Les habitants des Ëtats-Unis
le travail des hommes nécessaires à la production et à la fabrication de ces marchandises, mais toutes les autres sortes de travaux augmenteront de prix.
Le taux des salaires en Europe haussera encore par une autre cause, qu'il importe de bien connaître. J'ai déjà dit que les salaires ne doivent pas être estimés seulement d'après la quantité d'or ou d'argent, ni même d'après la quantité de subsistances que le salarié reçoit par jour, mais aussi d'après le nombre de jours où il a du travail ; car ce n'est que par ce calcul qu'on peut véritablement savoir ce qu'il a chaque jour de sa vie. N'est-il pas clair que celui qui serait payé à raison de quarante sous par jour et manquerait de travail la moitié de j'anoée, n'aurait réellement que vingt sous pour vivre, et que sa condition serait moins avantageuse que celle du salarié, qui, ne recevant que trente sous, pourrait travailler tous les jours? Ainsi, les, Américains faisant augmenter en Europe la demande et le besoin du travail, y feront aussi nécessairement augmenter les salaires, quand on supposerait même que le prix de la journée du salarié restât au même taux.
Peut-être, m'objectera-t-on, que cette nation nouvelle contiendra dans son sein tous ceux qu'elle fera travailler ; qu'ainsi son existence, n'ajoutant rien à la quantité de travail à faire en Europe, ne sera d'aucun avantage pour les hommes qui font ce travail. Mais je réponds qu'il est impossible que les États-Unis de r Amérique, tels qu'ils sont aujourd'hui, et à plus forte raison lorsque leur population et leurs richesses seront doublées, quadruplées, n'emploient pas, d'une manière ou d'autre, le travail des Européens. — Cela est impossible, parce qu'à cet égard les Américains ne seront
point dans une situation différente du reste des sociétés politiques, qui tontes ont besoin les unes des antres.
La fécondité du sol de TAmérique, l'abondance et la variété de ses productions, l'activité et l'industrie de ses habitants, et la liberté du commerce dont l'indépendance américaine occasionnera tôt ou tard l'établis-* sèment en Europe, assurent les relations de T Amérique avec les autres pays ; ç arce qu'elle fournira aux autres nations celles de ses productions qui leur conviendront, et que chacune en ayant qui lui sont particulières, les besoins et les avantages seront mutuels.
La seconde cause, que j'ai dit devoir coopérera Taugmentation des salaires en Europe est l'émigration, on seulement la possibilité d'émigrer vers l'Amérique, où le travail est mieux payé. Il est aisé de concevoir que lorsque cette différence sera bien connue,elle attirera dans les États-Unis beaucoup d'hommes qui, n'ayant d'autre moyen de subsister que leur travail, accourront dans le lieu où ce travail sera le mieux récompensé.
Depuis la dernière paix, les Irlandais n'ont cessé d'émigrer pour se rendre en Amérique, La raison en est qu'en Irlande les salaires sont bien moindres qu'en Angleterre, et que la dernière classe du peuple en souffre beaucoup. L'Allemagne a aussi fourni de nouveaux citoyens aux États-Unis; et tous ces hommes laborieux ont dû, en quittant l'Europe, y faire hausser le prix du travail de ceux qui y sont restés.
J'ajoute que ce salutaire effet aura lieu, même sans émigration, et résultera de la seule possibilité d'émigrer, au moins dans les États de l'Europe, dont les habitants ne seront pas forcés à s'expatrier par l'excès des
impôts, les mauvaises lois et l'intolérance dp gouvernement.
Oui, pour faire hausser les salaires, il suffit qu'il y en ait de plus forts à gagner dans un lieu où le salarié peut se transporter.
On a sagement remarqué dans les discussions élevées &ur le commerce des grains, que la seule liberté de les exporter, en soutenait et faisait hausser le prix, sans même qu'on en exportât un seul boisseau. Il en est de même pour les salaires. Les salariés européens ayant la facilité d'aller gagner en Amérique des salaires plus forts, obligeront ceux qui achètent leur travail de le leur payer un peu plus cher.
De là il s'ensuivra que ces deux causes du haussement de salaires, l'émigration réelle et la simple possibilité d'émigrer concourront à produire le même effet. L'action de chacune étant d'abord peu considérable, il y aura quelqu'émigration. Alors les salaires hausseront^ et l'homme laborieux voyant augmenter son gain, n'aura plus de motif assez puissant pour émigrer.
