LES «ÉVOLUTIONS D'ITALIE
par le génie. Chose étrange t un état social dont les violences m'iliiuires i'^m hiiouf un moins celles des plus mauvais jours de notre Terreur, un régime politique qui a produit dans les villes diverses de l'Italie plus de sept mille deux cents révolutions et plus de sept cents massacres { c'est la curieuse statistique établie par H. Ferrari), qui tous les cinq ou six ans amenait forcément la guerre civile, qui mettait en permanence l'assassinat et les plus odieuses perfidies, un tel régime a été si cherâ l'Italie, que jamais elle n'a voulu l'échanger contre le repos acheté au prix d'une diminution de son activité. La liberté de la guerre civile est à peu prés la seule à laquelle elle paraisse avoir tenu; ee qui, dans notre civilisation pacifique et timide, amène l'inleiMiplioii de toutes les fonctions sociales, était, pour ce peuple dévoré par le besoin de la vie publique, la condition même des grandes œuvres et de la fécondité créatrice. Qu'on se représente l'embarras de l'excellent Sismondi, républicain orthodoxe, protestant rigide, au milieu de celte farandole effrénée, qui renversait à chaque pas son bon sens si exact et ses principes si arrêtés 1 M. Ferrari s'y retrouve avec un instinct de race que je n'ai rencontré à un aussi haut degré chez aucun liistorien. 11 se met de la partie ; il entre dans celte ronde salanique, en sachant bien qu'elle mène à l'abimo; il en veut presque à ceux qui, en parlant de
ÎM LUS nfSVObUTIONS D'ITALIE
paix, d'union, de concorde, raie n lissent la marche sans cesse accélérée îles révolutions. Son Dieu est celui de Machiavel, un destin fatal qu'aucune loi ni aucun do g nie ne captive, qui condamne l'homme à toujours poursuivre un Lut, à ne jamais l'atteindre, ou à le trouver puéril s'il l'atteint, Une inépuisable jeunesse d'imagination, un goût vraiment atlique de la \ie et do l'action, encliaulcot sous sa phttuc l'horreur d'un monde sans foi ni vertu, et transforment pour lui cri fete un spectacle qui ne semble capable d'inspirer que le désespoir.
Je ne me dissimule pas les graves défauts qui nuiront au livre de M. Ferrari auprès des lecteurs plus soucieux d'un jugement solide, d'un style simple et pur, qUe d'aperçus hardis, de vérités fines et neuves exprimées sous une forme toujours exagérée. M. Ferrari est un penseur distingué, un artiste merveilleusement doué ; il connaitles ressources de notre langue, il la manie parfois avec bonheur ; et pourtant son style est trop souvent fatigant et heurté. Les traits charmants, lus expressions heureuses, les couleurs fortes et vives, abondent sous sa plume ; mais il ne semble pas se douter de l'art de fondre tout cela on une eonlexlure harmonieuse, solide, déliant la minutieuse critique. Ses vues sont en général justes et sures ; mais il ne parait pas beaucoup se soucier de l'exactitude et
LES KBYOLUTIOHS D'ITALIE.
Je lu clarté dans les menus détails. Sou livra est ainsi un singulier mélange de grandes qualités que peu apprécieront, cl de petites imperfections que tous verront au premier eoup d'oeil. Je ne le défendrai pas contre œusqui l'accuseront d'être systématique, paradoxal , irrespectueux pour toutes les convenantes politiques, littéraires, historiques ; je dirai seulement que pour moi il m'enchante, Jo commis peu de livres qui donnent il leur sujet tant du relief et du saillie, qui fussent naître autant de réflexions sur les choses de ce monde et sur quelque chose de plus encore. Les singulières lacunes qu'on y remarque, et eh particulier l'abstention de tout jugement inoral que l'auteur s'est sans doute imposée à dessein, ont elles-mêmes leur raison d'être dans celte histoire, je suis tenté de dire dans ce cauchemar étrange, d'où l'on sort en doutant si la nature humaine est infernale ou céleste, mais assuré que sa destinée n'est pas vulgaire et que quel que chose d'inconnu s'agite dans son sein.
Chaque pays inspire sa philosophie île l'histoire, et le meilleur moyen déjuger une nation, c'est d étudier les théories historiques qu'elle a provoquées. Les dôfauls dïi système de M. Ferrari sont les défauts mêmes de l'histoire de l'Italie; ut par lit ils sont pour nous souverainement instructifs. Comme tous les grands liennues.de son pays, M. Ferrari a la lièvre de soti
ïtièc ; il en est possédé plutôt qu'il ne la possède. Préoccupé d'une nécessité fatale qui fait succéder les révolutions aux révolutions comme se suivent les mouvements convulsifs du malade, M. Ferrari méconnaît Irop deux éléments qu'il faut maintenir dans L'histoire, ne fût-ce que pour la consolation des honnêtes gens, le hasard et la liberté. On dirait, en 16 lisant, que l'histoire n'est pas conduite par des hommes ; je ne vois pas dans tout son livre un seul acteur à qui il laisse un rôle personnel. Quel serait l'étonnement de tousecs Florentins, Pisans, Siennois, des douzième, treizième et quatorzième siècles, s'ils pouvaient lire l'ouvrage de leur compatriote du dix-neuvième siècle, et retrouver leurs passions irréfléchies, leurs emportements, leurs caprices, érigés.en théories abstraites et en lois inflexibles 1 Certes, l'historien philosophe a parfaitement le droit de découvrir dans les événements une foule de choses que les contemporains et les héros de ces événements n'y voyaient pas. Les grandes lois de l'histoire ne s'aperçoivent qu'à distance : à quatorze cents ans d'intervalle, nous jugeons, par exemple, quelcs barbares germains ont rendu au monde un grand service en y introduisant l'idée du droit individuel et de la libérai or on eûl sans doute fort ctonnÉSidoïne Apollinaire et Clovis en développant devant eux cette pensée-là. Nul n'a la formulé de lui-mémo; l'avenir saura