‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 5 sur 45 · H. DE SUY · texte numérisé non relu

H. DE SUY

règle administrative des esprits a été là depuis longtemps réalisé '. Quand les jésuites montrèrent à liliienlong les erreurs de l'astronomie consacrée, l'empereur refusa de les laisser corriger, parce que cette réforme eut mis en défaut les livres classiques et forcé d'introduire des mois nouveaux. Qu'est-il résulté de celle organisation, en apparence si raisonnable, en réalité si M filiale? Un état de décrépilude sans pareille dans l'histoire, où un empire de cent cinquante millions d'hommes attend que quelques milliers de barbares Tiennent lui apporter des maitres et des régénérateurs. Ce qui s'est paseé lors de l'invasion de l'empire romain par les bandes germaniques se passera pour la Chine. Tout État qui sacrifie les intérêts moraux et la libre initiative des individus au bien-être và contre leliut qu'il se propose : un petit nombre d'hommes énergiques, venant du dehors ou du dedans, suffit alors pour renverser un pavs indifférent à tout, sauf au repos, pour s'en faire acclamer, et pour fonder ainsi de npuveau la vraie

■ noblesse, qui est celle de la force morale et de la volonté.

- « Quelque engouement que l'on professe aujourd'hui pour la barbarie et pour les barbares, il faut lerecon-

' Voyez le Mémoire de M. Itain sur l'Académie de Pékin (Journal asiatique. Janvier 1858).

El L'ÉCOLE LIBÉRALE. J3 nailre, dit M. [le Saoy, noire civilisation est romaine, noire centralisation est romaine, nos lois el nos lettres sont romaines; c'est l'esprit romain qui a fini par vaincre l'esprit barbare! » Cela est très-vrai. Tout !c secret de nuire histoire réside dans la bille de l'esprit gallo-romain contre l'esprit germanique (celui que M. de Sacv appelle barbare), le Gaulois ayant en horreur la souveraineté divisée qui constituait la féodalité, et voulant sans cesse revenir à l'administration égatitairc de l'empire, non h celle des premiers Césars, empreinte encore d'un certain esprit aristocratique, mais a celle du temps de Dioctétien, qui es: toujours resiée l'idéal de notre pays La Dévolution française et ce qui a suivi sont le denier acte de la lulte de l'esprit gaulois et de l'esprit ger nique, se terminant par la victoire définitive du premier. Bien des éléments germaniques entrèrent, je le sais, dans les commencements de la Révolution, et donnèrent aux mouvements de ces premières années une apparence vraiment libérale ; mais ils disparurent dans la lutte, et laissèrent dominer seul l'esprit gaulois, qui, depuis la Convention ju R : qu'à 1815, donna pleine carrière h son goût d'administration unitaire et à son a nlipathie contre toute in-" dépendance. est alors que la raison d'État, proclamée pour la première fois par les légistes de Philippe le Bel, prend délinilivement le dessus sur le noble prin-

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cipi! du moyen âge, n'admettant que le droit des individus. Je ne suis pas de ceux qui regardent le moyen ûge comme une époque accomplie de moralité et de bonheur; mais il me semble cependant que l'école libérale le calomnie un peu. Le moyen âge ne fut. une époque atroce que dans sa seconde moitié, quand l'Église devint persécutrice et la féodalité sanguinaire. 11 y eut avant cela de loni's siédr/s durant lesquels la féodalité fut vraiment patriarcale et l'Eglise maternelle. Je' crois que. du huitième au douzième siècle, les pays chrétiens qui étaient à l'abri des incursions des Sar-

Je n'insisterais pas sur ces subtilités historiques, si les fautes de conduite de l'école libérale n'avaient tenu presque toutes à sa philosophie de l'histoire, incomplète et parfois défectueuse. Une erreur sur la . évolution carlovingienne, sur les commencements de io féodalité, sur le treizième siècle, sur Philippe le Bel, n'est pas aussi inoffensive que le croit M. deSacy. On porte toujours la conséquence du principe d'où l'on est sorti. Issu de l'idée abstraite d'une souveraineté rationnelle exercée pour le plus grand bien de la nation, le parti libéral ne put s'envisager comme un simple main teneur chargé de protéger les droite do tous et de développer l'initiative de chacun. Par la nécessité des choses, i! fut amené à trop gouverner.

ET L'ÉCOLE LIE Ên A LE.

11 vit avec raison rju'nnc société, pour è-trc florissante, doit être trés-forle ; mais il se trompa en croyant que lit 'moyen de fortifier une société est de la gouverner beaucoup. Malgré d'innombrables mesures de' précaution, l'ordre qu'il avait établi et soutenu, non sans gloire, tomba par la plus inouïe des surprises dont l'histoire ait gardé le souvenir. Je ne veux pas rendre le parti libéral responsable d'une situation qu'il n'avait pas créée. Un principe filial le dominait : la Révolution, à laquelle il se rattachait, pouvait produire des administrations, mais non des corps. Le principe qui crée les institutions, à savoir la conquête et le droit personnel, élail le principe même qu'elle entreprenait de supprimer.

L'organisation de l'instruction publique me parait l'exemple le plus propre à faire comprendre les graves conséquentes du principe adopté par l'école libérale, et à montrer comment ce principe est susceptible par sa nature de se tourner contre ceux qui l'ont fondé. L'Angleterre, l'Allemagne, l'ancienne France, avaient pourvu aux intérêts de la science et de l'éducation par des corporations riches et à peu près indépendantes du pouvoir civil. La France nouvelle, selon son habitude, a résolu le mémo problème par l'administration. Annuellement, chaque- ville de France reçoit d'un bureau de la rue de Grenelle des hommes qu'elle ne connaît pas, et qui

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sont chargés d'élever ses enfants selon certains règlements, à la confection desquels elle n'a eu aucune part. « Tout ce qui est relatif aux repas, aux récréations, aux promenades, au sommeil, dit le règlement de 18Ù2, se fera par compagnie... Il y aura dans chaque lycée une bibliothèque de quinze cents volumes ; toutes les bibliothèques contiendront les mèirfcs ouvrages ; aucun ouvrage ne pourra y être placé sans l'autorisalion du ministre de l'intérieur. » Celte création a été considérée comme la plus belle de l'époque, et je serais volontiers de cet avis, s'il m'élait démontré que les hommes chargés d'appliquer un tel règlement seront toujours des hommes d'un esprit large, fin, distingué, comprenant avec délicatesse les problèmes de l'éducation et du gouvernement des esprits ; mais, de bonne foi, peut-on avoir cette assurance? Or, si l'on admet comme possible l'hypothèse où une telle administration tomberait entre les mains d'hommes qui n'auraient pas toutes les qualités qui viennent d'être ènumérées, que l'on songe aux conséquences. Les intérêts les plus chers de l'esprit, tout le mouvement littéraire, scientifique, philosophique, religieux même, seraient exposés a une maîtrise d'autant plus dangereuse que la machine administrative dont on se servirail pour l'exercer serait plus perfectionnée. Cessons donc de croire que la Révolution de 1789

ET L'ÉCOLE LIBÉRALE, 47 nous dispense de pénétrer plus avant dans !c passe de l'hnmantlé. Quelque important que soit cet événement, il produit sur nous une illusion d'optique, à peu prés comme le dernier plan do montagnes borne toujours la vue, et cache les montagnes bien-plus liantes qui sont au delà. l,a Révolution séduit d'abord par la fierté de ses allures^ cl par ce grand air passionné qu'ont toutes les histoires qui se déroulent dans la me. Longtemps elle m'a ébloui : je voyais bien la médiocrité intellectuelle et le peu d'instruction de ceux qui la " firent ; mais je m'obstinais à prêter à leur œuvre une grande portée politique. Depuis, j'ai reconnu qu'à un pefil nombre d'exceptions prés, 'les hommes de ce temps étaient aussi naïfs en politique qu'en histoire et en philosophie. Voyant peu de choses à la fois, ils n'aperçurent pas combien la société humaine est une machine compliquée, combien ses conditions d'existence et de splendeur tiennent à d'imperceptibles nuances. La connaissance approfondie de l'histoire leur manquait entièrement : une certaine emphase de mauvais goût leur troublait le cerveau et les mettait dans cet étal d'ivresse particulier à l'esprit français, où se font souvent de grandes, choses, mais qui rend impossible toute prévision de l'avenir et foute vue politique un peu étendue.

