‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 4 sur 45 · ESSAIS · texte numérisé non relu

ESSAIS

M. DE SACY

L'honnêteté est lu véritable aristocratie du nos jours; celle-là ïî'a pas besoin d'Être protégée, car, bien qu'on essaye aussi de la feindre, on ne réussit jamais à l'usurper. La noblesse finit toujours par s'attacher aux qualités qui à certaines époques décisives ont fait le salut de l'humanité. La classe privilégiée issue de h féodalité, quijusqu à lu Révolution de 1780 a représenté en France rétablissement germanique, recueillait, h

4 JT. DE S-ACT

plus de mille ans d'inter»alle, le bénéfice de la grandi; révolution qui substitua la barbarie apparente, mais en réalité l'indépendance individuelle et locale, au despotisme administratif de l'empire romain. Je me figure souvent que la noblesse de l'avenir sera de même composée de ceux qui, sous une forme ou sous une autre, auront résisté aux tendances mauvaises de notre temps, je veux dire à cet abaissement général des caractères qui, détachant l'homme de ce qui fixe la conscience politique, fait tout «^epter, — à ce matérialisme vulgaire sous l'influence duquel le monde deviendrait comme un vaste champ d'épis dont un coup de vent fait fléchir à la fois toutes les têtes: état fatal qui, selon moi, peut conduire la société non point a sa ruine (ce mot ne saurait être prononce quand il s'agit de l'espèce humaine dans son ensemble), mais à une violente réaction des forces individuelles contre une paresse avilissante et une inertie résignée.

lin fait considérable, que l'on peut regarder dès à présent comme un des résuliats les plus importants de la première moitié de notre siècle, c'est que la résistance morale dont je viens de parler s'est surtout rencontrée parmi les hommes voués aux travaux de l'esprit, ^es anciennes classes sociales y ont contribué pour leur part; mnis aucune en particulier ne peut revendiquer l'honneur d'une protestation plus spécïa-

Icmcnt efficace. La révolution a tellement brise dans notre pays toute agrégation et toute solidarité, qu'il n'en pouvait être autrement , et d'ailleurs ce n'est pas seulement de nos jours que l'action administrative du gouvernement a trouvé chez nous plus de résistance dans les individus que dans les différents ordres de ■l'État, les gens d'esprit sont la vraie noblesse de notre histoire. La chevalerie française ne connut, au moins depuis )' avènement des Valois , que les qualités faciles de bravoure, de frivolité, d'élégance, qui devaient lui faire jouer dans le monde un rôic si brillant. Elle manqua trop souvent de sérieux et de moralité ; clic oublia la fonclion essentielle d'une aristocratie, la défense de ses droits, qui étaient à beaucoup d'égards . ceux de tous, contre la royauté. Depuis le dix-septième siècle en particulier, tous les devoirs de la noblesse se résumèrent en un seul , servir le roi. C'était fort bien sans doute ; mais ce n'était pas tout. L'autre obligation de la noblesse, qui consiste à représentai- lus privilèges des individus , a limiter le pouvoir, a préserver les temps modernes de cette notion exagérée de l'État qui fit la ruine des sociétés antiques, la noblesse française y manqua. Elle ne comprit ses privilèges que comme une supériorité sur la bourgeoisie ; sa prérogative fut pour elle un principe de dédain et non de vraie fierté, un motif de servilité et d'impertinence bien plutôt

qu'un devoir à remplir. De là cet esprit à la fois léger et lourdement conservateur, frivole et routinier, qui a forme le caractère de la noblesse française ; de là ce vice intérieur qui l'empêcha d'élrc le principe d'un gouvernement libre, et qui fil que, le jour où ce gour vernement s'éiablit sans elle, elle devint l'adversaire le plus décidé du régime dont elle aurait dû être la fondatrice et le soutien.

Où donc a été la résistance qui tant, de fois dans notre histoire, malgré l'absence d'institutions régulières, a limité le pouvoir? Où le roi de France a-l-il trouvé la seule force qui l'ait obligé de compter avec l'opinion? l'a rmi les gens d'esprit. On pourrait montrer pendant presque tout le moyen âge le clerc, et, si j'ose le dire, le publicisle, conduisant la main delàroyauté, alors même que celle-ci paraissait le plus rebelle à de telles inspirations. La seule époque de lyrannie proprement diic que la France ail traversée ne put se produire qu'après la suppression préalable des gens d'esprit. La Tcrrenr.cn décapitant la France, fut la vraie cause de l'abaissement inouï des caractères qui signale les dernières années du dix-huilième siècle et les premières du dis-neuvième. Certes, si les générations de 80 et de 02 n'eussent point été décimées par la hacbe ou faussées par l'exil, si tant de représentants émïnenls du dix-huitième siècle, qui,

ET L'êCOLE LIBÉRALE. S selon les lois ordinaires, auraient du continucrlcur existence dans le dix-neuvième et présider à l'inauguration de lo nouvelle société, eussent survécu à la révolution, ce qui a suivi n'eût point été possible. Nulle comparaison ne doit être établie ii cet égard entre les années que nous traversons et les premières de notre siècle. I.a société qui sortit immédiatement de la révolution fut servile parce que toute aristocratie intellectuelle avait disparu, parce que l'exercice le plus sérieux de la pensée se réduisait alors a des traductions d'Horace et à des vers latins. Tel n'est pas l'état de notre temps. L J csprit a survécu à son apparente défaite : les moyens de s'en passer n'ont point été découverts, et il ne semble pas que, malgré de pompeuses promesses, nul ait encore trouvé le secret de plaire sans talent ou d'attacher sans cœur.

Au milieu de celle plaine uniforme que l'égalité a créée autour de nous, une seule forteresse est ainsi restée debout, celle de l'esprit. On reproche sou- vent !i la littérature le penchant qui l'entraîne vers les régions de l.i politique, et l'on a bien raison, si l'on entend par la politique les agitations frivoles d'une vulgaire ambition. 1,'homme supérieur appliquant ses facultés a un cliétif maniement d'affaires ou à des détails d'administration commet en réalité m sacrilège et une maladresse : la pratique do la vie exige de tout

6 SI. DE SACÏ

autres qualités que la spéculation; les hautes aspirations et les vues profondes sont de peu d'usage dans un ordre de choses où ce qui est humble et terre à terre a mille fois plus de chances de réussir que ce qui est grandement conçu et senti. Mais que la littérature . doive se borner a un jeu d'esprit sans application aux questions sociales qui s'agitent de notre temps, c'est là une conception mesquine, qui dégrade du même coup In politique et la littérature, et dont i'effet scrail de nous ramener aux grammairiens de l'antiquité. Si la littérature est sérieuse, elle implique un système sur les choses divines et humaines ; ta politique, de sou côté, suppose un parti pris sur le but des sociétés, et par conséquent une philosophie. La littérature et !a science ne peuvent donc plus être «ne chose inoffensive, gouvernée adminislralivement, comme les spectacles ou les divertissements dji public. Les œuvres vraiment belles ne se commandent pas ; l'homme capable de penser par lui-même n'acceptera jamais un joug qui suppose comme première condition chez ceux qui le portent la médiocrité, et la tentative d'une littéraluie officielle échouera toujours devant la double impossibilité de donner de l'originalité à ceux qui n'en ont pas et de discipliner ceux qui en ont.

