‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 61 sur 109 · Induîge, en anglais : avoir trop de complaisance · texte numérisé non relu

Induîge, en anglais : avoir trop de complaisance

m'a jamais accusé auparavaot d'être un homme qui mangeait trop, ou qui buvait trop.

LA GOUTTE. Le monde peut juger comme il lui plaît. Il a toujours beaucoup de complaisance pour luimême, et quelquefois pour ses amis. Mais je sais bien, moi, que ce qui n'est pas trop boire, ni trop manger pour un homme qui fait raisonnablement d'exercice, ei:t trop pour un homme qui n'en fait point.

FRANKLIN. Je prends, — eh 1 eh ! — autant d'exercice, — eh ! — que je puis, madame la Goutte. Vous connaissez mon état sédentaire, et il me semble qu'en conséquence vous pourriez, madame la Goutte, m'é* pargner un peu, considérant que ce n'est pas tout à fait ma faute.

LA GOUTTE. Poiut du tout. Votre rhétorique et votre politesse sont également perdues. Votre excuse ne vaut rien. Si votre état est sédentaire, vos récréations, vos amusements doivent être actifs. Vous devez vous promener à pied ou à cheval; ou, si le temps vous en empêche, jouer au billard. Mais examinons votre cours de vie. Quand les matinées sont longues et que vous avez assez de temps pour vous promener, qu'estce que vous faites? Au lieu de gagner de Tappétitpour votre déjeuner par un exercice salutaire, vous vous amusez à lire des livres, des brochures, ou des gazettes dont la plupart n'en valent pas la peine. Vous déjeunez néanmoins largement. U ne vous faut pas moins de quatre tasses de thé à la crème, avec une ou deux tartines de pain et de beurre, couvertes de tranches de bœuf fumé, qui, je crois, ne sont pas les choses du monde les plus faciles à digérer. Tout de suite vous vous placez à votre bureau, vous y écrivez, ou vous parlez

aux gens qui viennent vous chercher pour aflaire. Gela dure jusqu'à une heure après midi sans le moindre exercice de corps. Tout cela, je vous le pardonne, parce que cela tient, comme vous dites, à votre ëtat sédentaire. Mais après diner, que faites-vous? Au lieu de vous promener dans les beaux jardins de vos amis chez lesquels vous avez dîné, comme font les gens sensés, vous voilà établi à Téchiquier, jouant aux échecs, où on peut vous trouver deux ou trois heures. C'est là votre récréation éternelle . la récréation qui de toutes est la moins propre à un homme sédentaire; parce qu'au lieu d'accélérer le mouvement des fluides, ce jeu demande uue attention si forte et si fixe, que la circulation est retardée, et les sécrétions internes empêchées. Enveloppé dans les spéculations de ce misérable jeu, vous détruisez votre constitution. Que peut-on attendre d'une telle façon de vivre, sinon un corps plein d'humeurs stagnantes prêtes à se corrompre, un corps prêt à tomber en toutes sortes de maladies dangereuses, si moi, la Goutte, je ne viens pas de temps en temps à votre secours pour agiter ces humeurs, et les purifier, ou les dissiper? Si c'était dans quelque petite rue, ou dans quelque coin de Paris, dépourvu de promenades, que vous employassiez quelque temps aux échecs après votre dîner, vous pourriez dire cela pour excuse : mais c'est la même chose à Passy, à Auteuil, à Montmartre, à Épinay, à Sanoy, où il y a les plus beaux jardins et promenades, et belles dames, l'air le plus pur, les couversations les plus agréables, les plus mstructives, que vous pouvez avoir tout en vous promenant ; mais tout cela est négligé pour cet abonimable jeu d'échecs. Fi donc,

monsiear Franklin ! Mais en continuant mes instructions, j'oubliais de vous donner vos corrections. Tenez ; cet élancement, et celui-ci.

FRANKLIN. Oh ! eh ! oh! ohhh I — Autant qae vous voudrez de vos instructions, madame la Goutte, même de vos reproches ; mais, de grâce, plus de vos corrections.

LA GOUTTE. Tout au contraire, je ne vous rabattrais pas le quart d'une. Elles sont pour votre bien. Tenez.

FRANKLIN. Oh! ehhh! — Ce n'est pas juste de dire que je ne prends aucun exercice. J*en fais souvent dans ma voiture, en sortant pour aller dîner, et en revenant.

LA GOUTTE. C'est, de tous les exercices imaginables, le plus léger et le plus insignifiant, que celui qui est donné par le mouvement d'une voiture suspendue sur d e ressorts. En observant la quantité de chaleur obtenue de différentes espèces de mouvement, on peut former quelque jugement de la quantité d'exercice qui est donnée par chacun. Si, par exemple, vous sortez à pied, en hiver, avec les pieds froids, en marchant une heure, vous aurez les pieds et tout le corps bien échauffés. Si vous montez à cheval, il faut trotter quatre heures avant de trouver le même effet. Mais si vous vous placez dans une voiture bien suspendue, vous pouvez voyager toute une journée, et arriver à votre dernière auberge avec vos pieds encore froids. Ne vous flattez donc pas qu'en passant une demi-heure dans votre voiture vous preniez de Texercice. Dieu n'a pas donné des voitures à roues à tout le monde, mais il a donné à chacun deux jambes, qui sont des machines infiniment

plus commodes et plusserviables : soyez-en reconiiaissaDt, et faites usage des vôtres. Voulez-vous savoir comment elles font circuler vos fluides en même temps qu'elles vous transportent d'un lieu à un autre ? Pensez que, quand vous marchez, tout le poids de votre corps est jeté alternativement sur Tune et Tautre jambe; cela presse avec grande force les vaisseaux du pied, et refoule ce qu'ils contiennent. Pendant que le poids est ôté de ce pied, et jeté sur Tautre, les vaisseaux ont le temps de se remplir, et par le retour du poids ce re> roulement est répété ; ainsi la circulation du sang est accélérée en marchant. La chaleur produite en un certain espace de temps, est en raison de l'accélération : les fluides sont battus, les humeurs atténuées, les sécrétions facilitées, et tout va bien. Les joues prennent du vermeil, et la santé est établie. Regardez votre amie d'AuteuiH, une femme qui a reçu de la nature plu» de science vraiment utile, qu'une demi-douzaine ensemble de vous, philosophes prétendus, n'en avez tiré de tous vos livres. Quand elle veut vous faire Thonneur de sa visite, elle vient à pied. Elle se promène du matin jusqu'au soir, et laisse toutes les maladies d'indolence en partage à ses chevaux. Voilà comme elle conserve sa santé, même sa beauté. Mais vous, quand vous allez à Âuteuil, c'est dans la voilure. Il n'y a cependant pas plus loin de Passy à Auteuil, que d' Auteuil à Pa^y.

FRANKLIN. Vous m'ennuyez, avec tant de raisonne* ments.

LA GOUTTE. Je le crois bien. Je me tais, et je

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