Edmond Randolph, de Virginie
2. Tout ceci semble pris de Mably. Du moins on trouvera les mêmes idées exposées dans le Traité de législation, Amsterdam 1775, in-8*.
lerre pour Tobtenir. C'est le grand nombre de ces places qui rend le gouvernement britannique si orageux. La dispute des places est la vraie source de toutes les factions qui divisent sans cesse la nation, qui troublent les conseils, qui poussent le pays dans des guerres inutiles et malfaisantes, et qui souvent Tobligent à accepter une paix sans honneur.
Quels sont les hommes qui lutteront pour atteindre cette position lucrative, qui multiplieront les cabales, qui accableront d'injures leurs adversaires, qui traîlUeront dans la boue les plus honnêtes gens? Ce ne seront ni les sages, ni les modérés ; ce ne seront pas les amis de l'ordre et de la paix, c'est-à-dire les hommes les mieux faits pour remplir les fonctions pu* blicpies. Ce seront les hardis et les violents, les hommes qui mettent au service de leur égoïsme la force de leurs passions et une infatigable activité. Ce sont ceux-là qui se pousseront dans votre gouvernement et qui seront vos maîtres. Et ceux-là aussi seront trompés dans le bonheur qu'ils attendent de leur position, car les compétiteurs, qu'ils auront vaincus, n'en seront pas moins animés du même esprit, poussés par les mêmes désirs ; ils s'efforceront perpétuellement de traverser l'administration du vainqueur, de gêner ses mesures et de le rendre odieux au peuple.
En. commençant, nous pourrons sans doute établir des traitements modérés, mais nous verrons bientôt que cela ne peut durer longtemps. On ne manquera jamais de raisons pour proposer des augmentations; il y aura toujours un parti qui demandera qu'on donne toujours davantage au gouvernement, afin que le gouvernement soit en état de lui donner davantage. Toute
l'histoire est là pour nous apprendre que, dans tout Ëtat, dans tout royaume, il y a une lutte constante entre les gouvernants et les gouvernés, les premiers s'efforçant toujours d'obtenir davantage, et les seconds de moins payer. Gela seul a amené de grandes convulsions et des guerres civiles, qui ont fini par le renversement des princes ou par l'esclavage des peuples. En général, c'est le pouvoir qui l'emporte ; nous voyons que le revenu des princes augmente sans cesse et que cependant les princes ne sont jamais satisfaits et demandent toujours. Pins le peuple souffre de l'oppression des taxes, plus le prince a Isesoin d'argent pour distribuer parmi ses partisans et pour payer les troupes qui écraseront toute résistance et aideront le prince à piller à sou plaisir. Il n*y a pas un roi sur cent qui ne suivrait, s'il le pouvait, l'exemple de Pharaon : obtenir d'abord tout l'argent du peuple, puis lui prendre toutes ses terres et le réduire en perpétuelle servitude, lui et sa postérité ! On dira que nous ne proposons pas d'établir un roi. Je le sais. Mais il y a chez les hommes une inclinatioi naturelle pour le gouvernement royal. Quelquefois la monarchie les relève de la domination d'une aristocratie. Ils aiment mieux avoir un tyran que d'en avoii cinq cents. Gela donne mieux l'apparence de l'égalité entre citoyens, et c'est ce qu'on aime. Je crains donc, — peut-être suis-je trop craintif, — que le gouvernement de cet Etat n'aboutisse quelque jour à une monarchie. Mais je pense que cette catastrophe pourn être longtemps reculée, si, dans notre Gonstitution, nous ne jetons pas une semence de brigues, de factions et d'émeutes, en décidant que nos postes d'honneui seront des places de profit. Si nous ne prenons pas ce
parti, encore bien que nous ayions d*abord à notre tdte plusieurs magistrats et non pas une seule personne*, le nombre sera bientôt mis de côté et ne servira qu'à nourrir le fœtus d'un monarque, comme Ta fort bien dit Thonorable représentant de Virginie ; nous n'en serons que plus tôt les sujets d'un roi.
Quelques personnes pourront croire que je défends une utopie, et que nous ne trouverons personne pour nous servir dans les fonctions executives, si nous ne payons leurs services. Je crois que c'est une erreur. Il y a des faits qui m'inclinent à l'opinion contraire. Le poste de grand shériff, dans les comtés d'Angleterre, est une place d'honneur, mais elle ne rapporte rien. Au contraire, elle coûte beaucoup; aussi est- elle peu recherchée. Néanmoins elle est remplie et bien remplie, et d'ordinaire par un des principaux personnages du comté. En France, l'office de conseiller au parlement est des plus honorables ; aussi Tachète-t-on fort cher, n y a bien quelques droits de justice qu'on partage entre les magistrats ; mais ces droits ne montent pas à trois pour cent du prix de l'office. Comme l'intérêt légal est de cinq pour cent, chaque conseiller paye donc en réalité deux pour cent, atin de rendre la justice; tandis que le pays n'a rien à lui payer pour ses services. Je ne recommande pas ce système de justice; j'allègue seulement cet exemple pour montrer que le plaisir de bien faire et de servir le pays, ainsi que le respect qui s'attache à cette conduite, sont des motifs suffisants pour que certaines personnes se décident à donner leur
1. On avait proposé de diviser le pouvoir exécutif, projet qui fut heureusement rejeté. Cette division, empruntée de l'antiquité, était encore une des idées favorites de Mal)Iy.
temps au public, sans en attendre la moindre rétribution pécuniaire.
Je prendrai encore pour exemple une société respectable qui a fait rexpérience de ce régime et l'a suivi avec succès depuis plus de cent ans. Je veux parler des Quakers. Chez eux, il est de règle qu'on ne va pas devant les tribunaux; ils soumettent leurs procès k leu'rs assemblées mensuelles, trimestrielles, annuelles. Des comités siègent patiemment pour écouter les parties, et dépensent beaucoup de temps pour apaiser les différends. Les membres de ces comités sont soutenus par le sentiment du devoir et par le respect qu'on rend à leur dévouement. Il est honorable d'être ainsi employé; mais on n'a jamais ajouté k cet honneur ni traitement ni épices. Dans tout service public, moins grand est le profit, plus grand est l'honneur.
Et pour prendre un exemple chez nous, est-ce que le plus grand et le plus important des emplois, celui de général en chef, n'a pas été rempli pendant huit ans de suite, sans le moindre traitement, par un patriote^, que je craindrais d'offenser en lui donnant un autre éloge. Et cependant il lui a fallu partager toutes les fatigues et toutes les misères de ses braves compagnons d'armes, et souffrir des inquiétudes attachées à sa position. Et nous ne trouverons pas dans tous les États-Unis (rois ou quatre hommes ayant assez d'esprit public pour siéger durant le même temps dans un conseil pacifique, afin de présider à nos affaires civiles et de voir si les lois sont bien exécutées ? J'ai une meilleure opinion de notre pays. Je crois qu'il y aura tou-