ET L' ECO LE lIBERAt.B.

« J'en fais l'aveu sincère, dit M. de Sacy en tôle de l'intéressant recueil qui me suggère ces réflexions', je n'ai pas changé. Que ce soîl un mérite ou un tort, je suis resté le mémo, llicn loin do m'a voir ébranlé dans mes convictions, la réflexion, l'âge cl l'expérience m'y ont affermi. Je suis libéral comme je l'étais il y a trente ans. Je crois au droit et à la justice comme j'y croyais dans ma plus naïve jeunesse. Ce principe de liberté, que le temps et les circonstances ont ajourné dans la politique, je suis lieureus de le reprendre dans les lettres, dans la philosophie, dans touf ce qui est du domaine de la conscience et de la pensée pure. C'est ce que nous essayons de faire au Journal des Début». Avec des nuances de goût et d'opinion différentes, c'est l'esprit qui nous rallie tous ; c'est aussi celui, j'en ai l'espoir, qu'on retrouvera à chaque ligne dans les articles de critique et de littérature qui forment ces deux volumes, i

C'est en effet la gloire de l'école libérale, et la meil-

1 Variétés littéraires, morales et historique}, par M. de Sac?, de l'Académie française; 2 vol. Paris, 1858.

3 H. DE SACÏ

leure réponse qu'elle puisse faire à d'injustes dénigrements, que de s'être retrouvée, au lendemain de la catastrophe qui semblait lui donner tort, ce qu'elle était quand la direction du monde lui appartenait. Je dirai bientôt avec quelles réserves on doit admettre, . selon moi, les principes de cette école ; mais il est un éloge qu'on ne peut loi refuser : celui d'une conviction sérieuse, ne se laissant point rebuter par les contretemps, supérieure au succès, persistant à espérer contre toute espérance. On n'examinera pas si la résistance qu'elle a opposée aux faiblesses contemporaines eùt 'pu être, je ne dis pas plus sincère, mais plus efficace. Peut-être, déshabituée qu'elle était de compter avec d'autres entraves que celles de sa conscience, n'al-elle pas toujours usé, comme l'affirmait M. Guizot dans une circonstance solennelle, de toute la liberté qu'elle avait. L'État n'ayant jamais intérêt à pousser les choses à l'extrême, l'individu a contre lui bien des avantages, quand il est à la fois prudent et résolu à ne pas céder ; mais il est tout simple que les hommes modérés, envisageant la liberté comme un droit de cous qui en sont digues, et non comme un privilège des audacieux, soient plus embarrassés que d'autres le jour où ils sont obligés d'être leurs propres censeurs. Celte contrainte d'ailleurs a 'IVxrullenls résiliais littéraires : il semble que l'ennoblis seuienl du publicistc ait daté

du moment où il ne lui a été possible de tout dire qu'à la condition de le bien dire. A peine conseillai t-on autrefois il accorder une place en littérature à l'Iionuiie voue au rude labeur d'écrire pour un jour : or voici que l'Académie française, douée, d'un tael si délicat pour discerner et suivre ebaque mouvement de l'opinion, vient d'admettre dans son sein un homme qui n'a m it que des articles de journaux, et qui déclare nettement qu'il n'écrira jamais autre chose. On se figurait que les rapides improvisations de la presse quotidienne ne pouvaient avoir In solidité des œuvres étudiées ; ou croyait que notre vieille langue académique n'est p^s celle qui convient à l'éloquence affairée d'un siècle positif : or voici un livre composé d'articles de journaux, et ce livre, quelque jugement que l'on porle sur le fond des idées, est peut-être celui de nos jours qui rappelle le mieux la langue du Siècle auquel on a décerné le litre de classique. L'occasion éphémère produit souvent des ècrils qui ne le sont pas : Rossuct, Baylc, Voltaire, composèrent à peine un ouvrage sans y être provoqués par un fait contemporain ; les plus beaux livres de l'antiquité furent en leur temps des écrits de circonstance. Je dirai plus : on n'est complètement à l'abri de toute déclamation que quand une nécessité vous force ainsi à'parler ou à écrire, et qu'on peut se rendre ce témoignage que ce n'est point par

» M. DE SACY

choix qu'on s'ingère à occuper le public de sol et de sa pensée.

Des deux sortes d'esprits entre lesquels se partage le monde, les uns formant leur opinion par la vue spéciale et analytique de chaque objet, les autres par une sorte de raison générale et de foi en la droiture de leur instinct, la seconde est bien décidément celle à laquelle appartient M. de Sacy. Ce n'est ni un historien, ni un philosophe, ni un théologien, ni un critique, ni un politique : c'est un honnête homme ne demandant qu'à son sens droit et sûr des opinions sur toutes les questions que d'autres cherchent à résoudre par la science et la philosophie. L'historien réclamera contre ses jugements, le poète réclamera, le philosophe réclamera, et souvent avec raison ; mais le bon sens général a aussi ses droits, à ia condition qu'il ne soit pas intolérant et n'essaye point d'être une limite à la grande originalité. Tel il se montre chei M. de Sacy : les partis pris de cet écrivain si attachant ne sont pas ceux d'un esprit étroit, refusant d'admettre ce qui dérange ses habitudes, et fermé à tout ce qu'il ne comprend pas ; ce sont, si j'ose le dire, les pactes qu'un cœur honnête conclut avec luimême pour ne pas regarder ce qui ne peut contribuer à le rendre meilleur. L'espvit vraiment étroit ne s'aperçoit pas de sa petitesse ; il croit le monde borné à l'horizon qu'il embrasse, et c'est par Jà qu'il nous irrite,

et l Ecole libérale. h comme tout ce qui est prétentieux et \ain; mais ici c'est une limite sentie et voulue, ce sont des préjuges avant conscience d'eux-mêmes et ne cherchant point ù s'imposer aux autres. Ces préjugés-là, no venant ni de paresse ni de contrainte, sont lu condition d'une foule d'excellentes «nullités nécessaires au bien du inonde. La force d'une société ne s'obtient qu'au prix d'un certain nombre de principes acceptés de confiance, et sur lesquels on n'attend pas la démon si ra lion de la raison pour être Usé.