Sont-ce là des motifs pour désespérer et pour envisa-

ger !c développement liLiéral de la France comme flétri dans sa fleur? Non, certes; ce sont (tes motifs pour redoubler de sérieux et pour suppléer par notre application aux avantages que nos pères ne nous ont pas légués. En politique comme en morale, les vrais devoirs sont ceux de tous les jours. Il n'y a que les âmes faibles qui règlent leurs opinions en vue des succès probables de l'avenir. Je dirai presque que l'avenir n'impoi tepas à l'honnête homme, puisque, pour se dévouer aux belles et aux bonnes choses, il n'est pas nécessaire de supposer qu'elles soient destinées à l'emporter. Si quelque classe de la société française n'a pas rempli la tache qui lui semblait dévolue, il n'en faut pas conclure qu'une seule chose, c'est que sa place est à prendre. Toute nation traverse l'histoire en traînant avec elle un vice essentiel qui la mine, comme chacun de nous apporLe en naissant le principe du mal, qui, à moins d'accident, doit remporter; mais une foule A? hasards viennent sans cesse détourner les événements du cours qu'ils aiiraienl suivi s'ils avaient ohéià une pente nécessaire Les résolutions delà démocratie athénienne sont encore aujourd'hui l'entretien du monde, cl pourtant, dès son premier jour, celle démocratie élnîl entachée d'un défaut radical I. 'empire romain avait en lui, dès le 'temps d'AugusIe, le germe de sa dissolution; pourtant il vécut quatre ou cinq

bt l'Ecole liuèuale. m siècles avec sa plaie-, et dans sa lente agonie il traversa le siècle des Antonins. Le grande lacune que la France porte au cœur ne doit pas davantage nous interdire les longues espérances et les constants efforts.

Certes, si une seule race et une seule domination s'étendaient sur l'Europe moderne, si les nations chrétiennes formaient un monde unitaire, analogue ù ïorbis romanus, la décadence serait inévitable, puisqu'il n'existerait plus en dehors de ce cercle fermé aucun élément de régénération. Biais le principe de diversité cl de vitalité propre qui a créé en Europe un obstacle invincible à toute domination universelle fera le salut du inonde moderne. Une civilisation divisée a. dus ressources qu'une civilisation unitaire ne connaît pas. L'empire romain péril, parce qu'il n'avait pas de contrepoids; mais si, à coté de l'empire, il y avait eu des Germains et des Slaves fortement organisés, l'empire, obligé de compter avec les obstacles et la liberté du dehors, eut suivi une ligue toute différente : le despotisme, en effet, ne peut durer qu'à une condition, c'est que tous lus pays qui l'entourent soient à son unisson. Là est le motif d'espérer. Le stoïcien avait raison de s'envelopper dans son manlcau et de désespérer de la vertu; car il n'y avait nulle issue au cercle de fer où il vivait, et jusqu'au bout du monde alors habitable il eût trouvé l'odieux centurion, représentant de son im-

Presque toutes les gênerai ï on s 4 en entrant dans la vie, ont commencé par une opinion exagérée de leur force cl des destinées qu'elles se croyaient appelées a remplir. Les grandes générations sont relies qui, après bien des lutles, des mécomptes, des demi-victoires et des demi-défaites, arrivent sur leurs vieux jours à réaliser une partie de leurs rêves de jeunesse. C'est au contraire un des trails caractéristiques de relie qui depuis quelques années a pris possession d'elle-même que de débuter par la défiance et l'abandon. La gencralion qui nous a précédés, celle qui cuira dans la car-

rière en 1815 et atteignit en 1830 îa plénitude de sa virilité, apportait avec elle des espérances presque illimitées. En tout, elle se disait appelée à renouveler, et, comme si l'humanité fui née une seconde fois avec elle, elle se croyait capable d'inaugurer en son siècle une littérature nouvelle, une philosophie nouvelle, une histoire nouvelle, un art nouveau. Elle n'a pas donné tout ce qu'elle promettait : elle prometlait l'inlini ; elle n'a pas renouvelé l'esprit humain : cetle œuvre est plus diflicile qu'on ne le croit d'abord. Biais, en ne tenant qu'une très-petite partie de son programme, elle a donné beaucoup ; la génération qui a suivi, en tenant toutes ses promesses, donnerait, ce semble, assez peu de chose. Des les premiers pas, on lui a montré l'horizon comme tout près d'elle; le but le plus élevé que l'on proposait à son activité èlait de conserver limidement ce qu'avaient créé ses pères, et l'expérience a prouvé que c'était trop lui demander. Dans l'épreuve suprême des esprits et des cœurs, les uns, dès le premier orage, se sont enveloppé la téfe et n'ont plus voulu voir; les autres, entraînés par des lueurs trompeuses, ont marché dans le hasard et la nuit. Chez les uns, tous les signes des âmes faibles, la réaction sournoise, le dépit ; chez les autres, le froissement des âmes prématurément éprouvées j chez tous, un douloureux aveu : nous ne vaudrons pas nos pères!

M. COUSIN. 53 Celte défiance, celle humble opinion de soi-même, doivent-elles s'appeler modestie ou conscience de son infériorité? L'avenir le dira. 11 est certain du moins que jamais génération n'entra dans l'histoire avec un sentiment si peu arrêté de ses devoirs, avec si peu de préoccupation du but a poursuivre, avec si peu de foi et de philosophie. La libérale antiquité voyait un vice dans le sentiment que le christianisme a érigé en vertu sous le nom d'Uumïïité, elle croyait qu'il n'est pas bon de faire peu de cas de soi-même et d'abdiquer volontairement sa fierté. Qu'cùt-clle pensé d'une jeunesse qui, au lieu de dire à ses pères, comme les enfants de Sparte : « Nous serons un jour ce que vous êtes, » se résigne à mourir de froid et de peur, et se condamne a l'immobilité pour ne point ébranler le frêle édifice sous lequel elle espère trouver lo repos?

Je ne veux pas rechercher jusqu'à quel point la génération qui nous a précédés peut être responsable de cet abaissement. Je n'examinerai pas si, en nous léguant le désavantage d'une position acquise, elle ne pouvait laisser à notre activité un jeu plus libre, si, en traçant autour de nous un cercle d'où elle nous défendait de sortir, elle n'a pas étouffé ou fait dévier notre originalité, les uns, plus dociles, s'élanl renfermés dans une médiocrité résignée, les autres, plus rebelles, s'étant précipités par réaction dans les aventures. Mieux

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\auL n'accuser que la fatalité de ces irrémédiables défaillances. Peut-être aussi l'esprit français n'est-il i>as appelé à dépasser certaines limites, el les nations latines, avec leurs qualités brillantes et tout extérieures, leur vanité, leur esprit superficiel, leur manque de sens moral et d'initiative religieuse, ne sontelles destinées à autre chose qu'à captiver le monde par une rhétorique sonore et à l'étonner à certains jours par de brutales apparitions.

Un des Irahs d'infériorité les plus frappants de la génération nouvelle, c'est son indifférence pour la culture intellectuelle et les choses désintéressées. Quelque jugement que l'on porte sur l'ensemble des travaux que laissera derrière elle la génération qui nous a précédés, il faut reconnaître que jamais race d'hommes ne posséda plus éminemment cet appétit des choses qui fait saisir ia vie avec ardeur comme une proie désirable. I.es lacunes qu'on peut découvrir dans son développement furent celles de son esprit, non de sa curiosité ; elle aima le monde cl y prit goùf . Sa mélancolie, je n'y crois guère : elle en parlait trop pour que le mal fût bien profond. Quand vint le jour de l'action, ces Werther de la veille se trouvèrent la tùtc fort lucide et pleine du sens de la réalité. C'est nous qui sommes les vrais dégoûtés, nous qui doutons de l'esprit humain, sceptiques ou dévots, sans goût pour la contemplation

lîcs choses, sans passion pour l'univers. Étrange renversement ! ce sont des hommes d'un autre âge qui soutiennent de nos jours la cause de l'esprit, et arrêtent la jeunesse sur la pente d'une entière abdication !

Ces réflexions, que tant de faits contemporains suggèrent, ne m'ont jamais plus vivement frappé qu'en lisant le volume charmant que SI. Cousin a récemment donné au public'. Les morceaux qui le composent sont Fort divers, et l'auteur a bien fait de ne chercher à établir entre eux aucun lien artificiel; mais un trait commun les unit : jo veuï dire un vif et brillant enthousiasme, ce goût de la beauté en toute cliose que, depuis les jours de la Grèce antique, nul n'a peut être si richement possédé, cette activité toujours florissante, ce privilège divin du génie qui change en or tout ce qu'il touche et crée l'intérêt des sujets par la passion dont il les anime. M. Cousin, plus qu'aucun autre écrivain de notre temps, a eu le don

' Fragments et Souvenirs. Paris, 1858.

de diriger l'opinion et de rendre contagieuses ses admirations et ses sympathies. Qui ne se rappelle ce tableau plein de grâce de la vieillesse de Kant, ces pages éloquentes sur Santa-Rosa, ces belles études sur Rousseau? On ne parcourra point ici lu. série des objets que M. Cousin a aimés et fait aimer : on cherchera de préférence la raison générale qui a tenu le siècle sous le charme de ce brillant esprit. Le volume dont nous parlons contient à cet égard une véritable révélalion. Une pensée tardive, mais à laquelle tous applaudiront, a porté M . Cousin à publier en 1838 les notes de son voyage d'Allemagne de 1817. 11 a jugé à proposde nous livrer, après quarante ans, les souvenirs de l'impression première qu'il reçut à ce moment décisif où il alla chercher au delà du Rhin le ferment d'un esprit nouveau. Aucun morceau n'est aussi propre à nous livrer le secret de son éducation intellectuelle et à nous faire comprendre sa véritable originalité,

