SOUVENIRS
graves, les statues des chevaliers, les armoiries, les niches peuples do bienheureux, \<>~ peintures antiques
la croisade, lout cela m'enchantait et faisait pour moi des jours de Tâte de tous ceux où j'assistais au culte divin dans ce temple incomparable. Et lorsque, à cerlaincs époques de l'année, les portes de l'ancienne sacristie étaient ouvertes, que les images dorées deMarie tenant son petit enfant et des douze apôtres se découvraient, et que le sacristain expliquait aux paysans, qui se pressaient en foule pour l'entendre, là valeur incalculable et les propriétés «nerveillcuscs des pierres précieuses qui se gardaient (Lins le trésor, j'en avais à rêver pour des semaines. » Un vieux livre de cantiques spirituels, copié par son père, fut la seconde cause qui développa le gemic de mysticisme déposé dans l'àmo fine et impressionnable du jeune Urenzer. I,a poésie et le symbole l'occupaient déjà lout entier ; il n'aimait la religion que dans son expression grandiose; les chants des lidèles réunis le ravissaient; au contraire, la prière du collège lui élail insipide, et lui-même nous apprend que jamais il ne put y attacher lu moindre valeur religieuse.
M. Cremerfailàcc propos une singulière confession, que je rapporterai parce que bien des personnes aimeront peut-être à voir leur propre barbarie excusée par
l'exemple d'un illustre penseur. Il avoue qu'en fait de musique religieuse il n'a jamais compris que les chants d'église, exécutés avec l'nsemble par le peuple, et fine toutes les combinaisons de la musique savante des modernes sont toujours restées pour lui Ici tre close. I ..iiihi. il |>i i ■ ■ i ■ u. *i h- ni il raient de même qu'elles préfèrent à toute la musique de l'Italie et même de l'Allemagne une belle psalmodie, le rhytlune de ces vieilles hymnes qui ont conservé leur physionomie primitive I lit, après tout, n' nu raient-elles pas, nu besoin, une théorie pour jusitiicrccftepréfi'reiice? Qu'est-ce que la musique d'église (je ne parle pns do ln musique sncrilége qui, de nos jours, usurpe ce nom; j'entends le plain-chant dans sa large et naive simplicité), qu'est-ce que le plain-chant, si ce n'est la grande et vraie musique, la musique des Grecs? Où faut-il aller pour entendre, à l'heure qu'il est, l'air charmant qui rendit si populaire dans l'antiquité le nom de Saphoî A l'église. Où faut-il aller pour entendre le rhylhmc des odes de Pindare, rhjthme sans lequel, il faut l'avouer, ces singulières compositions n'ont guère plus de valeur pou* nous que des cantates privées do leur chant? A l'église: un docte académicien l'a prouvé 1 . Dire qu'on n'aime
* H. ViiiccnL, Notices cl l-],>:lnuls <lrs ummiscrilsilc lu lliblio- Ûiitpiedti roi, t. XVI.
SI
.Mais il a pensé avec raison qu'il est certaines religions qui ne s'expriment liîen que par lu silence, el quo les souvenirs ont leur disert 1 ! ion, eo m me les sentiments eux-mêmes. 11 a voulu (railleurs que son livre portât l'empreinte austère île sa vie tonte vouée b I élude, et présentât un reflet de cet âge héroïque de la science allemande, dont il est lui-même, de nos jours, un des plus illustres survivants.