Avant d'examiner ce qu'une telle nature d'esprit peut produire, quand on l'applique aux genres de travaux intellectuels dont l'essence consiste précisément à tenir à lâ fois beaucoup de eboscs sous son regard, et à embrasser des mondes divers dans une large et vive sympathie, il faut la voir appliquée a son élément naturel, qui est la morale. .l'aurai peut-élre quelques restrictions à proposer aux jugements de M. de Sacy critique littéraire, et de M. de Sacy historien ; je ne puis qu'applaudir sans réserve aux opinions de M. de Sacy moraliste. Ce n'est ni l' étendue, ni la pénétration, ni la curiosité de l'esprit qui font l'honnête homme : l'obstination systématique, si nuisible dans toutes les branches de la spéculation pure, est au contraire la condition même de la sagesse pratique cl son fondement le plus assuré,

lï M. DE SACÏ

Une qualité charmante, que j'appellerai le goût du \icus en toute chose, donne aux écrits de morale de M. de Sacy une suavité qu'on a rarement égalée, el renferme le secret de ce ton exquis, mêlé de finesse et de bonhomie, qui répand sur tout son livre un si délicieux parfum de vétusté. Par là, l'auteur s'élève presque jusqu'à la poésie, bien que ce moLne soil pas précisément celui qui convienne pour designer ses dons

choses différent ; mais elles supposent Pr.tie et l'autre que l'homme n'est pas un elre d'un jour sans lien avec l'infini qui le précède, sans responsabilité envers l'infini qui le suit. Je l'avoue, il me serait impossible de résider ou même de voyager avec goût dans un pays où il n'y aurait ni archives ni antiquités. Ce qui fait l'intérêt et la beauté des choses, c'est le cachet de l'homme qui y a passé, aimé, souffert. Une petite ville de l'Ombric, avec ses murs étrusques, ses ruines romaines, ses tours du moyen âge, ses casins de la Renaissance, ses égiises jésuitiques du dix-septième, siède, aura toujours plus de charme que nos villes sans cesse n-liàties, où le passé semble resté debout, non par son droit, mais par grâce et comme un décor théâtral Le badigeon qui enlève la trace du temps, le niveau qui fait disparaître les vieilles assises de la vie iiumaine, sont les ennemis naturels de toute poésie. L'honnêteté

est de même ce qui s'improvise le moins : elle est le fruit des générations. Aucun principe abs;rait, ni philosophique ni religieux, n'a le pouvoir de cr éer un honnête homme. Tel se vante de n'avoir commencé à avoir quelque probité que le jour où il s'est converti Ohl la grande illusion, et que je me délierais de cet homme-là, si je ne croyais qu'il s'est calomnié par figure de rhétorique et pour le besoin de sa cause! Bien des choses, et des choses excellentes dans l'ordre de l'esprit, sont jeunes dans le monde;

liberté.

Ce h'esl pas du reste sans raison que M. de Sacy aime le passé : il ne l'a connu que par la meilleure de ses traditions. L'illustre Silvestre de Sacy, pére de notre publiciste, appartenait à cette société pour laquelle le nom de jui^cni-mi' élail moins le signe d'une dissidence dogmatique que l'indice d'une profession de gravité cl de religion austère. Les plus charmantes pages du livre de M. de Sacy sont, selon moi, celles qu'il a consacrées au souvenir de ce monde vénérable au milieu duquel il a passé sa jeunesse, et dont il est parmi nous le dernier survivant. « Comme ils représentaient bien, dil-il en parlant de deux respectables

U M. DF, SiVC'I

libraires cliers aux bibliophiles ', comme ils représentaient bien celle vieille bourgeoisie de Taris, enrichie par un honorable commerce, ces familles qui se transmeltaienl la même profession de père en fds comme «ne noblesse, avec le magasin souvent noir et enfumé de l'aïeul et l'antique enseigne, armoirie qui en valait bien une autre! Quelle franche el gracieuse bonhomie Éclatait dans leur accueil I quel air de candeur et de loyauté parfaite était peint sur leur visage! Le bon vieux temps respirait en eux tout entier. Poinl de prétention, point de morgue; rien qui sentit dans leurs manières l'humilité du gain ou l'orgueil de la forlune acquise. Ils étaient heureux, autant qu'on peut l'être en ce monde, par la douce et paisible uniformité di; leur vie, par une union qui ne s'est pas démentie un seul jour, par le bonheur qu'ils répandaient autour d'eux... Ali I si c'étaient la en effet les bonnes gens d'aulrefois, j'avoue qu'autrefois valait mieux qu'aujourd'hui. L'esprit' de famille, hélas! serait-il au nombre des vieilleries féodales que nous avons abolies T. .. Je ne sais si c'est parce que je deviens vieux moi-même, mais il me semble que les hommes que j'ai connus dans ma jeunesse avaient une onymalilé de physionomie et un piquant de caractère qu'on ne retrouve plus aujour-

ET L'ÉCOLE LIBÉRALE. ' il)

d'Iiui. J'ai vu toute l'ancienne Académie des Inscriptions. Sans faire tort à personne, on aurait de la peine â en composer une pareille maintenant, je le crois du moins. Dion et la nouvelle Académie me pardonnent, si je me trompe! Ce ([u'il y a de sûr, c'est que les printemps et les étés étaient plus beaux dans ce temps-là qu'ils ne le sont Mijniiril'liiii. Qui 'lira le contraire en a menti. Pourquoi les savants ne se ressentiraient-ils pas de l'universelle décadence? »

Je dois a la nouvelle Académie des Inscriptions de protester ici doucement ; mais que celle idylle de la rue Ilautefeuillc et de la rue Serpenlc (liélas! existentelles encore?) a de charme, et que j'en veux au besoin de la ligne droite qui détruit tous les jours autour de nous l'image de ces anciennes mœurs I Comme en lisant celle page délicieuse je vois bien vivre nos vieux confrères, Sïlvcstrc de Sacy, Lanjuinais, Anqucti!- DupciTon, Camus, Larchcr, du Thcil, Villoison, Saint- Croix, Daunou, tant d'autres qui relevèrent, il y a soixante ans, les éludes anéanties! Sous comprenons plus de choses peut-être, nous sommes de plus subtils philologues, des critiques plus délicats. Depuis qu'on a pacifié la science comme tout le reste, nous avons peine à comprendre leurs luttes, leur roideur, leurs rivalités, leur assurance dans leur opinion ; mais aussi quelle verdeur ! quelle fermeté ! quelle estime pour

10 H. DE SACÏ

eux-mêmes! quelle austérité de caractérel Comme ils haïssaient I comme ils aimaient I Ils avaient beaucoup de préjugés ; mais qui sait si nous ne devons pas les leur envier? Ils étaient d'une religion sévère, mais jamais d'une religion étroite. L'esprit sectaire, qu'ils portaient souvent dans leur foi, avait lui-même de grands avantages, les membres d'une secte dissidente étant presque toujours invïduellemcnt supérieurs aux fidèles des grandes églises établies, par le seul fait que la croyance est pour eux le résultat d'un choix et suppose un effort personnel de la raison.

