‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 45 sur 45 · S7Ï . LA POÉSIE DE L'ES POS ITI ON · texte numérisé non relu

S7Ï . LA POÉSIE DE L'ES POS ITI ON

boueux, on les dernières (races de celle aelivilé frivole furent ensevelies. Que de gens de nos jours dont l'idéal ne dépasse pas le bonheur des Allantes, un bonheur plat et vulgaire, un âge de plomb ou d'élain, (|ui ferait regretter l'âge de fer, où, toute beauté morale ayant disparu, louto pensée étant éraoussée, i! ne resterai! plus pimr remplir In vie que le plaisir I Le plaisir, c'est trop dire : le plaisir suppose de l'aclivile, de l'éveil ; les siècles sérieux et austères ont éle plus gais que le nuire. Ce qui survivrait, ce serait la sottise, conlenle d'elle-même, s 'épanouissant à son aise an soleil et procédant sans regrets aux funérailles du génie.

Ne nous étonnons donc pas si notre jubilé Industriel n'a rien inspiré ni rien produit dans l'ordre de l'esprit. Spectacle éblouissant pour les veux, étude instructive pour l'homme pratique et spécial, il dil peu de chose à la pensée. Où est dans tout cela le sentiment des desli- ' tinées supérieures de l'humanité? Il serait injuste de demander au palais de l'Industrie ce qu'il ne pouvait donner, et aucune des observations qui précédent rie renferme le moindre reproche ni contre l'idée en ellemême, ni contre la manière dont elle a élé exécutée, j'ai voulu montrer seulement, par un des exemples les plus considérables de notre siècle, combien les événements qui parlaient lopins vivemenl à l'imaginai ion

des liommcs sont de nos jours amoindris, combien les sources poétiques du monde conlempuiaiu sont lu ries, comment enlin la poésie n'est plus que dans !c passé, eu sorte que les vrais poêles de notre temps sont îe critique et l'historien qui vont l'y chercher..

Loin de nous ces lamentations d'esprits chagrins qui, bornés dans leurs sympathies à une époque ou ù une forme du passé, s'obstinent, par une sorte de défi . contre l'opinion, à appeler perversion ce que d'autres appellent le progrès. A quoi nous servirait l'histoire si clic ne nous apprenait à distribuer avec la plus grande précaution l'éloge et le blâme aux révolutions , qui s'accomplissent, cl dont les dernières conséquences ne se sont point encore manifestées? Le blâme, d'ailleurs, serait ici tout aussi déplacé que l'enthousiasme. Notre siècle ne va ni vers le bien ni vers le mal ; il va vers la médiocrité. En toute chose, ce qui réussit de nos jours, c'est le médiocre. On ne saurait nier que l'application générale des esprits à des poursuitesmesquines, mais assez inoffensives, n'ait effacé du monde beaucoup de mal. Mais les grands cèles du développement humain en ont-ils profité? La foule qui se presse sous ces voûtes de crislal esl-cile plus éclairée, plus morale, plus vraiment religieuse qu'on no l'était il y a deux siècles? On en peut douter, Il ne semble pas que beaucoup de personnes soient sorties

Lorsqu'on voyageont dans la presqu'île armoricaine on dépasse la région, plus rapprochée du continent, où se prolonge la physionomie gaie, mnis commune, de la Normandie el du Maine, cl qu'on entre dans la véritable Bretagne, dans celle qui mérite ce nom par la langue et la race, le plus brusque changement se fait sentir tout à coup.. Un vent froid, plein de vague et de tristesse, s'élève et transporte l'âme vcrsd'autres pensées ; le sommet des arbres se dépouillcet se lord ; la bruyère Blond au loin sa teinte uniforme ; le granit perce à choque pas un sol (rop maigre pour le revêtir; une mer presque toujours sombre forme à l'horizon

resserré maintenant aux confins du monde, au milieu des rochers et des montagnes où ses ennemis n'ont pu le forcer, est en possession d'une littérature qui a exercé au moyen âge une immense influence, changé le tour de l'imagination européenne et imposé ses motifs poétiques à presque toute la chrétienté. Il ne faudrait pourtant qu'ouvrir les monuments authentiques du génie gallois pour se convaincre que la race qui les a créé? a eu sa manière originale de sentir et de penser, que nulle part l'éternelle illusion ne se para de plus séduisantes couleurs, et que, dans le grand concert de l'espèce humaine > aucune famille n'égala celle-ci pour les sons pénétrants qui vont au cœur. Hélas I elle est aussi condamnée à disparaître, celle émoraude des mers du couchant ! Arthur ne reviendra pas de- son île enchantée, et saint Patrice avait raison de dire à Ossian : « Les héros que tu pleures sont morts; peuvent-ils renailrc 7 » Il est temps dénoter, avant qu'ils passent, les tons divins expirant ainsi ù l'horizon devant le tumulte croissant de l'uniforme civilisation. Quand la critique ne servirait qu'à recueillir ces échos lointains et à rendre une voix aux races qui ne sont plus, ne serai L- ce pas assez pour l'absoudre du reproche qu'on lui adresse trop souvent et sans raison de n'être que négative ?

De bons ouvrages facilitent aujourd'hui la tache de

douze années avec le luxe que le riche amateur anglais sait déployer en ses publications, attestera un jour combien la conscience des races celtiques fut encore vivace dans noire siècle. Seul, en effet, le patriotisme le plus sincère pouvait inspirer ù une femme le courage d'en lie prendre et d'achever un aussi vaste monument. — I, 'Ecosse et l'Italie" se sont également enrichies d'une foule de travaux sur leur ancienne histoire. Notre Bretagne entin, quoique trop rarement étudiée avec celle rigueur de philologie et de critique que l'on exige maintenant dans les œuvres d'érudition, a fourni aux antiquités celtiques son contingent de travaux estimables. Ne sulïil-il pas de citer M. delà Villcmarquè, dont le nom restera désormais attaché a ces éludes parmi nous, et dont les services sont assez incontestables pour que la critique n'ait point à craindre de le déprécier aux jeux d'un publie qui l'a accepté avec tarit d'empressement et de sympathie?

Si l'excellence des races devait être appréciée par la pureté de leur sang et l'inviolabilité de leur caractère, aucune, il faut l'avouer, ne pourrait le disputer en

types nationaux. L'Irlande en particulier (et la pculûlre est le secrcL do son inwnéiliahlc liiililessc) est la seule lerre de l'Europe où l'indigène puisse produire les titres de sa descendance, et désigner avec certitude, jusqu'aux ténèbres a rite-historiques, la race d'où il est sorti.

C'est dans cette vie retirée, dans celle défiance contre tout ce qui vient du dehors, qu'il faut chercher l'explication des traits principaux du caractère de la race celtique. Elle a tous les défauts et toutes les qualités de l'homme solitaire : à la fois lière et timide, puissante par le sentiment et faible dansl'aclion ; chez elle, libre et épanouie; à l'extérieur, gauche et embarrassée. Elle se délie de l'étranger, parce qu'elle y voit un fifre plus raffiné qu'elle, et qui abuserait de sa simplicité, Indifférente à l'admiration d'autrui, elle ne demande qu'une chose, qu'on la laisse chez elle. C'est par excellence une race domestique, formée pour la famille et les joies du foyer. Ciiei aucune race, le tien du sang n'a été plus fort, n'a créé plus de devoirs, n'a rattaché l'homme à son semblable avec autant d'étendue et de profondeur. Toute l'institution sociale des peuples celtiques n'était à l'origine qu'une extension de la famille. Lue ex pression vulgaire attesteencore aujourd'hui que nulle part la trace de celte grande organisation de la parenté ne s'est mieux conservée qu'en lire-

m u poftsit! nss races celtiques.

lagnc. C'esl on cITel une opinion répandue on ce pays que le sang parle, cl que deux parenls inconnus l'un ît l'autre, se ronconlrarif sur quelque point du monde que ce soit, se recou nain seul à la secrète et mystérieuse émolion qu'ils éprouvent l'un devant l'aulrc. Le respect des morls lient an même principe. ÎS'ulle part la condition des morts n'a été meilleure que chez les peuples bretons ; nulle part le tombeau ne recueille autant de souvenirs et de prières. C'est que la vie n'est pas pour ces peuples une aventure personnelle que chacun court pour son propre comple et a ses risques et périls : c'est im anneau dans une longue tradition, un don reçu et transmis, une deffe payée et un devoir accompli.

On aperçoit sans peine combien des natures aussi fortement concentrées étaient peu propres à fournir un de ces brillants développement qui imposent au monde l'ascendant momentané d'un peuple, et foîlà sans doute pourquoi le rôle extérieur delà race nyrnrique a toujours été secondaire. Dénuée d'expansion, (■Ir.myère à bu le idée d'iip-ission et do conquête, peu soucieuse de faire prévaloir sa pensée au dehors, clic n'a su que reculer tant que l'espace lui a sufli, puis, acculée dans sa dernière retraite, opposer à ses ennemis nnc résistance invincible. Sa fidélité même n'a été qu'un dévouement inutile. Dure à soumettre et toujours en arrière du lemps, elle est fidèle à ses vain-

(jiHUirs quand ceux-ci no le sont plus à eux-mêmes. La dernière, elle a détendu son indépendance religieuse contre Home, et ellc'cst devenue le plus ferme appui du catholicisme ; la dernière en Franco, elle a défendu son indépendance politique contre le roi, et elle a donné au monde les derniers royalistes.

Ainsi la race celtique s'esl usée à résister au temps et à dérendre les causes désespérées. Il ne semble pas qu'à aucune époque elle ait eu d'aptitude pour la we politique : l'esprit de la famille a étouffé chez fille, toute tentative d'organisation plus étendue. Il ne semble pas aussi que les peuples qui la composent soient par eux-mêmes su«ceptibles de progrès. La violeur apparaît comme une condition fixe qu'il n'est pas on pouvoir de l'homme de changer. Doués de peu d'initiative, trop portés à s'envisager comme mineurs et en tutelle, ils croient vite à la fatalité et s'y résignent. A h voir si peu audacieuse contre Dieu, on croirait à peine que celle race-est fille de Japhet.

Delà vient sa tristesse. Prenez les chants de ses. bardes du sixième siècle; ils pleurent plus de défaites qu'ils ne chantent de victoires. Sun histoire n'est ellemême qu'une longue complainte , elle se rappelle encore ses exils , ses fuites à travers les mers. Si parfois elle semble s'égayer, une larme ne tarde pas à briller derrière sou sourire ; elle ne connaît pas ce singulier

la moitié de sa valeur quand il est exprimé, cl quo le cœur ne doit avoir d'autre spectateur que lui-même.