Quel siècle, en effet, dans l'histoire de la pensée, quo celui qui, annoncé de loin par le génie universel de Leibuitz, s'ouvre avec YVolf et llejne, cl s'achève, avec Sicbuhr, les Schleget, les Humuoldt , el l'esprit humain verra-t-il désormais une aussi merveilleuse
traduit par un savant de notre nation, cl qui se plaît, a chaque page de sou dernier écrit» !i rendre hommage au génie philologique des Sar.y ; des liuruouf! Mais il faut avouer qu'à part quelques illustres
D'U>' VIEUÏ PROFESSEUR »LLEa.VBD. Z2j
iamais décider la douane à laisser passer eu litre sédi- ■ lieux. A Paris, ce sont bien d'autres snjols d'élonnement. Lc pasleur Marron lui communique les inquiétudes de ses coreligionnaires; il voit Charles X suivre les processions dans les rues avec toute sa cour, « et cependant, ajoute-(-il, dans les sociétësd'liommes cultivés il n'était jamais question de théologie. Parmi les académiciens de Paris, je n'ai pas entendu prononcer un mot sur les différences de confession, si bien qu'on aurait pu croire qu'ils y étaient indifférents. Benjamin Conslanl lui-même, qui étail alors au plus fort de sa polémique, après l'accueil le plus aimable, ne me parla quelle choses scientifiques. »
Les habitudes cérémonieuses de l'Allemagne rendirent M. Creuzer fort susceptible sur un autre point beaucoup moins grave. « Ce qui me frappa surtout, ditil, dans les hommes d'État et les savants avec lesquels je me trouvai en rapporta Paris, ce fut l'extrême simplicité de leur extérieur. A l'une des séances de l'Institut, je dus Être averti par un de mes confrères que mon voisin étail le marquis de Pastorel, tant la mise et les manières de ce vice -président de la chambre des l'airs étaient loin de révéler sa haute position; le baron de Sacy entra dans le costume le plus modeste, sans aucune des nombreuses décorations qu'il avait droit de porter, avec des livres sous le bras. Daunou,
de PadouB et de Bologne ont 8U te singulier privilège, de compter jusqu'à nos jours plusieurs femmes parmi leurs docteurs. Madame CIoliLlo Tambroni a ligure jusqu'en 1 Ml 7 parmi les pwlcssr.urs du l'université de Bologne; clic y avait occupe, durant plusieurs années, la chaire do lilléraluro grecque, qu'elle quitta par refus do sonnent à la république clspadane, A Padoue, Hélène Piscopitt enseigna la philosophie et écrivit doctement sur la théologie) les mathématiques, l'astronomie ; à Padoue encore (d'autres disent à Itolofjnel, Novella d Andréa supplOa it son père dans l'enseignement du droit canon : ou avait seulement In précaution de Caire tendre ce jour-là un petit rideau devant la chaire. Chcji œs (loties dames, en effet, la science était loin de nuire à la beauté. J'ai vu à l'adoue, dans l'église de Saint-Antoine et sous le portique de l'Université, deux bustes d'Hélène i'iscopia en costume de bénédictine. Ilsjnslilienl la passion qu'elle inspira aux plus grands seigneurs do son temps, passion à laquelle elle se montra toujours insensible, bien que ses parents l'eussent relevée à son insu du voeu de . virginité qu'elle avaiL l'ait à l'âge de onze ans. On peut voir dans Toinasiui [Yiroium iltustrinm Etu<jiu) les port rails des autre; dames illustres de l'université de l'adoue; elles sont pour la plupart remarquablement bcjles, Je ne sais si l'un possède de mémo les portraits des
338 souvenirs femmes savantes de Hollande; mais ce que l'on connaît par oui-dire des charmes de madame Rulmkcnius (Vita Ruhnkenii, par Wyllcnbaeh, page Tl) est fait pour nous donner la plus haute opinion de leur beauté. Voilà certes plus qu'il n'en faut pour réfuter les méchancetés de Molière. De même, en effet, que les personnes pieuses auront toujours contre Tartufe un grief assez fondé, de même il me semble que les personnes sérieuses auront toujours quelque peine à approuver les Femmes savantes. Cette façon de présenter les meilleures choses par leur coté ridicule, celle préférence accordée à la vuk-nrilé bourgeoise sur la noblesse intellectuelle, parfois peut-être affectée, a toujours de graves inconvénients dans un pays comme le nôtre, où le ton est la règle à peu près souveraine de l'opinion, et je ne m'étonne pas que les sociétés distinguées de 1C7'2 aient fait tous leurs efforts pour arrêter à sa naissance ce dangereux ouvrage. Qu'il y aurait une belle apologie à écrire Pro doctoj'emmeo sexti !
