C'est la fille de Franklin
2. C'était un ordre, ou plutôt une médaille militaire, instituée en l'honneur de tous ceux qui avaient pris part à la guerre de l'indépendance^ et qui devait passer à leurs enfants. L'opinion publique y vit un germe de noblesse^ et l'institution tomba d'ellemême devant le sentiment d'égalité.
sition directe avec la déclaration formelle des sentiments de leur pays? J'imagine que ce projet choque également le bon sens d'un grand nombre de ceux qui sont entrés dans l'afifaire sur les instances de ceux qui en ont eu Tidée , gens qui auront sans doute été éblouis par cette profusion de rubans et de croix qu'ils ont vus à la boutonnière des officiers étrangers. Trèsprobablement ceux qui désapprouvent l'institution^ ne l'auront pas combattue avec assez d'énergie , d'après un principe semblable à celui de votre excellente mère au sujet des personnes pointilleuses qui exigent toujours les moindres marques de respect. Si ces misères leur plaisent , disait-elle ^ ce serait une cruauté de les leur refuser,
A ce point de vue, peut-être si l'on m'avait demandé mon avis, je ne me serais pas opposé à ce qu'on les laissât porter leurs rubans et se chamarrer à leur guise, mais j aurais certainement repoussé Tidée de substituer ces honneurs dans leur postérité. L'honneur , celui, par exemple, que nos -officiers ont si justement acquis, est personnel de sa nature, il ne peut se transmettre à ceux qui n'ont rien fait pour l'obtenir. Chez les Chinois, le plus ancien, et , par sa longue expérience, le plus sage des peuples, l'honneur ne va pas en descendant, mais en remontant. Que, pour prix de sa science, de sa sagesse ou de sa valeur, un homme soit promu par l'empereur au rang de Mandarin, ses père et mère ont droit aussitôt aux marques de respect qui sont conférées au mandarin lui-même ; on suppose que c*est l'éducation, l'instruction et les bons exemples donnés par les parents à leur fils, qui l'ont rendu capable de servir la société.
Cet honneur ascendant est avantageux à l'Ëtat ; il encourage les parents à donner à leurs enfants une bonne et vertueuse éducation. Mais l'honneur descendant y conféré à une postérité qui n'a pu rien faire pour le mériter, n'est pas seulement absurde et iDJuste, souvent même il est nuisible à cette postérité. Il la rend orgueilleuse, il lui fait dédaigner des arts utiles, et la fait tomber dans la pauvreté avec toute la bassesse, la servilité et les vices qui l'accompagnent. Tel est l'état présent de ce qu'on appelle la noblesse en Europe. Ou bien, si , pour conserver la dignité de la famille , toutes les terres sont substituées à l'aîné des héritiers mâles, on verra éclore un nouveau fléau pour l'industrie et l'amélioration du pays, ce mélange odieux d'orgueil, de mendicité et de fainéantise qui a déjà dépeuplé et stérilisé la moitié de l'Espagne. Les familles ne cesseront de s'éteindre par le peu d'encouragement accordé aux mariages, et par le peu de soin apporté k l'agriculture.
Je souhaite donc que les Cincinnati, s'ils poursuivent leur projet, fassent porter les rubans de l'ordre par leur père et leur mère, au lieu de les transmettre à leurs descendants. Ce serait un précédent qui pourrait avoir de bons effets; ce serait aussi une manière d'obéir au quatrième commandement de Dieu qui nous dit : « Tes père et mère honoreras », mais qui nulle part ne nous commande d'honorer nos enfants. Certes, il n'y a pas de meilleure manière d'honorer les auteurs de nos jours, que de faire des actions d'éclat dont la gloire réfléchisse sur ceux qui nous ont élevés; et rien n'est plus convenable que de manifester par un témoignage ou un signe public, que c'est à leurs leçons
et à leurs exemples, que nous attribuons tout le mérite de ces actions.