S'il t':lait permis d'assigner un sexe aux nations comme aux individus, il faudrait dire sans hésiter que !a raceeelliquc,'surtonl envisage dans sa branche kyrnrique ou bretonne, est une race essentiellement féminine. Aucune famille humaine, je crois, n'a porté dans l'amour autant de mystère. Tvulle autre n'a conçu avec plus dedélicatesse l'idéal de la femme cl n'en a été plus dominée. C'est une sorte d'enivrement, une folie, un vertige. Lisez î'élraiijH: nwbiiicft de /Vrô/iir ou son imitation française, Parceval le Gallois; ces pages sont humides, pour ainsi dire, du sentiment féminin. I,a femme y apparaît comme une sorte de vision vague, intermédiaire entre l'homme et le monde surnaturel. Je no vois aucune littérature qui offre rien d'analogue à ceci. Comparez Genièvre et Isoult à ces furies Scandinaves de tuidruna et deChrimbildc, et vous avouerez que la femme telle que l'a conçue la clicvalcric, — cet idéal dedouceurel de beauté posé comme but suprême de la vie,— n'est une création ni classique, ni chrélienne, ni germanique, mais bien réellement celtique.

La puissance de l'imagination est presque toujours proportionnée à la concentration du sentiment et au peu de développement extérieur de la vie. Le caractère si limité du l'imagination de la Grèce et ''e l'Ilalin lient sa

U P0IÎSIE DES PAGES CEI.TIO'DES. Ski non, les Brelans cherchaient dans l'hydromel ce qu'Owcnn, saint hrandan et Péredur poursuivaient à. leur manière, la vision iln monde invisible. Aujourd'hui enoore, en Irlande, l'ivresse fail partie do toutes les Tèles patronales, cost-à-diro des fêles ijiii ont le mieux conservé leur physionomie nationale et populaire.

Do là ce profond sentiment de l'avenir et des destinées éternelles de sa race qui a toujours soutenu le Kymri, et le fait apparaître jeune encore à côte de ses conquérants vieillis. De là ce dogme de la résurrection des héros, qui parait avoir été nu de ceux que le christianisme cul le plus de peine à déraciner. De là ce Mt-ssitiiiisMt- iflliquc, relie crovrinrc à un vr/igeur futur qui restaurera la Cambrie et la délivrera de ses • oppresseurs, comme le mystérieux I.eniinok que Merlin leur a promis, le Lez-Breii des Armoricajp5, ) l'Arthur des Gallois'. Cette main qui sort du. laç quand l'épéfl d'Arthur y tombe, qui s'en saisit e| la brandit trois fois, c'est l'espérance des races cclljqucs. Les petits peuples doués d'imagination prennent d'ordinaire ainsi leur revanche de ceux qui les (Hit 'ajneus..

1 M. Aiigiiiïiu Tliirri'ï ;i tiiienient reiiiarijiii' (pie is reumninée de piuplM'lbrile îles ll;illiii> ;<\\ mnyi'li ige venait île leur leimiili! i affiroid' l'avenii' de leur nm 1 . (Histoire Je lu eowiuHe de. t'Aagitterre.l XI.)

LA POÉSIE DES RACES CELTIQUES. 3S9 presque sans se connaitrc. Les bardes, liers de leur rhétorique solennelle, méprisaient les contes populaires, dont ils trouvaient la forme trop négligée; bardes et conteurs, d'un autre côté, paraissent avoir eu très-peu" de rapports avec le clergé, et on serait parfois tenté de supposer qu'ils ignorent l'existence du christianisme. A notre avis, c'est dans les Muliiinujinn qu'il faut chercher la véritable expression du génie celtique, et il est surprenant qu'une aussi curieuse littérature, source de presque toutes les créations romanesques de l'Europe, soit resiée inconnue jusqu'à nos jours. La cause en (îoit être attribuée sans doute à l'état de dispersion où étaient les manuscrits gallois, poursuivis jusqu'au dernier siècle par les Anglais comme des livres séditieux, compromettant ceux qui les possédaient, et trop souvent aussi égarés entre les mains do propriétaires ignorants, dont le caprice ou la mauvaise volonté suffisaient pour les soustraire aux réel lerches de la critique.

Les Mabiiioyion nous ont été conservés dans deux principaux manuscrits, l'un du treizième siècle, de la bibliothèque d'IIengurt, appartenant à la famille Vaughan; l'autre, du quatorzième, connu sous le nom (le livre rouge iTHenjest et maintenant au collège de Jésus à Oxford. C'est sansdoute.unc collection semblable qui charma à la Tour de Londres les ennuis du mal-

norées. Les prodiiils un peu compliqués de l'indnstric humaine sont envisagés connue des êtres Vivants et doués à leur manière d'une propriété magique, line foule d'objcls èétèbres oui îles nottii propres - tels sont le vaisseau, la lance, l'épie^ le bouclier d'Arthur ; l'échiquier de Gsvénddolch, où les pièces noires jouaient d'elles-mêmes contre les blaut'licsi la corne deUfati- Galcd, où l'on trouvai! la liqueur que l'ôn désirait ; le" char de Morgan, qui se dirigeait de ilil-menie vers lè lieu DU l'on voulait aller; le bassin de Tyrnog, iiiit ne cuisait pas quand on y mettait de la vlatide pour un lâche; la pierre ù aiguiser de Tudwal, qui n'aiguisait que l'épée des braves; l'habit de Padaru, qui ile seyait qu'à un noble ; le manteau de Tégan, qu'une femhic rie polivail revêtir, si elle n'était irréprochable '. L'animal est couru il'imr manière bien plus individuelle encore : il a un 1mm propre, îles qualités personnelles, lin t'ûle qu'il développe ù sa guise et avec pleine conscience. I* même héros apparaît à la fois tomme homme cl animal, sans qu'il soit possible de tracer la ligne de déniai-ration des deux halures. Le conle de talimhmOltiim; te plus extfBÇfdinalr» des Mnbim-

i On rn-nnimit iri l'oci^ijn- il<> !ï>pi'env<* du co'irl minitel, an îles jilus ipirihii'ls rjiisDtk-s ilis Luurhl du tac

LA l'OÉSIE 1IES 1UCES CELTIQUE». HB

vaguement connue, et que l'on ne comprend pus. Aucune littérature du moyen Age ne s'est tenue plus éloignée .de foule influence monacale. Il (but évidemment supposer que les bardes et les conteurs gallois vivaient fort isolés du clergé, ayant leur culture et leurs traditions tout à fait il part.

Le cliarme des Maiiinoginn réside principalement dans cette aimable sérénité de la conscience celtique, ni triste ni gaie, toujours suspendue entre un sourire et une larme. C'est le récit limpide d'un enfant, sans distinction de noble ni de vulgaire, quelque chose de ce monde doucement animé, de cet idéal tranquille et calme où nous transportent les stances de l'Arioste. i,e bavardage des derniers imitateurs français etallemands dumoyen.ugc'ne peut donner une idée de celte charmante manière de raconter. L'habile Chrétien de Troycs lui-même reste en cela, ce me semble, Tort au-dessous des couleurs gallois, et, quant à Wolfram d'Eschcubach, il faut avouer que la joie de la première découverte a trop porté les critiques allemands à surfaire ses mérites. 11 se perd en d'interminables descriptions et ignore presque complètement l'a 1 du récit.

Ce qui frappe au premier coup d'oeil dans les compositions idéales des races ceiliques, surtout quand on les compare à celles des races germaniques, c'esl l'cx- Irème douceur de mœurs qui y respire. Point de ces

des feux tle l'enfer; un drap qu'il avait donné en aumône à un lépreux est suspendu devant lui et tempère ses souffrances.

Si le pays de Galles a droit d'être fier de ses Mubinotjion,*il n'a pas moins à se féliciter d'avoir trouvé un traducteur vraiment digne de les interpréter. Peur comprendre ces originales beautés, il fallait un sentiment délicat de la narration galloise, une intelligence du naïf, dont un traducteur' érudit se serait montré

ginations d'un peuple si éminemment doué du tact fé-

mée, sans recherche et sans vulgarité, la traduction de lady Charlotte Guest est le miroir fidèle de l'original kymrique. En supposant que, sous le rapport de la philologie, le travail de la noble Galloise soit destiné à recevoir des améliorations, cela n'empêchera pas qu'il ne reste toujours une œuvre d'érudition et de goût fort distinguée'.

Les Mubinoijion, ou du moins les récils que lady Charlotte Guest a cru devoir désigner sous ce nom commun, se divisent en deux classes parfaitement distinctes, — les uns se rapportant exclusivement aux

• H. de la Viltemarquéapublicen 18-13, sous le titra de Confis pvliHtuimilei. rwi'iV,;.il,'jvlr.in,l;il[-,iilii!'liiM]IV.iiir;iiHuli'sr( ; cilai|ue l aJy Clurlullc; Ouest avait diîjà publié eu anyL;iis à cette qioipie.

LA POÉSIE l>HS RACES- CEI.TIGHE5 Sfl"

ni-lifs. Le mal/ htaiji de Kilhwi'hct Olweu \ par sa physionomie lûiili' primitive, pur le rôle qu'ajonc le sanglier, conformÈmenl aux données de la mythologie celtique, parla conlesturc du récit entièrement surnaturelle et may tfjun. \r,w d'iimiimhnible:; [illusions dniit

nous représente la conception kvimiqiu' (Ui ris toute sa pureté, avant qu'elle eût été modifiée parl'introduction d'aucun élément élrau^or. Sans essayer ici l'analyse do ce curieux poème, je voudrais par quelques exlrails on foire potnprondrolo physionomie antique et la liante originalité.

Kilhwdi, lils de Kilydd, prince de Kclydilon, ayant entendu prononcer le noind'Olwen, fille fl'Yspaddaden l'enkawr.enclevicnlOpcnlurrifinl amoureux, saiisl'avoir jamais vue. Il va trouver Artliur pour réclamer son aide dans la conquête dillicile qu'il médite : il ne sait pas en effet quel payslialiile lu beauté qu'il aime; Yspaddaden d'ailleurs est un affreux tyran qui ne laisse personne sortir vivant de son cliàleau, cl dont la mort est fatalement liée au mariage de sa fille*. Arthur donne à

' On peut en lire une traluiliuti i"i-;u tuile d'après la traduction de lad y Charlotte Ouest, dans la lievue Urilaimiqae, juillet 18tô, et une Iratliiction allemande dans les Beilt-Sge xar br.'tt.nkthcii iiiiil i'ii/i^h-!t<'n-uuiis,-lti'n ll,'Mrtisa<ie, de San-Slarle (A. Schuil); thicdl.iiuurg et Uipsig, 18*7.