Les critiques superficiels, qui appellent allemand tout ce qui est obscur et obscur tout ce qu'ils ne comprennent pas, ont accusé M. Cousin d'être un esprit allemand : je ne Mimais pas <li.: ji^emenl plus frivole. M. Cousin me semble au contraire un des repré-cnianls. les plus caractérisés de l'esprit français au milieu d'une génération qui elle-même, par ses qualités et

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ses défauts, porta fol lement l'empreinte île sa nationalité. Je n'en veux donner pour le moment qu'une preuve superficielle et tout extérieure. La marque essentielle de l'esprit fiançais, c'estde n'être bien compris qu'en France. Plus une œuvre présente avec énergie les traits d'un génie particulier, moins elle est laite pour être complètement appréciée au dehors. VHistoire de la Ciritisntion de M. Guizot, traduite en allemand ou en anglais, conservera tout son prix, et la traduction ne sera pas fort inférieure a l'original : en serait-il ainsi pour les leçons de M. Villcmain? Non certainement ; ces éludes si délicates y perdraient une partie de leur gr;1ce et la Heur d'allicisme qui a pour nous tant de séduction. 'Je pense de mémo que l'œuvre si complexe de M. Cousin ne peut être bien appréciée que par des lecteurs pénétrés du gout français, qu'un étranger n'y verrait pas mille beautés qui nous charment,- cl qu'il y apercevrait bien des lacunes dont l'art prodigieux du maître nous dérobe le sentiment.

Le curieux récit de voyage que M. Cousin vient de nous livrer est du reste ici d'un poids décisif. Il est évident que M. Cousin n'a vu et connu l'Allemagne que dans la mesure qui convenait a son originalité. De grands obstacles l'empêchèrent heureusement dalla au delà, il nous avoue lui-même que bien des choses,

11. C&USIH. 60 pression de l'étranger et snrlonl l'abus de In centralisation avaient ivvL'lù l'esprit allemand à lui-même. Les peuples germaniques ne retrouvent toute leur force que le jour où ils voient leur liberté intellectuelle menacée: les droits de l'amc et de la conscience ont seuls le privilège de les passionnel - . V Association de la vertu, le rôle si original de penseurs et de poêles comme Ficblc, Arndl, Uhland, avaient donné à la crise héroïque que venait de traverser l'Allemagne un caractère à part, et en avaient fait une des plus grandes victoires que toutes les forces morales de l'humanité liguées entre elles aient jamais remportées.

La France, de son cïilé, était merveilleusement prépaive pour recevoir une infusion d'esprit nouveau. 11 semble que la race gauloise ail besoin, pour produire tout ce qui est en elle, d'être de temps en temps fécondée par la race germanique : les pins belles manifestations de la nature humaine sont sorties de ce commerce réciproque, qui est, selon moi, le principe de la civilisation moderne, la cause de sa supériorité cl la meilleure garantie de sa durée. Les premières années de la Iteslauration furent un de ces moments décisifs, où, par des voies imperceptibles, s'introduit un ovdre nouveau d'idées et de sentiments. Un mur lomba, les horizons s'élargirent; la France ouvrit l'oreille à des bruits ignorés jusque-là. Les inocula-

Itère, également éloignée de la licence, qui dégénère en tumulte, el de la compression, qui ne vcul autour d'elle que le désert.

C'est à l'avenir qu'il faut laisser le soin d'assipi^r ;'i chacun des hommes qui prirent part à ce mouvement glorieux son rôle distinct ; mais il est permis de dire dis a présent que nul n'y contribua plus que M. Cousin, que nul n'y porta une spontanéité plus vive, plus décidée, plus sûre d'elle-même. Son originalité est bien plus dans son caractère personnel que dans son couvre. En pbilosopliie, M. Cousin n'a jamais voulu êlre créateur: plusieurs fois il s'est fait gloire" de n'avoir rien inventé en ce genre, croyant trouver là même le signe do la bonne philosophie. En fait de slyle, il avait trop bon goût pour ne pas voir que les habiles écrivainsn'ont jamais besoin d'innover, et qu'on peut tout dire avec une vieille langue sans lui faire violence. En fait d'érudition et de philologie, il n'a jamais prétendu, malgré dos services réels, .au rang de maître. Ce qui lui appartient, c'est l'esprit de tout cela, c'est sa passion pour le beau et le grand, l'auréole dont il entoure ce qu'il aime, lïvlat, !a vie, la lumière dont chaque chose se revOt sous sa main. Voilà ce qui donne tant de charme à ce volume, reste d'un monde si loin de nous. On y sont à chaque page l'ambroisie divine d'une jeunesse favorisée par le temps, et la sé-

renilè d'une époque où l'espérance, la liberté, une; dynastie bien née, d'un sang vieux, généreux ef bon, i-ép;m<!iiinnt sur loule chose le doux et chaud rayon d'un soleil de printemps.

Le dix-huitième siècle et ses continuateurs au commencement dudix-neuviéme, avec tant de précieuses qualités, avaient le tort de mêler auxplusbienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique. L'épicuréisrae semblait chez eux revivre, moins la poésie de Lucrèce. Us prêchaient le vrai spiritualisme, l'humanité, la pitié, l'équité sociale, et ils trouvaient bon de se dire matérialistes, de nier dans les termes l'idée dont ils fondaient la réalité. Us prêchaient le Dieu véritable, celui qu'on sert par la justice et la droiture, et ils se disaient athées. Ils prêchaient l'idéalisme par excellence, la sainteté du droit, la prééminence de l'esprit, et ils niaient l'idée, ils réduisaient tout aux sens. Apûlres et croisés à leur manière, ils traitaient de fanatiques et d'insensés ceux qui avaient fait pour une autre opinion ce qu'ils faisaient pour la leur. Les premières connaissances de physiologie et de cosmologie scientifique produisirent ce résultai . On vit le jeu des organes, et on crut avoir expliqué tout l'homme ; on villes atomes et les lois qui président à leurs mouvements, et on crut avoir expliqué l'univers. L'âme seule échappait. L'âme, voilà

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ce que M. Cousin voulut réhabiliter; *>ilà la noble cause dont il fit choix, e! au profil de laquelle il dépensa tant de véritable éloquence cl de si inépuisables ressources d'esprit.

Dans celte réaction contre le matérialisme superficiel de l'école dominante, n'alla-l-il pas trop loin? Beaucoup le pensent, mais tel n'est pas mon avis- Sa doctrine, selon moi, a besoin, non d'être restreinte, mais d'être expliquée. Eufcst vraie dans son ensemble, quoique certaines parties laissent désirer plus de précision scientifique. Oui, certes, le spiritualisme est le vrai. La noblesse et la véritable existence n'apparaissent dans le monde qu'avec l'âme. L'individu conscient et moral est le couronnement de l'édifice entier de l'univers ; tout est en vue de lui, et lui seul donne à tout un sens et une valeur. L'âme est la première 'des réalités et la seule pleine réalité, puisque la matière n'est qu'un agrégat multiple, séparablc, sans unité, un agrégat fortuit qui se fait et se dérait, qui n'a mjllc identité permanente, nulle individualité, nulle liberté. L'âme est immortelle ; air, écLip^inl mu ninilitioiis ser viles de la matière, elle alleiul l'infini, elle soi t de l'espace cl du temps, elle entre dans le domaine de l'idée pure, dans le monde de la vérité, de la bonté, de !a beauté, où il n'y a plus de limites ni de fin. Elle est libre et souveraine ; car, dominant le corps qui la porte et ses

Ot M. COUSIN.

inslincls inférieurs, clic se crée une royauté sans bornes par la culture de sa raison cl le perfectionnement de sa moralité. Elle est de race divine, car, dépassant la planète à laquelle elle csl liée sous le rapport de l'espace, elle atteint la région de l'absolu et sonde l'univers. En un sens, on peut dire qu'elle crée Dieu, puisqu'elle seule en dévoile la nécessité, puisque Dieu, obscurément révélé par la nature, ne devint clair que le jour où un homme vertueux succomba dans sa lutte pour la justice, où une conscience pure préféra la pudeur à la vie, où un être noble et bon contempla le ciel dans la sérénité de son cœur. Elle crée des récompenses infinies, puisqu'elle décerne la volupté suprême de bien faire; elle crée des châtiments infinis, puisqu'il son tribunal, le seul qui compte, la bassesse et le mal ne rencontrent que le mépris.