Quant à Tabsurdité des honneurs descendants , ce n*est pas une simple thèse de philosophie ; on peut la démontrer mathématiquement. Par exemple , un fils n'appartient que pour moitié à la famille de son père ; il appartient pour l'autre moitié à la famille de sa mère. Si ce fils se marie dans une autre famille, le petit-fils n'appartient plus au grand-père que pour un quart, et l'arrière -petit -fils n'en descend que pour un huitième. Eacore quelques générations , ce ne sera plus qu'un seizième, un trente-deuxième, un soixantequatrième, un cent vingt-huilième , un deux cent cinquante-sixième. Ainsi en neuf générations, ce qui ne demande pas plus de trois cents années (et ce n'est pas là une noblesse fort ancienne), le sang de notre chevalier actuel de l'ordre des Cincinnati ne sera que pour un cinq cent douzième dans les veines du chevalier d'alors. Eu supposant que la fidélité des femmes américaines se soit maintenue aussi intacte pendant ces neuf générations qu'elle Test atijourd'hui, l'objet final est trop peu de chose, pour qu'un homme raisonnable brave les fâcheuses conséquences de la jalousie , de l'envie et du mauvais vouloir de ses compatriotes.
Faisons maintenant d'une autre façon nos calculs sur ce jeune noble, qui n'aura dans les veines que la cinq cent douzième partie du sang de notre chevalier actuel, et remontons au travers de ses neuf générations jusqu'à l'année même oii Tordre a été institué. Ce jeune chevalier a eu nécessairement un père et une mère ; voilà deux personnes qui avaient eu aussi chacune un père et une mère : ce qui fait quatre. En remontant
ainsi , on trouvera huit , seize , trente-deux , soixantequatre, cent vingt-huit, deux cent cinquante -six, et enfin, au neuvième degré, cinq cent douze personnes qui auront successivement existé , et concouru , pour leur quo^-part, à la création du futur chevalier de Cin-^ einnatus. Cette progression s'établit ainsi en chiffres :
Total 1,022
Mille vingt-deux individus des deux sexes pour engendrer un chevalier ! Supposons que dans neuf générations nous aurons mille chevaliers ; cela établit le concours successif d'un million vingt-deux mille pères et mères, à moins que dans le nombre il y en ait qui se soient avisés de faire plus d'un chevalier. Retranchons les vingtrdeux mille pour ce double emploi, et considérons si, après ui^e évaluation modérée des coquins, des sotSy des misérables et des prostituées qui seront nécessairement mêlés à ce million d'ancêtres, leur postérité aura grand sujet de vauter le noble sang des chevaliers de Gindnnatus. Les généalogistes futurs de ces chevaliers, en prouvant la filiation de cette gloire au tra.'tc^n»
de tant de générations (à supposer qne la gloire soit de nature à se transmettre), ne feront autre chose que de prouver le mince quotient de gloire que chacun des chevaliers pourra justement réclamer, puisque les calculs très-simples et très-clairs qae je viens d'établir, démontrent qu'à mesure que l'antiquité de la famille augmente, le droit à Tillustration des ancêtres diminue ; quelques générations de plus réduiront ce quotient de gloire à zéro.
J'espère donc que le nouvel ordre renoncera à la transmission héréditaire, et que, comme les chevaliers de la Jarretière, du Bain, du Chardon, de Saint-Louis et des autres ordres européens, il se contentera du droit viager de porter sa petite décoration et son petit ruban, il laissera cette distinction mourir avec ceux qui l'ont méritée : je suppose que ceci ne blessera personne. Quant à moi, lorsque j'entrerai dans une compagnie où se trouveront des visages nouveaux pour moi> je trouverai commode de reconnaître à cet insigne les personnes dignes d* uoe considération particulière. Gela épargnera à la vertu modeste l'embarras de provoquer nos égards en rappelant de façon indirecte et gauche qu'on a servi dans l'armée régulière.