1 i:\Aie de poser la mort du pire comme la roi ni il ion de la

U POÉSIE niiS BAC PS CELTIQUES. .130

ol îles hèles. (Gwrhryr avait celle particularité, que de ftelli Wie en Gumiinullrs il vnjait le- mini'. ln'iuin se lever avec le soleil jusqu'à reii |llal|iaon, au nord île la Bretagne. Cliaque premier mai, jusqu'au jqpr d\i jinjeuicnl, il se liai avec liwym, fils do NtuM, pour CreiddsM, fille île Llyr I. Celui qui alors sera vainqueur posséder;* ta jeune lille.) Pour vous, liai et Bednyr, quelque aventure que mus enlrepivine;, vous la mènerez à fin. (Kai avait celte parlirnlanlé, que sa rcspiralion durait neuf jours et neuf nuils sous l'eau, et qu'il pouvait vivre neuf jours et neuf nuits sans dormir- Quand il lui plaisait, il pouvait m rendre aussi grand que les plus grands arbres de la forêt. Bedwyr élendail sa biirbe rouge sur les quarante-huit soliws de la Sidle d'Arthur; enterré à sept coudées sons lerre. il aurait entendu la fourmi, à cinquante, milles de distance, sorlir de son nid le malin.) Achevez celle aventure pour moi. ■

Ils allèrent eu avant, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent au merle de Cilgwri. Cwrliyr l'adjura au nom du ciel, disant : « llis-moi si tu sais quelque chose louchant Mahon, fils de lladron, qui fut enlevé s sa mère lorsqu'il n'était âgé que de Irois nuits .' ■ Et le merle répond il : a Quand je vins d'abord ici, il s'y trouvait une enclume de forgeron ; j'étais alors un jeune oiseau. Depuis ce temps, l'enclume n'a reçu d'aulres coups que ceux de mou liée chaque malin, et mainleuant il n'en reste pas la grossur moisi, duraul i;,; temps, j'ai jamais entendu nommer l'homme doqt vous parlez i Je vous faire néanmoins ce qui «si juste, et co qu'il convient que je fasse pnnr une omlnssade d'Arthur, il y a ici que race d'auiuiaiiv qui lui créée avant niui ; je veus voua conduire auprès d'elle. ■

Ils allèrent donc jusqu'au lien on étail le cerf de fledyuvre : ■ Cerf de Itedjnvre, i s venons à toi de ta part d'Arthur, parce

Cordélie, tille de Lear.

tous parlez, si cen'estunefoisquc j'allai cl le relier ma nrnjrriliirp jusqu'à I.lyn Uyw. I.inaml j'arrivai je saisis ili> mes serins un

s;utii!iin, pen-iiut ijii'il nie -iTvirnil |i - lunijlr'nijis ilr ] mliin 1 ;

mais il m'enl raina iliin l'ai ii nie, cl j'en- p-aud'iifirie à Itti iV.liajipor. Ensuite j'allai l'allaïun'r avec, tous mes parents pour tenter du le dêlruirv; mais il in'ennip île.- messagers, cl [it h pai* avec moi. Il vint même me supplier d'èter de son dos cinquante harpons qui s'y Irdutaicnl. S'il ne peut vous donner des renseignements sur l'iionum diiiii vous ci; sais t|iii le pourra. > Ils allèrent donc en ce lieu, et l'aigle dit : ■ Saumon de Llyn LU»', je viens à lui avec une ain:>;vs;ule il'Ai'llinr pour le demander si lu sais quelque ctiuse louchant Mabon, fils de Modron, qui a été enlevé j sa mère lorsqu'il n'était ;i^': ,pic de trois nuits? — Tout ce que je sais, je le le dirai. A chaque marée, je remonte la rivière jusqu'à ce que j'arrive prés de Glocestcr; là j'ai trouvé des douleurs telles qui' je 1 1 Vu vis jamais ailleurs de

niimléreul donc sur les épaules du saumon, et ils arrivèrent sous les murs d'une prison. Là ils entendirent de grands séinis- 'semenls et dis yraniles lamenlalions qui sortaient du donjon. Gurhjr dit : ■ Uni se lamente dans celle maison de. pierre '. — Hélas ! celui qui est ici n'a que trop sujet de v lamenter. Test Mabon, fils de Modron, qui est ici emprisonné. Nulle captivité ne fut jamais si cruelle que la mienne, ni celle de Lludd Llaw Eteint, ni celle de Greid, fils d'Éri. — As-tu l'espérance d'être délivré pour de l'or, de l'urgent, des présents ou par îles c Lais et par

Nous ne suivions pas le héros kymriquc à travers des épreuves dont le dénomment est prévu. Ce qui frappe surlonl dans ces étranges récils, c'est la place

tnralisme anfliropoiîiorphiqiic de îa firceo et de l'Inde, on les forces île l'univers, érigées on êtres vivanls cl clouée de conscience, tondent île plu? en plus i'i se dé- ■ lâcher des phénomènes physiques et à devenir des Cires moraux, mais un naturalisme réaliste en linéique sorte, l'amour de la nature pour elle-même, l'impression vive de sa magie, accompagnée du mon. veinent de tristesse que l'homme éprouve quand, face 0 face avec elle, il croit l'entendre !ni parler de son origine et de sa destinée. La légende de Merlin est le reflet de ce sentiment. Séduit par nue lécdes bois, il fuit avec elle el devient sauvage. Les ménagers d'Arthur le trouvent chantant au bord d'une fontaine; on le ramène à la cour ; mais le charme l'emporte; il revient à ses forêts, et cette fois pour toujours. Viviane lui a bâti sous un buisson d'aubépine une prison magique. Là il prophétise l'avenir des races celtiques ; il parle d'une jeune fille des bois tantôt visible, tantôt invisible, • qui le retient captif par sa magie 1 .— Plusieurs légendes d'Arihur sont empreintes du même caractère. Luimême devint dans l'opinion populaire comme un esprit des bois.- « Les forestiers, en faisant leur ronde au ' clair de la lune, dit Gcrvaia deTilbery, entendant souvent un grand bruit de cors el rencontrent des troupes

' La Villuiiar.jiii'-, Cutilisytipiihiivet desanciens Brelans, t. I",

LA POÉSIE DES RACES CELTIQUES. iUa

Pausaniaà vil encore dcbput les Irenlc pierres carrées de Phone, portant chacune le nom d'une divinité. I.e' men hir, qui se rencontre sur toute la surface de l'ancien monde, qu'est-ce, si ce n'est le monument Je l'humanité primitive, un vivant témoignage de sa Toi ou ciel 1 ?

On a souvent observé que la plupart des croyances populaires qui vivent encore dans nos différentes provinces sont d'origine celtique. Un fait non moins remarquable, c'est la forte teinte de naturalisme qui domine dansées croyances. Aussi, chaque (oh que le vieil esprit celtique apparail dans nuire histoire, on voit renaître avec lui la foi s la nature et à ses magiques influences. Uni; de ces iiiLiiiift.'ïtatiaiis les plus caractérisées me semble être celle de Jeanne d'Are. Celte espérance indomptable, celle fermelé dans l'aflirmalion de l'avenir, cette croyance quclcsalut du royaume viendra d'une femme, tousces traits, si éloignés du goût ancien et du goût germanique, sont a beaucoup d'égards cel-

' Il est douteux, toutefois, que les monuments qu'on appelle en France celtiques [meii-hir, dol-men, etc.) viennent des Celtes. Je pense, avec M. Worsaae el les antiquaires Je Copenhague, que ces monuments appartiennent à one humanité .plus ancienne. Jamais, en effet, nucum' ln-andu' <\r. la race imlo-eurupéinme n'a Irili de la sorte. (Voir deus articles de H. Mérimée dans l'Allicnosum français, H sept. 1 8DS et 23 avril 1353.)

LA POÉSIE llKïi IIACLS (', K t. i ltj II K S. 107

lile, les oiseaux venaient minier son [min dans son giron, comme privés'.

!,es Mtib'motfion ne se reconnu m nient pas seulement à notre étude comme ii"ianili'sl;iliou du génie romanesque île la race bretonne. C'est par eux c] tic l'imagirmtiim gulloisp :i eM'rcé son influence sur le continent, qu'elle y Illusion nt> au dim/icnu' siècle la poétique di' riiuroj'e, et réalisé ce prodige que les créations d'une race à demi vaincue soient devenues lu fêle universelle de l'imagination du genre humain.

■ Di'juiis qui' ces vlil'l', ;Mnr|Lii'lk^ jii in' ïniiîlriii» pas qui? l'on prêtai |ilns de corps qu'il n'appartient à .un aperçu fu^ilir, mit para pour ta pi'uinière fuis, dos tuiiïiiliTjliuiis airalu^ui 1 ; oui rli: dévi.'lujij)i'('.s, eu formules 11 ci )H'U Imji iinsilives, u: semble, par M. 11. Martin, (tlùt. de Fr., t. VI, 1850.) 1.^ objections qu'on y a opposées sonl venues, pmlr la plupart, île ce que Iris-peu de pr?t îOiiHOs savent rtiiiipri'iulfi. 1 aw délir:ili';!-.' •:<■• sortes ilequeslinus ivlaliies à l"i'-pi'd île- rares. Il aiaive snnieul nui' la résurrretimi d'un vieil cspiil natinn il se [■ni'lmt -O'is une l'uniu' Irèsiliffi' renie de eellu à laqiielh' ou si! serait alk-iidii. et par di's individus qui n'uni .nicutu: coiik-ieiua: du rùta elliuiw:i|liiipic qu'il.'. remplissait.

«IS LA i'UËSIE DES RACES CELTIQUES.

Peu de héros doivent moins qu'Arthur à la réalité. Ni Gildas niAncurin, ses contemporains, n'en parlent. Bède ne connaît pas même son nom ; Taliésin et l.iwarc'h-Hen ne le présentent qu'en seconde ligne. Dans ISetitiius, au contraire, qui vivait vers 8^0, la légende est pleinement éclose. Arthur est déjà l'exterminât éludes Saxons; il n'a jamais suhi de défaite; il est le suzerain d'une armée de rois. Enfin dans Geoffroy de Monmoulh, la création épique est achevée. Arthur régne sur le monde entier; il conquiert l'Irlande, la Norvège, la Gascogne, la France. Il donne à Cacrlcon un tournoi où assistent tous les rois de la ferre ; il y met sur sa tète trente couronnes et se fait reconnaître suzerain de l'univers. Il est si peu croyable qu'un petit roi du sixième siècle, à peine remarqué de ses contemporains, ait pris dans la postérité des pro- ' portions si colossales, que plusieurs critiques ont supposé que l'Arthur légendaire et le chef obscur qui a porté ce nom n'ont rien de commun l'un avec l'autre, que le lils d'Uther Pendragon est un héros tout idéal, un survivant de la vieille mythologie kymrkjuc. En effet, dans les symboles du nco-druidisme, c'est-à-dire de cette doctrine secrète, issue du druidisine, qui se prolongea jusqu'en plein moyeu âge sous forme de fia ne- maçonnerie, nous retrouvons Arthur transforme eu personnage divin et jouant un rôle

derrière la Tililo su ciu'lie iri quelque réalité, l'histoire nu nous offre aucun moyen de l'atteindre. On ne peut douter que la découverte du tombeau d'Arthur dans l'île d'Avalon en 1 189 ne soit une invention de la politique normande, comme en 1285, en l'année même où Milliard 1" poursuivait les restes de l'indépendance galloise, son diadème fut retrouvé fort à propos et réuni aux autres joyaux de la couronne d'Angleterre.