C'est dans une de ces savantes et patriarcales maisons, 'embellies seulement par l'austère poésie du devoir, qu'il faut chercher les origines de M. de Sacy. Ce goût si délicat des travaux de l'esprit, celte culture si solide et si arrêtée, cette nuance de religion finement maintenue au milieu dccueils divers , et où. îe combinent si heureusement les avantages du scepticisme et les bons eôtés de la foi, cette piété en même lemps si sincère et si libre, donnant là main à tout ce qui, en dehors d'elle, aspire au même but par d'autres voies, toutes ces qualités, qui sont si peu de notre temps, où en trouver l'explication, si ce n'est dans les habitudes studieuses d'une église d'élite, qui, au lieu de réclamer l'obéissance aveugle des croyants, leur faisait un devoir dépenser par eux-mêmes? Ces rigides

El L'ÉCOLE LIBÉRALE. 17

chrétiens étaient loin de soupçonner h théorie inventée dû notre temps, cl si commode pour la paresse, d'après laquelle le fidèle, remettant à qui de droit la charge de régler son symbole, est dispensé du soin de se l'assimiler par la réflexion. Ils aimaient les livres et lisaient beaucoup ; ils les copiaient même, et, dans quelques-unes de ces sévères familles, les jeunes personnes n'avaient pas déplus agréable passe-temps que de transcrire d'un hout à l'autre les écrits de Saint-Cyran et du père Quesnel. L'habitude où étaient souvent les ■ laïques de dire leur bréviaire, en ramenant à chaque heure un cercle, varié dans sa monotonie, de prières, d'hymnes, de lectures pieuses, mettait un obstacle salutaire à la vulgarité et au laisser aller qui depuis ont envahi les mœurs. On étudiait l'antiquité à la manière de Lebcau, l'histoire à la manière de Bollin. On armait par le sérieux, la probité et la lecture des anciens; aux mijuiLS [ii iiii i[ii'-v libéraux où la philosophie du siècle arrivait par une voie tout opposée. Une teinte générale de tristesse suppléait à la grande poésie dont le sentiment manquait en général à cette époque. Ce n'était pas la tristesse énervante qui n'aboutit qu'a l'impuissance cl qui est une des plaies de notre siècle ; c'était la tristesse féconde qui liait d'une conception grave de la destinée humaine, comme h Mélancolie d'Albert Durer; maîtresse et créatrice des grandes

les femmes. Elles les enlevaient aux soucis frivoles ou trop constamment vulgaires ; elles prenaient la place qu'une littérature plate et immorale devait ensuite usurper. En donnant à leur religion une base individuelle, elles les préservaient de celte avilissante docilité, de cette abdication morale, effet inévitable d'une dévotion qui ne réfléchit pas. Un des traits les plus caractéristiques de la nouvelle école qui a [iris, au grand détriment de la solide piété, la direction des consciences, est précisément son impuissance à créer une littérature ascétique un peu sérieuse. Elle ne sait qu'injurier et disputer. Où sont ses Tarder 1 où sont ses llcnri Suso ? Les saines doctrines de la vie spirituelle ont aussi dispni en laissant un grand vide dans les Ames pures auxquelles elles procuraient un monde infini de consolations.

Le moraliste, et non le critique, m'occupe en ce moment; j'ai à rechercher, non la vérité de telle ou telle croyance, niais- ses effets sur le caraclére et le goût. Or on ne jicul nier que la religion n'exerce une influence entièrement différente sur le développement intellectuel et inoral de l'individu selon la manière dont elle est acceptée. La foi qui semble au premier coup d'œil lapins inconciliable avec un développement libre élève, améliore et fortifie l'homme, dès qu'elle est le fruit d'une conviction acquise par l'exercice de la

20 H. DE SACY

raison. Au contraire, la foi en apparence la plus large Écrase et rapetisse celui qui s*y livre, quand on l'accepte comme un joug officiel émanant d'uoe autorité extérieure. Les derniers siècles ont souvent été inlo- ' lérants el peu éclairés dans leur croyance; mais jamais, avant nos jours, on n'avait songé a poser en principe que la religion a pour objet de nous dispenser de réfléchir aux choses divines, ii notre destinée, a nos devoirs. Il était naturel qu'après avoir mis l'homme civil et politique en tutelle administrative, on fit de même pour les consciences, et qu'on s'habituât à voir les dogmes comme les lois arriver tout faits d'un centre infaillible sans qu'on eût à les comprendre ni à les discuter.

Le goût si décidé de M. de Sacy pour le passé devait nécessairement l'amener à être sévère pour le présent. B1. de Sacy est pessimiste, et il a bien raison. Il est des temps où l'optimisme fait involontairement soupçonner chez celui qui le professe quelque petitesse d'esprit ou quelque bassesse de cœur. Ici pourtant une explication est nécessaire. IVncconI avec M. de Saêy sur les dangers sérieux que cause à la société moderne la perte de tant de qualités solides qui faisaient la force du vieux monde, je diffère un peu de lui sur la manière d'apprécier le mouvement intellectuel de noire époque. Je crois qu'aucun siècle n'a vu si loin que le nôtre dans la vraie théorie de J'unhcrsetde

ET L'ÉCOLE LIBÉRALE. 'il

rhumanilé ; je pense qu'il y a dans quelques milliers de nos contemporains plus de pénétration d'esprit, de finesse, de vraie philosophie cl même de délicatesse morale que dans tous les siècles passés réunis; mais celle riche culture, à laquelle, selon moi, aucune époque n'a rien à comparer, est en dehors du temps cl a sur lui peu d'influence. Un matérialisme grossier, n'estimant les choses qu'en vue de leur utilité immédiate, tend de plus en plus à prendre la direction do l'humanité, et 3 rejeter dans l'ombre ce qui ne sert qu'à contenter le goût du beau ou la curiosité pure. Des soucis de ménage, dont les sociétés d'autrefois se préoccupaient à peine, sont devenus de grosses affaires, et les mains poursuites de nos pères ont fait place à de plus humbles soins. Qu'on adopte le langage de telle religion ou de telle philosophie que l'on voudra, l'homme est ici-bas pour une fin idéale, transcenda oie, supérieure à la jouissance et aux intérêts. Les progrès matériels coniribueut-ils à nous rapprocher de cette lin? Le monde, depuis sa transformation, est-il <!cvenudans son ensemble plus intelligent, plus honnête, plus soucieux de la liberté, plus sensible aux belles choses'. 1 Voilà toute la question. On peut croire au progrès sans partager cet optimisme dangereux qui voit sans honte l'humiliation de l'esprit, quand celte humiliation se présente connue favorable à certaines

23 M. DE SACÏ

améliorations. Fussent-elles aussi démontrées que quelques-unes d'entre elles sont problématiques, ces améliorations seraient toujours, aux yeiu des personnes libérales, une faible compensation à la perte des seules choses qui rendent la vie humaine désirable et lui donnent un sens et un prix.