Madame Wyttenbach, qui m'a engagé dans cette digression, élail Française d'origine et doclcur de l'université de Maibourg. Le beau milieu platonique où elle vivait et qui se montre si bien dans le principal de ses ouvrages, le Banquet de Léonlis, la fil accuser de paganisme parles piétisles du temps : il n'en était rien ; dans ses derniers jours, elle écrivait à Crcuzer :
« ,1'ni vécu ut je meurs dans les principes que vous a vu! connus à Wytlenbach. J'ai le bonheur de jouir tic la tranquillité d'àme la plus parfaite, La bienfaisance, recommandée d'une manière si louchante dans l'Évangile, a embelli mes jours et en embellit la (in. » L'avant-veille de sa mort, faisant allusion au commencement du Pliédon, elle lui envoyait encore ces mois, tracés de sa main élégante et ferme : «Le vaisseau de Dùlos se fait longtemps attendre. » C'est un curieux spectacle que celui de ces vieilles cl saintes mœurs se prolongeant presque jusqu'à nos jours, au milieu des bouleversements amenés par les révolutions. Lus déboires du pauvre Wytlenbach, ennemi des visites et de toute représentai ion officielle, au milieu des régimes nouveaux qui se succédaient en Hollande; sa douleur quand l'université de Leyde se trouva un malin n'èlreplus qu'une académie de l'Université do France, gouvernée par M. dis Fontanes et inspeclée par M. Noël; son désespoir quand il lui fallut, en qualité de membre de l'Institut de Hollande, s'affubler d'un habit galonné d'or et mettre des épauletlcs : tout cela forme un tableau très-piquant ef (rès-fmemcnl rendu. Comme Oubnkcnius, son maître, dont il nous a laissé la biographie, il se maria fort tard : mais Rulmlicnius « unissait le cullc des muses à celui des sirènes, de manière à plaire en même temps aux unes et aux
D'UN ïlEliX rROFKSSKIitl MLESIASD. Kl
île la pensée. Quand même timl le reslc sérail vnntic, il semble que la curiosité ne le serait pas; el, rpiaud même olle le sérail, relie façon d écouler la vie aura toujours été lu plus douce m;-.;iiùi'« d'exister.
Un homme forl laborieux cl fort zélé pour la bonne littérature, M. Livcl, vient de publier une nouvelle édition de V Histoire ile l'Académie f^iiçaise,\}3t Pellisson et d'Olivct, en l'accompagnant d'une introduction, d'éclaircissements et de notes qui témoignent d'une Irés-grande instruction. Les ouvrages de Pcllisson et d' Olive t sont devrais modèles de celle manière de raconter, simple, distinguée, pleine d'abandon, qui disparait chez nous de jour -en jour devant i'envahis-
' Histoire de l'Académie française, [Kir Pellissoi: et d'Olivel, avec une introduction, des éclaire tosnrwnl S cl dea notes, par M. Ch. Livet. Paris, Didier, 1858.
r/ifiSrant il ses origines révolutionnaires, qui ne l'exposaient que Irop aux envahissements de l'adminislralion, mois en se reliaclianl aux vieilles libertés de la plus ancienne" des Académies qui le composunt. La liberté n'est assurée que quand elle se fonde sur des institutions qui ont longtemps duré. On pourrait montrer que les seules planches de salut sur lesquelles se réfugie encore de nos jours quelque indépendance sont dits épaves de ce qu'on appelle en France l'ancien régime. Q'on essaye de se figurer un pouvoir, quelque autorisé à tout l'aire qu'on le suppose, qui ose porter atleinlcà cediiffic de iiuiminte, devenu sacramentel on littérature ; on n'y réussira pas. 11 y a là une barrière que la langue elle-même a consacrée. Sans le savoir et sans le vouloir. Richelieu, le jour où il fonda l'Académie, posa le grain de saille devant lequel devait expirer l'énorme puissance rionP il fut le principal créateur, la puissance de l'État. Le pays du monde où les institutions politiques ont été les plus faibles devait donner naissance à la plus forte institution littéraire qu'aucune nation ait possédée, et le programme du fondateur devait celle fois du moins se vérifier a la lellre : a l'Académie était assise sur des fondements assez Torts pour durer aufanl que la monarchie, n
Dés ses premières années, Wcadémic française fut violemment attaquée, et depuis elle n'a jamais cessé '
cuisent luit en une visite ordinaire, cl de (ouïes sortes de choses, d'affaires, de nouvelles, de belles-lettres. Que si quelqu'un de la compagnie avait fail un ouvrage, commeil arrivait souvent, il le communiquait volontiers à tous les autres, qui lui en disaient librement leur avis ; cl leurs conférences élaicnl suivies, lanlûl d'une promenade, tantôt d'une collation qu'ils faisaient ensemble. Ils continué] eut ainsi trois ou quatre ans, et, comme j'ai ouï dire à plusieurs d'entre eux, c'était a\ec un plaisir extrèim: cl un profit incroyable de sorte que quand ils parlent encore aujourd'hui de ce lemps-là et de ce premier âge de l'Académie, ils en parlent comme d'un âge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et foule la liberlé des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans autres lois que celles de l'amitié , ils goûtaient ensemble tout ce que la sociélé des esprits cl lu vie raisonnable ont de plus doux et de plus charmant 1 ., b
Voilà la première origine de rétablissement qui, agrandi et consacré par la sanction du roi, devint l'Académie française. Un teïl exercé eût pu dés lors entrevoir en cette réunion d'hommes spirituels et distingués le germe d'une institution littéraire sans doute, mais avant tout morale cl sociale. Celui qui s'y trompa lu t