On s'attend naturellement à voir Arlliur, devenu le représentant de la nationalité galloise, soutenir dans les Mnbinoijion un personnage analogue à ce rôle, et y servir, comme dans Kermius, la liaiue des vaincus contre les Sasons. Il n'en est rien. Arthur, dans les MtibiiKHjion, n'offre aucun caractère de résistimce patriotique ; son rOlc se borne à réunir autour de lui les héros, il entretenir la police de son palais, à faire observer les lois de son ordre de chevalerie. 11 est trop fort pour que personne songe à l'attaquer. C'est le Charlemagnc des romans carlovingicns, l'Agamemnon d'Homère, un de ces personnages neutres qui ne servent que pour l'unité du poème. L'idée de la lutte contre l'étranger, l'antipathie du Saxon, n'apparaît pas. une seule fois. Les héros des Mabinoyion n'ont pas de pairie; chacun d'eux combat pour montrer son excellence personnelle et par goût des aventures, mais non

puiiv défendre une cause nationale, f.a Bretagne est l'univers : en ne suppose pas qu'eu dehors du monde kjmriquo il y ait d'autres nations et d'autres races.

C'est par ce caractère d'idéal el de généralité que la fable d'Arlhur exerça sur le monde entier un si étonnant prestige. Si Arthur n'avait été qu'un héros provincial, le défenseur plus on moins heureux d'un petit pavs, tous les peuples ne l'eussent pas adopté, pas plus qu'ils n'ont adopté le Marco des Serbes, le Robin Hood des Saxons. L'Arthur qui a séduit le monde est le chef d'un ordre i''gali taire où tous s'asseoient à la même table, où l'homme ne vaut qu'à proportion de sa bravoure et de ses dons naturels. Qu'importaient au monde le sort d'une presqu'île ignorée et les combats livrés pour elle? Ce qui l'a enchanté, c'est la cour idéale où préside Gwenhwyvar (Genièvre), où, autour de l'unité monarchique, se ivunil la fleur des héros, où les dames, aussi chaslcs que belles, aiment suivant les lois de la chevalerie, où le temps se passe a écouler des contes, à apprendre la civilité el les belles manières. Voilà le secret de la magie de celte Table- Ronde autour de laquelle le moyen âge groupa toutes ses idées d'héroïsme, de beauté, de pudeur el d'amour. Il ne nous convient pas de rechercher si l'idéal d'une société douce et polie an milieu du monde barbare est dans ious ses traits une création purement bretonne,

si l'esprit des cours du conlitienL n'en a pas fourni, à quelques égards, le modèle, cl si les Maiiitwtjit>n cuxmOmes n'onl pas subi pai fuis le contre-coup des imilalions françaises 1 ; il nous suffit que l'ordre nuitveau de sentiments que nous venons d'indiquer se soit, dînant tout le moyen àj/e, ohr- line meut attaché aux canevas des romans k j i iniques, lue telle association

couleur se trouvait dans l'original avec un caractère particulier d'énergie. Comment expliquer sans cela qu'une tribu oubliée aux contins du monde ait imposé ses béros à l'Europe, et accompli dans le domaine de l'imagination une des révolutions les plus singulières dont l'histoire des lettres ail gardé le souvenir?

Si l'on compare, en effet, la littérature européenne avant l'introduction des romans, k uniques sur le continent à ce qu'elle devint lorsque les trouvères se ■mirent à puiser aux sources bretonnes, on reconnaît

* La rédaction qui nous reste des Habinot/ion est postérieure ii ces iiiMl.iliims, i't le lirr,- ntiit/*' miiie.riue (.lusinus eunttis empruntés aux Iriimiires friini;uis Miii. il u-t inqui-siMe de soutenir que les mais vi-iinn'iit ^allui- lieimeul d'un M'iiililniile emprunt, puisqu'il y en ;i parmi tu-; que les IrmiiOivs lïiiucais n'oni jamai* rnimus, et qui ne pouiaienl avoir d iuliiiil que pour les •pays celons.

Siins peine qu'un élément nouveau est entré avec les récita bretons dans la conception poétique des peuples chrétiens et l'a profondément modifiée. Le poème carlovïngien, par sa conlexture et par les moyens qu'il met en œuvre, ne sort pas de la donnée classique. Les mobiles qui font agir l'homme y sont les mêmes que dans l'épopée grecque. Les éléments romantiques par excellence, la vie des forêts ctl' aventure mystérieuse, le sentiment de la nature et cet entraînement d'imagination qui fait courir sans cesse le guerrier breton après l'inconnu, rien de tout cela ne se fait jour encore. Roland ne diffère des héros d'Homère que par son armure : par le cieur, il est frère d'Ajax ou d'Achille. Pcrccval, au contraire, appartient à un autre monde, séparé par un abîme de celui où s'agitent les héros de l'antiquité.

C'est surtout en créant le caractère de la femme, en introduisant dans la poésie, auparavant dure et austère, du moyen age les nuances de l'amour, que les romans bretons réalisèrent cette curieuse métamorphose. Ce fut comme une étincelle électrique ; en quelques années, le goût do l'Europe fut changé. Presque tous Ses types de femmes que le moyen âge a connus, Genièvre, Iscull, Énide, viennent de la cour d'Arthur. Dans les poèmes carlovingicns, la femme est nulle, sans caractèrecl sans individualité; l'amour y esl brutal, comme dans le roman de Ferabras, ou à peine

là POÉSIE DES ntCF.S CELTIQUES 113

indiqué, comme dans lu chanson do Roland '. Dans les Muliinorjlottf au contraire, le rôle principal appartient toujours aux femmes. La galanterie chevaleresque, qui fait que le bonheur du guerrier est de servir une femme et de mériter son estime, celte croyance que l'emploi le plus beau de la force est de sauver et de venger la faiblesse, tiennent, je le sais, à un tour d'imagination qui s'empara de presque tous les peuples de l'Europe au douzième siècle ; mais on ne peut dou- (er que ce tour d'imagination n'ait d'abord trouve son expression littéraire chez les peuples bretons. Un des traits qui surprennent le plus dans les Mabinogiou est la délicatesse du sentiment féminin qui j respire. On n'y rencontre pas une légèreté ni un mol grossier. Il faudrait citer en entier les deux romans de Péré- (/iiretde Gkfroint pour faire comprendre une telle innocence; or la naïveté de ces charmantes composilionsnous défend de songer qu'il y eût en cela quelque arrière -pensée. Le zèle du chevalier à défendre l'honneur des dames n'est devenu un euphémisme guoguenard que chez les imitateurs français, qui transformèrent la virginale pudeur des romans bretons en une galanterie effrontée, si bien que ces compositions, si chastes dans l'original, devinrent le scandale du

" Voir P. Paris, les Chansons (le geste [Paris, Todicncr, IBSfl), p. 7 et suiï.

m U re-F.SlE DBS RACES CELTIQUES.

moyen si go, prnvnq mirent les censures et furent l'occnsinn de* idées [l'iii"inw:ili(é qui, poiir le? personnes religieuses, s'attachent encore iiu nom ilc i'OHiaii.

Cel les, la chevalerie est un fait trop complexe pour qu'il soit permis de lui assigner une seule origine. Disons, cependant, que l'idée d'envisager l'estime d'une femme comme l'objet le plus élevé de l'activité humaine cl d ériger l'amour en principe suprême de moralité n'a assurément rien d'antique, rien de germa nique non plus. Est-ce dans YEtkta et dans les Niebehnigen, au milieu de ces redoutables emportements de l'égoîsme cl de la brutalité, qu'on trouvera le germe de cet esprit de sacrifice, d'amour pur, de dévouement exalté qui fait le fond de la chevalerie? Quant à chercher parmi les Arabes, ainsi qu'on l'a voulu, l'origine de celte institution, entre lous les paradoxes littéraires auxquels il a été donné de faire fortune, celui-ci est vraiment un des plus singuliers. Conquérir la femme dans un pays où on l'acbele! rechercher son estime dans un pays où elle est à peine regardée comme susceptible de mérite moral I Aux partisans de cette hypothèse je n'opposerai qu'un seul fait : la' surprise qu'éprouvèrent les Arabes de l'Algérie, quand, par un souvenir assez malencontreux des tournois du moyeu âge, on chargea les dames do distribuer les prix aux courses du Itoirum. Ce qui semblait au chc-

LA POÉSIE DES RXCES CELTIQUES. i15

valier un honneur sans égal parut aux Arabes une liumilialion cl presque une injure.

moins profonde dans la manière de concevoir et d'ero- !e merveilleux est timide et conforme à la foi chré-

Ic principe de la merveille c&l dans la nature ellemême, dans ses forces cachées, dans son inépuisable fécondité. C'est un cygne mystérieux, un oiseau fatidique, une main qui apparaît tout à coup, un géant, un tyran noir, un brouillard magique, un dragon, un cri qu'on entend et qui fait mourir d'effroi, un objet aux propriétés extraordinaires. Rien de la conception monothéiste, on le merveilleux n'est qu'un miracle, une dérogation à des lois établies. Rien non plus de

le fond des mylhologies de la Grèce et de l'Inde. Ici,

possible, la croyance a l'existence d'êtres indépendants et portant en eux-mêmes le principe de leur force : idée tout à fut nmliaire au christianisme, qui, dans de pareils Cires, vuil nécessairement des anges ou des démons. Aussi ces individus étranges sont-ils

toujours présentas comme en dehors de l'Eglise, et, quand le chevalier de la Table-Rondo les a vaincus, il leur impose d'aller rendre hommage à Genièvre cl se faire baptiser.

Or, s'il est en poésie un merveilleux que nous puissions accepter, c'est assurément celui-là. La mythologie classique, prise dans sn 1 1 :iïvi? 1 1\ p rc?rn i i - Tfi , est frnp hardie, — prise comme simple figure de rhétorique, trop fade pour nous satisfaire. Quant au merveilleux chrétien, Boileau a raison : il n'y a pas de ficlion possible aveenri tel dogmatisme. Reste donc le merveilleux purement naturaliste, la nature s'inléressant à l'action et devenant acteur pour sa part, le grand mystère de la fatalité se dévoilant par la conspiration secrète de tous les êtres, comme dans Shakespeare et l'Ariosle, 11 serait curieux de rechercher ce qu'il y a de celtique dans le premier de ces poêles; quanta l'Ariosle, c'esl le poêle breton par excellence. Toutes ses machines, tousses moyens d'inlèrèt, toutes ses nuances de sentiment, fous ses types de femmes, toutes ses aventures, sont empruntés aux romans bretons.