CiirtcF, le? pi'iiyiùs matériels ut: sont pas à ilc'-clnî^ruor, et de deux sociélés également intelligentes et honnêtes dont l'une présenterait un riche épanouissement de civilisation extérieure, et dont l'autre serait privée de cet avantage, il faudrait sans hésiter préférer, la première. Seulement ce qu'on ne doit point admettre, c'est qu'un progrès matériel puisse être considéré comme une compensation à une décadence morale. Le signe le plus certain de l'affaiblissement d'une société est celle indifférence aux nobles luttes qui tait que les grandes questions politiques paraissent secondaires auprès des questions d'industrie et d'administration. Tous les despotismes se sont fondés en persuadant aux sociétés qu'ils feraient leurs affaires beaucoup mieux qu'elles-mêmes. Chaque peuple a ainsi dansson histoire une heure de tentation où le séducteur lui dit en lui montrant les biens du monde : « Je te donnerai tout xda, si tu veux m'adorer. »

Me prêtons point trop généreusement aux siècles passés une force morale qui a toujours été l'apanage

ET L'ÉCOLE LIBERALE. S3 d'un petit nombre. La vertu diminue ou augmente dans l'humanité selon que l' imperceptible aristocratie en qui réside le dèpùt de la noblesse humaine trouve ou non une atmosphère pour vivre et se propager. Or on ne peut nier que le grand développement de l'industrie, en prélevant un Împ6t énorme sur ceux qui ne sont pas industriels, c'esl-à-dirc sur ceux qu'on eût appelés autrefois les nobles, n'oblige en quelque sorte le monde à prendre son unisson. Une loi fatale de la société moderne tend de plus en plus à forcer chacun d'exploiter le (ion ou le capital qui lui a été départi, et à rendre impossible la vie de celui qui ne produit rien d'appréciable en argent. Quelques partisans du système moderne avouent celte conséquence, et reconnaissent que l'industrie ne cessera d'être nuisible à certaines classes que quand tous seront à leur manière industriels. Qui ne voit que l'effet d'un (cl état de choses, s'il était poussé à l'extrême [ce qui, je le reconnais, n'arrivera jamais], serait de rendre notre planète inhabitable pour ceux dont le devoir est précisément de ne point sacniior leur liberté intérieure ù un avantage matériel? Fercz-vous de l'artiste un industriel, produisant des statues ou des tableaux d'après la commandé expresse on supposée de l'acheteur? Mais n'est-ce pas supprimer du même coup le grand art, évidemment moins lucratif que celui qui s'accommode

31 M. DE SACÏ

à la frivolité et au mauvais goût? Fcrez-vous du savant vin industriel produisant des travaux pour le public? Mais, dans les choses scientifiques, plus un travail est méritoire, moins il esl destine à avoir de lecteurs. Un des plus grands mathématiciens de notre siècle, qui Était en même temps un homme accompli, Abcl, est mort de misère. 11 est donc évident que, pour plusieurs des œuvres les plus excellentes de l'humanité, il y a disproportion infinie entre la valeur du travail et ce qu'il rapporte, ou, pour mieux dire, que la valeur du travail est en raison inverse de ce qu'il rapporte. Par conséquent, une société où la vie indépendante devient de plus en plus difficile, et où le non-producteur est écrasé par celui qui produit selon la demande du public, doit arriver à un grand abaissement de tout ce qui est noble ou, en d'autres termes, improductif. Le moyen âge poussa le sentiment de celte vérité jusqu'au paradoxe en faisant delà mendicité une vertu et en établissant que l'homme voué à des devoirs spirituels vit d'aiimûnes. ("était reconnaître au moins qu'il y a dans le monde des choses qui ne se pavent pas, que l'esprit ne représente aucune valeur matérielle, et que, quand ii s'agit des services rendus à l'âme , aucune rétribution ne peut passer |iour un salaire. L'Église, avec beaucoup de tact, a retenu le même principe : elle n'admet pas qu'elle soit jamais

et l'Ecole libérale. 25 pnyue; elle se proclame toujours pauvre, i'osscdàt-ellc l'univûrs, elle dirait cneoreque dans l'ordre des choses matérielles el|e ne veut que ce que demandait saint Paul, viclum el veslitum.

I.e pouvoir de plus eu plus agrandi de l'homme sur la matière est un bien évident, el il faut applaudir aux grogrès que notre siérli' a accomplis eu ce sons; mais de tels progrès n'ont une valeur vraiment de premier ordre que si, en mettant l'homme au-dessus des obstacles que lui oppose la nature, ils contribuent. à lui faciliter l'accomplisse me ut de sa mission idéale. Une belle pensée, un noble sentiment, un aele de vertu, font bien mieux de l'Iiomme le roi de Ja création que la facuilè de faire parvenir instantanément au bout du' monde ses commandes et ses désirs. Celle royauté est dans notre amc : l'ascète des déserts de la Tbébaïde, le contemplatif des sommets'de l'Himaluya, esclaves à tant d'égards de la nature, en étaient mieux les souverains et les interprètes selon l'esprit que le matérialiste qui bouleverse la surface du globe sans comprendre la sens divin de la vie. Leur tristesse pleine de pliilosopjiic el de charme valait mieux que nos vulgaires joies,

humaine que lanl d'e.vi.-L'inus iu-èlfiiiliics l'ai-onnabk^ qui n'ont été remplies que par les calculs de l'intérêt ou les luttes insignifiantes de la vanité.

E3 H. DE SACÏ

C'est dune iivec raison que M. de Sacy se plaint de la disparition d'une foule d'excellentes choses qui ne trouvent plus île place dans notre société. Ces choses n'étant pas de celles dont le hesoin est de tous les jours, on ne remarque pas leur absence; mais avec le lemps on s'apercevra do l'énorme lacune qu'elles ont laissée dans le monde en se perdant. La même erreur que noire siècle commet dans la théorie de l'éducation, en

ciales, qui seules ont une application positive, il y a une culture générale qui ne sert qu'à former l'homme intellectuel et- moral, il la commet dans les théories sociales. Tout ce qui échappe à ses catégories utilitaires lui parait un luxe et un ornement. Certes, on peut ne pas regretter le gentilhomme : ce nom impliquait un fait do naissance, et les hommes distingués se recrutentde nos jours à peu près en égale proportion dans tous les rangs; mais ce qu'on doit regretter fort, c'est V honnête homme, dans le sens qu'attachait a ce mot le dixseptième siècle, je veux dire l'homme dégagé des vues étroites de toute profession, n'ayant ni les manières ni la tournure d'esprit d'aucune classe- Chaque spécialité de travail entraine le plus souvent des habitudes particulières, et même, pour y réussir convenablement, il est bon d'avoir ce qu'on appelle l'esprit de son état. Or !a noblesse consiste à n'avoir aucune de ces limites ,

ET L'ÉCOLE LIUÈ1ULE. 27

!a distinction ne peut être représentée dans le monde que par des gens n'ayant aucun état. 11 n'est pas juste que ces gens-là soient riches, puisqu'ils ne rendent à la société aucun ser\icc appm'kdili: ni urgent; mais il est juste qu'ils soient l'aristocratie, dans le sens trèsreslreint qu'il est permis désormais de donner à ce mot, afin que le mouvement général des choses humaines conserve sa dignité, et que les diverses manières de prendre la vie, dont les personnes vouées a des fonctions ou à des vues spéciales ne peuvent bien comprendre la légitimité, soient librement représentées.