1 Pelliison, pages 8-9.
rôle de Voltaire, par son esprit, sa conversation, ses manières, son impertinence avec les gens île qualité, est . aussi un véritable événement, et montre qu'une puissance nouvelle était apparue dans le monde, le jour où quelques bourgeois lettrés lirunt ngréer tomme un service d'Etat leurs réunions hebdomadaires et leurs efforts pour inaugurer un goût plus pur.
Je ne veux rien exagérer, et je m'exposerais à do fort graves objections si je préfais à l'ancienne Académie une entière liberté de gouvernement intérieur, qu'aucune institution en France, depuis le'lieizièmo siècle, n'a jamais possédée, L'Académie dépendait du roi, mais elle en dépendait directement ; or dépendre directement du roi, c'était alors la liberté. Ce qui rend le despotisme si pesant, ce qui en fait ù la longue une cause de destruction pour tout ce qui est libéral et élevé, c'est beaucoup moins le pouvoir absolu accordé à un seul que le partage de ce pouvoir entre des agents que leur position même condamne à être des hommes médiocres el tracassiers. Voilà pourquoi", dans l'ancienne monarchie, la sujétion immédiate a la royauté était une condition d'indépendance et donnait des libertés inconnues dans notre société contemporaine, même à ses meilleurs jours. Molière pouvait tout oser, à la seule condition de divertir le roi. Depuis que les privilèges ont disparu, le ridicule seul a conservé les
l'ACACÉÏlB FIUSÇMSE. SU conserve les noms que des grands écrivains, des grands politiques, des grands capitaines ; elle laisse ignorer ce qu'on doit de reconnaissance à l'homme du monde qui remplit bien les devoirs de son étal. Je regrette, pour ma part, le temps où un joli quatrain fait par un gentilhomme était un litre académique. L'épigramme était une garantie à défaut d'autre. Hélas I on l'a tuée sans que les ridicules qui y donnaient lieu aientdumûmc coup disparu.
11 faut, d'ailleurs, se rappeler que l'un des objets de la fondation de l'Académie était de purger 1a langue des scories que le pèdantisme de l'écdlc et du barreau y avaient introduites : écrira comme les gens qui parlaient bien, voilà ce qu'elle essayait d'enseigner par ses exemples et ses leçons. Il était donc essentiel qu'elle fit une large part dans son sein aux hommes qui reluvsi'ntnientlelon delà bofinc compagnie. Corn-art, le modèle du secrétaire perpétuel, n'écrivit ou plutôt n'imprima rien. Ah I ne dites pas qu'ils n'ont rien fait, ces obscurs beaux esprits dont la vie se passa a instruire le procès des mots et a peser des syllabes. Ils ont fait un chef-d'œuvre, la langue français:. Ils ont rendu un service inappréciable à l'esprit humain en créant le Dktiennaire, en nous préférant de celle liberté indéfinie qui perd les langues, en traçant autour de nous ces précieuses limites qui nous obligent à lor-
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lurer dix fois notre pensée avant de l'avoir amenée & un cadre possible et vrai. Longtemps, je l'avoue, ceg cil aines m'ont révolté ; je maudissais comme les Allemands les entraves qui nous empêchent à chaque instant de dire ce que nous voulons. Mais plus lard j'ai reconnu que c'était là un immense avantage et la cause même qui assure à noire langue son universalité. On n'a vraiment atteint la pleiiie-malurité de l'esprit que quand on est arrivé à voir qu'on peut toul dire sans appareil scolastique, avcc'la langue des gens du monde, cl que le Dictionnaire île l'Académie renferme ce qu'il faut poun l'expression de toute pensée, quelque délicate, quelque nouvelle, quelque raffinée qu'elle soif.
