demandez cela à vos chevaux; ils ont pris la peine de marcher pour vous.
FRANKLIN. Goumient pouvez-vous être si cruelle, de me tourmenter tant pour rien.
LA GOUTTE. Pas pour rien. J'ai ici une liste de tous vos péchés contre votre santé, distinctement écrite, et je peux vous rendre raison de tous les coups que je vous di)nne.
FRANKLIN. Lisez-la donc.
LA GOUTTE. C'est trop long à lire. Je vous en donnerai le montant.
FRANKLIN. Faltcs-le. Je suis tout attention.
LA GOUTTE. Souvenez-vous combien de fois vous vous êtes proposé de vous promener le matin suivant dans le bois de Boulogne, dans le jardin de la Muette ou dans le vôtre, et que vous avez manqué de parole, alléguant quelquefois que le temps était trop froid ; d'autres fois, qu'il était trop chaud, trop venteux, trop humide, ou trop quelqu'autre chose, quand, en vérité, il n'y avait rien de trop qui empêchât, excepté votre trop de paresse.
FRANKLIN. Je coufesso que cela peut arriver quelquefois, peut-être pendant un an, dix fois.
LA GOUTTE. Votre confession est bien imparfaite ; le Vrai montant est cent quatre-vingt-dix-neuf.
FRANKUN. Est-il possible !
LA GOUTTE. Oui, c'est possible, parce que c'est un fait. Vous pouvez rester assuré de la justesse de mon compte. Vous connaissez les, jardins de M. Brillon , comme ils sont bons à promener. Vous connaissez le bel escalier de cent cinquante degrés qui mène de la terrasse en baut, jusqu'à la plaine en bas. Vous avez visité deux fois par semaine, dans les après-midi , cette aimable famille ; c'est une maxime de votre invention qu'on peut avoir autant d'exercice en montant et en descendant un mille en escalier, qu'en marchant dix sur une plaine. Quelle belle occasion vous avez eue de prendre tous les deux exercices ensemble I En avezvous profité? et combien de fois ?
FRANKLIN. Je ne peux pas bien répondre à cette question.
LA GOUTTE. Je répondrai donc pour vous. Pas une fois.
FRANKLIN. Pas une fois I
LA GOUTTE. Pas une fois. Pendant tout le bel été passé, vous y êtes arrivé à siï heures. Vous y avez trouvé cette charmante femme et ses beaux enfants, et ses amis, prêts à vous accompagner dans ces promenades, et à vous amuser avec leurs agréables conversations. Et qu'avez-vous fait ? Vous vous êtes assis sur la terrasse, vous avez loué la belle vue, regardé la beauté des jardins en bas ; mais vous n'avez pas bougé un pas pour descehdre vous y promener. Au contraire, vous avez demandé du thé et Téchiquier. Et vous voilà collé à votre siège jusqu'à neuf heures, et
186 ESSAIS DE MOIiÂLE
cela après avoir joué peut-être deux heures où vous avez dîné. Alors, au lieu de retourner chez vous à pied; ce qui pourrait vous remuer un peu, vous prenez votre voiture. Quelle sottise de croire qu'avec tout ce dérèglement on peut se conserver en santé, sans moi.
FRANKLIN. A Cette heure je suis convaincu de la justesse de cette remarque du bonhomme Richard, que nos dettes et nos péchés sont toujours pltAS qu'on ne pense.
LA GOUTTE. G*est comme cela que vous autres philosophes avez toujours les maximes des sages dans votre bouche, pendjant que votre conduite est comme celle des ignorants.
FRANKLIN. Mais faites-vous un de mes crimes de ce que je retourne en voiture chez Mme Brillon?
LA GOUTTE. Oui, assurément; car vous, qui avez été assis toute la journée, vous ne pouvez pas dire que vous êtes fatigué du travail du jour. Vous n'avez donc pas besoin d'être soulagé par une voiture ?
FRANKLIN. Que voulez-vous donc que je fasse de ma voiture ?
LA GOUTTE. Brûlez-la, si vous voulez. Alors vous en tirerez au moins pour une fois de la chaleur. Ou, si cette proposition ne vous plaît pas, je vous en donnerai une autre. Regardez les pauvres paysaos qui travaillent la terre dans les vignes et les champs autour des villages de Passy, Auteuil, Chaillot, etc. Vous pouvez tous les jours, parmi ces bonnes créatures, trouver quatre ou cinq vieilles femmes et vieux hommes, courbés et peut-être estropiés sous le poids des années et par un travail trop fort et continuel, qui après une longue journée de fatigue, ont à marcher peut-être un
ou deux milles pour trouver leurs chaumières. Ordonnez à votre cocher de les prendre et de les mener chez eux. Voilà une bonne œuvre qui fera du bien à votre âme ! Et si en même temps vous retournez de votre visite chez les Brillon à pied, cela sera bon pour votre corps.
FRANKLIN. Ah I comme vous êtes ennuyeuse !
LA GOUTTE. AUous donc, à notre métier; il faut vous souvenir que je suis votre médecin. Tenez.
FRANKLIN. Oh! quel diable de médecin I
LA GOUTTE. Yous êtes un ingrat de me dire cela. N'est-ce pas moi qui/ en qualité de votre médecin^ vous ai sauvé de la paralysie, de l'hydropisie et de Fapoplexie, dont Tune ou l'autre vous aurait tué il y a longtemps, si je ne les en avais empêchées.
FRANKUN. Je le confesse, et je vous remercie pour ce qui est passé. Mais, de grâce I quittez-moi pour jamais; car il me semble qu'on aimerait mieux mourir, que d'être guéri si douloureusement. Souvenez-vous que j'ai aussi été votre ami. Je n'ai jamais loué de combattre ^ contre vous ni les médecins, ni les charlatans d'aucune espèce : si donc vous ne me quittez pas, vous serez aussi accusable d'ingratitude.
La goutte. Je ne pense pas que je vous doive grande obligation de cela. Je me moque des charlatans; ils peuvent vous tuer, mais ils ne peuvent pas me nuire : et quant aux vrais médecins, ils sont enfin convaincus de cette vérité, que la Goutte n'est pas une maladie, mais un véritable remède, et qu'il ne faut pas guérir un remède. Revenons à notre affaire. Tenez.