Comprend-on maintenant le rêle intellectuel de celle petite race qui a donné au monde Arthur, Genièvre, Lancelot, Perceval, Merlin, saint Brandan, saint Patrice, presque tous les cycles poétiques du moyen âge, et n'est-ce pas une destinée frappante que

LA POÉSIE DES H lf.ES CELTIQUES. 411

celle de quelques mitions qui seule* nul le il mil île faire

degré tout particulier d'aulorité, de sérieux et de foi ? Chose étrange! ce furent les Normands, c'csl-a-dirc de tous les peuples pcul-ètre le moins sympathique ans Tiielons, qui tirent la renommée des fables bretonnes. Spirituel et imitateur, le Normand devint partout le représentant ctnincnl do la nation à laquelle il s'élait d'abord imposé par la force. Français en France, Anglais en Angleterre, Italien en Italie, Russe à >'o\ogorod, il oublia sa propre langue pour parler celle du peuple qu'il avait vaincu cl devenir l'inlerprète de son génie. Le caractère vivement accusé des romans gallois ne pouvait manquer de frapper des hommes si prompts à saisir el à s'assimiler les idées de l'étranger. I.a première révélation des fables bretonnes, la chronique latine de Geoffroy de .Monmouth, parut, vers H37, sous les auspices de Hubert de Glocester, tils naturel de Henri 1". Henri II se prit de goût pour les mêmes récils. A sa demande, Robert Wace écrivit en français, en llûû, la première histoire d'Arthur, et ouvrit la voie où marchèrent après luf une nuée de poètes ou d'imitateurs français, provençaux, iLaliens, espagnols, anglais, Scandinaves, grecs, géorgiens, etc. Il ne faut pas rabaisser la gloire des premiers trouvères qui tirent passer dans une langue

tue el comprise alors d'Un bout à l'autre de l'Europe des fictions ijuï, sans eux, fussent saris doulo restées à jamais obscures, il est difficile, cependant, do leur attribuer une part d'invention qui permette de leur décerner le titre de créateurs. Les nombreux passages où l'on sent qu'ils ne comprennent pas bien l'original qu'ils imitent et où ils cherchent à donner une signification naturelle à des circonstances dont la portée mythologique leur échappait, suffisent pour prouver qu'ils s'en tenaient d'ordinaire à un calque assez fidèle des canevas qu'ils avaient sous les yeux.

Quel rôle 1 la Bretagne armoricaine a-t-elle joué dans la création ou ia propagation des légendes de la Table Ronde 1 C'est ce qu'il est impossible de dire avec précision ; et, a Vrai dire, une telle question devient secondaire, quand on s'est fait une juste idée des liens de fra terniléinlime qui necessèrent, jusqu'au douiteme siècle, d'unir les Jeux branches des peuples bretons Que les traditions héroïques du pays de Galles aient longtemps continué de vivre dans la branche de la /amiîlckymrique qui vint s'ètablircnArmoriqne.on n'en

'Je nciïtomi (jii'nnc snilc pi-^uvp; c'est une loi d'Edouard le Confesseur : • Britoiies vero Armorlti t[uum veiierint in reguo islo. suscipi debcnl cl in mjii.iiiidli'jji -iriil prulii dves decoipore l'fgitihiijus; fïicniut ijinuul;mi df Kiii^iiiiK! Ilriluiiuiti re^ni hujus. ■ ttilltihs, leges anglthMXomcœ, p. iùG.

LA POÉSIE DES RACES CELTIQUBS. .lin peutdouler, quand on retrouvisCliiraint, Ui icii, d'autres héros encore devenus des saints en Busse -Bretagne, et surtout quand on voit un des épisodes les plus essentiels du cycle arthurien, celui de la forêt de Brocéliande, placé dans !e même pays. L'n grand nombre défaits recueillis par M. de lu Villcmarqué 1 prouvent, d'un autre coté, que les traditions susdites ont produit en Bretagne un M'ai cycle poétique, et que même, à certaines époques, elles ont dû repasser la Manche, comme pour raviver les souvenirs .de lu mère pallie- Lofait de Gauthier Caleuius, archidiacre d'Oxford, rapportant de Bretagne en Angleterre (vers"! 125) lclexte même des légendes qui furent traduites eu latin dis ans après par Geoffroy de Moninoulh , est ici décisif. Je sais qu'aux lecteurs des Mabinoyion une lelic opinion paraîtra d'ahord surprenante. Tout est gallois dans ces fables : les lieux, les généalogies, les habitudes ; l'Armorique n'y est représentée que par Hoel, personnage important sans doute, mais qui n'est pas arrivé à la renommée des autres héros de la cour d'Arthur. Comment d'ailleurs, si l'Armorique a vu naître

* Les romans île In 'lnhle-IUiiiile et les eeiues des anciens liretons (Paris, Didier, 1850), p. 20 et suiv. Dans les Conta jiopnlaires des anciens lU elvns, dont l'écrit [irt-dU: \mil être ennsi- ■ dùré connue nue nomollo -Àliliuii, le savant auteur avait un peu eia^n'. l'inllmuice île la Bretagne française. Dans la [uemièro mhcliun de cet arlide, je l'inais nu coiilrjiiv trou méconnue

LA POÉSIE DES IIACES CELTUJUES. .121

En comparant te cycle breton tel que les trouvères français l'ont connu cl le même cycle tel qu'on le retrouve dons le leito des Mabinogwn, on pourrait Être tente de croireque l'imagination européenne, en s' emparant de ces brillantes fahles, y ajouta quelques thèmes poétiques inconnus aux Gallois. Deux des héros les plus célèbres des romans bretons du continent, Lancelot et Tristan, ne figurent pas dans les Mubinogion; la donnée du Sainl-Graal, d'un aulro cùté, s'y présente avec un caractère tout différent do celui que nous lui trouvons chez les poètes français ut allemands. Toutefois une étude plus attentive démontre que ces cléments, en apparence ajoutés par les poètes français, sont en réalité d'origine kymrique. Et d'abord, M. de la Yillemarqué a parfaitement démontré que le nom de Lancelot n'est qu'une traduction de celui du héros gallois Maël, qui présente, en effet, avec le Lancelot des romans français, la plus parfaite analogie'.

1 Anrelnl est le diminutif à'Ancel, et veut dire serviteur, page, poursuivant. KaU a encore aujourd'hui dans les d.alectes kvm-

ï!2 LA l'OÈStE DES RACES CELTIQUES.

La contexturc, les noms propres, tous les détnils du roman de Lanceîol présentent, d'ailleurs, la physionomie bretonne la plus prononcée 1 . 11 en faut dire aulant du roman de Tristan. On peut même espérer que celte curieuse légende se retrouvera complète dans quelque manuscrit gallois : le docteur Owenn assure en avoir vu un exemplaire, dont il ne put obtenir la communication.

Quant au Sainl-Graal, il faut avouer que la coupemystique, objet des recherches du Pmeiiai français et dUjPflrawrt allemand, n'a pas à beaucoup près, chez les Gallois, la même importance. Elle ne ligure dans le roman de Pérédur que d'une façon épisodique, et sans intention religieuse bien arrêtée.

Pérédur et son oncle discouraient ensemble, lorsqu'ils virent entrer dans la salle deux jeunes servants. lia portaient une lance d'une longueur démesurée, de la pointé de laquelle coulaient à terre trois goutles desang.

Quand la compagnie vit cela, elle se mit à pleurer et à ternir ; mais le vieillard n'en continua pas moins de causer avec Pérédur; et, comme il n'apprit point a Pérédur la raison de ce qui se passait, Pérédur n'osa la lui demander.

riques la même signification. Le surnom de Poursiganl, qu'on Irouve porté par quelques Gallois au service de la France dans les prcmk'i ei années du quotoriième siècle, est sans doute aussi une traduction de JToél.

' Voir l'excellente analyse de M, Faune!, insérée dans le t. XXII de l'Histoire littéraire de la France.

Lit PGÈS.IK JIES RACES CELTIQUES. «S El ijuaiul h'S cris furent un i>en a[iai-t ; s, mi til leiiinleiiï ji;nin.>s lilles avct; un bassin ilans lamH Hait nue li'te li'lniiiiiiw nouant dans le sang.

Kl alors la cnnijupiic jimissn une i limieur telle, qu'on no pouvait l'eiileudre sans effroi ; cl à la longue elle se lui.

(lutte étrange merveille reste une énigme jusqu'il ia fin du récit. Alors un jeune homme mystérieux apparaît il Pêrédur, lui apprend que la lance d'où coulait le sang est celle avec laquelle son oncle a clé blessé, que le bassin contient le sang et la tète d'un de ses cousins, fuépar les sorcières de Kerloiou, et qu'if a été prédit que lui, Perédur, serait leur vengeur. Ën effet, Pérédur va convoquer la Talile-ltonde ; Arthur et ses chevaliers viennent et tuent les sorcières de Kerloiou.

Que si maintenant nous passons au roman français de Perceval , toute cette fantasmagorie revêt une signification bien différente. La lance est celle avec laquelle I.ongus perça le flanc du Christ , le graal ou bassin est celui on Joseph d'Aj'imathie recueillit le sang divin. Ce vase miraculeux procure tous les biens de la terre et du ciel ; il guérit les blessures, et se remplit au gré du propriétaire des mets les plus exquis. 11 faut être en État de grâce pour eu approcher ; il n'y a qu'un prêtre qui en puisse raconter les merveilles. Trouver ces reliques sauves à travers mille épreuves, le! est l'objet de la chevalerie à la fois mondaine et mys-

■ f!i LA l'OËSIE I1ES pACES CELTIQUES.

tique de Perceval. A la fin, il su fait prêtre; il cm porto cgraal et la lance dans son ermitage; le jour de sa mort, un ange les enlève au ciel. Ajoutons qu'une foule de traits prouvent que dans l'esprit du trouvère français le graal se confondait avec l'eucharistie. Dans les miniatures qui accompagnent parfois le roman de Perceval, le graal a la forme d'un ciboire, apparaissant à tous les moments solennels du. poème comme un secours miraculeux.

Ce mythe bizarre, si différent du simple récit que nous offre lé récit y;dlois dis l'èrèdur, est-il réellement liymriquc, ou bien faut-il y voir une création originale des trouvères, entée sur une souche bretonne? Nous croyons avec M, de la Ville-marqué' que cette étrange fable est bien essentiellement tymrique. Dès le huitième siècle, un ermite breton cul une vision sur Joseph d'Arimalhic et le plat de la Cène, cl en écrivit l'histoire qu'on appela du Grmtut. Toute la mythologie cellique est pleine des merveilles d'une chaudière magique, sous laquelle neuf fées soufflent en silence, vase mystérieux, qui inspire le génie poétique, donne la sagesse, révèle l'avenir , dévoile ies secrets du monde, l'n jour que Bran le Béni chassait en Irlande.

1 Voir texci'llcnle discussion de ce eurieui proML'ii)' 1 iliins l'Introduction des Coules populaires des imdaii Srelont, l, I, p. 181 et suit.