Toutes les choses délicates et a. longue portée souffriront, je crois, dans un prochain avenir, de la hase beaucoup trop étroite que les réformateurs de la société moderne lui ont donnée. Itien de séculaire n'est îïslê possible. Tout ce qui a besoin de deux ou trois cents ans pour arriver à sa maturité a te temps de voir dans le cours de son existence le monde changer dix fois de maître et de plan. La fin imminente de la poésie dans l'humanité tient aux mêmes causes. I,a .poésie est tout entière dans l'Ame et le sentiment moral ; or la tendance de notre époque est précisément de remplacer en toute chose les agents moraux par des . agents matériels. L'objet le plus insignifiant, le tissu le plus vulgaire, par exemple, devenait presque une

2M M. DE SACÏ

clmsc humaine et morale, quand des centaines d'êtres vivants avaient respiré, senti, souffert peut-èire entre chacune de ses trames, quand la filcuse soulevant et abaissant alternativement le fuseau, quand le tisserand poussant la navclle selon un rhyllimc plus ou moins presse, y avaient contribué, en entremêlant leur travail de leurs pensées, de leurs propos et de leurs chants. Aujourd'hui une machine defer, sans Ame, sans beauté, a remplacé tout cela. Les anciennes machines, merveilleusement appropriées à l'Iii-mime, étaient arrivées avec lelempsàuno vérilableuiiiléoryauiqu^elà une parfaite harmonie; mais la machine moderne, anguleuse, sans grâce ni proportion, est condamnée à ne jamais devenir un membre de l'homme. Elle humilie et abrutit celui qui la sert, au lieu d'être pour lui. comme l'outil d'autrefois, un auxiliaire et un ami.

L'homme n'est un élre divin que par l'âme : qu'il arrive à réaliser en quelque mesure !a perfection intellectuelle el morale, et le but de son existence, est atteint. Rien n'est indifférent de ce qui peut servir ù cette fin sublime; mais c'est une grave erreur de croire que les améliorations matérielles qui n'amènent pas un progrès de l'esprit el de la morale aient par elles-mêmes quelque prix. Les choses extérieures n'ont de valeur que par les sentiments humains auxquels elles correspondent. Le jardin le plus ordinaire renferme aujour-

KT L'ÉCOLE LIBÉRALE. 2D d'iiui des fleurs spiendides que les serres royales possédaient seules nulivl'ois. Qu'imporlc si les fleurs des champs, -telles que Dieu les a faites, parlaient mieux an cœur de l'homme et y réveillaient un sentiment de lu nature plus déliait 1 ? Lus femmes peuvent se parer de nos jours comme les reines seules, le pouvaient jadis ; qu'importe si elles rie sont ni plus beiles ni plus aimables? \as moyens de jouissance se sont raffinés ■ de mille manières et multipliés à l'infini ; qu'importe si l'ennui cl le dégoût les empoisonnent, si la pauvreté de nos péres était plus licureuse et plus gaie'.' Les progrès de l'intelligence ont-ils été en proportion des progrès de l'industrie? Pour le goût des belles choses, valons-nous la génération qui nous a précédés et qui a

vons encore? L'éducation est-elle dirigée dans un sens plus libéral? Les caractères uiit-il? bcaucuu]) gagné en force et en élévation? ïrouve-t-on dans les hommes des temps nouveaux plus de dignité, de noblesse, de culture intellectuelle, de respect pour leurs propres opinions, de fermeté contre les séductions de la richesse et du pouvoir? Je n'essayerai pas de répondre; je dirai ' seulement que le progrès ne saurait consister qu'en cela. Jusqu'à ce qu'un tel progressait accompli, ce sera une mince consolation pour les fîmes bien nées de n'avoir en échange des vertus du passé qu'une augmenta-

5» M. DE 5ACÏ

tion de bien-être qui ne rend pas plus heureux, et une assurance de repos qui ne rend pas meilleur.

Cet instinct essentiellement conservateur des belles et bonnes choses, qui fait de M . de Sacy un si excellent moraliste, a-t-il d'aussi bons effets sur ses jugements littéraires et historiques? Ici j'hésite à répondre. Le moraliste^ procédant par le sentiment spontané de ce qu'il croit le meilleur, et le critique, procédant par la recherche indépendante et sans vues préconçues, sont nécessairement amenés à différer sur bien des points. Le moraliste n'lié-ik: jiurmi;'- dans ses jugements, car ils résultent pour lui d'un choix fait une fois pour Loutcs, et dont il a trouvé les motifs dans le lour de son esprit bien plus que dans un examen impartial et longtemps balancé. Le critique hésite toujours, car l'infinie variété du monde lui apparaît dans sa complexité, et il ne peut se résigner de gaieté de cœur à fermer les yeux sur des faces entières de la réalité. Le moraliste n'a pas beaucoup de curiosité, car pour lui il y a peu de choses il découvrir : a ses yeux, la règle du bien et du beau a été réalisée en quelques chefs-d'œuvre qui ne seront jamais égalés. Le critique cherche toujours, car

un élément nouveau ajouté à ses connaissances modifie en quelque chose l'ensemble de ses opinions : il pense que le jugement le plus droit ne supplée pas à ce que .'es documents positifs peuvent seuls nous apprendre; aussi toute découverte ou toute manière ingénieuse d'interpréter des faits déjà connus est-elle pour lui un événement. I* moraliste n'aime que les littératures complètement mûres et les œuvres d'une forme achevée. T,e critique préfère les origines cl ce qui est en voie de se faire ; car pour lui tout est document et indice des lois secrètes qui président aux évolutions de l'esprit. Le moraliste aime lo vieux, mais non pas le très-vieux; car dans les créations primitives il y à une franchise d'allure qui dérange ses habitudes réfléchies. Le critique recherche en tout le primitif : J K'il connaissait quelque chose de plus vieux que les Védas ou la Dible, là serait sa dévotion littéraire. La Grèce même lui parait bien jeune; il est tenté de reconnaître que les prêtres égyptiens avaient r;iison, que les Grecs n'ont été que des enfants légers et spirituels, qui nous ont gâté une plus vieille antiquité. Le moraliste et le critique ne se rencontrent qu'en un point: mais ce point lient lieu de tout : c'est l'amour du bien et du vrai, et pa"r conséquent de la liberté, condition île l'un el de l'autre. Le caractère bien plus que l'esprit est ce qui rapproche les hommes, et les plus grandes diversités

3Î DE SACV

d'opinion ne sont rien auprès de l;i sympathie morale qui résulte de communes espérances et de communes aspirations.