Il faut donc approuver complètement M. Cousin d'avoir proclamé que l'âme est l'essence même et le fout de l'homme, puisque ce qui existe est évidemment ce qui est libre, conscient, indivisible et sans étendue : c'est lame qui est, cl le corps qui parait être. Mais comment lame cntre-t-elle au nombre des réalités? Quelle est son origine (car il est notoire qu'elle commence, le réve d'ex bleutés anlèrii.'ures ne pouvant trouver de place dans une théorie scient ilique)? Toutes les origines sont humbles, et celle sorte d'humilité

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n'abaisse personne. Le fruit divin qui, une fois détaché dp. sa tige, semble n'avoir jamais existe que par luimême, lient cependant de la terre par la racine d'où il sort. L'âme n'a rien de matériel, mais elle nait a propos de la matière. L'ancienne hypothèse de deux substances accolées pour former l'homme, hypothèse qui eti tout cas doit être maintenue pour la commodité du langage, est vraie si l'on entend parler de deux ordres de phénomènes, dont l'un dépasse l'autre de toute la distante de l'infini ; mais elle est fausse si l'on entend soutenir qu'à un certain moment de l'existence organique, un nouvel être vient s'adjoindre à l'embryon qui auparavant ne méritait pas le nom d'homme. C'est là une manière grossière de se représenter les choses, qui est en contradiction avec les résultats de la science expérimentale de la vie, et qui répugnera toujours au physiuloyiste. S'il est une induction qui résulte naturellement de l'aspect général des faits, c'est que la conscience de l'individu nait et so forme, qu'elle est une résultante, mais une résultante plus réelle que la cause qui la produit et sans commune mesure avec elle, à peu près comme l'harmonie d'un concert n'existerait pas sans les tubes et les cordes sonores des exécutants, bien qu'elle soit d'un tout autre ordre que les objets matériels qui servent à la réaliser.

Le matérialisme est donc un non-sens plutôt qu'une

M. COflSIH. c,7 Lucrèce? Quelle vie de saint offre un plus parfait idéal de l'ascétisme et de la perfection morale que celle de tel penseur de nos jours à qui je ne connais qu'un seul travers d'esprit, celui de se croire athée? Ah! que les prières basses et presque toujours intéressées de l'homme vulgaire sont un moindre hommage à la Divinité que celle ivsene exagérée qui relient parfois sur les lèvres du savant scrupuleux le mot que tant d'autres profanent par l'hypocrisie et la légèreté J

M. Cousin ne tint pas toujours compte de ces délicates nuances. Aspirant à philosopher pour un grand nombre, il dut chercher moins à raffiner ses formules qu'à les rendre claires et capables d'être acceptées. Dans les dogmes religieux et philosophiques, la forme est toujours relative, le fond seul est vrai ; mais la forme est loin d'être indifférente. L'humanité , qui , dans son ensemble, est incapabie de délicatesse critique, ne voit jamais sans inquiétude ruiner les symboles qu'elle a longtemps acceptés. Comme le patriarche antique, quand elle a perdu ses idoles, elle s'écrie : « J'ai perdu mes dieux! » l.e devoir de la science, d'un autre côté, est de rechercher des l'on m îles de plus en p!us rapprochées du vrai. De là une contradiction qui ne cessera qu'avec l'esprit humain. Tous les parlis pris sont légitimes quand ils sont sérieux et honnêtes. La plus grave erreur de la critique est de reprocher aux

hommes de génie de n'avoir pas été autres qu'Us ne furent. M. Cousin atteignit son but, qui était, non de créer une doctrine originale, mais de donner une forme éloquente et en un sens populaire aux grandes vérités de l'ordre moral. Je vais montrer que tout ce que des juges malveillants seraient tentés d'appeler ses défauts fut la conséquence de ce grand parti pris. Du moment qu'on admet que le dessein était noble el élevé, les défauts qui en étaient la condition sont absous d'avance, et il n'en est pas un seul dont on ne puisse dire ce que l'Église dit de la faute originelle : Félix culjia!

Au premier coup d'œil, on ne peut nier que la direction générale de la carrière de M. Cousin ne s'éloigne fort de ce que l'exemple des philosophes du passé nous ferait envisager comme l'idéal d'une vie toute dévouée à la pensée. Quand Descartes, du fond de son poêle de Hollande, aussi seul, comme il le dit lui-même, au sein d'une grande ville qu'au milieu d'une forêt dont les arbres marcheraient, méditait sur le point de départ de toute connaissance et sur les lois de l'univers; quand l'ascète de la philosophie moderne, celui

N. COUSIN.' 00 que H. Cousin a si bien comparé à l' auteur inconnu de l'Imitation de Jésus-Christ, quand Spinosa, dans son pauvre réduit, en polissant ses verres de lunelles, se mirait, pour mo servir de l'expression de Schleicrmacher, dans le monde éternel; quand le fondateur de ta philosophie allemande, les yeux fixés, durant quarante ans, sur une vieille tour du château de Kœnigsberg, dressait la plus profonde nnnlystj dc-s rouages de l'esprit qui ail jamais été essayée; quand Leibniz lui-même, dont la vie pourtant fut bien plus mêlée à l'action, rêvait à ses monades, le monde n'e\isl;ùt pas pour eux. Semblables à de purs esprits, placés en dehors des intérBts, des passions, des événements, de leur époque, ils ne se doutaient pas qu'il y eût une société humaine, ou du moins ils spéculaient comme s'il n'y en avait pas. Vous eussiez dit à ces grands hommes : « Prenez garde, vous allez déplaire à tous les partis, créer des embarras à vos amis, faire peur aux têtes faiblea, égarer des esprits mal faits, » ils eussent souri : peut-être eussent-ils consenti à se taire; mais certaine m eut leur fièré pensée ne se fut pas défournée d'un pas pour d'humbles soucis étrangers à la passion du vrai, la seule qui les touchai.

Tel n'est pas M. Cousin. Si l'on entend par philosophe un savant d'un genre spécial, l'inventeur d'un système nouveau, le créateur d'une doctrine originale,

ce mot n'est pas celui qui convient pour le designer. M. Cousin appartient encore plus à la littérature qu'à Ja science. C'est avant toutuu Écrivain, un orateur, un critique, qui s'est occupé de pliilosopliie. Son nom réveille plutôt l'idée du talent, de l'éloquence, que l'idée d un genre de spéculation déterminé. La nature lui avait accordé trop de dons pour qu'il put ne demander la gloire qu'à un seul, et, dans la foulcdcs qualités qu'il joignit à celles du philosophe, une seule eût sufli pour le" bannir de celte sévère phalange des chefs de la pensée abstraite, où chacun est marqué au front d'un ti^iic iiilul. La marque d'une vocation spéciale, c'est d'être tellement, imposée par la nature, que celui en qui elle se manifeste, écarté de sa voie, eut été condamné à l'impuissance ou à h médiocrité. Or M, Cousin eût réussi en tout ce qu'il eût voulu entreprendre, et lui-même s*cst plu à le montrer. On sent que le talent qu'il a appliqué à la pliilosopliie, il eut pu l'appliquer à loute autre chose, que la pliilosopliie a élé pour lui nn chois et non une nécessité, l'objet d'un penchant sérieux et sincère, mais non d'un amour irrésistible et exclusif.

Et d'abord le philosophe, dans le vieux sens du mot, n'était pas écrivain. Je m'explique. L'ne pensée forte et vraie arrive toujours à s'exprimer d'une manière originale ; il n'y a que la pensée fausse ou lan-

guissante qui produise les ouvrages décidément mal écrits. liaytc cl Leibniz manient la langue d'une manière lourde et inhabile, et pourtant quel charme dans l'austère sincérité de leurs écrits! Je veux dire seulement que le philosophe d'autrefois n'était pas d'ordinaire un artiste de langue, qui! !e souci du vrai seul le préoccupait, que le beau résultait de l'ensemble et de la direction de son œuvre sans que l'auteur y pensai, M. Cousin s'o>t imposé îles conditions plus étroites. On ne peut nier que le 'soin du style n'entraine certains sacrifices de la pensée. Bien écrire en français est une opération singulièrement compliquée, un compromis perpétuel, où l'originalité el !c goill, l'exactitude scienlilique et le purisme, tirent l'esprit en sens inverse. Un bon écrivain est obligé de ne dire a peu près que la "moitié de ce qu'il pense, et s'il est, avec cela, un esprit consciencieux, il est obligé d'être sans cesse sur ses gardes pour ne pas être entraîné par les nécessités de la phrase à dire bien des choses qu'il ne pense pas. L'éloquence d'ailleurs, comme l'entendit M. Cousin, a des exigences impérieuses. Toutes les doctrines ne sont pas également éloquentes, et je crois bien que plus d'une fois M. Cousin a dù se laisser enlraiiior vers ct i tamus opinions autant par la considération des beaux développements auxquels elles prêtaient que par des démonstrations purement seien-

tiiiques. Ce n'est point là une critique, car le beau est après fout une des marques de la vérité; mais sans doute on eut fort étonné Descartes, si on lui eut dit qu'un jour la philosophie la plus vraie serait celle nui pourrait s'exprimer par les plus belles phrases, et que le lour oratoire qu'une doctrine est susceptible de revêtir passerait pour un argument en sa faveur.