La personne qui a fait le voyage de France pour commander les rubans et les médailles, a bien rempli sa mission Je trouve les décorations assez bien faites; mais de pareilles choses échappent difficilement à la critique. Quelques gens trouvent que les devises latines manquent d'élégance et de correction classique; et puisque nos neuf universités n'ont pu fournir un meilleur latin, ils disent qu'il est fâcheux qu'on n'ait pas fait les devises en anglais ; d'autres prétendent que le
titre de Gincinnatus ne peut guère convenir qu'au général Washington, et à un petit nombre d'officiers qui ont servi sans paie ; il en est qui ajoutent que l'aigle ressemble trop à un dindon. Pour moi , j'aurais voulu qo'on ne choisît pas l'aigle pour emblème de notre pays : c'est un oiseau d*un méchant caractère ; il ne gagne pas sa vie honnêtement. Vous le voyez perché sur quelque arbre mort, et là, trop paresseux pour pécher lui-même, il épie quelque oiseau pécheur; et dès que cet animal actif a pris un poisson , et qu'il le porte à son nid, pour nourrir sa femelle et ses petits, l'aigle fond sur lui, et lai enlève sa proie. Avec toutes ses rapines il n'est jamais en bonne position, et comme les hommes qui ne vivent que de fraude et de vol, il est ordinairement pauvre et souvent pouilleux. C'est d'ailleurs un poltron fiefié : l'émerillon , qui n'est guère plus gros qu'un moineau, l'attaque hardiment, et l'expulse de la contrée. Ce n'est donc pas un symbole convenable pour les braves et honnêtes Cincinnati d'Amérique, qui ont chassé de leur pays tous les émerillons*; il conviendrait beaucoup mieux à cet ordre de chevaliers que les Français appellent des chevcUiers d industrie.
Sous ce rapport, je ne suis pas fâché que la figure ressemble moins à un aigle qu'à un dindon, A dire vrai, le dindon est en comparaison de l'aigle un oiseau fort respectable, et d'ailleurs il est d'origine et de naissance un véritable Américain. On trouve des aigles
1. U y a un jeu de mots sur le nom de l'émerillon, en anglais, Kingsbird; les oiseaux du roi sont aussi les soldats de l'armée anglaise.
2d0 ESSAIS DE MORALE
partout, tandis que le dindon n'est indigène que chez nous; les premiers qu*on ait vus en Europe, ont été apportés en France, du Canada, par des Jésuites, et on en a servi , pour la première fois , aux noces de Charles IX ^ J'ajoute que le dindon (un peu vain et sot de sa nature, il est vrai, ce qui n'en fait pas un plus maur vais emblème), est un oiseau courageux; il n*hésiterait pas à attaquer un grenadier de la garde royale d'Angleterre, qui envahirait sa basse-cour, avec un habit rouge sur le dos.
Je laisse les critiques dont le latin de la devise a été l'objet. Nos braves officiers n'ont peut-être pas le mérite d'être de grands érudits, mais par leur courage ils ont bien mérité d'une patrie qui ne devrait pas ne leur payer qu'en gloire, ce virtutis prxmium^y qui est une de ^eurs devises. La légende : esto perpétua^ exprime un vœu excellent, s'il s'agit de la patrie; mais mauvais, s'il s'agit de Finstitution. Si nos soldats ont tout abandonné et tout perdu pour servir la patrie, il ne faut pas c[ue les États se contentent de leur rendre Vomnia ^ de leur première devise ; il faut les payer j ustement et les récompensergénéreusement.Onnedoitpas souffrir qu'avec leur chevalerie de nouvelle création, ils restent entièrement dans la position d*un personnage dont ces mots : omniareliquityme rappellent l'histoire. Vous savez que je me rappelle des histoires à tout propos. Ce personnage
1. Ce n'est pas tout à fait exact. Cortès trouva des dindons au Mexique, et on en vit en Espagne longtemps avant les noces de Charles IX.