Il faut faire la même réponse aux objections tirées des lacunes que certaines personnes croient remarquer dans la liste des membres de l'Académie. 1* nom de Tascal est peut-être le seul dont l'absence ne puisse se juslilior par d'excellentes raisons. Descartes s'éiaii fait Hollandais, et d'ailleurs ce n'est pas à l'Académie française que ce génie essentiellement scientifique avait sa place. L'objection 'lirée de l'absence de Molière est bien plus faible encore. Je trouve au contraire la conduite de l'Académie très-délic-ile envers ce grand liomme. Elle ne l'admit qu'après sa mort, quand il ne pouvait plus ia compromettre. Y songe-t-on ? Les S6guier, les toîslin, les Kossuet, auraient pu voir leur
confrère exposé chaque soir aux sifflets du parterre et aux coups de bâton de Scapin ! L'homme qui se montre on public peut être un fort honnête homme et mime un homme de génie. Mais (à sa place je m'en consolerais) il aura toujours dans la société une condition à pari. 11 faut respecler ce formalisme nécessaire an bel ordre de la vie humaine, ci auquel l'Académie, gardienne des préjugés utiles , est particulièrement obligée de tenir. Tout le monde doit avoir des préjugés, excepté le critique. Alil plût à llicu que notre pauvre société démantelée eût plus <le ces limiles salutaires qui, eu inspirant a chacun le respect de luimême, produisaient à défaut de vertu la fierté, et servaient d'appui aux âmes que le devoir ou la religion ne soutiennent point assez !
Il n'est pas jusqu'à l'opinion fort répandue d'après laquelle les femmes exi'i'ivraicnt une certaine influence dans les élections, qui, au point de vue que je viens de développer, ne cesse d'filro un reproche contre l'Aca. dêmie. J'ignore complètement si le fait est fondé, et je suis porté a croire que c'est là un de ces commérages provenant du besoin qu'ont les gens du dehors de supposer qu'il se passe quelque chose derrière les coulisses; mais, s'il était vrai, je n'y trouverais rien que de fort naturel. Il serait certes déplacé que, dans un corps scienLilii|ue, les femmes si; mêlassent île .juger le
mérite des candidats, chimistes, physiciens, philologues, etc.; mais dès qu'il s'agit de tact et de goût, elles peuvent, elles doivent môme avoir un avis. Les femmes ont eu une part dons la formation de l'esprit français ; il faut leur laisser le droit detravailler dans la forme qui leur appartient à l'amélioration du goût et des mœurs.
Que de grandes concessions aient été nécessaires pour créer cette espèce de maîtrise en fait de bon Ion que l'Académie représente parmi nous, on ne saurait le méconnaître. Les matières spéculatives, en cessant d'Être l'apanage de l'école et eu passant sous le contrôle des hommes du monde, se virent assujetties a des nécessités inconnues jusque-là. On peut croire que l'esprit français, dégagé de ces entraves, eût monlre en certaines matières plus de sérieux, et qu'en général les travaux de première main, moins rejetés dans l'ombre par les brillants succès du talent et de l'art d'écrire, se fussent plus ri cl lemenl développés parmi nous ; ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que sans celte longue éducation de style et de rhétorique,- l'esprit français n'eût point eu ce qui fait son cachet particulier. Je ne voudrais point passer pour un de ces flatteurs toujours attentifs h caresser les défauts de leur pays, cl le pire défaut du nôtre est sans contredit cette coqucltcrie qui lui fait croire trop volontiers que tout le
monde pense à lui ut l'admire, même quand on le plaint, l.c génie IVaneais n'est pas de tous ceux qui se partagent le monde le plus philosophique, le plus poétique surtout; mais c'est certainement le plus complet, le plus mesuré, le plus propre ù créer une forme de culture intellectuelle qui s'impose à tous. Croyant beaucoup plus au bon sens et aux facultés communes de l'esprit humain qu'aux dons de la raison réfléeliie, les vrais représentants du goût français traitent impitoyablement de pédantisme tout ce qui ressemble à des habitudes professionnelles, tout ce qui implique un langage technique et spécial. De là des jugements souvent superficiels, mais aussi une merveilleuse aptitude pour donner à tonte chose une forme civile et polie. Certes, s'il y a deux professions qui exigent une discipline particulière de l'esprit, ce sont celles du médecin- et de l'homme de loi; et pourtant que ne doivent pas ces deux professions au bon sens de Boileau, de Molière, de l'auteur des Plaideurs! Un odieux héritage de là barbarie, dont la persistance jusqu'à la fin du dernier siècle est un vrai prodige, la torlurejudiciaire, n-l-elle été abolie par des magistrats, par des jurisconsultes'.' Nullement. Notre confrère, M. Lahoulaye, e1i faisait récemment la remarque 1 avec son