La carrière politique que M. Cousin parcourut avec de si brillants succès contribua bien plus encore à limiter sa liberté philosophique. Si le monde élait conduit seulement par les idées, ce serait au philosophe de le diriger; mais le tissu des affaires humaines est composé do tout autre chose. De plus en plus les intérêts obtiennent dans la direction de ce monde une voix prépondérante. L'ignorance, I:i milieu cl lu méchanceté tenant aussi une place considérable dans la marche des événements, se mettre aux prises avec les choses humaines, c'est s'obliger à tenir compte d'une foule d'éléments fort peu philosophiques : la profondeur d'esprit et la hauteur métaphysique sont, en pareille matière, d'un assez mince usage. Le milieu où s'agite la politique est humble -: l'humanité, dans son ensemble, représente un hommo de moyenne capacité, égoïste, intéressé, assez souvent ingrat; il faut que l'homme pratique soit humble aussi. Lestiaules visées ne feront que l'égarer. Voilà pourquoi les grands

M. COUSIS. 73 hommes n'agissent guère dans le monde que par leurs défauts ou leurs petits cotés. L'homme tout a Tait détaché (leslaiblrssesdely lerre sérail impuissant, puisqu'il n'y aurait plus aucune commune mesure entre lui et le milieu médiocre ou pervers où il se trouverait égaré.

Le propre du philosophe est de no pas songer aux conséquences, ou, pour mieux dire, d'élever la spéculation à cette hauteur où toute conséquence mauvaise est hannie, et ne se présente même pas a la pensée. Arrivé à ce degré de maturité et de bonté que l'étude sait donner, le penseur est en quelque sorte réduit à l'impossibilité de mal faire. La philosophie

dont il aime à désigner ses spéculations est celui de l'antiquité : placita, ce qui lui a plu, le point de vue que, entre milit: autres, il a pirlcié. t. a source du bien est pour lui, non dans telle ou telle doctrine, mais dans sa noblesse, dans le sentiment de sa libation divine, dans l'habitude qui fait que l'idée du mal n'a pins d'accès près de lui. Mais tel n'est pas l'état du commun de l'humanité. Si l'humanité par sa tête touche le ciel, dans son ensemble elle a l'esprit étroit et formaliste. 11 faut peu de chose pour lui donner le vertige. Aux veux du philosophe, l'humanité se compose de quelques individus exceptionnels, préservés des tentations et des malentendus où tombe la foule; mais pour

M. COUSIS.

lo politique il n'en est pointe lu sorte. So jetant résolument dans la mêlée des choses humaines, il en subit les conditions. 11 doit so résigner à traiter avec la médiocrité d'esprit; il doit composer avec elle et liai faire des concessions. Chaque mot, il doit le peser, non-seulement au scrutin de la vérité, mais au scrutin de l'utilité. Chaque doctrine, il doit l'accepter, non parce qu'elle lui paraît plus scientilique, plus rapprochée de la vérité, mais plus accommodée aux circonstances, plus uli/e pour sa fin.

Mais, dira-t-on, la vérité peut-elle avoir de fâcheuses conséquences, et la science est-elle grosse de tempêtes? L'homme de tact qui juge les doctrines, non par des considérations scientifiques, mais par leur physionomie générale et leurs tendances, n'a-l-il pas un bon critérium? Si telle ou telle doctrine est utile au maintien de la société, n'est-ce pas une grande preuve que celle doctrine est la vérité? Ce raisonnement serait très-juste si l'espèce humaine se composait de quelques milliers d'hommes cultivés de la même manière, vivant uniquement de la 'vie intellectuelle et morale, exercés à toutes les finesses de lo spéculation. L'humanité au fond pose sur le vrai; ce qu'elle n'otleint jamais, c'est la fine nuance ■ les formules où elle se complaît sont lourdes et grossières. Il faut, pour fixer les idées de ta foule, un symbole arrête et qui ait un

St. COUSIN. 75

certain air' d'évidence. Toul serait sans venin, sitûus étaient Élevés à ce degré de pureté où l'ado seul de la pensée est un hommage rendu il la Divinité; niais les plus tories et les plus belles doctrines prises par des esprits étroits cl scolasliqucs peuvent se tourner en poison. Le penseur qui veut se mêler aux affaires humaines est donc obligé à une foule do ménagements. La doctrine du philosophe serait bonne pour lous, si tous étaient aussi honnêtes et aussi intelligents que lui : dans ses livres, il n'a point à se gêner, car celui qui les lit le fait à ses risques et périls, cl témoigne \rSt le seul fait de les ouvrir que celle lecture n'a pour lui aucun danger; mais dés qu'il s'agit d'un prosélytisme plus étendu, il tremble. Le champ des misères humaines lui est inconnu, et il évite tout contact avec les régions du monde moral dont il n'a étudié ni l'état ni

Loin de nous l'idée mémo d'un reproche conlre l'illustre écrivain auquel la culture libérale doit en France une si solide reconnaissance. Ce que nous cherchons à faire comprendre ici , ce sont les limites fatales que les facultés humaines se créent l'une à l'autre. Qui osera regretter que M. Cousjn ait été ce qu'il est : un philosophe éloquent, mêlé au mouvement de son époque, un vrai tacticien de la pensée, traitant en diplomate les questions qu'dft n'avait guère abordées

jusque-là qu'avec la simplicité scientifique?" M ai s, pour remplir ce programme, pour rester toujours possible, comme on dit aujourd'hui, que de sacrifices il a dû faire! que de fois iî a dû préférer ce qui est pâle à ce qui est vif et profond! que de fois il a dû tenir compte de la sottise prétentieuse et du dogmatisme tranchant! M. Iloyer-Collard avait avant lui prodamé ce principe, que cliaque gouvernement a sa philosophie, substituant une sorte de philosophie d'État à la religion d'Etat de l'ancien régime. .L'argument, sur lequel il semblait insister le plus en faveur du spiritualisme, c'est qu'à ses ycu: le spiritualisme est la philosophie qui convient le mieux au «ouvcniimienl représentatif. On faisait ainsi sortir la philosophie do la sphère purement scientifique; ou l'introduisait dans le champ des matières qui relèvent de l'opinion et du tact; on en faisait une chose du monde. C'était eu unsens l'ennoblir, et dans un autre l'abaisser et l'assujettir a une foule d'exigences Est-ce que chaque gouvernement a sa chimie, sa physique ou son astronomie'! est-ce que chaque gouvernement a sa philologie? Le but politique bien plus que la science elle-même devenait ainsi la mesure de toute chose : or, quelque excellent que soit un but, dès qu'il est étranger à la pure recherche du vrai, la philosophie souffre toujours d'y cire subordonnée.

On s'est habitué à présenter comme une des quali-

tes tic l'esprit français cette rigueur de logique en vertu de laquelle les théories ne restent jamais longtemps chez nous ii l'état de spéculation, et aspirent très-vile à se traduire dans les faits. C'est là sans doute un des traits dû l'esprit français, mais j'hésite beaucoup, pour ma part, à y voir une. qualité. 11 n'est |>as de plus grand obstacle îi la liberté de la pensée. Une vie comme celle de liant, passée dans la paix profonde d'une université de province, au milieu dune sorte de respect religieux, une telle vie est impossible en France. Supposons Kant professeur de faculté, que de tracasseries n'eùt-il pas eu à subir 1 Combien de fois cùt-ilétémandéau ministère! A combien d'inspecteurs et de chefs de cabinet eût-il dû rendre compte do sa doctrine I Pour conquérir sa liberté, il eût été oblige de devenir homme politique; pour lui donner droit d'enseigner telle ou telle opinion sur les catégories de l'entendement, il eut fallu des barricades. C'est souvent pour les élrani.'ors nu sujet d'élonnement devoir le pays du-mondc le plus téméraire et le. plus systématique, quand il s'agit de révolutions, si élroit, si timide, quand il s'agit de la pensée pure. Au fond, cela s'explique : la théorie en France nail tout armée; c'est u.i ennemi, un révolutionnaire dont il faut se garder, et, en effet, le jour où une digue cesse de lui être opposée, elle s'impose, elle est tyrannique ou dés-

aslrcuse. En Allemagne, au contraire, où la pensée nail inolfcnshe, étrangère aux choses de ce monde, déclarant lotit d'abord qu'elle n'a ni le droit ni la prétention de toucher à l'ordre établi , il est naturel qu'elle soit plus libre. Elle ne demande que le royaume de l'air : on le lui abandonne. — Si vos théories sont vraies, me dira-t-on, elles doivent cire bonnes a appliquer. Oui, si l'humanité en était digne et capable. La théorie est toujours un idéal; il sera temps de la réaliser le jour où il n'y aura plus dans le monde de sots ni dé méchants.

