LA POÉSIE DE L'EXPOSITION
On raconte qu'à la foire d'Ocadh, rendez- vous commercial et congrus littéraire de l'Arabie avant Maliomcl, les poêles dos diverses tribus récitaient publiquement leurs vers, et que les pièces qui avaient le plus captivé l'admiration (les andtlnii t\s étaient écrites en lettres d'or et suspendues avec des clous d'or aux portes de la Caaba ; telle est l'origine des sept Monllakat, ces poèmes admirables où se peint avec tant de charme la vie arabe anté-islamique. Il n'est pas douteux que les produits étalés au palais de l'Industrie ne soient supérieurs de tous points à ceux qui figuraient à la foire d'Ocadli; mais les parlisans les plus déclarés du pro-
la beauté ; la poésie des trouvères ni des Minneànger s'y raltaclie comme à son berceau. On cilerait à peine un Heu du monde où les hommes se soient donné rendez-vous; ctaulour duquel l'art et lu poésie ne se soient point épanouis.
Quand ie moyen ■jpe en décadence nul épuisé (unies les ressources de sa vie poétique et religieuse, une institution pleine d'originalité \int les renouveler pour quelque temps, (le fut un spectacle extraordinaire que ce jubilé de l'an 1500, où l'on vil plus de deux millions d'hommes acenuris, sous l'impulsion d'une foi vive encore, de toules les parties de la chrétienté. A cerlains jours Rome compta dans son sein jusqu'à deux cent mille étrangers; il fallut faire des brèches aux murs pour éviter les accidents qui se multipliaient aux portes. Malgré plus d'un détail qui sentait la dégradation clos temps, le jubilé eut son poème. Dante se trouva à Rome en-1 500; il vil les deux longues liles de pèlerins qui fraversaicnl le pool Saint-Ange, « d'un côlé, ayant tous le front tourné vers le château pour aller à Saint- Pierre, de l'autre, allant vers le mont. » [Inf., XVIII.) Il se souvint de celte image dans son Eu fer, et, en mémoire de l'événement qu'il diviserait comme le plus grand du siècle, il plaça en 15011 son voyage à travers les régions. invisibles. L'art, comme la poésie, consacra la grande assemblée du monde chrétien.
personne ne s' est plaint que quelque chose lui manquât. Est-il un plus grand signe île la révolution qui s'est accomplie dans les opinions humaines cl du déplacement qui s'est fait dans la valeur relative des choses? N'cst-il pas évident que le monde a perdu en noblesse, et qu'à ses hautes ambitions d'autrefois, qu'on appellera, si l'on veut, chimériques et barbares, ont succédé des soins plus humbles cl plus positifs? Le prophète de notre âge, Fourier, avait prédit qu'un jour, au lieu de se rencontrer dans des batailles ou des conciles œcun]éuir|ue^. 1rs portions rivales de l'humanité se disputeraient l'excellence dans la confection des petits gâteaux. Sans doute ce grand progrès n'est pas encore pleinement accompli ; mais bien des pas ont été faits en ce sens : il y a quelques jours, les plus fortes télés de l'Europe étaient occupées à décider' quelle nation fabrique le mieux la soie ou le coton.
Il serait téméraire de proférer ici des paroles de récrimination ou de blâme; habitué il respecter les faits accomplis, notre temps n'admet pas volontiers que l'on critique la direction générale de son mouvement. On ne saurait nier, d'ailleurs, que les améliorations matérielles, quand elles contribuent à élever le niveau des classes inférieures et à rapprocher les peuples, ne servent à une fin religieuse et morale et n'aient, par conséquent, droit au respect. L'erreur n'est pas de procla-
loppement înU'l loti nul. Mais, loin que les progrès de l'arl soient parallèles à reux que fa il une nation dans le gont du ttitiftirttibti- 1 je sui> oldi»é de nu* servir de ce mol barbare pour exprimer une idée peu française), il est permis de dira sans paradoxe que les temps el les paya où le confortable est devenu le principal alliait du public ont été les moins doués sous le rapport de l'art.-Les deux plus beaux moments artistiques de l'histoire de l'humanité sont, à n'eu pas douter, ceux (■nu nous présentent la Grèce an cinquième siècle avant l'ère chrétienne et l'Italie de la Renaissance. Or, si nous éludions de près ces deux grands moments, nous verrons qua coté d'un sentiment du beau merveilleusement développé il y avait absence presque complète de soin pour tout ce qui lien! au bien-être el aux commodités de la vie. Le confortable privé était chez les Grecs à peu près inconnu; ces citoyens de petites villes, qui élevaient autour d'eux tant d'admirables monuments publies, demeuraient dans des maisons plus que modestes, dont quelques vases, clicfs-d'ceuvre d'élégance, il est vrai, faisaient tout l'ameublement. Vit-on jamais plus de grâce cl de simplicité réunies que dans celte ravissante procession des Panathénées de la celta du Parlhénon ? Le costume de ces jeunes filles, qui nous représentent l'aristocratie d'Athènes, ne surpasse point le luxe des paysannes ; les objets
LA POÉSIE DE L'EXPOSITION. 3fll sentiment do lu grande beauté, la prétention de l'art, si elle ose se produire, n'aboutissant qu'à des œuvras gauches et niaises. Est-ce faille de bonne volonté ou par suite d'un goût dominant et exclusif? Non, certes ; car, dans son admiration, l'Anglais est le plus confiant * et le plus éclectique des hommes. C'est mie la commodité exclut le style; un pot de fabrique anglaise est mieux adapté à sa destination que tons les vases grecs de Vulci ou de Kola ; ceux-ci sont des ouvres d'art, tandis que le pot anglais ne sei n jamais qu'un ustensile déménage. Pourquoi Itome est-elle un des lieux du monde où l'on s'élève le mieux un sentiment rte* grandes et bellcs^choses'.' Parce que la vie vulgaire y csl presque effacée. Le jour où les petites habitudes de la civilisation européenne y deviendraient dominantes le jour on des magasins imités des boulevards remplaceraient les pauvres boutiques de la place Kavonc, où des cheminées de manufactures fumeraient sur l'Avenfîn, Home, je veux dire la Rome chère à tout ce qui pense et qui sent, la cité de lame, comme l'appelait Byron, n'existerait plus.
Mais je vais établir ma Ihèse par un exemple bien plus décisif cl qui constitue un fait capital dans l'histoire de 1 humanité. Il existe une nation qui, longtemps avant toufeslcs autres, a été eu possession des procédés de l'industrie la plus raffinée, qui, jusqu'à la lin du der-
sic, Cl que, d'application
l'Europe; en sorlu qu'il n'y a nulle exagération dans telle formule historique soutenue par M, Abel Rémusal : Le luxe européen est d'Angine asiatique et BlirlouLcliirioise'. Mais le développement de ces théories m'entraînerait trop loin, et m'engagerait dans des considérations qui passent en France pour des paradoxes. Je m'arrête donc à cet incontestable résultat, que le progrès de l'industrie n'est nullement, dans l'histoire, parallèle à celui de l'art et de la vraie civilisation, puisque les deux sociétés où l'art s'est élevé à la plus
. plutôt
justice qu'elle conserva toujours le sculimcnUiu grand style, cl repoussa le colifichet, mémo aux époques du
1 Al>cl Rémusat, dans 1« Journal asiatique, tomo 1" (1822], [uges 13G ei suivante*.