1 Préface de ['Institution au droit français de Claude Fleury. IViris, Durand, I8i&.
sens si droit cl sa forte érudition. Les légistes les plus honnêtes cl les plus judicieux en parlent comme de lu chose du monde la plus naturelle, et si l'Assembéc nationale, qui n'était pas composée de légistes de profession, rie l'eût abolie, je n'affirme pas qu'elle n'eût trouvé place dans le Code d'instruction criminelle à cùlé de tant de restes de l'ancien Clialelel.
A Dieu ne plaise que je rabaisse les droits des spécialités ou que je veuille diminuer la créance qu'elles méritent. Je conviendrai même, si l'on veut, que l'existence d'un corps moins soucieux du fond des choses que de la forme constituerait un vrai danger-cl ferait dégénérer la culture de l'esprit en une vaine rliélo-^ rique, s'il ne trouvait d'utiles secours dans les liens élroifs qui l'unissent, au sein de l'Institut, à des compagnies plus essentiellement savantes. L'investigation, en effet, dans le champ des études historiques comme dans celui de la nature, suppose des précautions dont les hommes du monde, d'ordinaire trop peu en garde contre l'erreur ou la fraude, sont peu capables. Constater un fait n'est pas si facile qu'ils le pensent, et quand les personnes peu au courant des méthodes veulent se former un jugement dans les choses qui sont du domaine des savants de profession, il y a infiniment à parier qu'elles tomberont dans quelque grosse erreur. Mais les spécialités ne sont pas tout : une Acadé-
L'ACADÉMIE FRANÇAISE. Ml
mie des sciences, divisée, comme celle de Ucrliu par exemple!, en deux sections, l'une pour les sciences physiques el mathématiques, l'autre pour les sciences historiques et philologiques, est loin de correspondre a l'ensemble de l'esprit humain. IL y a encore le coté moral de toutes- ces éludes, l'esprit, le talent, le caractère, etio-i s iin]r''lhii-N;d)k's et sans application à un sujet spécial. Souvent des esprits nuls et des hommes peu honorables eut fait des découvertes importantes et des travaux utiles. Il est donc essentiel qu'à côté des Académies qui représentent les branches diverses du savoir positif, il y en ait une qui représente la noblesse même de l'esprit humain dans ses applications les plus diverses. Les fondât cure de l'Institut, dominés par les idées étroites de leur temps, no comprirent point cela : l'Académie française fut pour eux une spécialité comme une autre; ils en tirent une Classe de grammaire ! La grande renaissance delà société française qui s'opéra vers 1810 ramena les choses à un meilleur étal. I, 'esprit groisièremenl positif du commencement de ce siècle ne régna plus en maître : uno part fut faite au goût littéraire el aux opinions des gens du monde, opinions très-saines dans leur généralité, car elles ne dérivent point de théories abstraites, elles ne reculent pas devant les contradictions, elles n i Ii ni ■■■ l J ■:
On arrive ainsi. de toutes paris à ce grand résultat qu'en définilive l'Académie, à choque époque, a fait ce qu'elle devait faire : au dix- septième siècle, elle a fait la langue noble à laquelle nous devons ce qu'il y a de meilleur dans la. discipline de notre pensée ; au dixhuit iéme siècle, la philosophie; au dix"- neuvième, je ne sais trop comment exprimer les devoirs tris -compliqués qui pèsent sur elle, chargée qu'elle est de suppléer à l'absence de toute autre aristocratie; mais si l'on veut appeler du nom de résistance la protestation morale qui, a certaines époques, est le premier devoir de ceux qui ne veulent pas être complices de l'abaissement des caractères et des esprits, il faut dire que l'Académie a noblement résisté. La révolution avant détruit parmi nous tout ce qui pouvait faire contre-poidsau pouvoir exorbitant, de l'Etat, il n'est resté debout, pour maintenir les droits do la conscience individuelle, que la religion et l'esprit. La religion, à d'autres époques, a héroïquement résisté, cl je persiste à croire qu'il y a dans le chrisliiïïiisnn? tics éléments dont un libéralisme éclairé pourrait lirer parti. La religion, en elTet, étant la chose du monde la moins susceptible d'élrc administrée, finit toujours à la longue par devenir une machine d'opposition contre les régimes qui veulent tout régler. Mais il faut avouer qu'à part de belles exceptions, l'Église ne semble pas rêver de nos
jours la gloire des Clirysosiomo et des Thomas llockol. Les hommes voués aux travaux de l'esprit se sont ainsi trouves presque seuls chargés du rôle des anciennes aristocraties, sans rien de ce qui rendait si facile à ces dernières l'accomplissement de leurs devoirs.