Je le répète encore, il ne s'agit point ici d'une critique contre les représentants d'une génération que nous n'égalerons pas; mais, puisque les circonstances nous ont dispensés des soucis qui pesèrent sur eux, puisque nous n'avons, comme eux, ni à tenir compte de l'opinion, ni à sacrifier notre liberté au devoir de rester possibles, prenons notre revanche par la science indépendante et désintéressée. Les compromis, qui vont si bien à l'orateur, nuisent déjà a l'écrivain, niais sont tout à fait préjudiciables au savant. Partageonsnous le monde de l'esprit, puisque le monde de l'action nous est interdit. M. de Maistre peint quelque part la science moderne^ les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, p;île de veilles et de Ira-, vaii\, se traînant, souillée d'encre et foute pantelante,

H- CODSIH. 10 sur le chemin do lu vérité, en baissant vers la (erre son front sillonné d'algèbre. » Un gentilhomme comme RI, de Maislre devait se trouver humilié en effet de pénibles investigations, et la vérité élaït bien irrévérencieuse de se rendre pour lui si difficile. Nous ne sommes pas obligés à tant de délicatesse : nous ne devons pas rougir de paraître pédants, si ce mot signifie patients et sérieux, ferles, il serait plus commode de pouvoir, sans se déranger de son fauteuil, atteindre la régie indubitable : l'infaillibilité papale est une institution très-aristocratique, et qui doit plaire aux gens du monde. .Malheureusement la vérité est roturière; elle est peu sensible aux grands airs; elle ne se livre qu'aux mains noircies cl aux fronts ridés. Qu'y faire? Est-ce noire faute si cette fière déesse exige de ses adorateurs un long noviciat d'apprentissage et d* œuvres ser viles, si clic est comme le royaume des cieux, qui souffre violence, et que les violents seuls ravissent?

La philosophie étant le centre et en quelque Sorte la région commune où toutes les branches de la culture intellectuelle se réunissent, on y arrive par les voies les plus opposées. Lu lillérulurc, la politique, les sciences |iln.-iqiies, 1rs sciences historiques, y mènent également et produisent des façons très-diverses, mais toutes incomplètes, de philosophur. M. Cousin étant,

[tour une plus grande pari dans l'enseignement commun, corrigeraienl-elles ce penchant FdrJieux qui porle l'esprit français à s'occuper plus de la forme que du fond même des choses et à préférer en tout l'appareil oratoire à la vérité.

C'est pour n'avoir pas assez compris le côlé progressif el vivant de la science que la philosophie universitaire a si vite dégénéré eu quelque chose d'aride, où l'on csl réduit à se laire ou à se répéter. Si l'on envisage en effet la philosophie non comme une science qui serre son ohjet par des approximations successives, mais comme une seolastïque pétrifiée, où toute espérance de découverte est interdite, que reste-il à faire 'î line seule chose : mettre en phrases plus ou moins bien tournées la doctrine qu'on, suppose-fmée une fois pour toutes. Qui ne voit que c'est là une besogne fastidieuse, à laquelle des esprits jeunes, vifs et sincères, ne se résigneront jamais? Aussi, sur toute la ligne, les sciences, soit historiques, soit naturelles, me paraissent-elles . destinées à recueillir l'héritage de la philosophie. Si la philosophie ne veut pas rester une toile de Pénélope, sans cesse cl toujours vainement recommencée, il faut

sances humaines a ses résultats spéciaux qu'elle apporte en tribut à la science universelle. Les principes généraux, qui seuls ont une valeur philosophique, ne sont

B2 SI. COUSIS.

possibles qu'au moyen de la recherche émdile des détails. La tentative de construire la théorie des choses par le jeu des formules vides de l'esprit est une prétention aussi vaine que celle du tisserand qui voudrait produire de la toile en faisant aller sa navette sans y mettre du fil.

Les sciences historiques surtout me paraissent appelées à remplacer la philosophie abstraite de l'école dans la solution des problèmes qui de nos jours préoccupent le plus vhement l'esprit humain. Sans prétendre refuser ù l'homme la l'acuité de dépasser par son intuition le champ de la connaissance expérimentale, on peut reconnaître, ce semble, qu'il n'y a réellement pour lui que deux ordres de sciences, les sciences de la nature et les sciences del'Jiumanité: tout ce qui est au delà se sent, s'aperçoit, se révèle, mais ne se démontre point. Le grand problème de ce siècle, ce n'est ni Dieu ni la nature; c'est l'humanité. Or les vraies sciences de l'humanité sont Ses sciences historiques et philologiques. L'ancienne psychologie, envisageant l'individu d'une manière isolée, faisait une œuvre utile sans doute, et qui a amené de solides résultats; mais notre siècle a bien vu qu'au delà de l'individu il y a l'espèce, qui a sa marche, ses lois, sa science, science autrement féconde et attrayante que celle des rouages intérieurs de l ame humaine, science qui est destinée à devenir

l'objet principal des méditations du penseur, mais qui, dans l'énorme confusion où le passé nous est parvenu, ne peut se construire qu'au moyen des plus patients labeurs. La politique étudie l'espèce humaine pour la gouverner; l'économie politique l'étudié pour l'administrer: la science dont nous parlons Étudie l'humanité comme la plus grande réalité qui soit accessible à l'expérience, pour suivre les lois de son mouvement, et déterminer, s'il se peut, son origine et sa destinée. L'histoire, je veux dire l'histoire de l'esprit humain, est en ce sens la vraie philosophie de notre temps. Toute question de nos jours dégénère forcément en un débat historique; toute exposition de principes devient un cours d'histoire. Chacun de nous n'est ce qu'il est que par son système en histoire."

En général, l'idée d'une science indépendante, supérieure, ou, si l'on veut, étrangère à la politique, n'est pas le fait de la génération ù laquelle appartient M. Cousin. Il ne peut entrer dans la puiisèe de personne de blâmer une tendance qui a produit de si brillants résultats. Mais, d'un autre côté, corn ment ne pas trouver quelques inconvénients à un étal intellectuel où tout est devenu une aiïimv politique, où l'on ne peut avoir une opinion sur les choses les plus inoffeusives sans être du gouvernement ou de l'opposition 'I La conséquence d'un tel principe, donnant à l'Élut un droit

8t. II. COUSIN.

d'in qui si lion sur les choses de l'esprit, devait être à la longue, et indépendamment de la volonté de ceux qui l'onl fondé, l'abaissement de la grande science libre. J'avoue qu'à cet égard je me permets de faire quelques reproches à la génération qui nous a précédés. Elle a Irop voulu réglor l'esprit ; la culture intellectuelle est devenue une des brandies de l'administration publique ; le ministère de l'instruction publique a été celai de la science et de la littérature. L'intention était bonne et libérale; mais on ne connaît jamais son sue' cesseur, et c'est un excelle-n! |>rind|ie de toujours faire comme si ce successeur devait être un ennemi. Mon opinion est qu'en subordonnant ainsi la haute culture à la politique, en établissant en principe que l'État seul enseigne, et qu'un homme ne peut communiquer oralement sa pensée aux autres à moins de se constituer le salarié de l'Étal, qui naturellement peut faire ses conditions, le parti libéral a fondé un énorme instrument de tyrannie qui fera courir les plus grands dangers à la civilisation moderne. Le moyen âge était plus vraiment libéral. Abélard n'eut à demander aucune autorisation pour réunir autour de lui, sur la montagne Sainte-Geneviève, les foules qui désiraient l'écouter.

1t. COU SI H.

La plus grave difficulté qui soi) sortie de ce système, beau clnolile sans doute, mais qui, comme loul système, avait .ses inconvèiiienls, c'est celle des rapports de la science avec la religion établie. Pour le spéculatif sans ambition, qui ne demande 'd'autre part en ce monde que la liberté, rien de plus simple. Les religions sont pour lui des faits moraux et historiques d'un immense intérêt. Elles naissent de l'instinct divin qui entraine l'amc vers l'infini, et du besoin que l'homme éprouve de donner une forme concrète et limitée à ce sentiment; les religions sont de la sorte des formes toujours imparfaites, mais toujours respectables, d'un sentiment éternel. Voilà qui est clair; mais, dès qu'on ne se contente plus delà critique pure, dès qu'on entre dans le champ de l'action, qu'on se met en rapport avec des masses d'hommes pour lesquels la religion est un intérêt et une passion, il faut .transiger, et transiger avec des puissances qui sont de leur nature exigeantes cl ombrageuses : de là des difficultés sans nombre; on fait des concessions, on déploie une immense habileté, et on ne contente personne. On ne se contente pas sot-

infime; en effet, !a moralité d'une bonne portion de l'espèce humaine tenant à la religion, on craint, même en voulant l'épurer, île travailler h l'affaiblir. Et pourtant l'esprit humain a îles droits évidents dont la défense constitue, pour ceux que leur vocation appelle de ce coté, le plus sacré des devoirs. La timidité a raison ù sa manière, mais non à ce point qu'on doive, pour lui complaire, entraver le progrés ; autrement il aurait fallu interdire aux prédicateurs du christianisme de loucher aux idoles, puisque en renversant ces antiques images, auxquelles le s idée s religieuses étaient attachées depuis tant de générations, ils risquaient d'ébranler en mémo temps le sentiment qui s'y rapportait.