LA POÉSIE lits RAGES CELTIQUES. 41S sur le bord d'un lac, il en vit sortir un homme noir poêlant sur son dos 'un énorme chaudron, et suivi d'une sorcière et d'un nain. Ce chaudron était l'instrument de la puissance surnaturelle d'une famille de géants. 11 guérissait tous les maux et ressuscitait les morts, mais sans leur rendre l'usage île la parole : allusion au secret de l'initiation Imnlique; la discrétion de Pcrceval forme de mémo tout le nœud de la quête du Saint-Graal. Le graalnous apparaît ainsi, dans son acception primitive, comme le mot de passe d'une sorte de franc-maçonnerie, qui se conserva dans le pays de Galles longtemps-après la prédication de l'Évangile, et que nous retrouvons si caractérisée dans la légende de Taliésin. Le christianisme greffa sa légende sur la donnée mythologique, et une lelle transformation se lit sans doute par la race kymriqric elle-même. Si le récit gallois de Pérédur n'olTrc point les mêmes développements que le roman français de Pcrceval, c'csl parce que le livre rouge de lloi ghesl nous présente une version moins avancée que celle qui servit de type ù Chrétien de Troycs. Remarquons, d'ailleurs, que même dans Perceval l'idée mystique n'est pas encore complètement développée, que le trouvère semble traiter ce thème étrange comme un récit qu'il a trouvé tout fait et dont il ne voit pas bien le sens. I.c motif qui met Pcrceval en campagne dans

le roman français aussi bien que dans le récit gallois est un motif de famjlle; il cherche le fiainl-Graalcomme un talisman pour guérir son oncle le Roi-pêcheur, on sorte que la pensée religieuse est encore subordonnée à l'intention profane. Dans la version allemande, au conraire, pleine de mysticisme et de théologie, legraala un temple et des prêtres. l'arc i val,, devenu un héros purement ecclésiastique, parvient à la dignité de roi du graal par son enthousiasme religieux et sa chasteté Entin les remaniements en prose, plus modernes encorej distinguent nettement les deux chevaleries , l'une mondaine, l'autre mystique ; Perce val y devient le modèle du chevalier spirituel. Ce fut la dernière des métamorphoses que lui lit subir celte fée toute-puissante qu'on appelle l'imagination humaine, et il était juste qu'après avoir couru tant de hasards il vint sous le froc se reposer de ses aventures.

1 11 est, itu reste, remarquable que tous les héros bretons, dans leur transformation dernière, sont a la fois galants et dévots. Une des dames les plus célèbres de U cour d'Arthur, Luned, devient une sainte, martyre de sa chasteté, dont on lait la fète le 1" août. C'est dit qui ligure dans les romans français sous le nom de Lunette. V. lady Charlotte Guest.l, H^-IU.

Là l'OËSIE DUS RACES CELTIQLES. «S7

Quand on cherche à dèluiminor dans l'histoire des races celtiques !e moment piôcia où il faut se placer pour apprécier l'ensemble de leur génie, on se trouve ramené au sixième siècle de notre ère Les races ont presque toujours une heure prédestinée, où, passant de la naïveté a la réflexion, ellos déploient pour la première fois an soleil tous les trésors de leur nature. Le sixième siècle fut pour les races celtiques ce moment poétique d'éveil et de première activité. Le christianisme, jeune encore parmi elles, ti'a pas complètement étouffé le culte national ; la druidisme se défend dans ses écoles et ses lieux consacrés ; la lutte contre l'étranger, sans laquelle un peuple n'arrive jamais à la pleine

vivacité. C'est l'époque do tous les héros restés populaires, de tous les saints caractéristiques de l'Église bretonne; c'est enfin le grand âge de la littérature bardique, illustré par les noms de Taliésin, d'Aneurin, de Liwarc'h-Hen.

A cens qui verraient avec quelque scrupule manier comme historiques ces noms à demi fabuleux, et qui hésiteraient à accepter comme authentiques despoeiiies

arrives jusqu'à nous à travers une si longue suile de siècles, nous répondrons que les objections, qu'on a élevés contre l'ancienneté de la littérature bardiqué, objections dont W. Schlegel se fit i'intcrprèle contre M. Fauriel, ont complètement disparu devant les investi galions d'une critique éclairée et impartiale'. Celle fois, par une rare exception, l'opinion sceptique s'est trouvée avoir tort. Le sixième siècle, en effet, eslpour les peuples bretons un siècle parfailemenl historique. Nous touchonscette époque de leur histoire d'aussi prés et avec autant de certitude que l'antiquité grecque ou romaine. On sait, il est vrai, que jusqu'à une époque assez moderne, les bardes continuèrent à composer des pièces sous les noms'de venus populaires d'Aneurin, de Taliésin, de Liwarc'h-Hen ; mais aucune confusion n'est possiblecnlre ces fades exercices de rhétorique et les morceaux vraiment anciens qui portent le nom des poètes précités, morceaux pleins de Irails personnels, de circonstances locales, de passions et de sentiments individuels.

Telle est la litléralure dont M. de la Villemarquo

'Ceci ne s'applique pas évidemment à la langue des poèmes en question. On sait que le moyen âge, étranger à tonte idée d'archéologie, rajeunissait les toiles à mesure qu'il les copiait, et qu'un manuscrit en langue vulgaire n'atteste ordinairement que la langue contemporaine de celui qui l'a copié.

a voulu réunir les monuments les |i!us anciens et les plus authentiques dans ses Bardes bretons du sixième siècle'. I.c pays de dalles a reconnu le service Que notre savant compatriote a rendu pur là aux études celtiques. Kotis l'avouons pourtant, aux Bardes nous préférons beaucoup les Chants populaires de la Bretagne. C'est par ce dernier ouvrage que M. de la Villemarqué a vraiment bien mérité des études celtiques, en nous révélant une charmante littérature, où éclatent mieux que partout ailleurs ces traits de douceur, de fidélité, de résignation, de timide réserve, qui forment le caractère des peuples Irrelons'.

1 Paris et rennes, 1850.

conlrûle, ni que la confiance absolue avec laquelle on l'a elle n'ait eu cèrlains inconvénients. Nous croyons que, quand H. de In Villnnurquè veut commenter les mùrtv.-m qu'il aura l'éternel honneur d'avoir le premier mis au jour, sa critique esl loin d'être à l'abri de tout reproche, et que plusieurs des allusions historiques qu'il pense y trouver sont des hypothèses plus ingénieuses que solides. Le passé esl Irop vaste et nous est arrivé d'une manière trop fï.^rur nbiiv pour que de pareilles coïncidences soient vraisemblables. Les célébrités du peuple sont rarement celles de l'histoire, et, quand les bruits des siècles reculés nous sont arrives par deux canaux, l'un populaire, l'autre hisloriipLe, il esl rare que ces deux formes de la tradition soient pleinement d'accord l'une avec l'autre. M. de la Villemarqué suppose aussi trop volontiers que le peuple répèle durant des siècles des thau l s qu'il lie corn prend qu'a moitié. Lorsqu'un chant cesse délre

I* thème de la poésie des bardes du sixième siècle est simple et exclusivement héroïque; ce son! toujours les grands motils du patriotisme et do la gloire : absence complète de tout sentiment tendre, nulle trace d'amour, aucune idée religieuse bien arrêtée; mais seulement un mysticisme vague et naturaliste, reste de .l'enseignement druidique, et une philosophie morale, tout exprimée en triodes, analogue a celle qtiis'cnscïgnalt dans les écoles moitié bardiques, moitié chrétiennes de saint Cadoc et de saint Iltild '. La forme du style, .singulièrement artillcielle et travaillée, accuse l'existence d'un enseignement savant, possédant de longues traditions. Une nuance de plus, et l'on tombera dans la rhétorique pédante et maniérée. La littérature bardique, en se prolongeant durant tout le moyen âge, n'évita pas cet écueil. Elle finit par n'être plus qu'un ensemble assez fade de procédés de style et de métaphores convenues '.

intelligible, il arrive presque toujours que le peuple l'altère pour le rapprocher de sons familiers à se» oreille ni qui aienl pour lui mie ii£[]ilicaliim. Y,-! i. pas ;i tmiudre d'ailleurs que, dons ce cas, l'édileilr, avec la meilleure foi du monde, ne [iréle au leïle quelque inflexion légère afin d'y trouver le sens qu'il désire ou qu'il a dans l'esprit ?

1 Docteurs de l'église bretonne, communs a l'Àrmorique et au lwïf de Galles;

« Un savant (lallois, M. Stephens, dans son Uiitoirtt de la lillé-

LA l'OÉSIE IIES tl ACES CELTIQUES. 4M

L'opposition du bardisme cl 'du christianisme se révèle dilns les pièces qu'a traduites M. de la Villemarqué par une foule de traits originaux el louchants. Les combats qui ont déchiré l'aine des viens poGtes, leur antipathie pour les hommes gris du monastère, leur conversion triste el pénible, se retrouvent dans leurs chants, la douceur et In ténacité du caractère breton peuvent seules expliquer comment une hétérodoxie aussi avouée se maintint en présence du christianisme dominant, et comment de saints personnages, Holumkill par exemple, prirent la défense des bardes contre les rois qui voulaieril les supprimer. La lutte se'prolongea d'autant plus que té christianisme, chef les races celtiques, n'employa jamais la force pour détruire les cultes rivaux, et qu'il laissa du moins aux vaincus la liberté de la mauvaise humeur. La croyance aux prophètes, indestructible chez ces races, créa, en dépit de la foi. le typé anlichréticn de Merlin el le fit accepter de l'Europe entière. Gildas el les Bretons orthodoxes ne cessent de lonnef contre les prophètes et de leur opposer les bardes Élic et Samuel, qui ne prophétisaient que pour le bien ; au douiicme siècle, Girault de Cambrie vit encore un prophète dans la ville de Caei'léon.

raiure kymri^ae (Llaodoierj, 1840), a foM bien ciposé cw

ai LA POÉSIE TiES 1UCES CELTIQUES.

Giàeoù celle tolérance, le bardisme se continua lusqu'au cœur du moyen âge sons forme de doctrine secrète, avec un langage de convention cldcs symboles empruntés presque tous à la divinité solaire d'Arthur. C'est ce qu'on appelle le néo-dmidisme, sorte de druidisme subtilisô et réformé sur le modèle du christianisme, que l'on voit devenir de plus en plus obscur et mystérieux, jusqu'au moment où l'on en perd la trace. Uncurieux morceau de cette école, le dialogue d'Arthur et. d'Eliwlod, nous a transmis les derniers soupirs do cette dernière protestation du naturalisme expirant. Eliwlod, sous la forme d'un aigle, initie le dieu aux sentiments de résignation, de sujétion, d'humilité que le christianisme opposait à la fierté païenne. L'héroïsme recule pas à pas devant la grande formule que le christianisme ne cessa de répéter aux races celtiques pour les détacher de leurs souvenirs : « 11 n'y a de grand que Dieu. » Arthur se laisse persuader d'abdiquer sa divinité et finit par réciter le Pater.