Ceux qui reprochent a l'Académie de n'être pas de son temps en font donc en réalité le plus bel éloge. 1,'esscnlicl, de notre temps, n'est pas de créer, mais de durer et de résister. En littérature, comme en toute chose, les ordres ont élé confondus. Jïotro siècle, mesurant tout à ses idées matérialistes cl mercantiles, a cru, en établissant ou plutôt ije demande à mes savants col la boni leurs de conserver à cet égard mon opinion ■ personnelle) en exagérant la propriété liltérairc, relever, cl, comme on dit, émanciper le Iravail de l'esprit. On n'a pas vu que par là on faisait une profession entre tant d'aulres ; or qui ne voit que si les lettres sont une profession, c'est la dernière de toutes? Descartes, Bossuet et les grands écrivains de leur ûye élaienl-ils des hommes de lettres? Son ; en ce temps-là, on élait gentilhomme, on était evèque, on élait magistrat, on était académicien, et on écrivait si l'on avait quelque motif pour cela. Du moment que la carrière des lettres peut è!rc embrassée comme lucrative, elle perd toute sa noblesse. I.e genliliiomme d'autrefois, qui n'eût pas daigné recevoir le roturier plus riche que lui, traitait d'é-
L'ACAOÊMIE PBASÇAISE,
gai à égal l'Iiomme de lettres pauvre. Eùt-il agi de la sorte si la. fonction île l'homme de lettres eût été un métier comme un autre? L'opinion, qui est toujours fondée en quelque chose, n'accorde ce haut degré d'estime qui constitue la noblesse qu'ace qui ne rapporte rien ; elle sent que ce qui donne la gloire ne doit être payé que par la gloire, et que l'inviolabilité des caractères est bien moins garantie par la richesse que par l'honneur et la fierté.
Que l'Académie continue à remplir son devoir, qui est de maintenir la délicatesse de l'esprit français au milieu des rudes épreuves que noire siècle lui fait subir, de protester contre la grande erreur qui porte no3 contemporains à regarder comme un obus tout ce qui fonde l'indépendance de l'individu, de combattre ce goût du vulgaire qui fait les succès depuis que la littérature a cessé de prendre son idéal dans la société polie. « Qu'elle ne soit, comme le disait il y a un an un de ses membres dont le noble cœur a un écho pour tout ce qui est grand ', qu'elle ne soit à aucun degré complice de l'engourdisse nie ni moral et intellectuel de notre temps; qu'elle nous fasse respirer le souffle d'un meilleur avenir 1 u A toutes les époques, il y a eu une basse littérature ; mais le grand danger de notre
1 M. de Monialembert, Discours d'ouverture de la séance des tm>l Académies de l'Iiulilut £ii 1857.
siècle est que cette basse littérature, profitant (le nos désastres, tend déplus en plus à prendre le premier rang. L'Académie est mieux placée que personne pour comballre ce mal : elle est en possession du seul privilège qui ail survécu à nos révolutions; elle a une tribune, la plus écoutée de toutes ; elle confère le droit de lout dédaigner. Quand oh sait iiien comprendre l'essence cl la mission d'un tel corps, on doit voir que les faulcs littéraires sont de sa part de peu' de conséquence ; quant aux fautes scientifiques, il lui est difficile de lus éviter : l'essentiel est qu'il no commette jamais une faute de tact.