Personne dans cette lulle périlleuse n'a déployé plus d'habileté que M. Cousin. Son parti pris général estexposé avec beaucoup de clarté dans le remarquable morceau où il nous rend compte îles réflexions qui se près; sèientdaus son esprit durantla dernière nuit qu'il passa en Allemagne. Il accepta k christianisme dans sa forme la plus générale, évitant la discussion des détails, refusant de regarder de prés, s'armanl des noms classiques dont on s'est habitué à faire dans le sein du catholicisme une sorte de parti modéré. « Depuis le concile de ïïicée, la doctrine chrétienne, solidement établie, marche et se développe avec une régularité parfaite, avec une grandeur et une clarté saisissantes;

H. COUSIS. 81

mais auparavant quel enfantement laborieux et obscur ! que de ténèbres! que de lacunes!... Renonçons donc une fois pour toutes ù l'exégèse cl à la théologie. Prenons le christianisme tel qu'il est sorti du concile de Kicée, avec lo dogme arrêté et achevé de là Trinité; acceptons ce dogme en lui-même, sans rechercher son histoire, sa formation, son origine... u Cela est habile, mais cela cst-il vraiment philosophique? Dans uno religion qui se donne comme un fait historique, ne sonl-ec pas au contraire les origines qui importent? S'il y a un livre révèle de Dieu, ce livre vaut bien la peine qu'on cherche à l'entendre. Si Dieu a jamais parlé aux hommes, ii est peu naturel de préférer au texte inùme de ses enseignements des interprétations séparées du fait révélateur par un intervalle de quatre, cinq, ou même sciic et dix-sept siècles.

« Je n'ai pas encore rencontré, dit M. Cousin, deux théologiens qui s'accordent. Du liant de leur science hébraïque et orientale, que je ne puis pas contrôler, tous s'attaquent, tous s'accusent des plus grandes erreurs. « Cela est vrai des théologiens proprement dits, mais ne saurait s'appliquer à ceux qui cherchent à faire, au point de vue rationaliste, l'histoire des textes réputés sacrés. Grâce aux progrés que la science de l'hébreu a faits depuis un demi-siècle, on comprend les monuments hébreux (sauf quelques passages qui,

faute de rapprochements suffisants, seront toujours dos énigmes) a peu près comme on comprend Homère. Les incertitudes de l'exégèse scicntilîque ne seraient guère plus grandes que celles auxquelles est sujette l'histoire de la philosophie et de la littérature grecques quand il s'agit d'époques un peu anciennes, si l'exégèse ne s'appliquait à des textes qui sont pour de grandes réunions d'hommes un objet de foi, d'où il résulte que, dans cet ordre de recherches, les thèses les plus désespérées continuent à avoir des défenseurs, et que les résultats les plus certains sont traités de paradoxes hardis, quand ils contrarient les opinions accréditées.

En somme, M. Cousin me semble, dans cette délicate question, accorder trop et trop peu : trop, car il concède à l'enseignement religieux une autorité qui, si elle était réelle, réduirait la philosophie au rôle de servante, comme on disait autrefois; trop peu, car cette façon de s'incliner devant un dogme dont on"fait abstraction dans la direction de sa propre pensée renferme une sorte d' in différence et de dédain. Au fond, ceux-là témoignent peut-être plus de respect pour le christianisme, qui y reviennent sans cesse et en parlent plus sans doute que ne le voudrait la sagesse. S'ils s'en occupent, c'est qu'ils lui accordent une très-grande place dans l'ensemble des choses humaines, et que peut-être ils l'aiment encore. I,' éducation peu religieuse

qu'ont reçue la plupart des hommes de la génération qui nous a pnVrilés explique seule comment ils ont pu prendre il 1 égard du christianisme une position aussi dégagée de tout lien antérieur. N'ayant connu le christianisme que tard et à un âge réfléchi, n'ayant pas été bercés de ces belles croyances qui laissent toujours dans lame un parfum du poésie et de moralité, ils ont agi avec notre vieille mûre d'une façon sèche et hautaine, qui nous blesse. Ils sont chrétiens par politique ; nous le sommes de sentiment. Qui de nous est plus prés du royaume de Dieu'' Rien de moins fondé assurément que les reproches que le clergé s'est cru autorisé à adresser à M. Cousin : je ne connais point en France d'homme auquel l'Église doive en réalité plus de reconnaissance. Quel est Y ecclésiastique qui eût su comme lui, au sortir de l'énorme abaissement où étaient tombées les idées religieuses vers le commencement de ce siècle, ressusciter le spiritualisme et remettre en honneur les mots sacrés qui semblaient bannis à jamais de l'enseignement de la philosophie? Dans les mouvements religieux qui ont suivi, ne !'a-l-on pas vu obéir docilement aux préférences de l'opinion et prêter un charme inattendu aux plus austères figures du catholicisme, à celles-là mêmes que les catholiques semblaient avoir oubliées'; 11 faut avouer toutefois que c'est une position difficile que celle de

est le directeur spirituel. Que dire quand cette école est l'Université tout entière, quand en s'impose la tache de tracer à des jeunes yens de vingt-deux ans ce qu'ils doivent enseigner à des enfants plus jeunes de quelques années sur Dieu, l'univers cl L'esprit humain! M. Cousin ne recula pas devant celle entreprise hardie. La création de renseignement philosophique en France est bien sou fail, et certes ce n'est pas là une gloire médiocre : cet enseignement, quelque timide qu'il dût être, r,ulti\iiit l'esprit, des jeunes gens les faisait réfléchir et élait, après renseignement de l'histoire, celui qui portail les meilleurs fruits. A un autre point de vue d'ailleurs, l'école dont M. Cousin peut être appelé le chef a rendu à la science un service signalé, je veux dire eu produisant un très-bel ensemble de travaux sur l'histoire de la philosophie. Sans parler de quelques esprits d'élite qu'on range parfois dans celte école, niais auxquels Lie peut s'appliquer le nom de disciples, l'éclectisme a produit une foule de

fjrai'lën* éinîn- u I ■ ■[-. 1 1 >k hv.vONiwn-

cicux travailleurs. Biais, à coté de cela, que de naïveté! Combien de fois le maître a dù sourire de l'aplomb de jeunes disciples s 'érigeant tout d'abord en gendarmes de la philosophie, et croyant tenir dans leurs rédactions de l'École normale la science universelle réduite

0!i M, COUSIN.

aux proportions d'un manuel 1 Ces inconvénients sont inévitables : il n'est pas de développe ment, si distingué qu'il soit, qui, embrassé par des esprits ordinaires, ne dégénère forcement en pédunlisme et en vulgarité.

l'our juger la philosophie de M. Cousin, il ne suffît donc pas de la prendre en elle-même, comme une construction scientifique : il faut la prendre dans l'application que M. Cousin a voulu en faire; il faut rechercher si elle pouvait être plus complète, obligée qu'elle était de rester une philosophie d'école et de répiiiiili i' iins aLLuqnes île ceux pour qui sa timidité même était une hardiesse inouïe. l'ar là M. Cousin ressemble, beaucoup à Vollaire, dont il dit tant de mal; c'est avant tout un chef voulant organiser, régler et discipliner un parti intellectuel. Entre mille moyens excellents pour atteindre ce but, maïs moins heureux si on les envisage au point de vue de la science pure, je n'eu citerai qu'un seul, le choix qu'il a fait de ses drapeaux. Une des garanties que le novateur est obligé d'invoquer dans sa lutte contre la petitesse d'esprit est celle de certains noms qu'on est parvenu à consacrer, et devant lesquels tout le monde consent à s'incliner, l'iaton, Descartes, Bossuet, tels sont, je crois, les trois noms que M. Cousin a le plus souvent invoqués et derrière lesquels il a le mieux réussi à masquer son originalité. Certes, le choix élail excellent : Platon est

un incomparable philosophe. ïoul ce que je regret le, c'est le tort qu'on lui a fait en l'exposant à l'admiration un peu pédanlcsquc de jeunes disciples, qui se sont mis à chercher une doctrine arrêtée dans les charmantes fantaisies philosophiques que ce rare esprit nous a laissées. Descaries est un homme de premier ordre, surtout comme géomètre; il est fâcheux' qu'on l'ail un peu surfait comme métaphysicien, cl surtout qu'on se soit cm obligé de tant insister pour sa gloire sur cette circonstance, insignifiante quand il s'agit de métaphysique, que sa philosophie serait, à un titre spécial, la philosophie française. Qu'est-ce que cela prouve pour la vérité di: so; théories'.' ltussuet, écrivain excellent et orateur sublime, n'a pas beaucoup à nous apprendre sur le fond même des choses; on lui a fait grand tort en le forçant d'avoir une philosophie : il n'en avait d'autre que celle de ses vieux cahiers de Navarre, et quand il mit au net pour son royal élève ses rédactions d'école, il ne se doutait guère qu'un jour on les prendrait si fort au sérieux. Tout cela est peu critique, tout cela défigure le tableau vrai de l'histoire; mais tout cela est de bonne politique, et nous n'avons pas le droit, nous autres à qui une plus complète sincérité est permise, d'en sourire. Le patriotisme, qui est nécessaire à l'orateur et qui prèle si bien aux développements chaleureux, n'est pas également

nécessaire au savant, Joui le devoir est de n'avoir pas d'attachement absolu. IS'ous nous étonnons parfois de voir un esprit aussi délicat que celui do SI. Cousin ne jamais craindre, quand il s'agit des gloires de la France, ie reproche de banalité, et tout admirer, même le Code civil. Maïs ceux que les circonstances ont dispensés du soin d'être habiles et éloquents ne doivent pas se prévaloir des avantages que cette position leur donne pour blâmer ceux sur lesquels ont .pesé d'autres nécessités. Tout s'efface d'ailleurs devant la gloire suprême d'avoir marqué un des moments 'de l'esprit humain, d'avoir fait accepter ses idées à une génération d'hommes libres par des moyens avoués de la liberté, d'avoir élê du petit nombre de ceux que tous saluent comme leur maître et l'excitateur de leur pensée.