La critique de M. de Sacy est une critique de préférences personnelles. Lalitlératuredu dix-septième siècle dans les temps modernes, In littérature lalinedansl'anliquité, voilà, jecrois.les deux monuments littéraires sur lesquels s'est porté son choix. « Je dois le confesser, dit-il, en littérature, mes goûts sont exclusifs. N'ayant jamais eu le temps de lire autant que je l'aurais voulu, je n'ai lu que des livres excellents ; je ics ai relus sans cesse. Il y a une foule de livres, très-bons dans leur genre, je n'en doute pas, que tout le monde connait, et avec lesquels je ne ferai jamais cou naissance. C'est un malheur peut-être; mais malgré moi, et par un instinct dont je ne suis pas le maître, ma main va toute seule ssercher dans une bibliothèque ces livres que les enfants savent déjà par cœur. » On ne dispute pas des goûts, et il faut reconnaître tout ce que celui do H. de Sacy a d'exquis. Ici pourtant je me permettrai d'être un peu plus archaïque que lui. J'aime le mnven âge, j'aime la haute antiquité. Je préfère le Dies irx aux hymnes de .Sauteul, la poétique qui a inspiré les romans de la Table Ronde à celle de Boileau, et mémo les mystiques du treizième siècle à ceux de Port-lloyal. Le bealij comme le bien, doit être cherché dans le

passé ; mais il ne faut point s'arrêter h mi-chemin : il faut remonter au delà de toute rhétorique ; le primitif seul est le vrai, et seul a le droit de nous attacher.

. On ne peut reruser au dix-septième siècle le don spécial qui fait les littératures classiques, je veux dire uno certaine combinaison de perfection dans la forme et de mesure (j'allais dire de médiocrité) dans la pensée, grâce à laquelle ur,c littérature devient rornement de toutes les mémoires et l'apanage des écoles ; mais les limites qui conviennent aux écoles ne doivent pas être imposées à l'esprit humain. De ce que telle littérature est l'instrument obligé de toute éducation, et qu'il n'est personne qui ne doive dire d'elle : Pnero mihi profuit olim, ce n'est pas une raison pour lui attribuer un caractère exclusif d'excellence et de beauté. Ce caractère exclusif, je ne jmi- l'accorder aux écrits du dix-septième siècle eu particulier, qucllesqu'en soient les durables et solides qualités. Les nations étrangères, saut celles qui n'ont aucune originalité littirairc, ne comprennent pas l'attrait extraordinairequ'ont pour nous les ouvrages de ce temps, et n'y voient qu'une littérature tertiaire, si j'ose le dire, un écho de la littérature latine, écho elle-même de la littérature grecque. Les Allemands, si larges cl si éclectiques dans leur goût , qui ont travaillé avec tant de passion à éclaircir les

3i H. DE SHCÏ

moindres particularités de la littérature italienne, de la littérature espagnole, de notre moyen âge provençal, ne s'occupent presque jamais de noire grand siècle, et ontpeineà en voir l'intérêt. Us ont grand tort, suivant moi ; mais leur négligence tientà une cause fort grave. Cette littérature est trop exclusivement française : elle souffrira quelque chose, je !e crains, de l'avéncment d'une critique dont la patrie est l'esprit humain, et dont le propre est de n'avoir pas de préférences exclusives. On ne lui contestera pas son titre de classique ; . on la laissera en possession des écoles, où elle seule peut offrir un aliment approprié à la jeunesse ; les curieux la liront, comme ils lisent toute chose, à titre de document pour l'histoire d'une époque mémorable; les écrivains y chercheront le secret d'exprimer en notre langue même des pensées qui lui furent d'abord étrangères. Mais qu'elle reste dans son ensemble la lecture exclusive des hommes de goilt, que les esprits distingués de tous les temps continuent d'y recourir, pour s'élever, se consoler, s'éclairer sur leurs destinées, voilà ce dont je doute. Nous avons dépassé l'état intellectuel où cette littérature se produisit ; nous voyons mille choses que les hommes les plus pénétrants du dix-septième siècle ne voyaient pas: le fonds de connaissances dont ils vivaient est a nos yeux incomplet cl inexact. Il est difficile que la faveur du

public (]ui lit, non par acquit de conscience, mais par besoin intime, s'attache indéfiniment il des livres où il y a peu de chose à apprendre sur les problèmes qui nous préoccupent, où notre sentiment moral et religieux est fréquemment blessé, et où nous relevons à chaque pas des erreurs, tout en admirant le génie de ceux qui les commettent.

En histoire, je suis également tenté de trouver M, de Sacy trop peu soucieux des origines. Fidèle à son système littéraire, M. de Sacy craint que la discussion des laits et la diversité des opinions ne nuisent au beau style de l'histoire ; il trouve que le plus simple serait de prendre un système selon son goût, et de le suivre sur parole. « Je confesserai tout doucement, dit-il, qu'à l'aspect formidable de ces piles d'in-folio qui bouchent l'entrée de notre histoire, je me suis senti plus d'une fois prêt à maudire l'érudition et à regretter que nous ne nous en soyons pas tenus grossièrement à notre origine troyenne et il notre bon roi Francion, fils d'Hector et fondateur de la monarchie française. »■ 11 pardonne ii peine aux historiens les plus cloqiicnls de noire temps d'être ù la fois savants et critiques ; il voudrait une version convenue, sur laquelle les historiens rhéteurs ou moralistes, les Tite-l.ivect les Plularque, pussent librement discourir. Ledix-scpliéme siècle (la grande école des bénédictins

exceptée) entendait bienriiistoircilecette maniere;mais c'est là un des points sur lesquels il nous est le plus difficile de suivre ln tradition classique. L'histoire est pour nous la vue immédiate du passé : or la discussion et l'interprétation des documents peuvent seules nous procurer cette, intuition. Je vais certes scandaliser M. de Sacy; mais, s'il m'était donne de choisir entre les notes d'un historien original et son texte complètement rédigé, je préférerais les notes. Je donnerais toute la belle prose de Tite-Livc pour quelques-uns des documents qu'il avait sous les yeux et qu'il a parfois altérés d'une si étrange manière. Un recueil de lettres, de dûpêches, de comptes de dépenses, de chartes, d inscriptions, me parle beaucoup mieux que le récit. le plus dégagé. Je ne crois même pas qu'on puisse acquérir une claire notion de l'histoire, de ses limites et du degré de confiance qu'il faut avoir dans ses divers ordres d'investigation, sans l'habitude de manier les documents originaux.