Je ne connais pas de plus curieux spectacle que celui de cette révolte des maies sentiments de l'héroïsme contre le sentiment féminin qui coulait à pleins bords dans le culle nouveau. Ce qui exaspère, en effet, les vieux représentants de la société celtique, c'est le triomphe exclusif de l'esprit pacifique, ce sont les hommes vêtus de lin cl chantant des psaumes, dont

ln voix est (rislc, qui prêchent le jeûne cl ne connaissent plus les héros'. On sait le parti que l'Irlande a tiré île ce thème dans les dialogues qu'elle aime à établir entre les deux représentants de sa vie profane et religieuse, Ossian cl saint Patrice 1 . Ossian regrette les aventures, lis chasses, le son du cor cl les vieux rois, « S'ils étaient là, dit-il à saint Patrice, lu ne parcourrais pas les campagnes avec ton troupeau psalmodiant » Talrice cherche a le calmer par do douces paroles, cl quelquefois pousse h condescendance jusqu'à écouler ses longues histoires, qui parais sent médiocrement l'intéresser. «Voilà mon récit, dit le vieux barde en terminant; quoique ma mémoire s'affaiblisse cl que le souci ronge mon être, je veux continuera chanter les actions du passé et à vivre de l'ancienne gloire. Maintenant je suis vieux; ma vie se glace et toutes mes joies dispa-

1 L'antipathie que l<i peuple armoricain ailrilme aux nain* el ans korigans coiiln; le rliri-tiaiiiimr tient iValemenr au souvenir d'une opposition qui: reliront™ l'Évangile à ses «It-imls. Les korilums, eu elle!, smil puiir le pai>:m lneluii de grandis princesses qui ne raulurenl pa.s ;u renier le christianisme quand II', apùlres vinrent en Ftretayti^ . Elles haïssent le clergé el les 'élises; les cloches les font Fuir. La Vierge surlnu! est leur grande ennemie; c'est elle qui les a chassées des fontaines, el le samedi, jour qui lui est consacré. quiconque les regarde peinant leurs cheveux ou comptant leur trésor est sûr de périr. (La Ville-marqué, C/umfc populaires, lulroduclion )

» Voir miss ltruoke, Reliques of Irish Poelrg (Dublin, 1780), U

«M LA POÉSIE DES riACES CELT1QDES.

missent. Ma main ne peu! plus tenir lepéc, ni mon brus manier la lanœ. Parmi les clercs se prolonge ma triste dernière lienrc, et ce sont des psaumes qui tiennent maintenant la place des chants de victoire. » —h Laisse là ces chants, ditl'atrice, et n'ose plus comparer ton Finn au Roi des rois, dont la puissance est sans bornes ; courbe devant lui les genoux, et reconnais-le pour ton maitre. « II fallut céder, en effet, et la légende veut que le vieux barde ait fini sa vie dans le cloilre, parmi Ses clercs qu'il avait tant de fois rudoyés, au milieu de ces chants qu'il ne connaissait pas. Ossian était trop bon Irlandais pour qu'on piït se résoudre à le damner. Merlin lui-même dut céder an charron nouveau. Il fut, dit-un, converti par saint Colomhun, et la voix populaire lui répète sans cesse dans les ballades ce doux et louchant appel : « Merlin, Merlin, convertissez-vous ; il n'y a d'autre devin que Dieu. »

On se formerait une idée (ont à fait incompléle de la physionomie des races celtiques, si ou ne les étudiait

pngps 37 et suiv., 75 ci suiv. L'inlérôl de ces poèmes a tic (résiliai aperçu par M.VlBIttm',

LA POÉSIE DUS RACES CELTIQUES. I"i

dans le côté lopins singulier peut-être <lo leur développement, je veux dire dans leurs; antiquités ecclésiastiques et dans leurs saints. A part la répulsion passagère que la mansuétude chrétienne eut à vaincra dons les classes de la société qui se voyaient amoindries par l'ordre nouveau, on peut dire que la douceur do mœurs et l'exqui-r sensibilité des races celtiques,

sentiments humbles de la nature humaine, rencontrait ici des disciples adiuiciblemeul préparés , aucune race n'a si délicatement compris le charme de la petitesse ; aucune n'a placé l'être simple, Yinnocmt, plus près de Dieu. Aussi est-ce merveille comme la religion nouvelle prit facilement possession de ce* peuples. A peine la llrotagneel l'Irlande réunies comptent-elles deux nu trois martyrs ; elles seul réduites à vénérer comme tels leurs compatriotes tués dans les invasions anglosaxonnes et danoises. Ici apparaît dans tout son jnnr In profonde différence qui sépare la race celtique de la rare germanique. Les Germains ne reçurent le Hn islinnisme que tard et malgré eux, par calcul ou par Hure, après une sanglante résistance et avec de lerrililes sonlévemenls. christianisme, en effet, était pur plusieurs ailés antipathique à leur nature, et l'on conçoit

LA POÉSIE DES IUC8S CELTIQUES. -i'.l blcr, et lie réussirent que très-difficilement à se tonner un cierge national. Chez les Celtes, au contraire, le (■li['is[i;iiiis!iie ne vient pus de Home; ils ont leur clergé indigène, leurs usages propres, ils tiennent leur foi de première main. On ne peut douter, en effet, que, des les temps apostoliques, le christianisme n'ait été prêché en Bretagne, cl plusieurs historiens ont pensé, non sans quelque vraisemblance, qu'il y fut apporté par des chrétiens judaisants ou par des affiliés de l'école de saint Jean. Partout ailleurs le christianisme rencontra comme première assise la civilisation grecque ou romaine. Ici, il trouvait un sol nouveau, d'un tempérament analogue au sien, et naturellement prépare pour le recevoir.

Peu de chrétientés ont offert un idéal de perfection chrétienne aussi pur que l'église celtique ;m\ sixième, septième, huitième siècles. Nulle part peut-être Dieu n'a été mieux adoré en esprit que dans ces grandes cités monastique.* de Hy nu d lona, de Itangor, île Clouant, de J.indislsrnc. Une des formes les plus distinguées du christianisme, trop distinguée sans doute pour In mission populaire cl pratique que l'Lglisc avait à remplir, le pélagionisme vint de là. C'est chose vraiment admirable que la moralité line et vraie, la naiielé, la richesse d'invention qui distinguent les légendes des saints bretons cl irlandais. Nulle race ne

LA l'OBSIE MHS KAUKS l'.lil.T I Ot' KS. iM

leur entrée dans la grande ru mi Sic, cl ne purCdl jamais uni ver à se créer nue inclropole ecclésiastique. Tons leurs efîorls cl tiinles leurs innocentes supercheries pour attribuer ce titre aux églises de Dot et île Saint- David échouèrent contre l'atrablaiile divergence île leur

être d'obscurs suffraganls

Du reste, même de nos jours, celle puissante origi-

Lcs Bretons de France, quoique avant ressenti le contrecoup des révolutions 'que le catholicisme a subies sur le continent, sent, à l'heure qu'il est, une des populations chez lesquelles le sentiment religieux a conservé le plus d'indépendance. Les nouvelles dévotions n'y trouvent aucune faveur; on y esllidùle aux vieux cultes et aux vieux saints ; les cantiques religieux y ont une ineffable harmonie'. L'Irlande garde de même, eu. ses provinces reculées, des formes de culte tout à fait à part, cl auxquelles rien dans le reste de la chrétienté ne saurait être comparé. L'influence du catholicisme moderne, ailleurs si destructive des usages nationaux, a eu ici un effet tout contraire, le clergé ayant dû clicr-

1 Voir siiiloal it>s U-aux ("inUi|ucs sur k paradis, ^ililiis |>;tr ■ M. du la Villciuarqmi, L7r««(< p pulaiits, i. Il, [,. 'M .1 suiv. e.l La Légende celtique (1839), p. 538-3».

doclc ouvrage de (loin Lobineati sur les Saints de Brelaijue, réédité de nos jours par M. l'abbé Trcsvuux, si la demi-critique du bénédictin, bien pire que l'absence lolale de critique, n'eût altéré ces naïves légendes, et n'en eût retranché, sous prétexte de bon sens et de révérence religieuse, ce qui en fait pour nous l'intérêt cl le charme,

L'Irlande surtout dut offrir dans ces siècles reculés une physionomie religieuse tout à fait à part, et qui paraîtrait singulièrement originale, s'il était donné à l'histoire de la révéler tout entière, lin voyant, aux sixième, septième et huitième siècles, ces légions de saints irlandais qui inondent le continent et arrivent de leur ile apportant avec eux leur opiniâtreté, leur attachement à leurs usages, leur tour d'esprit subtil et réaliste; en voyant jusqu'au douzième siècle les Seuls tc'est le nom que l'on dormait aux Irlandais) servir de maitres en grammaire et en littérature à tout l'Occident, ou ne peut douter que l'Irlande, dans la première moitié du moyen âge, n'ait été le théâtre d'un singulier mouvement religieux, l'bilologues studieux et hardis philosophes, les moines hibernais furent surtout des copistes infatigables , cl c'est en partie grâce a eux que le travail de la plume devint une œuvre sainte. Columbo, averti secrètement que sa dernière heure est proche, achève une page de psautier

ritimos à travers l'archipel, Inul peuplé de monastères, des mers d'Ecosse cl d'Irlande'; le souvenir de n;i\ÏL!;iiiiiiis plus lointaines encore dans lys mers potaires, fournirent le cadre de celle étrange compwsilion, si riche d'impressions locales. Pline (IV, xnx, 5) nous apprend que déjà de son temps les Bretons aîmaicnlà se hasarder en pleine mer pour chercher des iles inconnues; M. Lelronnc a prouvé qu'en 7H5, soixante-cinq uns par conséquent avant les Danois, des moines irlandais abordèrent en Islande et s'établiront sur te littoral. I.cs Danois trouvèrent dans cette ile des livres irlandais, des cloches; lus noms de plusieurs localités attestent encore le séjour de ces moines, (li''siy in'-s du nom de popx (pères). Aux iles F;croë, dans les Oicadcs et les iles Shetland, dans tous les parages on un mol des mers du Nord, les Scandinaves rencontrèrent avant eux ces papx, dont les habitudes contrastaient si étrangement avec les leurs*. S'eut revirent- ils pas aussi cette grande terre dont lo vague souvenir

' Les saiuls irliiiidnis rouvraient à la Mire les mers tic l'Occident. Un lrèj-iii"itnl neutre des saint* de lire ta;; ne, saint Tenciiau, sailli Renan, etc., sont des Irlandais émigrés. Les légendes lirelennes de sainl Maie, île saint David, de saint Toi de Léon, sont remplies de vnya;;es analogui-s vers des iles loinlaine; de l'Occident.