Don merveilleux de ce charmant esprit, toujours jeune, toujours ouvert à de nouvelles admirations et à de nouvelles sympathies! le fardeau qui eût accablé tant d'autres, il l'a porté légèrement. Au milieu de ce

v. cousin. os dédale de calculs, de précautions, de sollicitudes, qui eut suffi pour absorber une originalité moins \ivacc, M. Cousin s'est monlré tout à coup sons un jour nouveau au public, babilué à ne voir en lui qu'un penseur abstrait. M. Micbelel a parlé quelque part de ces tardives amours des sages qui, vers le milieu de la vie, et le milieu déjà passé, finissent par se concentrer en une seule image avec toutes les ardeurs de la jeune passion. Mais ce qui ne s'était jamais vu, le miracle de l'intuition historique associée à une incomparable vivacité d'imagination, c'est que la récompense de sa vie et le prix de sa sérieuse jeunesse, 51. Cousin ne l'ait demandée qu'au souvenir de beautés évanouies depuis' deux siècles. Ce singulier retour, que j'ai toujours tenu pour une des évolutions intellectuelles les plus caractéristiques de notre siècle, a été souvent reproché à M. Cousin comme une infidélité. Les disciples qu'il avait entraînés sur ses pas au culte de la philosophie n'ont pu voir sans scandale leur maître passer à des amours qu'ils ne comprenaient pas. L'élève ne comprend jamais que la moitié du maître ; il y a toujours un cùlé qui lui échappe, et il semble que parfois 51. Cousin prenne un malin plaisir à dérouter l'admiration de ses amis. En réalité, je pense que 51. Cousin n'a jamais mieux trouvé sa voie que dans ces compositions d on genre intermédiaire, où il a su déployer avec

lanl d'art les dons do finesse el de grdee que la nature lui a départis, et qui né pouvaient se montrer avantageusement en métaphysique. 11 n'est plus guère permis d'être philosophe tout d'une pièce. La philosophie est un côté de la vie, une façon de prendre les choses, non une étude exclusive. Si on la prend comme une spécialité, c'est la plus étroite et la moins féconde de toutes les spécialités.

Le goût du beau chez M. Cousin parait s'être appliqué successivement à des sujets assez divers. Le goût du beau ne connaît pas l'intolérance: il implique un choix de préférence sur lequel il n'y a pas à discuter. ■Delà cet air de paradoxe que revêt toujours l'esthétique : trouvant son objet, qui est le beau, dans les systèmes les plus divers, elle est essentiellement volage, tant qu'elle se réduit a la spéculation ; elle ne trouve ce qui la fixe que dans un acte d'élection libre comme la grâce et gratuite comme elle. Le choix de M. Cousin montre bien la délicatesse qu'il porte dans les questions où le raffinementdutactestsurloulnécessaire. Je préfère comme lui la première moitié du dix-septième siècle à la seconde, et dans celle première moitié je trouve ' aux femmes un trait particulier de noblesse el de grand air. La France, ù la veille de devenir, comme dit Voltaire, la moins poétique de toutes les nations polies, eut la un moment historique qui a pour l'imagination

a, cousis. ai beaucoup ili' rhm nn'f . Celte époque ne brille pas par lu naturel, il est vrai ; mais, aux yeux île 11. Cousin, un Ici défaut ne doit pas être bien grave : en général, H. Cousin n'a guère le sentiment du primitif et du simple. Ce qui est seulement naïf ci lion le louche peu , je crois. C'est surtout la grandeur qui le frappe et qui éveille chez lui le sentiment de l'admiration.

Iles puritains ont regardé comme une apostasie certains airs aristocratiques que M, Cousin a pris dans la fréquentation du monde de la place ltoyalc : on a attaqué la légitimité de ses sympathies et la fidélité historique de ses tableaux, tout cela faute d'avoir compris le vrai sensde ces charmantes compositions. Ce qu'il y faul chercher, ce sont des études morales, non des éludes de critique, des fantaisies historiques, souvent plus vraies que la vérité, non de l'histoire. Au milieu d'une époque, comme la notre, où toute personnalité distinguée est si fort à l'étroit, le rêve d'un passé idéal est devenu une diversion nécessaire. Autrefois on rêvait une Itétiquc on la règle était obtenue aux dépens de la liberté ; nous, qui avons vu de prés la Rétique, nous nous reportons aux époques où de grands caractères trouvaient de l'espace pour se développer. SI. Cousin a toujours accepté pleinement la révolution; mais nul n'a senti plus que lui combien est lourd l'héritage qu'elle nous a laissé. Entreprise par de nobles cœurs,

sa a. cousin,

soulenucpar des héros, achevée" par des esprits élroits et sans culture élevée, la révolution française eut le tort de tontes les révolutions fondées sur des idées ohstrailes, cl non sur des droits antérieurs. Ceux qui la tirent, Ou pour mieux dire ceux qui en tirèrent les conséquences pratiques, étrangers à toute philosophie de l'histoire, se représentèrent avec une simplicité puérile les conditions de la société humaine ; ils ne virent pas qu'ils employaient des moyens directement opposés à la fin qu'ils voulaient. Ils voulaient une révolution politique, et, avec leur façon de procéder, ils ne pouvaient faire qu'une révolution administrative. Ils voulaient la liberté, et, en exagérant le principe de l'État, ils ne réussirent qu'à fonder une société analogue à celle de l'empire romain, de la Chine, de l'Egypte, où l'individu est dépouillé de garantie, où toute initiative est déférée au gouvernement, où ce qui existe vis-à-vis de l'État est ennemi ou suspect, société dont le dernier terme, si la vivacité de l'esprit européen ne créait un contre-poids à ces tendances périlleuses, serait l'entier abaissement de l'esprit. Aussi une fuis l'égalité sociale établie par le Code, une fois le préfet, fonctionnaire salarie, substitué à l'inlendant et au gouverneur de province, gentilhomme non salarié, la révolution s'arrêta. Au fqnd, la révolution française, qu'on prend toujours comme un fait général

de l'histoire du momie (Hegel lui-même a commis tôt le erreur), esl un fail très-particulier à la France, un fail gauluis, si j'ose li! dhv, lu "conséquence de cclfc vanité qui fail que le Gaulois supporte loirt, excepté l'inégalité des rangs sociaux, cl de celle logique absolue qui le porte à réformer la sociélé sur un type abstrait, sans tenir compte de l'histoire cl des droits

Ce n'est donc pas un simple caprice qui a porté M. Cousin a s'identifier aussi profondément avec les passions d'un autre âge. C'est l'instinct profond d'une vive et forte nature qui cherche il tromper par de beaux rêves les ennuis de la réalité. Heureux qui peut ainsi trouver dans les fêtes de son imagination et de son cœur assez de ressources pour hiverner à l'abri, comme' les voyageurs des mers polaires! Heureux qui trouve dans les recherches du passé ou les aspirations de l'avenir la satisfaction de ses besoins inoraux et l'oubli du présenti Aux premiers siècles de notre ère, au milieu d'un monde corrompu, d'où toute vertu s'était envolée, quand nulle cité terrestre n'était digiie d'occuper l'activité d'un homme bien né, où se réfugièrent les Ames élevées? Dans la cité êlernelle de l'idéal. Le Christianisme et la philosophie fournirait ans grands Ctftirs l'objet d'amour que la patrie ne leur offrait plus. Les nobles vies des sloïuïcns, des Nolin, des Porphyre,

Vie de garni Thomas d'Aquin que le Christ lui apparut, un jour cl lui demanda quelle récompense il voulait pour ses docles écrits : « >'ulle autre que loi, .Soigneur, » répondit le Docteur angelique. I.e critique est plus désintéresse encore, et si la Vérité lui adressait la même demande, il sérail feulé de répondre : « Sulle autre que de l'avoir cherchée. »

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