Le libéralisme, ayant la prétention de se fonder uniquement sur les principes de la raison, croit d'ordinaire n'avoir pas besoin de traditions. Là est son erreur. « Nous en avons fini, il faut l'espérer, dit M. de Sacy, avec les Gaulois et les Francs. Que notre liberté vienne ou non des Germains, ou fond-peu nous importe. L'enfant est ne; il est grand et fort. Si un Boulainvilliers

ET L'ÉCOLE LIBÉRALE. S7 réclamait aujourd'hui, au ncm des Francs ses ancêtres, les droits de la conquête, nous lui répondrions qu'en 11811 et en 18ô0 les vaincus, les Romains, les serfs, ont pris leur revanche, et qu'à leur tour ils sont les conquérants et les vainqueurs. » Eli bien! non; ni 1780 ni 1830 n'ont valu, pour fonder la liberté, ce que vaudrait à l'heure qu'il est un fait émané de barbares il y a mille ans, connue serai! une ■jtainii; charte arrachée par les barons révoltés, une humiliation infligée à la royauté envahissante, une forme irsijlanœ des villes pour défendre leurs institutions. Si la llaule, au lieu de ses instincts d'égalité et d'uniformité, avait eu quelque peu d'esprit provincial ou municipal ; si de fortes individualités, comme les villes d'Italie ou les ijhililss germaniques, avaient pu se former sur notre sol ; si Lyon, Rouen, .Marseille, avaient eu leur caroccio, symbole de l'indépendance de la cilé, la centralisation administrative eût été prévenue ; Philippe le Bel, Louis XI, Richelieu, Louis XlV r auraient été brisés; la Révolution n'eût été ni possible ni nécessaire. L'erreur de l'école libérale est d'avoir trop cru qu'il est facile de créer la liberlé par la réflexion, et de n'avoir pas vu qu'un établissement n'est solide que quand il a des racines historiques. Dominée par nue idée toute semblable à celle qui gouverne la Chine depuis des siècles, je veux dire par celte fausse opinion que la meilleure société est

38 M. DE SACY

celle qui est rationnellement organisée pour son plus grand bien, elle oublia que le respect des individus et des droits existants est autant au dessus du bonheur de tous qu'un intérêt moral surpasse un intérêt purement temporel. Elle ne vit pas que de tous ses efforfs ne pouvait sortir qu'une bonne administration, mais jamais la liberté, puisque la liberté résulte d'un droit antérieur et supérieur à celui de l'État, et non d'une déclaration improvisée ou d'un raisonnement philosophique plus ou moins bien déduit.

Des deux systèmes de politique qui se partageront éternellement le monde, l'un se fondant sur le droit abstrait, l'autre sur la possession antérieure, l'a France, pays do logique et d'idées généreuses, a toujours préféré le premier. Qui oserait lui en faire un reproche, puisque c'est à ce glorieux défaut qu'elle doit la splendeur de son histoire et la sympathie du genre humain? Mais telle est la nature fuyante de tout ce qui tient aux sociétés que la nation qui, avec une sincérité parfaite, a voulu travailler a la liberté dù genre humain était mise par cela même dans l'impossibilité de fonder la sienne. Des serfs achetant leur liberté sou par sou et arrivant, après des efforts séculaires, non à être les égaux de leurs mailres. mais à exister vis-à-vis d'eux, se sont trouvés dans les temps modernes plus libres que la nation qui, dès le moyen âge, proclama les droits

ET L'ÉCOLE LIBÉRALE. Ï8 de l'homme 1 . La liberté achetée ou arrachée pied h pied a été plus durable que la liberté par nature. En croyant fonder le droit abstrait, on Tondait la servitude, tandis que tes hauts barons d'Angleterre, fort peu généreux, fort peu éclairés, niais intraitables quand i! s'agissait de leurs privilèges, ont en les défendant fondé la vraie liberté.

Sur presque tous les points qui louchent à l'organisation de la société civile, l'école libérale me parait ainsi avoir beaucoup mieux vu le but à atteindre que les moyens pour l'atteindre. Supprimant les privilèges des individus et des corps, elle ne pouvait envisager les différents offices sociaux que comme des' attributions de l'État. Le pouvoir dans un tel système étant exercé uniquement par des fonctionnaires, et ces fonctionnaires n'ayant point la propriété de leurs fonctions, ni par conséquent aucune possibilité de résistance, on voit h quel degré de tyrannie on pouvait se trouver ainsi amené. Certes, s'il y a quelque chose de théoriquement absurde, c'est la vénalité des oftices judiciai-

1 On connaît la curieuse ordonnance de Louis X : t Comme selon le droit de nature chacun doit Être Franc,... nous, considérant que noire royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voulant i|ue la chose s'accorde vraiment avec le nom, y>nr i!>' lilu'T.il il m de notre j;r;uid conseil, avons ordonné et ordon-

40 II. DE SACÏ

rcs, en vertu île laquelle certaines personnes achetaient et vendaient le droit de juger. El cependant on tom-

y„ nJ ij'i ■ i. m ■.■ !i I | I nu ■ ■ mi:

au-dessus de tout désir el de toute espérance, peut offrir plus de garanties que le magistrat fonctionnaire et, par conséquent, dépendant de celui qui confère la fonction. — 11 en faut dire autant du pouvoir exécutif. La conception féodale, d'après laquelle le roi possédait sa couronne par le droit de l'épéc, comme le sujet possédait ses franchises contre lui, est l'inverse de la raison. S'il est au contraire une conception logique, c'est celle de la souveraineté envisagée comme une délégation de la société. L'histoire démontre que la première notion, tout absurde qu'elle est, a produit le meilleur état politique que le monde ail connu, el que la supériorité de la civilisation moderne sur celles de l'antiquité tient à ce que la royauté n'a été durant des siècles, parmi nous, qu'une grosse métairie, envers laquelle on était quitte une fois qu'on s'était libéré des redevances établies par les bonnes coutumes ou consenties par les étals. ■ .

l'our voir dans toul son jour celte -grande loi de la philosophie de l'histoire, que certes la logique n'eût pas révélée, c'est surtout la Chine qu'il faut étudier. La Chine offre à la philosophie de l'histoire le speciaclc merveilleusement inslruclif d'une autre humanité se

développant presque sans contact avec celle i!e YY. urope et de l'Asie occidentale cl poursuivant sa ligne avec une rigueur dont mis civilisations bien plus compliquées ne sauraient donner une idée. Or la Chine a réalisé dés la plus haute antiquité le type d'une société rationnelle fondée sur l'égalité, sur lu concours, sur une administration éclairée. Le Tchéou-li, sorte d'almanach impérial du temps des Tcliéou ', au douzième siècle avant notre ère, dépasse sous ce rapport tout ce que les Etats modernes les plus bureaucratiques ont essayé. L'empereur et les princes léudalaires sont contenus par les rites et par la censure, les employé* de tout grade par la dépendance hiérarchique et par un système d'inspection perpétuelle, le peuple par l'enseignement, que l'État seul a le ilroit de lui donner. Le système entier repose sur une idée unique, celle de l'État chargé sad de pourvoir au bien de tous". Qu'on imagine l'Académie des sciences morales et politiques et l'Académie française érigées en ministères, et gouvernant l'une les choses de l'esprit, l'autre les mœurs, on aura un aperçu assez juste de la constitution intellectuelle et politique de la Chine. L'idéal de ccuv qui rêvent une

1 VoyM Jii I réduction i|u'™ a duimt'c te» M. Éiln il Iliot

(Paris, 1S51] l't l'onvr;Liji> Jn iiiOiiih bavunl air lllislvire île i'ùittruclton publique en Chh'm (Paria, 1847) ■

* M. Molli, Journal attoliqiie, août 1 851

Page 1