- Voir sur ce sujet les lieiles reelicrclies de M. A. de Iliunliuldt dans fini llîfli/irt il,' lu Qtojrtiiiliu- du nouvcttii continent, l. 11.

leurs propres lois : ailleurs, le paradis des oiseaux, où la race ailée vil selon la règle des religieux, chanlant matines cl laudes aux heures canoniques ; Bïandan et ses compagnons y célèbrent lu pàque avec les oiseaux, et y restent cinquante jours, nourris uniquement du chant do leurs liâtes ; ailleurs, l'Ile Délicieuse, idéal de la vie monastique au milieu (les flots. Aucune necessilè matérielle ne s'y fait sentir; les lampes s'allument d'elles-mêmes pour les offices et ne se . consument jamais : c'est une lumière spirituelle ; un silence absolu règne dans toute l'île ; chacun sait au juste quand il mourra ; on n'y ressent ni froid, ni chaud, ni tristesse, ni maladie de corps on d'esprit. Tout cela dure depuis saint Patrice, qui l'a réglé ainsi. La terre (h promission est plus merveilleuse encore : il y fait un jour perpétuel ; toutes les herbes y ont des Heurs, tous les arbres des fruits. Quelques hommes privilégiés seuls l'ont visitée. A leur retour, on s'en aperçoit au parfum que leurs vêlements gardent pendant quarante jours.

Au milieu de ces rives apparaît avec une surprenante vérité le sentiment pittoresque des navigations polaires : la transparence de la mer, les aspects des banquises el des îles de glace fondant au soleil, les phénomènes volcaniques de l'Islande, les jeux des célacés, la physionomie si caractérisée des /tord de la Norvège, les brumes subites, la mer calme comme du lait, les

LA POÉSIE DES Et & CES CELT1QDEB. «1

des peuples eclliques, c'est le désir de pénétrer l inconnu- lin fuce de la mer, ils veulent savoir a- qui si: Irouvo nu ilolii ; ils rëvenl h lèpre de promission. En lace île l'inconnu de h tombe, ils revent ce grand voyage qui. sous l:i plume de Dante, csl arrivé à uno popularité si universelle. La légende raconte que, saint Patrice prêchant aux Irlandais le paradis et l'enfer, ceux-ci lui avouèrent qu'ils scraienl plus assurés de la réalité de ces lieux, s'il voulait permettra qu'un des leurs y descendit, et vint ensuite leur en donner jlcs nouvelles. Patrice y consentit. On creusa une (bsse par laquelle un Irlandais entreprit le voyage souterrain. D'autres voulurent après lui tenter l'aventure. On desivndiiil dans le trou avec la permission tic l'abbé du monastère voisin, on traversait les tourments de l'enfer et du purgatoire, puis chacun racontait ce qu'il avait vu. Quelques-uns n'en sortaient pas ; ceux qui en sortaient ne riaient plus cl ne pouvaient désormais prendre pari a aucune gaieté. Le chevalier Owenn y descendit en 1155, cl fit une relation de son voyage qui eut un succès prodigieux. — D'autres disaient que quand saint Patrice chassti les gobelins (esprits folle(s) de l'Irlande, il fut fui t tourmenté en cet endroit, durant quarante jours, par des légions d'oiseaux noirs.

il mai ; fierms, Hijstiijiie. chrétienne, 1- Ht. el surtout le drame de (laideron, le Puiti <lc tainl Patrice.

qu'ils allaient courir, cl on leur racontait île terribles exemples. Ils pardonnaient ù leurs ennemis et se faisaient leurs derniers adieux les uns aux autres, comme s'ils étaient à l'agonie, l.c puits, selon les récits contemporains, était un four bas et Étroit où l'on entrait neuf ^ta r neuf, et où les pénitents passaient un jour et une nuit entassés et serrés les uns contre les autres. La croyance populaire creusa au-dessous un gouffre pour engloutir les indigues et ceux qui ne croyaient pas. An sortir du puits, on allait se baigner dans le lac, el ainsi l'on avait accompli son purgatoire. Il résulte du rapport de témoin s oculaires qu'aujourd'hui encore les choses se passent à peu près de la même façon*.

L'immense réputation du Purgatoire de saint Patrice remplit tout le moyen âge. Les prédicateurs en appelaient à la notoriété publique de ce grand fait contre ceux qui doutaient du purgatoire. Eu l'an 1358, Edouard III donne à un noble hongrois, venu tout ex-

1 On trouve l'analogue de ceci dans les penily ou cellules des sainls de Brelagim du HSi.'me el du septiiw siérie ; mais il faut observer qui 1 h ]ilupnvl <L; ci'ssmiis riaient Irlandais, el qu'ilanuront probablement a|iporlé avi'C eux l'itl'-e de leur purgatoire.

' Vi ir !\muc britannique, mars IS43.

LA POf.SIF. DES IUCBS CELTIQUES. (SI

aver; une physionomie qui ne permet pas d'y voir une interpolai ion chrétienne. I-es pérégrinations de l'àmc après la mort seul missile thème favori îles plus antiennes polios armoricaines. V'.n des traits pur lesquels les races celtique s frappèrent leplusles Romains, ce fut la précision de leurs idées sur la vie future, leur penchant pour le suicide, les prêts et les contrats qu'ils signaient en toc de l'autre monde. Les peuples plus légers du Midi voyaient avec terreur dans cette assurance le fait d'une race mystérieuse, ayant le sens de l'avenir et le secret de la mort. Toute l'antiquité classique est pleine de la tradition d'une ile des ombres, située aux extrémités de la Bretagne, et d'un peuple voué au passage des urnes, qui habite le littoral voisin. I.a nuit, ils entendent les morts rûder autour de leur cabane et frapper à leur porte. Ils se lèvent alors; leur barque se charge d'êtres invisibles ; au retour, elle est plus légère. Plusieurs de ces' traits, reproduits avec une singulière précision par Plularque, Claudien, Procope, Tzclzés, feraient croire que la renommée des mythes de L'Irlande pénétra, vers le premier ou le deuxième siècle, dans l'antiquité classique'. Piu-

mi'iiL dos li.nilos. et cet lu snt'cssn traditionnelle qui. si'lnn le

ll'llllli^ll.l^i' illîS .lllfii'HS Si' ll'ail-HH-llilit l'il \IT« ILLIirtlHMliljLIL'S

dans les écoles des druides. .

' Voir sur ce sujet les vues inguitleusw tle H. F. CWcIclei-,

sa vie it exploiter pour son propre complc les romans bretons, qu'il appartient de dire :

Les Gallois son! tous par ratura Plus sols que bâtes de pliure.

Ces belles créations, dontle monde ent er devait vivre, je ne sais quel chroniqueur anglais crut faire un charmant calembour en les appelant « les niaiseries dont s'amusent les brutej do Rrelvns.» Ces admirables légendes religieuses, ausquclles nulle autre église n'a rien a comparer, les BoUandUlea devaient les cvcluredclenr recueil comme dos extravagances ajioenj.ihes. lie penchant décide de la race celliquc vers l'idéal, sa tristesse, sa DdéUté, si bonne foi, la firent regarder par ses voisins comme lou rdc, sotte, fabuleuse. On ne sut pas comprendre sa délicatesse et sa line manière de sentir. On prit pour de la gaucherie l'embarras qu'éprouvent les natures sincères et sans replis devant les natures plus raffinées. Le contraste de la légèreté française et de l'opiniâtreté bretonne amena surtout, depuis le quatorzième siècle, les plus déplorables conflits, d'où les Bretons sortaient toujours avec la réputation de mauvaises tètes. Ce fut bien pis encore quand la naLion la plus fière do son bon sens se trouva vis-à-vis du peuple qui on est malheureusement le plus dépourvu. La pauvre Irlande, avec sa vieille mythologie,

451 U POÊSIB DES Il A CES CELTIQUES.

avet; son purgatoire de saint Patrice et sesvoyagcs fantastiques de saint Brandan, ne devait pas trouver grâce devant le puritanisme anglican. Il faut voir le dédain des critiques anglais pour ces fables, et leur superbe pitié pour l'Église qui pactise avec le paganisme au point de conserver des pratiques qui cndécoulcnt d'une manière si notoire. Àssurémi'iil voilà un zèle louable et qui part d'un bon naturel; cependant, quand ces imaginations ne seraient bonnes qu'à rendre un peu plus supportables bien des souffrances, pour lesquelles on déclare n'avoir point de remède, ce serait déjà quelque chose. Qui osera dire où est ici-bas la limite de la raison et du songe ? Lequel vaut mieux des instincts imaginai ifs do l'homme ou d'une orthodoxie étroite qui prétend rester sensée en parlant des choses divines? Pour moi, je préfère la franche mythologie, avec ses égarements, à une théologie si mesquine, si vulgaire, si incolore, que ce serait faire injure h J)ieu de croire qu'après avoir fait le monde visible si beau, il eut fait le monde invisible si platement raisonnable. m

En présence des progrès de plus en plus envahissants d'une civilisation qui n'est d'aucun pays, et ne peut recevoir d'autre nom que celui de moderne ou européenne, il serait puéril d'espérer que la race ecl-

lique arrive dans l'avenir ù une expression isolée de son originalité. El pourtant nous sommes loin de croira que colle race ail dit son dernier mot. Apres avoir usé (ouïes les chevaleries dévotes et mondaines, couru avec l'érédur le saint (Jraal et les belles, rfivé avec saint Itriindan de iny.sli^iii's Allanlides, qui sait ce qu'elle produirait dans le domaine de l' intelligence, si elle s'enhardissait à faire son entrée dans le monde, clsi elle assujettissait aux conditions de la pensée moderne sa riche et profonde nature ¥ 11 me semble que dccetlccomhiiiiii^oii sortiraient des produits fort originaux, une manière line et discrète de prendre la vie, un mélange singulier de force cl de faiblesse, de rudesse et de douceur. Peu de races ont eu une enfance poétique aussi complète que les races celtiques : mythologie, lyrisme, épopée, imagination romanesque, enthousiasma religieux, rien ne leur a manqué; pourquoi la réflexion leur manquerait- elle? L'Allemagne, qui avait commencé par la science et la critique, a uni parla poésie; pourquoi les races celtiques, qui ont commencé par la poésie, ne finiraient-elles pas par la critique? De l'une h l'autre, il n'y a pas si loin qu'on le suppose ; les races poétiques son! les races philosophiques, et la philosophie n'est au fond qu'une manière de poésie comme une autre. Quand on songe que l'Allemagne a trouvé, il y a moins d'un siècle, la

révélation de son génie, qu'une foule d'individualités nationales nui semblaient effacées se sont relevées loulà coup de nos jours plus vivantes que jamais, on se persuade qu'il est téméraire de poser une loi aux intermittences et au réveil des races, cl que la civilisation moderne, qui semblait faite pour les absorber, ne serait peut-être que leur commun épanouissement.

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