Mais l'augmentation des salaires ne se fera pas sentir également chez les diverses nations de l'Europe. Elle sera plus ou moins considérable en raison de la facilité plus ou moins grande qu'on aura d'émigrer. L'Angleterre dont les mœurs, la langue, la religion ^nt les mêmes que celles des Américains, doit naturellement participer à cet avantage plus qu'aucun autre État de l'Europe. On peut dire qu'elle doit doit déjà beaucoup à l'Amérique; car ses rapports avec elle, le débouché qu'elle y a trouvé pour ses marchandises, et qui ont fait hausser les salaires des journaliers qui travaillent dans ses champs et dans ses manufactures, sont
au nombre des principales causes de ses richesses, et de la puissance poliiique que nous lui voyons déployer.
Mais sans parler des autres avantages que peut procurer Taugmentation des salaires, il en est un bien précieux, que cette augmentation a produit en Angleterre : c'est celui d'y améliorer la condition de la classe d'hommes qui n'a que ses bras pour vivre, cW-à-dire, de la partie la plus nombreuse de la société. Cette classe, réduite ailleurs à la subsistance la plus étroite, est en Angleterre dans une bien meilleure situation. Elle y obtient par son travail de quoi satisfaire aux premiers besoins plus abondamment que dans beaucoup d'autres parties de l'Europe ; et il n'est nullement douteux que ce ne soit l'effet de l'influence qu'a eue le commerce d'Amérique sur le taux des salaires.
Je sais. qu'on peut dire que malgré Taccroissement du travail et des denrées en Europe, et malgré Témigratîon qui peut avoir lieu, les mêmes causes dont nous avons fait mention, et qui ont tant fait baisser les salaires, continueront d'agir, parce que ces causes sont inhérentes aux constitutions européennes, dont la liberté et la prospérité de l'Amérique ne corrigeront point les vices. On dira peut-être encore que le nombre des propriétaires et capitalistes, nombre si petit relativement à celui des hommes qui, n'ayant ni propriétés, ni capitaux, sont forcés de vivre de salaires, restera le même, parce que les causes qui réunissent les propriétés et les capitaux dans se^ mains, ne changerout point, et que par conséquent il remettra, ou plutôt il tiendra les salaires très-bas. Enfin, on peut ajouter que la tyrannie des lois féodales, la forme des impôts, Tac-
croissement excessif da revenu public, la police du commerce, auront toujours le» mêmes effets pour diminuer les salaires ; et que quand même l'avantage que l'Europe retirera, à cet égard, de l'indépendance, serait réel, il ne pourrait être durable.
A cela, il est aisé de faire plusieurs réponses. — J'observerai d'abord que si ce sont les gouvernements d'Europe qui s'opposent aux effets salutaires que Tindépendance de l'Amérique devrait naturellement produire chez eux, il n'en est pas moins intéressant de chercher à déterminer quels pourraient être ces effets. Peut-être viendra-t-il des temps plus heureux, où les vrais principes du bonheur des nations étant mieux connus, quelque souverain sera assez éclairé, assez juste pour les mettre en pratique.
/ f| On peut diminuer les causes qui accumulent et cou- / // centrent sans cesse les propriétés et les richesses en un petit nombre de mains. On peut abolir ou du moins adoucir beaucoup les restes de la féodalité. On peut changer la forme et modérer l'excès des impôts. On peut enfin corriger la mauvaise police du commerce ; et tout cela contribuera à faire profiter les salariés du changement favorable que la révolution d'Amérique doit naturellement occasionner.
Mais en admettant que toutes les causes qu'on vient d'indiquer concourent à tenir encore en Europe le travail des journaliers à bas prix, elles ne peuvent >cependant qu'affaiblir l'influence de la prospérité américaine, et non en détruire totalement l'effet. Quand tout resterait, d'ailleurs, dans )e même état, il n'y en aurait pas moins une plus grande consommation, et par conséquent plus de travailà faire. Or, ce^teconsom-
mation et ce travail croissant sans cesse, à raison de Taccroissement de population et de richesses du nouveau inonde , il en résultera nécessairement une augmentation de salaires en Europe ; car les causes qui s'y opposent n'agiront pas avec plus de force qu'à présent.
SUR LA NOBLESS£ HÉRÉDITAIRE ET l'ORDRE DES